‹ Dissertation sur la vie et la doctrine d' AnaxagoreChapitre 8 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

A^i^réHaiian ae ta aoetrine a'A§u9^a0are»

Résumé.

Avant d'apprécier la valeur philosophique du système d'Anaxagore , et Tinfluence qu'il a exercée sur les développeopients ultérieurs de la science , il est nécessaire de revenir brièvement sur les principaux résultats de ses recherches^ afin d en mieux saisir l'ensemble et la portée.

La méthode d'Anaxagore est presque exclusivement expérimentale. Il part de ce qui est perçu par ses sens pour s'élever à des conceptions plus larges^ supérieures, il est vrai, à l'expérience, mais toujours conformes à ses données : a L'apparence est pour lui la mesure de ce que l'observation ne peut apercevoir. » L'organisation présente est le type de l'arrangement primitif. Mais une fois que l'induction l'a mis en possession de ces lois cachées, qui ne se révèlent qu'en partie dans le monde sensible, il les prend pour base de sa doctrine et y ramène tous les faits particuliers. La confusion originelle, conçue à l'image du mélange actuel,, sert à expliquer ce mélange.

L'intelligence infinie ^ révélée et rendue sensible par ses manifestations dans Thomme, devient le modèle et l'exemplaire de l'intelligence humaine. Sex(as£mpiricas et Plutarque ont cru reconnaître là une double nxéthode , un double critérium de la vérité , la raison et Texpérience ; mais, dans la réalité , Anaxagore n'avait pas distingué ces dttia procédés.

L'expérience nous apprend qu'aucun objet n'est homo< gène et identique à lui-même dans toutes ses parties ; le pain produit des os, de la chair /du sang : il les contenait donc déjà , car rien ne naît de rien. La production sous nos yeux n'est que la séparation d'éléments préexistants, mais confondus d'abord, et invisibles à cause de lerar confusion. Généralisant cette 4»bservaition , et jugeant de ce qui est caché par ce qui est apparent , Anaxagore arrive à l'idée d'un élément complexe qui contient ions les autires au même litre que le pain renferme le sang , lesoset les cheveux, élément tout à la fois un et multiple : un j en tant que rien n'y est déterminé ; multiple , |)Qisqu'il renferme toutes les homéoméries difEérentes. Cette concei^ion d*un chaos^ d'une confusion pre«4jMre , est devenue comme le centre delà doctrine physique d'Anax»- ^gore. Elle 6e reproduit a chaque piss dans U scdution des questions particulières et fownît une expUcaiion ioutsHfait neuve des apparences sensibles «t 4u tproUéme 4e la conoaissance.

L'immensité de l'univess auquel la pensée ne saurait assitgœr de bornée» {présuppose l'iA&nité du mélange. La miuhitpde ,infinjie des êtres différents a sa source dans l'infime irariéié 4es éléments confondus au seîn de l'ensenx-

ble. Une conséquence nécessaire de l'indétermination absolue des homéoméries est leur immobilité. Si le mouvement se fut produit au milieu de ce chaos informe , il çn serait résulté une détermination quelconque; les éléments, en se rapprochant, auraient manifesfé quelquesunes de leurs qualités ; mais le mélange lui-même était un obstacle invincible à la production interne du mouvement. Les homéoméries se neutralisaient l'une l'autre. Etroitement enchaînées entre elles, elles formaient une masse compacte et sans aucune solution de continuité.

Le mouvement, d'un autre côté, doit avoir un but, une direction; il suppose l'intelligence qui choisit et gouverne. Les homéoméries n'ont ni intelligence, ni liberté : elles ne peuvent donc concevoir un ensemble de moyens, se proposer une fin, distinguer et produire; elles sont inertes par leur nature, et si jamais elles peuvent devenir des agents secondaires, leur action sera fatale, réglée par des lois nécessaires, et par conséquent soumise d'une manière irrévocable à l'action supérieure d,'un moteur externe.

La matière ainsi dépouillée de toute activité produc* trice, la cause du mouvement ne peut être cherchée qu'en dehors des homéoméries ; elle doit être absolument indépendante du mélange, libre et intelligente, essentiellement active. Cette cause ne sera point le hasard ou la nécessité; car l'ordre et l'harmonie de l'univers ne peuvent être attribués à des agents aveugles. Ce ne sera pas davantage l'amour et la haine d'Empédocle ; l'unité du monde doit être rapportée à un principe unique. Jupiter lui-même , tous les dieux des poètes sont insufiBsants ; car ils ne sont que des manifestations particulières , des per-

sonnificatiops 4e celle puissMice une et iofinie qoi règne sur toute la nature.

Pour se former une idée juste de la canse souveraitie, il faut rétudi^ surtout dans les phenomcaies célestes qui nous révèlent son immensité , dans Fintelligence de Thomme, quila réfléchit et loi emprunte sa sagesse et «a puissance. La cause de Tordre universel et du bien est ce qu'il y a de plus noble et de plus pur; ^elle est V intelligence, et c'est à ce titre qu elle organise et gouverne ; supérieure au monde sensible , eHe a une puissance sans bornes ; elle ne connaît pas d'autres lois que celles de sa propre nature.

Cependant, conçue à l'image de l'âme humaine > die conserve quelque trace de cette représentaiioii expérimentale. L'âme habite le corps et est limitée par lui ; elle ne commence le mouvement et ne le contkaue qu'svec ef* fort. De même l'intelligence infinie habite le niomte; pour mouvoir les homéoméries , elle les pénètre , s^incorpore à elles , et devient l'âme de l'univers. Enfin, elle ne procède que peu après dans la réalisation du mouvement; l'inertie même des éléments , résultat de leur confusion , est un obstacle au développement de son activité organisatrice.

La sagesse est inséparable de la puissance dans le*moteur infini ; de même aussi , àaais le monde organisé par l'intelligence, tout mouvement est une réalisation de l'ordre, toute production un pas vers le bien. Sous l'action du moteur, l'éther et l'air sont tirés du chaos ; l'eau et la terre se séparent i leur tour, et vont occuper leur place au centre de l'infini ; les ^tres apparaissent , le ciel a'in-

oline peur rendre la terre habitable , et lorsque teut est préparé pour des êtres plus parfaits, des germes célestes sont envoyés à la terre : les animaux grandissent, Thomme voit le jour, Tintelligenoe vient habiter en lui et l'inspirer; eUe est en même temps la^ource de la vie et le fonds commun de toute intelligence finie et relative.

L'action de la cause première est moins visible, moins immédiate dans le monde physique que dans les êtres vivants ; elle était moins nécessaire. L'univers matériel est gouvernépar des lois immuables; dépourvu d'intelligence, il obéit à l'impulsion qui lui a été communiquée ; mais il ne possède aucune force véritable d'initiative. Anaxagore s'est donc contenté de dire que l'intelligence lui a imprimé le mouvement , et qu'elle le continue. Cette réserve faite, il pouvait, sans se contredire, étudier les propriétés des homéoméries , et leur rapporter les phénomènes naturels, à la condition , cependant , de ne leur attribuer aucun effet qui supposât la liberté et la connaissance. Partout , en effet , il les considère comme des agents nécessités. Privées d'activité propre , elles ne font que manifester, sans liberté aucune , les propriétés qui leur sont inhérentes; elles produisent, mais fatalement et sans conscience; le froid condense, la chaleur dilate; tel est leur mode nécessaire d'action, et ils ne peuvent le changer. En uamot, il y a entre les homéoméries et l'intelligence la différence qui sépare la puissance active de la force mécanique.

Les lois qui président aux rapporta réciproques de&homéoméries sont purement physiques ; elles se ramènent

toutes à Faction des contraires sur les contraires. Dans le mélange primitif , rien n'agit sur rien , parce que rien n'esi déterminé et n'a de caractère propre ; mais la séparation des éléments, quoiqu'imparfaite et réduite à une simple prédominance , suffit pour établir des centres particuliers d'action : chaque élément divise et dissout les composés avec lesquels il entre en rapport; tout agit sur tout dans le monde organisé, et la séparation s'active et s'étend par le fait même de la séparation. Cette espèce de lutte entre les homéoméries opposées est accompagnée quelquefois de mouvements violents, de déchirements; elle donne lieu alors à la plupart des phénomènes météorologiques , à la foudre , à la grêle » aux tremblements de terre ; l'impression sensible est rapportée à une action de ce genre entre les principes contraires, c'est pourquoi elle est toujours douloureuse. La végétation et la nutrition dépendent également de l'influence mécanique des homéoméries.

Ainsi , une seule et même loi règle toutes les transformations physiques si variées en apparence ; etcette grande unité de l'univers , qui avait si fortement frappé Anaxagore , apparaît sans cesse au milieu même de la diversité des phénomènes. Dans le monde moral , toute sagesse , toute harmonie est rattachée à l'intelligence , source unique de tout bien ; c'est elle qui anime l'univers, elle encore qui se manifeste une et identique à elle-même dans li variété infinie des êtres vivants. Dans la nature inerte, l'unité n'est pas moins étroite. Aucun élément n'est absolument homogène et séparé de tout le reste ; la pluralité est subordonnée à l'unité ; les êtres individuels sont tout à la fois distingués de l'ensemble et rattachés au tout; ils

ne sont caractérisés et déterminés que par une simple prédominance.

Faut -il s'étonner, après cela, que, frappé d'admiration à la vue de l'harmonie universelle , habitué à chercher l'ordre et la sagesse m^me dans la nature matérielle , Anaxagore ait dédaigné la vie active , les honneurs , les richesses; qu'il ait concentré sa vie dans l'étude et cherché le bonheur dans la contemplation qui nous rapproche de l'intelligence, en nous initiant au secret de ses œuvres ?

Ce qui apparlienl à Anaxagore dans celle doclrine.

Anaxagore a fait entrer dans le domaine de la spéculation, dans la théologie surtout, une foule d'idées neuves et originales qui lui assignent une place distinguée parmi les réformateurs de la pensée et les guides de l'humanité : il a séparé la cause efficiente de la cause matérielle^ le premier entre les Ioniens il a déterminé d'une manière exacte les attributs essentiels de l'intelligence , et introduit l'unité au milieu delà variété des phénomènes. Tout ne lui appartient pas cependant dans les détails de son système. Une doctrine aussi vaste que la sienne, appuyée sur des observations nombreuses, formée d'une foule de matériaux divers, ne se produit pas en un jour et sans aucun antécédent. Il était impossible à Anaxagore de rompre avec la tradition et de se mettre tout-à-fait en dehors du mouvement philosophique de son temps. Aussi

retroUve^'t-on chez lui les traces d'emprunts fréquents faits aux idées religieuses de la Grèce et aux systèmes des philosophes antérieurs.

La pensée , en Grèce , s'était développée sur un double théâtre ; dans les cosmogonies des poêles ,- dan^ les traités de physique des philosophes. La philosophie, séparée de bonne heure de la religion , avait cependant conservé avec elle des rapports assez étroits ; les mêmes questions étuient abardées de part et d'autre ; l'élude du (fivin , to ôtrov , occupait une grande place même chez les Ioniens. Les yeux sans cesse fixés sur la théogonie d'Homère, pour l'expliquer ou pour la combattre , ils finirent par s'en rapprocher après l'avoir abandonnée d'abord. Les mythes religieux , moins scientifiques que les systèmes physiques , étaient aussi moins exclusifs ; ils avaient conservé dans leur vague synthèse la trace de vérités mises en oubli par la philosophie. Ils pouvaient donc offrir à l'intelligence exercée des philosophes , sinon une lumière bien vive , du moins une base suffisante pour de nouveaux progrès. Le Jupiter des poètes , divinisation de l'homme , roi de l'univers , est bien loin encore de l'intelligence pure et sans mélange d'Anaxagore ; comme principe philosophique , il est inférieur même aux élémenls matériels de Thaïes ou d'Anaximandrc ; mais il est un agent moral; il gouverne avec sagesse, et, envisagé sous ce rapport, il a pu conduire à l'idée d'une intelligence, cause de l'ordre et du bien dans le monde. Les tentatives d'Anaxagore , pour expliquer la mythologie d'Homère et la mettre d'accord avec sa doctrine, prouvent qu'il lui accordait une assez grande importance et y démêlait quelque lueur de vérité.

Gardons-neus cependant d'exagérer cette infinence dés idées religieuses : elle n'a jamais été directe et immédiate. Lorsque la pensée philosophique eut grandi par la réflexion , elle a bie» pu se reconnaître dans les conceptions des poètes auxquelles elle prétait ses propres lumières; mais dans ces rapports elle a donné plus qu'elle n'a reçu. C'est donc dans la philosophie elle-même que nous devons de préférence chercher les traces du système d'Anaxagove.

Pour la partie physique, il a surtout emprunté aux Ioniens; Thaïes , Anaximandre , Heraclite, Anaximène , lui ont tous payé leur tribut, et ont fourni les matériaux qu'il a employés »ste choix et mesure , en les coordonnant d'après le point de vue particulier qu'il avait adopté. C'est uniquement dans cet arrangement et dans l'idée fondamentale qui y préside, celle du mélange primitif/ que consiste l'originalité de sa doctrine physique. Quant à la notion d'intelligence, elle lui appartient plus particulièrement; mais eHe est déjà en germe dans Anaximène, dans Heraclite, et surtout dans Xenophane.

Le point de départ de la cosmogonie d'Anaxagore est la conception du mélange ou du chaos. Cette idée était déjà ancienne chez les Grecs; Hésiode l'avait admise (1) ; Diogène de Laërie la signale dans les vers de Linus (2) ; enfin elle avait servi de base au système d' Anaximandre. Il suffira d'indiquer les principales opinions de ce dernier

(1) Arist., met., i, 4.

(2)Diog. Laërt., i, 4.

philosophe pour montrer combien Anaxagore lui avait emprunté : pour Anaximandrey le principe de toutes choses est Tinfinî, qu'il appelle aussi l'ensemble, rb ttcpUxov (i), comme Anaxagore. L'infini renferme à l'état de confusion toutes les qualités contraires , chaud et froid , sec et humide , etc. (3); tout en vieût, tout y retourne; quoiqu'il soit un , il contient en acte la pluralité des êtres différents ; la production n'est pas une transformation , mais une simple séparation des éléments , produite par l'action du mouvement circulaire (5). Il disait, aussi bien qu'Anaxagore, que le tout est immobile (4), et attibuait au mouvement une puissance organisatrice (5). Le mouvement rapproche les particules homogènes, et sépare celles qui diffèrent : a mouvoir, pour l'infini, c'est gou- » verner et embrasser toutes choses (6) ».

Ce qui distingue sa doctrine de celle d' Anaxagore , c'est qu'il considère le mouvement comme éternel, dans le passé aussi bien que dans l'avenir, àXBtov x«î âyio/}» (7), et le rapporte à l'infini, c'est-à-dire à la matière. Il identifie le moteur et ce qui est mu : l'infini gouverne l'univers , il est le principe de toutes choses , àpxn , d'une manière absolue. Anaxagore a conservé au mélange tous les caractères que lui avait attribués Anaxi-

(1) Simplic. in phys. Arist., f. 107.

(2) Simpl. in phys., f. 6.

(3) Euseb. Prœp. ev. i, 8.

(4)Diog. Laêrt., ii, 1.

(5) Theophr ap. Simpl. in phys. Arist., f. 6, b.

(6) Arist.; Phys. ausc, m, 4.

(7) Orig.; Philos., c. 6.

mandre ; unité et infinité de tout, variété des éléments; immobilité de Tensemble , mouvement des parties ; mais il lui a retiré la force motrice , et l'a réduit à l'état de simple matière. Même sous le point de vue physique, il a été plus loin qu'Anaximandre ; il a développé l'idée du mélange, et en a fait sortir l'explication de tous les phénomènes; d'un principe encore vague et mal arrêté, mal défiDi, il a tiré une doctrine complète et s'appliquant à tout. Anaximandre avait dit seulement que le chaud et le froid président au dégagement et à la réunion des élé«* ments; qu'il y a un échange perpétuel entre le ciel et la terre. Anaxagore a indiqué les phases successives de ce dégagement , et le développement progressif de. l'organisation. A la séparation absolue des principes différents , il a substitué l'idée de la prédominance ; il s'est appuyé sur le mélange actuel pour rendre compte de toutes les transformations de la nature.

Dans ce perfectionnement de la physique ionienne , il a fréquemment mis à profit les découvertes d' Anaximène et d'Heraclite , peut-être même d'Empédocle , son contemporain. Il a fondu ensemble leurs divers systèmes , empruntant à chacun d'eux les conceptions qui pouvaient s'accorder avec son hypothèse fondamentale. A l'élément primitif, eau, air ou |eu, il substitue le mélange; mais il en fait sortir les quatre éléments de la même manière que Thaïes et Heraclite les tiraient de Teau ou du feu ; tout en leur conservant le caractère du mélange , il les emploie comme s'ils avaient une existence propre et parfaitement déterminée ; il établit entre eux la même relation , les mêmes différences que ses prédécesseurs. Ce

qu'il dit de là dispositioiï des éléments dans le ciel , de rimpoFtance relatr<fe dé chacun d'eux , de leurs qualités essentielles^ et de Finfluence des plus subtils sur les plus denses, se trouve déjà chez la plupart des iofniens. L'éther d*Anaxagore n^est que le feu d'Heraclite , sous un a«tre nom ; eoiûme le feo , il occupe la partie la plus élevée du ciel ; il est Vêlement le plus excellent par sa nalure, et fournit Tes germes de tous les êtres animés. De partes d'autre la terre eât le principe le plus grossier , elle est rejetée dans la région la plus basse, et ne joue qu'un rôle passif; méa^ analogie dans la production soceessm des étéfnents# Chez Iféraelite l'eau vient du feu, el, en> se transformant , eHé produit la terre. Anaxagere tire également la terre et l'eau de l'air et de l'éther ; il se contente d'intercaler entre l'eau et l'éther le principe d'Anaximène. Il admet encore , avec Heraclite, l'influence des contraires dans la formation de l'univers, l'action du froid et du chaud, la perpétuelle mobilité de la nature. La seule différence essentielle consiste dans l'idée du dégagement, opposée à celle de la transformation. Du reste les phénomènes se développent en quelque sorte parallèlement et dans le même ordre. Dans l'explication de la vie et de la connaissance , la conformité de vues n'est pas moins remarquable: Heraclite s'était attaché surtout à l'étude des êtres vivants; il avait considéré l'intelligence humaine comme unie intimement avec la pensée universelle qui réside dans l'infini , et eiwparticipalion avec elle (1). Il faisait consister

(t) Sext. Emp., adv. mathem., vit , 129.

enfin la véritable sagesse dans l'étude des lois qni prési'* deni an gouvernement de FaniTers (1). Il n'est aucune de ces idées qui n'ait été employée et fécondée par Anaxagore.

Anaximène peut aussi réclamer une large part dans Téducatiim du philose^e deClazomène; Tassimilationde l'âme humsûne et du moteur infini , la conception d'une force vivante répandue dans l'ensemble (2) , en appelant l'attention sur les recherches psychologiques , ouvrait êÊe nouvelles perspectives à la philosophie , et préparait indirectement la distinction de la matière et de l'intelKgence. L'idée d'une organisation, d'abord imparfaite et de plus en plus complète, appartient également à Anaxi^ mène ; il tire le fini de l'infini , et considère l'air homogène comme invisible , ce qui correspond à l'indétermination absolue du mélange. Enfin , il admet , comme Anaxagore, une simple différence de degré entré les êtres réalisés.

La doctrine physique d'Anaxagore suppose donc et résume tous les travaux de l'école ionienne ; mais l'importance de son œuvre n^est pas pour cela amoindrie ; ce travail de combinaison est déjà un progrès , car Torigînalité d'un système ne consiste point à faire scission avec la tradition scientifique ; mais plutôt à expliquer d'un point de vue nouveau les faits déjà connus, à les faire rentrer dans une synthèse plus vaste, assez large

(1) Sext. Enip., adv. math., vu, 133 ; Plut., de Is, et Osir., 76; Diog. Laert., ix, 1.

(2) Plut., Plae.phil., i,8.

pour n'exclure aucune des Térités anciennes, et pour servir en même temps de base à de nonveUes découvertes.

La notion d'intelligence qui joue un si grand rôle chez Anaxagore ne lui appartient pas non plus tout entière ; on la rencontre chez la plupart des poètes, à partir d'Homère. Elle occupe une place importante dans le système de Xénophane ; elle perce même de temps en temps à travers l'enveloppe grossière de l'ionisme. Dans Homère, l'intelligence, vooç, est l'attribut essentiel de l'homme et de la divinité (1). Il l'accorde à Jupiter, il la personnifie dans Minerve , déesse de la sagesse. Cependant le mot vooç n'a pas chez lui de sens bien arrêté ; il désigne tout aussi bien la passion , les divers états de l'àme , que l'intelligence proprement dite. Hésiode , Pindare , Eschyle et Sophocle , parlent aussi de la souveraine intelligence de Jupiter ; ils conçoivent la divinité comme gouvernant avec justice , prévoyance et sagesse ; mais aucun d'eux n'a distingué la substance matérielle et la substance intelligente. Forcés par l'évidence , ils attribuent aux dieux une science supérieure à celle de l'homme; ils rapportent à la pensée le gouvernement da monde; mais , contents d'avoir trouvé une cause à l'harmonie , ils songent bien moins à étudier l'essence et la nature de la pensée , qu'à célébrer ses manifestations dans le monde. Les Ioniens , sous ce rapport, ne vont pas plus loin que les poètes ; l'intelligence, pour eux , est un attribut de la matière. Thaïes, par exemple, disait, au rapport de Dio-

(2) Ganis , cosmo-theol. font., p. 34.

gène (1) , que le vooç parcourt l'univers avec une très* grande rapidité ; mais il n'est guère probable qu'il ait entendu par là autre chose que l'élément humide , doué d'une activité infinie. Le témoignage de Stobée (3) , qui lui attribue la distinction de l'élément matériel et de la force divine répandue dans le tout , a peu de poids en présence des assertions positives d' Aristote et des autres historiens. Heraclite et Anaximène identifient, sans aucune restriction , l'intelligence avec l'élément matériel. Empédocle , au contraire , prépare une solution plus vraie , en plaçant au-dessus des éléments une force organisatrice.

Les Pythagoriciens et les Eléates étaient arrivés à des conceptions beaucoup plus justes sur la divinité ; leurs opinions présentent de nombreux rapports avec celles d'Anaxagore. Pythagore , à l'exemple de Phérécyde , considérait l'âme de l'homme et des animaux comme une sorte d'émanation de l'âme divine, une partie de l'intelligence suprême , doctrine que nous avons signalée dans Anaxagore. Il regardait le monde lui-même conmie un être animé et intelligent , voepoç ; il parait même entrevoir la distinction de l'intelligence et de la matière , lorsqu'il dit que l'âme vient dans l'homme du dehors , et qu'elle ne périt pas avec le corps. Si Anaxagore a connu cette doctrine ( et il est difBcile de croire qu'il soit resté tout à fait étranger aux dogmes pythagoriciens ) , elle ne

(1) Diog. Laërt., i, 35.

(2) Ecl. Phys. , I , p. 54, dtijxeev ^è xcd dcec toû aToe;^sc6>$ouç

— nu -^

pottTait manquer , par l'ôppo^iion qu'ette présente avec la philosophie ionienne , d'exercer une grande influence l»ur le développement spiritualtste de son système. On peut en dire autant de Xénophane. Ici nous n'avons plus solidement à signaler la correspondance des doctrines ; les mêmes termes sont employés par les deux philosophes pour exprimer rossenee et les attributs de rinteUigence. Xénophane dit en parlant du divin ou de l'intelligible, ?ô yiùspw, (c qu'il est un et semblable à lui-même (1); qu'il voit » et entend tout; qu'il possède toutes les sensations. » C'est aussi en vertu de son intelligence , vôov fpsvè, qu'il gouverne et embrasse toutes choses (2) . « Seul il vent , )) pense et entend (3). » « Il est infini et éternel (4). » Il y a cependant cette différence entre le dieu de Xénophane et l'intelligence d'AnaxagCHi'e, que le premier ne se distingue pas delà matière ; il est le tout lui-rmême; il y a identité entre le moteur et le monde. A cela près , Xénophane se forme de l'intelligence une idée assez élevée; il la distingue mieux qu'Anaxagore des êtres finis, et de l'homme en particulier. Pour lid, rintelligence ne ressemble à l'homme ni par le corps ni par la pensée (5) ; elle meut sans fatigue (6) , et n'est entravée par aucun élément

(1) Arist. met. 9 i, 5. Èva Si ovra ofivcov etyac^ wâynt opôtv Tt xat àxovcev.

(2) Sk»pl., in Arist. phys., f. 6. a.

(3) Sext. Emp., adv. math., ix, 144.

(4) Arist., de Xenoph. Zen. et Gorg., c. 3.

(6) Xenoph. ap. Clem. Alex., Strom. v.

(6) Siropl. 1. 1.

étranger. Ces différences tiennent à ce qu'Anaxagore a combiné le système de Xénophane avec les doctrines physiques. De ce rapprochement est résultée la distinction des deux substances ; mais la nécessité de concilier les apparences sensibles avec l'idée du moteur infini. Fa amené à limiter « sur quelques pointSyTacticm de ce moteur. Les emprunts faits par lui aux JBléates ne portent en définitive que sur les résultats généraux jde leur sys* terne ; quant à la méthode , il est resté fidUe aux procédés des Ioniens. Il a modifié les idées de Xénophane , «a les soumettant aux notions expérimentales ; avec Ini , il supprime le ixide et proclame Tunité de TensemMe ; mais il rétablit le mouvement, et à Fidentité du tout il^ufastitue, d'une part, la pr^dominanee des hooiéomeries , et. de l'autre, la distinction de la cause efficiente et de la cause matérielle. U admet également l'infinité et l'éternité du moteur; il va même jusqu^à identifier., eomme Xénophane, toutes les intelligences; mais la notion un peu métaphysique de l'intelligible pr^d chez lui un caractère plus déterminé « et devient l'intelligence. Fidèle aux leçons d'Heraclite et d'Ânaximène , il se fait 4le l'étude de l'homme un rempart contre les témérités des Eléates , et à leurs spéculations hasardées il< oppose une doctrine plus pratique et plus vraie. Nous ne dirons rien en particulier de Parménide; beaucoup plus éloigné que Xénophane de l'expérience et delaréatité, il ne pouvait fournir aucuns matériaux utiles à un système tout expérimental.

Critique.

Le système d'Anaxagore , si on l'envisage dans son ensemble , est plus complet , plus satisfaisant pour la raison que tous ceux qui l'ont précédé. Il réunit, dans une certaine mesure , deux faces distinctes de la vérité , et donne en même temps satisfaction aux tendances religieuses de l'âme et aux exigences de la physique. Au lieu de tenir la pensée sans cesse abaissée sur la matière , il lui ouvre de plus nobles perspectives ; il force l'intelligence à se l'econnaître elle-même dans l'ordre et les lois de l'univers. Après avoir parcouru les systèmes si tristes, si décourageants des Ioniens , on aime à se reposer sur un dogme plus pur • au moment où , pour la première fois , il prend rang dans la science pour la régénérer. En présence de cette sublime découverte , on ne songe point à se demander si la méthode qui y a conduit est irréprochable ; on s'aperçoit à peine que l'intelligence ne gouverne encore que d'une main mal assurée. La vérité révâée par Anaxagore était assez éclatante pour se passer d'une démonstration rigoureuse, assez vaste pour qu'une seule de ses faces pût satisfaire d'abord les esprits les plus difficiles. Il serait injuste d'exiger de lui la sévérité de méthode et la profondeur d'Aristote ou de Platon. Si nous signalons ici les imperfections de sa doctrine , c'est bien moins pour les lui imputer que pour expliquer l'espèce d'abandon où elle est restée après lui.

Le preiKtier ^ il a ooiiçtt l'ia&eUig^iicie eomaie, une «ubstaiice md^pend^^^ ; à la oécessjkté a^^e^gle, au hua^rd des Ioniens, il a opposé T action providentielle; m%\^ ces avantages devaient éM:'e aichetés par quelques saisrifices; ce que la science gagne chez lui en étendue, elle le petd en rigueur et en précision ; avec Tunité de la nature disparaît Tunicé de k méthode et renchamement systëaïatiqufi» Sous ce rapport ,. les piiysieiens étaient placés dans des GOûditieiis bien plus favorables. Pour qu'une pUkw sojdiie saiûsBe iorteKient les e^xrits , pour qu'elle impose ses procédés et te«t TenseiBble de ses déductions, il ne suiBt pas qu'elle renferme de ^andes , d'incontestables vérités; il faut , en outre , qu'elle présente un tout complet et étroitement lié ; que , d'un petit nombre de principes , elle fasse sortir l'explication de tous les faits particuliers : peu importe même qu'elle soit exclusive ; la rigueur le* gique fera aisément tUusic»! , et jasera pour la vérité. I^aclite» Anaximëne, et plus tard Diogene d'Apollonie et les atomistes, se recoBkmandent surtout par cette unité de vues et cette rigueur logique. Us sont exclusifs, d'accord ; ils ne voient et n'expliquent qu'un eôté de la na* ture ; mais il y a chez eux haruHHiie parfaite aitre la science et la méthode qui y conduit. Un principe matériel étant donné, ils en tirent sans pipine tout le monde se»'sible ; la base qu'ils ont adoptée est suffisante peut le monument un peu étroit , mais régulier , qu'ils élèvent. Gbez Anaxag^e il n'en est plus ainsi : sans doute il y a {dus de vérité dans son système ; il explique mieux l'origine du monde , la production du n^ouvement , l'ordre et le govvernement régulier de l'univers; mais il iiedoow

pas k ses recherches une base assez large. Gomme les autres lonieus , il 8*appuie uniquement sur Teipérience , et il ne peut dès lors arriver à des ciHiceptions qui dépassent robserration sensible , sans que le terrain manque sous ses pas.

Les vices et les qualités de sa doctrine peuvent se résumer en quelques mots : elle est une doctrine de transition; eUe réunit deux ordres de faits opposés, l'unité et la pluralité , les opinions des Ioniens et celles des Bléates. Cette conciliation n'était pas impossible assurément , mais voici à quelles conditions : il fallait opposer , à l'expérience qui embrasse les phénomènes sensibles et la plursdité , la raison qui conçoit Tunité ; bien distinguer les deux méthodes , établir l'égale autorité de l'une et de l'autre, et ne demander à chacune d'elles que ce qu'elle peut donner légitimement. Fort de cette distinctiou , et dominant en même temps les Ioniens et les Eléates , Anaxagore eût aisément fait justice de leurs prétentions étroites et exclusives ; il eut combattu l'unité absolue au nom de l'expérience , agrandi l'Ionisme au nom de la raison. Mais , appuyé sur une méthode incomplète, il reste exposé presque sans défense aux attaques des deux écoles ; il ne peut justifier , par l'observation , les iK>tions qu'il emprunte à Xénophane , et en voulant les y rattacher , il leur ôte toute autorité. D'un autre côté , il est forcé de les restreindre autant que possible pour en tirer le monde sensible ; mais, quoi qu'il fasse, il n'arrive qu'à une fusion incomplète des deux principes , et les incoBvéniems d'une méthode qui s'appuie sur l'expérience

seule , et cependant la dépasse , se trahissent à chaque instant dans rappllcation.

Pour ne parler d'abord que de son système physique , il a emprunté à Xénophane Tidée de Tunité primitive du mélange (1) ; car on ne trouvé rien chez Heraclite ni Anaximëne qui rappelle , même de loin , la cohésion absdue des éléments , l'union de tout à tout , la négation du vide. Mais Xénophane pose l'unité au début , il la place an-dessuB de l'observation ; pour Anaxagore , au contraire , elle est un résultat de l'expérience ; en la prou 7 vaut , il ne peut manquer de l'affaiblir. Ainsi il arrive au mélange absolu par la décomposition des complexes ; il s'appuie , pour nier le vide , sur des expériences qui ne prouvent que la présence de l'air , selon la remarque judicieuse d'Aristote. S'il eût fait consister l'unité seulement dans un rapport des homéoméries, dans l'harmonie des parties de l'ensemble , l'observation pouvait lui suffire ; car, au-dessus de la multiplicité des êtres, elle nous montre un accord, un ensemble, une totalité enfin. Mais comment justifier, par l'expérience, l'union et presque l'identité de toutes choses , non seulement dans la confusion primitive , mais encore dans le monde actuel , « au

(1) Il ne paraîtra nullement étonnant qu' Anaxagore ait eu connaissance du système de Xénophane, si Ton songe qu'à Fépoque où le philosophe de Clazomène enseignait à Athènes (vers la fin de la 84*^ olympiade), la. doctrine de Parmenide, beaucoup plus récente, était déjà représentée avec éclat à Samos par Melissus. Peut-être même avait-il trouvé quelques vestiges des opinions de Xénophane dans l'Ionie que ce dernier avait long-temps habitée.

j^ nrilien dé la sép^ation et du dégagement ? » Qae ée- ▼ient ce principe fondamental qnll faut or juger de Finn coBU parle codmi?» Pourquoi, en on mot, mettre dans ce qui est caché {dus que dans ce qui est vîsUble , atter du mélange partiel au mélange absolu , du fini à rinfinî?

Arrité sur ces banteurs, Anoxagore est bien Irâi de la réalité sensiUe , et cependant c'est la réalité seule qu'il yent expliquer. Pour y revenir , il est oUigé d'abandouner la conception d'unité absolue, qui fak seule la force de l'Éléatisme. L'hypothèse qu'il adi^te est ingénieuse^ à la vérité ; elle repose sur quriqnes observations incontes-^ tables et s'accorde , jusqu'à un certain point , ayec les appariées. 11 divise Iç mélange et te compose d'éléments JÉMincts ; il rétablit la pluralité au moyen de la prédominance; mais cette transaction déguise plutôt la difficulté qu'elle ne la résout: la raison conçoit l'identité absolue, l'eipérience découvre dans le monde une pluralité véritable et non pas seulement apparente; il n'y a pas de moyen terme possible. S'il y a prédominance , Tunivers n'est pas un ; s'il y a unité, si tout est en tout , si tout est égal , grand et petit, où est la prédominance?

G^est surtout dans la production des êtres que se montrent les défauts de l'bypothèse. Les Ioniens disaient que rien ne naît de rien. Ils admettaient la transformation des êtres, la naissance et la destruction. Xénopbane niait toute production , tout changement , au nom de l'unité , et proclamait l'immobilité du tout : c'était être conséquent avec son principe. Ici encore Anaxagore suit une route intermédiaire ; pour lui il n'y a pas de nais*

fisuce , pas de. transformaftioB ; tout ob qui esl actaette* ment préexistait dans les élémens ; tout ce que produit an être ,'A\e contenait à l'aYance ; nmtre , c'est s'agréger ; périr , c'est se séparer et se dissoudre. A-t-il du moins prouvé ce principe sur lequel rq)06e tout son système? Nullement. Les observations qu'il invoque établissent tout au plus qu'un certain nombre d'éléments distmcts sont renfermés dans le même objet , mais non que tout est dans t^nt , que tout vient de tout. Gowsnent peut-il se faire d'ailleurs que dans un objet où prééouimient les éléments de telle nature , s'établisse , sans aucune addition d'boméoméries, la prédominanoe des éléments eon- Maires; que la neige devient noire de blanche qu'elle était ? On arrive par là à l'idée de la transformation, que repousse Ànaxagore ; ou bien il faut dire avec lui qu'il n'y a pas de plus et de moins dans la nature ; que le grand et le petit sont identiques ; mais que devient alors l'expérience?

La supposition dn mélange entraîne bien d'autres in-' €onvénients; elle implique , par exemple, la divisibilité à l'infini de la mati^e , l'infinie petitesse dés hoeiéoméries. Anaxagore , bien loin de repousser cette oonaé« quence , y revient à plusieurs reprises , et essaie même de la démontrer. -^ Zenon n^aurait pas fait- mieux qpour réduire son système à Tabsurde. — Il compose les Dorps avec des infiniment petits, ce qui ne l'^ùopêche pas de considérer les éléments «onmie indivisibles. L'axiome que tout est dans tout est sauvé par là; mais dans l'ex'^ pDcation des pbéneaBuènes matériels il vaut mieux , comme, le dit Aristote , recourir i des éléments &iis qu'à des

principes infinis ; te système de Démocrite est bien plas plausible.

Les yices de la logique des Eléates se r etrouyent ausri chez Anaxagore dans la mesure des emprunts qu'il leur fait ; s'il n'arrive pas à l'identité du tout , il se contente du moins d'une détermination imparfaite des êtres ; il s'inquiète bien plus de leurs rapports que de leurs diffère nces. Bien n'étant absolument séparé dans la nature , il ne peut y avoir dans la connaissance plus que dans les objets qu'elle embrasse ; elle ne saisit qu'un simple rapport , et la certitude logique est affaiblie d'autant. Anaxagore a su se préserver des erreurs des sophistes ; uiais on trouverait dans la notion du mélange de quoi justifier ces erreurs. Polus , qu'on représente comme son disciple , n'avait qu'un pas à faire pour se mettre d'accord avec Gorgias.

Arrivons à l'intelligence : avant de recourir à ce nou« veau principe y et de séparer la cause motrice de la matière, il était nécessaire de prouver d'abord l'inertie des homéoméries , leur incapacité à produire rien de sage et d'ordonné. Cette démonstration avait d'autant plus d'importance , que toutes les écoles antérieures ou contemporaines avaient attribué à la matière une force propre , et l'avaient même douée d'intelligence. Pour cela, il ne suffisait pas de remonter hypothétiquement à l'immobilité primitive des éléments; il fallait arriver à les concevoir comme inertes par eux-mêmes , et indépendamment de toute autre cause extérieure.Dans Anaxagore , l'immobilité n'est pas dans l'essence des homéoméries ; il ne les dépouille pas de toute puissance. L'inertie est, au con-

uraire, uite sorte de violence faite à leur nature; elle résulte du mélange seul ; c'est-à-dire qu'elle est purement accidentelle , et qu'il suffit de faire disparaître la cause qui la produit , d'introduire la division dans le chaos , pour que la matière manifeste les forces qui lui sont propres, forces aveugles et intelligentes, mais suffisantes ce^ pendant pour limiter l'action de l'int^igence. Il y a d'ailleurs un grave inconvénient à rapporter le repos éternel de la matière à la supposition du mélange ; car cette supposition niée, et elle étadt as$ez m^l établie , tout l'échar faudage du système disparaissait à l'instant. La vérité est donc plutôt entrevue cpie démontrée; il lui faudra long-temps pour assurer son empire d'une manière définitive. Les systèmes physiques n'ont pas encore produit tous leurs fruits ; pour qu'ils soient tout à fait abandonnés , il est indispensable qu'ils se soient eux-mêmes convaincus d'impuissance. Anâxagore cependant a avancé la question en les forçant à plus de rigueur, et en arrachant le premier au monde physique la liberté et l'intelligence. Songeons qu'il a fallu près de deux siècles pour préparer cette grande vérité , et nous ne nous étonnerons point que le premier philosophe qui Ta découverte ait laissé quelque chose à faire à ses successeurs.

L'insuffisance de la méthode expérimentale se fait sur> tout sentir à propos de la notion d'intelUgence : tant qu'Anaxagore se borne à considérer la cause motrice en elle-même, et qu'il ne l'étudié pas dans ses rapports avec l'univers, il ne la limite en rien ; il dit par exenjple, avec Xénophane, qu'elle connaît et epabrasse toutes choses; qu'elle est une et identique à elle*méme; que sa puis-

sânce est infinie ; mais quand il en vient à Teipticatien dns ybénomènes , sa pmëée semble s'abanser on peu an contact dn monde matériel. Xénoi^ne avait plaèé l'iMellîgible dans une sjdiëre tellement élevée , que la pensée linmaine ne penvait l'atteindb^e; le âA>m, selon lui, «tait incompréiienBible à l'homme : il ne ressemUait à rien de ce que nons connaissons, pas^^os à rhomnœ qn'à aucnn des autres êtres. Anaxagore, au ceniraire, -est bien jAus près de l'expérience : il conçmt Tintelligence infinie à l'image de ThonSme ; il eluoishe à la retrouver dans les dieux des poètes; il la découvre dans teos les phénomènes* ; et , pour expliquer son action , fl t»t souvent obligé de l'abaisser au niveaa de l'observation «enrible. Pourquoi , par exemple , rintelKgen^e commen- ■ce-t-^dle le mouvement à un moment donné , au lien de le produire de tonte éternité? Pourquoi n'orgsmise-t-elle que peu à peu ? Parce que fexpérience ne va pas plus loin; parce qu'eHe n'est enfin que la déification des forcées vivantes de la nature.

li'unlté d'action de rintelligence n'a pas été plus respectée que Tunitédu mélange fnîmitif. Elle apparaît bien au point de dépurt, comme cause unique de l'arrangement et de l'ordre; mais, dans la suite, Anaxagore Téparpille, la dissémine en quelque sorte dans les diflerenis êtres ; il la montre dans ranimai, dans Thomme et dans la l^nte ; il recherche avec soin tontes s^ manifestations particulières : c'était beaucoup sans doute ; ce n'était pas asstô encore. Restait à faire ressortir dumilien de ces détails le gouvernement unique de llnteiligence; à montrer le Ken qui unit tome ceMe diversité , tous ces phénomè-

— tu —

mes y isolés eo appar^ce , à l'aclion générale du moi^r. Il «e s'^sl pas élevé jttSfue là. Il a'a pas ilétermipé avec plus d'exaclitttde la sphère d'action de riat^U^oace et celle de la matière : ce défaut est sartout seBsiUo toutes tes fois que les deox principes se trouvent juxtaposés et absent simultanéfiimt ; par exemple , dans la produc* lion des êtres vivants. Ce sont des homéoméries, des germes tombés du ciel sur la terre, qui , en se développant, produisent Thomme et la plante ; mais ces germes sont- . ils déjà rétre lui-même , l'être vivant et animé ? Produisent-ils par leur propre force , ou bien rintelUgonce esteUe ea eux comme elle bal^e plus-tard dans Fètre développé et organisé? Toutes ces questions importantes n'ont reçu chez Anaiagore qu'une solution équivoque; le plus souvent même elles ont été eomplèt^aent négligées.

Il est un point cependaut sur lequel il a dev^M^é la seîence moderne. Le premier parmi les loiuens, il a sigualé , au milieu des mamfestalions diverses de la pensée humaine , un caractère eommun , une îdeidité réette. En prodamant le rapport de toutes les jutieUigcnces finies avec Tiatclligenee infinie, la préseiioe de Dieu en bous, sekm l'heureuse expression d'Euripide, il a posé Jes bases d'une doctrine qui devait, en se développant., produire l'imiéité , la vision en Dieu , l'irapersotmalité de la raison. On aurait tort de chercher dans eette prefniere lueur la profondeur des sysièmes modernes ; mais il n'en est pas moins •curieux de constater chez l'un des plus illustres panaetirs de l'antiquité le germe d'une vérité consacrée par l'autorité des |du8 grands maîtres, et à kqwaUe appartient l'avenir.

On peut aussi trouver dans l'influence réciproque de tons les éléments, dafns Taction et la réaction des diverses parties de l'univers , un vague pressentiment de l'attraction universelle.

Ainsi, la plupart des questions fondamentales de la philosophie ont été abordées par Anaxagore , les plus importantes vérités au moins entrevues. L'ensemble de son système doit périr néanmoins , parce qu'il n'est point fortement enchaîné , et ne forme pas un tout homogène ; mais de ses débris naîtront de nouvelles doctrines qui, dans des sens divers, développeront les semences qu'il a déposées dans la science. Chez lui rien n'est distingué; la morale n'étudie pas l'homme , et ne peut donner que des règles vagues et incomplètes ; la logique n'a pas tion plus de principes arrêtés ; la théologie n'est encore qu'une ébauche. C'est là, du reste, la condition de toute doctrine naissante. Son influence sur les destinées de la philosophie n'en sera pas moins grande pour cela ! L'intelligence une fois proclamée se distinguera de plus en plus de la matière , et grandira par la force des choses ; la méthode expérimentale se précisera pour lutter avec avantage contre la philosophie nouvelle ; la logique enfin se développera au milieu de ces déba;s. Il est impossible > en effet, que les deux principes , violemment réunis plutôt que conciliés par Anaxagore , ne puisent pas dans ce rapprochement prématuré une nouvelle force pour se séparer. Le champ reste libre aux doctrines exclusives , et après un naoïnent d'arrêt , nous les voyons se relever plus rigoureuses que jaiuais dans Diogène d'ApolUmie et dans Démocrite.

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