ARTICLE QUATRIÈME
Parallèle entre les Animaux et les Végétaux.
La chimie organique ne nous paraît poin; encore assez avancée pour servir de principal fondement à un parallèle entre les animaux et les végétaux. On sait qu’en dernière analyse, on trouve dans les éléments immédiats en lesquels peuvent se résoudre les solides et les liquides, qui constituent l’organisation végétale et animale, de l’oxygène, de l’hydrogène, du carbone, de l’azote et quelques autres substances , divers sels, parexemple, et spécialement ceux à base ^e chaux, de potasse et de soude. Toutefois, sous le rapport de cette composition élémentaire des corps organisés des deux règnes, il existe cette notable différence , savoir : que les substances animales contiennent beaucoup plus d’azote que les végétales; c'estle carbone au contraire qui prédomine dans ces dernières. Considérés sous le rapport de leurs systèmes et de leurs
(i) M. de-BIainvilIe adqiet aujourd’hai des animaux anforphes (les spon glaires, les agastraires ) ; et d’un autre côté, il est des minéraux, des cristaux , par exemple, qui afiectent.une forme constante.
fondions organiques, les animaux et les végétaux offrent une assez grand nombre de différences dont je dois me borner à exposer les plus saillantes. Ainsi, par exemple, on ne trouve pas chez les végétaux, comme on en rencontre chezles animaux, des organes de la rf/gest/o» , sensations, ie \'intelleclionf des volitions et de la locomotion proprement di te ( i ).
M. de Blainvilie attache beaucoup de valeur à la présence d’un canal intestinal, comme caractère distinctif entre les animaux et les végétaux, o Le caractère tiré delà présence d’un » canal intestinal, dit cet ingénieux et savant naturaliste, » partage réellement mieux les corps organisés en végétaux » et en animaux , que toutes les autres considérations. » ( Principesd‘Anat. comp., introduction, pag. 3i. ) ( 2 ).
(i) On peut dire qne, matériellement, les organes qui rendent la vitalité plus complète , qui ajoutent une sorte de vie particulière à certains êtres , qui les animent, en leur procurant le pouvoir de changer de lieu, en tout ou en partie , de percevoir les qualités des corps qui les environnent, et d’être sensibles à toutes ou à plusieurs de leurs propriétés ; qu’en un mot, les organes par lesquels les animaux sentent et se meuvent , les caractérisent suffisamment et les distinguent des végétaux, qui sont condamnés à vivre et à se développer sans pouvoir abandonner le sol auquel la nature les a fixés. ( Éléments des Sciences naturelles, par M. Duméril, pag. i43-i440 Voici comment M. de Blainvilie distingue le végétal de l’animal •• « Un végétal, dit-il, est un être organisé (c’est-à-dire celluleux, inhalant et exhalant, ponvânt se nourrir et se reproduire), fortement carboné, le plus souv-ent complexe , sans canal intestinal, sans fibres contractiles visibles, sans fibres excitantes ( nerveuses ) , et par conséquent ne digérant pas , ne se mouvant pas , ne sentant pas ses rapports avec les êtres extérieurs.
a Un animal, au contraire , est un être organisé , fortement azoté , le plus souvent simple , constamment pourvu d’un canal intestinal, plus ou moins complet, de fibres contractiles exciuinles , presque toujours visibles, par conséquent digérant, et sentant plus ou moins ses rapports avec les corps extérieurs , et nous le démontrant par des mouvements subits qne nous lui voyons exécuter pour un but évident, a ( Anat. eomp, pag. 40 . ) (a) Hippocrate avait déjà comparé le canal intestinal des animaux à la terre, au sein'de laquelle les végétaux puisent les matériauxde leur accroissement. ( Quemadmodum terra arboribus , dit-il, ita animalibus ventri-
Mais chez les végétaux, l'absorption de la matière nutritive toute pré-
Malheureusement, s’il est bien certain qu’aucun végétal ne présente des traces de digestion, d’un autre côté, il est impossible d’en constater l’existetice chez les animaux, qui, comme les infusoires , par exemple , occupent les derniers degrés de l’échelle animale.
Quelques physiologistes, plutôtsansdoulepar complaisance que par conviction , gratiSent les végétaux des premiers rudiments de la sensibilité et de la loconiolilitéiS o\c\ les faits qui servent de base à leur hypothèse, tels qu’ils sont rapportés par M. Adelon. Dansquelque position qu’une graine soit plantée, on voit toujours la plantule se diriger vers la terre, et la plumule vers l’atmosphère. Les branches d’un arbre s’éloignent ou se rapprochent du tronc central, de manière à être toujours dans une position parallèle à la pente du terrain. On voit les racines aller, comme par une sorte d’instinct , au devant du sol qui leur convient, et se détourner, au contraire, de la veine de terre qui leur serait nuisible. 11 en est de même des feuilles, des tiges , que l’on voit se diriger du côté d’où leur viennent l’air et la lumière. Les plantes dites grimpantes ne se contournent-elles pas dans une direction toujours constante, et que l’agriculteur ne peut changer? Ne choisissent-
parëe par les entrailles de la terre où plongent leurs racines, comme cbezles animaux l’absorption du produit de la digestion par les chilifères, qui, pour me servir de l’expression de Boerrtaave, constituent leurs racines nonrricières; cetie absorption, dis-je, ne sufSrait pas à la nutrition de l’individu, si elle n’ctailseconde'e par une autre absorption, savoir, celle d’une portion de l’air atmosphérique. Les branches et les feuilles des ve'ge'tauxau moyen desquelles s’opère cette nouvelle absorj>tion, constituentdes espèces de racines respiratoires. On dit assez ge'nc'ralement que sous ce dernier rapport, les végétaux diffèrent des animaux en ce qu’ils absorbent l’acide carbonique, qu’ils décomposent de manière à s’en approprier le carbone et dégager l’oxygène; tandis que les animaux , an contraire, absorbent de l’oxygène et dégagent de l’acide carboniqae. Toutefois M. de Blainville met ce laR en question. Suivant le même naturaliste, « il semble qu’un végétal soit » composé de deux surfaces absorbantes, comme l’animal; mais dans le » premier-elles sont boul-â-boiit et se réunissent au collet, tandis que » chez l’animal, l’une semble rentrer dans l’aiilre , comme les deux par- « ties d’une membrane séreuse. Le bord de la rentrée , que l’on nomme » la bouebe, correspond au collet du végétal. «
elles pas les végétaux qui leur servent d’appui? D’autres ne se dirigeut-elles pas constamment vers le soleil, et ne suiventelles pas la marche de cet astre? 11 est certains végétaux qui ferment feuilles et leurs fleurs la nuit, par les impressions de l’humidité et de l’obscurité, phénomène que Linnée avait ingénieusement appelé le 5omme/7rfMp/antes. Qui n’a pas admiré les mouvements de Vattrappe-moiiche ( dionea muscipula)^ Ceux des sensitives, végétaux dont les feuilles se resserrent, comme par instinct, sur l’insecte qui paraît les fatiguer par sa présence? Qui ne sait que, pour l’acte de la fécondation , les organes sexuels des végétaux éprouvent des mouvements de rapprochement, à l’ensemble desquels Linnée, prodigue d’allégories , a donné le nom de mariage des plahtes ?
Les mouvements qui viennent d’être cités ne nous semblent vieil moins que sufflsauts, pour accorder aux végétaux la jouissance de la sensibilité et de la locomotilité. Ces mouvements sont irrésistibles, et les conditions extérieures qui les déterminent, pour la plupart, sont assez bien connues pour qute nous puissions les produire à notre volonté. On ne voit pas pourquoi leS physiologistes qui se contentent de pareils arguments, pour admettre dans les végétaux les rudiments de la sensibilité et de la locomotilité, s’arrêteraient en si beau chemin, et ne doteraient pas des mêmes facultés ces corps légers, qu’attirent ou que repoussent les corps électrisés, et jusqu’à l’oxygène et à l’hydrogène eux-mêmes, qui, comme nous l’avons dit précédemment, dans la décomposition de l’eau par lapüe , se dirigent, par ùil espèce à’iftstinct, l’un vers le pôle positif, l’autre vers le pôle négatif de la pile (i).
(ij'Saus doale, on taxerait BU moins.de bizarrerie une théorie dont on pousserait jusques-Ià l’application. Mais que dire des physiologistes qui seraient assez amoureux da merveilleux pour admettre dans les végétaux l’existence, sinon prouiée, aü moins possible , non-seulement d’un vérirtable sommeil, mais aussi]cl'un langage ? Cependant, d’après la remarque de M. Adelon, cette opinion nlest que la «mséquence dn principe quiadr met la sensibilité et la loeomolilUé dans les plamtes. Après avoir établi que les caractères tirés de ces deux faeiiUés, qu’on aorait pu crmm. d’abord si
Sans doute, les expressions de sommeil et de mariage des plantes sont fort heureuses; mais il ne faut pas oublier que Liunée ne les a jamais employées qu’au figuré, et sa fameuse définition des minéraux, des végétaux et des animaux, prouve qu’il ne reconnaissait point de sensibilité aux végétaux. S’il ne leur accordait pas le privilège de la sensibilité, à plus forte raison leur refusait-il celui du senti ment moral, àe\a.pudeuF, par exemple, bien que cet illustre naturaliste ait décoré de l’épithète pudica une espèce de mimosa, dont les timides feuilles semblent fuir le doigt qui les touche.
Quant à nous, pour qui des comparaisons et des hypothèses ne sont pas des raisons, avant de reconnaître dans les végétaux l’existence merveilleuse de la locomotilité volontaire ou spontanée et de la sensibilité, nous attendrons qu’on nous y ait démontré la présence d’un système nerveux, analogue à celui qui donne aux animaux la posséssion de cette double faculté.
Du reste, personne n’ignore que, comparés entre eux sous le rapport des organeset des fonctions qu’ils possèdenten commun, savoir : les organes et les fonctions de la nutrition et de la génération, les animaux et les végétaux offrent encore des différences tranchées. Nous nexroyons pas devoir exposer ici les nombreuses modifications de ces organes et de ces fonctions examinées dans les deux ordres des êtres organisés. El les sont très longuement décrites dans une foule d’ouvrages, et entre autres, dans celui que vient de publier M. Tiedemann, sous le titre de physiologie de l’homme. Les deux premiers volumes de la traduction française de cet ouvrage, consacrés tout entiers à la physiologie générale et comparée, contiennent, sur le sujet qui nous occupe, les recherches les plus
propres à différencier les végétaux et les animaux , ne sont pas absolus, ce savant p’nysiologiste ajoute : <e On conçoit qu’il en est de même dès lors U de ceux établis sur l’existence d’un sommeil et d’un langage , puisque )) ces phénomènes, inséparables de l’acte de la sensibilité, seront admis >> ou niés dans les êtres vivants, selon que la sensibilité sera elle-même » reconnue ou contestée. ( Physiol. de l'homme, t. I", pag. 44*) » Une telle conséquence n’est-elle pas suffisante pour faire abandonner le principe dont elle est rigoureusement déduite ?
approfondies. Toutefois n’oublions pas de noter que les différences capitales que présentent les deux groupes de la classe des êtres organisés mis en parallèle, ne s’appliquent faciletnerit et pleinement qu’aux végétaux et animaux plus ou moins élevés dans Téchelle organique, et non à ceux qui occupent les derniers degrés de cette échelle.
Quoi qu’il en soit, il résulte du simple aperçu qui précède, qu’une nouvelle vie est en quelque sorte sur-ajoute'e aux animaux comparés aux végétaux. Le principal agent, organe ou instrument de cette vie sur-ajoutée, est le système nerveux cérébro-spinal (i). Une double vie anime donc les animaux; à l’une, Bichat a donné le nom, justement critiqué, il est vrai, Ae vie organique, à l’autre, celui de vie animale. La première de ces deux vies est encore connue sous les noms de vie végétative, nutritive ou intérieure, la seconde, sous ceux de vie sensitive, extérieure ou de relation.
Il ne faut pas croire que cette nouvelle vie dont la nature a doté les animaux, soit chez eux indépendante de la vie qui leur est commune avec les végétaux ; presque par tout, au contraire , nous voyons chez les animaux se mêler, se croiser, se marier pour ainsi dire les deux vies dans l’accomplissement des fonctions. Voyez les phénomènes de la génération, ceux de la digestion, qui chez les animaux est un des actes qui concourent à la nutrition, ceux de la respiration : n'y trouvez-vous pas à la fois des sensations, des mouvements , des actions physiques et moléculaires, en un mot, les éléments de la double vie que nous avons signalée ? Telle est l’étroitesse du nœud qui unit les deux vies que l’une d’entre elles ne saurait exister si l’autre était complètement éteinte.
(i) Je dis le système nervenx cérébro-spinal, et non le système nerveux ■en général. Certainement on ne trouve pas non plus dans les végétaux, un véritable système nerveux ganglionaire ; néanmoins les recherches de MM. Dutrochet, Brachet et quelques autres, tendraient à prouver que ces êtres possèdent les rudiments d’un système nerveux. Or, si des observations ultérieures confirmaient la théorie de MM. Brachet et Dutrochet, relativement aux fonctions Je la moelle des végétaux , ce serait au système nerveux intérieur ou ganglionaire, et non au système nerveux cérébrospinal qu’il conviendrait de la comparer.
Néanmoins il est des cas où l’on voit une portion de la vie animale s’éteindre dans une partie sans que pour cela la vie nutritive ou organique cesse complètement de s’y exercer. C’est ce que nous prouvent les paralysies ou l’extinction du sentiment et du mouvement dans certaints parties. Mais si cette extinction n’entraîne pas nécessairement la mort de ces parties, elle enraye du moins leur mouvement nutritif, et de là, l’atrophie qui ne tarde pas à s’en emparer. Ce que nous disons ici de la vie animale, ne s’applique pas à la vie nutritive. En effet, l’extinction complète de celle-ci, dans une partie quelconque, entraîne nécessairement celle de la vie animale dont cette partie pourrait être douée (i).
Nous bornerons à ces courtes remarques notre parallèle entre les animaux et les végétaux, pour passer immédiatement au parallèle des animaux entre eux.