I.e Songecreux qui tous plaisant! mots livre
A tous, Monsieur, il présente ce livre.
On peut affirmer que Rabelais a voulu parier de ce Songecreux qui tous plaisanlz mots livre dans la phrase que nous avons citée plus haut: « Vcu qu’il leur avoit donné du passe-temps et plus faict rire que n’eust faict Songecreux. » Ce Prince des Sots était donc un excellent acteur, très-jovial et très-facétieux, comme le prouve assez sa Prenoslication, à la fin de laquelle il s’est jugé lui-même très-modestement en ces termes :
Vn galant qui n’cst guère abillo ,
Legier d'esperit comme une enclume ,
A de sens rude et imkecille Composé ce petit volume.
Ce quatrain nous donne le nom de Vlac en acrostiche, nom hollandais qui fut celui d’un libraire de La Haye au XVII e siècle. Au reste, maistre Albert Songecreux était peut-être Flamand, car, dans ses quatrains sur auculnes villes en particulier, il place la ville d’Anvers au milieu dès villes de la Normandie, de la Picardie et de la Flandre française, pour avoir le prétexte de lui adresser un éloge des plus singuliers, sinon des plus flatteurs.
Enfin, il n’est pas sans intérêt grammatical de re-
marquer que la forme du mot Prenosticalion , au lien de Pronostication ou Prognostication , n’est point une faute de l’imprimeur, puisque ce mot-là se retrouve deux fois écrit de la même façon dans le courant de la pièce de vers, qui contient une longue nomenclature de vins et de victuailles, d’après laquelle on peut supposer que maître Albert Songecreux aimait à passer le temps, comme il le dit,
En ta maison, assit en l'astre, Dos au (eu , la panse à la table.
M. Léopold Double, qui a réuni depuis quatre ou cinq ans une admirable collection de beaux livres, d’éditions rares, de pièces curieuses, d’exemplaires uniques et de reliures anciennes, d’une beauté exceptionnelle, vient de faire reproduire, par le procédé de M. Adam Pilinski, cette singulière pièce de vers du seizième siècle, dont il possède le seul exemplaire connu, et qui n’avait pas encore été réimprimée par les soins de quelque zélateur de la vieille poésie française. Cette reproduction, tirée à cent quatre exemplaires numérotés, sera un des plus précieux desiderata que les amateurs rechercheront un jour, car aucun exemplaire ne doit être vendu, et le propriétaire du livre original s’est réservé le
plaisir d’offrir lui-même à un petit nombre de privilégiés l’édition qu’il a fait exécuter à ses frais. La plupart des exemplaires , sinon tous, sont distribués déjà, et M. Léopold Double, en voyant avec quelle ardeur on convoite cette jolie plaquette dans le monde des bibliophiles, a pu regretter d’avoir trop restreint le tirage de l’édition fac-similé qu’il a destinée à ses amis comme un souvenir de sa magnifique bibliothèque.
J’ai eu le bonheur d’écrire la préface qui a été mise en tête de cette édition , préface dans laquelle je crois avoir prouvé, de la manière la plus incontestable, que l’exemplaire original possédé aujourd’hui par M. Léopold Double , était unique , et qu’il avait passé tour à tour, durant un siècle et demi , sous les yeux de plusieurs bibliographes qui en ont parlé, depuis le commentateur de Rabelais, Le Duchat, jusqu’au savant et illustre auteur du Manuel du Libraire. On trouve, dans la nouvelle édition de cet excellent ouvrage, au mot Prenostication, un article définitif sur l’opuscule bizarre et amusant, que nous avions examiné rapidement au double point de vue bibliographique et littéraire. M. Jacques -Charles Brunet adoptera peut-être quelques-unes des conjectures que nous a suggérées cet examen , qui conclut à prouver que l’auteur de celte facétie poétique ne se nommait pas Préel , comme l'a dit La Croix du Maine, et que maître Albert SongecreuxBiscain n’était autre qu’un joyeux suppôt de la Basoche ou des Enfants
Sans-Souci, un compagnon de Pierre Gringore, qui avait été élu Mère sotte dans cette confrérie dramatique, où le Songecreux devint plus tard Prince des Sots, c’est-à-dire le second dignitaire de l’association.
Je n'ai pas l’intention de refaire ici ma préface, ni de reproduire dans un nouveau cadre les renseignements qu’elle contient, et qui peuvent se compléter par une longue note du Catalogue d'une belle collection de livres rares et précieux procenant du cabinet de M. de C.... (1) Je veux seulement ajouter différentes observations relatives à maître Albert Songecreux Biscain et à sa Prenosticalion. Je m’étais proposé, à propos de la réimpression de cette pièce intéressante, d’introduire les lecteurs du Bulletin du Bibliophile dans le cabinet deM. L. Double, qui possède les plus beaux spécimens de l’imprimerie et de la reliure du seizième siècle, rassemblés avec un goût délicat, et destinés, en quelque sorte, à compléter une collection incomparable d'objets d'art et de curiosité ; mais je consacrerai bientôt un article à part à la description des bijoux bibliographiques qui composent ce cabinet, et je ne parle aujourd'hui que du livret rarissime qui en fait partie.
Je crois avoir démontré, dans la préface de l’édi-
tl) Vovei le n° 340 de ce catalogne, pabllé par J. Techcner en
lion publiée par M. L. Double, qu’il n’est pas possible de confondre le Songecreux, ou maître Albert Songecreux, avec Pierre Gringore, à qui l’on est convenu d’attribuer les Contredits de Songecreux ; le premier éloit Prince des Sots , le second Mère sotte, dans la confrérie de la Basoche ou dans toute autre des associations de joueurs de farces et de soties, que nous voyons s’établir à Paris sous le règne de Louis XII et peut-être auparavant, avec les titres d 'Enfants Sans- Souci, d'Empire d’Orléans, d Empire de Galilée, de Jeu des Poispilés, etc. Les documents nous manquent absolument pour tracer l’histoire de ces premières troupes de comédiens, de farceurs et de sots, qui avaient leur théâtre aux Dalles, non loin de l’église de Saint-Eustache, et qui faisaient une redoutable concurrence à la confrérie de la Passion , laquelle avait son siège à l’hôpital de la Trinité. On sait seulement que Jean de Pontalais, Jean Serre et Pierre Gringore furent les meilleurs acteurs de ces troupes comiques. Deux ballades de Clément Marot, lesquelles appartiennent certainement à la jeunesse du poète et peuvent être datées de 1512 ou 1514, nous font connaître aussi le- caractère joyeux et libertin des Enfants Sans-Souci et des suppôts de l’Empire d’Orléans; une épître du même poète , adressée au roi en forme de requête, nous apprend, en outre , que les représentations de la Basoche rencontraient souvent des obstacles sérieux de la part des autorités civile, ecclésiastique et judiciaire.
Écoutons Clément Marot plaider la cause de ses confrères de la Basoche :
Pour implorer rostre digne paissance ,
Devers vous , Syre , en toute okeyssance , Bazochiens k ce coup sont venu*
Vous supplier d'ouyr par les menus Les pciDCls et Iraicts de nostre comedie ;
Et s’il y a rien qui picque eu mesdie,
A rostre gré l’aigreur adoucirons.
Mais k quel juge est-ce que nous irons,
Si n’est à tous , qui de toute science Ares certaine et rraye expérience ,
Et qui tout seul d’aulhorité pourri
Nous dire : « Enfants, je veux qne tous joues ! »
La note, d’ancienne écriture, qu’on lit encore sur l’exemplaire de la Prenosticalion , et qui est ainsi conçue : Proclamatum mense decemb. 1 527 , atteste assez que cette facétie a été débitée sur les tréteaux, à la date du mois de décembre 1527, par un acteur, qui devait être le Songecreux ou le Prince des Sots. Une édition des Contredits de Songecreux , imprimée à Paris en 1532, est intitulée, comme nousl’avonsdéjà remarqué : Contredits du Prince des Sots, autrement dit Songecreux. Or, comme nous l’avons dit encore, Pierre Gringore, qui était Mère sotte , ne pouvait être en même temps Prince des Sots. La gravure en bois que nous trouvons sur le frontispice de plusieurs ouvrages de Pierre Gringore , notamment les Folles en-
treprises, les Fantaisies, les Menus Propos , etc., représente les trois chefs qui composaient le gouvernement des Sots , à savoir : la Mère sotte , le Prince des Sots, son Dis, et un troisième personnage, que nous sommes tentés d’appeler le Cousin, parce qu’il joue un rôle sous ce nom-là dans les Contredits de Songecreux (1)..
Cette gravure, où l’on voit figurer avec leurs devises les trois maîtres de la communauté des Basochiens ou des Enfants Sans-Souci, nous paraît devoir fixer irrévocablement la place de chacun dans la hiérarchie des confrères : la Mère sotte, qui prenait pour devise Raison partout, avait le premier rang; au-dessous d’elle, son fils le Prince des Sols, avec cette devise : Partout raison, et son neveu ou le Cou sin du jeune Prince des Sots, avec cette autre devise : Tout par raison, composaient cette trinité comique coiffée du borfnet à oreilles d’àne en guise d’une couronne. Le Prince des Sots ou le Songecrcux devait être un des plus habiles acteurs de la confrérie, et, s’il ne s’était pas nommé lui-même maître Albert Riscaîn en tête de la Prenoslication, nous chercherions à le reconnaître sous le nom fameux de Jean de Pontalais, qui osait jouer franc jeu contre le curé de Saint- Eustache, comme Bonaventure des Périers l’a raconté
(l) Voyez au terso du feuillet 47, édition in-8 de 1550, chez Galiot du Pré.
dans les Joyeux devis. !1 y eut, à cette époque, un Albert, joueur de luth du roi, que Clément Marot compare à Orpheus et à Phœbus dans une épigramme (t. III de l’édit de Lenglet Dufresnoy, page 32) , où il ne nous laisse pas entendre que cet Albert pût être originaire de la Biscaye, qui fournissait d’excellents joueurs de luth.
Nous avons constaté, en passant, l'analogie évidente d’invention et d’idées qui nous paraît exister entre la Prenostication du Songecreux et la Prognoslicalion pantagruélineAe Rabelais : celle-ci, n'ayant été publiée qu’en 1532, doit être considérée comme une imitation de la première, proclamée en public au mois de décembre 1527, quoique l’une et l’autre soient sans doute empruntées à une pronostication latine qui avait été imprimée en Allemagne dès la fiu du quinzième siècle, et qui fut souvent reproduite avec des variantes plus ou moins ingénieuses. Mais nous n’avons, dans notre notice, indiqué qu’un seul passage de la Prognoslicalion pantagruéline , où l’on retrouve une réminiscence flagrante de la Prenoslicalion.
Une lecture plus attentive des deux pièces nous a fait saisir entre elles beaucoup d’autres points de ressemblance et de similitude. Nous allons présenter ici quelques-uns de ces rapprochements , d'après lesquels on jugera que Rabelais n’a pas dédaigné de ramasser la marotte de Songecreux et de faire sonner ses grelots.
PRENOST1CATION I
De la déposition de l'esté.
Par force de suer de paioe ,
Les povres laboureurs des champs Bcuveront eaue de fonlalne :
Aussi feront plusieurs marchons.
De l'estai d'aulcuns princes.
Le très-chreslicn roy de France Cest an si bien se portera...
Pain assez en ce territoire Auront, s'il plaist au Roy dirin...
Je IrcuTe en escript (litre 1 !) où j’estudic Que ceulx qui ont douleur de rains,
Ou quelque eslrange maladie,
Que après leur mort ilz seront sains.
Et si auront esclipse de lune Selon le temps où j'esludic ,
Hais encore plus de pecuoe ,
Qui sera griefvo maladie.
Guerre auront, par faullé de paix, Chats contre ratz...
PROGNOST1CATION PAN rAG HCELINE :
De l’été.
« Beau sera se tenir joycull et boire frais, combien qu’aulcutis ayent dict qu’il n'est chose plus contraire ù la soif. •
De l’estai d'atilains pops.
• Le noble roy aulmo de France prospérera et triomphera cesle année. »
« De bleds, do Tins, de fruila'ges et leguminaiges on n'en voit oneques tant, si les souhaits des paoTrcs gens seut ouys. •
• Les riches se porteront un peu mieulx que les paoTres, et les sains que les malades. >
« El régnera unixersellc— ment une maladie bien horrible et redoutable, maligne, porxersc, espouvantablc et malplaisante , laquelle rendra le monde bien estonné... Je tromble de paour quand j’y pense. . .
Faulte d’argent. »
« Sera sédition entre les chatz et les ratz. »
PRENOSTICATION :
D'or et d'argent aurons asse*, Moyennant que Dicn nous pourroye.
Les prcstres gagneront leur rie A chanter, foulions en foullant ,
El les cordiers , je tous aille ,
La gagneront en reculant.
L'yrer tesmoigne , par ces bulles , Que auicuns cheminans par usaige Auront aux deux talions les mulles Et souTent au Tent le Tisaige.
Par Tilles, par champs et parchemins, Jurei , sergens et gens d'église Seront de chasser bien enclins ,
Mais encore plus K la prinse.
PROGNOSTICATION :
« Cctle année sera fcr:ilc arec planté do tous biens A ceulx qui auront do quoy. •
« Les chancres ( ehanlren ?) seront de costé, et les cordiers b reculons. »
« Il descendra grande abondance de raicqnelols des montagnes de Saxoie et d'Auxcrgne, mais Sagiltarius les menasse des mulles ans talons. »
« Cagols, caffards, bolincurs, porteurs de rogatons, abbreTiateurs, scripleurs, copistes, bullistes , dalaires , chicaneurs , etc., chafloureui de parchemins, notaires, eto., se porteront selon leur argent. »
Enfin, la préface de la Prognoslicalionpanlagruéline, adressée au liseur bénévole , pourrait bien faire allusion à la Prenostication de Songecreux , « cet almanach très-véritable faict au bout de la table » , lorsqu’elle s’élève contre les « infinis abuz perpétrez à cause d’un tas de Prognostications de Lovain , faictes à l’ombre d’un voirre de vin. » Il faudrait alors induire de ce passage que la Prenostication aurait paru d’abord à
Louvain, et le quatrain qui concerne cette ville donnerait matière à une interprétation qui nous éloigne un peu, il est vrai, du Prince des Sols de Paris. Voici ce quatrain, qu'on peut expliquer en disant que le Songecreux , avant de devenir maître és arts , avait été apprentif ou écolier à l’université de Louvain :
De monstrer tonte la science Louvain se vouldra entremectre ,
A ceulx qui auront patience.
Faisant d’ung apprenti! ung inaistre.
La ligure de sot , gravée en bois, qui orne le frontispice de la Prenostication, nous offre certainement le portrait de Songecreux, revêtu de sa livrée basochiale, le chef couvert du capuchon à longues oreilles et à sonnettes, tenant à la main sa masse ou marotte qui se termine par une tête de fou enchaperonnéc et surmontée d’un bec d'oiseau, et agitant, comme insignes de sa dignité, ces grosses cymbales de vaches que Rabelais a décrites dans la Diablerie de Villon ( livre IV, chap. 13 ). Ce portrait ressemble d’ailleurs à celui du Prince des Sots dans la gravure que Pierre Gringore avait adoptée comme sa marque personnelle pour les ouvrages qu’il composa et publia en qualité de Mère sotte, ouvrages qui ne sont peut-être que le recueil collectif des facéties débitées sur le théâtre de la Basoche et des Enfants Sans-Souci. On peut donc, d’après ce double portrait, supposer que le Songecreux n’était pas beau et qu’il avait la physio-
nomie triste plutôt que gaie, et bouleversée par une continuelle grimace.
Quant au sobriquet qu’il avait pris, on doit l’expliquer dans le sens de philosophe rêveur et malin. Rabelais le nomme Songecrusyon au lieu de Songecreux. C’est le cas de rappeler, en présence de cette dénomination différente, que le nom véritable de Gringore était Gringon. Un jour, probablement, le hasard nous fera découvrir quel était le Cousin, compagnon de Mère sotte et du Prince des Sots. Toujours est-il que ce nom de cousin de notre Prince des Sots était déjà synonyme de niais ou innocent, comme on peut l’établir au moyen de ce quatrain de la Prenoslication :
Jongleurs et trouveurs do triade Et aultrr8 inventeurs do bourdes Tendront en maint lieu leur pinacle,
Pour attraper e.ousins et lourdes.
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