‹ Dissertation sur les œuvres d'HésiodeChapitre 23 sur 26 · PREMIÈRE NOTE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE NOTE

SUR LA THEOGONIE.

II faut conclure des passages cites par Platon et par Arîstote^ que la Théogonie que nous possédons est celle qui, dès leur temps et sans doute bien avant eux , était attribuée à Hésiode. On pourrait seulement croire, d'après ces mêmes passages , qu'elle a du subir depuis eux quelques altérations , mais probablement peu considérables, et qui n'en ont pas attaque' remarquablement le fond. A ces témoignages, à celui d'un grand nombre d'auteurs anciens , on n'a à opposer que l'autorité' de Pausanias; mais cette autorite est forte, même contre Ai;istote et Platon. Ceux-ci, vivant dans une époque où la critique n'était pas encore ne'e, admettaient sans aucune reflexion toutes les croyances litte'raires qui leur e'taient transmises , et le doute ne pouvait même pas entrer dans leur esprit : nous en avons une preuve dans le Margitès, attribue à Homère par l'un et l'autre de ces philosophes, bien qu'il y ait tout lieu de croire qu'il ne remonte même pas à l'époque homeVique. Pausanias, au contraire, appartient à un siècle beaucoup plus critique; et lorsqu'il conteste la The'ogonie à Hésiode, il e'nonce une opinion assez généralement reçue plutôt que la sienne propre, car lui-même discute assez peu. On dirait presque que l'opinion contraire n'est de son temps qu'une exception; car, citant la Théogonie d'He'siode à propos de la source du Styx , il ajoute : '}iaioJ))v

^ Plat. Symp. c. vi. — Aristote , Metaph. i, 4.

)àp JV €97if m Qio^vlauf tlaiv o1 vojuiÇovat ^. Quelque peu critique ^u'il soit lui-même , cette croyance le choque , et il ne peut joindre le nom d'Hésiode à la Théogonie sairs ajouter quelque réflexion. Parlant des Grâces et des diverses origines qu'on leur a attribuées , He'siode , dans la Théogonie , dit-il ( far^fftiff^cù Ji oTù) (pJxo¥ 711 V Qtoyfftouf), prétend qu'elles sont filles de Jupiter et d'Ëurynome^. Enfin voici ce qu'il raconte dans son voyage en Béotie : a Ceux des Béotiens qui habitent an- » près de l'Hélicon assurent , comme l'ayant reçu par tradi- 9 tion , qu'Hésiode n'a pas fait d'autre ouvrage que le poème o des Travaux; encore en retranchent-ils l'exorde sur les 9 Muses, disant que ce poème ne commence qu*avec ladîs- 9 tinction des deux espèces d'émulation. Ils me montrèrent , dans l'endroit où est la fontaine (l'Hippocrène) , des lames 9 de plomb fort altérées par le temps sur lesquelles le poème n des Travaux est écrit ^.^»

Malgré la force de ces divers ténK>ignages, et surtout du dernier, on pourrait encore hésiter dans la décision de cette question , si l'examen de la Théogonie ne prouvait pas que non seulement elle n'appartient pas à l'auteur 'du poème des Œuvres et des Jours,, mais encore qu'elle ne peut être l'<BUvre d'un seul poète, et qu'elle est, comme je l'ai dit, un recueil de morceaux divers. Je vais d'abord traiter la dernière de ces questions ; je reviendrai plus tard à la première , qui se trouvera déjà plus qu'à moitié décidée par la solution de l'autre.

L'opinion que j'émets ici sur ce poème est à peu près ceHe

^ Pausanias , Arcad. iib. vfii , p. 634.

S Pausanias, Bœot. iib. ix, p.781. Même livre, il dit encore, en parlant de ia naissance de TAmonr ; 'HaioJhv n liy 'Hatoéa 0f oyfivlouf îff'Titiiiatur'm oiJk, yç^i^oufia

3 Pansanias, Bœot. iib. ix, p. 771.

de Heyne. Après avoir examine la Théogonie, cherche à expliquer les diverses mythologies qui la composent , distingué une partie ancienne et une partie plus moderne, appartenant aux Hellènes, il termine ainsi son traité : « Contextum id esse, f) sive ab Hesiodo, sive ab alio poeta, ex variis iisque admodum 9 diversis partibus, nec unum aliquod sjstema fabularum 9 philosophico acumine constitutum comprehendere , satis « constare arbitrer^, f Cette opinion est encore celle de Wolf ^ et d*Hermann*. Appuyé sur ces trois grands noms de la philologie allemande, je puis , sans craindre d'être accusé d'une critique tout-à-fait téméraire, essayer quelques remarques sur la composition de la Théogonie.

J'ai dit que la grande invocation qui précède le poème était un composé d'invocations différentes, cousues et confondues les unes avec les autres. Hermann compte sept commencemens différens. La manière doiit il les recompose est sans doute fort arbitraire ; mais il suffit de jeter les yeux sur cette invocation de cent seize vers pour un poème de mille ^ dans laquelle les louanges des Muses reviennent, avec des développemens plus ou moins longs , à trois ou quatre reprises différentes , où le sujet est deux fois annoncé , où d'ailleurs règne la plus grande confusion, pour être persuadé qu'il n'y a aucun arbitraire dans la supposition même de plusieurs invocations réunies en une seule. S'il est quelqu'une de ces invocations qui, dans VoTigme, ait appartenu au fond primitif du poème, c'est probablement, au moins en partie, sinon en totalité, celle qui commence au vers 104 et finit avec le vers 115.. A cette première se sont ajoutées successivement

1 Commentationes ^ocietatis seientiarum Gottingensis , vol. ii , ann. IV'TS.

^ Dans son édition de la Théogonie.

^ Lettre à Ilgen mise par celui-ci à la tête de son e'dition des hymnes homériques.

toutes les autres , comme au fond primitif du poème se sont ajoutés les diflfe'rens e'pisodes , les fragmens divers dont îi est maintenant composé.

On peut croire en effet, et c'est l'opinion de Thiersch, dans son mémoire * sur les œuvres d'Hésiode, que ce fond primitif a existé. II le retrouve dans ce qu'il appelle le cycle de la terre, qui commence au vers 116, et dont ie (il se continue , avec quelques ruptures peu considérables, jusqu'au vers 453 ^ puis reprend un instant, vers 507 , et se brise presque aussitôt après, vers 5S6, pour ne plus se renouer. II n'y a aucune objection à faire au fond mâme de cette opinion; ies détails seuls peuvent souffrir quelques contradictions, mais peu importantes. Cette vue n'est pas inutile pour reconnaître les diverses parties dont est formée la Théogonie. C'est une sorte de pierre de touche dont on peut se servir pour dîstin* guer d'abord le vrai du supposé, ce qui est primitif de ce qui est ajouté. Mais ce premier examen serait loin de suffire pour donner une idée un peu complète de tout ce qu'il y H de décousu et de contradictoire dans ce poème; d'ailleurs, il repose sur une base trop arbitraire pour que Pon n'en con* teste pas les résultats, si ces résultats ne s'iq)puyaient siHr rien de plus certain. II faut que la supposition même d'une unité primitive soit fondée sur des observations préliminaires; avant de prouver qu'il a pu exister un tout originaire, prouver qu'il y a des parties diverses, et les exemples ne me manqueront pas.

Sans parler de la postérité d'Ëris et du iong passage sur Hécate, déjà signalé par Heyne comme une interpolation orphique, je passe tout de suite au vers 453, où le poète raconte l'union de Rhée et de Cronus , et énumère les divers enfans qui en sont sortis. Là commence un nouveau

* Dans ce mémoire, M. Tbiersch recherche les causes de la ressemblance qui existe entre îa poésie béotienne et la poésie ionienne.

système de cosmogonie, mais plus en rapport avec les croyances du peuple, moins sacerdotal que le prepiier. Là sont rapportées la naissance de Jupiter, la ruse par laquelle on le déroba à la cruauté de son père, la manière dont il fut transporté et élevé dans les antres profonds de File de Crète. Devenu grand et fort, il commence par faire rendre à son père tous les enfans que celui-ci avait dévorés et conservait dans son sein; puis il délivre les Çyclopes, qui,^ en reconnaissance de ce bienfait, lui donnent le tonnerre, lar foudre et les éclairs. On s'attend à voir raconter la chute de Cronus, la victoire de Jupiter et l'établissement de son empire : mais au vers 507 reprend la suite de la généalogie de Gaia (la Terre), à laquelle se rattache épisodiquement la fable de Pandore. Cette fable, malgré quelques traces de symbolisme, nous reporte tout- à r fait à la mythologie populaire dans sa plus ancienne forme, avec quelques modifications dont j'ai déjà parié. Au vers 617 coomience brus*, quement, sans aucune préparation, un épisode de la guerre des géans et de Jupiter. Cette guerre se continue déjà depuis, plus de dix années, nous dit le poète, avec des succès divers. Jupiter délivre des fers où les avait jetés leur père Uranus, ou son propre père Cronus, non plus les Cy dopes, mais leurs frères, les Centimanes, Briarée, Cottus et Gygès. Avec leur secours , il triomphe de ses ennemis et les précipite dans le tartare. Suit alors une longue description , une topographie exacte du tartare, depuis le vers 7S0 jusqu'au vers 817, où le poète raconte la lutte de Typhon et de Jupiter , sorte de répétition de celie qui a été racontée peu auparavant. Jusque-là nous n'avons vu que des débris de cosmogonies mal comprises , auxquels venaient se joindre , tant bien que mal, des fragmens d'une mythologie plus populaire. Au vers 886 paraît une mythologie nouvelle, où ia person-. nification des forces morales et intellectuelles a succédé ^

ia personnification des forces naturelles et physiques. Cette partie se sépare si bien de celles qui la précèdent, qu'elle ies contredit même formellement , en en reproduisant les détails généalogiques sous une autre forme. Ainsi y dans la première généalogie, les Parques étaient filles de la Nuit; elles le sont, dans celle-ci , de Jupiter et de Thémis. A cette généalogie morde , assez caractérisée par les nom» de Métis , Thémis , Eunomie, Dicé, Iréné, se joint la généalogie des dieux nouveaux et des demi-dieux, et même de quelques kéros, dont la suite se prolonge jusqu'à la fin , sans presque aucun détail poétique , et dans une forme -qui permet des additions successives indéfinies.

Outre cette diversité des parties de la Théogonie, diversité qui va même jusqu'à la contradiction, on rencontre des répétitions, des détails traités deux fois; à la fin de cette longue description du tartare dont nous avons déjà parié, se représentent les mêmes détails que Ton avait déjà vus au commencement. Dans ces deux morceaux , quatre vers sont exactement semblables ( 736 à 739 , 806 à 809 ) ; le reste ( 736 à 736, 809 à 819 ), différent pour la forme et les expressions, est le même pour le fond dans les deux, sauf que Neptune et les Centimanes, qui se trouvaient déjà réunis dans fe premier par une sorte de rapport , puisque l'un était {'architecte , et les autres les gardiens du tartare, sont encore plus unis dans {e second par le mariage de Cjmodocée , fille de Neptune , avec Briarée , Tun des Centimanes. La naissance de Géryon , fils de Chrysaor et de Callirhoé , ainsi que sa défaite et sa mort par Hercule, racontées du vers 287 à 395 , se trouvent encore rapportées en termes assez peu diflférens, mais d'une manière un peu plus concise, du vers 979 au vers 984.

Ces exemples suffisent , je crois , pour appuyer l'opinion que j'ai émise sur la composition de la Théogonie. Avoir démontré qu'elle est composée de fragmens différens, c'est

déjà presque avoir démontre' aussi qu'elle n'appartient point à l'auteur des Œuvres et des Jours ; voici cependant quelques nouvelles preuves à l'appui. Dans les Œuvres et les Jours, Cronus règnjB aux Champs Ëlyse'es sur les héros; il est plonge dans le Tartare , entoure des Titans , dans la Théogonie ^ . Némésis est, dans ce dernier poème, le fieau des mortels, associe'e à la tromperie, à la vieillesse perpicieuse et à la cruelle Eris ^. Dans les Œuvres et les Jours, elle est unie à la Pudeur, A'Mç, et toutes deux , le corps enveloppé de voiles blancs , quittent la terre, chassées par les crimes des hommes s. Enfin , dans la Théogonie , il n'j a qu'une Eris , cruelle et pernicieuse : on la voit bien encore reparaître dans les Œuvres et les Jours *, mais une nouvelle lui succède , pour le bonheur des hommes. J'ai déjà parié des deux épisodes de Pandore , traités différemment dans les deux poèmes. S'il ne restait que cette preuve, peut-être ne suffirait-elle pas; mais elle est d'un grand poids, ajoutée à toutes celles que j'ai déjà énumérées.

Ces contradictions et ces différences , qui accusent ia multiplicité de poètes , n'impliquent pas de même ia différence d'époque. Au temps d'Hésiode, à ce moment de transition dont il est le représentant, ont pu exister simultanément des poètes qui rappelaient les idées anciennes, et d'autres qui exposaient les idées nouvelles; des aœdes qui continuaient de charmer parleurs chants les festins des rois, qui leur prodiguaient les louanges pour attirer l'attention sur eux-mêmes , et en même temps des poètes populaires qui attaquaient les chefs et les puissans , et instruisaient le peuple. Nous avons vu d'ailleurs que les parties elles-mêmes qui continuaient les

i Œuvr. et J. v. 169. — Thëog. v. 861.

2 Thëog. V. 223-225.

3 Œuvr. et J. v. 198-200.

traditions anciennes et se rattachaient, par la science aux temps passe's, étaient, sous leur faux air d'antiquité, marquées d'un caractère moderne : ainsi la Théogonie et le poème des Œuvres et des Jours ont pu exister à ia même époque , maigre les contradictions qu'ils renferment.

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