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MOYEN DE PARVENIR

Quel est le véritable anteur de cet ouvrage? Telle est la question que l’histoire littéraire n’a pas encore résolue définitivement.

Le savant Bernard de La Monnoye a fait sur ce sujet une dissertation qui parut pour la première fois à la fin du Ménagiana , et qui a été réimprimée depuis en tête de toutes les éditions du Moyen de parvenir. Dans cette dissertation, moins intéressante que d’autres de la même main, il soutient, sans te prouver d’une manière irrécusable, que Beroalde de Verville est bien réellement l’auteur du Moyen de parvenir, dans lequel, dit-il, on reconnaît d'un bout à Vautre son style et son caractère.

L’opinion de La Monnoye a été suivie par le père

Niceron et par les bibliographes qui se sont occupés, en passant, du Moyen de parvenir , trop injustement négligé, sinon dédaigné, par les commentateurs. Mais depuis, la critique moderne a révisé et cassé nombre d’anciens jugements en matière littéraire; on a essayé d’enlever à Beroalde le seul titre qui l’empêche d’être aujourd’hui complètement oublié de même que les romanciers et les alchimistes ses contemporains. Charles Nodier, dont l’avis est de si grand poids dans toutes les choses d’érudition et de goût, a regardé comme impossible que Beroalde ait composé le Moyen de parvenir , et il ne paraît pas très-éloigné de donner cet ouvrage à Henri Estienne.

« Je me contenterai, dit-il, d’un seul raisonnement qui en vaut mille. L’auteur du Moyen de parvenir est un des écrivains les plus vifs, les plus variés, les plus originaux, les plus piquants de notre vieille langue, un des hommes qui en ont le mieux connu l’esprit et les ressources , et, par-dessus tout , un conteur inimitable. Cinquante ans plus tôt, ce serait Des Périers ; cent ans plus tard , ce serait La Fontaine , ou au moins La Monnoye lui-même. Beroalde de Verville est le plus lourd, le plus diffus, le plus languissant, le plus ennuyeux des prosateurs de son époque , même dans quelques sujets heureux où son imagination paraît être à l'aise (t). »

(I) Catalogne de la bibliothèque de Jf. G. de Pixeréeourt , »tcc des notes de MM. Charles Nodier et Paul Lacroix, p. <93.

ed by GooglJ

Charles Nodier aurait, dit-on, rassemblé, dans ce langage si entraînant et si persuasif que nous lui envions, les preuves nécessaires pour démontrer que le Moyen de parvenir est l’œuvre de Henri Estienne, l’auteur du Thésaurus linguæ grœcœ et de l'Apologie pour Hérodote. Dieu me garde d’arrêter à sa naissance un de ces brillants paradoxes que Charles Nodier sait nous faire préférer à des vérités solides, qu’il n’a pas ornées des charmes de son esprit et de son style ! Mais j'ai bien de la peine à croire que le réformé Henri Estienne, qu’on nommait pourtant, vers 15S0, le Pantagruel de Genève et le prince des athéistes (1), ait attaqué la Réforme avec plus d’acharnement que la religion catholique, les ministres protestants avec plus de fureur que les moines et les prêtres papistes; j’ai peine à croire que Henri Estienne , qui, dans son Apologie pour Hérodote , écrite à l 'âge de quarante ans, avait mis de la décence même dans des récits obscènes, ait perdu toute pudeur dans sa vieillesse, au point de ramasser curieusement ce qu’il y a de plus sale et de plus licencieux dans la langue française; j’ai peine à croire que Henri Estienne ait eu si peu de respect pour la mémoire illustre et intacte de son père Robert, que d’oser le nommer et le mettre en scène au milieu des impuretés et des blasphèmes du Moyen de parvenir; j’ai peine à croire enfin que

(1) Sénehier, Histoire littéraire de Généré, t. I, p. 3G4.

Henri Estienne, mort en 1598, ait fait allusion, dans un de ses écrits, à des faits qui se sont évidemment passés dans les premières années du dix-septième siècle (1).

L’origine de ce singulier livre , intitulé le Moyen de parvenir, comme pour détourner les censures de la Sorbonne et du Parlement, est assez inconnue et assez mystérieuse pour que l’on puisse chercher à l’expliquer par des conjectures et des inductions raisonnées. Voici la supposition que je mettrai en avant, et que je me flatte d’entourer de quelques probabilités, à défaut de preuves évidentes et matérielles.

On avait attribué à Rabelais certains livres infâmes qui n’étaient pas de lui ou qui lui avaient été dérobés entre ses manuscrits, ainsi que les fragments du quatrième livre qu’on publia sans son aveu (en 1547). 11 protesta toujours contre ces publications furtives, en déclarant que le Gargantua et le Pantagruel étaient bien à lui : « Je le dis , pour ce que méchan-

(1) Voyes chap. LXXV1II , LXXXV al xciv de notre édition dn Moyen de parvenir, publiée arec l'orthographe et la ponoluation modernes, dans le bat de mettre en relie! le beau style de cet outrage et de rendre plus compréhensible un texte dont l’obscurité ne protient que de la longueur des périodes. Nous laisseront donc subsister, contrairement au système que nous atons adopté depuis, l'orthographe moderne dans les citations empruntées h notre édition, réimprimée six ou huit fois sur les clichées et répandue à un grand nombre d'exemplaires.

tement on m’en a supposé aucuns faux et infâmes (1). » Quels étaient ces livres faux et infâmes imprimés sous son nom ou colportés manuscrits à la cour de France ?

« On a mis au jour, dit Martial Roger de Limoges, dans ses Lettres latines inédites , deux livres de Luciunistées et d 'Icadistées, dont j’oserais à peine prononcer les terribles noms, car ils sont sortis de l'imagination d’un être malfaisant [ex cerebro salurnino). On assure que Rabelais en est l’auteur (g). » Ne reconnaît -on pas le Moyen de parvenir dans ces coupables jeux d'esprit ( nefanda ludicra), qui offraient sans doute un mélange de l'obscénité de Lucien et de l’athéisme d’Épicure ? Ces livres de Lucianislées et d 'Icadistées , n’étaient-ce pas des espèces d’orgies semblables aux I codes ou fêtes d’Épicure, dans lesquelles on pouvait tout faire et tout dire? N’étaient-ce pas des entretiens plus libres que les Dialogues des morts de Lucien , mais roulant comme ceux-ci sur la religion et la philosophie ? Le Moyen de parvenir n’est-il pas un véritable dialogue des morts à la manière de Lucien, une véritable orgie à la façon des I codes épicuriennes?

L’auteur ou plutôt le rédacteur du Moyen de par-

(l) Notice historique sur 1* rie et les ourrajes de Rabelais, p. 50 de l’édition des (Eur» de Rabelais, publiée par le bibliophile Jacob dans la Bibliothèque Charpentier.

(S) Ibid . , p. 51.

venir semble avouer lui-même que Rabelais n‘y est pas étranger : « Ce livre, dit-il, embrasse les mystères approuvés de toutes les sciences, pour autant qu’il est la juste, solide et naïve interprétation de la pure Cabale , de valeur non imaginaire Pour le prou-

ver, j’ai le père Rabelais le docte, qui fut le médecin de M. le cardinal Du Bellay ; et je le mets ici en avant, parce que les substances de ce présent ouvrage et enseignements de ce livre furent trouvés entre les menues besognes de la fille de l’auteur (1). »

Rabelais était mort en 1553, sans avoir publié son cinquième livre du Pantagruel, qu’il laissa inachevé et qui ne parut que neuf ans après, en 1562 : ce cinquième livre, beaucoup plus hardi que les autres, et aussi plus remarquable , ne rencontra aucune opposition ni dans la Sorbonne ni dans le Parlement ; il fut vendu et réimprimé publiquement par toute la France : on ne le censura qu’à Genève. Mais les ouvrages manuscrits de Rabelais passèrent dans différentes mains et ne furent pas mis au jour, à l’exception des Songes drolatiques , qui n’étaient que des portraits allégoriques dans le genre grotesque, et qui se rapportaient peut-être aux Lucianistées et aux Icadistées , qu’on ne possédait plus.

Je suppose qu'une copie de ces livres infâmes fut conservée dans la précieuse bibliothèque que le sa-

(l) Cbap.xil de notre édition.

vant Mathieu Beroalde , neveu et peut-être élève de Vatable, avait formée à Agen (1), où il était précepteur d'Hector Frégose, fils de César Frégose.

Mathieu Beroalde ( Dionysius ) naquit à Saint-Denis, près Paris : linguiste, historien, théologien, mathématicien , philosophe, il fut distrait de ses études par la nouvelle religion que Viret et Chandieu prêchaient alors à Agen , et il se jeta dans la Réforme, que son ami Jules-César Scaliger et les principaux habitants de la ville avaient déjà embrassée. 11 alla ensuite à Paris , en 1558, commencer l’éducation de Théodore-Agrippa d'Aubigné. Son premier élève avait été nommé évêque d’Agen ; il fit du second un huguenot incorrigible qui aurait souffert le martyre plutôt que d’abjurer le calvinisme. Arrêtés l’un et l’autre à Coutances et convaincus d’hérésie, ils s’enfuirent à Montargis, où la duchesse de Ferrare , Renée de France , les reçut avec distinction et protégea leur voyage jusqu’à Gien. Mathieu Beroalde se sépara de son élève, se rendit seul à Orléans, qui était

(1) « Il avoit , dit La Monnaye , des litres rares et exquis , lesquels furent la plupart tendus et dispersés après sa mort. Quelques-uns cependant demeurèreut à son fils , qui , dans un temps de troubles , tel que celui oit iltitoil, eut peine b les conserter. Il en regrctloit un surtoul, imprimé, dit-il, b la Chine, que Joseph Scaliger , b qui il l’aroUprété, lui retint. II en dit un mot dans sou Moyen de parvenir, chap.Lvi, intitulé Sommaire, et en parle plus au long et plus sérieusement sur la fin de son Palais des Curieux. »

au pouvoir des religionnaires, et y fut attaqué d’une maladie épidémique à laquelle il eut le bonheur d'échapper : il enseigna l'hébreu au collège de cette ville. Il se trouvait à Sancerre pendant le siège mémorable de 1573, et il en sortit plus zélé pour la religion. II professa l'histoire à Sedan, puis la philosophie à Genève, où il était ministre en 1577. On pense qu'il mourut peu de temps après, non moins estimé des savants à cause de son vaste savoir, que des réformés à cause de son dévouement au culte évangélique.

Mathieu Beroalde laissa un fils, nommé François, né à Paris le 28 avril 1558 ; il l’avait élevé dans les principes du protestantisme , auquel il était si attaché lui-même, et il n'avait pas manqué de se vouer à l'instruction de ce fils unique, tellement qu’à l’âge de vingt ans François Beroalde fut en état de publier le Théâtre des instruments mathématiques et mécaniques de Jacques Besson , avec l’interprétation des figures d’iceluy (Lyon, Vincent, 1578, in-fol., et Genève, 1594, in-fol). Le jeune François Beroalde avait, en ce temps-là, la passion des mathématiques, où il fit quelques découvertes curieuses; il apprenait l’horlogerie à Bâle, lors de la mort de son père : devenu maître de ses actions, il s'empressa de mettre à profit les connaissances qu'il avait dans les langues anciennes, et il devint précepteur du fils d'un grand seigneur. On peut présumer que cet emploi pédagogique le ramena en France et le força de rentrer dans la

religion romaine, du moins en apparence; car on voit en ses ouvrages , et surtout à chaque page du Moyen de parvenir , qu’il n'était pas plus catholique que protestant, et qu’il se piquait seulement d’être philosophe. Ce fut probablement à l’époque de son abjuration qu’il ajouta le nom de Verville à celui de Beroalde, pour n’être pas confondu avec son père, dont le souvenir resta pur et honoré dans l’Église réformée de Genève (1).

François Beroalde semble avoir essayé de toutes les sciences : il fut successivement ou à la fois grammairien, moraliste, poêle, littérateur, mathématicien, mécanicien, chimiste, alchimiste et architecte. « Le caractère de Verville est, dit le père Niceron, d’être un discoureur métaphysicien sur toutes sortes de sujets, *et d’affecter en toute occasion de paraître instruit des^&crets les plus cachés de la Nature, comme de la pierre philosophale, du mouvementperpétuel, de la quadrature du cercle, des causes et des effets de la sympathie, des phénomènes les plus singuliers de la physique, des mystères de la méde-

(i) Ces détails biographiques sont extraits des Hémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres, du père Niceron, t. XXXIV ; dn Dictionnaire de Bayle, de la Dissertation de La Monnoye, de la Biographie universelle, art. Beroalde. Le nom de Verville, qui n'était pas sur le titre du Thtdtre des inslrumens mathématiques et mécaniques, se troure sur celui de la première édition des Soupirs amoureux de F. B. de Verville, publiée en 1585.

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cine, etc.; de faire le théologien et de moraliser à perte de vue ; de vouloir passer pour habile dans l’architecture, en faisant dans la plupart de ses ouvrages des descriptions circonstanciées de palais; et, avec tout ce fatras et cet attirail d’érudition, de tâcher de paraître galant avec les dames. » Il avait sans doute, dans sa jeunesse, poursuivi avec passion la chimère du grand -œuvre, car en beaucoup d’endroits de ses écrits il se moque des souffleurs, comme un homme qui regrette d’avoir partagé leur folie et d’y avoir perdu son temps ainsi que son argent. Lorsqu’il n’était pas encore tout à fait désabusé de ses illusions hermétiques, il composa ses Recherches de la pierre philosophale et du moyen qu'il y faut tenir, si elle existe ou peut exister; avec une préface contre les souffleurs , imposteurs et sophistes , et quelques sentences contenant tout leur art. Dans ce petit traité satirique , qui fait partie des Appréhensions spirituelles , poèmes et autres œuvres philosophiques (Paris, Timothée Jouan, 1584, in— 1 2), on reconnaît déjà quelques vagues essais du Moyen de parvenir , et le titre même de ce dernier ouvrage apparaît en germe dans le titre des Recherches de la pierre philosophale et du moyen qu’il v faut tenir. En outre , ce recueil de vers et de prose se termine par des pièces libres qui ne promettaient pas moins que les obscénités du Moyen de parvenir.

Beroalde de Verville avait pour Mécène, René Crespin, seigneur du Gast, des Loges, etc., conseiller

Digitizet

du roi, à qui sont dédiées les Appréhensions spirituelles, et pour ami particulier, Nicolas Le Digne, qui répondit à ses Soupirs amoureux par un Discours satirique de ceux qui écrivent d'amour, et qui rivalisait alors avec lui dans la composition de quelques tragédies, aussi bien que dans les recherches de la pierrephilosophale. Il témoigne aussi de l’amitié et de la reconnaissance, par des dédicaces, à Marie Bâillon, dame du Gast et des Loges; à M Ue Anne de Brechanon, née Du Chesne ; à Pierre le Voirrier, imprimeur du roi es mathématiques-, à Pierre de l’Estoille, audiencier en la chancellerie de Paris; à Jérôme d’Avost de Laval , traducteur des sonnets de Pétrarque ; à Rolland Brisset, sieur du Sauvage, gentilhomme de Touraine, auteur de tragédies; à Guy de Tours, poète, etc. On voit qu'il habitait, avant 1584, un ermitage au pied du château des Loges, qu'il cite dans le Moyen de parvenir (1 ). Tout poète érotique qu'il fût, il se destinait à être homme d'Église, et il obtint enfin un canonicat dans le chapitre de Saint- Gatien de Tours. Sa réception, mentionnée sur les registres de cette cathédrale, est du vendredi 5 novembre 1593.

Le nouveau chanoine ne renonça ni à ses goûts littéraires, ni à ses travaux scientifiques : seulement,

(l) Bibliothèque françoise de Goujet, t. XIII, p. STS; t, XI, p. 191 et suIt.

dans l'année même de sa nomination, il mit au jour un livre plus analogue au caractère d'un ecclésiastique (1) : De la Sagesse , livre , premier auquel il est traité du moyen de parvenir au parfait estai de bien vivre, remédier aux afflictions , embrasser la constance et trouver l'entier contentement selon l’institution divine (Tours, Metayer, 1593, in— 1 2). Le titre de ce traité religieux et moral renferme celui du Moyen de parvenir. C’est l'unique rapport qu’on puisse établir entre ces deux ouvrages, absolument dissemblables, du même auteur.

Beroalde se mit à faire des romans, suivant une méthode de composition très-souvent employée à cette époque : ce sont des relations défaits véritables déguisés sous une forme romanesque ; ce sont des énigmes incompréhensibles, si l'on n’en a pas la clef, comme dans l'Aslrée d’Honoré d’Urfé; mais Beroalde cacha, pour ainsi dire, cette clef dans le livre même, en anagrammatisant les noms des personnes et des lieux. C’est ainsi que, dans les Aventures de Floride, Tristan l’Hermite est nommé Slratin et la ville de

(I) Il est inscrit sous le n° 3868 dans le Catalogue des livres du duc de La Yalliire, seconde partie rédigée par N y on. Nous remarquerons ici une circonstance dont nous noos sommes aperçu trop lard pour en faire usage dans les notes de notre édition du Moyen de parvenir : c'est que partout où il est parlé de le Métayer ou de notre métayer , on doit reconnaître l'imprimeur de Tours, Jamei Metayer, qui publiait les ouvrages de Beroalde.

Sancerre est dite Rancrèse (i). « Dans ses romans, il inlroduisoit, dit Charles Sorel, des seigneurs et des dames qui couroient diverses fortunes; mais leurs entretiens n’étoient pas très-subtils; ei ce qu’on doit estimer là-dedans, ce sont les sentiments d'honneur et de vertu qui sont les plus beaux du monde , avec quantité de secrets de la Nature et de l'Art, par le moyen desquels plusieurs choses extraordinaires se font, au lieu que les anciens romans rapportoient tout à la magie, faute d’invention et de doctrine (i). » Ces éloges d’un contemporain ont quelque chose d’étrange, en présence des détails licencieux et des expressions grossières qui remplissent les romans de Beroalde, où les sentiments d’honneur et de vertu ne se montrent point ailleurs que sur le titre. Voici celui d’un de ces romans, où l’on retrouve par intervalles la plume libertine du Moyen de parvenir.

i° Première partie des Aventures de Floride. En cette histoire française on peut voir les différents événements d’amour , de fortune et d’honneur, et combien sont enfin agréables les fruits de la vertu (Tours, Jamet Metayer, 1594, in-12). Cette première partie, de 497 feuillets, est suivie de 136 sonnets, intitulés :

(l) Voyez chap. LXXXVfll de notre édition; la note contient une erreur bibliographique qui >e trouve rectifiée ici.

(S) Ilibliolh. franç. do Soret , p. 177.

Amour de Minerve en faveur de la belle Dorislée. 2° Seconde partie des Aventures de Floride. En laquelle , outre la suite de l’histoire , se rencontrent divers succès des vertueux (Tours, Georges Drobet, 1594, in-12 de 206 feuill.). 3° Troisième partie des Avenlm res de Floride. En laquelle on reconnoit , par événemens, les punitions de ceux qui ont voulu contrevenir à l’honneur (Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1601, ln- 12 de 572 p.). 4* Quatrième partie des Aventures de Floride, qui est l’Infante déterminée : où se voyent plusieurs trophées de la vertu triomphante du vice (Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1601, in-12 de 382 p.). 5° Le Cabinet de Minerve , qui est le cinquième des Aventures de Floride. Auquel sont plusieurs singularités , figures , tableaux antiques, recherches saintes , remarques sérieuses, observations amoureuses , subtilitez agréables, rencontres joyeuses et quelques histoires mêlées ès avantures de la sage Fenisse , patron du Devoir (Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1601 , in-12 de 289 p.)(l). Ce dernier volume, qui est en forme de dialogue, de même que le Moyen de parvenir, se distingue des autres par un surcroît d’érudition et de libertinage.

Beroalde, qui séjournait vraisemblablement à Tours,

(I) Il y a eu des éditions antérieures, le privilège du premier volutne portant la date du 30 octobre I SOS , et celui du dernier , la date du S avril 1 506.

avait donné au public diverses poésies, lues et recherchées alors, mais aujourd’hui absolument ou- .bliés : une imitation en vers de l'Utopie de Thomas Morus (Idée de la République. Paris, 1584, in-12), poëme en sept livres; une traduction des prophéties de Jérémie ( Les Ténèbres, qui sont les Lamentations de Jérémie. Paris, Mathieu Guillemot, 1599, in— 1 2 ) ; un poëme sur les vers à soie (Serodokimasie , ou histoire des vers qui filent la soye (Tours, 1600, in-12), etc. Ce petit livret, où il na rien oublié de ce qui est utile à l’avancement de l’art de la soie et à ia génération et nourriture des vers à soie, fut l'origine d’une querelle littéraire qui occupa la ville de Tours et qui mit en évidence l’esprit caustique de Beroalde. Un habitant de cette ville critiqua la Serodokimasie ; Beroalde répondit aussitôt par des épigrammes ; ces épigrammes appelèrent de part et d'autre, dans la lice, de nouveaux champions, et une petite guerre satirique éclata en quatrains, qui furent recueillis dans les Muses incognues ou la Seille aux bourriers , plaine de désirs et imaginacions d’amour, petit volume in-12, imprimé à Rouen, chez Jean Petit, en 1604, sans nom d’auteur, et attribué avec raison à Beroalde. Les poésies de ce recueil sont presque toutes obscènes et bien dignes de servir de préface au Moyen de parvenir (1).

(I) Bibliothèque (rentoile de Conjet, I. XV, p. 27.

Avant de mettre au jour ce dernier ouvrage, Beroalde corrigea une ancienne traduction de VHypnerotomachia, faite par Jacques Gohory et réimprimée plusieurs fois dans le cours du XVI* siècle; il y ajouta une préface de sa façon, et fit paraître le singulier ouvrage de F. Columna, sous le titre de Tableau des riches inventions, couvert du voile des feintes amoureuses qui sont représentées dans le Songe de Poliphile, et subtilement exposées (Paris, Guillemot, 1600, gr. in-4°). Sa longue histoire de Floride avait eu assez de succès pour l’encourager à continuer ses écrits historico-romanesques ; il donna encore trois romans, qui n’eurent pas moins de vogue que le premier, quoique réduits à des proportions plus exiguës : 1° Les Amours d’Æsionne, où se voyenl les hasards des armes, les jalousies , désespoirs , espérances , ckangemens et passions, que les succès balancent par la vertu (Paris, Guillemot, 1597, in-12 de 475 p.). U faisait, bon gré, mal gré, entrer la vertu dans tous les titres de ses romans , et plus tard il la mit également en tête du Moyen de parvenir, sans se soucier qu’elle • parût te moins du monde dans le corps du livre, fttait-ce pour en imposer au lecteur, ou bien pour détourner la censure des docteurs de Sorbonne? 2° La Pucelle d'Orléans , restituée par l’industrie de Beroalde, sieur de Verville , traité dans lequel , sous le sujet de cette magnanime Pucelle, est représentée une fille vaillante, chaste, sçavante et belle (Tours, Séb. Molin, 1599 , in-12). Le privilège de cette histoire, ou

plutôt de ce roman, est daté de 1596. 3° Histoire véritable , ou le Voyage des Princes fortunes, œuvre sle'ganographique, recueillie par Beroalde (Paris, Guérin dit La Tour, 1610, in-8° de 793 p. ). Ce roman, où Ton remarque l’épisode du roi Eufransis et de son favori Spanios , au milieu des allégories de la science chimique, passe pour le chef-d’œuvre du genre ennuyeux, même auprès des amateurs , qui le recherchent comme une rareté et qui l’achètent à haut prix.

C'est à peu près vers la même époque (1610) que le Moyen de parvenir (I) vit le jour, et l’on a tout lieu de supposer que les éditions se multiplièrent secrètement en France, sans l’aveu de l'auteur et sans la sauvegarde d’un privilège du roi : on en connaît quatre ou

(I) Le Catalogne de la bibliothèque Falconncl cite une édition de Paris, sous la date de 1610, in- H, que la Bibliothèque du Roi possédait sans doute , puisque ce Yolume ne fut pas réservé parmi les livres dont cette Bibliothèque s'est enrichie en vertu du legs de Falconnet ; aujourd'hui cette édition ne s’j trouve plus. On doit regretter davantage une autro édition sans date , peut-être antérieure , avec une table manuscrite, qui faisait partie des livres réservés (sous le n“ I SS34 ) et qui, par une erreur inexplicable , n'est jamais entrée b la Bibliothèque du Roi. • 11 est h regretter, dit M. Brunet dans scs Nouvelles Recherches bibliographiques , que La Monnoye , 4 qui l’on doit une bonue notice sur le recueil de Beroalde , ne se soit pas occupé d'en examiner les premières éditions, qui se trouvaient plus facilement de son temps quemaintenanl. > Les anciennes éditions sont tellement rares , qu'on n’en trouve plus une seule dans les bibliothèques publiques de Paris , sinon sur les catalogues.

cinq qui ont été imprimées clandestinement à Tours, ou à Rouen, ou à Lyon, dans les vingt premières années du XVII e siècle. On ne voit nulle part que la censure théologique se soit exercée contre ce livre impie et obscène : on pourrait affirmer que le Parlement de Paris n’en a pas arrêté la vente ni poursuivi le libraire, soit oubli, soit indifférence. Il est vrai que Beroalde avait, selon son habitude, fait figurer la vertu sur le frontispice de son scandaleux ouvrage, qui est intitulé ainsi dans l 'édition que le père Niceron regarde comme la première et croit sortie des presses de Hollande :

Le Moyen de parvenir, œuvre contenant la raison de tout ce qui a été, est et sera. Avec démonstrations certaines et nécessaires, selon la rencontre des effets de vertu ; et adviendra que ceux qui auront nez à porter lunettes s'en serviront, ainsi qu'il est écrit au Dictionnaire à dormir en toutes langues. S. recensait sapiens ab A ad Z. Imprimé cette année. In-24 (sans nom de lieu et sans date) de 439 p. Les autres éditions anciennes, sans nom de lieu et sans date, citées par le père Niceron, sont les suivantes : in-24 de 617 p., avec cette épigraphe : Nunc ipsa vocal res; hoc iter est. Æneid., IX, 320; in-12 de 617 p., d’un caractère plus gros que l’édition précédente; in-12 de 672 p.; in-12 de 691 p., édition fort laide. Un bibliographe allemand cite comme la plus ancienne une édition in-12 de 623 p.

On prétend que , le Voyage des Princes fortunés

n’ayant point eu de débit, Beroalde, pour dédommager son libraire (Guérin, dit La Tour) , improvisa le Moyen de parvenir et lui en fit présent. On avait dit la môme chose du Gargantua ( 1), et il est peu présumable que Beroalde ait poussé jusque-là l'imitation de Rabelais.

Mais l’esprit et le style de certaines parties du Moyen de parvenir ne nous laissent aucun doute sur son origine rabelaisienne. Beroalde trouva sans doute dans la bibliothèque de son père un manuscrit de l’auteur du Pantagruel, un de ces livres de Lucianistées et d Icadistces, qui avaient circulé à la cour de François I er , du vivant de Rabelais : il le refondit, en rajeunissant le langage et en appliquant à ce recueil de propos de table son système de déguiser les noms de ses contemporains sous le voile de l’anagramme ou de l’allusion; il crut par là s’approprier tout à fait l’ouvrage d’autrui, et il intercala, comme pour y mettre son cachet , une foule de digressions hermétiques, théoiogiques, scientifiques, etc.; quelquefois il opéra des retranchements , et ne sut pas remplir ces lacunes qui accusent la maladresse du plagiaire. 11 ajouta beaucoup de choses plaisantes tirées de son propre fonds, mais il en déroba un plus grand nombre à l’ Apologie pour Hérodote d’Henri

(l) Voyez U notice de mon édition de Rabelais, déjà citée plus haut.

Estienne et aux facéties ordurières qui sortaient alors en profusion des tréteaux du Pont-Neuf et de la place Dauphine.

Le Moyen de parvenir eut certainement autant de lecteurs que les Chansons de Tabarin et les Paradoxes de Bruscambille. Beroalde, qui ne s’était pas nommé sur le titre de cette audacieuse satire , ne cacha pas longtemps qu’il en était l’auteur, et même il le proclama , en usant des restrictions que lui commandait la nature même de l’ouvrage : il repoussa la responsabilité de tout ce qui, dans cet ouvrage, offensait la morale et la religion. Rabelais avait ainsi nié toute participation à l’impression du Gargantua et du Pantagruel , qu’il déclarait corrompus et pervertis en plusieurs endroits, sans toutefois en faire une édition expurgata qu’il promettait toujours et qu’il ne donna jamais; car il n’avait garde de mutiler lui-même son œuvre. Beroalde voulut exploiter la mine du Moyen de parvenir; mais ilne réussit pas avec le nouveau recueil de mélanges scientifiques et facétieux qu’il publia en 1612, à Paris, chez la veuve de Mathieu Guillemot : Le Palais des Curieux, auquel sont assemblées plusieurs diversités pour le plaisir des doctes et le bien de ceux qui désirent sçavoir, in-12 de 584 p.; il annonça seulement dans ce recueil (p. 461) , qu’il était l’auteur du Moyen de parvenir, que ses contemporains lui contestaient peut-être comme bien supérieur à ses poèmes et à ses romans.

« Cependant je vous avise que, comme ici je donne des atteintes à plusieurs fautes, j’ai fait un œuvre, lequel est une satire universelle où je reprends les vices de chacun. Je pensois vous le faire voir sous un titre qui est tel : Le Moyen de ‘parvenir; mais on me l’a volé; si que, pour en avoir le plaisir, vous attendrez encore. Je l’ai mis'en tel état, que je l’avouerai mien; au lieu que l’exemplaire dont on m’a fait tort est insolent et que je dénierois être de moi, aussi qu'il n’est pas de mon écriture; et avec cela il n’est pas de mérite pour être lu, à cause des convices qu’on m’a rapporté qui y sont, pour ce qu’il y a des contes désagréables, ce qui n’est pas au mien , où je ne taxe ni moine ni prêtre, ni ministre ni nonnain, et n’y a point de contes qu’on tire à telle conséquence; mais rencontres joyeuses, et touches tendantes à réformation. »

Le Palais des Curieux , divisé en quatre-vingts objects ou chapitres, dans chacun desquels Beroalde traite un sujet singulier ou plaisant, assaisonné de petits contes et de moralités, a été fait certainement pour servir de suite au Moyen de parvenir ; mais plus il y a de rapports entre la forme et l’agencement de ces deux ouvrages, plus la matière et l’exécution paraissent différentes. Dans le Moyen de parvenir, on reconnaît souvent la même fantaisie que dans le Palais des Curieux; mais on sent, dans ce dernier recueil, que Beroalde est livré à lui-même, et qu’il n'a plus à sa disposition les rognures ou le canevas

d’un ouvrage de Rabelais (I). On savait dès lors que le Moyen de parvenir était revendiqué par Beroalde de Verville, qui n’avait pourtant pas fait preuve d’une pareille verve comique dans vingt volumes publiés sous son nom. Trois de ses contemporains lui ont donné cette qualité d’auteur : Agrippa d’Aubigné, qui était lié d’enfance avec lui et qui le nomme dans la Confession de Sancy , liv. I, ch. vm, en citant un passage du Moyen de parvenir; Naudé, qui parle des Douffonneries de Verville dans son Dialogue de Mascurat et de Saint-Ange, p. 579, et La Mothe Le Vayer, qui dit dans la préface de ses Doutes de la philosophie sceptique : a Les chapitres du Moyen de parvenir sont tout à fait exorbitants, Verville s’étant plu à les rendre tels , pour couvrir des saletés honteuses et condamnables. »

On rapporte la mort de Reroalde à l’année de la publication de son Palais des Curieux , 1612. Son caractère fier et arrogant se montre dans une particularité de sa vie, qu’il raconte au chapitre mi de ce livre. Un gentilhomme du Poitou se targuait de sa richesse, pour lui faire sentir sa pauvreté Sachez, monsieur, lui dit Beroalde, que j'ai assez de monnoie pour vous payer dix fois votre valeur et vous donner ensuite pour rien à qui voudra. » Et là-dessus, de

(l) Voyez une bonne notice sur le Palais des Curieux, dans le 1. 11 de l’Analeclabiblionia marquis du Roure.

mettre l’épée à la main. Le gentilhomme se reprocha d'avoir offensé Beroalde , et lui demanda son amitié au lieu d’accepter son défi. Cette aventure, où Beroalde porte l’épée, est antérieure probablement à sa réception canonicale dans le chapitre de Saint-Gatien de Tours.

Après la mort de Beroalde , le Moyen de parvenir fut réimprimé à l’infini , lu et apprécié par 4es personnages les plus graves, copié et cité par les écrivains les plus estimés : Charles Sorel ne l’oublia pas dans sa Bibliothèque françoisci et l’examina amplement dans les remarques du dernier livre de son Berger extravagant; Boisrobert le pilla dans ses Contes aux heures perdues , publiés sous le nom de son frère, le sieur d’Ouville; Antoine Oudin lui emprunta la meilleure partie des proverbes qui composent ses Curiosités françaises ; Furetière le désigne parmi les autorités de son Dictionnaire, etc. Le savant Saumaise lui -même ne dédaignait pas de s’égayer à l’aide de ce répertoire de joyeuseté et de satire inimitable ; témoin cette anecdote que La Monnoye tenait d’un ami de Saumaise :

« Dans le temps que Saumaise étoit malade à la cour de Suède, la reine Christine, qui l’y avoit fait venir, l’étant allée voir, le trouva au lit, tenant un livre que par respect il ferma au moment qu’il la vit entrer. Elle lui demanda ce que c’étoit. 11 lui avoua que c’étoient des contes un peu libres, que, dans l’intervalle de sa maladie, il lisoit pour se réjouir.

<( Ha ! ha! dit la reine, voyons ce que c’est, mon- « trez-m’en les bons endroits. » Saumaise lui en ayant montré un des meilleurs , elle le lut d’abord tout bas en souriant; après quoi, pour se donner plus de plaisir, s'adressant à la belle Sparre, sa favorite, qui entendoit le françois : « Viens, Sparre, s’écria-t-elle; « viens voir un beau livre de dévotion, intitulé Le a Moyen de parvenir. Tiens , lis-moi cette page tout a haut. » La belle demoiselle n’eut pas lu trois lignes, qu’arrêlée par les gros mots, elle se tut en rougissant; mais la reine, qui se tenoit les côtés de rire, lui ayant ordonné de continuer, il n’y eut pudeur qui tînt; il fâllut que la pauvre fille lût tout. »

L’idée générale du Moyen de parvenir est assez bien rendue dans ces lignes de La Monnoye ; « L’auteur y suppose une espèce de festin général, où, sans conséquence pour les rangs, il introduit des gens de toute condition et de tout siècle , savants la plupart, qui, n’étant ià que pour se divertir, causent de tout en liberté, et, par des liaisons imperceptibles, passant d’une matière à une autre , font des contes à perte de vue... Cet ouvrage est une représentation naïve des conversations ordinaires : que trois ou quatre personnes s'entretiennent familièrement, elles parleront insensiblement de mille choses différentes, sans s'apercevoir de la différence des sujets. » Mais La Monnoye n’a pas soupçonné que Beroalde n’avait admis au sympose du Moyen de parvenir, que des philosophes qui s'étaient distingués dans l’étude des

sciences métaphysiques, physiques ou morales, et qui pouvaient être à divers titres les convives de la Sophie ou de la Sagesse; il n’a pas deviné davantage que Beroalde avait caché ses contemporains, et sans doute ses amis, sous les noms des hommes illustres anciens avec lesquels ils ofTraient quelque analogie de travaux, de caractères ou d’idées.

« Et encore, messieurs, un mot en passant (dit-il chap. xlvi) . Là, croyez vous, dites, que toutes ces bonnes gens fussent ici, et que ceux du temps avenir y étoient? Nous avons celé les noms de quelques-uns, de peur qu’ils fussent reconnus et que plusieurs allassent au-devant, quand ils viendroient, pour leur ôter leur argent, comme font les gentilshommes en temps de paix. »

En effet, on a de solides raisons de croire qu’il appelle Xénocrales, Antoine Possevin ; Perse , Etienne Clavier; Pétrarque, Jérôme d’Avost de Laval ; Sauvage , Rolland Brisset; JVtc.-JVan., Nicolas de Nancel ; Hermès Trismégiste, Antoine Le Clerc de la Forêt, etc. (1). 11 nous avertit lui-même de ces déguisements de personnes , que la prudence rendait nécessaires, et dont

( I ) Voyei >ur ces personnages les noies biographiques de noire édition, chap LXXXVIII, xlii , XXXIV, C, XCH et XXVIII. Nous eussions découvert avec certitude on bien plus grand nombre de pseudonymes, si nous les avions cherchés dans les ouvrages mêmes de Beroalde : il était trop tard quand nous nous eu sommes avisés.

quelques-uns, qui nous échappent, ne devaient être reconnaissables que dans la ville de Tours :

«Or, entendez, belles petites mignonnes âmes qui venez ici sucer les rainceaux du rameau d'or pour savourer la science, que nous sommes, nous qui parlons, de ce temps; nous y sommes, en tenons et y vivons...; et parce que nous sommes gens qualifiés, notre assemblée a été reparée de menus-suffrages de la magnifique mélodie de l'antiquaille et nouveauté...; et, de fait, la gloire de l'antiquité, remembrance des gestes et parure de l'enfance et autres âges du temps, n’a fait que feuille à notre congrégation, y apportant une gelée de sagesse qui, resplendissant partout, nous a fait triomphamment agir. » (Chap. iv.)

Quant au but, à la conclusion du Moyen de parvenir , il n’y en a pas assurément, et ce serait peine inutile que de chercher le mot de cette énigme. Beroalde, dans les passages suivants, rattache à peine son titre à son sujet, et fait semblant de l’expliquer de différentes manières , qui ne sont là que pour dérouter le lecteur. 11 analyse son ouvrage en ces termes, qui sont bien dans le style ordinaire de Rabelais:

« Que fit-on là? On parla, on mangea, on but, on fit st , on se tut, on fil du bruit , on molesta, on rencontra, on rit, on bâilla, on entendit, on disputa, on cracha, on moucha, on s’étonna, on s’ébahit, on admira, on gaussa, on rapporta, on entendit, on brouilla,

on s’éclaircit, on débattit, on s’accorda, on trinqua l’un à l’autre, on fit carrous, on remarqua, on trémoussa, on s’accorda, on cria tout bas, on se tut tout haut, on se moqua, on murmura, on s’avisa, on se reprit, on se contenta, on passa le temps, on douta, on redouta, on s'assagit, on devint, on parvint.

«Qu’en advint-il? lien advint ce docte monument, ce précieux mémorial, ce joyeux répertoire de perfection, cet antidote contre tout malheur, cette affiloire de bonnes grâces, ce Moyen de parvenir, unique bréviaire de résolutions universelles et particulières... » (Chap. xi.)

Plus loin, il fait une allusion évidente au roman de Rabelais , que le cardinal Du Bellay avait appelé le Livre par excellence, et il a l’air d’employer les propres expressions avec lesquelles Rabelais pouvait lui-même désigner son ouvrage :

« Il nous suffit de vous raconter, et à vous de croire, que tout est fort bien caché sous ces énigmes, ainsi que le trouveront les enfants de la science, les fils des sages et heureux, prédestinés à trouver la lanterne de discrétion et la lampe de béatitude; et, afin d’avoir le crédit de se chauffer au beau feu d’intelligence, vous qui avez envie de parvenir, que nous vous faisions part de ce fin recueil de mystères authentiques, vous proposant devant les yeux les symboles de chacun, comme ils ont été proférés... Ce volume, de tous temps, a été et sera, à cause de son excellence, pour son mérite, et à jamais, par ceux qui

ont de l’entendement, en grosse lettre dit et nommé le livre. » (Chapitre xn.)

Ailleurs, il met dans la bouche de Biaise de Vigenère cette piquante définition du Moyen de parvenir :

« Je vous dirai que le principal mot du guet du Moyen de parvenir est d’avoir de l’argent : aux moines, pour se soûler et besogner leur soûl, d'autant que c’est leur part; aux gentilshommes, pour paroître; aux ambitieux, pour se faire mistigorifier comme petits démons sur le plat d'une pelle; et aux autres, pour avoir du contentement en vérité et non en songe. » (Chap. cv.)

Le génie de Rabelais éclate à chaque instant dans ce Livre, auquel il ne manque que son nom; mais, dans un endroit de l’introduction, Beroalde semble faire l'aveu de son plagiat, en déclarant qu'il n'est que le rédacteur, le continuateur, le commentateur, l’éditeur du Moyen de parvenir : il craignait sans doute que des copies de l’ouvrage qu’il accaparait n 'existassent en d 'autres mains, et que l’on ne lui arrachât, à lui pauvre geai, les plumes de paon qu’il avait volées.

« Les mélanges, que vous trouverez, sont survenus, à cause de l’antiquité de ce volume, et des annotations, apostilles et interprétations qui y étoient mises; et le gentilhomme qui les transcrivit, pour votre avancement en toute sagesse, a tout écrit d’une suite, mêlant, sans distinction, glose et texte : ainsi que, quand vous êtes à table, vous qui ne jeûnez pas,

vous mangez des viandes prises de çà et de là selon l’occurrence...

« Je vous assure que ce livre étoit simple et net, beau comme le jour, ainsi qu’il est encore, bien qu’il soit pêlemêlé de notes et considérations...

« Le personnage qui vous produit en tout honneur ces saints mémoires de perfection , a pensé que le texte ne valoit pas mieux que le commentaire ; parquoi il les a fait aller ensemble. » (Chap. x.)

Le plagiat de Beroalde de Verville n’a pu être prouvé par la découverte d’un manuscrit authentique de Rabelais; mais ce qui suffit pour le démontrer aux plus incrédules, c’est l’œuvre; c’est l'esprit, la gaieté, la hardiesse , l’originalité de cette satire , qu’on prendrait volontiers pour un fragment du Pantagruel.

Les éditions du Moyen de parvenir , qui sont nombreuses, outre celles sans date, que nous avons décrites plus haut d’après Niceron, appartiennent presque toutes à la fin du XVII e siècle et au commencement du XVIII e . Les suivantes se font remarquer par leurs titres bizarres :

Le Salmigondis , ou le Manège du genre humain. Liège, Louis Refort, 1698, in 12 de 347 p.

Le Coupecu de la Mélancolie, ou Vénus en belle humeur. Parme, Jacques Le Gaillard, 1698, in-12 de 347 p. C’est la même que la précédente, dont le titre seul a été changé.

Le Moyen de parvenir , nouvelle édition, corrigée de

diverses fautes qui n'y étoienl point, et augmentée de plusieurs autres. Chinon , de l’imprimerie de François Rabelais, rue du Grand Bracquemart, à la Pierre philosophale, l’année pantagrueline, in-12, 2 vol. ensemble de 544 p. Cette édition, qui est précédée de la dissertation de La Monnoye, fut réimprimée avec le même titre, in-12, 2 vol. ensemble de 542 p.

Les éditions les plus communes, et aussi les moins fautives, sont celles qui suivent, et portent une date : • Le Moyen de parvenir, contenant la raison de tout ce qui a été, est et sera. Dernière édition, exactement corrigée et augmentée d’une table des matières (publiée par Lenglet-Dufresnoy, avec un abrégé de la dissertation de La Monnoye). Nulle part, 100070032 (1732), in-16, 2 vol. de 239 p. et de 260 p. La même édition a été réimprimée en 1738, 1739, 1754 et

Le Moyen de parvenir, nouvelle édition (publiée par Ch.-Jos. Panckoucke, avec les imitations des contes en vers latins et français). A"* (Paris), 100070057 (1757), 2 vol. in-12 ; charmante édition, imprimée en caractères elzéviriens.

Il y a enfin une mauvaise édition du Moyen de parvenir, en 3 vol. in-18, mal imprimés et sans gravures, dans la collection de Cazin.

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