‹ Dissertation sur les feuilles vertes et colorées, envisagées spécialement au point de vue des rapports de la chlorophylle et de l'érythrophylleChapitre 16 sur 35 · DES MATIÈRES COLORANTES ROUGE ET BLEUE DES FEUILLES · texte numérisé non relu

DES MATIÈRES COLORANTES ROUGE ET BLEUE DES FEUILLES

ERYTHROPHYLLE ET ANTHOCYANE.

Erythrophylle. — Ses noms. — Formation. — Ses rapports avec la lumière. — Préparation de l'érythrophylle; Berzclius; Fremy et Gloez. — Ses caractères. — Anthocyane. — Ses caractères. — Relations entre l'érythrophylle et l'anthocyane.

Berzelius a nommé erythrophylle (de epvdpog rouge et tpvXhov feuille) la matière colorante rouge la plus répandue dans les feuilles : elle se trouve aussi dans les fruits et dans un grand nombre de fleurs rouges.

Marquart a prouvé que cette substance était étroitement unie au bleu de la plupart des fleurs qu'il a nommé anthocyane, tandis qu'il désignait le principe jaune des pétales sous le nom d'anthoxanthine.

Hope(*) pensait que la matière colorante rouge se forme par Faction d'un acide sur un principe incolore. 11 admit l'existence d'une matière incolore, le chromogène, source de toutes les couleurs des organes. Cette matière serait formée de deux principes, pouvant exister séparément, l'un, qui produit le rouge sous l'influence des acides et qu'il nomme érythrogène ; l'autre, dont les

(I) Institut. 18 fév. 1837, p. 59.

combinaisons avec les alcalis sont jaunes ou vertes et qu'il a proposé de nommer xanthogène. Il est possible que la matière rouge existe, en effet, sous un état incolore dans les tissus et il est certain que cette coloration dépend plus, ou moins des acides, mais la théorie de Hope n'est pas appuyée sur assez de faits et n'a pas été confirmée. Ainsi, nous avons traité par différents acides des embryons encore incolores , mais près de rougir , du chou rouge, et nous n'avons pu réussir à provoquer leur rubéfaction. L'existence d'un chromogène n'est donc pas prouvée.

Quoi qu'il en soit l'érythrogène de Hope correspond à l'érythrophylle de Berzelius et à l'anthocyane de Marquart. Enfin, MM. Fremy et Gloez lui donnèrent le nom de cyanine.

Il existe sans doute d'autres matières colorantes rouges dans les plantes, surtout dans les fleurs, mais elles n'ont jamais fait l'objet d'études spéciales et leur existence est pour ainsi dire théorique.

L'observation prouve que partout, dans les feuilles rouges, dans les fruits et dans les fleurs, l'érythrophylle se forme directement, soit dans les cellules où jamais il n'a existé de chlorophylle, soit en laissant celle-ci intacte à côté d'elle. Dans les feuilles rougies à l'automne , alors qu'une apparence trompeuse et une observation superficielle peuvent induire en erreur, la matière colorante rouge se forme pendant que la chlorophylle jaunit et disparait , mais ces deux phénomènes sont indépendants.

Le suc rouge des organes des plantes est toujours acide , et il est bien remarquable que dans un très grand nombre de cas on ait signalé dans ce suc la présence de l'acide malique : ainsi, dans les baies en général^), les cerises ( 2 ), les épines-vinettes( 3 ), les

(1) Schkele, Sur l'acide des fruits et des baies. — Journ. de Crell , 1785, T. II, pp. 29-303.

(2) Hebmbstaedt, Rech. sur l'ac. des cerises. Journ. de Crell, T. I, pp. 426-438. — J. Hjelm, Essai sur un sel tiré du jus de cerises. Ann. de Chim. T. III, p. 29. — Scheele, Sur le sel acide d 9 Hermbstaedt. Journ. de Crell, 1785, T. II, p. 437.

(3) A.Hoffmann, Rech. sur le suc des baies de Vépine-vinette. Journ. de Crell, 1786, T. I, p. 224. — Sur les prép. et les prop. de l'acide berberique. Journ. de Crell, 1786, T. I, p. 417.

groseilles , les framboises , les mûres , les grenades , les pèches , les abricots, les pommes, les poires (*), les pétioles de la rhubarbe ( 2 ), la joubarbe ( 3 ), les fruits du Sumac (*), les raisins W, la cupule des noisettes ( 6 ), les baies de Sorbier ( 7 ), les groseilles à maquereau, les airelles, les fraises( 8 ); dans tous ces organes on trouve de l'acide malique; tous ne sont pas toujours rouges, mais ils peuvent cependant le devenir; certaines variétés de pommes et de poires ont la chair rouge de sang, des noisettiers ont toutes les feuilles rouge noir, etc.

Si l'on laisse croître, dans un lieu obscur, dans une cave par exemple, des souches de Rheum emodi, la lame des feuilles reste jaunâtre, tandis que le pétiole se colore en beau rouge vif. Dans les circonstances ordinaires il aurait été brun vert, par le mélange de la chlorophylle et de l'érythrophylle.

Nous avons vu le Fagus sylvatica var. purpurea développer des feuilles roses sous un récipient noirci. Les jeunes plantes de Chou rouge qui n'avaient jamais été éclairées, et dont les cotylédons sont jaunâtres, ont déjà la tigelle et les bords des cotylédons colorés en rose. Les feuilles intérieures de la tète du chou rouge qui sont véritablement étiolées, sans trace de chlorophylle ni de ma-

(1) Lassons et Cornette, Mèm. de l'Acad. des sciences, 1786, p. 606.

(2) Tychsen, Rech. sur l'ac. des pétioles du Rhœum palmatum. Journ. de Oeil, 1795, T. I, p. 425.

(3) Vauquelin, Notice sur la prés, du malale de chaux dans les feuilles de joubarbe. Ann. de Chim. T. XXXIV, p. 129.

(4) Làssaignb, Rech. sur l'ac. qui se trouve dans les fruits des Rhus typhinum et glabrum. Journ. de Chim. méd. T. IV, p. 569.

(5) Roen, De l'acide malique dans le tartre. Repert. f. pharm. 1852, T. XLIII, p. 410.

(6) Fr. Jahn, Sur V acide du calice des noisettes. Arch. f. pharm. 1340, T. XXIV, p. 28. — G. Leroy, Rech. sur la nat. de l'acide qui se forme pend, la mat. des fruits de corylus. Journ. de Chim. méd. T. XVI f, p. 461.

(7) H. Bbaconmot, Mèm. sur l'ac. sorbique. Ann. de Chim. et de Phys. T. VI, p. 239. — Vadquelin, Exp. sur l'ac. sorbique. Ann. de Chim. et de Phys. T. VI, p. 557. — B. Trommsdorff, Rech. sur l'identit. de Vac. sorb. avec l'ac. mal. Nouv. journ. de pharm. Leipzig. 1819, T. III, p. 151. — Houton Labillardière, Not. sur Vident, de l'ac. mal. avec l'ac. sorb. Ann. de Chim. et de Phys, T. VIII, p. 214.

(8) Bbrzelius.

tière jaune, sont d'un rouge très vif; si l'érythrophylle n'existait pas dans ces feuilles, elles seraient blanches comme tous les organes étiolés. Dans certaines variétés de laitues, dont les feuilles sont maculées de rouge, on retrouve ces macules sur toutes les feuilles intérieures étiolées ; leur couleur est même plus vive et d'un rouge de sang. Les feuilles ou les parties de feuilles rouges de chicorée ne sont pas décolorées comme les parties vertes par l'obscurité : il est facile de vérifier cette observation dans les cultures hibernales de chicorée, pour les usages domestiques. Différentes espèces de Bégonia nous ont permis de faire les mêmes observations.

L'érythrophylle se forme également dans les plantes parasites, lesquelles ne décomposent jamais l'acide carbonique, et sont totalement dépourvues de chlorophylle. Les tiges de Cuscute par exemple sont souvent roses ; les cellules de leur derme sans stomate, renferment un liquide rouge et quelques grains de fécule.

On sait en outre que le rouge des pétales se forme dans les boutons, sous la protection du calice, avant l'épanouissement et que l'on peut même recouvrir ces boutons d'un récipient noir sans porter obstacle à la coloration de ces fleurs. Cette observation, hors de toute contestation actuellement , paraît avoir été faite pour la première fois en 1793, par Alexandre de Humboldt^).

La lumière n'intervient donc pas directement dans la formation de l'érythrophylle; elle n'agit que d'une manière générale et son action se borne à une excitation analogue à celle qu'elle exerce sur tous les êtres organisés.

La coloration des organes rouges se forme dans le suc cellulaire et l'érythrophylle est soluble dans ce liquide aqueux. La chlorophylle, au contraire, y est insoluble, même à l'état gélatineux : c'est une formation du protoplasma en rapport avec le cytoblaste et la membrane cellulaire primordiale. Cette différence d'origine rend compte de l'imponance générale beaucoup plus

(1) Florœ Fribergen8is spécimen, etc. accedunt aphorismi ex doctrina physiol. chimicœ plantarum. Berolini, 1793. in-£°, p. 181.

grande de la chlorophylle : celle-ci est liée aux phénomènes de physiologie végétale les plus essentiels, tandis que l'érythrophylle est une matière colorante jusqu'à un certain point accidentelle; elle peut manquer ou se former par variation de l'espèce, sans que la vie de la plante en soit influencée, tandis que l'absence de chlorophylle compromet cette vie ou est au moins le symptôme d'un état pathologique très grave.

M. ElsnerO prouva, en 1840, l'identité de la matière colorante rouge dans les fleurs des Iridées, Labiées, Rosacées, Re~ nonculacées, Géraniacées, Gannacées, Malvacées, Légumineuses, Papavéracées, Myrtacées, des bractées du Melampyrum arvense, des feuilles du Caladium bicolor, des fruits du Prunus cerasus, du Ribes rubrum, du Sorbus aucuparia et des feuilles rougies par l'automne.

Berzelius ( 2 ) sépara la matière colorante des feuilles rougies à l'automne, du cerisier et du Ribes grossularia var. rubra, en les faisant macérer avec de l'alcool ; l'extrait fut distillé pour expulser l'alcool, puis filtré pour séparer une résine et une graisse. La liqueur, mêlée avec de Peau , est ensuite traitée par l'azotate de plomb neutre qui forme un précipité d'un beau vert , lequel devient bientôt brun gris, mais on ajoute du sel jusqu'à ce que le précipité ne subisse plus de modification. Ge précipité est une combinaison de l'oxide de plomb avec les acides des feuilles et avec une matière colorante brunâtre, formée par l'action de l'air sur les solutions rouges. On le sépare par filtration, et on reprend la liqueur par l'acétate de plomb, qui précipite la matière colorante en beau vert ; on filtre, on lave, on décompose par le sulfide hydrique, et on évapore dans le vide. .

Berzelius reconnut que la matière colorante des feuilles était identique avec celle des fruits rouges, notamment des cerises et

(1) Elsner, Schweigger-SeideVs, Annual of Chemistry (LXV p. 165-175) — et Annate of Nat. Hist. London, 1841, T. VIII, p. 33.

(2) Traité de Chimie. Bruxelles, 1841 III, 15.

des groseilles noires, bien qu'elles diffèrent par la coloration de quelques unes de leurs réactions. Le suc de ces fruits renferme des acides citrique et malique : on les sépare en les précipitant par de la eraie en poudre flne, que Ton ajoute en quantité suffisante pour précipiter tout le malate de chaux neutre. On filtre et on ajoute à la liqueur un peu d'acétate de plomb qui forme un précipité vert bleu consistant en malate de plomb uni à une petite quantité de matière colorante, et que Ton sépare par une nouvelle fil t ration. Enfin on précipite l'érythrophylle par de l'acétate de plomb \ on le recueille sur un filtre, on le lave à l'abri du contact de l'air, on décompose par un courant de sulfide hydrique, et on évapore dans le vide, en présence de l'acide sulfurique. On doit ensuite dissoudre ce résidu dans de l'alcool absolu, qui laisse de la matière altérée et de la pectine ou de l'acide pectique.

MM. Fremy et Cloez(*), dans une note sur les matières colorantes des fleurs, ont employé le procédé suivant pour l'extraction de l'anthocyane, qu'ils ont désignée sous le nom de cyanine.

On traite les fleurs bleues par l'alcool bouillant, qui prend immédiatement une belle teinte bleue. Cependant, si on abandonne l'extrait à lui-même pendant quelque temps , la matière colorante subit un commencement de réduction et parait jaunebrun; mais en évaporant l'alcool, la couleur bleue reparait. On traite ce résidu par l'eau, qui laisse une substance grasse et résineuse, et l'on précipite par l'acétate neutre de plomb ; ce précipité est d'un beau vert; on le lave et on le décompose par la sulfide hydrique. « La matière colorante reste en dissolution dans l'eau : cette liqueur est évaporée avec précaution au bain-marie, le résidu est repris par de l'alcool absolu, et enfin la liqueur alcoolique est précipitée par l'élher qui sépare la cyanine sous forme de flocons bleuâtres. »

(1) E. Fremy et Cloez,, Note sur les matières colorantes des fleurs. Journ. de Pharmacie et de Chimie, T. XXV, série III, avril iSU, p. 2*9.

L'érythrophylle peut être préparée exactement par le même procédé.

On peut extraire la matière colorante bleue, de quelques fleurs bleues, par exemple des bleuets, par l'éther dans un appareil de déplacement. L'anthocyane sort des cellules par exosmose et se rassemble au fond du liquide.

Elle n'a aucune analogie avec l'indigo, comme on l'avait supposé pendant quelques temps.

L'anthocyane et l'érythrophylle possèdent des qualités tinctoriales très développées : les organes les plus colorés n'en renferment que des quantités extrêmement minimes; mais la lumière et l'oxygène les décolorent avec la plus grande facilité.

Elles sont incrislallisables et très altérables.

L'érythrophylle pure se présente sous forme d'une masse brillante, transparente et d'un beau rouge.

Elle est soluble dans l'eau et dans l'alcool, insoluble dans l'éther.

La solution aqueuse présente les caractères d'un acide faible.

Elle précipite par l'eau de chaux et forme avec cette base un sel coloré en vert.

Elle décompose l'acétate de plomb neutre et se combine avec l'oxide.

Elle se combine avec le citrate et avec le malate de plomb et ces précipités sont bleus.

Ses combinaisons avec les bases terreuses ou métalliques sont jaunes, vertes ou bleues. Cette dernière couleur se montre en général quand la matière colorante est abondante ; par exemple , dans l'extrait concentré des fleurs rouge foncé.

Par la potasse les solutions d'érythrophylle deviennent vertes, puis jaunes, sans précipitation.

L'extrait des fleurs d'un rouge pur et vif ne change pas de coloration par l'addition des acides.

Elle est très soluble dans les carbonates alcalins.

L'anthocyane est très soluble dans l'eau et fort hygroscopique, mais bien séchée, elle est inaltérable à l'air.

Elle est insoluble dans l'alcool absolu, l'éther, les huiles grasses et essentielles; soluble dans l'alcool hydraté.

La solution aqueuse est d'un beau bleu, mais elle se décolore par l'action de l'air et de la lumière.

Elle rougit par l'addition d'une très petite quantité d'acide et les acides faibles.

La solution bleue est neutre, ainsi que le suc des fleurs bleues.

L'acide carbonique suffit pour la rougir.

Par les acides la solution d'anthocyane devient d'abord violette puis rouge; par les alcalis elle verdit et enfin jaunit.

Avec la chaux, la barite, la strontiane, l'oxyde de plomb, etc., elle forme des précipités verts insolubles.

Les corps avides d'oxygène, tels que l'acide sulfureux, l'acide phosphoreux et l'alcool, la décolorent; elle reprend sa coloration sous l'influence de l'oxygène.

La chlore et la lumière décolorent également les solutions d'anthocyane, probablement par un commencement d'oxydation.

Si dans un extrait de fleurs bleues on verse avec précaution un acide, la liqueur reste bleue au fond du tube où l'acide ne l'atteint pas, violette dans la partie moyenne par un mélange de bleu et de rouge et enfin rouge à la partie supérieure. Si Ton ajoute ensuite avec la même délicatesse de l'alcali, celui-ci ramène une partie de la liqueur rougie au bleu, une autre au vert et la surface se colore en jaune. On peut donc obtenir ainsi dans un seul tube toutes les couleurs prismatiques.

Elles sont disposées dans un ordre inverse si on verse l'acide dans la liqueur préalablement alcalisée.

On peut observer ces changements, par exemple, avec l'extrait de choux bleus, ou des fleurs de Delphinium Âjacis, de Linum usitatissimum , etc.

Ainsi la couleur jaune du Rosa bicolor devient rouge par les acides ; par les alcalis, la couleur rouge passe par le violet, le bleu, le vert au jaune.

Une teinture des fleurs bleues du Scilla sibirica est presque

incolore à cause de l'action réductrice de l'alcool, surtout si elle est faite à l'abri de l'air. Elle ne rougit pas le papier de tournesol. Mais il suffit de filtrer au contact de l'air pour que l'acide carbonique absorbé, colore la teinture en roage-lilas et dès lors elle rougit le tournesol.

La coloration rouge de l'anthocyane par les acides provient de l'apparition d'érythophylle.

En effet, le suc des fleurs ou des feuilles rouges est acide, tandis que l'extrait bleu est neutre.

Les réactions de l'anthocyane rougie sont les mêmes que celles de l'érythrophylle.

Quand on évapore et qu'on fait dissoudre plusieurs fois de suite des solutions d'érytbrophylle , la matière colorante devient plus ou moins violacée ou bleuâtre, et dès lors moins soluble. Une faible quantité d'acide suffit pour lui rendre sa solubilité et sa couleur rouge.

Les variétés rouges des fleurs bleues, qui sont fort nombreuses, renferment de l'érythrophylle ; mais l'on trouve surtout la preuve de la parenté de ces deux matières colorantes par l'observation des fleurs violettes.

Lorsqu'on les plonge dans l'alcool absolu, ces fleurs (par exemple celles des Phlox, du Delphinium Âjacis, des Hortensia et Indigofera, du Lilas) donnent une teinture rouge et restent d'un beau bleu; la solution est acide : elle contient de l'érythrophylle., tandis que l'anthocyane est restée dans les tissus ; leur mélange formait le violet.

Marquart a observé que la solution alcoolique hydratée de la matière colorante violette des pétales de Y Iris pumila étant plusieurs fois dissoute et évaporée, devient enfin d'un beau bleu. Cette transformation parait être le résultat de l'expulsion de l'acide carbonique qui rougissait l'anthocyane.

Si l'on verse au contraire un acide dans l'extrait des fleurs violettes, toute la couleur se dissout et devient rouge. En effet, leur coloration provenait d'un mélange d'anthocyane et d'érythro-

phylle; par l'action d'un acide, on met toute la matière colorante rouge en liberté.

D'un autre côté, l'érythrophylle produit du bleu en présence de certaines bases. Ainsi les fleurs roses ou lilas des Mauves se colorent en beau bleu en se desséchant. Dans cette circonstance, la décomposition d'une matière azotée dans les tissus développe de l'ammoniaque , qui par sa combinaisan avec l'érythrophylle, forme un composé bleu.

On sait depuis les recherches de M. Martens (*), que la coloration verte du suc cellulaire rouge, sous l'influence des alcalis, provient du mélange de l'érythrophylle avec un principe que les alcalis font passer au jaune : l'érythrophylle prenant de son côté par la même réaction, une couleur bleue, il en résulte que la liqueur parait verte. De même la coloration verte par les alcalis des sucs bleus, dépend du mélange d'anthocyane et de ce même principe jaune qui prend une teinte jaune d'or sous l'action des alcalis. M. Martens avait d'abord remarqué ce principe dans les feuilles étiolées du chou rouge où il se trouve sous une couche de cellules rouges; plus tard il le retrouva généralement répandu dans toutes les feuilles vertes ou colorées, les fleurs blanches, bleues, rouges, jaunes etc.; il parait être identique avec la substance que MM. Gloez et Fremy ont isolé sous le nom de xanthéine.

M. Martens a prouvé que la xanthéine existait à côté de l'anthocyane ou cyanine, par exemple dans les fleurs de bleuet, et que c'était à sa présence et à sa réaction jaune par les alcalis qu'il fallait attribuer le vert que prend le suc de ces fleurs traité par de l'ammoniaque. L'érythrophylle bleuit toujours par ses combinaisons avec les bases ; quand elle est déjà bleue, c'est-à-dire à l'état d'anthocyane, les alcalis sont sans action sur elle, mais la liqueur verdit dans ces circonstances, parce que la xanthéine avec

(1) Nouv. recherches. — Bull, de VAc. roy. de Brux. T. XXII, part. 1, p. 137.

laquelle elle est intimement mélangée devenant d'un jaune vif, produit du vert par son mélange avec le bleu.

M. Filhol avait déjà prouvé le même fait pour les fleurs rouges de Verbena Chamaedrifolia; ces fleurs ou leur suc verdissent par l'ammoniaque; mais on peut en séparer par l'alumine hydratée, un principe jaune qui forme alors une laque jaunâtre; il reste alors de Férythrophylle pure, qui bleuit par les alcalis.

Ces faits importants conflrment les rapports de l'anthocyane et de l'érythrophylle et ils expliquent les exceptions apparentes de la théorie.

Il résulte donc de tout ce qui précède que la matière colorante bleue des fleurs et de quelques feuilles est, d'une part étroitement unie à la matière colorante rouge et de l'autre, qu'elle présente des réactions du même genre que celles du tournesol.

On sait que cette matière colorante est un produit artificiel résultant du traitement de certains Lichens (Variolaria, Lecanora, Roccella, Evernia, etc.) par l'air et l'ammoniaque. Les anciens chimistes surtout en faisaient un fréquent usage, dans la détermination de la neutralité des sels; mais le3 réactions que cette matière colorante manifeste en présence des acides, n'ont été expliqués que dans ces derniers temps. Le tournesol est un composé salin, résultat de la combinaison d'un acide organique rouge avec une base minérale; cet acide rouge est déplacé par presque tous les autres acides et colore par conséquent la liqueur.

« Si on la traite (la teinture de tournesol), par un acide faible, dit M. RegnauItO), on ne lui enlève qu'une partie de sa base, il reste un sel avec excès d'acide végétal qui a une couleur vineuse. Une base soluble bleuit au contraire la teinture rougie du tournesol, c'est-à-dire celle dans laquelle l'acide coloré est libre, parce qu'elle se combine avec l'acide et forme un sel bleu. »

(1) Regnault , Cours élémentaire, II« partie, p. 437 § 338. — Voy. en outre Pelouzk el Fremt, Cours de chimie générale, T. I, p. 298. — Chevbeul, Leçons de chimie appliquée à la teinture, T. II, p. 10. Paris, 1830.

La même explication doit être donnée des réactions de l'anthocyane. En effet, si Ton fait passer un courant d'oxygène libre a travers une dissolution de la matière colorante d'une fleur bleue, convenablement purifiée, on ne provoque aucun changement de coloration. Tous les acides, au contraire, même l'acide carbonique et ceux qui ne sont pas oxygénés, rougissent cette solution; cette rubéfaction vient du déplacement d'un acide rouge qui formait l'anthocyane. En versant une base soluble dans cette solution rougie, elle se combine avec l'acide rouge et forme un nouveau sel coloré en bleu. D'un autre côté, les réactions de l'érythrophylle étant les mêmes que celles que présente l'anthocyane rougie, il est permis de supposer que l'érythrophylle est, en effet, l'acide de l'anthocyane. Ce fait devient d'autant plus probable que les rapprochements chimiqnes sont pleinement confirmés par l'observation anatomique et les rapports physiologiques.

En effet :

i° Le suc cellulaire rouge a une réaction acide; le suc cellulaire bleu ou violet une réaction alcaline.

2° Souvent l'anthocyane a, dans les tissus, une teinte violacée très prononcée.

3° Beaucoup de plantes à fleurs bleues rougissent pendant la floraison; d'autres, rouges en s'épanouissant , bleuissent avant de se faner : la famille des Borraginées en fournit de nombreux exemples, comme les Echium, Pulmonaria, Borrago, Symphytum, Litkospermum, Cynoglossum, Myosotis. On peut faire reparaître la couleur rouge de ces fleurs en les traitant par un acide ; par cette réaction, on remet en liberté l'érythrophylle.

4° Presque toutes les fleurs bleues donnent des variétés rouges. On peut provoquer cette mutation d'une manière certaine en faisant croître les plantes bleues dans l'obscurité ou dans de mauvaises conditions. Ainsi , des plantes de Vinca minor et de Lobelia racemosa, végétant dans une obscurité à peu près complète, produisirent d'abord des fleurs roses, puis des fleurs com-

plétement blanches. En outre, HegetschweilerW a remarqué que les plantes à fleurs bleues, croissant dans un endroit humide et ombragé, développent souvent des fleurs rouges.

5° Il est rare qu'une plante à type rouge donne des variétés bleues. Les Hydrangea hortensis Lin, et H. japonica, Sieb., fournissent cependant des exemples de ce fait, que l'on peut immédiatement provoquer en ajoutant au sol du fer, de l'alun ou toute autre substance exerçant une action basique ou désoxydante.

L'anthocyane n'est pas soluble dans l'alcool absolu, caractère commun à un grand nombre de sels.

Les rapports intimes qui rapprochent la matière colorante bleue de l'érythrophylle , n'ont pas échappé aux chimistes. Léopold GmelinC 2 ) et Glamor Marquant 3 ), Fremy et Cloez ont prouvé que ces deux matières colorantes étaient étroitement unies; ils ont montré que la matière colorante rouge dérivait de la bleue. Presque tous les anatomistes modernes admettent le même rapprochement.

Des matières colorantes bleues différentes de l'anthocyane existent certainement dans la végétation; celle des fleurs de Gentiane, par exemple, parait être tout à fait spéciale : elle est beaucoup moins variable et moins altérable. Le bleu du périanthe du Strelitzia reginae se présente sous forme de globules W.

(1) Hkgetschweiler , Beitrage zu einer kritischen Auszàhlung der Schweizer- Pflanzen. Zurich, 1851, p. 203.

(2) Handbuch der Theoret. C hernie. T. II, p. 655. (5) Die Farben der Bluthen, 1855.

(<£) Mohl, Grundz. d. Anat. und Physiol. d. végétab. Zelle. p. 47, et Làwson, G. sur la mat. colorante des fleurs des Strelitziœ reginae; Bull, de la Soc, de Bot. de France. Paris, 1854, T. 1, p. 82.

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