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ont des idées fausses sur la production et la destruction; ;»car rien ne natt ni ne périt ; il n'y a que réunion et sé- » paration des éléments existants, et on pourrait dire avec » raison que la naissance est une agrégation , la destrucution une séparation. » Il résultait de là que la masse de l'être ne pouvait pas varier (1) ; et, pour expliquer l'infinie diversité des objets particuliers , il fallait supposer, comme ThalcsetEmpédocle , que tout dérivaitdela transformation d'un ou de plusieurs principes primitifs, ou bien admettre qu'il existait au sein du mélange une quantité infinie de principes distincts les uns des autres et possédant déjà toutes les qualités que doit révéler la séparation. Anaxagorc s'est arrêté à cette dernière opinion, qui est devenue la base de sa doctrine. Il admet l'existence d*éléments infinis , .éternels et impérissables , desquels tout est tiré, dans lesquels tout vient se résoudre. Ces éléments, il les appelle a germes ou semences des choses. » xp"^}^^" za^ (77ré/3piaTa; Aristote et tous les historiens qui ont parlé de sa doctrine leur donnent le nom d'homéoméries.
Le sens qu'Anaxagore attachait à ces mots , semences, homéoméries, était déjà débattu dans l'antiquité , et il en résultait de graves dissentiments sur la portée et la valeur de son système ; il nous importe donc de le bien fixer d'abord. Le nom d'homéomérie ne se trouve point dans les fragments d'Ânaxagore, et il n'y a rien non plus dans Aristote qui prouve qu'il s'en soit servi ; cependant, Sim-
(1) Simplic. in Physic. , f. 33 , b.
ioft (1) et Stobëe(S) disem fMrineHeiiiem qii'H donnait aux prînc^ies le nom d'iHMnéeméneB , et contme cette exj^eesion se rencontre dans tons les «iteors anciens , il n'y a pas de contestation sâriense à âoTer à cet égard. Mais, ce dont on peut dooter , c'est q[o'il en ait fait nn usage très-fréquent» et surtout qu'il Tait em{doyée dans le même sens que ks mots xf>«p«^« et oirs/Dpnroc par lesquels il désigne les éléments pris en eux-mêmes et isolément. Les diverses acceptions dans lesquelles ce mot est pris par Arialote et Simplicius ne permettent guère de s*en rapporter à leur témcngnage ; il vaut mieux consulter Anaxagare lui-même : selon lui , la formation des êtres résulte de l'union de particules similaires ; ces particules existuent done déjà au sein du mélange ; mais il dit , d'un autre colë (5) « qu'aucun des germes infinis en quantité ne ressemblait à aucun antre. » Que signifie ce mot homéomérie , m tout est dissemblable , si rien ne ressemble à rien ? Gomment admettre enfin , avec Anaxagore , que l'existence d'un être n'est que la prédominance de certains éléments? Cette difficulté sera aisée à résoudre, si l'on songe qu' Anaxagore avait à expliquer^ d'une part, la pluralité des êtres, infinie en apparence , et de l'autre la similitude des parties de ces êtres. Pour rendre compte de la pluralité , il [recourt à des semences infinies en nombre ,
(l)InPhys. Arist. ,f 258.
(2) Stob. Eclog. , Ph. , p. 296,
(3) Simpl. in Phys. , f . 33 , b. xac antp^tâttay àmipta^ tslnOouç , «v3«v toexÔTuv «XXïjXotç , X. t. >.
loQtes distinctes les unes des autres ; la similitude est rapportée au contraire à des éléments semblables. Les mots semenees et homéoméries ont donc un sens tout différent; les semences, principes véritables, constituent autant de classes dont chacune renferme une multitude d^homéoméries semblables. La cbair, Tos, le sang ne sont point des homéoméries , ils sont des composés d*homéoraértes , composés impurs et qui renferment une foule d'éléments étrangers. Il existe donc réellement des éléments semblables , ou comme le dit Plutarque ( 1) , « des éléments qui, chacun en particulier, ressemblent au tout qui résulte de leur agrégation. » Mais ces éléments son confondus dans k mélange , comme ils le sont encore dans les êtres créés ; ils sont combinés dans mille proportions dif-* férentes; de sorte qu'on peut dire qu'aucune partie du mélange ne ressemble à une autre partie.
L'eiistence de ces éléments semblables résulte de Tensemble même du système et d'une foule de témoignages externes. Comment concevoir, en effet, la prédominance de telle classe d'éléments, s'il y a entre eux différence absolue , s'il n'y en a pas deux qui aient les mêmes qua* Ktés ? Gomment expliquer encore que « l'air et l'éthw soient les plus considérables des ehodes en quantité et en grandeur , » (3) si l'on n'admet, conformément à la pensée d'Anaxagore , que ce qui constitue l'air et l'éther , êtres composés comme tout ce qui n'est pas homéomé-
(1) De Placit. phil.
(2) Simpl. in Phys. Arist. f. 33, b.
— série , c'est que les particules d'air ou de feu , semblables entre elles , y sont supérieures en quantité à toutes les autres parties? C'est ainsi que Lucrèce^ Gicéron^ Simplicius ont envisagé la formation des; êtres par les homéoméries. Lucrèce dit dans son poème de la Nature (1) que « les os , suivant Anaxagore , sont formés de petites )) parcelles d'os ; les viscères de petites parcelles de vis- » cères ; plusieurs gouttelettes de sang forment le sang » par leur réunion ; l'or résulte de particules d'or ; la » terre de particules terreuses ; le feu du feu , l'eau de » l'eau , et ainsi du reste. » Gicéron (2) dit aussi que (c du sein de la matière infinie ont été tirées des particules subtiles, semUables entre elles, confuses d'abord, et qui ont été mises en ordre par l'intelligence. » Simplicius affirme de même (5) qu'il y a dans chaque objet plusieurs homéoméries semblables.
Le système d'Anaxagore roule tout entier sur cette double conception, d'une part, des classes infinies de germes servant à expliquer l'infinie diversité des êtres , de l'autre , des éléments^homogènes , ovyysvH, comme les appelle Théo{^ra8te(4), infinis également dans chacune de ces classes. Ces deux infinis ne doivent point étonner dans Anaxagore ; il les a suffisamment indiqués lui-même en disant que « les éléments sont infinis en quantité et en
(2) Acad. IV, 37.
(3)InPhys. Arist., f. 36.
(4) Simpl. in Phys. Arist., f. 6, b.
petitesse. » (1) Cette distinction suffit pour résoudre la plupart des difficultés accumulées par Aristote contre Anaxagore. Il n'y a plus à se demander si, comme le pense Aristote (2), les homéoméries sont de pures qua-' lités, du blanc, du noir, ou si, comme il Taffirme dans un autre passage (S), ce sont des complexes, des os, de la chair. Elles ne peuvent avoir ni Tun ni l'autre de ces caractères. Si elles étaient de simples qualités , elles ne pourraient produire, par le dégagement» des êtres matériels : il y aurait création , ce que repousse Anaxagore. Considérées comme complexes ,' elles ne sont plus des principes, suivant la remarque de Simplicitis, et elles ne sauraient rien produire. Simplicius approche beaucoup plus de la vérité, lorsqu'il dit (4), conformément au texte d' Anaxagore, que « les homéoméries sont invii> sibles et intangibles, à cause de leur petitesse, n et, dans un autre passage (5), « qu'elles ont des qualités déterminées. » Il est probable cependant qu' Anaxagore liiîmême avait, par uAe conséqueiice toute naturelle , donné aussi le nom d'homéoméries aux composés , os , chaâr , sang; et c'est là ce qui aura trompé Aristote. Son langage métaphorique et un peu grossier prétait* aisément à' cette confusion. Mais il ne faut point, dans la critique
(1) Sinipl. f. 33, b, in Phys. Arist.
(2) Met. 1,7.
(3) De générât, et corr. i , 1.
(4) In Phys. f. 148, b.
(5) Id. f. 10.
d*un système, tenir rigueur à l'auteur, et arguer contre lui de quelques expressions ambiguës; il vaut mieux le juger diaprés l'ensemble de ses idées.
Ces reosarques sont surtout applicables à Targumentatiou par laquelle Aristote combat Aiiaxagore , en s'appujant sur la divisibilité à TinlSn) , non seulement des complexes, mais encore des homéoméries. Cette divisibilité admise ^ il est facile d'en tirer des conséquences absurdes et contradictoires. Examinons donc si elle résulte nécessairement des paroles d'Ânaxagore , et surtout si elle ne serait point contraire au sens, général de sa doctrine.
L'iwdétenmnation ito la peosiée d' An^quigore n£ permet pj|9 de croire qu'il ae soit po^é bien nettement lui-même la question de savoir si les principes soni simples ou comptexes,, encore moîns qu'il lui ait donné une solption précise. Ç'f^ poun|uoi ijl faiU coqs^uker plutôt le po^ de départ et le but de son systèoie qcre ses propres parolesi. Soiit poû^t de dépairt est l'expériei^ce , ainsi (^e l'attesAe $impliciiiB (i); S0i| but, l'eicplicatioa du monde réel et de s*?» pMfHMKpèoas* Ce qui l'avait surtoiu frappé ddDS i^ mopde , c'étftit le jpélange de toutes choses , ex il est parti de là pour admettre à l'origine un mélange plus complet encore , un chaos où rien n'est distinct et visible , mais où tout préexiste déjà ; en acte et en réalité. Dans ce mélange sont renfi^rmés, à Tétat latent , les élé-
(t) Comment, sur le Traité du ciel . f. 70 , b.
ments de tous les êtres, ëléoieiits cpii àcAvëni avoir tiile existence propre , puisqu'ils ooustimeront , une fois septfés, des êtres particuliers, distincts, rinoft d'une mih nière aiisolae , du mcms psar h prédou^àÂiice de certains principes sur Finfinité des genaa»8 qui tes composent. Si Ton s'arrête à i'état actuel , et sî l'on appefle' lioiiftéeiiié*> ries ces germes q«n part iennent à manifester une partie de leur réalité par leur agglomération et leur prédomi*nanee , on po«irra dire qu'il y a de tout dans les homéo« mènes ; car les os , la chair , considérés comme homéo» flKries , reaf^ment encore tCMites choses. Ils sont des caiaplexes. Si , au-dessus du monde sensible ; on s^arulfe à la conception du mélange considéré en luineéme » on pourra dire , à pkis forte raison , que tout est 4an8 tout. Mais si enfin , par la pensée > on cfistingue abstnacrti^ement les principes qui entrent dans ce mélange , on. arrivera nécessairement à des éiiémenls sioaides , doués de qualités propres , et parfaitement séparés les uns des autres. On pourra donc dire que les homéoméries sont eiim* pies ou complexes , divisftles ou non divisibles , aekw qu'on s'arrêtera à Tun ou l'autre point de irue» <}'^tiQe qu'a parfaitement vu Simplickis , lorsqu'il <^ qu'Anaxagore , partant des complexes , s'élève par bypodièse à l'idée de principes indivisibles , «TOfua (1).
Cette distmction suffit pour faire disparaître toute trace de contradiction. Il est bien vrai qu'Anaxagore a donné prise à l'argumentation d^Aristote, en appelant lioméo-
(I) Simpl. coinm. sur le Traité du ciel, f. 70, b.
méries^ par «ne sorte de confusion , les objets réels» et j^r conséquent complexes ; mais il est Trai anssi que la notion d'une simplicité primitive , conçue et oon réelle, $e trouve partout au fond dé sa pensée. Qu'est-ce qui rend visibles les éléments confondus d'abord dans le chaos ? La séparation ; mais si chaque homéomérie contient encore toute chose , il ny a point de séparation possible, point de prédominance. Il y aura éternellement mélange absolu de tous les éléments. Telle n'est point la pensée d'Anaxagore : il admet un commencement de séparation dans rétat actuel ; il va plus loin , et dit que la distinction s^ra de pluç en plus grande , que l'action du mouvement rapprochera chaque jour davantage les parties semblables et, homogènes (1) , saas pourtant que la confusion puisse jamais cesser entièrement.
On no comprendra pas davantage , si les homéoméries sont complexes , que certaines parties dans le mélange soient plus nombreuses que les autres, comme l'affirme Ânaxagore. « L'air et l'éther sont les plus considérables en quantité et en grandeur (2); » et il est probable que ce qui est vrai de l'air et de ï'éther l'est aussi d'une foule d'autres principes. L'air et l'éther, « séparés de la matière ambiante (S) o renferment toutes choses, parce que dans la séparation ils ont entraîné avec eux la multitude infinie des^ autres éléments avec lesquels ils étaient con-
(1) Simpl. inPhys., f. 33, b.
(2)Simpl., I. c.
(3)Simpi.,id.
fondus dans lemélaqge originel; mais ils se distingnent en même temps des germes infinis qu'ils contiennent; ce qui serait impossible si les germes de l'air en eux-mêmes étaient, composés et renfermaient l'infinité des homéomérîes : on ne, pourrait paa* dij^e . alors qu^ les éléments de l'air prédominent ,. ni q«e iout est dans tout, mais que tout est identique.
' Les quàtilés attribuées par Anaxagore aux homéoméries prouvent aussi qu'il les concevait comme des éléments simples. Une dit point qu'il y avait prédominance dans le mélange ; cette supposition même est en contradiction avec l'idée qu'il s'en forme. Les qualités qu'il attribue aux homéoméries ne pouvaient donc tenir qu'à leur nature propre. Elles différaient les unes des autres par la forme, la couleur, par toutes les qualités en un mot que la séparation met en luQdiëre. Ces divers attributs, légèreté, pesanteur, blanc, noir, n'ont point été proâoits, puisque rien ne naît absolument; ils ont été seulement démêlés et distingués. Ce qui établit une opposition complète entre les complexes et les homéoméries , c*est que, pour les premiers, Anaxagore admet seutement une prédominance de certains germes, tandis qu'il attribue aux homéoméries elles-mêmes des qualités conti^aires, des différences absolues. C'est des homéoméries qu'il faut entendre ces expressions (î) : « Rien n'a son semblable au sein de l'infini j»; expressions dont le sens a été .fixé plus haut. Ce n'est que des objets réels et sensibles
(1) Sîmpà. iu Phys. Amt., f. 35, a, et 37, a.
ao coniraire qu'ofi {lem dire {1) que « iout est dans toyt. •
Toiiieft les fois qu'Anaiagore parle dtt chaos ori«* ginel , il dit , non pas que tout était en tout , mats que tout était rénni , i^iw ndvt^ xpnit^ru ; il dit d'on aotre côté, à propos des âtres senûbles» que tout est dans tout; cela se conçoit : on peut affirmer du mélange que io|it est en l^i ; niais cauunç il n*y a pas euccire au sein de la aonfusien de prédominance ni d^j^isteuipes particillières , on ne peut dire encore, 00 qui sera vraà des obje|^ particuliers , que tout est dans tout. Ces dernièries e^prpssioiis ne s'appliquent qu'aux objets re^ls et composé^. Les mois ofA«u 7r0»r« ne peuvent s'enteadra deB tbpméQfnéries; elles sont distincjtes^^, et ce sont furéctsément leurs différences qui J^ empêchent d'être yisibles. ]La cpqfusiQn résulte de ce que les éléments différent^ sont J0«ta-ppaé^. a A^vant le dégagement, aucuue qualité ex- » térieure des éléments ne pouvait être perçue ; Tobstaj» cle était dans le mélange de toutes choses entre elles; i»rhumide avec le sec, du chaiid avec le froid, de In » de lAne ayec une infinie quantité de germes qui ne se » ressemblaient en rien , car rien n'était semblable à ^ ri^ (2). o
(1) Simpl. in Arist., de oœlo, L 149 % b.
(2) Uplv dé àicoxpt^vM. reeOra, niyrwt dpi«0 iévToiv oùM X^^ Tou TC dtspoO xoct t6v Çnpoxi xat toO dc^pioû, xac toO yfni^oxf^ xaî toO
Rien ne noas empêche^ d'après cela, d'entendre du monde réel ces diverses propositions d'Anaxagore : « Il » n'existe ni séparation ni distinction absolue entre les » choses (1). » <r La séparation absolue est impossible (3). » (X Dans un même monde ^ led objets ne sont point séparés D ni divisés avec la hache» le chaud d'avec le frpid, ou » le froid d'avec le chaud (3). »
Toutefois , plusieurs des Fragmens d' Anaxagore semblent impliquer la complexité des éléments, et ont été interprétés dans ce sens par les historiens modernes. Mais convenablement expliqués, ils ne contredisent en rien l'idée que nous lîous formons des homéoméries. Anaxagore, répondant peut-être à pne objection dirigée contre son principe, tout est dans tout, ou voulant la prévenir» s'exprime ainsi (4) ; « Quant à la ténuité, on ne peut dire
«Trti/îwv tr>tjeouff où^ïv ^otxôrwv àXXiQXotç. Ov5è yûp tS>v clfXXwv oOîèvfotxs T&htp&rb t Tf^oov. Simplic. , in Pliys. Arist. , f. 33, b'
(1) OùBè 5i«x/3tvrr«t oO^f ànonpivtTcu m/aov cèTrô tôv srépov, Simplic. , in Phys. , s. 38 , a.
(2) MA B' iy8txt(r^i Troèvroe dtot x/9i9qvea. Simplic, iii Phjrii , f. 106, a.
(S) Où Mx,ùpttTXKi TOC iv évi mofuû , oû^i àTroxSKOirrae mXsxft ,
Simplic. i In Phys. , f. 37, b.
[ti) Simplic, io Phys., s. 35, a. 05ts yao toO triitxpov yi è(yTt Toys iXà^t'^'Ov , àXX' fkMVOv ««t, to yàp ihy oOx itrrt to fAij oux ïîvcKi, àXXefc xat to^ ptyàXov àei wti fWtÇov, x«t î<jov è«ni Tû (Tpitx/Dw ttX^ôoç. II/:>oç SMÛrô >i fxadTÔv ècrri xetè fwya x«i apxpov. Et yàp irâv «v 7r«vTt , xoct Trâv jx ^«vtoç <xx/3tvCT«e , xocc «Tfô
» absolument qu'une chose est la plus petite de toutes; » on peut toujours aller d'une chose à une autre plus pe- » tite ; car l'être ne peut être assimilé au non être ; et de » même que Ton conçoit toujours une grandeur supérieure^ » à une autre , quelle qu'elle soit, de même aussi pour la » petitesse. En soi tout est à la fois grand et petit. Car si » tout est dans tout , et si tout se tire de tout , on pourra, » de ce qui paraît être le plus petit, tirer quelque chose » de plus petit encore , et ce qui semble le plus grand a » été tiré de quelque chose encore plus grand. »
Et ailleurs (1): « Puisque tous les éléments entrent éga- » lement dans le grand et dans le petit, ils y sont en égale » quantité (2). Tout est dans tout , et la séparation ab- » soluc n'est pas possible. Il y a en tout une partie de » tout , et puisqu'on ne peut pas dire qu'une chose soit la » plus petite de toutes, rien ne saurait être séparé abso- » lument et avoir une existence indépendante. Ce qui était
ToO È^eep^taTou ^oxsovtoç sx/c/ocOna-sToci tc e^oçttov èxrtvov, xccî rô ps-
yiO-TOV SOXSOV «7^0 TIVOC ÈfSKjOÎÔl) S&)UTO0 p8t(0V0ff. *
(1) Simplic. , in Phys. , f. 35. a. K«è ore ^£ ïaoLt fioîpui sLai xoû^Ts.^âXou xoci toO a-fAix/9oO, itïîiOoç 'aoù ovruf ov strj, xocè £v TTOvTt TTCcvra, ov5è X^f '^ 67TtV 6ty«t. KiloL TTflévTa îravToç iLoïpav fiLtrs^ei, Ots Bi toù^«;^«otov pwj gcTiv elvat , ovx àv *5ûvatT0 pga*-
. ptff,0^v(Ki^ ou$ ay Xcocv à^ seovToO yivi^Bai, .AXk OTzsp it6pi àp)rov cTvae ; xott vûv 7r«vT« ôjxoû. Ev Tracrc 8k TcoXkd evcori 9 x«î twv oltio- ,. xucyofi^veov itra 'n)^Qoç iv rotç auÇoat ts xpçî è^oitroat,
(2) Cç qui ue veut pas dire qu'il y a égalité absolue entre le grand et le petit; mais que Fun et l'autre renferment également toutes les homéoméries en nombre indéterminé.
«au commencement est encore aujourd'hui; tout est mé* » langé. Dans chaque chose il y a une multitude d'élé- »ments^ et les principes tirés du mélange primitif se » tirouvent en égale quantité dans ce qui est grand et dans i>ee qui est pçtit. j>
Il suffit de lire ces deux fragments pour se convaincre qu'il n'y est question que des objets matériels et sensibles, et qu'on n'en peut tirer aucun argument contre la simplicité et l'indivisibilité des homéoméries, Anaxagore parle d'objets « plus grands, et plus petits », ce qui ne peut s'appliquer aux homéoméries , dont un des caractères essentiels est l'in&iie petitesse; il dit que les éléments tirés du mélange à7rox/>tyôfAeva , se rencontrent dans tous les objets grands et petits; il oppose même l'état actuel à la confusion primitive : a ce qui était au commencement est encore aujourd'hui. » Quel était son but d'ailleurs? Il voulait montrer que si actuellement tout vient de tout» c'est que tout est dans tout; l'argumentation relative à l'égalité du grand et du petit n'a pas une autre portée. On lui objectait que, par la division de la matière, on arrive à des éléments insécables, les plus petits possibles, et dont on ne peut plus rien tirer par conséquent ; on ruinait par là le principe que tout est dans tout. Anaxagore, s'^ppuyant sur l'infinie petitesse des homéoméries, qu'il a proclamée au commencement de son livre , répond qu'un objet n'est pas le plus petit de tous ; qu'il n'y a pas de limites à la ténuité ; qu'on peut toujours concevoir une division nouvelle d'une particule matérielle quelconque : il descend ainsi jusqu'aux homéoméries qui, étant infinies en petitesse, peuvent dès lors se trouver en nom-
bre infini» dans la plus petite partie de matière. Si Ton compare les cdrps aux homéoméries , ils ne sont absolument ni grsuids ni petits, puisque grands ou petits ils renferment également toutes les espèces d'boméoméries. Mais il ne résulte pas de là que les principe^ eux-même» sont divisibles ; on peut les con^dérer comme simples, à la seule condition d'admettre avec Anaxagore qu'ils sont infinis en petitesse ; on pourra toujours dire alors que tout objet en renferme une quantité infinie.
L'égalité des choses n'existe qu'au point de vue absolu et en tant que chacune d'elles renferme toutes les homéoméries. Anaxagore n'entend nullement par là que le grand et le petit, le tout et là partie sont relativement égaux ; seulement la partie contient, comme le tout, chaque espèce d'éléments. C'est pourquoi l'expression « Tout est dans tout» se trouve souventcorrigée parcelle^i, qui exprime beaucoup mieux la pensée d' Anaxagore : « Dans tout il y a une partie de tout. » Ce qui jette un peu de trouble dans l'ordonnance générale du système , c'est l'indétermination du mot infini qui est pris dans deux sens différents ; les homéoméries sont infinies en quantité et en petitesse ; le tout ou l'ensemble renferme bien l'infinie quantité des éléments; mais chaque objet déterminé ne renferme qu'une partie du tout ; seulement Anaxagore a pu dire qu'il contenait une infinité de germes, en n'ayant égard qu'à leur infinie petitesse. Il a pu dire encore qu'il n'y avait point de limites à la division des corps, sans ad^ mettre pour cela la complexité des éléments ; bien plus , cette complexité est inconciliable avec l'infinie ténuité des homéoméries.
Il y a une dernière dif&calté qui tient à roppasiûon établie par Âjaaxagore entre rintelligence et tous les autres êtres. <{ Dans tout il y a une partie du tout , dit-il , » rintelUgence seule exceptée (1). EUe est infinie (3) , » libre et sans mélange ; eUe est seule en soi et indé- » pendante. Si elle n'était pas ainsi indépendante , si » eUe était mêlée à quelqa'autre objet, elle participerait » alors: à> la nature de toute chose , puisque daas tout il D y a une partie de>tout. » Il n'y a rien là cependant qui soit contraire à la solution que nous avons adoptée. L'intelUgence est opposée ici aux êtres réels , au mélange, et non aux principes considérés en eux-mêmes. Ce qui le prouve , c'est qu'après avoir dit que Tintelligence est sans mélange , à la différence de tout le reste , il ajoute immédiatement ce qu'il est des êtres auxquels elle est aussi unie » (S). L'intelligence conçue par Ajiaxagprecomme une substance infiniment subtile (4) Xsttto-n raroy se distingue de tout le reste en ce que ses élémentssont tous semblables , et, dans leur cohésion , n'admettent aucun principe étranger. Séparée du reste de la matière , elle diffère des homéoméries, non point en ce
(1) Simplic., in Pfays^ Arist., f, 35, a, Ev 7r«»n Treevroç
(2) MoOç le tarev oivupQV xocè auroxpcrrév 9 3c«i fMjuuxToee oû^evi * ^vyi-oiri , oûkkù fiovoc ecùrhç if ewvtqO iortv. Eè pi yàp if e»wto5 ijv, «XXec T«a) ffxsfAixTO «XXw, ^«r;^gv av aTTOcvTwv ;i^jO)7/xficTwv et è^'pxTÔ Tew. *Ev Ttavri yàp izkvtoç ^oc/soc svs^tcv.
(3) Simpl. in phys., Arist., f. 35, a.
(4) Simpl. in phys., f. 33, b.
que celles-ci ne sont pas simples de leur nature ; mais en ce qu'en même temps qu'elles sont simples , elles sont confondues entre elles sans poufoir jamais être complètement séparées. Elles se neutralisent par leur confusion même , et de là la nécessité d'un agent sans mélangé , libre et indépendant* L'intelligence est opposée par Anaxagore à la confusion, à la réalité et non pas aux homéoméries. Dans la réalité , tout est uni ; mais par la con** ception Anaxagore remonte à dès éléments simples et distincts y à des germes indivisibles. L'esprit sépare les éléments différents , il réunit ceux qui se ressemblent : les homéoméries ont donc une existence propre , des qualités particulières, et ces qualités préexistent à la séparation et à la réunion. Cette distinction entre la réalité sensible et la conception peut seule donner k clef d'un système qui, d'une part, s'appuie sur l'expérience, et de l'autre recourt , pour l'explication des phénomènes , à une donnée supra-sensible.
On peut trouver aussi dans les auteurs anciens , dans Simplicius surtout, un grand nombre de passages qui établissent la simplicité des homéoméries, Simplicius ré« fute , à quatre ou cinq reprises différentes, l'opinion d'A^. ristote » qui avait confondu les principes avec les composés d'homéoméries. Il donne lui-même aux éléments le nom d'aTOfxa (1) , insécables ; et s'il lui arrive quelquefois de dire que les homéoméries sont complexes , il
(!) In Arist. de cœlo, f. 85, b. Il les appelle encore «ffGaora,
m^entend parler alors que des homéofflérîes Sensibles ^ les os, la chair, qui renferment réellement tous les élé^ ments.
La différence entre les homéoméries et les complexes est trës^nëltement posée dans un passage d'Alexandre d'Aphrodisée , cité par Simplicius(i). (r Ces mots « iout 9 est mélangé dans tout , » Anaxagore ne les a probable- 9 ment pas entendus des principes ; il n'a pas voulu dire » que dans chaque principe coexistent tous les autres; » car s'ils étaient complexes, ils ne seraient pas des » principes ; mais il a dit que dans chacun des corps sen- » sibles composés de principes tout était mélangé. )>
Stobée considère aussi comme simples le^ homéoméries. (2) Iln'est pas jusqu'à Aristote lui-mémequi ne puisse fournir des arguments en faveur de la simplicité des élé. ments d'Anaxagore : a L'opinion d' Anaxagore, dit-il (3) > » est opposée à celle d'EmpédocIe. Selon Empédocle, le » feu , l'eau, l'air et la terre, sont les quatre éléments « des choses , et sont simples plutôt que la chair, l'os et D les autres homéoméries analogues. Anaxagore ^ au con- » traire , regarde comme simples les homéoméries ; elles » sont pour lui les véritables principes ; la terre , le feu , «l'eau et l'air sont composés. » Si le plus souvent, ce*pendant, Aristote adopte une autre solution, c'est que rigoureux jusqu'à l'excès dans sa critique d'Anaxagore,
(1) In pliys., Arist., f. 37.
(2)EcL phys. i,p. 356.
(3) De gêner, et corr. i , 1.
il n'a pas distingué les principes des complexes, et a tiré de quelque expressions ambiguës des conséquences qu'Anaxagore eut certainement désavouées , et que repousse sa doctrine.
Xes propriétés des homéoméries sont suffisamment établies par ce qui précède : elles ne sont point , comme l'a prétendu Aristote(l) , « l'être en puissance ou le. non a^ètreen acte, d Cette distinction de la puissance et de l'jacte est trop subtile pour Anaxagore, et suppose un ddgré. d'abstraction auquel il ne s'était point élevé; elle eçt de ^us contraire à l'idée fondamentale de son système , qui part de l'existence absolue de toutes choses.
-lies homéoméries se distinguent également des prin- «ip^es d.'Empédocle ; pour ce dernier philosophe , les éléments sont finis d'une, part , et de l'autre produisent par leur combinaison des complexes nouveaux et qui n'avaient aucun analogue aùj»ein des principes. Selon Ânaxagore, au contraire , l'infinité des principes existait en acte dans le mélange : la production n'est pas une combinaison, mais une séparation ; il n'y a aucun changement de qualité , aucune production même relative.
Les atomes de Démocrite sont aussi opposés, et avec raison , par Aristoteet Simplieius , aux homéoméries d'Anaxagore; <r ils ne diffèrent que^par l'ordre, l'arrangement et la disposition , tandis qu'il y a entre les homéoméries différence de substance et de qualités (2). »
(1) Met., XII, 2.
(2) Simplic. in phys., Arist., f. 10.
On ne sanirail voir non plus aucmie resseod^hmce , même éloignée y entre les homécMnéries et les monades de Leibnitz (1). Anaxagore ne dit nullement « que chaque » objet particulier soit déterminé par son l'apport avec le ijtottt, et qu'il diffère des autres par la déterminati^ili ■• qu'il reçoit des diverses parties du tout (3) . d Ce qui constitue un objet pardculier aux yeux d'Anaxagore^ €e n'eàt poiiit un rapport avec le tout , mais une simple préde«nnancQ. Les homéoméries, bien loin de réfléchir le monde tout entier, comme les monades, ont des qudités particulières : en elles-mêmes elles sont distinctes de tout le reste ; elles ne réfléchissent rien , sinon leurs propres attributs. Ce qui est vrai des monades dans Leibnitz ne pourrait convenir, dans Anaxagore, qu'aux objets complexes, et dès lors toute trace d'analogie disparait. S'il y a de tout en tout dans les corps sensibles , c'est précisément parce qu'ils renferment toutes les homéoméries différentes, et non parce que chacune de ces homéoméries est un abrégé de l'univers.
Les homéoméries sont des éléments matériels, simples et indivisibles ; chacun de ces éléments est homogène. Ils possèdent des qualités différentes, blanc, noir, légèreté, pesanteur ; ils sont infiniment petits, absolument mélangés dans l'origine, et immobiles. par le fait ipême du mélange. Le seul attribut que leur refuse Anaxagore est donc le pouvoir moteur, et cela suffit pour établir une
(1) y. Ritter, Hist. de la phil. ionienne , p. 218 et suîv,
(2) Ritter, 1. e.
opposilioD absolue entre son système et tontes les spéculations des physiciens, celles d'Anaximandre en particulier. L'unité de la nature est rompue ; et puisque les principes matériels, inertes en eux-mêmes, n'ont pu produire Tordre et l'harmonie de l'univers, il faut en chercher la cause en dehors et au dessus des homéoméries. Anaxagore se trouve ainsi conduit à concevoir une puissance motrice et organisatrice , un agent libre , indépendant du mélange , et' tirant toute sa puissance de cette indépendance de sa nature.
De rintelligeiice.
C'est assurément un moment solennel dans l'histoire de la philosophie que celui où apparaît la notion, d'une, intelligence organisatrice. La raison humaine sort de sa léthargie, suivant l'expression d'Âristote, et <c quand un «homme vient proclamer que , dans la nature aussi bien » que dans les animaux , il y a une intelligence , cause de » l'arrangement et de l'ordre universel , cet homme pa- D rait seul jouir de son bon sens auprès des divagations »de ses devanciers (1). » Il est inutile cependant de chercher les causesde cette révolution ailleurs que dans lanature même des choses. Les circonstances au milieu desquelles elle se produisit l'expliquent suffisamment, et font
(l)Met.,i,3.
comprendre en même temps le caractère un peu borné et les imperfections de la théologie d'Anaxagore. La notion d'intelligence n'a pas été le résultat d'une de ces hautes et poétiques inspirations qui emportaient Platon dans le monde des idées ; elle se produisit au milieu d'une école de physiciens , dont le seul but était d'expliquer la nature^ et qui ne s'inquiétaient guère que de la partie maté« rieUe de l'univers. Après avoir épuisé toutes les spéculations ^ sur la matière , on devait en venir à un autre mode d'explication, et demander à l'homme lui-mémCi au principe intelligent qui est en lui , la raison des phénomènes. Anaxagore l'a fait le premier, et c'est là sa gloire ; mais il n'en est pas moins vrai que l'introduction de ce nou- Teau principe était un résultat naturel et facile à prévoir ; qu'un jour ou l'autre il devait sortir du sein même des recherches physique^ une explication plus satisfaisante. Les antécédents du dogme nouveau ne doivent donc pas être recherchés ailleurs que chez les Ioniens ; il procède directement de leurs découvertes et de leurs erreurs.
Une idée nouvelle entre dans le domaine commun de deux manières : ou bien elle est une conséquence directe des opinions reçues , elle découle naturellement des idées en circulation ; elle se produit alors sans qu'on s'en apeirçoive , et Ton est tout étonné 4in jour de la rencontrer ; ou bien elle est une protestation contre le passé, et cette marche est tout aussi naturelle que la première. Après avoir long-temps et inutilement exploré un ordre de faits, si l'on n'arrive à aucune découverte satisfaisante , on se lassera un jour ou l'autre, et l'on ira demander la solution cherchée à un ordre de faits opposés. Les révolu-
tions les phis importantes dans les idées n'ont; pas eu d* autre source. C'est aussi ee qnr eit arrivé pour Anaxagore.
Aristote, dans sa Métaphysh|tte'(l), a j^àrfaitenieiit marqué cette marche des doctrines, et ce progrès néc^saîre de la pensée : « Avant Anâxagore, dit-il , tous lès «philosophes s'étaient attachés au poittt dé vue de kma- ))tière et Tav&ient considérée comme la catise unique. » Mais , arrivés à ce point , la chose elle-même les condduisit plus avant et les obligea à de nouvelles rechersDches; il est hors de doute que toute destruction, que » toute production procède de quelque principe , soituni- » que, soit multiple. Mais d*où viennent ces effets, et quelle ))en est la cause ? Ce n'est point certainement le sujet qui » est Tauieur de ses propres changements; ni le bois, par » exemple, ni l'airain, ne sont la cause qui les fait chan- » ger d'état l'un et l'autre , et devenir lit ou statue : il y a D quelque autre chose qui est cause du changement. Or, » chercherce quelque chose, c'est ébercher un autre prin- » cipe , le principe du mouvement , comme nous rappe* » Ions... Le principe matériel ne suffisant point, les suc- )>cesseurs de ceux qui l'avaient adopté, forcés par la réi>rité elle-même à aller plus loin , recoururent au second «principe. En effet , que l'ordre et la beauté qui existent « dans les choses ou qui s'y produisent aient pour cause i>oo la terre ou quelqu'autre élément de ce Lie sorte, c'est » ce qui n'est guère vraisemblable, et l'on ne peut croire
(I) Met.,1, 3,
)> qne les anciens philosophes aient eu cette opinion* D'ail- D leurs rapporter à la fortune ou au hasard ces admira- Dbles effets était trop peu raisonnable.... Nous savons, » à n'en pas douter, qu'Anaxagore s'appliqua à un noui> veau point de vue de la science. »
On peut ajouter à ces remarques qu'à l'époque où vécut Anaxagore , une sorte de mouvement général semblait déjà emporter les Grecs de Fétude de la nature à l'observation de l'homme. Cette tendance, qui devait aboutir dans Socrate à la complète séparation des doctrines morales et des systèmes de physique, se révèle dans Anaxagore par l'assimilation de l'intelligence humaine et de la cause ordonnatrice de l'univers. L'homme n'en est pas venu encore à se séparer complètement du monde externe; il s'absorbe en lui, et réclame à peine sa personnalité et son indépendance ; mais s'il se confond avec l'univers qui l'environne , c'est qu'il a fait cet univers à son image, et l'a animé de l'intelligence qu'il sent vivre en lui-même. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, Anaxagore n'a fait que réfléchir l'esprit général de son temps.
Sa doctrine doit se ressentir de ces diverses influences et des circonstances au milieu desquelles elle s'est formée. Comment a-t-on été conduit à l'intelligence? Par la recherche des lois de la nature. Quel but s'était -on proposé? L'explication de ces lois , et rien de plus. L'intelligence ne pouvait donc être étudiée qu'à propos de la nature , et dans ses rapports avec elle. On ne lui deman-^ dera qu'une seule chose d'abord , la solution des problèmes physiques. Bien plus : l'esprit humain , habitué
à demander compte à la nature extérieure des phéno^ mènes dont elle est le théâtre , n'abandonnera pas tout d*un coup la voie qu'il s'est tracée. Il continuera les anciens procédés de la science , et n'aura recours à un principe nouveau que comme au dieu de la tragédie, pour trancher les difficultés reconnues insolubles. Ce n'est point là sans doute la meilleure méthode pour arriver à connaître l'intelligence souveraine. Au lieu d'être étudiée pour elle-même et dans son essence, elle n'est plus qu'une sorte d'appendice, et disparaît presque au milieu des spéculations physiques. Mais c'est déjà avoir fait un pas immense que de s'être élevé , à propos de Texpérience, à un principe, sinon tout-à-fail immatériel, du moins supérieur à la matière inorganisée , et placé en dehors de la sphère de son action. Les physiciens étaient avant tout des observateurs de la nature, et par conséquent, même après avoir rattaché l'univers à l'intelligence comme à son principe , ils devaient étudier l'univers en lui-même , contents d'avoir placé en lêle de leurs recherches une cause qui donnât la raison dernière dos phénomènes.
La théologie d'Anaxagore a été inspirée de tout point par sa physiologie. Les attributs qu'il donne à l'intelligence sont précisément ceux qui manquent aux éléments purement matériels pour produire et organiser. Enfin , lors même qu'il cherche à approfondir l'essoiK e du vo jç, c'est uniquement en yue du monde physique, cl pour arriver à une conception rationnelle de la nature. C'est là ce qui fait qu'il parle à peine de ce qu'était Tintelligence ayant qu'elle agit sur les éléments et débrouillât le chaos.
Il la fait intervenir au moment où son action est nécessaire pour organiser : « L'intelligence survient. » Mais qu'était-elle auparavant ? Son activité reposait-elle endormie ? Etait-elle purement intelligente «t non motrice? Aucune de ces questions n'a été clairement résolue par Anaxagore, et ce]^a, en effet; était complètement inutile pour le but qu'il se proposait.
Le point de départ de la notion d'intelligence pour Anaxagore est l'inertie primitive des éléments ; inertie qui résulte , non pas , comme on Ta supposé , de l'essence même des principes matériels , mais de leur mélange. Il ne dit nulle part que la matière soit inerte par sa nature. L'immobilité tient , selon lui ^ à ce que les homéoméries sont confondues ; à ce qu'elles se dominent et s'entravent l'une l'autre par leur union ; en un mot , à ce qu'aucune d'elles n'étant indépendante , ne peut agir sur les autres. De là résulte pour lui la nécessité d'un principe spécial existant seul et en lui-même, et distinct du mélange par son indépendance. L'opposition essentielle entre l'intelligence et les homéoméries est celle du moteur et de ce qui est mu. Or, l'intelligence ne peut produire le mouvement qu'en tant qu'elle se distingue des éléments sur lesquels elle doit agir. C'est de cette opposition qu' Anaxagore dérive les attributs essentiels de l'esprit. Ainsi, tandis que les homéoméries sont conçues par lui comme éternellement mélangées entre elles, et unies d'une manière indissoluble , l'intelligence , au contraire , est pure et sans mélange ; elle est seule en soi et ne dépend de rien autre chose; voOç Sk ècm «Ttupov xoù «ù-
Toy.puHç, noci pts^AixTcec ovSeyi j^jOiipatt, àXkà pôvoç «vtoç è<f ewOroO
ieriv Anaxagore explique ensuite les raisons de cette dif<« férence : o Si Fintelligence n'était point libre et indépen- » dante, si elle était mêlée à une chose quelcoi;]ique(l}« » elle participerait de la nature de toutes ; car ^ dans tout , a il y a une partie de tout. Les éléments auxquels elle » s^ait unie l'empêcheraient d'agir comme elle fait en » Tertu de son indépendance. » (2) Placée ainsi en dehors de la sphère d'action des homéoméries , l'intelligence est Ubre de toute passivité ; elle embrasse tout et pénètre tous les êtres animés , grands ou petits ; elle est répandue au sein du mélange , 5ans se confondre avec lui ; elle est partout ideQtiquç et semblable à elle-même : voOç ^è niç ofAOiOf tort xcct 6 {A«c^«>y xccc ô iXao-ûruv. Go dernier caractère surtout distingue l'intelligence des homéoméries ; pour celles-ci , aucune partie ne ressemble à une autre ; au sein du mélange , et même , après la séparation , tout est dans tout; rien ne se ressemble absolument. L'intelligence , au contraire , est dans tous les êtres et ne se mêle à aucun d'eux ; elle habite en quelque sorte l'univers ; elle le remplit de son infinité , sans être altérée à ce contact; elle est la même dans l'ensemble et dans les êtres particuliers, dans l'homme et dans le dernier des animaux.
Faut-il conclure de là que le premier moteur , par cela même qu'il est à l'abri de toute passivité, est absolument immobile ? Âristote l'assure ; mais il n'arrive à ce résultat
(1) Simpl., in phys. Arist., f. 33, b.
C2)Slii)pl.,l. c. •
que par Toie d'interprétation , et ne s'appuie sur aacim texte positif d'Anaxagore. «r Anaxagore , dil-il , est dans » le vrai lorsqu'il affirme qu'il n'y a pour l'intelligence » ni passivité ni mélange , puisqu'il eu fait un principe » de mouvement; pour mouvoir elle doit être immobile; » pour connaître ( x/oortcv ) » il faut qu'elle soit sans mé« « lange, (i) » SimpUcius reproduit le même raisonnement (2) , mais sans y ajouter aucune preuve nouvdlio. Il est probable qu'Anaxagore ne s'était point posé cette question 9 et qu'Aristote lui a attribué arbitrairement sa propre théorie sur le premier moteur immuable. LeA éléments du mélange sont sans action sur .le premier mo* leur : cela est vrai ; mais ne peut-il pmnt avoir un mouvement propre ? Il était difficile d'ailleurs que cette haute abstraction d'un moteur immobile s'offrît tout d'abord à Anaxagore» dont la doctrine était fondée sur Texpérience ; et si cette pensée s'«st présentée à lui , elle n'a jamais eu la précision que lui attribue Aristote.
Pour expliquer l'ordre qui se manifeste dans l'univers en opposition avec la confusion primitive des éléments , il ne fallait point seulement que l'intelligence fut conçue comme moteur , il devait aussi y avoir en elle un principe d'ordre et d'harmonie ; aussi ce double caractère se trouve -t -il constamment associé dans Anaxagore. De même que l'inertie des homéoméries tient à leur confusion , de même aussi l'idée du mouvement n'est jamais
(1) Phys , VIII , 6.
(3) In phys., Arist., f. 286 , a.
séparée chez lui de celle d organisation intelligente. Il semble avoir été condait à ce résultat remar(piable par Tobservation des phénomènes de la vie et de l'intelligence dans rhomme. L'idée un peu étroite qu'il se forme de la cause première du mouvement montre assez du reste où il en avait trouvé le modèle.
L'expérience sensible abandonnée, Anaxagore» qui repoussait les explications purement physiques des Ioniens, était conduit presqu'inévitablement à chercher la solution , du problème cosmologique dans l'observation interne ; car il fallait que toutes les voies de l'expérience eussent été tentées, avant qu'on songeât à s'en affranchir. Il arrivait ainsi à réaliser Thomme dans l'univers; il donnait une âme à la nature , et établissait entre les deux substances distinguées par lui la même relation , la^éme subordination qui apparaît dans l'homme entre l'àme et le corps. L'âme humaine est une puissance active, mais elle est en même temps douée de sagesse et de cj^nnaissance ; elle n'agit point au hasard , mais avec conscience, et d'après un plan déterminé ; elle assigne un but à son activité et travaille en vue de ce but, quelquefois heureuse dans ses elTorts , souvent aussi inférieure dans la lutte et vaipcue par la résistance du corps ou des éléments extérieurs. Telle est, sur une plus large échelle, Tintelligence qui a organisé l'univers ; elle n'est que Tàme humaine élevée à sa plus haute puissance , elle a toutes les qualités , mais aussi toutes les imperfections que nous trouvons en nousmêmes. Elle organise , mais elle ne crée point ; elle n'organise même que peu à peu et avec de pénibles efforts. L'imperfection des éléments du mélange lui oppose une
résistance invincible , et jamais elle ne pourra réaliser complètement l'harmonie . Le caractère essentiel de son activité ne la distingue pas non plus de l'âme humaine ; pour elle, mouvoir c'est connaître ; agir, c'est organiser. Cette union de la force motrice et de la connaissance résulte des paroles d'Anaxagore : Il dit que cr l'intelligence connaît tout » et ce qui est mélangé , et ce qui est séparé et distingué (1) ; » et non seulement elle connaît, mais elle est la source de tout ordre et de toute harmonie : « ce qui devait être ^ ce qui a été , ce qui est actuellement et ce qui sera , l'intelligence a tout ordonné (2). » Anaxagore dit encore , dans le même passage , que le mouvement sépare et organise. C'est là ce qui lui faisait considérer l'intelligence comme la cause du bien et de l'ordre. Âristote et Simplicius disent à plusieurs reprises que l'intelligence a un but dans son action , et que ce but est le bien (3). Ils ajoutent aussi qu'elle est le bien lui* même en tabt qu'intelligence ; mais c'est là une idée toute péripatéticienne, et il est difficile de croire qu' Anaxagore ait songé à cette identification de la cause efficiente et de la cause finale, du moteur et de la fin du mouvement. Cette question , s'il l'eût traitée, trouvait naturellement sa place dans le passage on il expose la nature du voOç et la pro--
(1) Koti TOC (Tv^iitfTyoïitvei tt xaî «7rox|9evôfxsva , xott ^locxpivô^evoc 9 Tcâvra eyvw vo'jç, Simplic. , in phys. Arist. / f. 33 , b.
(2) Koct ôitoiet s^eXXev i^taBat^ roc'. ÔTroêoc fv inoù offot vûv icre, xaè Ôttoîo: scrae. Troévroe oi£xô(7|/»o'e voOç. SimpHc. y 1. c.
(3) De anim. 1,2; met. xii , 2. Simplic. , in h. I.
duction du mouvement ; nous possédons ce fragment , et il ne renferme pas un mot qu'on puisse interpréter favorablement à l'opinion d'Aristote. Anaxagore ne s'est inquiétéque d'une choses rattacher le mouvement et Tordre à rintelligence comme cause productrice ; il n'a pas pénétré plus avant dans la nature du moteur. On ne peut pas admettre non plus , malgré les témoignages positifs d'Aristote (1) et de PJntarque (2), qu'il ait mis entre l'intelligence et la matière l'opposition qui existe entre le bien et le mal. Que cette opinion se soit produite au mir lieu d'une école de métaphysiciens, chez Platon par exemple, qui professait pour la matière un dédain superbe , il n'y a rien là d'étonnant. Mais il impKqne qu'Anaxagore , livré à l'étude de la nature et passionné pour les recherches physiques, se soit abandonné à ces sortes de récriminations contre la matière. Il le pouvait d'autant moins qu'il n'avait point parfaitement distingué la matière de l'intelligence. L'assertion d'Aristote, qui seule a quelque valeur , ne doit cire regardée que comme ime induction tirée de la confusion des homéomérics.
La conception d'une intelligence , cause du bien et de Tordre dans Tunivers , peut conduire aisément à l'idée d'une providence ; et cette idée parait s'être présentée , quoique vaguement, àAnaxagore. Il dit non seulement que l'intelligence produit le mouvement primitif, mais qu'elle le continue et qu'elle organisera de plus^en plus ; il lui attribue même la connaissance de l'avenir; mais il ne distin-
ct) Met, 1 , 6.
(2) De Isid. et Osir. , c. 48.
— Bagne pas l'action physique et Taction morale , ou plutôt on ne trouTe rien chez lui qui puisse se rapporter directement à un gouvernement moral de l'univers; de son temps même cette distinction était impossible : avant tl'attribuer à la cause première une intervention bienveillante dans \es choses de ce momie , avant de la considérer comme un principe de justice , il faut qu'on soit arrivé à déterminer les notions morales , à se faire une idée vraie de la destinée de l'homme , du juste et de Vtnjuste ; c'est ce que n'avait pas fait Anaxagore : le caractère astronomique de sa doctrine l'avait amené à étudier l'ordre plutôt dans l'harmonie des sphères célestes que dans la vie humaine; c'est pourquoi , au lieu de donner à la vie un but pratique, il la dirigeait tout entière vers la contemplation; il faisait consister dans l'étude des lois du monde et la sagesse et le bonheur; Il n'est donc pas étonnant qu'occupé uniquement du point de vue physique , il n'ait considéré dans le gouvernement de l'univers que le coté le moins élevé, le moins capable de nous initier à la science de l'intelligence.
Il n'est pas impossible cependant de reconnaître un vague pressentiment de cette intervention morale dans le caractère tout divin de l'intelligence humaine ; puisque l'intelligence souveraine habite dans chacun de nous , selon Anaxagore, qu'elle est la même et dans la nature et dans l'homme, il est à supposer qu'il lui avait allribué l'ordre et la sagesse dans la pensée humaine y tout aussi bien que l'harmonie et la régularité de la nature.
Ce qui contribue surtout à voiler dans la suite de son exposition cette notion de providence, c'est l'existence
absolue qu'il attribue au mélaûge. La matière est éi^nelle tout aussi bien que rintelligence; elle a par co^équent une sorte de puissance qui lui est propre , elle Haute laction de rintelligence, elle ne se laisse pénétrer qu'imparfaitement par elle. L'intelligence est seulement organisatrice et non créatrice ; elle arr-ange et ordonne ,mais elle ne produit rien ; tout exists^it déjà dans les boméoméries. Tous les efforts tentés par Anaxagore pour distinguer les deux ordres de faits n'ont donc abouti qu'à créer un dualisme d'autant plus rigoureux que Tune des-substances a moins d'action sur l'autre. Chez Aristote et Platon le dualisme s'efface autant que possible ; la matière se réduit à une pure abstraction ; elle n'a d'autres propriétés que l'existence. Pour Anaxagore » au contraire , elle contient l'univers en acte et en réalité. Mais cela n'étonnera nullement si l'on songe que l'idée de la création est toute chrétienne , et que le dualisme ici signalé apparaît plus -ou moins dans tous les philosophes anciens. Anaxagore a été conduit à ce résultat par l'expérience , et en particulier par l'étude de l'homme : l'intelligence chez l'homme organise et ne crée pas: elle ne produit rien d'une manière absolue ; mais elle sépare et .distingue , réunit et compose. C'était déjà beaucoup que de s'être élevé dans cette voie de la nature à l'homme, et l'on ne peut sans injustice demander à un philosophe né au milieu des religions anthopomorphfques de la Grèce, de s'uCTranchir complètement des préjugés anciens et des idées reçues.
On a fait à notre philosophe un reproche plus grave et d(mt il est difiBcile de le justifier complètement ; celui
de n'avoir pas suffisamment diatingné la force motrice de la matière organisée par elle (1). Il ne suffit point en effet de séparer rintelligence du mélange, et Ae lui donner une existence indépendante ; la liberté et Texisteoce propre sont plutôt la condition que la cause véritable du mouvement ; il fallait trouver dans la nature même de rintelligence , dans son essence spirituelle et immatérielle , la raison de son activité. A envisager Vensemble du système d'Anaxagore et sa tendance , il est évident que ridée d*une opposition absolue entre Tesprit et la matière a du se présenter à lui ; mais il est vrai aussi que cette opposition ne se dessine pas toujours trës-oiet^ t^ment , soit à cause de Timperfection de son langage , soit à cause de l'embarras de sa pensée. D'après AHs* tote (2) , Anaxagore avait attribué à rintelligence l'unité et la simplicité 9 ce qui trancherait la question; car concevoir une substance infinie comme essentiellement une et simple , c'est implicitement la déclarer immatérielle* Jean Pfailopôn va plus loin (3)". « Anaxagore , dit^^il , D affirmait que l'esprit .n'est ni mélangé ni soumisse au- » cune passivité , c'est^à^dite qu'il est incorporel. » Proclus (4) , et Asclepius de Tralles, dasis son commen-* taire sur le premier livre de la Métaphysique d'Arisiote , disent aussi que l'intelligence d' Anaxagore était immaté-
(1) Tiedemann., Hîst. de la phil. anc, i, p. 329, 331 , 332. .
(2) De anim., i, 2; Met. i, 6, 7.
(3) In Arist. de anim. , f^-Q. toOtov tov voOv xçiOupov gXiya xcci ànudri xoEi «fjtiyiî, tout fcrtv àaûp^rov.
(4) T. 6, p. 217» éd. Cousin.
rielle «(xw^arov. Diogëne de Laërie la distingue positivement de la matière (1). «r Anaxagore le premier a ajouté » rintelligence à la matière. » Enfin tous les historiens célèbrent à Tenvi Anaxagore comme ayant le premier donné une explication rationnelle de Tunivers (2). En présence de cette unanimité de témoignages , on ne peut invoquer contre l'immatérialité de Tintelligence ce que Plutarque (5) et Stobêe (4) disent de Tàme humaine , à savoir^ qu' Anaxagore l'avait déclarée corporelle et aérienne. Mais d'un autre côté» si l'on consulte les paroles d' Anaxagore , on sera forcé de reconnaître que , pour lui , le caractère distinctif de rintelligence n'était point l'immatérialité; ses expressions même, rigoureusement interprétées , conduiraient à la regarder comme corporelle. Il oppose l'intelligence aux éléments mélangés; mais il ne dit nulle part qu'elle se distingue de ces éléments autrement que par son homogénéité et son indépendance. Il la conçoit comme une substance partout semblable à elle-même, ofAoeoç , très - subtile , >e7rT0T«- Toc (&} , et répandue dans tous les êtres sans se mêler à aucun. L'insistance même qu'il met à prouver que l'intelligence est sans mélange prouve qu'il ne s'était point élevé plus haut dans la distinction de l'intelligence et des
(1) ViB (l'Anax. TrpC>7oç tH xtlH voûv èitsijTYicrev,
(2) Arist., phys. viii, 5; de anim. i, 2, m, 4; Cicer. de nat. deor , 1,1; Acad. ii, c 37.
(3)Placit.,iv, 3.
(4)Ecl. phys.,p. 796.
(5) Anax. apud Simpl., in phys. Arist., f. 33, b.
faoméomérles. La différence est plutôt dans les attributs que dans l'essence : d*une part , la pensée et le môuyement intelligent ; de l'autre ^ l'inertie et le désordre. Quant à la cause de cette différence , on est réduit à la supposer, car Ânaxagore ne Ta point formellement énoncée. Il ne disait niéme point que la cause motrice fut une et simple , quoiqu'on puisse , avec Aristote , conclure ces deux attributs de la notion même d'une intelligence organisatrice distincte des éléments multiples , et existant seule et. en elle-même. Ce qui prouve qu'il ne l'avait point poùtivement appelée une , c'est que Simplicius se demande (1) si l'élément un, c'est Je mélange infini, ou l'intelligence qui sépare et divise.
Ce qui montre d'une manière plus décisive encore qu'Anaxagore n'avait guère insisté sur la nature incorporelle de l'intelligence, c'est qu' Archélaûs, son disciple, revient immédiatement à la conception d'un moteur matériel, d'une intelligence aériforme. Combien d'ailleursdevait-il être difficile de dégager tout d'un coup Têtre spirituel'de toute notion étrangère ! Il fallait pour cela que cet être fat étudié en lui-même, et non pas seulement dans les attributs qui le mettent en rapport avec le monde; Anaxagore ne s'inquiétait, au contraire, que de ses manifestations extérieures. Il l'avait conçu à l'image de l'àme humaine, qui, par ses attributs, se distingue aisément des éléments purement matériels, mais qui , par son essence.
(1) lu phys. Arist , f. 33.
semble^ méioe çbez luirconserver qttelque& rapports avec ces éléments.
On peut dire, avec Aristoie, (1) qu'Anaxagore a vu ei ja'a pas vu la vérité. En partant des qualités qu'il reconnaît au principe intelligent, on arrivera par une induction Jégitiine, à le concevoir comme un, simple et immatériel; m^S si Ton tient à ne point exagérer la portée de sa pensée , il faudra reconnaître que ces diverses notions, p'ont pas acquis chez lui assez de précision pour se for- SOLuler nettement, et que sous ce rapport sa doctrine devait recevoir du temps un plus large développemept. Son système ress«imble aux conceptions poétiques des premiers temps, qui renferment toutes choses, et desquelles pn peut tirer les opinions les plus opposées» précisément parce qu'elles n'ont pas encore de caractère déterminé. De même aussi cette confuse çyntlièse , qui se trouve au point de départ de toutes les spéculations philosophiques, contient les éléments de tous les progrès ultérieurs : on peut les y démêler par l'analyse; mais le plus souvent ces conséquences ont échappé à Fauteur.
he rôle d'Anaxagpre nous semble donc devoir élre limité à la détermination exacte de quelques-uns des attributs essentiels de la macère et de l'intelligence. Il a opposé l'identité de substance au mélange; le mouvement à l'inertie ; la pensée intellige^ite m désordre ; mais il n'a point cherché la cause de cette opposition dans une définition plus exacte de la matière et de l'esprit. L'intelli-
(i)Met.,i,7.
— se —
gence lui apparaît comme une substance générale de la pensée et de Tordre, répandue dans l'infini ^ partout présente^ dans le mélange primitif et dans les êtres séparés; il entrevoit même qu'elle diffère par sa nature des éléments grossiers de la matière , puisqu'il la regarde comme extrémeaienl subtile; mais il s'arrête là et né la définit nulle pjHTt une substance immatérielle. On pourrait croire cependant que ^l'idée d'une intelligence immatérielle semble résulter de la théorie qu'il adopte sur le plein absolu de l'espace. Puisqu'il n'y a point de vide dans la nature, et quelesheméoméries formait un continu , comment concevoir uno matière, quelque subtile qu'elle soit, répandue au sein de l'ensemble? Mais Anaxagore a-t-il vu cette contradiction, lui qui supprime le vide et aduiet'en même teu^ps l'existence du metivevieiH?
Ce qui est hors de doute , c'^est que rintelligence ne doit pas être confondue avec les homéomérieSj, avec Tair, par exemple, qui est un des éléments du mélange , etqui, selon Anaxagore, contient les germes de toutes choses. Même en admettant, avec Plutarque et Stdbée (1), qu'Anaxagore avait défini l'àme une substance éthérée, il n'en résulterait nullement que la cause première intelligente eût le même caractère. Il suffirait , pour résoudre la difficulté, de distinguer la vie, l*àme matérielle, ^/'^x^v, qui peut très -bien dépendre de Tun des éléments du mélange, de Tintelligenca placée aU'-dessua de ce»- âém#nis, pré* sente au milieu du mélange et non confondue avec lui.
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\\) Stob., loc. cit.
Mous savons à n'en point douter qa'Anaxagore établissait une relation intime entre l'intelligence universelle et les intelligences particulières , entre le fini et Tinfini : en cela, il se montrait parfaitement conséquent à sa doctrine sur les homéoméries. Cette union de toute intelligence « grande ou petite , dans l'univers , répond €hez lui à l'union de tous les éléments matériels , à l'unité du monde sensible, même après la séparation des germes différents. De même que l'existence des êtres matériels n'est que relative , chacun d'eux tenant au tout par des liens indissolubles , et n'étant qu'une partie de l'infini, de même aussi toute intelligence finie n'a qu'une existence relative; elle est en quelque sorte la prédominance de l'intelligence unir verselle dans tel être particulier ; au fond , il n'y a qu'une seule et même intelligence qui est.ûpfinie. C'est ce qu'il exprime en disant que « toute intelligence est la même, D grande et petite (1) , et qu'il est des êtres dans lesquels » elle habite (3). b II s'agit ici de ceux dans lesquels se montrent plus particulièrement l'organisation et la vie, l'homme, les animaux, peut-être même les plantes» qui sont des êtres animés enracinés à la terre. La conséquence de cette doctrine , c'est que non seulement l'intelligence est dans le monde , mais qu'elle est l'àme imiverselle et la vie de la nature. « L'intelligence , à titre d'être par excel- » lence , est où sont toutes choses , au sein de l'ensemble ,
(1) Ap. Simplic. in phys. Arist., fol. 33 , a.
(2) ivm oco'cv xftî voOç cffri. Anax. ap. Simplic. in Phys., f. 35, a.
» au sein de l'alliance et du dégagement (1). » Elle se dis* tingne de Tensemble^ auquel elle imprime le mouvement , de la même manière que dans l'homme Tàme se distingue du corps qu'elle anime; en un mot , elle joue ici le m^e rôle que l'air iqfini, principe de toute vie, àme de l'honime et de la nature, dans la doctrine d'Anaxkaène. Anaxagore ne supprime pas pour cela l'âme individuelle et les existences particulières ; mais il s'en occupe peu ,- absorbé qu'il est dans le contemplation de l'ensemble. Asclepius dit (3) qu'il n'avait point traité en particulier des êtres incorporels ; Aristote lui reproche aussi d'avoir confondu l'âme et l'intelligence (3), et c'e^ sans doute à cette con* fusion qu'il faut attribuer le peu d'importance qu'il attachait aux recherches pratiques (4), et sa prédilection pour lobservation des pbénom^es célestes ; c'est pouir cela qu'il plaçait dans la contemplation de l'harmonie universelle le but et le bonheur de la vie (6).
L'intelligence , telle que la conçoit Anaxagore , a tous les attributs essentiels de la divinité , et quoiqu'il ne parle pas de Dieu dans ses écrits, il est impossible qu'il n'ait point associé cette notion à celle du moteur infini. L'explication qu'il donnait des allégories d'Hombre montre suffi-
(1) §k voO{ ôffot èvri te xeé/arot r.ai vOv èfftiv tv« xeii tk aïka Travra sv tm tto^Xcc mpU^rovrt^ xoci év toÎç^ ispoentpi$éîaiy xat fiv Toîç KTzoxeypiiié'jOLç, Anax. ap. Simpl. in phys. Arist. , f. 32, b.
(2) Comni. in Met. ar., t.
(3) De Anim., i,2.
(4) Arist Ëudem., v, 7.
(5) Arist. Ëudem , i , 5.
samioeiit qu'il voulait substituer aux dieux de la Grèce un principe supérieur, un Dieu qui les comprit et les résumât' tous. On a supposé que , s'étant élevé à une conceptton plus pure de la divinité, il n'avait point voulu lui donner un nom prostitué par les Grecs. Gela se peut ; mais ee n'€st là qu'une raison très-secondaire. S'il a donné à la divinité un nom nouveau , c'est que tout était nouveau dans sa doctrine. L'idée de Dieu refermait chez les anciens une foule d'idées fausses et embarrassantes pour le philosophe^ Il ne pouvait se servir du mot vulgaire sans abaisser en quelque sorte sa doctrine au niveau des superstitions populaires : il a donc du recourir à une expression plus scientifique , qui fût en même temps une définition et résumât toute la pensée de son système. Euripide, son disciple , qui n'était point tenu à la même sévérité de langage, emploie le mot ôésç pour désigner l'intelligence: «Un Dieu habite en nous, » dit il, feoç nç iv îq^aîv, en faisant allusion â la doctrine d'Anaxagore sur l'identité ※ toute intelligence. Le Dieu d'Anaxagore ne ressemble ni à Jupiter, ni à Blercure ; il d'est point une personne , un être fini et dét^mûné, le roi de l'univers : c'est un agent universel , une substance générale qui n'est point placée en dehors du monde, mais qui le gouverne en le pénétrant et en s'incorporant à lui. Quoiqu'il soit appelé une intelligence, il conserve au fond, et quant à son mode d'action , beaucoup plus de rapports avec l'air d'Ànaximène ou le feu d^Héraclite qu'avec les dieux athéniens ; le nom de Dieu, dans son acception ordinaire, ne saurait donc lui convenir. Ainsi s'explique l'accusation d'athéisme intentée à Anaxagore : son moteur univerael n'était pas un
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dieii^ el ses conteioj^ams oe pouvaienl man^ter de ofm. prendre qu'il n'y avait rien là d'analogue à ces dieux biea sensibles et bien palpables créés par Timagination des poètes ou le ciseau des artistes.
L'kileUigeBce ainsi définie et di8tin|[[uée , il restait à montrer son action 4ans l'univers, et à lui rapporter tous les phénomènes dans lesquels apparaît l'intelligence et la sagesse. S'il faut en croire Platon > Aristote , et tous ceux qui ont suivi leur jugement, ce serait-là le côté faible de sa doctrine. Ils lui reprochent avec amertume de n'avoir pas su employer le nouveau principe qu'il avait découvertf et de lui avoir substitué partout des causes aveugles et inintelligentes. Socrate s'exprime ainsi dans le Phéd<m (1) : « Je vois un homme qui ne fait aucun usage » de l'intelligence , et qui rapporte l'arrangement de l'u- » nivers, non point à des causes Téritables , mais à des D airs , des éthers et d'autres sottises de ce genre. » Aristote porte le même jugement dans sa Métaphysique (3) : « Ces philosophes ressemblent à des soldats mal exercés; i>ils frappent. souvent de beaux coups; mais la science » n'est pour rien dans leur conduite... Anaxagore se sert j» d® l'intelligence comme d'une machine pour la formait tion du monde ; et quand il est embarrassé d'expliquer » pour quelle cause ceci ou cela est nécessaire » alors il ». produit l'intelligence sur la scène; mais partout ailleurs » c'est à toute autre cause plutôt qu'à l'intelligence qu'il
(2) l,ch. 4.
» attribue la production des phénomènes. » Clément d'Alexandrie reproche également à Anaxagore (1) de s'être fait une fausse idée «de la cause productrice , de lui ai^oir substitué des tourbillons aveugles, et d'avoir laissé dormir Fintelligence dans la paresse et le désœuvrement.
Ces diverses accusations sont fort exagérées; car Anaxagore , loin de supprimer l'intelligence , l'admettait comme partout présente; il signalait en particulier son action dans les phénomènes de la vie ; mais ce point bien constaté , après avoir rattachéle mouvement et l'organisation de la matière à une cause intelligente, il revenait à l'observation des phénomènes et se renfermait dans l'expérience, ce qui était conforme aux procédés de la physique, suivant la remarque de Simplicius (3). Sa méthode ne ressemble en rien à celle de Platon et d'Aristote; ce qui pour eux était le point de départ de la science en était au contraire le terme et le résumé pour Anaxagore. Il était donc difficile qu'à une époque où les recherches métaphysiques s'étaient substituées à l'étude expérimentale de l'univers, la marche qu'il a adoptée ne fut point critiquée. U ne débute point par des conceptions générales , par cette intuition supérieure qui , chez les métaphysiciens, domine l'expérience et souvent l'altère en s'imposant à elle ; il va du monde à Dieu et non de Dieu au monde. Cette méthode était non seulement la meilleure, mais la seule praticable dans l'interprétation de
(t)Strom.,n, p. 364.
(2) In phys. Arist., f. 33, a.
la nature ; c'est pour Favoir abandonnée qu'Aristote et Platon ont engagé la physique dans une fausse yoie et l'ont égarée pendant vingt siècles. Au point de vue des sciéU' ces naturelles 9 Anaxagore a sur eux une immense supériorité , en ce qu'il explique le monde physique avec des principes physiques, la matière avec de la matière. Successeur des physiciens, engagé à leur suite dans l'étude des phénomènes , il ne pouvait procéder autrement. Et, en effet , s'il est vrai de dire que Dieu est la cause première de toutes choses , il est vrai aussi que cette cause est cachée, que nous ne pouvons la saisir directement, et qu'elle ne se manifeste à nous qu'au moyen d'intermédiaires. Ces intermédiaires sont les seules choses que nous puissions connaître réellement : c'est si l'on veut le moi humain de Socrate , mais c'est aussi la nature extérieure des Ioniens. La nature a des lois, la matière des propriétés qui doivent être étudiées en elles-mêmes , et non déduites de l'essence de Dieu. Dans la science de la nature , c'est surtout la nature qu'il faut interroger, sauf ensuite , là où s'arrête la faculté d'expliquer physiquement , à recourir à un autre ordre de faits , au principe organisateur.
Le résultat de cette méthode dans Anaxagore , c'est , comme s'en plaignait Socrate , la recherche à peu près exclusive des lois du monde physique. Il explique l'organisation de l'univers par les mouvements de l'air et la chaleur du soleil. II a recours sans cesse à ces tourbillons inintelligents dont parle Clément d'Alexandrie ; mais il serait injuste de prétendre pour cela qu'il a supprimé Dieu du monde ; Dieu est au point de départ. Anaxagore
a su , chose rare et dont les plus grands génies se sont montrés seuls capables , consef vei^ à- ta matière tont^ sa dignité , et manifester en même temps Taotiob orgmtsa'* trice de la cause intelligente. On pourrait même all«r plus loin et trouver dans sa doctrine des preuves manifestes de Tinteryention continue de Tîntelligelice dans le maintien de Tordre et le gouvernement déa étires. EUe prévoit l'avenir, elle conserve Farrangemeht établi, et le rend de plus en plus parfait ; elle garde et surveille , pour nous servir des expressions de Simplîcius (1). Cette action de Tintelligence lui semUe même si illimi'* tée , qu'il ne laisse dans lunivera anoune place au ha^ sard (2) ou à la fortune , et rapporte toute des lois sages et raisonnables. De même que l'honmie règne sur les animaux , et les fait servir à ses besoins , don point pw hasard , mais en vertu de rintelligBnce qui est eti lai (3) , de même aussi ia cause première organise et gouverne toute chose en vertu de sa science infinie et de son intel* ligence.
Une dernière difficulté reste à éclaireit* à propos de l'action de l'intelligence dans Tuniveî^. L -intelligenee est de sa nature une cause du mouvement et elle est éternelle. Il suit de là qu'elle a dû étemeliement mouvoir et organiser. Telle n'est point cependant la doctrine d'A*^ naxagore. Il affirme expressément que le monvctnent a
(1) In i^hys. Arist., f. 38 , a.
(2) Suidas au mot Anaxag.; Alex. Apbrod. de foto, § 2.
(9^ Plut nla^it nhil tt A
çu un commencemeot €pÇaro 6 voOç xi^qîv (1) , ce qui s'accorde du reste avec l'immobilité éternelle qu il attribue aux homéoméries. Ce qui montre encore que dans sa pensée l'organisation avait eu un commencement « c'est qu'il dit que l'intelligence ^connaissait le mélange primitif et qu'elle a tout ordonné : a ce qui devait être^ n ce qui a été et ce qui est (2). » Elle n'a donc point toujours été en rapport direct avec les homéoméries. Elle connaissait le mélange avant d'agir sur lui , de le pénétrer et de le dissoudre. C'est ce qui résulte claire* ment de nombreux passages d'Aristote (5) , de Simplicius (4) et de Thémistins (5).
Aristote avait déjà remarqué combien il était difficile de concilier cette partie du système d'Anaxagore avec la supposition d*une intelligence éternellement en acte (6} , et il en concluait , malgré les assertions contraires d'Anaxagore lui-même , qu'au fond de sa pensée l'organisation avait dû être éternelle. En effet, un des points fondamentaux de cette doctrine est l'union de la force motrice et de la connaissance ; l'intelligence meut en tant qu'elle connaît et qu'elle est un principe d'ordre et de bien. On ne peut concevoir dès lors qu'elle ait été pendant un temps infini intelligente et non motrice. Sim-
(1) Anax. Ap. Simpl. in Arîst., phys., f. 67 , a.
(2)Id,f. 33,b.
(3)Phys., IV, 4; viu, 8.
(4) In Arist., phys., f. 272, b.
(5)Id.,f. 58,b.
(6) Met., XII, 6.
j^flciûs 9 frappé de cette cdâtradiction , dit sàùs donner àucnne preuve à l'appui , qu'Anàxagôrè ne parlait d'un commencement du mouvement que pour la f é^ularité de son systènie (1). Rîùér , qui à adopté la même opinion (2) , est obligé de recourir à la subtile hypothèse d'tin mouvement infiniinent faible , imperceptible à Torigine , et éternel dans le passé connue dani Tàteinlr . Mais cette supposition est démentie par Àhatstgère Itnmême , qui attribue au mouvement premier « une vitesse » dont îioùs ne pouvons nous fkire aucune idée (S) .
Cette question de l'éternité du monde qui a tant occupé les philosophes après Anàxàgore^ n'avait pas pour lui la même importance. Il lui fallait uù principe du mouvement , et il l'a introduit à un moment donné , sans approfondir davantage. Ici encore l'expérience lui a servi de guide. L'homme est aussi une cause de mouvement ; quand il veut agir sur la niatière , il lui faut d'abord une grande dépense d*énergie ; mais une fois qu'il s'en est rendu maître , il peut modérer ses efforts^ sans que le mouvement soit pour cela ralenti. Ainsi procède l'intelligence; elle ne peut résoudre le mélange primitif qu'en agissant fortement sur lui ; mais plus tard, lorsqu'elle l'a pénétré , elle ralentit le mouvement , et son actt<m cependant se perpétue en se propageant chaque jour davantage. Cette manière de concevoir la divinité
(1) In Arist. phys., f. 257 , b.
(2) Hist. de la phil. iomenne , p. 255 et suiv.
(3) Anax. ap. Simpl. in phys. Arist., f. 8, a.
eat eopQC^^grosçi^re et t(>u,t expérimentedie; vms il ne faut pa& çiliUiw q^e uf^^s sQijQBxes au début ^e 1^ science.
Puisque l'iatelligence n'a pas tou|ours été unie ajux ^* ments , que faisait-elle à l'origiae ? Sommeillait-ellç au sein de Fenseiuble , ou bien était-çUe déjà active , quoique concentrée en ^e-mème 7 Anaxagœre ne le dit pas , et si quelques-unes 4^ ses ezpressious pe^uvent autoriser à penser que déjà elle était douée d'une activité intelligente , puisqu'elle « connaissait le mélange, d on qe saurait voir là , avec Simplieius , Fidé^ d'ime orga^sation ifileUigtble opposée à l'organisation sensible (1). C'est là une conception beaucoup plus récente, toute métaphysique, et dont on ne trouve aucune trs^çe avant Platou.
Pro^HcâoB du mdDYeiiKiut el organisalioa de Tuaivers.
Deux principes bien distincts entrent daos la cosmogonie d*Anaxagore, la matière et l'inteUigence , et ces principes , quoique subordonnés l'un à l'autre , placés d^i^ une étroite relation, conservent cependant uae sort^ d'indépendance , et agissent ohacun delei}r.côté dans l'orga^nisation de l'univers. La matière est inerte et passive ait milieu du mélange ; mais une fois que les homéomérii^s, séparées et rendues à elles-mêmes par l'actidji dp Q^U^ement, ont pu manifester leurs propriétés auparavant wu-
(1>Sim]^l..in phy$. Arist., f. 33, b; 149 et 2^7, b.
tralisées, elles deviennent causes d'un grand nombre de phénomènes particuliers , et interviennent d'une manière active dans la production des êtres. L'intelligence, au contraire, est essentiellement active et organisatrice de sa nature; mais en contact avec les éléments, elle s'amoindrit sous l'action limitative de la matière, elle se manifeste plus ou moins, elle disparaît même quelquefois tout-à-fait, et semble se retirer de l'univers. Anaxagore échappe » il est vrai , à tout reproche sérieux de contradiction et de dualisme, en plaçant l'intelligence au point de départ, comme cause première de toutes choses; mais cette conception de deux principes absolument distincts n'en contribue pas moins à jeter du trouble dans son exposition. On y chercherait vainement une idée unique à laquelle puissent se rattacher tous les détails de son système : tantôt il est dominé par le point de vue de l'intelligence , et alors il étend autant que possible l'action de la cause première; il cherche des traces de vie et d'intelligence jusque dans les animaux et dans les plantes; tantôt, au contraire, il se renferme dans le domaine physique, et ses explications voilent phitôt qu'elles ne manifestent l'action de l'intelligence. Ce manqne d'unité ne permet pas de donner une exposition tout-à-fait régulière de cette partie de son système, obligé qu'on est de le suivre de l'un à l'autre point de vue.
L'action du voOç , un peu voilée dans l'explication des phénomènes particuliers (1) , se montre sans restriction
(1) Simplicius (in phyg. Arist. , f. 33, a), le justifie par l'exemple
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dans la description de l'organisation primitive du monde; cous les attributs de rimelligenco, activité motrice, science sans bornes , prévision de l'avenir , y sont invoqués en même temps (1) : « Sa pensée embrasse toutes choses, sa » puissance est sans bornes. Tous les êtres vivants, grands j) et petits, sont sous sa dépendance. Le mouvement uni- » versel relève de Tintelligence; c'est elle qui Ta produit à » l'origine : faible d'abord , il s'étendit ensuite, et se déve- » loppera encore davantage. Ce qui était mêlé, ce qui est » séparé et distingué , tout tombe sous le regard de l'inj» telligence; ce qui devait être, ce qui a été, ce qui est » maintenant et ce qui doit être, elle a tout ordonné : c'est » d'elle qu'émane le mouvement qui entraîne actuellement
de Platon, qui dans le Timée avait aussi eu recours à des agents secondaires , le froid et la chaleur.
(1) Kai yvwfAïjv ye irspi itocjzbç ir5i(TKy t(T)(et , xat iny^xju fisyia- Tov. Orra y£ ^v^^v ex^'j '**^ fxetÇw x«î £XâTT&), 7r«vTfi.)v voOç x^«ret. Koà rnç Treocp^w/aïQffcoç ri}ç (Tviiitoi(Triç voOç hpdirri<Tev , wdTS irepi^tapritTai Tiîv «jOp^v. Kai TzpStrov àito toO GrpixiooO Hp^ocro 7rept;^wpriaat, eiteire 7r>«ov TrEjOtp^wpéet , xac izept^^cùpriffst èm Tz'kéov. Koù Toè o-u|Apn<ryofxev« re x«î àTroxptvo/xeva, xw îc«XjOivo|xfiv« , wocvra lyvw vovç. Kaî OTTota cjxe^Xsv eaedôat, x«t OTrota 5v, xat ôira vOv ioTt, x«t OTToêa ?0T«i , TTCcvra dtexôo'ixiio'S voOç" x«t tiiv 7r8jM;irwpudcv rauTYiv 19 v vv» icsptxjbipéii rà re atrrpo: , xftc ô nfi^eoç , xat vî (reX^vQ , x«î ai}/) , x«i ô alOip , ot «Trox/otvôpsvot. 'H $i mpt^,^ pn^iç awTio 89roti9aev aTroxptvcdôat -, x«î àitoxpivsTai «ttÔ ts toO
fl(/9aé0V TÔ TTVXVOV X«t «TTÔ ToO ^ff^J^O^J TO Qsp^Ôv X«t «WO ToO Ço^-
|50Û TO XapiTT/DOv, xaî «TTO ToO îisûoy TO 5'ïîjoov. Ap. SimpUc. ia phys. Arist. , F. 33, b.
» les astres, le soleil^ la lune, l'air et l'éther, depms qa'ils » ont été séparés de l'ensemble. Le mouvement circulaire n lui-même produisit la séparation ; le léger se sépara du » dense , le chaud du froid, le sec de l'humide, la lu- » mîère des ténèbres. »
La distinction des éléments fut donc le résultat d'un mouvement circulaire de translation dans l'espace, doht l'abtion était assimilée par Anaxagore lui-même à cefle d'un tourbillon. Ici encore se montre la tendance expérimentale. Le mélangé primitif, qu'il appelait aussi l'ehsemble, » l'in^ni ambiant, » rh -rc^pUyoït (1), peut étte comparé à un liquide dails lequel des corps de différente nature se trouvent en suspension et confondus entre exdc. Lorsqu'un mouvement circulaire > Atv)} , est imprimé à ce liquide , ce mouvement se généralise peu à peu , allant des extrémités au centre ; les corps les plus lourds se dégagent d'abord , et sont entraînés au milieu ; puis la séparation se prononce davantage sous Tactioti continue du mouvement : les corps se distinguent nettenîent, et se disposent dans un ordre déterminé, les plus denses au centre, les plus légers aux extrémités. La séparation cependant n'est pas complète ; quelques parcelles de chacun des éléments confondus restent mélangées à l'ensemble du liquide ambiant^ellesise dégagent de plus en pIua,sans4]u'on puisse jamais arriver à une distiûetiitfi absolue. Cette simple-conceptî(m, empruntée i l'expérience sendblë, suffirait à Anaxagore pour êxpltquer;tTon internent le dégagement
(\) Anax. ap. Simpl. in phys. Arist., f.'38, b.
KTpaHjf ^ mm fncfive sçm^ les j^iémimfiii^g particuliers,
pftr çiîwpapl^ , h ébi^VMié 4es mouy^mwiç céle^ies «pus racliop d'fiQ pFÎnci^ Ifniqpe , riauupbilité de la terre au centre dn ciel (1), la (li^ppsîtîpn des éléments; elle intrpdui^ait la régularité au inilieu de la diversité de la pâture; ^}lo coDcîlis^t enfin ies apparences sensi))les , la pliiralité 4e8 jêtres j l'e.xjsteBqe individuj^Ue avec Tid^e d*i|Qe nmjté idypnte au sein (}e l'ensemble.
Le mouvement, une fois produit, se répand de proche en proche, et la séparation devient de plus en plus profonde, ce qui s'accorde parfaitement avec l'idée un peu étroite ^'Anaxagore se formait de la divinité : « Lorsque l'es- » prît , dit-il , eut commencé à imprimer le mouvement , 1» la séparation s'opéra au milieu de l'ensemble auquel » ce mouvement était imprimé ; partout où le mouvement » se faisait sentir le dégagement s'opérait, et à mesure que » les élémentSTecevaient l'impulsion et se séparaient, l'ac- » tion duipouvement circulaire ne faisait qu'accéléra le »>dégagement'(3). » Cette propagation du mouvement de. vait t^r, dans la pensée d'Anaxagore , d'une part à l'i- 4iertie des homéoméries, qui ne peuvent modifier ^'impulsion qu'elles ont reçue , et de l'autre à l'action non ipter-
(1) Simpl. in Arist., de cœlo , f . 91.
(i) *'Bmi ^pSarç-6 voOç jceveti», «.fjo.ToO xcuoufASxov iravroç «irs-
vs<r6o(c. Anax. ap. Simplic, in Arisr. p|i)(s., f. .i>7, a.
rompue de rintelligence. Agissant ainsi pen à peu, ette pouvait sans fatigue triompher des résistances de la matière ; elle pénétrait plus avant dans les choses , et , semblable à l'homme , qui part de faibles commencements pour réaUser de gigantesques travaux, elle s'appuyait sur l'ordre qu'elle avait réalisé , pour aller plus loin encore dans l'organisation de la matière. La seule différence que l'on puisse signaler entre l'action de l'intelligence suprême et celle de l'homme est une différence de degré , et non de nature. Anaxagore comparant les mouvements qui s'accomplissent sous nos yeux , et ceux qui ont lieu dans les espaces infinis du ciel , s'exprime ainsi (1) : « C'est ainsi » que chez nous le mouvement circulaire et le dégage- » ment sont le résultat de la force etde la vitesse : c'est la » vitesse qui produit la force ; mais les mouvements ce- » lestes ne ressemblent en rien, pour la vitesse , à ceux » que l'on voit aujourd'hui parmi les hommes ; ils sont « incomparablement plus rapides. » Quelle puissance ne fallait- il pas , en effet , pour ébranler cette masse si compacte des homéoméries , et dissoudre l'éternelle unité de l'ensemble? L'intelligence elle-même ne pouvait tout d'un coup suffire à cette tache immense ; elle ne l'accomplira jamais complètement.
\tito /3ti7C T8 x«t TK^VT^Toc Btijv 8è ï? Ta;^Tï7ç notsî. 'h 8i ro^x^Ttiç aOrôv oO^svc socxs ;^pii|xaTe -niv T«;^TiTïîTa twv vOv iôvrojv yoryuà- Ttov êv àvO^ÛTToïc, «XXflt ireévT«<>ç ^oXXocfrXaffcoc t«;çv icxi , Simplîc. Phys. in Arigt , f. 8 , a.
Paisque raetion de rinteUigence ne s*^«rçait que pen à peu, Anaxagore devait admettre une multitude de. phases successives dans l'organisation des choses; il a signalé les plus importantes de ces révolutions : (f L'air et Téther se » séparèrent d'abord de Tensemble inini (1), » et se distinguèrent l'un dé l'autre par leurs propriétés diiïérentes. Ce qui prouve que ce fut bien là le premier dégagement opéré au sein de l'infini, c'est qu'Anaxagore dit que u Fair » et l'éther sont les plus considéraUes des choses» en quan- » tité et en grandeur (2). » Gela devait être, puisqu'ils renfermaient tous les éléments mis en lumière par un dégagement ultérieur, l'eau, la terre, les pierres, etc. Anaxa^ gore dit dans un autre passage (S) que le mouvement sépara « le froid du chaud, le sec de l'humide , » et Simplicius ajoute qu'après la séparation du léger et du dense, do chaud et du froid , du clair et de l'obscur, du sec et de rbumide , « les éléments denses, froids, humides et ob- » scurs , se réunirent là où est aujourd'hui la terre , et » qu'au contraire les principes légers, chauds, secs et lu- » mineux, se portèrent au haut de l'éther (4) » • En r appro. chant ces divers textes , on pourra admettre avec quelque vraisemblance qu'Anaxagore avait appelé éther la réunion du sec, du clair^ du chaud et du léger, et qu'il don-
Ci) Anax. ap. Simpi , f. 33 , b.
(3) Ap. Simpl , f. 35 , b.
(4) Simpl. i f. 38 , b. La même assertion se trouve dans Origène , Philosoph., c. 8, et dans Diogène de Laërte , ii, 8.
mÊkldmwkii^m :9iWimmB opposés (t). delte ap|q^-
mots air «t élbtr cb92i jMm^(mj ^ f9^ k^ pr^QF^^t^ ^iil leur altribue* Véih&r ou 1^ JS«m (9).se pqi^t^ 4$m& les végiona 8ttp4iieiirfi&, en s^rm de ^^ ai^MUUp {^); l*air« a|i «oBiFaire, âément plua gros^, tomt^a verdie ba«« ç*e^t- Mm rem la panîe .centrale du saou^^» e( lorsque )e moi|vemem l'ieài pénétré phis pcofoiidéniwt , îl y dofiiia pais- «mce à d^iB^mveaox cMotplexes» tel^ qui» l*#aii> l^ jtepci ^t toos lea jàtnea parfâeuHere.
X'air et Tëther ainsi conçus ee substitnaiêttt au mélange primitif dans la doctrine d'Anaxagore ^ et e'est ià ee qui faisait dire à Platon^, dans le Pbédon (4), qu^ avait toQt rapporté aux mouvements de l'air et de Téther. Entraînés eux •mêmes dans le mouvement upiversel , ils r^ermaient , -i titre d'agents secondaires, le principe de tons les autres mouvements ; et <l'«n autre coté» en tanti{a'éléments matériels infinis, ils contenaient les germes de tous les corps, l'infinité des homéoméries. Ge denûer caractère de 1 -air et de Téther, et Tespèce de parenté qui les unit au mélange origine^ sont nettemem exposés dans le Traité du ciel d'Aristote (â) : <r La doctrine d'Anaxagore Msnrles éléments est opposée à eéUed'Empédode.. Gelai-
(1) Ritter, Hist. de la phil. ion. , p. 376.
(2) Aiist., Météor., i , 3 , et ii, 9 ; de eoelo , i , 2; Simple in h. 1. f. 148, b.
(3) Arist.^ Météor., ii , 7.
n iA tègBtêé 'ëcttnnie principes des leofps le fen ^ k terre » e^les deux autres él^énts analogues. C'est le contraire » pour Atiaiagore ; il accorde le titrede^tinotpes aun ho* M méotnéries : j'entends par là ta chair, Fos et les choses » analogues. L'air et k hm ne sont qu'un méknge de i^s » germes et de tous tes autres; car l'un «t l'autre sont » formés de l'agrégation de toutes les homéomérks invi- A sibles : c'est pourquoi ils produiseni toutes choses. » Lorsque l'étfaer et r»r eunent été séparés , et se furent portés 9 l^un^n haut, l'autre en bas» il s'opéra au sein de chacun d'eux un nouveau dégagement ^us complet que le premier ; J'air donna naissance à l'eau et a la terre. Cette seconde période dans le développement de l'organisation est ainsi décrite ;par Anaxagore (1) : « Âpres cette » première séparation se forma la terre : des nuées vint » l'eau , de Teau la terre , et de la terre les pierres , .par » l'action du froid. » Un dégagement analogue eut lieu au sein de l'étfaer ; quelques-uns des éléments laissés en arrière (2) lors du premier dégagement se séparèrent par la "Viiolenee du mouvement ^ et embrasés par le frottementde l'éthet, ils Gonstiluèrent les astres. Plutarque dit aussi {S) que des fragments de k terre furent arrachés par le mouvement , et lancés dans l'espace. Le ciel se trouva ainsi
(1) OuTw yàp «TTO roureûv àTrox/scvoftévwv w^iniyvvrai yn' « ftèv yâp rSnt vf^^v udca/9 Âirox/stverac , ix Se roO vSaroç yri' èit Bi i^C ynç "kiSot 9u|X7rviyvvvTae, vtto toO ffxt^poxt, Anax. ap. Simplic. in phys Aiist., f. 38, b.
(2) Plut., vit. Lys., Le' (3)PIacit.,Phil.,ii, 13.
rempli de terre et de pierres , comme le remarque Pla* ton (1), et peu à peu les éléments se disposèrent dans l'es- ^ pace en verto de lear densité on de leur légèreté, le feu en haut, la terre en bas, et au milieu l'air et Feau (2). Cette disposition tenait non seulement à la pesanteur plus grande des éléments humides et terreux, mais aussi à Faction du mouvement circulaire , qui les entraînait vers le centre; car ces motsle haut et le bas ne désignent pas autre chose que les extrémités et le centre de cette sphère infinie qu'Anaxàgore appelle le tout ou Tens^mble.
Jusqu'ici la séparation et le dégagement se sont accomplis sous l'action unique du mouvement circulaire produit par l'intelligence ; mais il restait à expliquer un tout autre ordre de phénomènes , l'agrégation des particules séparées , là formation et la destruction successive des êtres , en un mot , l'éternelle mobilité de l'univers. Il fallait des causes diverses pour rendre compte de la variété des effets ; ces causes , Anaxagore les a trouvées dans les propriétés des homéoméries. Une fois dégagées , il les a fait agir directement dans la production des êtres. Nous trouvons des traces de cette intervention des homéoméries , comme cause secondaire , dans un fragment d' Anaxagore (S). Après avoir raconté la séparation des éléments , éther , air , eau et terre , sous l'action du mouvement, il ajoute que la terre, condensée par le froid ,
(1) De Leg., xii.
(2) Diog. Laërte , n , 9.
(8) Ap. Simpl. in Arist. phys., f. 38 , b.
\ytto foO ^vxp^y, produisit la pierre. Le frmd, qui est une des propriétés distinctives des éléments humides ei terreuïy a donc une action propre, il condense, et cette action , unie à celle du mouYemént général , produit une détermination plus précise dans les éléments déjà séparés. Il en est de même de la chaleur de l'éther et du soleil. Le soleil , placé au milieu de Téther enflammé (1) » et embrasé lui-mémé par la rapidité du mouvement , réagit à son tour sur les éléments inférieurs , et son influence concourt , avec celle du froid , à produire sur la terre l'ordre que nous y voyons, a Dans Torigine , la terre res- » semblait à un marais fangeux; mais la chaleur du soleil » dessécha Thumidité , sépara les eaux de la mer , de » telle sorte cependant qu'elles retinrent de leur état > primitif une saveur acre et amère (2). d La nature de cette action du soleil peut aisément être imaginée d'après l'ensemble des idées d'Anaxagore : puisque le froid solidifie , la chaleur doit volatiliser les parties humides du mélange, et produire une séparation nouvelle. Elle sé« pare le sec de l'humide , en communiquant aux particules matérielles un mouvement d'oscillation et de vibration , semblable à celui qui anime les atomes dans un rayon lumineux (3) . Si nous remontons plus haut encore , nous trouverons dans la nature même du soleil et de la terre la cause de cette influence. « Dans un monde unique » ,
(t) Plut. plac. phil., III, 13.
(2) Plut, placit. phil. m , 16.
(3) Arist., probi. xi, quest.23;Plut.,sympos., viii, probl.,3.
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il n'y • point de sépanition abaoloo; l'exiate^ce iadi^i-^ daeila n*est cpi'me prédoBÛnance de certains éléments. H résulte ée là «pi*il y a centre tona les corps une perp^twUe réciprooité d'action ; chacun d'eux cherche à s*asaûnîler dans ks iiiulres objets les éléçoents qHi lui ressemblent.; A agit ^ur les complexes opposés pour les dissoudre «et ainsi s'expliquent les perpétuelles altecnatÎTos de déga^mept et d'agrégation des hoinéoméries. Cette idée d'nne prédominance , cause de tous les mounements particuliers , et base de la transformation des êtres y parait avoir occupé une ^ande place dans le sys-* tème d'Anaxagore, Il explique la vie des animaux et des piaules par la décomposition des corps sQumis à leur action, et l'assimilation des j^incipes semblables. Il dit aussi que les germes apportés de l'éther sur la terre sç nourrissent de Ibumidité et empruntent à l'eau les ho * méoméries divocses qu'elle renferme (1).. JBnfin il admet une relation indissoluble entre tous les corps, en vertu de leur nature commune et de la réunion de tout à tout, li'influence du soleil sur la terre doit tenir aux mêmes causes ; il décompose les corps qui, par suite de la pré-^ domiuanee d!éléments différents , ont une nature opposée a la siewe. Il volatilise et entraine les parties les pins subtiles , laissant à la terre ce qui est de la nature de la terre , c'est à-dire les homéoméries les plus denses et les plus grossières. La terre agit d'une manière analogue ,
(1) Simpl. in phys. Arist., f. lOfii, b; Diog. Laërte, L. u, 9; Orig.«.pbilMC. 8.
eHe attire et èoudMisë, ^aTle'fi^d , les éléments humide» et terretu r^flndUftdAiift rétAfèr^ et les ajoute à sa propre Substance. Ainsi ^'étaMft titifè eerte d'écfaa&ge perpéinel entre tontes lès paitiés de Tutâirers. Tout agit sur tout ^ parfce ^e tout tient à tôiit, mféme dans l'état actuel, et l'unité du mélange n'est temfpue qn^n apparence (1).
Oe qu'Anaxagorë disait du feu et de la terre , nous poUTons t pà)r analogie , l'étent&re aux deux autres élé«- Xnents , l'air et l'eau , placés oomn^ intermédiaires «entre la terre et le cM , et , allant pliis loin encore , admettre la ménfe ré<jiprocité d'ii^ence entre tous les étres:par» ticuliers. (c Ce qui était à l'origine est encore aujourd'hui, o dit Anaxagore ; tout e^ confondu (2). » Les homéo*» méries organisées né sont point pures et homogènes , elles sont seùleinent rendues sensibles > et déterminées pour nous pair l'espèce particulière d'éléments qui y pré* dominé (6). Si nous ne pouvons perceToir toutes ces homéoméries différentes dans un même objet , eda tie|U à la faiblesse de nos sens, qui ne peuvent être affectés que par ce qui est dis8embld)le , c'est* à -'dire par la prédominance des qualités eiterues sarcelles de notre corps. (4) Dans la réalité , tout renferme une partie de tout; l'or contient de la terre u du £su; la neige peut de* Tenir noire> cèmoM M le v^oit lorsqu'elle passe a l'élat li*
(1) Anax. ap. Sitfipl. in pfafys. Arist.) L 87, b.
(2) Ap. Simpl. in phys. Arist., f. 35, a.
(3) Arist. phys. auso., i, 4^,âinipl., Ad. Arist, phys,, f.e, b; Ad. Arist. de cœlo, f..l49, a.
(4) Theophr. de sensu , $ i , éd. ScfaneiAer , 1. 1.
qnide (1); en un mot, «tout est dans tant : le pain est un mélange de chair et d*os, aussi bieo que l'ensemble (2). j» Cette conception du mélange acidel fournit à Anaxagore Texplication de la production çt de la destruction : « Maître , c'est s'agréger ; périr , c'est se dissoudre (5). » « Le » pain 9 dit Simplicius, produit une foule de choses diffé- » rentes , de la chair , des os , des veines , des nerfs , des ochcTeux, des ongles, des ailes, et au besoin des cornes; » chacune de ces parties s'assimile les éléments qui lui » ressemblent : c'est pourquoi Anaxagore a supposé que » tout cela existait dans les aliments , et que dans l'eau , » dont se nourrissent le» arbres, il y avait du bois , des » feuilles , des branches et des fruits. Il disait donc que » tout était mêlé, et que la production n'était qu'une se- » paration (4).» G'eçt encore de ce point de vue du mélange qu'il affirmait que « tout est égal à tout , grand et petit, » qu'il supprimait le vide et proclamait la continuité absolue de toutes choses.
Cette conception de la confusion actuelle tient-elle aux idées d' Anaxagore sur le chaos primitif, ou bien ne leur a-t-elle pas plutôt servi de base ? On ne saurait l'affirmer positivement; mais ce qui est incontestable du moins, c'est qu'il n'invoquait le mélange originel que dans un but pratique et pour expliquer les transtbrmations inces-
(1) Anax., ap. Simpl. in phys., Arist., f. 106, a. — Plut, de placit. phil., 1 , 3.
(2) Sextus empir,. hypoth. , Pyrrh., m , 33; Cic, acad., 23 et 31 .
(3) Ap. Simpl. phys., f. 34, b.
(4) Simpl. in phys. Arist., f. 106.
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santés des êtres. On en trouverait au besoin la preuve 4ans la tendance bien marquée de cette doctrine , à donner de préférence le nom d'homéoinéries aux parties constitutives des plantes et des animaux. Eu effet, c'est dans la sphère de la vie que se manifestent Surtout la production et la destructioii; il fallait donc à Anaxagore des principes qui expliquassent Tactivité vitale et les transformations des êtres organisés.
Le mélange né suffisait pas à lui seul pour rendre compte des apparences sensibles; un principe de mouvement était nécessaire. Mais si Anaxagore rapportait en dernière analyse toute organisation à Tintelligence , il ne renonçait point pour cela à chercher dans la nature elle-même la cause des transformations particulières. La prédominance de certaines homéoméries dans chaque objet lui servait à expli> quer les rapports et les actions réciproques des êtres. De même qu*il s*opère entre le ciel et la terre un travail perpétuel d'échange, de dégagement et d'agrégation, en vertu des propriétés opposées de ces deux éléments , de même aussi chaque individu devient actif d'une manière relative; il emprunte à la prédominance des éléments qui le constituent une puissance tout à la fois destructive et organisatrice vis-à-vis des êtres diflerents : Feau dissout la terre, et elle est à son tour transformée par elle; la terre se change en pierre, et la pierre se résout en feu. La perception pour l'homme n'a lieu également qu'en vertu d'une prédominance (1) : c'est le doux qui sent l'amer, le froid
(1) Théophr., mpi «e<r9iîffS6>ç , § I et passlm.
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qui perçoit le chaad « le Boir qui \oit le bhinc. Il n y a (f actioB enfin que du contraire an contraire. La distinction des homéomérîes , q«ieIqu*incomplete qu'elle soit> snfBt pour constituer une lutte de laqudle ràulte toutel'activité de la nature matérielle.
Cette évocation d'agents matériels secondaires était nécessaire pour concilier le désordre local avec l'action non interrompue de l'intelligence» et c'est là sans doute ce qui avait conduit Anazagore à considérer l'imperfection des organes corporels comme un obstaele à la manifestation de l'intelligence , et à enchaîner en quelque sorte Dieu à la matière.
Les lois qui président à ces échanges réciproques entre ]es divers éléments, et à leur mélange , n'ont pas été clairement déduites par Anaxagore ; on peut cependant s'en former une idée assez juste , en réunissant quelques passages d'Aristote , de Théophraste et d'Euripide. On lit dans le traité des plantes d'Aristote (1) qu' Anaxagore disait que la terre est la mère des plantes , et que le soleil ^n est le père. Ces mêmes expressions se trouvent aussi dans un fragment d'Euripide (2), qui , selon Héraclide de Pont (3) , renfermait la pensée exacte du philosophe de Glazomène. Seulement le nom de père est donné à Téther, au lieu du soleil : « La terre immense et le divin éther pro-
(3) Fragment du drame de Chrysippe. (Y. Walckenaër, Dissertât, sur les fragm. d'Eurip., chap. iv.) ' (3) Allég., p. 99, éd. Show.
«> iois^a toutes ciiéses. L'étiber est le père des hommes et » des dieux ; la terre recôvant les semences bomiâes pro- 1» duit les mortels, produit les plantes et les animaux; aussi « ra4-on appelée av^c raisoii la mère de tontes choses. Ge » qui a été tiré de la Mt^ reyient à la terre, et les germes A'éihérés retournent o^ sommet des cieux ; mais t'ien de » oe qui «st ne périt; la production d'un être n'est que sa » séparation d'avec un autre, et k manifestation de sa «►forme propre. » Ces paroles, qui portent l'enîpreinte évidente de la doctrine d'Anaxagore, sont coiifirmées par le témoignage de Théoftoaste ; il dit dans l'histoire des plantes que , a d'après Anaxag<Kre , l'air renferme les se- » mence^ de toutes choses, et que ces semences transpor- » tées sur la terre par la pluie y produisent les plantes (1).»
Il résulte de ces différents textes que la terre joue le rôle passif dans la production dés êtres ; elle est la mère, et fournît sa substance à des germes d'une nature plus subtile, et qu'elle n'aurait pu créer par elle-même. L'élément ^éihéré est supérieur; car il crée véritablement la plante ou l'animal ; il est le père, et par là il ne faut point entendre seulement un principe fécoiidant : dans la pensée d'Anaxagore , le père fournit le geiiofie; la mère ne fdt que le développer. Dans ce développement même,. le rôle . actif appartient à k semence ;^ieUe. sépare de la terre les parties qui lui convienn^tit» et se les approprie. Oo reconnaît aisément dans cette puissance supérieure attribuée à réther une réminiscence du système d'Heraclite.
(i) Théophr., hist. des pi., i. 1.
La transmission des éléments se fait par Tintermédiaire de Teau : c'est-à-dire que la séparation n*est que graduelle, actuellement comme à Forigine. Euripide, dans. son langage poétique , exprime ainsi cette union du ciel et de la terre : « Le ciel brillant aime^ lorsqu'il est rempli de » pluie, à tomber sur la terre sous Tinfluence de Vénus» p et lorsqu'ils se sont ainsi réunis , ils engendrent pour n nous toutes choses , et nourrissent tout ce qui fait vivre » la race mortelle (1). »
Lorsqu'ensuite une cause quelconque vient rompre cette harmonie des deux principes, l'éther reçoit de nouveau les germes qu'il avait abandonnés; il les dégage de la terre par l'évaporation de l'eau , pour les lui rendre ensuite sous la forme d'une pluie abondante. Dans ces alternatives cependant , la terre reçoit plus qu'elle ne rend à l'éther; c'est du moins ce qbe laisse supposer la doctrine d'Anaxagore , puisqu'elle admet en principe l'accroissement du dégagement et de l'organisation ; cela résulte aussi d'une opinion que lui prête Diogène de Laérte sur la prédominance toujours croissante de l'élément humide : « Quelqu'un lui demandant si la mer- couvrirait un jour » les montagnes de Lampsaque ,» — <( Oui , dit-il , si le )> temps ne manque pas (S). »
Du reste, ce déplacement des homéoméries, cette union et cette séparation ne changent en rien la masse des êtres; ff le tout ne gagne ni ne perd en quantité; car il ne peut
(1) Fragm. d'OEdipe, dans Stobée, eh. 12.
(2) Diog. de Laërt. , ii , 10.
6e faire qu'une chose s'ajoute à Fensemble : il est toujours égal à lui-même (1), o et non seulement l'ensemble n'augmente ni ne diminue ; mais il est actuellement identique, pour sa nature , à ce qu'il était d'abord ; le mouvement n'a divisé qu'imparfaitement le chaos : il y a aujourd'hui encore mélange de toutes «hoses.
Cette confusion éternelle des éléments, cette influence réciproque des boméoméries l'une sur l'autre, nous donne le sens de cette proposition d'Anaxagore : «Le monde est un; les divers objets ne sont point séparés par la hache. » L'unité de l'univers résulte pour lui de la conception du mé-lange primitif; elle est la conséquence de l'union de tous les éléments dans l'organisation actuelle; elle se rattache enfin àl'idéed'un mouvement unique^causedel'arrangement des choses. Arisiote (2) , Simplicius (S) et Stobée (4) attribuent à Anaxagore Vidée d'une organisation unique , d'un seul monde, et son système tout entier prouve que telle était l'idée qu'il se formait de l'univers. Cependant l'unité chez lui n'excluait point absolument la pluralité des êtres; mais elle lui était supérieure; elle l'embrassait en quelque sorte, et la voilait parfois. Aristote remarque dans sa Physique qu'Anaxagore professait tout à la fois le dogme de l'unité et de la pluralité (5). L'étude de son système conduit en
(1) Anax., ap. Simplîc. in pbys, Arist., f. 33 , b.
(2)Phys., 1,4.
(3) In Arist. phys., f. 8 , 33 , 38.
(4)£cIog. Phys.,i.
(5)Pby8.,i,4.
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«fiiBi à ce ré9uhat ; mais la pluralité ne consiste point , k ses yemc, dans l'existence simultaaée d'êtres parfaitetlo^l distincts. L'existence particulière n'est qu'une prédominance : tout tient à tout, tout est dans tout. La doctrine d' A* naxagcffe peut être considérée, sous ce rapport, comme un moyen terme entre les sy st^es ioniens et les doctrines des Eléates ; il n'admet ni l'unité absolue et excluâive^de toute pluralité, ni la pluralité sans unité. L'impossibilité d'une détermination complète dans la nature des êtres exclut îu^u'à un certain point l'idée de la diversité ; ma^s en même temps la prédominance d'éléments particuliers dans chacun d'eux leur donne une sorte d'existence pro-^ pre > çt justifie l'assertion d'Aristote.
Un des fragments du Traité de la nature pourrait même être interprété favorablement à l'existence simultanée de plusieurs mondes semblables au nôtre , et gouvernés pair des lois analogues (1). « Il s'y trouve aussi des; Ij^ommes et » d'autres êtres vivants et animés. Les hommes habitent , » comme nous, réunis dans des villes; ils exécutent des » travaux ; ils on,t un soleil, unelune et d'antres choses sem- » blables à celles q.ue nous voyons sur la terre. Le sol y
(1) àv0/3W7rouç Te ffvpTroey^^vete , xaè ra^^a Çwa, offa ^^yjïy s;^"< X0c( Toîç ys dèv^puTroeffcv etvoce xocè i^okiiç (TuvuxijjxEvac , xocè tpy(x. xoc-^ TS^xevaeTjuisva, cScTrejO tcoLp vi/xêv , xat >2s)tôv ts avroto'tv tiTit.Ki tholI cc^vivïjy , x0cè TvXkoL &<Titsp nap yiptv , xocè t^v yqv oeÙTo£(rt ^ûetv noXki TS xoei navrotoi , oSv sxecvot rà ovriïfiTei o'uvfvsixâ^voe cèç t^v ocx^iciv )(pSivtoci. TaOra pîv ovv pLOt Xs^exTocc on oùx av vmp vf^Âv aTroxjOcOtev? » iXki xetè aX>v7. Simplic. in phys. Arist. , f. &y a.
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» donne d€i& productions de tom gei^rer^u'ij^ ti^soispoiVt^Qt 9 dans leurs demeures çt emploient à leurs besoins, Je^ le » répète. doua, il y a dégagement et prodl&cvon^noii S0u«* » lement sur la terre , ni^ais ailtenrs encore, » SiniiflkiiOS eatend çe^s, paroles , no^n pa$ d*un monde e^Eistsnt simdk tanément au pôtjre, mais d un monde purement inf^Ugi* ble , modèle et ei^empla^H) de celiui que nous bahitons (1). Mais il D'y a rien dans Anaxagore qui puisse «utorifter cette supposition platonicienne d'unQ eréalioA idéale, asÈié^ rieure à V^i^ganisatiop présente; et en^te Anaxagore parle de ce monde au présent ; il Voppose ^vl notre comme en étant distinct ; il ajoute einfin que le dégag^mrait a Heu ailleurs que chez nqus, ç^ qm m peut s^'entendre que d'une organisation véritable Qt açliielle. IHien ne nous empêche donc d'attribuer à Ana^c^goi?^ la conpepjtiein d'un ou plu* sieurs système^ pbinétair^ stemblables au notre , et possédant, comme la terre, deç plantes et des habitants. L'ob« çervalion des astres , et çn particulier de la lune, avait pu le cpfkduire à ce résultat ; car il dirait que la kine « renfermait des plaines, des montagnes et. des vallées (2). » Cependant , par cet autre théâtre de vie et de dégagement, il ne parait pas désigner la lune elle-même , puisqu'il dit que les hommes qui l'habitent ont aussi un soleil et une lune.
La notion d'une intelligence infinie répandue dans l'ensemble ne doit pas non plus avoir été étrangère à cette
(1) Simplic. in phys. Arist., f. 8, a; 33, b; 34, a; 106, b; etc. (2} Stob., Ëclog. phys., i , p. 59.
tbé<Nrie. L'intelligence, pour Anaxagore, se manifeste surtout dans la création d'êtres organisés et vivants ; elle est l'âme dans l'homme, la force végétative dans la plante. Gomment concevoir qn'elle ne se* montre avec ce caractère de force vivante et organisatrice que sur un point de l'univers, elle qui remplit la nature? Ânaxagore devait, au contraire , mettre partout la vie et l'organisation ^ c'est-à-dire l'intelligence ; il l'a étendue de la terre aux autres astres, de même qu'il l'avait étendue de l'homme aux animaux et aux plantes. L'unité de la nature n'est point sacrifiée pour cela ; car cette unité consiste surtout dans le rapport de chaque élément avec l'ensemble : il suffit donc , pour lever toute apparence de contradiction , d'admettre que cette autre terre est dans les mêmes coDrditions que la notre , distincte du tout , et pourtant unie à tout, caractérisée seulement par la prédominance de certains éléments. C'est ce qu'affirme Anaxagore : tout s'y passe comme chez nous ; les êtres y sont soumis, comme sur la terre, à la grande loi du dégagement et du mélange.
Il est plus difficile de concilier avec les vues générales sur l'intelligence l'opinion qu'on lui attribue d'un retour périodique dans les événements, et d'une destruction possible de l'univers. « Ceux qui admettent l'éternité de » l'organisation, dit Stobée (1), disent qu'il y a des pé- » riodes déterminées au bout desquelles se reproduisent » les mêmes événements. Anaxagore , Arcbélâiis, Leu- » cippe , etc. , prétendent que le monde périra par le
Ci) Ed. phys., i, p. 41a
» feu n. Une idée analogue semble ressortir du passage où Diogène de Laërte (1 ) fait dire à Anaxagore que la mer pourra couvrir les montagnes de Lampsaque, si le temps ne manque pas. Il aurait donc enseigné, d'une part, réternité de l'organisation , et de l'autre , l'existence de désordres accidentels , indépendants du moteur unique ; car comment reconnaître dans ces retours périodiques , dans cette destruction locale , l'action croissante de l'intelligence ? Si l'assertion de Stobée est yraie, et la contradiction que nous avons signalée ne suffit point pour la faire rejeter , elle justifie , en apparence , le reproche que Platon adressait à Anaxagore de subtituer à Tintelligence des principes irrationels. Cependant ces désordres apparents n'étaient pas rapportés par lui au hasard , ou à des causes aveugles ; ils étaient déterminés par des lois physiques fixes et invariables, quoîqu'inconnues à l'homme. On peut les faire dépendre , par exemple ,,de l'action réciproque deshoméoméries organisées, et du changement qui en résulte dans les rapports des différents êtres. Rien n'est stable dans le monde des homéoméries ; un mode de détermination se substitue sans cesse à un autre, et , dans les êtres particuliers , chaque élément prédomine tour à tour. Ce déplacement qui , sur la terre , constitue la vie et la mort , peut être admis aussi pour la terre dans son rapport avec l'ensemble. Elle se transformera alors , par l'action de l'eau (2) ou du feu (3) ,
(1) Diog. de Laërte , ii , 10.
(2) Diog. de Laërte , I. c.
(3) Stob., 1. 0.
pour donner naissance aune organisation nouvelle. La destruclioB n'esldoneqn'accidenielle , le désordre n'exisie qae relati^remèfH à la terre ; mais au point de Tue absolu Tordre se perpétue , it se déyeloppe même au mitieii de l'apparente destruction et des révoluiions incessantes des êtres particuliers. C'est ainsi que sous nos yeux la vie naît de la mort ; le mouvement général de la nature emporte une à une les diverses générations , pour leur substituer des générations meilleures et assurer de plus en plus l'empire de l'intelligence.
La terre ne dpit pas périr ; elle est fixée d'une manière . immuable au milieu de l'univers; elle y sera maintenue à jamais par l'éternité du mouvement (1) ; b^îs elle se transformera , comme tout le reste , sous l'action immédiate des corps extérieurs; chacun des éléments pourra y prédominer tour à t(Mirw Par là Anaxagore se rattache à Heraclite , qui avait admis de perpétuelles alternatives dans l'action du feu , comme base de toutes les transformations naturelles. Il a également reproduit Anaximène , en tirant la terre et la pierre de l'eau concrétée par le froid. En un mot , toutes les fois qu'il se renferme dans l'explication des faits purement physiques , sa doctrine est sans aucun retour direct à l'intelligence. Il n'en est plus de même lorsqu'il aborde les phénomènes de la vie.
L'intelligence alors n*apparait plus seulement au point de départ ; elle se reproduit dans toutes les manifestations particulières des êtres animés , et à tous les degrés de Texisience.
(1) Simplic, in Arist. coelum , f. 91 , a et b.
Syslèoid aslFoodffli^oe. — ' Météorologie.
*II, nou& resterait , paur bien colinaitre Anaxa^QFe , à le suivre pas à pas dans L'application des principes précédents à tous les problêmes de physique et d'astronomie qui étaient discutés de son temps ; mais cette partie de sa doctrine , sur laquelle Aristote ,, Plutarque tt Stobée nous ont conservé de nombreux détails, n'esjt pas à proprement parler philosophique ; elle est loin, d'un autre côté , d^ présenter toujours un grand fond d'originalité. Il nous suffira donc d'indiquer les principaux résultats auxquels il était parvenu,.
La ttrre , con^posée d.es élén;ients. les pli^s pçsaqts et les plus grossier^ , oçcqpe le centra on la partie inférieure de l'univers (1 ) . JSUe est seule immobile au milieu du mouvement général de la nature , et cette immobilité tient à l'action du tourbillon qui l'enveloppe de toutes parts, et fait équilibre à sa pesanteur (2); Anaxagore donne encore de sa suspension au milieu de l'espace , une autre raison tirée de l'étendue de sa base et de la résistance de Fair. La terre étant plane, ne peut diviser l'air sur lequel elle repose (5). Elle Tembrasse comme un cou-
Ci) Simpl. in Arist. cœluiR, f. 124, a; 128, a; 9t , b.
(2) Simpl. in Arist. cœlurn , f. 91 , b.
(3) Dlog. Laëirt. , u, 8; Orig. philos. 8 ; Ari^t. de cœlo, ii, 13; Simpl. in h. I. f. 126, b, et 128, b; Themistins in Arist. cçclum, f. 35 , a.
vercle, et l'air ne pouyant s'échapper d'aucun côté, puisqu'il n'y a pas de vide , la soutient et l'empêche de tomber plus bas. Au commencement elle occupait une position symétrique relativement à l'ensemble des astres ; ils roulaient autour d'elle de telle sorte que l'étoile polaire fut toujours à son zénith ; mais après que le monde eut été organisé , et les animaux tirés de la terre » tout le système céleste se porta vers le sud (1) » afin d'établir la différence des climats, et de rendre les uns habitables et les autres inhabitables. Plutarque ajoute que ce mouvement fut produit probablement à dessein, ^no npoviaçj ce qui semble indiquer une intervention directe de l'intelligence. Les mouvements de l'air, sur lequel là terre flotte suspendue , expliquent les tremblements qui l'agitent tout entière. L'air se porte en haut par sa nature ; mais, arrêté par la résistance de la masse solide qu'il ne peut diviser , il pénètre les vastes cavités dont la terre est remplie , et la balotte comme un navire au milieu de la tempête (2).
a La terre ne peut exister seule et sans mélange; il » faut que l'eau , semblable à une sorte de colle , unisse ses parties. Quant au feu, Anaxagore ne dit point qu'il o entre dans la substance de la terre; mais il est néces- )>sairc pour la rendre visible (5) ». L'humidité remplit
(t) Plut. Plac. Phil., Il, 8; Diog. Laërt. , ii, 9.
(2) Arîst. Meteor., n, 7; Alex. Aphrod. in h. I. f. 106, b; Plut, plac. phil., 111, iS.
(3) Plotin. Enn. u, 1. 1 , de cœlo.
tous les inteirsticés, toutes les cavités de la couche supé* rieure; elle a formé les lacs et les mers lorsque , sous Tinfluence du soleil , s'est opérée la séparation des éléments terreai et humides (1). La mer , par une continuelle éyaporation, forme les nuages qui alimentent les fleuves et apportent à la terre les semences éthérées (2); elle répare ses pertes en recevant Teau des fleuves gonflés par la pluie , ou entretenus par des sources souterraines (5).
Les astres sont des masses pierreuses formées dans Téther lors de la première séparation des éléments, et entraînées dans les rapides révolutions du ciel. Leur poids les porte vers la terre ; quelques-uns d*entre eux y ont même été précipités d*abord ; mais ils en ont été ensuite arrachés , et ils sont maintenus dans les espaces célestes par la rapidité du mouvement circulaire (4). Ceux qui sont placés dans les régions les plus chaudes s'enflam^ ment par le contact de l'étber » deviennent lumineux et acquièrent une chaleur propre (S) ; ceux qui se meuvent dans des espaces glacés n'ont qu'une lumière d'emprunt, ou même en sont complètement dépourvus (6). Le ciel est tout rempli de pierres que la violence du mouvement empêche de tomber , mais qui cependant s'échappent quel-
"*»^Fi
(1) Orig. phii. 8; Plut. plac. phil. ii, 16.
(2) Théophr. hist. plant. lu, 1.
(3) Orig., l. c.
(4) Simplic. in Arist. cœl., f. 91, a et b.
(5) Plat., leg. xii; Stob., Ed. phys.^ i, p. 68.
(6) Orig., philos., V.
m et se portent vers la terre (1)* L'espace contenu •entre la terre et la lune en renierme un grand nombre ; mus beaaooup sont invisibles p soit parce qu'elles .n'ont -pas de lumière propre , soit parce que leurs rayons sont «clipsés par l'éclat du soleil (2). La réunion d'un grand nombre de ces astres lumineux est la t^ote lactèt : « Lors- » que le soleil passe sous la terre , il y a certains astres » qu'iln'éclaire pas; tous ceux qu'il éclaii^ sont invisi- »ble8, oar sa lumière éclipse la leur; mais ceux pour A lesquels la terre intercepte les rayons du soleil brillent de leur propre éclat et forment la voie lactée (S). »
La nature du saléil ne le distingue pas des autres asttes ; Anaxagore l'appelle une pierre incandescente , fx<t- 9pov ^Micypov (4) ; mais il «n diffère par la chaleur et la lumière plus grande que lui communique le milieu dans lequel il se meut ; il est beaucoup plus grand que le Péloponèse (S) , et accomplit chaque jour une révolution complète autour de la terre (6). Son mouvement , comme celui de tous les astres, dépend de l'impulsion de l'étber, et a lieu de l'orient à l'occident (7) . Anaxagore n'avait que des notions fort incomplètes sur le mouvement apparent
(1) Diog. de Laêrte , ii , 12.
(2) Arlst., météor., i , 8.
(8) Arist.; météor., i, 8; Conf. Olymp., comm. in Arist. cœl., f. 16, 6; Plut., plac. III, 1 ; Origen., philos., 8.
(4) Xenoph., memorab., iv, 7; Suidas^ — Anaxag., etc.
(5) Plut., Çlac. Phil., n,21.
(6) Arist., Météor., i , 8.
(7) Plut., Plac. Philos., ii , 16 ; Diog. Laërt. , n, 12.
du soleil dans l'écliptique; il disait, ,par exemple, qu'il produit les altemaÛTes des saisons , le chaud et le froid , en se rapprochant ou en s'éloignant de la terre ; il rapportai! à l'influence de Tair samarche rétrograde àpartir du tropique. En s'avançant, le soleil chasse Tair devant lui et le condense ; mais arrivé au tropique du cancer, il est repoussé par la réaction de l'air et revient en arrière (1). La lune obéit aux mêmes influences; seulement son mouvement rétrograde vers le midi est plus rapide, parce qu'elle ne peut pas, comme le soleil, dilater l'air et triompher du froid qui le condense.
La lune est une terre comme la nôtre ; elle renferme des montagnes , des plaines , des vallées (2) , et reçoit comme nous sa lumière du soleil (3). Anaiagore lui attribue cependant une lumière propre, qui est rouge, et dont il constate l'eiistence dans les éclipses (4). Cette observation particulière atteste chez lui une étude sérieuse des mouvements lunaires, et justifie ce que dit Plutarque (5) de ses travaux sur les éclipses. La lumière dont il est ici question se distingue réellement de celle que la lune reçoit du soleil; elle n'est visible que dans les éclipses : seulement elle n'est pas propre à la lune ; elle n'est que la réflexion de la lumière terrestre. C'était probablement
(1) Stob., Ecl. Phys., i, 26; Plut., Placit. Phil., ii, 23; Orig:, Philosoph , B.
(2) Diog. Laërt. , n , 8 ; Plut., Plac. Phil., ii , 26.
(3) Plut., de facie in orbe Lunœ; Orig., Phil., 8 , etc.
(4) Olympiod., in Météor. Arist., f. 15, h.
(5) Vie de Nicias, eh. 23.
pour expKquer ce pbénomèn&particulier , ainsi que les ap* parences du disque lunaire , qu'Anaxagore disait sa substance mélangée de terre et de feu , de lumière et d'obscurité (1). U rapportait les éclipses du soleil à l'interposition de la lune entre le soleil et la terre , et celles de la lune à son immersion dans le cône d'ombre projeté derrière la terre ou d'autres corps opaques , lorsqu'ils s'interposent entre elle et le soleil.
Quant aux planètes, il n'avait déterminé ni leur nombre, ni les mouvements particuliers qui les distinguent des étoiles fixes; Platon s'étonnait déjà de son ignorance à cet égard : il les confondait même avec les comètes, et disait que ces dernières étaient la réunion accidentelle de plusieurs astres errants.
Cette tbéorie astronomique , quelqu'incomplète qu'elle soit y se distingue cependant par un remarquable caractère d'unité. Elle n'est qu'une application des principes posés par Anaxagore au début de son ouvrage. D'une part , unité de l'ensemble et action unique du moteur; de l'autre, diversité des phénomènes , rapportée à la différence des homéoméries ou des éléments. L'opposition fondamentale entre les homéoméries est celle de l'éther et de l'air, c'est, à-dire du chaud et du froid , du sec et de l'humide , et cette opposition se montre partout , dans le ciel comme sur la terre ; elle suffit à expliquer tous les mouvements particuliers qui se produisent au sein de l'ensemble. Une même impulsion anime toute la nature ; mais , par suite
(l)Plut., Plàcit. Phil., 11, 30; Stob., Ed. Phys., i, 27.
de Cette impulsion , tes éléments séparés se . $ont 4iyersemeBt répartis dans le ciel; différents milietix se ^ont formés, et la diversité de ces milieux , les uns plus denses, les autres moins, les uns chauds , les' autres froids , explique les mouvements plus ou moins rapides des as* très. Ici, comme partout, nous retrouvons la matière opposée à l'intelligence , se combinant avec elle , et concourant pour sa part aux. résultats généraux de Forganisation ; elle est l'élément de l'individualité dans la nature; e^ d'elle que vient toute diversité; c'est à. elle qu'il faut s'adresser, par conséquent, pour savoir l'explication de tous les faits particuliers. Le système physique et astronomique d'Anaxagore implique donc une sorte de dualité matérielle ; il associe le principe d'Heraclite et celui d' Anaximène; il se rapproche d'Empédocle, à cela près qu'au dessus des éléments contraires, il place une force intelligente qui ordonne et réunit.
Cette contrariété des principes, et en particulier du feu et de l'air, apparaît aussi dans l'explication des phénomènes météorologiques : les étoiles filantes ne sont que des étincelles tombées de l'éther , et qui viennent s'éteindre dans l'humidité de l'air (1).' La lutte des deux éléments donne encore lieu à la foudre, aux vents, à la grêle : le tonnerre est produit par le mélange de l'éther enQampié et de l'air, du froid et du chaud; l'éther se porte de haut en bas, et lorsqu'il rencontre l'air, le bruit du choc est le
(t)Plut., Plac. phil.,iiT, 2; Diog. Laërt.,ii, 9; Origen. Philos., 8.
du mouvement universel ou d'une influence plus particulière du moteur intelligent ; si elle doit être rattachée à une force interne ou externe. La seule chose certaine , c'est qu'Anaxagore considère la vie, et surtout la con*> naissance , comme résultant d'une manifestation plus immédiate de l'intelligence dans certains êtres ; mais il ne paraît pas s'être inquiété beaucoup de fixer avec exactitude la nature de l'àme et les conditions de la* vie.
Il n'est pas impossible cependant de déterminer avec plus de précision les rapports des deux substances , en se réglant sur l'ensemble du système d'Anaxagore. Dans la production du mouvement originel , l'intelligence se distinguait des homéoméries ; mais en même temps elle était limitée par leur imperfection; elle trouvait un obstacle à la réalisation de l'ordre dans les propriétés que le mouvement avait manifestées en elles; libre de toute passivité par sa nature y elle subissait néanmoins, dans certaines limites, l'action de la matière ; elle était l'àme d'un corps imparfait et rebelle à sa puissance. Telle est, dans une sphère inférieure, Tidée qu'Anaxagore se forme de l'àme humaine et du principe vital dans les animaux ; dans les êtres finis , comme dans l'infinité de l'ensemble , l'intelligence se distingue de la matière organisée; cette matière a ses lois, elle agit physiquement, s'agrège et se désunit, vit et meurt , veille et sommeille sans que rintelligence en soit affectée; celle-ci reste toujours elle-même, c'est-à-^ dire Tintelligence infinie et indépendante : seulement elle se manifeste plus ou moins selon la perfection de l'instrument qu'elle a sous sa main.
Le rôle actif des homéoméries apparaît surtout dans
la formation et la reproduction des êtres ; la nutrition et la végétation , la respiration , tous les phénomènes , en un mot , qui constituent la vje matérielle et organique , ^ux«v, peuvent leur être rapportés.
Les animaux et les plantes ont été produits d'abord par des germes élhérés (1) qui , apportés sut* la terre par les nuages , s'y sont développés sous TinQuence de Tbumidité et de la chaleur. Euripide attribue cette formation première à l'union du ciel et de la terre , ce qui s'accorde avec le témoignage de Théophraste. Plus tard, les animaux se sont reproduits eux-mêmes d'après les lois qui avaient présidé à leur naissance, c'est-à-dire au moyen de germes fécondés par la chaleur et l'humidité. Le mâle fournit la semence; la femelle la développe et ^ui donne l'aliment. (2)
Aristote fait dire à Anaxagore que le soleil est le père des plantes et que la teri'e en estla mère (3) , et il explique dans un autre passage le rôlç de la terre , en disant qu'elle fournit aux plantes l'humidité dont elles ont besoin. (4) L'air aussi est nécessaire pour la production et la conservation des animaux. (5) Tous les éléments concourent éonc à la génération , mais non pas au même titre. Dans le feu est la source de la yie. C'est là ce qu'exprime l'in-
(1) Théophr., hist. plant, m , l; Irenœus , contra hœres., ii, 14.
(2) Théophr. 1. c.
(3) De plant, i , 2.
(4) De respirât, c. 2.
(5) De respir. e. 2 ; Mîeh. Eph. in h. 1. f. 164, b.
fluence de l'éther, du ciel et du soleil. L'air conserve et développe la force vitale; il en est la condition nécessaire. G*est pour cela qu'Anaxagore attribue la respiration à tous les êtres animés , même aux poissons et aux plantes (1). L'eau renferme les éléments matériels qui^ dans la végétation y se séparent et deviennent bois, feuillages ou fruits. Une nouvelle séparation a lieu dans la nutrition , et le pain ou les fruits produisent des os , du sang et de la chair. Quant à la terre , elle n'est guère que le réceptacle des plantes et des animaux , et ne parait pas concourir directement à leur production. On voit par là que les éléments agissent d'autant moins qu'ils sont plus grossiers ; après le feu , le rôle principal appartient à l'air ; la terre et l'eau sont subordonnés aux deux autres principes.
Les phénomènes de la vie organique étant ainsi rappor. tés aux diverses combinaisons des éléments matériels, l'action de l'intelligence se trouve circonscrite dans la sphère des faits intellectuels" : elle produit la sensation et la connaissance ; et dès lors elle ne doit apparaître que dans les êtres doués de facultés cognitives et affectives. Anaxagore dit en effet que l'intelligeuce n'exisie que dans certains êtres ;s<7Ttv oldcv xaî voOç eVti (2), et s'il la place dans les plantes, c'est qu'il leur attribue la connaissance et l'imelligence (5). Il va plus loin même ,
(1) Arist. de respir. c. 2; de plantis i, 2.
(2) Anax. ap. Simpl. in phys. Arist. f, 35, a.
(3) Arist. de plant, i, 1.
et reeantiait en elles tous les caractères qui distiogaeiit les êtres animés et intelligents. « Elles ont dea facultés ttaflecÛYes; elles sentent, jouissent et souffrent; elles osent animées enfin.... comme le prouvent la chute des ji feuilles et la végétation (1). » Une même intelligence est répandue dans tous les êtres vivants ; car Tintelligence n'est pas multiple ; « elle est partout semblable à elle- » même (2) , identique dans tous les animaux , grands et » petits (3). »
D'où peuvent donc venir les différences entre les animaux et les plantes; à quoi tient l'individualîté cpâ'Ana*xagore ne «uppriioe pas ? Ge n'est pas à rintelligence qui est par^oat la même, mate bien à la partie maf^rielle, à l'enveleppe de l'esprit» aux organes qui limitent son actioB. C'est le plus ou le moins de perfection de Forgaiû^me qoi ëtablb les différences fondamentales iBUtre les diverses classes d'êtres organisés. L'anîmâl lletnporte sur la plante^ parce que son corps est plus parfajit ; Tboimoe s'élève au-dessus des animaux et les asservit à ses besoins , panée qù!û a de6 mains (4) , c'est-à-dire une organisation {dus complète que la leur. Ge n'est pas à dice que l'inteUtgence eoit un résuHat de l'c^rgafifisme ; elle en est indépendante; ms^is elle ne peut s'exerc^er dans tel toe:déternnné qiilà o^taiiiea conditions physiques; libre
(1) Arist. 1. c.
(2) Anax. ap. Simpl. in Phys. Arist. f. 33, b. (3)^Sif»fli&r-k c; Arist. de-anim. i^^.
(4) Arist. departib. anim. iv, 10,
en elle-même , elle est limitée par la matière à laquelle elle est associée.
La éoitespondance admise par Anaxagore entre tontes les intelligences particulières , et leur rapport avec l'intelligence suprême , n'entraîne pas pour lui TMentilé absolue de tous les êtres ; mais elle tend du moins à affaiblir l'individu alité des agents secondaires. De mêtné que dans le inonde matériel les objets ne sont pas parfaitement distingués, tout étant dans tout, de même aussi toute intelligence dépend de l'intelligence infinie; l'existence d'un être spirituel n'est que la prédominance de l'âme nniv^sèlle dans tel corps particulier, et cette prédcmiinance dépend bien moins de l'intelligence elle-^mêaie, qui est identique dans tous les animaux , que des organes au milieu desquels elle habite. Ce qui constitue l'homme individuel, e'est surtout l'organisme. Anaxagore va jusqu'à dire que dans la connaissance sensible , la vivacité et Tétendue de la perception dépendent de la grandeur des organes (1).
Cette maiiière de concevoir les intelligences finies , comme des manifestations particulières et locales de l'esprit itifini, devait conduire Anaxagore à donner à l'âme de l'homme él de l'animal tous les attributs de l'âme universelle de la nature. De même que rintelligence ne se mélange pas avec les homéoméries , l'àme habite le corps sans se mêler à lui; elle vient à lui du dehors , elle l'abandonne , et la mort n'est que la séparation des deux sub-
(1) Theophr., de sensu.
stances , qtvêlqne femj^ unies , mais wm eonfdnânesr (1). Même qttaïrd elle est étmtemeBt unie à«x epganes corpo**» re!s , Vimelligence est indépendanie et à Tabri de toute passivité; le sommeil du corps lui laisse son activité et wom énergie ; « car le sommeil n'est que TaffaiBsettieM de Tè^ » nergie corporelle : le corps seul est ]^assîf ; Fàme ne » l'est pas (2). » Elle continue à vivre de sa tîo propre ^ c'est-à-dire à penser et à connaître. Il ne parait pas qu'Â>nazagore ait cherché à approfondir davuitage les rap<^ ports de f âme et du corps ; Asclepius asstffe même qu'il n'avait pas traité en particulier des êtres incorporels (5); mais il est facile de se faire «ne idée de ces rapports, d'après fin passage d'Aristote , qui dit a qu'il se servait de l'intelligence universelle et de l'ààie comme d'une sei^ et même nature (4). » Il y a entre l'âme et le corps la même relation qu'entre rintelltgence et les hoittéomérieSi
Nous sommes conduits par là à distinguer dans lés êtres organisés, et en particulier dans rhommê, déut substances différentes, l'âme et le corps. Tune essentiellement active, l'autre subordonnée , il est vrai, maià-se développant d'après ses propres lois . sous la direction de Iti
(1) Plut, de Placit. phil. 1. v, 26.
42) Plut., 1. c— Cette indépendance de Pâme et du corps n'est attestée que par Plutarque, guide assez peu sûr dans les matières philosophiques; mais si cette opinion n*a pas été formellement énoncée par Anaxagore, elle ressort naturellement de sa doctrine sur la nature de Tintelligence et des homéoméries.
(3) Asclep., comm. in Arist. Met., libr. i.
(4) Arist., de anim., i , 2.
pi^emière. Gq doiiUe développement coastitae la vie de Fàme et la vie du corps , qu'An^xagore distinguait au moins impliciteoiepty loi:ftqu'il 'attribuait au corps le som- HMÎ), raf£aiblissenient, la passivité , tandis qu'il donnait à VintelUgeiice une énergie éternelle; on pourrait même dire à la rigueur qu*il avait admis deux espèces d'âmes, Tàme corpoi^j&lle etFàme intellectuelle^ et c'est là probablement ce qui Ai a fait attribuer par Plutarque (1) et Stobée (2) la doctrine d'une âme' matérielle et aériforme. Cette assertion^ en tant qu'elle s'applique à l'intelligence, est démentie formellement par tout le système d'Anaxagore ; mais ^i l'on songe qu'à l'exemple, d' An^ximène , il avait considéré l'air cqmme la condition de la vie (3)^ qu'il avait attribué la respiration à tous les êtres q^u'il considé*^ raît.Çio^me intelligents , le^ hommes , les animaux et les plantes, on comprendra aisément que Plutarque et Stobée, qui ne se recommandent pas toujours par une grande exactitude, se soient trompés sur le sens précis de sa doctrine. L'air est nécessaire à la vie du corps; mais par cela seul qu'il est matériel , et renferme toutes les homéoméries, il n'entre pour rien dans la nature et l'essence de Tâme.
(l)Plut., plac. Phil., jv, 3.
(2) Stob., Ecl. pliys., ï.
(3) Arist., de respir., c. 2.
Théorie de la coDuaissaflce.
Avant Anaxagore le problème de la connaissance avait • déjà été agité par les pliilosophes gi'ees , et avait reça des solutions diverses; Parménide , Empédocle» Heraclite et Alcméon s'en étaient occupés ; et /les uns prenant pour règle unique Texpérience des sens , les autres opposant aur sens une faculté supérieure , tous avaietat aboiû;i ég^ lement à contester la légitimité de la cOninrafesârDce sei^ sibie. Anaxagore qui, plus qu'aucun dé ses pr6dé6e&-» seurs , s'était attaché à l'étude de FboiMié, ne pouvait manquer de reprendre à son tour cette ifieslion devenue vulgaire dans U philosophie , selon l'eïpreâisiiDi^ de, 3*11607 phraste (1) , et de la traiter au point de vuede-^on syB? terne. Platon nous apprend, en effet, qu'il avait Ion* guement disserté a sur la nature de la cotmaissancd «t )) de l'ignorance (2) ». Gicéron et BextU6Si|i{dpi0cis>noua ont transmis la solution qu'il donnait au probléaie l»gl<* que ; enfin un fragment d»Tbéopl»D9Me;4(m^ ^ïHifm^er au cemr0 même de k théorie de }|i«onB>aifl$aqce»
Cette théorie est une ' application rigoureuse de. ses idées sur la nature des faoméoméried ; etie ûoli» «erilne ^ sous un nouveau jour , l'harmonie el l'unité que nous
(1) Theoph. de sensu, § 27,
(2) Phœd., p. 270. èm yvatv voO rs xai, àvoiocç.
avons déjà signalées entre les diverses parties de sa théologie et de sa t;osmogonie. Ce qu'il a dit du monde et de sa composition , il le dit de l'homme et de ses organes : le corps humain est composé d'une infinité de particules ; il est un assemblage de tous les corps , un abi^gé du monde « en ce sens qu'il n'y a dans l'univers aucun. élément qui ne soit en lui. C'est en tant qu'il résume toutes chose»» qu'il peut tout sentir^ tout percevoir (1); et non seulement les germes matériels en nombre iiifiiii entrant dans la composition des organes, mais ik y soot avec toutes leurs propriétés opposées ; la nature de dbaeune des parties du corps n'est que la prédominance de telle qualité, de telle homéomérie. Avec une pareille base ,• il est aisé de prévoir que la doctrine àt Ut connaissaace ne s'élèvera guère au - dessus de la perception srasible. Il implique^ en effet, que ce même I^osophe , à qui Platon et Âristote reprochent si souvent cfe s'élire absorbé tout entier dans l'étude des phé nomèiMis matécidis , ait vu dans l'homme autre chose que les {acttlléa qui le mettent, en relation avec les objets extérieurs.
Dans le monde phtisique, lome action d'un objet sur un autre » tou$e preductioa de mouvement suppose un contact ; cette loi ne souffre point d'exception ; elle s'étend sans reetrjèlion aux rapports de. l'homme avec ce qui l'environne. Lesi^hilosopbes anciens, avant comme après Anaxagore , sont unanimes à cet égard ; mais ce
(1) Théophr. dé sertsn, § ÎT.
— Ml —
point admis, ila $e dittiieiit au^itot. « Toue les systèmes » sur la perception sensible (1) , quelque nombreux » qu'ils soient , peuvent se ramener à deux : les uns di* ji sent que le semblable est connu par le semblable , le^ » autres par le contraire ; par le semblable , selon Par- » ménide ,Empédocle et Platon ; par le contraire , d'après » Anaxagore et Heraclite. Les premiers s'appuient sur » ce que la plupart des choses sont perçues en vertu de » leur similitude , et qu'il est dans l'essence des êtres » sensibles de connaître les objets de même nature qu'eux. Us ajoutent que la perception s'accomplit au j» moyen de l'émission , et que le semblable se porte vers » le semblable. G e qui a déterminé les autres à embras- » ser l'opinion opposée , c'est qu'ils supposent que la D sensation résulte d'une modification organique^ et que » le même n'agit point sur le même , tandis qu'il y a acc( tion du contraire sur le contraire. Ils invoquent en ji particulier ce qui a lieu dans l'exercice du tact;
(1) Théepbr. ^c^è maOïgosuç, § 1 , ed Schneider.
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» car ce qui est chaud on froid à^l'égal du corps ne pro- » duit aucutie sensation. Telles sont les opinions sur la » connaissance sensible en général. Quant aux diverses » espèces de sensations , ils n'en traitent guère en parer ticulier, à l'exception cependant d'Empédocle , qui » s'efforce de ramener chacune d'elles à l'action du sem- » blable sur le semblable »
a Anaxagore (1) prétend que la sensation résulte de D l'action de^ contraires , le semblable , selon lui , ne » pouvant agir sur le semblable. Il essaie même d'api> pliquer cette doctrine à toutes les sensations , une à )) une. La vision, dit-il, s'opère au moyen d'une image » qui vient se peindre dans la prunelle; mais un objet » ne produit pas d'image sur un autre de même couleur; » il faut qu'ils diffèrent. Pour la plupart des animaux, » la couleur des objets diffère de celle de la prunelle » pendant le jour, pour d'autres la nuit, et ceux-là » voient dans les ténèbres. Mais, en général, la nuit est » |^«tot de la couleur 4le& yeux , et si la vision a lieu le
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Id- § 27. Av«Ç«y6p«ç ^èytveo-Ôat fjiév (tî)v at(rdi2(7iv) Totç svav* réoeç. T6 ydéjo ôfxocov «TraOsç vtro toO ojxotou * xa6 cxavyin' dé dca^ TTscjoëcTat $cajot9fUîv. 'Ojoâv /xiv yàp rq ti^^flé^cc riîc xÔjoqc* ovx f/i**
Xotp f«0 îîpépav , Iviocç ^ vwxt»/» «îv«t to «XXÔ;j/90VV dcoÇuoirtcv
» jour , c'est qnè U Ifiiniëre eoneourl à la prôdaction de » l'image , et qu'une cduleiir prédominante forme une » image plus vite stir la eoùleur opposée, le blanc sur » le noir, ce qui est fortettient eoloré sur ce qui Test » faiblement. H en est de même dans les peroepdbns du » tact et du goût : ce qui est eband on froid à Tégal du » corps ne produit ni obaod ni froid au coiMct ; nous ne connaissotis pas non plus k doux et Taiaer par leurs » semblables ; mais bien le froid par le cbaud, U fade » parie salé , le doux par l'amer , et cela en vertu de la » prédonnnanee de chapune de ces qualités par rapport » à l'état de nos organe^; car il y a de tout en nous. De » même encore pour J'odorat et pour Touie : l'air que » nous respirons sert de yébicule à l'odeur ; le son pé- » nètr e jusqu'au ceryeau , où il est reçu dans la concavité « de la boite osseuse.
» Du reste toute sensation est accompagnée de dou-
œoecveadae Bk fisQ i^pÉ/soev , ore ro t^ç ffuvoctTiov rHç èTttfoi(rtoiç' ti}v 9è xpéw/ tv» xparov<r«v fuàïXov dç rqv fiTs/iav ifUfodvsQÛQ^k^ dç (ro àerOevèff to itrynjfyov). Tov ecvrov Sk rpôirov xat rtiv àtf^v x«t Tïjv ytvaiv x/>(v£êv. ' To yàp Of/iotMC Oepitov y,kI ^XP^^ ' ^^^ 6fpfA0KVfcv oZre 'drj)^siv Tr^yîTtâÇov. Ouïs îij rè y^uxu xat to oÇv 5e ovrwv yvMjoeÇecv , à^Xà tw ftèv OcppiM to ^vXjoov , nSi 9i Â^ptupû to ttÔtc^ov , Tw Se oÇet to y)luxv 9 x«Tflb ti^v e»8t^iv Tiiv éxeéorou* 7PavT« ydcp evu- TToéop^eiv so'Tèv èv ^fiirv. 'ûvocvrwç de xocc ôa^pociveo'daf xoeî «xoustv , TO piâv aaa ttJ àvatTrvo^ , ro $k r& BiîxvmBou tôv ^o^ov oixpt **^ èyxeyâ^ou* to yàp itepUxov o^tovv JvecexocXov, ««ç tf^iréïmLv tôv
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» leur , ce qui parait être uae Gonséqua^ce eaturelle du » principe admis par Anaxagore ; car tout ce qui est dis- » semblable produit au contact une inq^resakm doulou- « reuse. Gela se remarque surtout lorsque la sensation » est long-tempâ prolongée , ou que les qualités senties » sont trop prédominantes ; ainsi les couleurs trop vives n et les sons éclatants nous affecteQt péniblement , et » BOUS ne pouvons long-temps les supporter.
» Anaxagore ajoute que les animaux les plus grands » sentent davantage ; et^ en général^ que la sensation est » proportionnée à la dimension des organes. Tous ceux » qui ont les yeux grands, purs et brillants, perçoivent » à une grande distance et de vastes étendues. Le conj» traire a lieu pour ceux qui les ont petits. Il en est de » même pour Touïe : les grands anitnaux entendent les » sons forts et éloignés; ceux qui sont plus faibles leur échappent. Les petits perçoivent les sons faibles et » rapprochés. De même enfin pour l'odorat : Tair léger » a plus d'odeur ; car il devient odorant par la chaleur » et la dilatation Les grands animaux aspirent en même
stvOM T^ vvoBéast* Trâv yàp to àyôpoiov , ocTTTÔpsvûv 9 ttqvov izapé- XJU, ^eC^tpOV Si TOUT» T^ TC ToO /fiOVQV (vulgO VTTVOv) T^'hàOst xat
r^ viॠalfrOxiT&'it ùiïtpfiêiin' toi tc yàp "keLftnpi ^ôi^ocTK xœè toùc vmpPoù'kmrKÇ jtôfou^ linmv ffnirocec v , xoct où ttoXvv ;i^j90vov Buveur^ •d«i TMç ouToîc iirtptivctv. ÂkMnTinùxMpa $è roè ,fA£((a> (wocj xocî itn'k&ç uvau xocTft to ptfyeroç mjv aïaBnav' ouol ^aÈv yàp ^syaXorjç xftc xttOftpo^C xcet X«|ui9r/}ovff ôfôocXpio^ç s/J^y fAS^ocXce re xaî 'KÔppiàr- Ofv ôpâv* oac( Se pxjDOÙç , svavriuç. ÔfMCO)^ di xoeè sirc rq; «xoqç*
») xesips Taif léger et ie dense , les petits sealeffleat f air D léger ; c'est pourquoi les grands sentent davantage , » car Todeor est mîeax perçue de près que de loin , étant » plus épaisse ; en se dilatant, eHe s'affaiUit. £n un mot, 9 les grands animaux ne senteint pas f air léger , et les » petits l'air dense. Cette âiéorie de la perception par i> les contraires^st assez plan^le , comme nous l'avons » dit; car toute modification parait veiiir non pas des » aend)laUes, mais des contraires. Toutefois ce qu'il fau-* j» dcait prouver, c'^t que^emir c'est être modifié. . . .
» Anaiagore reproduit d<mc une doctrine déjà ancienne, » à cela près qu'il étudie chacun des sens , et , pour la vue D en particulier , donne les causes de la sensation ; mais il j> n'explique pas les perceptions plus corporelles et plus » grossîmes. »
Ta fAâv yàp ixeyocXoe râv fAfiyécX&iv xœè tûv néppûuBsv àxoveev , Ta 8k è'kirr(a XavOoévscv * Tcè $s fxixjoà r&v pix/sûv xat tûv êy^v;. Kcù èni 'oiç wmffmawfùç ôftoitoç* oÇeiiV f^iv yàjD fji&XXov rov XfTrrov ec^ce* $ep- ^(Vtvoftiyoy jùv yàp xai ^««vpOfAfivov orÇfcv * «v«frvc«v 8k -r^ |xcv fxiyft Çôjov ôfAff T^ fwv^ 7:ou To «rvxvov cXxscv To êk ynxpov «vto ro fMcvov'^cÀxsct Ta fAcyecXa fAâXXov ftcVdayeaOac' x«c yo^p tiqv o^f^qv r/T^ff «lyoïi ftâXXov ii nôppiùf St« rô wuxvorsjoay tlvot' 9X8$«vvvpiyf}y ^i «ccdfv^. S;^edoy 9é y »ç nVscy , oOx otitfdaye^fte Ta fxâv fuyoïkoc riiç
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Xoiày BaÇuv ivafépu' ttMv t^iov m inivouç "ksyu TOtç attr^veort., .itaè.|mXtff7ae kvi rp vffit , dcort fo fMy aèo'6ayâpt<yoy i^rcv , où ^nXtc
di TÀ^ a:od!paeniM»T«T«c ^v^n^Hç,
9 Quant aux objets sensibles (1) , à leurs qualités , à » leur nature • ces philosophes ne s'en inquiètent pas. Us j>. disent seulement, à propos des qualités qui tombent » sous le tact , par exemple , de la pesanteur > de la lé- » gèreté, de la chaleur et du froid , que ce qui est léger » et subtil est chaud , que le dense et Tépais sont froids, a — Tels sont , pour Anaxagore , les caractères distinctifs » de Tair et de l'éther. — Us expliquent aussi la pesan- D teur et la légèreté par le dense et le subtil , auxquels ils » attribuent des mouvements opposés ; Tun se porte en » haut et Tautre en bas. Us ajoutent enfin que le son est » produit par Fagitation de Tair, et que Todetir est une » émanation. Empédocle. cependant parle aussi des cou- D leurs , et rapporte le blanc au feu , le noir à leau. Les D autres disent seulement que le blanc et le noir sont les D principes de toutes les couleurs, et que les autres pro- » viennent de leur mélange. Anaxagore s'est borné à cette d explication générale. »
Id. § 59. ïlepi 8è tûv octadvjTÛy , ti; to (pxtaiç xaè.irotov exocarov è(TTtv^ oé jjièv aXkoi itapcîkUiroMatv. T&v jxèv yùp vito tqv afinv nepi /Saoéaç» xai xqu^ou ^ xod $sp^io\i 9 xac yjfr^xpoîf Xsyouffiv, olov orc to liiv /Aovov xocc XeifTov Gspjxov, tô Bi ttuxvov xeei itKyrù ^v;^6y. Ûtrntp AvuÇayôpKÇ Biouptî Tov àépa xoci tov aiBépa. ^^g^bv.Bs xecî to ^xpv mai TO xoO^ov. Toêf avrotç , x«i sti rotîç âv6i> xrc xocto) fopoûç 9 xect Trpôç ToÛTOt; TtBpi ts (f<t}ySiVy oti xéviQO'tc toO aépoç , xac Trepi ôffp^ç,
ÔTC ànOppOlÔ TIÇ, EfATTS^OxXîi; $C xoci TTS^è TÛV ^pWfJLàTfiJV 9 Xffî OTC TO
jxîv Xevxov ToO TTUjDo; , TO Sfi fAcXav ToO u^ecTOç. Oi $i eiXkot tovOtov fAoyov OTC TÔ T< Xeuxôv xai to ftfXffV à/OX^' > '^^ ^^ ^^^^ fuyyujxivoiv yiveiwi ToÛTwv. Keci yà/î AvaJ«y6/9«ç «ttXû; eejoqxs nspi «vtwv.
Ce fragment de Théophraste renferme à peu près tout ce que nous pouvons savoir sur cette partie de la doctrine d'Anaxagore. On peut y joindre cependant deux citations d'Aristote et de Plutarque sur la perception des sons. Selon Plutarque (1) , « Ânaxag^re disait que la voix est » produite par le soufQe , qui tombe sur l'air solide et » qui , répercuté par lui , est porté aux oreilles. II expli- » quait récho de la même manière. » Aristote confirme aussi le récit de Théophraste sur la transmission du son par l'intermédiaire de Tair. cr Pourquoi , dit-il (2), le son » se propage-t-il plus facilement la nuit que le jour ? » Est-ce , comme l'afiBrme ^Anaxagore , parce que pen- >) dant le jour Tair vibre et bruit , agité par le soleil , tan- » dis que la nuit il est tranquille, quand la chaleur a » cessé? w
Nous ne nous arrêterons pas à faire ressortir avec Théophraste les vices nombreux de cette théorie ; il est assez évident que , comme explication de la connaissance sensible , elle est fort imparfaite ; mais comme étude sur les circonstances physiologiques qui précèdent la sensation , elle a une assez grande valetr; elle est certainement supérieure à la doctrine opposée, qui part deTinfluence du semblable sur le semblable. Il est cependant une question sur laquelle Théophraste ne s'explique pas , et qu'il serait important de résoudre. Anaxagore a-t-il confondu l'impression organique avec la sensation , la sensation
(l)PIut. Placit. phil., iv, 19.
(2) Arist. probl. xi , 33.
dle-même a^ec la eo&naissance ? Sur fe premier point , la réponse est facile ; il est bien Trai que e'est Torgane qui est affecté , que c'est le coips qui est modifié par la prédominance des cpialités extérieures; mais Anaxagore distingue ici la cause et l'effet ; il dît que la sensation s'accompHt à propos de la nàoiËfication , h àh- Wbxrn (1) ; mais non qu'elle est la modification eUeméme. L'émotion suppose un changement dans l'organisme^ une transformation , «t cette transformation éveSk la sensibilité : elle est la cause , la sensation est l'effet.
Anaxagore paraît avoir entrevu aussi la distinction de la sensation et delà connaissance. La passivité du corps, opposée à l'activité de l' âme, prouve qu'il avait attribué à cette dernière un développement propre . nne énergie pensante et intelligente. Il distingue positivement l'émotion de la connaissance sensible , lorsqu'il dit que celle-ci est toujours accompagnée de douleur. Le départ des deux phénomènes avait déjà été fait avant hii par Alcméon, dont il a reproduit tes vues sur la connaissance sensible. On ne saurait donc admettre qu'il soit revenu en arrière et ait confondu de nouveau ce qui avait été démêlé dans nne doctrine beaucoup plus imparfaite que la siemie. D'après Théophraste (3) , « Alcméon disait que l'homme » diffère des autres animaux «n ce que seul il réfléchit, » tandis que ceux-ci sentent et ne réfléchissent pas. Il dis- » tinguait donc sentnr ot réfléchir. » Péu^étre l'opposition
(1) Theoph. de sensu, § i.
(2) De sensu, §26.
élaUie par Anaxdgore entre le ^o^oç htpjtivtxôç (1) qu'il auribae aux animaux, et le voOç mtBn-nmç qu'il réserve à rhomme seul , n'a-t-elle pas d'autre som.
Ce qui dîstittgue la âoetrine de la cinsnaissance, chez Anaxagore ^ de tous les systèmes antérieurs » c'est qu'elle s'appuie sur l'hypothèse du mélange et la déterminatioii imparfaite des êtres. Pour lui percevoir un objet , ce n'est pas le connaître tel qu'il est et avec toutes ses qualités; car la plupart de ces qualités sont vailées et coiifuses ; la perception n'embrasse même pas d'une manière absolue les qualités qui prédominent; elle ne saisit qu'mie différence^ un rapport y celui de l'objet extérieur à l'organe. Celte manière d'envisager la sensation entraîne aisément des conséquences sceptiques; car, d'une pari, si les objets sensibles ne sont p^ absolument déterminés, mais se distinguent seulement par la prédominance du chaud et du froid, du doux et de l'amer, beaucoup de qualités que 1^ raison conçoit exister en eux , n'arrivent pas à se faire joiH*,. et l'impuissance des sens .est manifeste. D'un autre côté rien ne prouve que la nature des organes soit la même chez tous les individus , que le chaud et le froid, le blanc et le noir y entrent dans les mêmes propiortions; Anaxagore admet même le contraire , lorsqu'il dit que la perception est proportionnée à la grandeur des organes , et qu'elle varie selon la couleur des yeux (2) ou la chaleur des mains. Il était difficile , d'après cela, qulT ac-
(l)Plut. Plac. Phil., V, 20.
(2) Théoph. de sensu, I. c.
cordât aux sens une confiance sans bornes et qu'il ne laissât pas échapper quelques plaintes sur leur faiblesse et leur imperfection.
Mais a-t-il été jusqu'à nier absolument la valeur de leurs données; a-t-il affirmé sans restriction qu'il n'y a pas de vérité (1), que tout est faux (2), qu'il n'y a ni bien ni mal ? On peut le contester à bon droit, malgré les assertions d'Aristote , de Sextus Empiricus et de Gicéron. Car les propositions prétendues sceptiques invoquées contre lui , sont loin d'avoir dans ses ouvrages toute la portée qu'on leur attribue.
Sextus Empiricus donne une double preuve du âcepticisme d'Ânaxagore, relativement à l'autorité des sens. « Le plus illustre (3) des physiciens, Anaxagore, accuse » les sens d'impuissance et prétend que leur faiblesse nous » empêche de discerner le vrai ; il prouve leur infidélité » par le changement insensible des couleurs. Si l'on prend » deux liquides, dit-il, et qu*on verse l'un dans l'autre, » goutte à goutte , la vue ne pourra pas discerner les chan- 2> gements successifs de couleur, a Et dans un autre passage : (4) « Nous opposons la conception à Tapparence , » comme Anaxagore à cette proposition , la neige est blan- » che , en opposait une autre , la neige est de Veau congé- » lée ; Teau est noire , la neigne est donc noire. »
(1) Arist. met. iv, 4.
(2)/d. iv,7.
(3) Adv. mathem., 1. vit.
(4)Hyp. Pyrrh., 1,3.
€icéron va plus loin encore (1) ; selon lai , a non seule- » ment Anazagore niait que la neige fut blanche , mais » sachant que l'eau ^ dont elle est une congélation, est » noire , il disait qu'elle ne lui paraissait pas même blanj>che. » Ailleurs il compare Anaxagore.à Arcesilas (2) : a La lutte instituée par Arcesilas contre Zenon n'avait « pas pour principe une sotte obstination ou le désir de » triompher d'un adversaire ; elle procédait de cette ob- »scurité des choses qui déjà auparavant avait amené So- ))crate à l'aveu de son impuissance , et avant Socrate, j»Anaxagore, Empédocle, Démocrite, presque tous les » anciens. Ils disaient qu'il n'y a pas de connaissance , pas )>de perception ni de science certaine; que les sens sont » faibles y l'intelligence étroite, la vie courte, et que la » vérité (selon l'expression de Démocrite) est cachée au » fond d'un abime. d
Aristote n'est pas moins explicite ; il dit dans le quatrième, livre de la Métaphysique (3) , à propos des doctrines qui partent de l'indétermination absolue des choses : « On arrive ainsi à l'opinion d'Anaxagore : tout est con- » fondu ; de sorte que rien n'est vrai. » Il lui attribue aussi une opinion qui le rapprocherait de son contemporain Protagoras (4) : « On rapporte une sentence d'Ana- » xagore à quelques-uns de ses amis : Les 4tres sont pour
(1) Acad. IV , 31 , cf. IV , 23 ; Lactant. de falsâ rel., m, 23.
(2) Acad.,i, 12.
(3) Ch. 4.
(4) Met., IV, 5.
» 90M» iek jft^ votf • tes âùneevez. » EtiÊn fl te COfiipsi^ à Heraclite (1) : « La pensée d'Hà:âclife » quand il dit €pie 4 tout est et n'est pas, semUe être que tout rat vIPâ ^ eelle « dfÀBaxagore, <|uand il prétend qu'entre les contraires I» il j a. un intermédiaffe , est que tout est fata. Puisqu'il D y a mélange des eontraîres , ce mélange ik*é^t ni bien * ni ndn bien : on n'en peut donc rien aiffirmef de vrai. »
Il ij^esdort assez nettement de ces divers passages d'Aristote qu'Anaxagore n'ayait pas nié fomretlement l'antoifilé des sens ; Aristoté ne présente cette opinion que domme une conséquence dii mélange, sans dire jamais que teMf eonséqueuce ait été formulée par Anaxagore dartfs seâ écrits. II est obligé , pour découvrir chez lui unl^ Irpinion Véritablement sceptique , de recourir à une itmplè eohverâation d' Anaxagore avec ses amis, et de s'appuyer sur une tradition bien vague , quand il s'agit d'un aAteur mért depuis cent ans. Gicéron et Sextus Empiriciis ne distinguent pas Anaxagûre des sophistes ; ils lui font dire que la neige est noire et qu'elle ne parait pas même blanche. Mais qui ne Toit que st de pareilles propositions ^'étaient trouvées dans Âfiaxs^re avec lé sens qu'ils leur attribuent , Aristoté n'aurait pas manqué de les relever , lui qui recherche avee tant de soin les traces du soepticisine 6bez les auteurs anciens , et qui te trouve même dans les vers d'Homère (2) ?
Il y avait sans doute dans le texte d'Anaxagore quel-
(1) Met., IV, 7.
(2) Met., IV, 5.
qties propositions analogues à celles qui lai sont imputées ; il pouvait dife , par exemple , que les sens sont imparfaits; qu'ails ne perçoivent qu'une partie des qualités des objets sensibles ; que beaucoup de choses réelles restent cachées pour exix ^ et il te prouvait par la fusion de la neige et par le mélange des couleurs. Il étendait donc /par la cofi«ception /le domaine de la connaissance; mais il laissais subsister en même temps les affirmations des sens. Quand la vue nous dit que la neige est blanche , elle ne nous trompe pas ; seulement elle ne nous fait pas connaître tout ce qiai est dans la neige ; car il y a en elle des éléments noirs ; elle peut devenir noire par cela seul qu'un élément différent viendra à prédominer. Est-ce à dire pour cela qu'elle est absolument noire , ou plutôt qu'elle n'est ni noire ni blanche , qu'elle n'a aucune qualité ? Le caractère dogmatique de la doctrine d'Anaxagore dément cette supposition. La différence des organes chez les divers individus ne prouve pas davantage ; car cette différence n'est que du plus au moins v elle n'est pas absolue. Tout ce qu on peut en conclure , c'est que les animaux perçoivent les uns plus , les autres moins, ceux-ci dans une sphère limitée , ceux-là à de grandes distances. Mais tout ce qu'ils perçoivent est réellement dans les objets ; les sens sont faibles , ils ne sont pas trompeurs.
L'opposition de la connaissance sensible et de la conception se trouve partout au fond de la pensée d'Anaxagore; elle est la base de tout son système. Si l'on ajoute à rela que l'intelligence dans l'homme , aussi bien que dans Funivers, est indépendante du corps; que la fatigue et le sommeil des organes loi laissent toute sa liberté
d'action, on arrivera sans. peine à démêler chez Anaxagore ridée d'une faculté supérieure aux sens , d'un X670Ç, critérium dernier de la vérité. Mais de ce que la distinction des sens et de la raison se teouve en germe dans sa doctrine , on aurait tort d*en conclure , avec SextusEmpiricus et Plutarque » qu'il l'avait formulée lui-même. Il est douteux surtout qu'il ait tiré les conséquences de cette opposition , et qu'à l'exemple de Parménide et d'Erapédocle , il ait attribué l'erreur aux sens, la vérité à la raison. Chez lui la conception , non seulement ne se distingue pas de l'expérience ; mais elle la prend pour base , et nie fait que la continuer et l'étendre. Le mélange absolu a en quelque sorte son exemplaire dans le mélange sensible , l'organisation première dans l'organisation actuelle. S'il en appelle fréquemment de ce qui est à ce qui parait , il n'en est pas moins vrai que pour lui l'apparence est la mesure de la réalité. Sextus Empiricus lui-même nous fournit à cet égard une indication précieuse, a L'appa- » rence, dit -il, est pour Anaxagore le critérium de » la connaissance de ce qui est caché. » -^ç py tûv à^ii-
Xwv x«T«^yiipewç rà ^occvo/iiievoc ( eîvai lipirriptoi ) (i.\ ; en d' autres termes , nous ne connaissons l'essence des choses que par leurs qualités externes. Il y a loin de là à condamner l'expérience et à proclamer l'autorité exclusive de la raison. En somme , il y a peu d'originalité dans la partie logique du système d' Anaxagore. S'il a contribué aux progrès de celte science , c'est d'une manière
(1) Adv, mathem. , I. vu, 140.
toute négative ; en faisant ressortir Tinsuifisance des sens , il a préparé les voies à un autre ordre de recherches.
Philosophie pratique.
Quelques phrases d'Aristote et de Clément d'Alexandrie composent tout ce que nous savons sur la morale d'Anazagore. Ces rares indications suffisent cependant pour en établir le caractère général.
L'étude à peu près exclusive du monde extérieur chez les Ioniens avait du imprimer une direction toute particulière aux recherches morales. Le premier besoin de rhomme , en présence de cette nature si puissante qui l'environne > est de se rendre compte des phénomènes qui l'effraient , de se reconnaître au milieu de l'univers. Avant de songer à donner un but pratique à sa conduite , à triompher de lui-même^ il lui faut triompher des vaines terreurs qu'inspirent les phénomènes célestes , lutter corps à corps contre les superstitions. La philosophie pratique ne sortit pas de cette sphère chez les physiciens , et ce qui plus tard ne devait être qu'une préparation et un appendice à la morale suffît d'abord à absorbor toute l'activité des philosophes. A l'époque où vécut Anaxagore, l'ignoranée des lois de la nature était profonde chez les Athéniens , la superstition dominante ; il entreprit de dissiper ces ténèbres. L'interprétation des mythes d'Homère , l'explication physique des prodiges n'avait'
pàsd*autre bttt.Toute Fantîqaîtéa reconnu en lai un sage supérieur aux prqngés de son siècle , fivré à la contemplation , et puisant dans la connaissance du ciel un calme, et une sérénité inaltérables. Tel était aussi , selon Plutarque ^ le premier fruit que Périclès avait retiré de ses leçons.
Les vues que lui prête Aristote sur le but delà vie s'accordent avec le récit de Plutarque (1). « Quelqu'un lui demandant un jour pourquoi l'existence était préféraoble au néant : « Parce qu'elle nous permet , dit-il, de » contempler le ciel et l'harmonie de l'univers. » La fin et » le bonheur de la vie consislaiem donc pour loi dans la n sdence. » GléoBent d'Alexandrie dh aussi (â) a qn'Anaxà- » gmre assstgnait pour but à la vie la contemplatioa , ))6iojpi«ey^ et la liberté qu elle procure. » La liberté dent il est ici question est raffrancttissemeBÉ des terreurs su-* perstitieuses et le calme qui résulte de la science. Cette tendance spéculative ressort eneore du reproche que lui adresse Aristote d'avoir négligé l'utile , la recherche des biens humains, pour s'occuper de choses difficiles , ad« mirables et divines , mais tout à fait inutiles (5).
II est à croire cependant qu'il avait donné quelques préceptes moins généraux sur la conduite de la vie : il enseignait le mépris des richesses , l'amour de la jusii-
(1) Arist., Éth. Eudém., t, .^.
(J) Strom., 11.
(3) Arist.,Eud.,y, 7.
ce (1). « Qaelqu'aa lai ajaot demandé (3) quel éiait » rbomma le plushe«r4Mix : « Ce n'est, répondit-il^ aucon » de ceux çpie tous supposez ; mais yous ne sauriez croire i>à son bonheur. » Il répondait ainsi, parce qu'il voyait »que celui qui l'interrogeait ne pouvait pas concevoir le » bonheur sans la puissance, la beauté et la richesse. Sans doute , Thomme véritablement heureux pour lui était celui qui menait une vie tranquille et pure , réglée » sur la justice et la contemplation des choses célestes. » Quelques-uns de ses préceptes moraux roulaient aussi sur Tincertitude des événements, la résignation aux coups du sort , la nécessité d'envisager le malheur avec courage et de le prévoir, pour le supporter plus facilement quand il vient nous frapper. Euripide ne fait que reproduire ces enseignements , lorsqu'il fait dire à Thésée (S) : a In- »struit par un sage , je me suis habitué à méditer sur le » malheur : je me suis représenté l'exil , une mort pré- » maturée , et mille autres maux affreux , afin que s'ils » venaient jamais à me frapper «j'en fusse moins ébranlé, i>les ayant prévus. »
Cette doctrine, tout incomplète qu'elle est, se fait déjà remarquer par sa tendance spiritualiste ; la notion d'intelligence a porté ses fruits. Anaxagore , détachant les esprits do la poursuite des intérêts matériels , et les
(1) On en trouve la preuve dans l'éloge que fait de lui Euriide. (Clém. d'Alex., Strom., iv.)
(2) Arist., £th. £ud., i , 4.
(3) Galen., de Hippocr. et Plat, dogm., 1. iv.
appelant à la contemplation des lois éternelles du monde^ à rétude du bien , peut être regardé comme le précurseur de Socrate et le premier législateur de la morale.