PIERRE CORNEILLE
Puisqu’un libraire de Paris, un des plus intelligents, un des plus amoureux de son noble métier, se propose de réimprimer, à la demande de quelques amis des lettres , un petit poëme célèbre, que peu de personnes connaissent, et qui est pourtant cité souvent dans l'histoire littéraire du grand Corneille, je vais indiquer l’existence du texte original, qui a paru antérieurement à l’édition des Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, au- ' quel la pièce est attribuée généralement, depuis que les Mémoires de Trévoux ont donné à cette attribution une apparence de probabilité.
11 suffirait, ce me semble, pour détruire entière-
ment cette fausse attribution, de démontrer que le sieur de Cantenac était tout à fait incapable de composer un ouvrage qui a eu l’honneur d’étre attribué, avec plus de raison, à Pierre Corneille. Déclarons d’abord, malgré les éloges accordés un peu trop généreusement par Michault de Dijon à ce poète de dernier ordre, que si son recueil renferme des pièces aussi libres que l’Occasion perdue recouverte , il n’en est pas une qui puisse être comparée, même de loin, à ce poème vraiment remarquable sous le rapport du style et de la forme poétique. Michault avoue que « cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression, » c’est-à-dire tout ce qu’on chercherait en vain dans les poésies du sieur de Cantenac.
Mais nous n’avons pas à nous étendre ici sur le mérite intrinsèque d’une pièce, malheureusement licencieuse, qui, par cela seul, ne figurera jamais dans les œuvres de Pierre Corneille, et qui restera presque cachée entre les mains d’un petit nombre de curieux. Je vais seulement essayer de prouver que l’Occasion perdue recouverte n’est pas de Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-probablement l’auteur, suivantle récit du Carpenteriana.
Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son excellente Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille (1), n'ait fait qu’analyser la dissertation
(l) Paris, P. Jannet, 1855, in-H.
DISSERTATIONS BIBLIOGRAPHIQU ES.
de Michault sur l’Occasion perdue recouverte; en étudiant la question lui-même, et en y appliquant l’esprit de critique qui distingue ses travaux de littérature, il serait arrivé, nous n’en doutons pas, aux conclusions que nous allons soumettre à son jugement éclairé et consciencieux.
Le Carpenteriana , publié en 1724 par Boscheron, d’après les manuscrits de François Charpentier, de l’Académie française, mort en 1702, a été certainement modifié d’une manière fâcheuse dans le passage qui concerne l’Occasion perdue recouverte; car ce passage était beaucoup plus explicite et renfermait aussi quelques indications précieuses que l’éditeur a retranchées par mégarde en donnant la copie à l'impression. Le savant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les manuscrits originaux, neuf ans au moins avant leur publication, nous en a conservé un extrait plus exact dans ses notes sur les Jugements des savants, d’Adrien Baillet, t. IV de l’édition de 1725, p. 336.
« Corneille, dil-il, ne se porta pas de lui-même à entreprendre la paraphrase en vers françois des trois livres de l'Imitation. Voici l’occasion qui l’y engagea, telle que je l’ai lue dans un manuscrit qui a pour titre Carpenteriana, dont on m’a dit que les articles avoient été dressés par feu M. Charpentier, mort doyen de l’Académie françoise. Il y est rapporté que Corneille ayant, dans sa première jeunesse, fait une pièce un peu licencieuse intitulée l’Occasion
perdue recouvrée, l’avoit toujours tenue fort secrétte, mais qu’en 1650, plus ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le chancelier Seguier, protecteur alors de l’Académie, surpris d’apprendre que ces stances peu édifiantes, dont la première commence : Un jour le malheureux Lysandre, étoient de Corneille, le manda, et après lui avoir fait une douce réprimande, lui dit qu’il le vouloit mener à confesse; que l’ayant mené de ce pas au P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le confesseur ordonna, par forme de pénitence, à Corneille, de mettre en vers françois le premier livre de VImitation. Ce premier livre étant achevé, la reine Anne d’Autriche, à qui le poète le présenta, en fut si contente, l’ayant lu, qu’elle lui demanda le second ; en suite de quoi, dans une dangereuse maladie qu’il eut quelque temps après, il promit le reste et le donna. »
Ces détails et ces dates répondent à toutes les objections qu’on a faites contre l’authenticité de l’anecdote : il résulte du véritable texte des manuscrits de Charpentier, recueilli et conservé par La Monnoye, que Corneille avait fait, dans sa première jeunesse, la pièce intitulée : l’Occasion perdue recouvrée ; qu’il l’avait toujours tenue fort secrète, mais que des copies en avaient couru en 1650, plus ou moins. Ce fut, en effet, vers la fin de 1650 que Corneille commença la traduction de l'Imitation, en sorte que le premier livre de cette traduction parut en 1651.
L ’abbé Goujet, qui, dans sa Bibliothèque françoise ( 1 ) , s’est inscrit en faux contre le récit du Carpenteriana , avait donc bien mal lu la note de La Monnoye, lorsqu’il croit y faire une objection sérieuse en disant : « Premièrement, ce petit poème ( l'Occasion perdue recouverte ) ne fut imprimé pour la première fois qu’en 1662, et, comme je viens de l’observer, le premier livre de l'Imitation , traduit par Corneille, étoit publié dès 1651. Il s'ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché et que Corneille se seroit repenti d’une faute qu’il ne devoit commettre que plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai ailleurs que l’Occasion perdue et recouvrée n’est point de Corneille, mais du sieur de Cantenac. » L’abbé Goujet n’ayant pas publié le 19 e volume de sa Bibliothèque françoise, qui eût contenu l’article de Cantenac, nous sommes encore à savoir comment il eût prouvé que l’Occasion perdue recouverte n’était pas de Corneille.
On découvrira sans doute une impression de cette pièce, remontant à l’époque où les copies manuscrites commencèrent à courir, car l'Occasion perdue recouverte eut trop de succès pour que les presses clandestines ne l’aient pas reproduite en feuille volante et peut-être avec les initiales du nom de l’au-
(t)T. XVIII, p. 147.
teur. « Tout le monde sait, dit Michault de Dijon (1), qu 'après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ce ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnue et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et les caractères de Pierre Marteau. » Puis, Michault cite différents recueils, postérieur à l’année 1670, dans lesquels se trouve la pièce réimprimée.
« Ces stances, ajoute Michault, furent si généralement recherchées, je dirois presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues; j’en ai vu une latine, et l’on ma assuré que le sçavant Paul Dumay s’étoit amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutez encore qu’elles furent mises en chanson et acquirent par ce moyen une plus grande célébrité. » Nous n’avons pas été assez heureux pour découvrir ces traductions en différentes langues, que nous signalait Michault de Dijon ; mais nous avons fait d’autres découvertes plus intéressantes qui peuvent servir à constater que, pendant plus de dix-sept ans, de 1654 à 1670, tous les poètes s’inspirèrent de l’Occasion perdue recouverte , pour s’essayer sur un sujet doublement scabreux (17mpuissance et la Jouissance } que le poème attribué à * P. Corneille avait mis à la mode.
(l) Mélanges historique» et philologiques, p. 54 du tome I er .
Dans le Nouveau Recueil des plus belles poésies (1), on trouve, à la page 119, l’Occasion perdue, stances à Cloris. Ces stances, signées D. M., c’est-à-dire de il or angle suivant la table des noms d’auteurs, offrent la môme scène que celle qui forme la première partie de l’Occasion perdue recouverte ; dans les deux pièces, l’héroïne se nomme Cloris, mais Lisandre n’est pas nommé dans les stances à Cloris, et le héros de l’Occasion perdue garde ici l’anonyme. 11 est certain que cette pièce, dans laquelle il y a de la verve, de l’énergie et du feu, avec beaucoup de mauvais goût et d’incorrection, a été composée à l’imitation des vers libertins qui couraient alors sous ce litre : l’Occasion perdue recouverte.
Le poêle D. M. ou de Morangle s’était borné à chanter l’Occasion perdue ou l’impuissance; un autre poëte anonyme, dont la pièce n’est pas indiquée dans la table, quoiqu'elle remplisse les pages 399-404 du volume, avait également traité le sujet à la mode, dans une élégie qu'il intitule Impuissance; mais les acteurs, qui ne pouvaient pas être Cloris et Lisandre, n’y sont pas nommés. En effet, la pièce est de Mathurin Régnier; elle avait paru pour la première fois dans l’édition de ses œuvres publiée en 1613, après sa , mort ; elle avait reparu, revue et corrigée, dans l’édition de 1642. On doutait pourtant qu’elle fût réelle-
(l) Paris, Tcfve G. Loysoo, 1654, in-13.
ment de lui; voilà pourquoi 6. Loyson l’avait admise dans son Nouveau Recueil des plus belles poésies , comme s’il eût voulu la rapprocher de l 'Occasion perdue, qui en est une imitation. Ce Recueil , où sont renfermées ces deux pièces, est dédié à la comtesse de la Suze, par le libraire éditeur, qui met « les ouvrages des plus beaux esprits de ce temps sous la protection du plus rare génie de notre siècle ». Le privilège du roi porte la date du 1 er décembre 1653.
On peut citer le célèbre La Fontaine en tête des poètes contemporains qui eurent en vue de faire allusion à l’Occasion perdue recouverte de P. Corneille, sinon de l'imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeunesse était à l’affût de tous les ouvrages de galanterie, en prose et en vers, eut certainement connaissance de la pièce de Corneille, lorsqu’il n’avait pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que ses premières passions donnaient naissance à ses premières rimes. Dans une élégie à l’Amour, il se plaint des mécomptes que ce Dieu ne lui avait pas épargnés; il avoue que ses maîtresses n’eurent pas trop à se louer de ses préludes amoureux :
‘vi » -• * * * ' , ‘ V
Cloris Tint une nnit; je crois qu’elle a toit peur.. .
Innocent! ah! pourquoi hitoit-on mon bonheur?
Cloris se presioil trop...
Cloris! voilà bien l’héroïne du poème de Corneille et des stances de Morangle. Mais La Fontaine ne nous
dit pas s’il prit sa revanche avec cette maîtresse; il
coiifesse seulement n’avoir pas été plus heureux avec Phyllis qu’avec Cloris:
On U nomme Phyllis; elle est an peu légère :
Son cœur est soupçonné d'avoir plus d'un vainqueur,
Mais son visage fait qu’on pardonne A son cour.
Nous nous trouvâmes seuls ; la pudeur et la crainte De roses et de lis à l'envi l'avoient peinte.
Je triomphai des lis et du coeur dès l'abord ;
Le reste ne tenoit qu'à quelque rose encor.
Sur le point que j’allois surmonter cette houle,
On me Tint interrompre au plus beau de mon conte;
Iris entre, et depuis je n'ai pu retrouver L'occasion d’un bien tout près de m'arriver.
Les deux derniers vers rappellent, on ne saurait en douter, la pièce attribuée à Corneille plutôt que la pièce de Morangle, et l’élégie d’où ces vers sont tirés est incontestablement antérieure à la publication du Nouveau Recueil des plus belles poésies. 11 faut en conclure que l’Occasion perdue recouverte était allée de Rouen jusqu’à Château-Thierry avant 1654.
Dans les Poésies choisies de MM. Corneille, Bensserade, de Scudéry, Boisroberl, etc., et de plusieurs autres célèbres aulheurs de ce temps (1), Bensserade lit insérer des stances intitulées : Jouissance , dans lesquelles il gourmande l’indiscrétion des poètes qui révélent leurs bonnes fortunes. Il ne se fait pas faute
(t) Pari», Charles de Sercy, 1658, lu-8, page 3 1 ) de la l r * partie.
cependant de célébrer sa propre victoire, mais il ne nomme personne.
En 1659, le poêle Du Teil, un des rivaux de Pierre Corneille comme auteur de la Juste Vengeance, tragédie jouée en 1641, sembla vouloir rivaliser encore avec le chantre de l'Occasion perdue recouverte , en décrivant à sa façon la môme scène dans des stances qui portent le titre de Jouissance, et qui ne sont pas une des plus mauvaises pièces de son Nouveau Recueil de diverses poésies (l).
Mais à quelle époque aurait été imprimée pour la première fois la pièce qui servait de type aux imitations, le poème licencieux qu'on attribuait à P. Corneille, et qui circulait manuscrit par toute la France depuis plusieurs années? Nous ferions remonter cette impression primitive à l’année 1650, si l’on pouvait constater que cette année-là vit paraître, à Rouen, comme l'ont supposé les bibliographes, un recueil sans nom de lieu et sans date, intitulé : Poésies gaillardes, galantes et amoureuses de ce temps, petit in-12 de 82 pages. L'Occasion perdue recouverte ouvre ce recueil, dont Guillaume Colletet aurait été l’éditeur, et qui est indiqué dans différents catalogues comme imprimé à Rouen vers 1650. En tout cas, l’Occasion perdue recouverte se trouve invariablement dans les nombreuses réimpressions de l'Elite des poésies hé-
(l) Pull, J. -B. Lovson, IGS9, iu-12.
roïques et gaillardes de ce temps , que les presses clandestines reproduisaient sans cesse, non-seulement à Rouen , mais encore à Paris, à Lyon et à Orléans, et que les colporteurs vendaient sous le manteau dans les villes et dans les campagnes.
En 1660, le sieur de Lamathe, qui avait fait imprimer trois ans auparavant le Nouveau Cabinet des Muses , ou l’eslite des plus belles poésies de ce temps (1), avec privilège du roi en date du 10 février 1658, eut l'idée de rajeunir ce recueil, en y ajoutant, sous le bénéfice du même privilège, quelques poésies nouvelles, qui formèrent une seconde partie en un cahier séparé, signé a-uiiij (avec des lacunes très-significatives dans les signatures). Cette seconde partie, dont le titre courant est Cabinet des Muses , mais qui n’a pas de titre spécial, comprend 60 pages et se trouve placée immédiatement après le privilège du roi. Elle commence par FOccasion perdue recouverte, dont nous voyons paraître pour la première fois le texte original. On est étonné de rencontrer, ù la suite de ce poème licencieux, des vers pour le roi, en l’honneur de la paix et de son mariage, des anagrammes sur le nom de Marie-Thérèse d’Autriche, et d’autres pièces aussi édifiantes. Il est clair que l’éditeur a voulu se faire ainsi pardonner la publication de l'Occasion perdue recouverte , qui devait donner
(I ) Pari», •veuve Edme Pepinguf, 1658, iu-IS de 10 feuillet* non chilW* et de 111 pagei.
du succès à son recueil. Les fleurons, et surtout celui de la Sirène, imité des éditions elzéviriennes, nous permettent de croire que le livre a été imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de dire que, parmi les pièces dont la réunion compose le cahier supplémentaire du recueil de 1658, on remarque une plate élégie sur les amours de Lysandre et de Florice, laquelle a été réintégrée depuis dans les Poésies nouvelle^ el autres œuvres galantes du sieur de Cantenac.
' Voilà donc enfin le texte de l'Occasion perdue recouverte , et aussitôt divers recueils s’empressent de s'en emparer, en y faisant des suppressions el des changements plus ou moins considérables. Le premier qui osa reproduire le texte original publié par de Lamathc, c’est l’éditeur inconnu d’un volume intitulé : les Plaisirs de la poésie galante , gaitiarde el amoureuse. Ce recueil nous est arrivé sans date, sans nom d’imprimeur ou de libraire, et sans privilège du roi, avec un simple frontispice gravé; mais on peut assurer qu’il a été imprimé à Rouen, et qu’il ne peut être postérieur au mois de septembre 1661, car, à cette époque, le surintendant des finances Fouquet venait d’être arrêté, et le volume renferme des pièces élogieuses, en tête desquelles il est nommé avec ses titres et qualités. L'ensemble de ce volume indique assez qu’il a subi des remaniements d’impression, avant de voir le jour. A la page 279, nous retrouvons l'Occasion perdue recouverte, sous ce nou • veau titre : L’Impuissance, ou la Jouissance, stances.
222 DISSERT ATtOKS BIBLIOGRAPHIQUES.
On imprimait alors à Paris les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C... L’impression fut achevée le samedi 26 novembre 1661, et l’auteur céda et transporta son privilège à Théodore Girard , marchand libraire , qui mit en vente le volume avee la date de 1662. Il faut entrer dans quelques détails sur ce volume de xi feuillets liminaires, y compris le frontispice gravé par Sphirinx, 253 pages et 1 feuillet pour la fin du privilège. L’Avis au lecteur présente le livre comme publié à l’insu de l’auteur, par le fait d'un ami qui avait eu entre les mains le manuscrit. Cet ami nous apprend que l’auteur, absent pour quelques jours, a désavoué ses vers, « comme des enfants qui faisoient rougir leur père, » en renonçant à Floriee, à Climène et aux idoles de sa jeunesse, pour se vouer à Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre que l’auteur avait adressée à son ami pendant l’impression du volume, et cette lettre, qui ressemble à un sermon ou à une homélie, annonce que le sieur de C. se préparait à embrasser l’état ecclésiastique. En effet, quarante ans plus lard, on vit paraître les Satyres nouvelles, de M. Benech de Cantenac, chanoine de l’église métropolitaine et primatiale de Bordeaux, avec d’autres pièces du mémefFuleur (1). L’auteur des Satyres est très-certainement l’auteur des Poésies nouvelles et autres
(l) Amsterdam, rente Chayer, sans date, in-8.
œuvres, car le sieur de C... était déjà fixé à Bordeaux en 1661, puisqu'il a publié, page 94 de son premier recueil, une Response au remerciement que M. D..., conseiller au Parlement de Bordeaux, fit d’un livre intitulé Pancirole , commenté par Salmuth, que l’Autheur lui avoit presté. Le sieur de Cantenac habitait donc Bordeaux , mais il avait été à Rennes , comme on le voit par ses curieuses stances sur le Cours de Rennes.
Dans les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C..., ou du moins dans un petit nombre d’exemplaires de l'édition de 1662, l'Occasion perdue recouverte , « reveue, corrigée et augmentée par l’autheur, » se trouve entre les pages 102 et 103, en un cahier de 14 pages et 1 feuillet blanc, portant pour titre courant : Poésies nouvelles et galantes, et au bas de la page 1 4 : Fin des poésies nouvelles et galantes du sieur de C... L’impression de ce cahier est identique à celle du volume, et les fleurons y sont les mêmes. Ici commencent l’incertitude et la controverse.
« J’ay séparé la prose d'avec les vers, dit l’ami dans l’Avis au lecteur, et comme toutes les pièces qui entrent dans le corps de l’ouvrage se peuvent réduire, ou aux pièces amoureuses et galantes qu’il a escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes qu’il a faites, ou bien aux lettres qu’il a adressées à quelques personnes particulières, c'est la raison pour laquelle je l’ay divisé en trois parties. » Il y a
donc trois parties seulement dans le recueil , mais l’imprimeur a fait entrer dans la table des pièces l'Occasion perdue recouverte, comme existant à la page 103, quoique ce Soient les Poésies morales el chrestiennes qui commencent à cette page-là. Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101 et 103 prouvent que l’impression du volume n’a subi aucun remaniement. Quant au cahier intercalaire, il est signé simplement d’une étoile.
(Jn passage très-important de la préface semble avoir été mal compris par Michault, qui en tire des déductions bien différentes de celles que nous croyons y découvrir. « Parmy toutes les pièces qui entrent dans ce recueil, dit l’ami de l'auteur (on veut que cet ami anonyme soit le libraire Théodore Girard), on y en a fait glisser une en dépit de moy, qui auroit esté supprimée , ou pour le moins qui n’auroit point veu le grand jour, si j’en avois esté creu; mais ma résistance a esté inutile, et quelque raison que j’aye eu pour destourner le coup, il a fallu se rendre et céder à la force, Un galant homme, qui a un empire absolu sur l’esprit de l’Autheur, et que l’Autheur considéré à l’égal de lui— mesme, l’obligea autrefois de la composer contre une dame, de qui il s'estoit creu desobligé, afin de satisfaire son ressentiment, et m’a contraint, pour rendre sa vengeance plus authentique et couronner son ressentiment, de souffrir qu’elle fust jointe aux autres de ce livre. H a creu que l’ascendant qu’il s’estoit
acquis sur l’Aulheur luy donnoit le droict sur son ouvrage, et qu'estant l'arbitre absolu de ses pensées, il pouvoit décider souverainement de ses escrits. Je sçay l’estime particulière que l’Autheur a pour le mérite de ce personnage, qui est, à cela près, le plus honneste homme du monde, et la deference aveugle qu’il a pour tous ses sentiments. Pour te dire franchement le mien, je ne sçaurois louer cette pratique ny en approuver l’usage. J’ay jugé à propos de m en justifier, pour me mettre à couvert du blasme qu’on tn’en pourroit donner quelque jour; et pour prévenir les reproches qu’on m’en pourroit faire, j’ay creu me devoir cette satisfaction. »
Ce passage semble, à première vue, se rapporter à l'Occasion perdue recouverte, mais il nous parait plus logiquement faire allusion à une autre pièce du recueil, car nous ne voyons pas trop cumment /'Occasion pourrait avoir été composée contre une dame. Il s’agit, en effet, dans ce poème érotique, d’un amant qui se trouve impuissant à la première rencontre, et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce l’amant, Lysandre, est-ce le mari, Dorimonl, qui aurait raconté cette histoire, pour satisfaire son ressentiment? Je ne pense pas que l’Occasion perdue recouverte soit la pièce que l'ami de l’auteur avait voulu reirancher, mais bien une très-vive et très-amère satire contre Amarante (nommée Caliste dans la pièce, p. 21), qui s’était mariée à un riche vieillard en dé-
> laissant son jeune amant. Cette Amarante devait être
très-connue à Bordeaux, sinon à Rennes, et l’on conçoit que l’amant abandonné ait voulu se venger avec l’arme de la satire.
Disons, en passant, que les scrupules de l’ami ou de l’éditeur ne sauraient avoir été motivés par la licence de l'Occasion perdue recouverte , car, si cet éditeur avait eu des scrupules de cette espèce, il n’eût pas manqué de rejeter une autre pièce dont voici le singulier titre : « Un cavalier faisoit quelques tours d’adresse devant plusieurs personnes , et changeoit des cartes en telle figure qu’on vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier et voulut prendre le jeu de cartes pour voir si elle y découvrirait rien, mais elle se mit en colère d’y trouver d’abord quelque chose en peinture que la pudeur et la bienséance defîend de nommer. » C’est là une pièce qui peut encore avoir été faite contre une dame, par un sentiment de vengeance.
La présence de l’Occasion perdue recouverte dans le volume du sieur de Cantenac s’explique tout naturellement, si on en accuse le libraire seul, soit que Théodore Girard eût voulu donner plus de vogue à sa publication en y intercalant une pièce très-recherchée et très-goûtée alors, soit qu’il ait attribué de bonne foi au sieur de Cantenac cette pièce, qui circulait avec l’initialedu nom de Corneille. Il fautdire aussi que le sieur de Cantenac n’avait pas été le dernier à traiter un sujet sur lequel tous les poètes s’escrimaient alors, et qu’il avait composé à son tour une
idylle intitulée : la Jouissance, où l’on retrouve les principaux traits de l’Occasion perdue recouverte , mais rendus avec toute la platitude dont il était capable.
Quant au texte de l’Occasion perdue recouverte, tel qu’il a été imprimé dans les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, il faut y constater la suppression de deux strophes et l’addition de deux strophes nouvelles, avec un assez grand nombre de variantes qui ne font pas honneur au talent et au goût du plagiaire ou du contrefacteur. On doit reconnaître ici que le texte original a été altéré et interpolé assez maladroitement.
Huit ans plus tard, la vogue de l’Occasion perdue recouverte n’était pas encore épuisée, car un auteur de nouvelles galantes et comiques publiait, sous ce titre même, à la fin des Soirées des Auberges (1), une petite nouvelle qui pourrait bien avoir été le point de départ du poème attribué à Corneille ; et un poète de premier ordre, qui a gardé l’anonyme, jetait dans le public un caprice charmant, qu’il avait intitulé : la Jouissance imparfaite. Nous rencontrons ce Caprice à côté de l’Occasion perdue recouverte, dans un recueil imprimé à Rouen : Maximes et lois d’amour, lettres , billets doux et galants, poésies (2). Ce recueil avait été publié d’abord à Rouen, par le libraire Lucas,
(l) Paria, Estieone Loyion, 1669, pet. ln-lî. (a) Parii, OUtIm de Varennes, 1669, ln-8.
en 1667. Le libraire de Paris n'avait fait que changer le titre et ajouter à la fln du volume un cahier de 24 pages, imprimé avec les mêmes caractères, cahier dans lequel l’Occasion perdue recouverte est suivie de la Jouissance imparfaite , qui remet en scène, dans un admirable langage, la première partie de cette éternelle Occasion. Le sieur de Valdavid, ami de Pierre Corneille, est incontestablement le principal auteur de cette compilation, dédiée au duc de Montausier ! L'Occasion perdue recouverte , que le sieur de Canlenac avait failli transporter à Bordeaux, retournait ainsi en Normandie, à Rouen, qui l’avait vue naître dans la première jeunesse de Corneille.
Concluons : L’Occasion perdue recouverte est loin d’êire indigne du grand Corneille sous le rapport littéraire ; quant au point de vue moral , nous nous garderons bien de l’excuser, quoique la licence des poètes, sous le règne de Louis XIII, ait été constamment encouragée par la faveur des gens de cour et par les sympathies de la société la plus aristocratique. Michault, de Dijon, en voulant défendre Corneille, ne s’est pas aperçu qu’il faisait acte d’ignorance. «Je ne crois pas, dit-il, qu'il soitjamais échappé à sa plume aucun ouvrage où régnent une liberté condamnable et un esprit de débauche. » S'il avait lu les Mélanges poétiques, imprimés en 1 652, à la suite de la tragi-comédie de Clilandre, et qui contiennent une pièce que les éditeurs des œuvres de Corneille n’ont pas encore osé reproduire, il aurait pu con-
venir que le poète obéit involontairement au goût de son époque. « Je n’ai pas fait difficulté, dit l'abbé Granet dans la préface des Œuvres diverses de Pierre Corneille (I), de supprimer des plaisanteries d’un goût peu délicat et divers traits d’une galanterie trop libre... En retranchant les morceaux d’une galanterie licencieuse, je n’ai fait que me conformer ù l’exemple de M. Corneille, qui a purgé ses premières comédies de tout ce qui en pouvoit rappeler l’idée. » L’abbé Granet a pourtant laissé subsister le fameux rondeau où l’auteur du Cid, dans sa juste indignation contre les odieuses manœuvres de Scudéry,
L'envoyc an diable , el aa musc an bordel.
Il est tout donc naturel que le chancelier Séguier, qui était d’une piété exemplaire, ait conduit Corneille à confesse, et que le confesseur ait ordonné à son pénitent de traduire l’Imitation de Jésus-Christ , pour expier son Occasion perdue recouverte. Quelques années plus tard, La Fontaine, en expiation de ses Contes et Nouvelles, se faisait aussi, à l’instigation d’Arnauld d’Andilly et des jansénistes, le traducteur docile de quelques psaumes et de quelques hymnes du Bréviaire romain; mais, pour se distraire de l’ennui que lui causaient ces traductions, il composait encore quelques contes en cachette, avec l’intention
(I) Paria, Cissey, 1738, i«-l*.
de ne p3s les faire imprimer. S'il eût été l'auteur de l’Occasion perdue recouverte , il n’aurait pas souffert qu’un sieur de Cantenac lui disputât la paternité de cet enfant de l’amour, et il se serait empressé de le reconnaître, au risque d’être excommunié en ce monde et damné dans l’autre. Corneille, au contraire, ne crut jamais avoir assez expié ses péchés de jeunesse, et pendant plus de quarante ans il fit pénitence de l'Occasion perdue recouverte.