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A LA SUITE DE LA PLEIADE

C’esl dans le recueil môme des poésies de Marc- Claude de Bultet qu’il faut aller chercher quelques renseignements assez vagues et fort incomplets sur sa vie et sur ses ouvrages, car il a été presque oublié, sinon dédaigné, par les écrivains français contemporains, qui, tout en luidécernantdes éloges peutêtre exagérés à l’époque où il se lit connaître comme poète à la cour de France, ne se sont plus occupés de lui quand il fut retourné en Savoie , où il avait ourlant conservé une grande réputation littéraire.

La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque françoise, a toutefois consacré un article à ce gentilhomme savoisien , « très-excellent poète et bien aimé de Son Altesse, soit pour les mathématiques ou autres disciplines, esquelles il est fort versé. » Mais, après avoir

cité quelques-uns de ses écrits imprimés ou inédits, il s’excuse de n’avoir pas connaissance de ses autres ouvrages latins ou français, « pour n’avoir jamais eu ce bien de le voir et de le connoître ». Du Verdier, dans sa Bibliothèque françoise, mentionne également le recueil des poésies de Marc-Claude de Buttet et en donne plusieurs extraits assez bien choisis , sans y ajouter aucun détail sur l’auteur, qui vivait encore retiré à Chambéry, sa ville natale.

Marc-Claude de Buttet était né vers 1 52 1 ( 1 ), d’une famille noble qui possédait des terres aux environs de Chambéry et qui avait contracté des alliances avec les principales maisons de la Savoie. 11 nous fait connaître dans ses vers son cousin Louis de Buttet, qui devait être plus ûgé que lui et qui paraît l’avoir précédé à la cour de France; il adresse aussi Une de ses odes et un de ses sonnets à son cousin Jean de Piochet, qu’il appelle mon autre moi et qui avait comme lui la passion des lettres (2). Sa vocation naturelle et ses études le portaient aussi vers les choses

( I ) On pcul Hier celle date approximative, d'après deux passages de I ’Amallhée , où il dit qu'i! commença d'aimer à l'àge de dix-neuf aus et que son amour poétique dura sept années. Or, I ’&malthée parut pour la première fois en 1860. (Voyei l’édition de Lyon, 1B7S, p. 50 et 29.)

(3) Nous aTons trouvé nue pièce de vers de Jean de Plocbeteu tête d’un volume rare intitulé : tes Triomphes du baptime de Charles- Emmanuel, prince de Piimont, avec annotations par P. de May ( Paris, Richard , !5G7 , in-8°).

94 EISSERTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES.

littéraires, et nous devons croire qu’il s'était de bonne heure appliqué aux travaux de l'esprit. Cependant, comme il était le troisième enfant de son père (1) et qu’il ne devait pas compter sur l’héritage de ses parents, il se tourna d’abord vers la carrière des armes.

11 est permis de supposer que son éducation classique s’étaite faite à l’université de Turin, et qu’il avait eu pour condisciples plusieurs de ses compatriotes qui restèrent ses amis. Tels furent Claude de Lambert et Gaspard de Lambert, originaires de Chambéry, et neveux de Jean-François de Lambert, évêque de Nice. 11 se lia particulièrement avec Claude de Lambert, qui partageait ses goûts poétiques et qu’il appelait, ainsi que Jean de Piochet, mon autre moi. Dans un sonnet qu’il lui adresse, un vers touchant exprime son amitié fraternelle pour ce camarade d’enfance , qu’il eut le chagrin de voir mourir avant lui (2) :

O toi de moi la fidèle moitié.

Ils étaient poètes ensemble , ensemble ils avaient été amoureux. Claude de Lambert fut l’heureux

(t) L ’Amallhée, édition de ISIS, p. 50.

Quand en pleurant au monde je Tus né, Trois fois Junon avoit ouy ma mère.

(2) (Eu ires poétiques , fol. 82.

amant de Marguerite (1), tandis que Marc-Claude de Buttet soupirait en vain pour Amalthée. Nous ne savons ce qu’il faut croire de cet horoscope que le père de ce dernier aurait fait dresser par un astrophile , le jour de la naissance de son fils (2) :

Le Soleil bon lui donra l'accointance Des grans seigneurs, Mercure la science,

Et mesme en biens j’y Yois un heureux cours.

Mais je crains fort, ains que l’age il entame,

Qu'une beauté (en lui captivant l’ame)

Ayant son temps p 'abrégé ses beaux jours.

Malgré l’horoscope, Marc-Claude de Buttet aima pendant sept ans une belle dame, qu’il a célébrée sous le nom d' Amalthée, et n’en mourut pas. II avait dix-neuf ans quand il devint épris de cette beauté farouche :

Dix et neuf ans j’avois heureusement ,

Gardant tousjours mon innocence enticre,

Et le poil d'or de ma barbe première Sur mon menton se montroit seulement,

Alors qu’Amour trop cauteleusement ,

En me flattant d'une douce maniéré.

Me fit son serf , mesme avec la priere Me promettoit un brave traitement.

Notre poète, qui eut beaucoup à se plaindre de la

(I) L ’Amallkée, édition de 1673, p. 30.

(*) nu., p. do.

96 Dissent atioxs bibliographiques.

rigueur de son Amalthée et qui s'en plaignit dans de nombreux sonnets, a poussé la discrétion jusqu 'à nous laisser ignorer le véritable nom de cette dame : car nous avons lieu de supposer que ce n’était pas une maîtresse en l’air, comme celles que les poètes se créent souvent pour avoir un éternel sujet d’élégie au service de leur imaginative amoureuse. Cette dame existait réellement, puisqu'elle avait sur les bords du Rhône un petit château que Marc-Claude de Buttet préférait au château royal de Blois, quand elle y faisait sa demeure (1) :

... Un renommé chasteau,

Petit , mais fort , et tout embrassé d’eau ,

Dans mon esprit a si bien pris sa place ,

Pour le bel mil qui aime s’y tenir,

Qu’il ne sçauroit (quoique je lasse et fasse)

A tout jamais laisser mon souvenir.

O Rhône heureux, maintenant je te voy ..

Lh où tu sçais, je te prl’, portc-moy

Ces longs soupirs , celle plainte angoisseuse ,

El en passant par celle heureuse terre

Où la Dame est, qui tant m’a fait la guerre...

Cette dame était certainement une grande dame; elle allait à la cour, elle y passait des mois et des années; c’est ainsi qu’elle fut absente deux ans (2) ,

(1) Ibid., p. 89 et 136.

(i) Ibid., p. 104.

pendant lesquels son poète ne fit que l’aimer davantage :

Deux ans passoient, que languissoit ma vie ,

Privé de toi, quand par flamme sortie Mon Iront t ouvrit le brasier de mon cueur j Tu sceus alors, par rougeur si cstrange,

Qu avec le temps mon amour ne se change ,

Dont t’accusas peut estre de rigueur.

Nous conjecturons (car des inductions appuyées sur des vers plus ou moins vagues ne sont que des conjectures) que Marc-Claude de Buttet, avant de rejoindre à la cour de France l’objet de son amour, demeura quelque temps dans la maison du seigneur Jean Truchon, premier président de Grenoble, qui 1 avait pris en affection et qui l’encourageait à se livrer à la poésie. Dans une ode adressée à ce docte et respectable magistrat, le poète s’écrie avec un noble sentiment de reconnaissance :

toi doncq , Amour, et vous aussi , Armes :

Je sonne Truchon , patron de mes carmes ,

El qui aux Muscs sur tous m'aficourage En ce jeune âge (l).

Il alla certainement à Lyon, et il y était en 15oi , puisqu’il y fit imprimer cette année-là un factum intitulé : Apologia pro Sabaudia contra Bartholomœum

(t) Œuvres poétiques , fol. C2j v n .

Anneau [Lugduni, apud Angelinum Benoist , 1554, in-4), qui est indiqué par les bibliographes, mais que nous ne sommes pas parvenu à découvrir. Nous présumons que ce factum était une réponse à la Lettre du Roy très chreslien aux souverains Estats du Saint Empire , traduite du latin par Barthélemy Anneau (Lyon, Philibert Rollet, 1553, in-8).Dès celte époque, c’està-dire à peine âgé de vingt ans, Buttet s’adonnait avec amour aux lettres et aux sciences. Cependant, faute d’appui et d'encouragement, il hésitait encore sur la route qu’il devait suivre : « Voyant, dit-il dans la post-face de ses Œuvres poétiques, le vent mal favorable à mon navire, j’estois tout prêt de retourner en arrière et de prendre les armes pour le livre, sacrifiant tous les présents que les Muses ra’avoient faits à Vulcan. »

Il devait avoir environ vingt et un ans lorsqu’il vint à Paris et qu’il retrouva son Amalthée au Louvre, à la cour de Henri II. Ce fut peut-être à Chartres, où le roi était allé avec sa cour, que Marc-Claude de Buttet revit pour la première fois, toute resplendissante d’or et de fourrures, la belle insensible pour laquelle il soupirait depuis deux ans (1). Quoi qu’il

(i) Dans un sonnet (Voyei l 'Amalthée, édition de 1575, p. 95), elle lui rappelle ce souvenir :

Te souvient-il , quand le Roi fut fit Chartres,

Que tu me vis si belle en or et martres?

De toi , dis-tu, mon cucur estoit à poinct.

en soit, voici le gracieux portrait qu’il a fait lui-même de cette belle, qui méritait bien, ce nous semble, d’être peinte par François Clouet, dit Janet, le peintre ordinaire du roi (1) :

De quel rosier et de quelles épines Cueillit Amour les roses de ton teint ?

De quel bel or, qui pur tout autre éteint ,

Rcdora-il scs blondelettes trines?

De quel blanc lis sont ces deux mains divines,

Qui ont mon cueur b leur souhait étreint,

Et d'adorer m'ont doucement coutraint Ce vif coral et ces pcrleltes fines?

Mais de quel lieu prit-il encor ce reste ,

Ce doux parler, ce doux chanter céleste ,

Par qui son trait des plus fiers est vainqueur ?

Ces grands beautés ne sont peint do la terro ,

Ni ces beaux yeux , seuls ma paix et ma guerre :

Tels biens du ciel me cheurent dans le cueur.

Marc-Claude de Bultet ne se contenta pas d’esquisser lui-même envers le portrait de sa maîtresse, il pria le peintre Janet de consacrer son pinceau ü cet adorable modèle, en lui conseillant de ne pas trop le regarder, de peur d’en devenir épris :

D'orc en avant, tu seras notre Apello,

Docte Janet, qui d'un pinceau savant ' En tes tableaux as jh mis en avant

Les hauts portraits que la Grece nous cèle.

(<} \.'Amallhie , édition de I575,p. 20.

Or, s! la veux qne ta gloire immortelle Arec les ans ne s'en aille coulant,

Peins , je te pri', le visage excellent De la beauté , sus toutes beautés belle.

Peins-la , sans plus K mon dam retarder :

Nais garde-toi de trop la regarder...

Ah ! trop ingrat le seroit ton ouvrage !

Car, en voyant un doux regard si beau , Tu serois fait Pygmalion nouveau.

Mourant en vain d'une si belle image (l).

Cette mystérieuse Amalthée devait être digne d’un tel peintre, carie poète revient sur cette beauté merveilleuse que nous voudrions pouvoir reconnaître parmi les tableaux de Janet qui nous restent.

Tu as ce crin h Phebus dcrobbé ,

Et ce beau teint aux joues de l'Aurore , f.t h Venus sa belle bouche encore ,

Et h son fils cet archelet courbé.

Ton œil divin des astres est tombé Lk où Diane et se mire et s'honore... (l)

Il est certain que Janet exécuta ce portrait, que lui demandait avec tant d’instances l’amoureux poète, qui le remercia ensuite avec transport :

(!) Œuvres poétiques , fol. 83.

(8) Ibii., fol. 81 v».

O dieu Janet, que tu m'e9 admirable ,

Et grand témoin du haut povoir de Dieu,

D'avoir compris, eu un ai peu de lieu ,

Ce dont le monde encorcs n’est capable !

Puisqu'il mes maux seul tu es secourable ,

Pour toi je sacre b la mémoire un vœu,

Qui ne craindra ni le fer ni le feu ,

Ni du temps prompt la course perdurable.

Hais qui t’a fait en ton art si cstrauge?

Ni Raphaël ni le grand Miquel Lange Saurait tracer si beau divin visage.

Car tu fais voir en ce peu de peinture Tout le povoir du Ciel et de Nature,

Et de mes ans la perte et le dommage (<).

Marc-Claude de Bultet se plaignit amèrement de la cruauté de sa dame, qui n’était pourtant pas insensible à ses vers (2) et qui lui laissait prendre parfois quelques privautés assez significatives , sans arriver pourtant à la dernière preuve d’amour. Le poète nous raconte naïvement un tête-à-tête où il eut à subir le supplice de Tantale (3) :

Souvent lassé de deuil et de plaisir,

Sur son giron couché d’un doux malaise ,

Je lui requier, las ! qu'un peu elle apaise Le mal qui vient par elle me saisir.

(1) Ibid., fol. 84 v°.

(2) VAmallhèe , édition de 1875 , p. 37.

(3) Ibid., p. 130.

102 DISSERTATIONS BtBLlOCARPHiQtES.

De la serrer me prend nu prompt désir :

Peu , peu s’en faut qu'étroit je ne la baise Mais , en craignant que je ne lui déplaise ,

Ab ! je ne puis ou si grand bien choisir !...

Cette dame ne donnait rien pour rien ; elle se proposait sans doute d’amener le gentilhomme savoyard à payer en beaux deniers comptants ce qu'il attendait de la générosité de son cœur. Il lui offrit donc des présents, des joyaux (1), qui furent gracieusement reçus, mais qui n’eurent pas de résultat décisif. Le pauvre galant s’aperçut enfin qu’on en voulait à sa bourse et que sa bourse n’était pas aussi bien garnie qu’on le croyait II s’écrie avec désespoir :

Malheureux or, quels maux oses-tu faire 1 L'or en amour fait plus que la prière !

Il ne fut pourtant pas guéri de son amour malheureux, et il continua de se lamenter, en accusant l’inconstance, la perfidie et l’avarice des femmes. Celle qu’il aimait toujours, en s’efforçantde la haïr, ajouta aux épreuves qu’elle lui avait fait subir les souffrances d’une jalousie trop] bien fondée. Elle ne se contentait pas d’avoir un petit chien et un perroquet qu’elle mangeait de caresses (2) ; elle avait, déplus, un galant en titre, espèce de cyclope

Sot , éborgné de cerveau et de teste ,

(I) Ibid., p. 99.

(î) Ibid., p. 52 et 110.

mais riche et prodigue de ducats. Un tel rival devait l’emporter sur un poëte qui, sans être bas percé, ne possédait pas d’autre fortune que sa légitime de cadet de famille. Marc-Claude de Buttet se vengea de ce rival et de sa complice, en traçant ce vilain portrait d’après nature :

Or (à , Cyclope , en contemplant ton eslrc ,

Plus je te toI , plus je le treuve beau :

Le ciel te St d'un bastiment nouveau ,

Mais b grand tort il rompit ta fenestre.

Silene ainsi , sur l’asne maladeitre ,

S'alloit penchant; toi, gros comme un tonneau.

Tu vas levant ton onviné museau ,

Et vois en l'air les arondclles naître.

Ton luminaire est dans ton chef couvé,

Tu as le groin tout de bave lavé,

Tu as trois nés , et n’as deut qui entame.

Quand tu discours , ta grand joué s’abbat ,

Ta peau hérissé un mostache de chat...

O l’Adonis , délices de Madame (l) !

Cette fois, Marc-Claude de Buttet était guéri de l'amour par le mépris que lui inspira son indigne maîtresse; il ne fut plus tenté départager avec ce magot borgne les faveurs qu’il aurait pu acheter au même prix, et, après avoir prédit à cette belle intéressée

(I) Ibid., p. 61.

une vieillesse d’abandon et de honte, il se tourna résolûmentvers un autre amour qui ne trompe personne et qui a de quoi satisfaire les plus ardentes aspirations, l’amour de Dieu. 11 s’était promis naguère de triompher des rigueurs de la dame de ses pensées ; il se consola de ses déceptions en se promettant le paradis (1). Voici l’adieu qu'il fit à l’amour profane :

Amour, Ta-t’en : par mes yeux plus ne saute Forcer mon cueur : tu as trop fait essai De renverser la constance que j’ai.

Sus les Tenus reconnue plus haute.

Hélas ! en Tain ma jeunesse peu caute ,

Trop mal expert , soudain je te livrai ,

Suivant l'erreur et m’éloignant du vrai.

Mais la raison or me montre ma faute.

0 sage temps, de toute chose maître !

Avec tes pas tu donnes h connoltre ,

A l'ignorant, où habite le bien.

Heureux qui tout à la vertu s’épreuve :

Car à la fin, tout bien cherché , je treuve Que ce qui plaît en ce monde n'est rien (2).

Cet amour, calqué sur les amours de Tibulle, de Catulle et de Properce, devait, malgré son dénoûment, emprunté à quelque sermon de l’Église réformée de

(t) Ibid., p. 152, 157 et 16S*.

(2) Œui res poétiques y fol. 109.

Genève, recommander le poète de Chambéry aux poètes de la Pléiade française, qui avaient eu chacun au service de sa muse une maîtresse plus ou moins idéale. On admira beaucoup les vers de Buttet, inspirés évidemment par ceux de Ronsard, et on le sacra poète français, tout Savoisien ou Savoyard qu’il était. Ce fut alors que Ronsard, dont Buttet se déclarait le disciple enthousiaste, lui adressa ce madrigal (1) :

Amy Buttet , qui as monstrd la Toye Aux liens de suivre Apollon et son chœur,

Qui le premier, l'espoinçonnant le cœur, *

Te fil chanter sur les monls de Savoie ;

Puisque l'amour i la mort me convoyé,

Dessus ma tombe (après que ma douleur M’aura tué) engravé mon malheur,

De ces sept vers que pleurant je t'envoye :

« Celuy qui gist sous ceste tombe icy Aima première une belle Cassandre ,

Aima seconde une Marie aussi,

Tant en amour il fut facile h prendre !

De la première il eut le cœur transi ,

De la seconde il eut le cœur en cendre ,

Rochers pour luy, non coeurs pleins de mercy ' n

Marc-Claude de Buttet ne pouvait se dispenser de suivre jusqu’au bout l’exemple de Ronsard, sous peine de manquer à son rôle d’imitateur fidèle :

(I) Voyei le second livre des Amours de Ronsard.

il chercha donc une seconde maîtresse, moins cruelle, moins perfide, moins parjure que la première, et il n'eut pas de peine à la trouver, en ce bon temps des amours poétiques. Cette seconde maîtresse se nommait Anne ; il nous apprend seulement qu'elle était docte à faire parler le luth (1), et n’était pas moins habile dans l’art d’aimer. Il l’aima donc autrement qu’il avait aimé Amalthée, et il s’exalta jusqu’au lyrisme érotique dans les odes où il représentait le caractère voluptueux de sa nouvelle passion :

Sas doucqucs , Anne, je tcui qu’on me baise !

Ma petite Anne , mon bien et mon aise ,

Assez n’est forte ta main jeune et tendre ,

Pour te defendre.

Bouche doucette , bouche corailine ,

Trop longue attente ja le cueur me mine :

Baise-moi, baise, baise-moi doncq’orcs Encor’, encores!

0 bouche tant douce 1 hola ! ah ! mechente ,

Tu me mords!... Ce tour point ne me contente.

Fais , fais , mignarde , qu’en plaisir je meure Tout à cette heure (2).

Le poète avait aimé Amalthée en sonnets ; il aima en odes sa petite Anne, mais il ne renonça pas sans

(1) Œuvres poétiques, fol. 69.

( 2 ) Ibid., fol. 66 t®.

peine à la première, et quand plus tard il la rencontra, il se souvint de la célèbre ode d’Horace : Donec gratus eram , pour faire un retour probablement éphémère vers cette belle capricieuse, qui, peut-être dans l’intention de le rattacher à son char, avait accepté les hommages du meilleur ami de son ancien amant. De là cette admirable traduction de l’ode latine, où Buttet se met en scène avec Amalthée, qui jure de vivre et mourir avec lui s’il consent à faire visage de bois à. Anne, tandis qu’elle fermera sa porte à Lambert (1).

Il y avait à la cour de Henri II un public sympathique pour les poètes et pour les musiciens : les sonnets de Marc Claude de Buttet furentmis en musique, et les damoiselles d’honneur de Catherine de Médicis les chantèrent au son de la harpe et du luth (2), comme on chantait alors les vers de Ronsard et de Du Bellay. L 'Amalthée fut imprimée à Paris par Robert Estienne, et cette édition in-8°, dont les exemplaires sont d’une excessive rareté (3), naturalisa en France la réputation de Marc-Claude de Buttet, qui était déjà bien connu et trôs-eslimé comme poète dans son pays

( 1 ) nid., fol. 69.

(9) Préface de YAmaUhfe , édition de ISIS.

(3) Non-seulement nous n’en ayons pas vu nn seul, mais nous ne croyons pas que cette édition ait été citée par les bibliographes , sinon par le rédacteur de l’article Buttet dans la Biographie mivenelleie Michaud.

natal. Au reste, il avait publié, l’année précédente, deux pièces de vers relatives à deux grands événements politiques, sur lesquels la mort tragique de Henri II vint jeter un crêpe funèbre : c’était la glorieuse paix de Cateau-Cambrésis et le mariage de la sœur du roi , Marguerite de France , avec Emmanuel Philibert, duc de Savoie. La première de ces deux pièces est intitulée : Ode à la Paix, par M. C. de B. (Paris, Gabriel Buon, 1559, in-4de 19 pages) (1), et la seconde : Epitalame aux Nosses du très illustre et magnanime prince Emmanuel , duc de Savoye, et de très-vertueuse princesse Marguerite de France , duchesse de Berry , sœur unique du roy, par Marc-Claude de Buttet, Savoisien (Paris, Robert Estienne, 1559, in-4°) (2). Elles sont réimprimées l’une etl’autre dans le recueil des poésies de l’auteur.

Marguerite de France, duchesse de Berri, celte princesse savante et lettrée qui semblait avoir pris pour modèle sa tante, l’illustre Marguerite de Valois, reine de Navarre, était devenue la protectrice de Marc- Claude de Buttet. Elle attirait auprès d’elle, depuis son extrême jeunesse, les poètes et les orateurs les plus éminents, non-seulement par ses libéralités, mais encore par l’estime particulière qu’elle leur accordait. Ronsard, Du Bellay, Jodellc, Dorât, Remy

(!,' Le privilège du roi, pour six mois, est daté de 1S88.

(î) Il y en avait un exemplaire sur vélin dans la bibliothèque dn duc de la Vallière ; cet exemplaire a passé depuis daus celle de Mac-Carthy.

Belleau, Olivier de Magny, etc., célébraient à l’envi, dans leurs vers français, grecs et latins, les vertus, les grâces et le mérite de la de esse P allas , ainsi qu’ils l'avaient surnommée. Le poète savoisien, qui n’était pourtant pas admis dans la Pléiade française, présenta aussi des poésies à Marguerite, et fut accueilli avec plus de faveur encore que ses illustres émules, avec lesquels il contracta, en quelque sorte, une fraternité d’armes littéraire sous les auspices de la docte princesse, qui l’avait attaché spécialement à sa personne en qualité de mathématicien et de secrétaire. Voici le charmant portrait que Marc-Claude de Buttet a tracé de sa bonne maîtresse :

Les neuf Muscs , ses soeurs , toutes à sa naissance ,

Laissant leur mont Olympe , accoururent en France L’allaiter au berceau, dansant à l'envtron ;

Et, se faisant plus grande, en son vierge giron ,

Pallas ouvrit le livre , et par expérience Loi fit en pen de temps cognoistre la science;

Puis , lui meit en la main , d’un doux soing diligent ,

L’aprc dé ivoirin et l’éguillo d’argent ,

Le fil d'or et la gaze et soie cramoisie,

Dont elle feroit honte aux nymphes dal'Asie (i).

Ce fut le cardinal Odet de Châlillon qui recommanda le poète et ses vers à la duchesse de Berrl. Ce noble prélat avait toujours eu pour les savants et les écrivains une bienveillance toute sympathique ; il s'é-

(t) Œuvres poétiques , fol. 1 f I v°.

tait déclaré leur appui et leur Mécène à la cour de France, et il encourageait de préférence ceux qui se montraient portés à embrasser plus ou moins ouvertement la cause de la Réforme. Il avait été le sauveur de Clément Marot et de Rabelais, qui disait, en lui dédiant le troisième livre du Pantagruel : « Je metz la plume au vent, espérant que, par vostre benigne faveur, me serez contre les calomniateurs comme un second Hercule Gaulois en sçavoir, prudence et éloquence. » Marc-Claude de Buttet raconte lui-même comment il fut présenté à la sœur du roi nar le cardinal de Châtillon :

Quand, devant la sœur du Uoi ,

La divine Marguerite, de monlroi auprès de loi Quelques traits de son mérité ,

Et que mon vers se combloit D'une lyrique merveille ,

Qui de douceur lui emUoit L’esprit ravi par l’oreille,

Le soin qui te tient le plus Et la faveur dont tu uses Aux chers cnfans de Phœbus Et aux saints preslres des Muses ,

Te fit d’un si bon aveu

Louer les tons de ma rime

Que ma Princesse m’a eu

Dés ce temps en quelque estime (1 ).

(t) Ode au révérendjssime cardinal de Chaslillon, dans Us Œuvres poétiques , fol. 1 1 v°.

L’intérêt particulier que le cardinal témoignait à Marc-Claude de Buttet indique assez que ce jeune homme ne s’était pas seulement adonné à la culture des lettres , mais encore qu’il avait promis de se distinguer dans cette philosophie mystique qui fut la seule doctrine des premiers prôneurs de la Réforme en France. Son Amalthée offre, en effet, et nous l’avons déjà remarqué, des traces certaines de ces tendances philosophiques , qui passaient alors pour évangéliques. Ainsi le protestantapparaît avec toute sa ferveur dans ce beau sonnet où les novateurs pouvaient voir une profession de foi :

Esprit, debout! Va et plus ue le mouille Aux Dots d'erreur ; preus un cueur non petit,

Et en t'armant contre l’ord appétit ,

Fais que, captif à toi, il s’agenouille.

Happe, en forçant la prison qui te souille ,

Le fer tranchant, dont Hercule abbati Hydre h cent chefs, hydre qui se sentit A la parfln sa superbe dépouillé.

Courage doncq ! ta rictolro est ja preste :

Cours massacrer sa détestable teste,

Lui faisant Toir de qui tu es enfant.

Ainsi au ciel , après ceste aspre guerro ,

Dessous tes pieds laissant bien bas la terre ,

Seras tiré en un char triomphant (i).

(I) V Amalthée , édition do 1575, p. 169. Voyei aussi, p. 75, deux sonnels qui oui une couleur tout h fait protestante.

Marc-Claude deButtet, honoré^de la faveur de Marguerite , et sans doute remplissant une charge de confiance auprès de cette princesse, se lia davantage avec les poètes de la Pléiade, surtout avec Ronsard et Dorât, qui furent ses véritables amis. Il leur adressa successivement des vers gonflés d'éloges, et il les fit comparaître l’un après l’autre dans ses poésies, où il les entoure d’une auréole. Il dit à Remy Belleau, en le priant d’intercéder pour lui auprès de sa nymphe farouche :

Il n'est rien qui ravi entour de toi ne Tienne:

Tout te preste l'oreille, et mestne le trouppean Des neuf Sœurs, descendant de leur double couppeau.

Va quittant ses chansons pour écouter la tienne (1).

Il dit à Jodelle, en l’invitant à composer un chant funèbre sur la mort de Henri II :

Ne cherche point, sophoclicn Jodelle,

Un haut sujet chei les antiques Grecs,

Pour faire entendre h ton Paris, après,- Les cris tragics de ta muse immortelle :

La France (hélas ! non plus roine si belle).

Mort son Henri, outrée de regrets ,

Et par les siens meurtrie tout exprès ,

Soit ton théâtre en veue nnirersclle (9J?

Ici, c’est Baïf dont il envie la paisible et fortunée existence :

(1) L’Amallhée, p. 64.

(t) Ibid., p. 74.

Gentil Baîf, d'Apollon honnoré,

De inr le mont de l’onde Pégasioe,

Virant heureux, sans qu'un soin te chagrine (1).

Là, c’est son ami Guillaume des Autels qu’il entretient de ses chagrins amoureux :

Mon Des Autels , pour qui doux me serait l'exil ,

Aux Scythes , aux Indois , aux sept gorges du Nil (i) !

Tantôt il gémit sur la mort prématurée de Du Bellay, et il inscrit cette épitaphe sur la tombe de ce grand poêle :

Me rhcrchcx Du Bellay en cette sépulture ;

Les neuf Muses tirant remportèrent anx deux (3).

Tantôt il proclame le triomphe des amours poétiques de Charles d’Espiney, qui ne se disposait pas encore à devenir évêque :

Lors Amour de son aite une plume arracha.

Et, pour t'en Taire don, lui-mesme la trancha :

« D'Espinai , tiens , dit-il , ceci soit ta conquesle ! »

Tu la pris, écrivant tes ennuis, de tes pleurs :

Si bieD , qu’enfln la Dame œillada tes langueurs ,

Et Venus du beau myrte environna la testo (4).

Ces pièces de vers, que Marc-Claude.de Buttet distribuait si généreusement comme des brevets d’im-

(1) Ibid , p. 130.

(2) Ibid., p. 98.

(3) Ibid., p. 33.

(4) Ibid. , p. 8 '

mortalité aux meilleurs poètes du temps, avaient certainement pour objet de lui gagner les suffrages et les sympathies de ceux qu’il admirait comme ses maîtres ou ses rivaux, mais il se fit oublier d’eux en quittant la France, avant d’avoir pris rang, d’une manière définitive, dans la Pléiade, entre Ronsard et Dorât, qui s’étaient engagés à lui servir de patrons. Voilà pourquoi Dorât et Ronsard sont à peu près les seuls qui lui aient conservé un souvenir dans leurs œuvres. Nous citerons aussi Jean de la Jessée et Jacques Pelletier, du Mans. Le premier, que Buttet n’a pourtant pas nommé dans ses vers, a composé ce distique en l’honneur du chantre d’Amalthée :

Pallas, Apollo, Venus, scpbia, raodul.imino, flammis,

Ingenium , os, pectus, roboral, implet, adit.

Le second , auquel Buttet décerna plus tard l’épithète de divin (1) , lui rendit en échange l’épithète de bien disant, dans le poème de LaSavoye, publié en 1 57 2. Mais, à part ces exceptions , tous les poètes français, qui connaissaient Buttet et qui avaient applaudi à ses brillants débuts, semblent avoir voulu l’étouffer dans la conspiration du silence.

Nous attribuons cette espèce de coalition contre Marc-Claude de Buttet à la tentative malheureuse qu’il avait faite, avec infiniment de talent néanmoins, pour

(I) Ibid., p. 1 4 f .

appliquer à la poésie française le rhythrae et la mesure des vers grecs et latins. Cette tentative, si contraire au génie delà langue française, obtint d’abord du succès à cause de la difficulté vaincue, et le poète savoisien fut salué comme le rénovateur de la poésie classique; mais la réaction eut lieu presque aussitôt, malgré les efforts de quelques faibles imitateurs qui s’étaient groupés autour de Buttet. Ce n’était pourtant pas le premier essai en ce genre; Jodelle, Nicolas Denisotet Estienne Pasquier avaient composé avant lui quelques-uns de ces vers , qu’ils nommaient rapportes ou mesurés, hendécasyllabes ou saphiques. (1)

« Ces vers, dit Pasquier dans ses Recherches de la France (liv. VII, ch. 12 ), représentent en notre langue les vers grecs et latins, esquels on considère la proportion des pieds longs et briefs seulement. Toutefois, je ne sais comment la douceur de la rime s’est tellement insinuée dans nos esprits, que quelques-uns estimèrent que, pour rendre telle manière de vers agréable, il y falloit encores adjouster par supplément la rime au bout des vers. Le premier qui nous en monstra le chemin fut Claude Buttet, dedans ses Œuvres poétiques , mais avec un assez malheureux succès.

(i) Dictionnaire historique, par Prosper Marchand , t. II, p. SO et luir.

116 DISSERTATIONS BIBLIOGRAPHIQCES.

Prince des Muses , joTiele race,

Vlen de ton beau mont snbil , et de grâce Monslre-moy les jeux, la lyre ancienne,

Dans Mitylene.

« Le demeurantde cette ode contient sept couplets, que je ne vous veux icy représenter, parce que je ne la trouve pas bonne; et, de fait , en ce premier couplet, vous y trouvez deux fautes notables : l’une qui fait Ve féminin long par la rencontre de deux conson" nantes qui le suivent : en quoy il s’abusoit, parce que cest e n’est qir’un demy son, que l’on ne peut aucunement rendre long; l’autre, que quand cest e tombe en la fin du vers, il n’est point compté pour une syllabe, comme il a voulu faire. 11 me suffit seulement de vous dire qu’il fut le premier autheur de nos vers mesurez rimez; bien vousdiray-je qu’il choisit sagement les vers saphiques, car, si nous avions à transplanter en nostre vulgaire quelques vers latins, ilfaudroit que ce fussent principalement ceux qui sont d’onze syllabes, que nous appelons tantost phaleuces, tantost saphiques. 11 n’y a rien de si mignard que tels vers : chose que l’Italien reconnaissant^ formé toute sa poésie sur eux. Vray que ç’a esté sans considération des syllabes briefves ou longues , car cela luy eust trop cousté : se contentoit seulement de la rime au bout des onze syllabes. Ce que Ronsard a voulu représenter en une ode qui se commence :

Relie dont le* yeux doucement m'ont tué...

« Et en une autre , dont le premier couplet est :

« NyJ’aage ny sang ne sont plus en vigueur.

« En ces deux pièces, quel’on pourra lire toutau long dans le cinquième livre de ses odes, la rime est très-riche, sans pieds, et néanmoins vous voyez qu’ils ne sont pas sans quelque grftce. En l’ode de Buttet,la faute risible qui s’y trouve est que tous ses vers clochent du pied. »

Cependant Marc-Claude de Buttet s’était fait chef d’école dans cette nouvelle poétique française, plus ingénieuse et plus ardue que favorable aux progrès de la vérification et de la poésie. Il fut encouragé dans sa malencontreuse entreprise par les louanges de Marguerite de France, qui possédait assez bien les langues anciennes pour trouver du charme à cette étrange imitationde la prosodie et du rhythme de ces langues classiques. 11 fut surtout aveuglé sur la valeur réelle de son invention par les bruyants applaudissements de quelques savants qui se réjouirent de voir ainsi le grec et le latin se naturaliser dans le français. Dorât et Baïf eurent plus de part que tous à cette monstrueuse création des vers mesurés, Dorât en les exaltant comme la plus haute expression de l’art , Baïf en s’appliquant à les populariser par ses propres essais. Marc-Claude de Buttet, reconnaissant des éloges exagérés que lui adressait son ami Dorât, le remercia dans cette pièce de vers, oii il a voulu se surpasser lui-même, en perfectionnant autant que

possible son système prosodique à la romaine, sans y admettre la rime, que Pasquier et d’autres critiquaient dans cette espèce de vers:

Tu me seras toujours, mon divin d’Anrat, Apollon :

Car tu m'es auteur en ce poëme nouveau.

Lorsque je viens à soncr d'un luth doux-chantre , ma Sapphon , Et que je pleure l'amour, d que ce nombre me plait !

Rimes , adieu ! Bientosl viendront ces carmes «geancer Les Charités , Pallas , Callioppée , l'Amour.

Qui nie avoir les vieux, non sans grand’peine, recherché Ces nombres, ces pieds, cette maniéré de vers?

Ennc , le père lutin premier des Pe jasides seurs ,

Obtint du laurier celle couronne de pris.

Puis vers mieux resonans vont (cuiller, jaunir et armer Les bois , champs, guerriers , par le poète Maron.

Rien de sa main sortant jamais Nature n’a parfet,

Sans que le temps y soit, comme le maître de tout.

Marc-Claude de Buttet croyait être parvenu à l’apogée de sa renommée : il avait, par l’influence de sa bienfaitrice Marguerite , gagné du crédit à la cour de France, et les vers qu’il présenta successivement à la reine-mère Catherine de Médicis , à François de Lorraine, duc de Guise ; à la duchesse de Nevers, à Philibert Duval , évêque de Séez ; à Jacques Rapin , aumônier delà reine, et à d’autres personnages éminents, lui firent de puissants et utiles appuis. D’après le conseil de ses amis, il pensa que le moment était venu de réunir ses poésies éparses et de faire imprimer ce recueil, avant de retourner dans sa patrie avec la nouvelle duchesse de Savoie, qu’il avait juré de ne

jamais quitter. Il ne se décida pas, toutefois, sans hésitation et sans répugnance, à mettre en lumière, à livrer à la critique de quelque repreneur des œuvres d’autrui, des ouvrages de circonstance qui n’avaient été faits souvent que pour être agréables aux protecteurs de sa muse, car il se bornait à faire copier soigneusement sur vélin , avec des ornements en or et en couleurs , chacune des odes ou chacun des sonnets qu’il adressait en hommage aux princes , aux grands et aux poètes (1). « La prière plusieurs fois à moi fette par mes plus chers et plus familiers amis, ditil dans l’Avis au lecteur qui termine son recueil, à la fin m’a tant commandé, qu’outre ma deliberation, elle m’a quasi comme par force arraché des mains ces miens petits ouvrages que j’ai achevés non à autre fin que pour les sacrer à la nuit et au perpétuel oubli : recherchant plus en ceci le plaisir que je m'y donne (pour ne chanter qu’à moi , aux muses et à ceux à qui je les adresse), que l'applaudissement populaire ni la faveur des grands. »

Ce recueil , qui devait être suivi presque immédiatement d’un autre dès que l’auteur serait parvenu à rassembler le reste de ses vers (2) , fut imprimé sans

(t) tin do cei manuscrits se trouvait dans la bibliothèque du duc de la Vallière. Voyea le n° 3175 du Catalogue de cette bibliothèque, rédigé par Guillaume de Bure.

(â) « Espérant faire encorcs un volume , atant recouvré le reste. » {L'Auteur au lecteur, à la Un des Œuvres poétiques.)

ordre et à la hâte, chez Michel Fezandat, imprimeur et libraire en l’Université de Paris, ou mont Saint-Hilaire , à l’hostel d'Albrel. Voici le titre sous lequel il parut en 1560 : Le premier livre des vers de Marc Claude de Bultet, Savoisien. Dédié à très-illustre princesse Marguerite de France , duchesse de Savoie et de Berri. Auquel a esté ajouté le second : ensemble l'Amalthée.

C’est un volume in-octavo, en caractères italiques, comprenant 124 feuillets , dont les quatre derniers ne sont pas chiffrés et se terminent par un extrait sans date du privilège accordé au libraire-imprimeur pour six ans. Nous sommes fondés à croire que ce premier volume des œuvres de l’auteur n’eut aucun succès, et passa presque inaperçu au milieu des innombrables publications de poésies, qui voyaient le jour à cette époque et qui se réimprimaient sur tous les points de la France malgré les troubles de la guerre civile et les misères du temps. Non-seulement il ne fut pas réimprimé, comme l'étaient alors tant de pitoyables ouvrages, mais encore il ne se vendit pas, et l’on pourrait supposer que l’édition entière resta chez le libraire. Vingt-huit ans plus tard , en effet, le fonds de cette édition ayant été acquis par un autre libraire, elle reparut comme édition nouvelle avec ce nouveau titre : Les Œuvres poétiques de Marc Claude de Butlet, Savoisien (Paris, chez Hierosme de Marnef et la vefve Guillaume Cavellat, au mont Saint-Hilaire, au Pélican, 1588). 11 est probable que cette édition rajeunie

ne trouva pas beaucoup plus d'acheteurs qu’elle n'en avait attiré à la première mise en vente, car les exemplaires datés de 1588 sont aussi rares que ceux qui portent la date de 1560 (1).

Nous attribuons cet échec littéraire à l’absence de Marc-Claude de Buttet, qui, au moment même où le recueil de ses Œuvres poétiques sortait des presses de Michel Fezandat, avait quitté la France et était allé se fixer en Savoie. Il fut bien vite oublié à la cour de François II , et sa réputation de poète, qui n'avait pas encore pénétré dans le public, resta étouffée sous l'indifférence ou la jalousie de ses confrères en Apollon. La Pléiade ne lui accorda pas même les honneurs d’un souvenir et d’un regret. Ainsi fut réalisé le triste pressentiment qu’il exprime dans son Avis au Lecteur : « Je ne doute point, dit-il, que si les gentils esprits qui de ce tens se sont montré au jour eussent rancontré la faveur digne de leurs mérités, que nous n’eussions veu en France des Homeres et Virgiles, et que l’antiquité n’eut plus usurpé tant de gloire sur

(i) Le recueil de Marc-Claude de Buttet ne figure pas dans les catalogues les plus riches en poetes du XVI e siècle; nous ne l'arons rencontré que dans ceux de La Valllère, de Bignon et de Dufai. C’est sans doute par erreur que, dans ce dernier, l’édition de Michel Feiandat est indiquée arec Ia date de 1861. Cette même date se troure cependant aussi dans le catalogue de la Bibliothèque franfûiie de l'abbé Goajet, comme dans la Bibliothèque françoise de La Croix dn Maine.

nous, mesme pour avoir si bien commencé, qu’au genre d’écrire que nos poètes ont touché jusque ici, ils ne sont en rien redevables aux anciens Grecs ni Latins. Mais, puisqu’il faut que la vertu, au lieu d’estre reconnue, mandie la faveur de ceux qui ladevroient supporter, je me crein fort que ne soyons contreins de dire le dernier adieu aux Muses qui si heureusement étoientvcnues habiter la France.» Marc-Claude de Buttet espérait un meilleur sort pour la nouvelle poésie qu’il avait essayé de créer, bien différente de l’accoutumée , et il se flattait d’avoir accru par là les richesses de la langue française : « Je te donne pour arres, disait-il avec orgueil à son Lecteur, le vers sapphique, par autre avant moi non mis en avant, rymé à la mode accoutumée (chose si difficile que nul ne le sçait qui ne l’a fait), lequel j’ai fet expressément tomber par sons femenins, car autrement ils ne povoient avoir grâce. » Ce fut peut-être ce fâcheux essai de versification gréco-latine qui discrédita les Œuvres poétiques de Marc-Claude de Buttet et qui les fit repousser comme antipathiques au caractère de notre langue, sans qu’on lui tînt compte des véritables beautés de sa poésie. On doit s’étonner que Baïf ait persévéré après lui dans le système des vers mesurés, qu’il avait fait vœu de faire réussir : « toutesfois, dit Estienne Pasquier (1), en ce subjet fut si

(1) Recherches de ta France, liv. VII, chap. . zii

mauvais parain , que non se ulement il ne fut suivy d’aucun, mais au contraire descouragea un chascun de s’y emploïer : d'autant que tout ce qu’il en fit estoit tant despourveu de ceste naifveté qui doit accompagner nos œuvres, qu'aussitost que ceste sienne poësie veilla lumière, elle mourut comme un avorton. » Marc-Claude de Buttet ne renonça pourtant pas à la poésie en renonçant aux vers mesurés, qui ne lui avaient pas porté bonheur : il continua d’écrire en vers et en prose; il commença, il acheva plusieurs grands ouvrages, mais il n’en publia aucun, quoiqu'il ait survécu environ quarante ans à la publication de son premier recueil. A la fin de ce recueil, il avait promis un troisième livre de ses vers, en disant : « Je dédierai le troisiesme de mes vers à la hautesse de Monseigneur, là où j ’espere louer la vertu des plus illustres personnes de mon pays. » C’était sans doute le duc de Savoie, Emmanuel Philibert, qu'il désignait sous le nom de Monseigneur. Quinze ans après, ce livre de vers en l’honneur des plus illustres personnages de la Savoie est encore annoncé comme inédit dans la nomenclature des ouvragesque l’auteur avait en portefeuille : « Il a beaucoup écrit, disait son ami Louis de Richcvaux en 1374 (1), entre autres choses certains poèmes héroïques qu’il nomme Idyllies à l’imitation de Theocrite : cinq volumes de

{<) Préface de l ’Amalikie, édition de 1575.

lyriques : un livre des plus illustres etapparens personnages de son pays : la nouvelle poësie en vers mesurés, comme les Grecs et Latins : trois traités qui ne seront veuz que de la postérité, à qui il les dedie, nommés des choses là decrittes, à sçavoir: les Hystoriens, le Monde bigarré et Pandore : mais, à mon gré, il s’est monstré excellent en la traduction de Job, faite en diversité de vers, pour les chanter, qui sera bientôt mise en lumière, et estoit promise et reservée à feu très illustre, très vertueuse et non jamais assez louée princesse Madame la duchesse de Savoie. Du reste de ses œuvres, il m’a assuré qu’il te feroit part. »

On doit s’étonner que Marc-Claude de Bultet, depuis son retour en Savoie, ait refusé de livrer de nouveaux ouvrages à la grande épreuve de l’impression : il faut conclure de son aversion pour la publicité, qu’il faisait peu de cas de la gloire et des applaudissements. 11 pensait que les lettres et les sciences n’étaient que les distractions des classes élevées et n’avaient rien à faire avec le vulgaire : a Les sciences sont si difficiles et obscures, poureslre infinies, disait-il en 1560 (1), qu'elles ne viennent jamais à se manifester, si elles ne sont premièrement appelées par la faveur des grands, sans l’aide desquels ceux qui s’y amusent n’en rapportent pour

(l) L'Auteur au Lecteur, k la fia des Œuvra poitiquee.

tout le plus souvent que la repentance, » 11 ne faisait donc plus imprimer ses poésies que pour les personnes auxquelles il les adressait. Le témoignage d'un bibliographe piémontais (1) nous autorise à croire que Marc- Claude de Buttet fit imprimer de la sorte à Chambéry et à Turin un T5ertain nombre de pièces volantes qui n’ont pas été conservées même en Savoie. La Biographie universelle de Michaud en cite trois, que nous n'avons jamais vues et qui ne sont mentionnées nulle part : Chant sur la convalescence d’Emmanuel Philibert , sur la venue de la duchesse de Nemours (Chambéry, 1563, in-4), le Tombeau de Marguerite de Savoye (sans nom de lieu, 1575), ell 'Eloge d’Emmanuel Philibert Pingon (Turin, 1582, sans indication déformât).

En dépit de son indifférence pour le livre imprimé, le poète semble avoir donné ses soins à une seconde édition de VAmalthée, qui fut imprimée à Lyon, par Benoît Rigaud, en 1575, avec des corrections et des augmentations considérables qu'il avait confiées à l’éditeur Louis de Richevaux. Lelitrc de cette édition porte, avec sa devise ordinaire : Kepa; A p* /.S 2 ta,-, ce cachet de l'auteur : nouvellement par lui reveue , mise en son ordre et de la meilleure part augmentée. Louis de Richevaux raconte, dans sa préface, datée

(I) And. Rosso\l>, Syllabus scriptorum Pedemonlii, p. 43i : • Scripsit mulla carmina galiiee et latine sparsim impressa. »

du 10 septembre 1574, quese trouvant à Lyon et prenant le frais sous les treilles avec une troupe de belles et honorables demoiselles, il les entendit chanter des vers d’amour en s’accompagnant de divers instruments. Ces vers étaient si beaux et si touchants, qu’il demanda tout ému s'ils étaient de Ronsard ou de Du Bellay : « Vous estes , lui dit une des chanteuses, comme ceux qui mangent les fruits estrangérs et ne reconnoissent ceux qui leur sont plus familiers, encores qu’ils soient bons : ce sont des vers de VAmalthée. » Là-dessus, on apporta le livre (1), que Louis de Richevaux voulut lire tout entier. Cette lecture l'enchanta d'autant plus qu’il connaissait l’auteur, sans connaître son chef-d’œuvre. « A mon retour, dit-il, comme j'estois contreint de séjourner à la plus vehemente chaleur du jour, pour rendre mon voiage plus agréable, estant retiré au logis, je ne prenois autre plaisir qu'à le lire, et ne me puis assez émerveiller de son autheur , qui en tenoitsi peu compte (encores qu’il eust trouvé faveur), qu’il ne le vouloit voir que par contreînte, tant pour estre des premiers traits de son adolescence, que pour se repentir, ce croi-je, d’avoir écrit d’amour. » Louis de

(l) Il est probable quo c’était l'édition de Pari», 1560, que nous n'avons pas vne , mais dont l'existence nous semble incontestable. Qnan I b l’édition de Lyon, 1573, citée par la Biographie universelle de Michand , nous dosions fort qu'elle ait existé.

Richevaux eut beaucoup à faire pour vaincre la répugnance du poète et pour le décider à laisser réimprimer son livre : «Tu me dois doncsçavoir bon gré, ami lecteur, dit cet éditeur enthousiaste , si par mon envie tu as la jouissance de cette œuvre mise en meilleur estât qu'auparavant, qui ai tant fait envers son autheur, qu’enfin, veincu de mes remonstrances, il ne l’a seulement reveuë, mais bien augmentée de la meilleure part, tellement que si auparavant YAmalthée a esté veue belle et de bonne grâce, maintenant tu la trouveras vestue de riches et pompeux accoutremens. Et, à la vérité, quiconque la regardera de bien près, s’il a aucun jugement en la poésie, il trouvera que c’est une des plus excellentes œuvres (en cet argument) qui soit en toute la langue françoise. » Louis de Richevaux était si passionné pour YAmallhée, qu’il promettait de l’illustrer bientôt d’un commentaire, qui n'a jamais été publié. Celte édition de Lyon (in-8 de 176 pages et 8 feuillets non chiffrés, lettres italiques ) diffère complètement de celle que l’auteur avait fait entrer dans ses Œuvres poétiques, en 1560; celle-ci n'a que 128 sonnets; l’autre, qui en contient 221, se termine par l’Hymne de Vénus, imité du latin de Marullus et adressé à Pierre Ronsard (1).

(t) Celte édition est fort rare; nous ne Tarons trouvée que dans les catalogues do l’ajot d'Oscmbrai, de La Vallière et de Cailhara. L'exemplaire de cette dernière bibliothèque s'est rendu 117 fr.

Cette édition se termine par trois pièces de vers & la louange de l'auteur. Dans la première, Louis de Richevaux le félicite d’avoir eu un amour malheureux :

Ainsi Amour, Buttet, le Tint saisir, Faisant ton deuil un immortel plaisir.

Et t'esciavant te donne U victoire :

Car si par force il ne t’avoit blecé,

Ta mnse n’eût si belle œuvre tracé.

Et de tes maux ta n'auroii tant de gloire.

A. de Vigners , un Savoisien sans doute, qui prend pour devise : Post fata quietus, élève Buttet au-dessus de tous les poètes français, qu’il qualifie de corbeaux et de corneilles :

Mais, en chantant l’Amonr, tu ne fais voir.

Docte Ballet, antre qn’nne excellence.

Enfin, Jean de Piochet, seigneur de Sallin, parent de Buttet, qui lui avait adressé une ode et plusieurs sonnets, célèbre ainsi le premier poète de la Savoie, qu’il compare à Ronsard et à Du Bellay, en opposant YAmalthée à leurs poèmes à'Olive et de Cassandre :

Tant que le Loir, Loire, Lesse, auront Toie,

Enflant leur cours b jamais non tari,

Au Vandomois, en Anjou, en Savoie,

Vivra Vandosme, Angers et Chamberi.

Par son Ronsard le grand Loir est chéri ,

Par son Beilai Loire fière se dresse.

Par son Buttet Lesse est faite déesse.

Qui a tant haut xostre gloire exaltée,

Respondex-moi, 6 Loir, é Loire, 6 Lcsse?

Cassandre, Olive et Ia belle Hmalthée.

La ville de Chambéry était fière, en effet, d’avoir donné naissance à l'auteur de l'Amalthée, que la Savoie plaçait sur le même rang que Du Bellay et Ronsard. Jacques Pelletier, du Mans, dans son poëme de la Savoye (Anecy, Jacques Bertrand, 1572, in-8) n’avait eu garde de passer sous silence ce poète savoisien , avec lequel il s’était naguère rencontré à Paris dans l'intimité de Guillaume des Autels et de Charles d'Espiney. Voici quatre mauvais vers qu’il écrivit sous les yeux des trois meilleurs poètes de Chambéry, Lambert, Piochet et Batendier :

De Chambéry, le chef de la province,

Ce ne aeroit raison que je previnse Le bien disant Buttet, qui en naquit,

A qui en tonche et l'honneur et l’acquit.

Ces quatre poètes chambériens formaient alors une espèce de Pléiade savoisienne , dans laquelle figuraient quelques autres dont la célébrité littéraire ne dépassa jamais les frontières de la Savoie. C’étaient Mordentière, Philibert de Pingon, Ramasse et le musicien Guillaume Monchatre (1). Ce dernier et Philibert de Pingon furent cependant mentionnés

(I) Œuvres poétiques , fol. 23, 31.

avec distinction dans la Bibliothèque françoise de leur contemporain La Croix du Maine, qui nous apprend que Marc-Claude de Butlet vivait encore en 1584. Celui-ci avait dit adieu à Turin depuis la mort de sa bonne maîtresse Marguerite de Savoie, enlevée inopinément par une pleurésie le 14 septembre 1574. Il s’était alors retiré près de Chambéry, dans une terre qu'il possédait au bord du lac, et dont il parle en plusieurs endroits de ses poésies composées à l’époque de son amour (I). Ce domaine se nommait Troisserve , comme il le dit dans ces vers adressés à un ami :

Ores me lient mon beau champ de Troissem, Mais, las ! Amour de ses traits don-lranchans Plus fort m’assaut en cet lieux alléchons,

Et de mon cour lait sa dépouillé serre.

Viens doncq me roir : ce grand lac te reserre Cent mille ébats, t'appelant sous mes chants : Viens ! les hauts dieux n'ont dédaigné les champs Ni mesme encor la cirile Minerre.

Prés émaillés, S qu’heureux je tous rante 1

Marc-Claude de Buttet avait depuis longtemps dit adieu à l’amour et aux vers amoureux; il était marié, il avait au moins un fils, qui lui survécut et qui écrivit quelques ouvrages, notamment le Cavalier de Savoye , ou Réponse au Soldat françois , publié sans nom d’au-

(I) Œuvres poétiques, fol. 83 r°, 86, 87 r°.

teur en 1606. Il s’appelait Marc-Antoine de Buttet. Jacques-Auguste de Thou, dans sa grande Histoire, traite le fils aussi dédaigneusement que le père, en ces termes : Scriptor ampullatus Equitis Sabaudi , qui... Butetus Claudii Buteti a nostro Ronsardo ob doclrinam olim laudali filius me perhibetur (1). Lorsque Marc- Antoine de Buttet fit paraître cet ouvrage, destiné à établir les droits des ducs de Savoie sur la ville de Genève , il est probable que son père avait cessé de vivre ; on ignore absolument la date de la mort de l’un et de l’autre.

Au reste, dans les dernières années de sa vie, Marc-Claude de Buttet avait totalement disparu du monde : la perte de ses amis et surtout celle de son cher Lambert le firent tomber dans un profond dégoût de toutes choses, et bientôt après dans une mystique contemplation , que laissait déjà pressentir cet adieu funèbre adressé à son ami défunt :

Ici, mon cher Lambert, ton cher Buttet te dresse Cetto tombe, éperdu d'éternelle détresse :

Et, pour nn dernier don, te paie en grief ennui L'honnenr qu'il dcsiroit que tu fisses pour lui.

O ciel cruel ! celui qui n'eut do vivre envie Que par toi, toi mourant, rester encore en vie !

(t) J. -A. Thuani Hisloriarum sui lemporis libri, édition de Samuel Buckley, t. VI, p. 47, année tüOO. Samuel Guichenon, dans la préface de son Histoire générale de la Maison de Savoie, dit aussi que Marc- Antoine de Buttet est l’auteur du Célébré Cavalier.

Comme on graroit ces vers en reTerence dene,

Cette TOix de chacun Int en temple entendue :

• Ne me romps mon repos par un regret si fort :

• Retourne en ton pays, et ne me croi plus mort :

• D’estre tel que je suis te doit prendre l'enrie.

• Ne ra doncq comme anx morts sur ma tombe écriront,

a Car par Tertu en terre eucor je suis Tirant ,

« Et au ciel arec Dieu d’une meilleure rie (l) ! a

On peut affirmer que Marc-Claude de Buttet avait fini par embrasser la religion réformée, car VAmalthée , dans l'édition de 1575 (2), accusait déjà un sympathique entraînement vers la foi évangélique. 11 faut donc attribuer à cette espèce de conversion protestante le mépris qu'il semblait faire de ses œuvres profanes.

Le temps était loin oùRemyBelIeau,dans son commentaire du second livre des Amours de Ronsard, en 1567, accordait ce souvenir flatteur à Marc-Claude de

(1) L ’Amallhée, édition de 1575, p. 12*.

(2) Pages 74 et 75. Voici les malédictions qn’il adressait aux prélats catholiques en leur reprochant d’entretenir en Franco la guerre citHo :

Vous estes, ATrai dire, A mitrés elephans,

Cause de tout ceci ; et tous , povres enfans ,

* Tous aveuglés au fer, ah! que voulez-vous faire? Vous allaiter au fiel de cet Hydre maudit?

Oies ce que de Christ la chere Epouse dit.

Et ne vous souilles plus au sang de rostre mère.

Buttet, éloigné de la France pour toujours : « Outre la parfaite connoissance qu’il a de la poésie (de laquelle il a le premier illustré son pays), il est merveilleusement bien versé aux sciences de philosophie. » Le nom de ce savant poète n’avait plus d’écho, du moins hors de la Savoie, et on ne le trouve pas même cité une seule fois dans les ouvrages qui traitent de la littérature du XVI e siècle, avant que l’abbé Goujet lui eût donné place dans sa Bibliothèque françoise, où l’auteur A'Amalthe'e n’est pas apprécié comme il le mérite.

Marc-Claude de Buttet est incontestablement un des poètes les plus remarquables de son temps ; il se distingue par la pensée , par l’expression et par le rhythme, quand il ne se perd pas dans ses déplorables imitations du grec , du latin et de l’italien ; il égale souvent Du Bellay et Ronsard ; il a du sentiment, de la passion, au milieu des images les plus bizarres, avec les couleurs les plus fausses, malgré l’enflure, le mauvais goût, l’abus des métaphores, des néologismes et des jeux de mots; il comprend, il sait peindre la nature; il parle souvent le langage du cœur; il évoque au besoin toutes les nobles inspirations de la poésie; il atteint parfois le plus haut degré de la forme. Viollet Le Duc, dans sa Bibliothèque poétique (i), l’a donc jugé sous l’influence d’une incroyable prévention, én disant : «Le style de Buttet est, en général,

(l)P»ge 298.

dur et néologique, mais la pensée ne manque pas d’une certaine élévation.... Dans les sonnets, il pétrarquise son désespoir amoureux en vers rocailleux et souvent inintelligibles, tant ilssontremplis de mots grecs et latins francisés à sa manière d’une façon barbare. » Quant à son invention des vers saphiques rimés, dont il était si fier, nous ne lui tiendrons pas même compte de la difficulté vaincue , et nous ne lui saurons aucun gré de ses tentatives, assez mal accueillies d’ailleurs, dans la poésie à la romaine. Le bon sens et le bon goût ont fait justice de ces malheureuses innovations. Nous n’aurons pas plus d'indulgence pour le système de néologisme qu’il a voulu établir en principe, tantôt en forgeant des mots nouveaux tirés des autres langues classiques, tantôt en s'appropriant sans choixet sans critique d’anciens mots de la langue gauloise : le principe était peut-être bon , mais il a été presque toujours mal appliqué. « J’ai bien voulu, dit-il (1), interpréter certains mots, que j ’ai enchâssez dans mes poèmes, comme précieuses reliques de l’antiquité. » Mais, pour remettre en cours un vieux mot tombé en désuétude , il ne faut pas seulement que ce mot soit indispensable et n’ait pas été remplacé dans le vocabulaire ; il faut encore que ce mot ait sa raison d’être et offre certaines conditions d’existence

(t) L'Auteur au Lecteur , k la fln des Œuvres poétiques.

durable , car Marc- Claude de Buttet se trompe en disant des mots nouveaux qu'il invente : « que si ilz te semblent durs { comme par ci d’avant aucuns que tu as jà receus), il faut estimer que l’usage les pourra amollir. » Un mot mal composé, barbare ou inutile, n’acquiert jamais droit de cité dans la langue française.

Marc-Antoine de Buttet, qui s’intitulait comme son père: gentilhomme savoisien , était avocat.au sénat de Chambéry, lorsqu’il rédigea, en 1600, son Cavalier de Savoie, auquel il ajouta une suite destinée également à soutenir les prétentions de la maison de Savoie à la prossession de Genève. Cette suite , intitulée : Le Fléau de l'aristocratie genevoise, ou Harangue de M. Piolet, conseiller d'Êlat à Genève (Chambéry, 1 606, in-8), valut à son auteur le titre d'historiographe de Savoie. Le seul ouvrage qu’il fiten cette qualité d’historiographe est un Discours de l'extraction des princes de Savoie, qui doit se conserver manuscrit à la bibliothèque royale de Turin (1).

Louis de Buttet, seigneur de Malatret, cousin germain de Marc-Claude de Buttet (“2), fut ainsi que lui l’honneur de leur ville natale, et s’y retira dans sa

(1) SyllabHs scriplorum Pedemonlii, opéré Andr. Rosiotti, p. 415. — Biographie universelle de Michaud, article Buttet, par C.-M. Pillet.

(2) Biographie unieerselle de Michaud, article Buttet. — And. Roieot., p. 400.

vieillesse, pour se livrer exclusivement à l’étude de l’histoire. II avait longtemps suivi ia carrière des armes ; il avait aussi habité la France ; il était chevalier des ordres de Saint-Maurice et de Saint-Lazare ; il se proposait d’écrire une histoire générale de Savoie, sous le titre de Décades savoisiennes ; il n ’en acheva que les vies de Berold et de Humbert, qui se trouvaient manuscrites à la Bibliothèque royale de Turin. Guichenon , qui a profité de ce travail , loue le style précis et élégant de l’auteur. Louis de Buttet vivait encore à Chambéry en 1600.

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