SUR LES ŒUVRES ET LES JOURS
II n'existe aucun témoignage des anciens contre l'authenticité ou Punité du poème des Œuvres et des Jours, sauf pour les dix premiers vers, regardés comme une interpolation rhapsodique. Les doutes élevés dans les temps modernes sur l'une ou sur l'autre ne doivent donc s'appuyer que sur ia manière dont ce poème s'est d'abord transmis, et sur l'examen et la comparaison des diverses parties qui le composent. C'est en se fondant sur cet examen et cette comparaison que M. Twesten a cru devoir diviser le poème des Œuvres et des Jours en plusieurs petits poèmes particuliers. Je n'ai pu me procurer sa dissertation; mais en voici le résultat, donné par Schœll dans son Cours de littérature grecque ^ . M. Twesten trouve dans ce poème d'abord deux petites épopées , savoir , ia fable de Prométhée ou de Pandore (v. 43 à lOô ), et les cinq âges (v. 108 a 901); ensuite trois morceaux didactiques, savoir, 1® une exhortation à la justice et au travail ( v. 10 à 41, 203 à 326 ) , 3® un morceau sur l'agriculture et la navigation ( v. 383 à 693 ) , 3^ la doctrine des jours heureux et malheureux ( v. 765 à 808 ). Tous les autres passages ont été, d'après lui, ajoutes pour étaUir la liaison entre des parties hétérogènes, et les vers 337
1 Tome l%p. 173. J*ai change plusieurs chiffres qui m*ont paru devoir être des fautes d*impressioii.
a 384, 694 à 704, renferment deux petits poèmes particuliers. L'opinion de M. Twesten ne manque pas de fondement, et' ses divisions sont justement , je crois, celles que Ton étabUrait si Ton examinait le poème des Œuvres et des Jours avec Fintention d'y trouver plusieurs parties différentes. H ne s'est point trop laisse entraîner par son idée première , et la sagesse , la retenue de sa critique se font remarquer , surtout en ce qu'il ne sépare point les conseils sur la navigation de ceux qui regardent l'agriculture. Mais, s'il a juge nécessaire de reunir ces deux morceaux ensemble, il me semble qu'il ne Test pas moins de les joindre tous deux aux exhortations à la justice et au travail; le commencement du poème domine toutes ces parties. Le poète, en effet, dit qu'il existe deux Éris : l'une méchante et pernicieuse, qui anime les hommes les uns contre les autres, excite la guerre et les funestes débats; l'autre bonne, qui fait naître entre eux une utile émulation. II condamne la première , en attaquant Tinjustice et la violence; il approuve la seconde , en louant et recommandant le travail. Ces deux parties, exhortation à la justice, exhortation au travail, se tiennent intimement ; car, ainsi que je Fai déjà dit , c'est sur le travail que repose l'organisation de toute socîe'te'. II était donc naturel que les préceptes sur la manière de travailler suivissent les exhortations ; et si l'on détache l'une de l'autre ces deux parties , chacune devient incomplète. II n'en est pas de m âme des trois épisodes qui se suivent presque sans aucune transition : la fiction de Pandore, l'histoire des cinq âges , et la fable de l'epervier et du rossignol. J'avoue que cette accumulation peut bien inspirer quelques doutes; mais peut-être ne les motive-t-elle pas assez pour qu'on puisse , sans aucune autre raison , exclure ces épisodes du plan géneVal. Quant aux conseils généraux sur la manière de se conduire , et sur les pratiques de religion et de superstition qui se retrouvent au milieu et à la fin du poème , sans
cloute ils ont quelque chose d'un peu décousu, et leur forme de sentences détachées aura pu favoriser les interpolations. Toutefois ces deux parties ne sont point en opposition avec le reste , et je crois qu'elles ne doivent point en être séparées : fauteur du poème des Œuvres et des Jours a eu pour but d'instruire, et surtout d'instruire le peuple; il a donc du réunir toute la science de son temps comme dans un seul corps de doctrine, et les pratiques superstitieuses, les préceptes mêmes sur les jours heureux et malheureux, en sont la partie la plus populaire. Ce poème est un résumé de la science nécessaire de Pépoque , tant celle qui s'applique aux besoins du corps que celle dont le but est l'esprit ; c'est là son unité. S'il a subi quelques interpolations , ce doit être surtout dans les passages qui prêtaient a la description , tels que le passage sur l'hiver. Mais ces interpolations n'attaquent point l'unité générale qui domine toute cette œuvre.
M. Thiersch , quelque temps avant M. Twesten , avait contesté cette unité, mais d'une manière un peu difierente; il prétendait que non seulement le poème des Œuvres et des Jours était gravement interpolé, mais encore que la partie qui traite de Tagriculture était incomplète, et qu'Hésiode avait dû laisser d'autres préceptes. DéjàHeinsius, s'appujant sur quelques passages de Pline , de Manilius , et sur un vers de Virgile , avait soutenu que nous ne possédions pas toutes les œuvres d'Hésiode sur Fagriculture, et qu'il avait traité des vergers et de la culture des arbres ^ . C'est sur ces mêmes autorités que s'appuie à son tour M. Thiersch. II se peut qu'Heinsius ait eu raison en ce sens que, du temps de Virgile , de Pline et de Manilius , il a existé d'autres œuvres sur Tagriculture attribuées à Hésiode, outre celles que nous possédons : c'est ce qu'il est permis de conclure des passages
1 Introd. ch. iv. •
qu'il a cités. Mais que ces œuvres aient appartenu a Hésiode , surtout qu'elles aient fait corps avec le poème des Œuvres et des Jours, et que les conseils sur la culture des arEnres se soient rattachés aux conseils sur le labourage , c'est ce que je ne saurais croire. Ce sont les premiers besoins de la vie que les hommes, au temps d'Hésiode, veulent contenter; c'est le pain et le vin seulement que celui-ci leur enseigne à se procurer : encore ie vin est déjà quelque chose de superflu; aussi les préceptes sur la culture de la vigne sont-ils rares , épars et presque inaperçus au milieu des autres. Comment s'imaginer après cela qu'Hésiode ait composé un traité complet sur la culture des arbres? Un tel traité ferait contraste avec le reste ; ce serait le luxe des rois dans la cabane du laboureur. Le poème des Œuvres et des Jours est complet tel qu'il est ; on peut encore moins y ajouter qu'en retrancher quelque chose.