UNE LETTRE FAUSSE DE RABELAIS
A Monsieur le rédacteur en chef du Courrier français.
A'vril , 1847.
Monsieur le rédacteur,
Vous avez peut-être oublié que, dans votre numéro du 21 mars dernier, où l’on annonçait avec beaucoup de bienveillance le fait de ma découverte de deux manuscrits autographes de Rabelais, j’ai été indirectement admonesté au sujet d’une lettre prétendue autographe de l’auteur de Pantagruel, lettre qui a figuré dans une vente publique, et qui m’a été con-
fiée par l’acquéreur pour en faire l’examen. J’avais déclaré au propriétaire actuel de cette lettre, comme au marchand d’autographes qui l’a vendue, j'avais déclaré que ce magnifique autographe, que les enchères ont porté au prix de 500 francs, était grossièrement fabriqué par un faussaire : on m’a demandé de Je prouver par la discussion , et, ma réponse s’étant fait attendre jusqu’à présent, on en a conclu que je retirais ma proposition et reconnaissais mon erreur. Aussi m'a-t-on reproché assez aigrement, dans la préface d’un nouveau Catalogue d’autographes qui renferme peut-être quelques pièces de la môme fabrique, de n’avoir pour moi que mon opinion et « d’attaquer avec violence celle d’hommes spéciaux qui ont acquis par leurs études et leur position une autorité réelle en pareille matière. »
J’avais l’air, en effet, de ne vouloir pas, de ne pouvoir pas répondre, puisque vous m’aviez invité d’une manière si obligeante à vous présenter ma réponse avec les développements que je jugerais nécessaires. « La plus importante des lettres incriminées (comme fausses) , disiez-vous dans votre numéro du 2 1 mars, celle de Rabelais, qui fait maintenant partie d’une collection bien connue, a été communiquée à M. Lacroix : il a eu tout le temps de l’étudier, et même d’en prendre copie; il lui sera donc facile de critiquer sous tous les rapports : écriture, style, noms, dates , données historiques (car cette lettre en contient plusieurs); et, si elle est fausse, nous ne
doutons pas que le savant éditeur ne parvienne à le prouver jusqu’à l’évidence. »
Chacun de dire là-dessus : « 11 ne prouve rien, donc il a tort, et la lettre de 500 francs est authentique, comme le seront toutes les autres qu’on vendra aussi cher, comme le sont celles de François 1 er , de Louis XII, de Diane de Poitiers, de Bayard, de Talbot, de Molière, de Triboulet, etc., qui sortent de terre par milliers (1) pour la plus grande joie des amateurs d’autographes. »
Le retard de ma réponse provient de deux causes : une assez grave indisposition et un surcroît d’affaires. Je profite du premier moment de loisir qui m’est accordé , non pour entamer de plus belle un débat qu’on croyait généralement terminé, mais pour en finir une bonne fois avec ce fameux autographe de Rabelais, qui n’a pas même les semblants d’une pièce vraie et authentique. C’est lui seul que je mettrai en cause et que je jugerai sans appel, au point de vue de ma conscience ; quant aux autres faux autographes qui font encore les délices de quelques collecteurs crédules et ambitieux , ils seront remis à leur place tôt ou tard, et l’on s’étonnera qu’ils aient pu trouver grâce un moment devant des esprits sérieux et honnêtes.
(l) Vovei la préface du Catalogue d’autographes provenant du cabinet d'un Amateur, dont la rente a eu lieu les lundi 10 et mardi 1 1 ruai 1817, par les soins de M. Charron, expert.
Je vais , Monsieur le rédacteur, m'attacher ici à la lettre qui m'a été communiquée , et vous verrez ce qu’il en restera tout à l’heure. Je ne vous parlerai pas, quelque envie que j’en aie, de ces incroyables lettres du grand Talbot, qui ne savait pas un mot de français, et qui écrit en cette langue pour s’occuper d’un vilain, d’un bœuf et d’un charroi; de notre Bayard, qui s'adresse à M. d’Alègre comme à un trésorier des guerres, pour le prier d’envoyer les souldées des lansquenets; de Charles V, qui daigne écrire de sa propre main à son bibliothécaire du Louvre pour l'autoriser à prêter un livre (premier exemple du prêt à la Bibliothèque du Roi) ; de Maximilien I er , qui a oublié sa plaisante orthographe germanique (1) pour correspondre avec un conseiller du roi de France; de Molière, qui n’a pas laissé une signature dans les archives de la Comédie-Française, mais qui a signé tant qu’on a voulu pour les notaires de Paris ; de Triboulet, enfin, que son contemporain Jean Marot nous représente comme un idiot de la télé écorné, aussi fol maintenant que le jour qu'il fut né, et qui met la main à la plume en voyant que tout le monde s’en môle, môme ceux qui ne savaient pas signer leur nom !
C’est à l’occasion de ce déluge d’autographes im-
(I) Voyei U fameuse lettre de Maximilien à sa fille Marguerite d'Autriche, dans le tome 4 des Lettres de Louis XII, publiées par le dernier des Godefroy ( Brusselle , Fr- Fo/‘]’eus, I7ti, 4 roi. in-iï).
possibles ou ridicules qu’un marchand d’autographes s’écrie en homme qui défend sa marchandise :
« Nous maintenons que les lettres nouvellement découvertes sont parfaitement authentiques, que l’œil le plus exercé n’y trouvera rien qui dénote la falsification, que les faits historiques qu’elles contiennent sont parfaitement vrais, et que la source dont elles sortent doit inspirer la plus complète sécurité. » 11 ne faudrait pas moins d'un volume pour démontrer la fausseté des pièces que nous incriminons. Les jésuites Germond et Constant, dans leur querelle avec les bénédictins Mabillon et Ruinart au sujet de certains faux diplômes des rois de France, n’ont-ils pas produit trois volumes de polémique, qui en ont produit trois autres de la part de leurs adversaires? Nous ne pensons pas qu’aucun paléographe, patenté ou non, se risque à nous suivre dans une discussion publique sur cet objet: car nous aurions pour nous, en semblable débat, l’avis des juges les plus compétents et les plus désintéressés dans la question; nous n’entrerions en lice qu’avec l’assistance des premiers maîtres en paléographie, MM. Champollion- I’igeac, Guérard, Paulin Paris, Lacabane, Quicherat, etc., qui ne sont plus même à l’état de doute à l’égard des autographes provenant, dit-on, des merveilleuses collections du sieur Leteliier. ,
Avant de commencer l’autopsie de la lettre de Rabelais, je dois rappeler qu’il en existe trois autres provenant de la même source (on pourrait en avoir
cent aussi bien que trois) , et que ces autres lettres ne m’ont pas été communiquées, malgré mes démarches et mes instances réitérées. Le détenteur de ces lettres annonce qu’elles seront bientôt publiées ! Nous craignons que ce ne soit là qu’un projet en l’air, et que ces précieuses lettres ne viennent à disparaître, ce qui serait vraiment dommage dans l'intérêt de la bonne cause. Quant à la lettre de Rabelais que possède M. Feuillet de Conehes, et qui a été possédée successivement par MM. Aimé Martin et Libri, cette lettre porte avec elle toutes les preuves , tous les caractères de l’authenticité la plus incontestable: non-seulement le papier, l’encre, le pli, la trace du cachet, l’écriture et la signature témoignent en faveur de cette belle lettre autographe; mais encore son contenu, qui rectifie et complète le texte imprimé fautivement, ne saurait laisser d’incertitude à quiconque est capable d'apprécier la valeur d’un texte original (1).
( 1) Il fout être bien prévenu ou bien aveugle pour oier soutenir que cette lettre de Rabelais , la seule qu'on connaisse jusqn’b présent, soit nne copie du temps ou ait été fabriquée par un faussaire. Sans parler de tous les caractères d’authenticité que l’on reconnaît au premier coup d’œil a dans ce précieux autographe , il sulflt de constater que ia pièce est orthographiée avec les habitudes grammaticales de Rabelais , que pas un scribe contemporain n’était capable d’imiter ; il suffit d’établir que le texte manuscrit rectifie le texte imprimé, et présente des différences notables aveo cet ancien texte, cIc.
C’est là une de ces preuves d'authenticité que n’offrira jamais une lettre fausse, si habilement fabriquée qu’elle soit d’ailleurs ; car il y a trois manières de fabriquer un faux autographe, ou du moins de le supposer, premier travail grammatical et historique qui précède le travail graphique, c’est-à-dire le faux matériel : 1° on invente un texte tout eniier; 2° on le reproduit exactement, soit d'après un imprimé, soit d’après un manuscrit; 3° on l’emprunte à quelque pièce contemporaine, en se bornant à une simple substitution de personnes. Or, dans ces trois cas différents, il est bien difficile que le faussaire ne soit pas trahi par le texte même qu'il imagine, qu'il copie ou qu’il interpole. Le plus fin et le plus exercé ne saurait toujours se mettre en garde contre une erreur de date, de fait, de style ou d’orthographe. Laffemas, le terrible exécuteur des vengeances du cardinal de Richelieu , ne demandait que deux lignes de la main d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre. Nous n’en demandons guère plus pour établir la fausseté ou l’authenticité d’un autographe.
Voici quel est le contenu de celui que nous proclamons faux; c’est une lettre adressée au cardinal du Bellay :
« Monseigneur, nostre Saint Pere , au consistoire qu’il tint le xx , feist et publia légats pour ceste ville monsieur le cardinal de Naples, et pour aller à Vincene principier le Concilie messieurs les reverendis-
simes Campege, Simonette et Brundesy, et laissé icy Je seigneur Pierre Loys : Estant cejourduy party pour s’acheminer vers Nvce en deliberacyon de s’aboucher auec le Roy et l’Empereur, auec grant esperance, ainsi qu’il dict, de faire la paix ou chose équitable à icelle. 11 a eu lettres, depuys quatre jours, de monsieur le légat Jacobas, de Barcelonne, oü estoit l’Empereur, du x, contenant que l'Empereur estoit résolu de venir audit Nyce, et ont dit ses ministres à sa Sainteté, qu’il auoit mandé à Gennes que les gallercs d’André Dorya allassent apres luy incontinent, et qu’ils estimoient qu’elles fussent parties le xxi pour y aller : et ne veuls obmettre vous dire que les amys et serviteurs du Roy sont d’oppinion que icelluy seigneur Roy doibt surtout monstrer de se fyer audict Saint Pere sans faire semblant de luy auoir aulcune suspicion, et ce faisant, ils esperent que, veu le debuoir où ja ledit sieur roy s’est mys pour paruenir à ladite paix, il fauldra, par nécessité, que ledit Empereur se renge ou bien que ledit Saint Pere le y contraigne par la raison. Icy est tout ce qu’il y a de nouucau pour ceste heure, vous suppliant, Monseigneur, en attendant que je vous pourray veoir, que s’il vient à vostre note quelque vaccation, qu’il vous plaise auoir souuenance de ma povreté, en laquelle, par la despence qu’il me conuient faire à ce voyage, je me veoys du tout exterminé si le Roy et vous n’aués pityé de moy.
« Monseigneur, en me recommandant tousjours
très urablement (sic) à vostre bonne grâce, je supplie le Créateur vous donner en santé longue vie.
« A Home, le xxm® jour de mars.
« Vostre très humble et très obéissant serviteur,
« Rabelais » [avec parafe !)
J’ai transcrit cette lettre sur ce qu’on nomme l’original; j'ai conservé fidèlement l’orthographe, en ajoutant seulement quelques accents , quelques apostrophes, quelques virgules, pour l'intelligence du texte, et en ne tenant pas compte des abréviations, si fréquentes et si caractéristiques dans les écritures du seizième siècle. Tel est le beau morceau de style qu’on ose attribuer à Rabelais, à ce grand écrivain, qui n’a pas écrit une phrase sans y imprimer le cachet de son génie, et qui a eu tant d'influence sur la langue comme sur l’esprit de son temps.
Je n'ai pas à signaler ici les apparences du faux matériel, puisque je ne saurais mettre sous vos yeux le fac-similé de la pièce en question. Je mécontenterai de remarquer qu’elle est tracée sur le recto d’un feuillet simple, grand in-4°, qui paraît avoir été détaché d’un registre ; on voit encore les trous de deux piqûres longitudinales que ce feuillet présente au côté gauche de la marge :on n’expliquerait pas autrement l’existence de ces déchirures symétriques qui accusent la reliure d’un volume. En outre, quoique le
papier n’offre pas de filigrane, on peut assurer que ce n’est pas un de ces papiers brillants et sonores qui servaient alors aux dépêches politiques, surtout en Italie et à Rome, où l’on employait un excellent papier glacé, bien connu comme italien dans tous les dépôts d’archives (1). Enfin, cette lettre, où l’on ne découvre aucune trace de cachet (les faussaires n’ont pas encore réussi à bien contrefaire la coloration jaunâtre qui reste imprégnée dans le corps du papier après la destruction d'un ancien cachet) ; cette lettre, dont les plis gauchement formés et les incisions faites au hasard seraient bien en peine de correspondre entre eux , n’a jamais pu être envoyée, sinon tout ouverte, ce qui n'est pas trop en usage dans la diplomatie.
Quant à l’écriture, elle a été imitée et simulée d’après un des autographes que possède la Faculté de médecine de Montpellier, d’après le seul que l’on connût encore à Paris, celui qui renferme l’inscription de Rabelais en qualité de docteur sur les registres de la Faculté avec la date du 22 mai 1537 ; celui, en un mot, que VIsographie a donné pour type de l’écriture de Rabelais, avant que la grande lettre autographe , possédée successivement par MM. Libri, Aimé Martin et Feuillet de Conches, eût prouvé combien cette écriture pouvait être différente
(l) Voyez la lettre authentique de Rabelais, que possède M. Feuillet de Conches et qui a été déposée h la Bibliothèque du Roi, comme pièce de comparaison.
dans une épître française familière et dans une inscription latine matriculaire. Le scribe qui devait fabriquer la lettre que nous avons citée plus haut s’est donc guidé uniquement sur l 'Isographie pour forger un autographe de Rabelais; il a copié servilement tout ce qu’il a trouvé d'analogies dans l’inscription, et il a imaginé tout ce que cette inscription ne pouvait lui fournir, c’est-à-dire les abréviations, les doubles lettres, les finales, les majuscules, etc. La similitude du faux autographe avec l'inscription même est un indice certain de fausseté, car, répétons-Ie, une inscription solennelle, apposée lentement à l’aide de la première plume venue sur le papier rugueux d’un gros registre , doit différer sensiblement d’une lettre écrite d’une main courante , devant un bureau, avec le papier, la plume et l’encre desquels on se sert d’habitude et que l’on connaît en quelque sorte. Eh bien ! le faussaire a poussé si loin l’imitation, qui! a mis le parafe après la signature, sans savoir que le parafe, à cette époque, ne s’employait que dans les actes notariés et officiels; sans se douter qu’il commettait là le plus grossier des anachronismes, et sans soupçonner enfin que Rabelais , qui ne parafait que très-rarement ne varietur , changeait chaque fois quelque chose à son parafe : témoin les trois parafes différents dont Rabelais a fait suivre son nom latinisé de Rabelœsus dans les trois inscriptions du registre de la Faculté de médecine de Montpellier; témoin les deux parafes,
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aussi différents, qui accompagnent la signature de Rabelais sur deux volumes de sa bibliothèque, conservés à la Bibliothèque du Roi, etc.
Mais j’aime mieux m’occuper de la critique littéraire de ce faux autographe, et je me contenterai, à l 'égard de la critique matérielle, que je laisse de côté, de faire observer que tout scribe, qui copie d’après un alphabet ou un modèle préparé d’avance, doit souvent recourir des yeux à son guide-âne (j’en demande pardon au faussaire), et alors la plume, un instant suspendue à la naissance d’une lettre, y dépose plus d’encre qu’elle ne ferait si elle eût continué sans interruption son mouvement graphique : de là ces hésitations , ces lacunes dans les pleins et dans les déliés de l’écriture contrefaite; de là ces temps d’arrêt que trahit la tête d’une lettre, plus chargée d’encre que le reste de son corps; de là ces reprises maladroites dans les accolades des lettres ; de là enfin tous ces indices de fausseté, presque indéfinissables, qui échappent à un examen superficiel ou prévenu, mais qui nous apparaissent avec tant d’évidence que nous pouvons dire avec pleine conviction : Ceci est faux.
Cette épître au cardinal du Bellay, datée de Rome, le 23 mars (1538), est tout simplement frappée d’impossibilité par sa date seule. 11 s’agit bien de 1538, puisque la conférence de Nice eut lieu cette annéelà et que tous les faits mentionnés dans la lettre y correspondent d’ailleurs exactement. Mais, en 1538,
Rabelais n’était pas à Rome et ne pouvait pas y être, vu qu’il était à Montpellier, où il faisait un cours d’anatomie. Consultez les archives de la Faculté de médecine de cette ville sous cette année 1538 , et vous y lirez, dans le registre des procureurs des écoliers . Accepi prœterea a D. Schyronio aureum unum pro anatome quam interprétâtes est Francisons Rabelœsus (I).
On comprend que le préparateur, le créateur de ce faux autographe, la tête dont le faussaire n’est que la main, se soit trompé ie plus candidement du monde. La dernière lettre de Rabelais, datée de Rome, est du 15 février 1536, c’est-à-dire 1537, suivant le calendrier grégorien; les biographies disent, un peu à la légère, que Rabelais alla à Rome en 1537 : or, la tête dont j'ai parlé, et qui ne peut manquer d’être une forte tête, n’a pas oublié que l’année commençait alors à Pâques, et que, par conséquent, le 23 mars de son faux autographe , qui se rapporte historiquement à l’année 1538, appartiendrait encore à cette année 1537, pendant laquelle, au dire des biographies, Rabelais se serait trouvé à Rome, car l’année 1538 ne devait compter que du 21 avril, jour de Pâques, selon le calendrier de ce lemps-là, qui ne faisait pas commencer l’année au 1 er jour de janvier.
(l) Voyei les Mémoires pour servir à l'histoire de la Faculté de médecine de Montpellier, par Aslruc. Paris, 1767, in-*, p. 195.
Voilà comment peut se fourvoyer un habile homme qui, à coup sûr, n’est pas sorti de l'École des Chartes.
Mais il faut bien rétablir les dates et les faits, de manière à ce que le faux autographe soit atteint dans sa base et se montre tel qu’il est, impossible et absurde. Rabelais n’alla que trois fois à Rome : la première, au mois de janvier 1534 (nouveau style), et il y resta six mois; la seconde, vers la fin de l’année 1536, jusqu’au mois de mars 1537; et la troisième, pendant les années 1549 et 1 550. Ce sont là des faits et des dates irrécusables, qu’il est inutile d’appuyer par des citations. Voyez la Notice historique sur la vie et les ouvrages de Rabelais , en tête de mon édition, souvent réimprimée, des Œuvres de Rabelais (Paris, Charpentier, 1842, in-12) (I).
Rabelais, qui avait rejoint le cardinal du Bellay, ambassadeur à Rome, en décembre 1536, afin d'obtenir des bulles du pape pour exercer la médecine
(i) Je dois m’excuser de renvoyer le lecteur A mon propre ouvrage comme à nne autorité; mais la notice que je cite est appuyée sur les meilleures sources , qu’on y trouvera indiquées au bas des pages ; elle est londée , d’ailleurs , sur l’étude et la comparaison des écrits de Rabelais , et j’ose dire que la biographie de l’auteur do Gargantua et de Pantagruel n’avait pas été faite avant moi. Ainsi , les dates que je rapporte ici ressortent évidemment des lettres et des dédicaces de Rabelais lui-méme ; je crois donc inutile d’entrer dans de longs détails pour établir de nouveau ces dates , qui ne sauraient être un objet de contestation.
malgré sa qualité de prêtre, quitta Rome avec le cardinal, son maître, au commencement du mois de mars 1537 ; il retourna directement à Montpellier, où il avait auparavant suivi les cours de la Faculté de médecine et pris ses degrés de licence. Il fut reçu docteur le 22 mai de l’année 1537, et il lit, cette année-là, des leçons publiques sur les Pronostics d’Hippocrate. Nous avons dit comment il continua ses leçons l’année suivante en professant l’anatomie. 11 ne quitta Montpellier qu’au milieu de l’année 1 538. Rabelais ne pouvait être en même temps à Montpellier et à Rome, au mois de mars 1538 (1).
Oui-da, diront les gens qui doutent toujours, Rabelais ne peut-il être allé à Rome une fois de plus dans l’intervalle du 22 mai 1537, date de sa réception comme docteur à la Faculté de Montpellier, au 23 mars 1538, date de la lettre qu'on lui fait écrire de Rome au cardinal du Bellay, qui était en France à cette époque? Il y a, en effet, entre les deux dates, dix mois bien comptés, et il ne fallait pas dix mois , avant que le temps des chemins de fer et des bateaux à vapeur fût venu, pour aller à Rome. Rabelais, reçu docteur sous le bénéfice des bulles du pape, prit au sérieux son rôle de médecin. On lit,
(l) Voyez U Notice historique citée plus haut, p. 29; l'ouvrage d’Astruc, également cité, et les notes manuscrites d'Àslruc, qui sont entre nos mains.
dans le registre des procureurs des écoliers , sous l’année 1537 : D. Franciscus Rabelœsus pro suo ordinario elegit librum Prognoslicomm Hippocratis, quem grœce inlerprelalus est. Ce cours n’a certainement pas duré dix mois. Mais Rabelais, dans une supplique au pape que nous a conservée la Prosopograpkie de Du Verdier, et qui fut envoyée 5 Rome vers 1538 ou 1539, lorsqu’il voulut se retirer auprès de son protecteur le cardinal du Bellay , dans l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés , où il avait obtenu un canonicat ; Rabelais veut bien lui-même nous apprendre que, depuis son voyage de Rome avec le cardinal, il n’avait fait autre chose que d’étudier, professer et exercer la médecine à Montpellier et en divers lieux : In Facultale medicinœ studuit, publiée legitper plures annos, et gradus omnes etiam docloralus ibidem in predicta Facullate medicinœ suscepit , et praxim ibidem et alibi in multis locis, per annos multos , exerçait. Serait-il retourné à Rome pour y faire de la médecine ou pour y chercher des simples?
C’en est assez, ce semble, pour convaincre les plus incrédules que Rabelais n’est point allé à Rome en 1538, et qu’il n’a point écrit de cette ville une lettre insignifiante et pitoyable datée du 23 mars de l’année môme où il faisait des cours publics à Montpellier; mais les incrédules, intéressés à l’être, veulent se voir deux fois convaincus. Après leur avoir prouvé que Rabelais n’a pu écrire de Rome, où il n'était pas, il faut leur prouver encore qu’il n’aurait
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écrit une pareille lettre dans aucun lieu du monde, sous peine de n’être plus Rabelais.
Nous avions d’abord pensé que cette lettre avait été écrite réellement par quelque agent du cardinal du Bellay, par quelqu’un de ces espions faméliques, clercs, protonotaires, etc., que le roi de France entretenait dans les pays étrangers, et principalement en Italie, où était le foyer le plus actif de sa politique. Un faussaire, en effet, n’eùt pas osé se permettre de rassembler de son chef tant de noms et tant de faits historiques dans une seule lettre; ces faits et ces noms semblaient d’ailleurs assez exacts, quoique les historiens modernes, Gaillard, Daniel, etc., dérangeassent quelque peu les dates mentionnées dans la lettre. Paradin lui-méme, dans Vllistoire de notre temps , paraissait donner un démenti chronologique au faussaire. Nous allions nous armer de l’autorité de Paradin, lorsque l'on nous a très-obligeamment et très- imprudemment indiqué le texte original de la lettre : il est en latin, dans la continuation des Annales ecclesiastici , de Baronius, par Odor. Raynaldus ( Romœ , 1646-77 , 10 vol. in-fol.) , et il a été emprunté aux sources les plus authentiques, aux actes manuscrits du concile de Trente, aux archives du Vatican, etc.
« Rei christianæ reslituendæ cupidissimus, Paulus cardinalium senatum coegit vigesima martii (1538), in quo Vincentium cardinalem neapolitanum declaravit legatum in Urbe, in suo ab ea recessu, ac cardi-
nales Campegium, episcopum sabinensem, Simonettam presby terntn , et Brundusinum nuperad purpuram assuraptum, creavit legatos, ut inchoando Vicentiæ concilio présidèrent... Ipsemet Pontifex, post multorum hactenus frustra niissionem legatorum, littera— run, nuntiorumque, sæpe dictas cæsaream et christianissimam Majestates personaliter adiré decrevit, dieque 23 ejusdem mensis, ex Urbe discedens, Niciam versus , iter ingressus est. »
I.’habile homme qui a taillé la besogne au scribe faussaire n’a fait que traduire, en très-mauvais français il est vrai, le mauvais latin d’Odorico Rinaldi. Le pavillon couvre la marchandise ; Rabelais était seul éditeur responsable de ce style commun , plat et incorrect. Ainsi, ce pauvre Rabelais avait beau s’en défendre, on lui imputait cette abominable phrase qui n’est d’aucune langue : Il a eu lettres , depuis quatre jours , de M. le légal Jacobas, de Barcelone , où était l’Empereur , du x, contenant que l’Empereur était résolu de venir audit Nice; puis, cette autre phrase non plus grammaticale : En attendant que je vous pourrai voir; puis encore cette naïveté, digne du La Palisse de la chanson : Icellui seigneur Roi doit surtotit montrer de se fier audit Saint-Père, sans faire semblant de lui avoir aucune suspicion; etc. Mais les amateurs d’autographes n’y prenaient pas garde, sur la foi de l’écriture qui ressemble si joliment au fac-similé de V Isographie.
El pourtant, que ne faisait-on pas dire à Rabelais
dans cette inqualifiable lettre? Il faudra, par nécessité, que l’Empereur se range!... S’il vient à votre note quelque vacation!... Le Pape qui est parti pour s’acheminer vers Nice en délibération de s'aboucher avec le roi avec grant' espérance!.. L’Empereur qui a mandé à Gênes que les galères d’André Doria allassent après lui!.. . Le Roi qui doit surtout montrer de se fier au Saint- Père! etc. Il faut n’avoir jamais lu une page du Gargantua, ou du Pantagruel, pour attribuer à l’auteur de ces chefs- d 'œuvre cette plate paraphrase d 'un passage des Annales ecclesiastici !
Ce n’est pas tout. Comparez l’orthographe ordinaire des véritables lettres de Rabelais avec celle de cette lettre supposée. Rabelais écrit : consgsloirc , et non consistoire; Gènes, et non Gcnnes (en italien Genova, et en latin Gentia); Hz, et non ils; très humblement, et non très umblement , etc. Rabelais aurait mis : depuis six jours en ça , au lieu de : depuis six jours; il n’aurait jamais dit les ministres de l’Empereur, pour désigner ses ambassadeurs ou ses agents ; il se serait bien gardé de commettre une faute impardonnable en écrivant : Ici est tout ce qu'il a de nouveau, car ici est n'équivaut pas à ci est, comme il eût écrit plus correctement; il eût évité cette locution lourde et impropre : La paix ou chose équitable à icelle; enfin, dans la souscription de sa lettre, il aurait recommandé son correspondant à Notre Seigneur, plutôt qu’au Créateur, formule qui sent trop son protestant, etc.
Ce n’est pas tout encore. Le traducteur du texte de
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Rinaldi a écorché les noms des personnages qu’il introduit dans sa missive assez peu rabelaisienne : il appelle Simonelle le cardinal que Rabelais, dans ses Lettres imprimées, nomme Simonelta. Rabelais savait l'italien comme le grec, le latin, etc.; Rabelais avait môme composé des ouvrages toscans (1); mais peu importe ; traducteur et traître , c’est tout un : traduclor tradilor. Ce traître donc a fait un cardinal Rrcndfsy avec le Brundusinum n uper ad purpuram assumptum : il a pris un nom de ville pour un nom d’homme, et il n’a pas songé que ce cardinal de Rrindcs ou de Brindesy (et nom Brundesy), comme on disait alors, était le savant Jérôme Aléander, qui avait professé le grec dans l’Université de Paris sous le régne de Louis XII, et que Rabelais devait bien connaître en qualité d'ami de Lascaris et de Budée. Ce traducteur n’a-t-il pas, en outre, sur la conscience son légat Jacobas , qui n’est autre que le cardinal Christophe Jacobatii, que Rabelais eût probablement appelé par son nom? Enün, Rabelais, docteur de la Faculté de Montpellier, chanoine de l’abbaye de Saint-Maur, secrétaire et médecin ordinaire du cardinal du Bellay , pensionnaire du sire Guillaume de Langey, de l’évéque de Maillezais, du cardinal Odel de Châtillon, et de quelques autres riches seigneurs, ne pouvait prétendre à ce que le roi eût pitié de lui
(l) Voyez le pritilége du 4 e litre do Pantagruel.
comme s’il eût été un des serviteurs et pensionnaires du roi. Le traître de traducteur n’y a pas entendu malice.
Pour en finir avec lui et son scribe, n’attribuons qu’à ce dernier la métamorphose de Vtcence en vincène : ce scribe, étant de Paris plutôt que de Rome, a pensé naturellement à Vincennes, et il a écrit comme il pensait; mais Rabelais, qui était maniaque d’étymologie, se serait cru déshonoré s'il avait jamais pu confondre Vicence (en latin Viacenza, Vi centia, Vincenlia, etc.) avec Vincennes (en latin Vicenna ). Voilà de ces trahisons qu’il ne pardonnerait pas au faussaire.
J’éprouve un profond dégoût à discuter de la sorte l’œuvre misérable de ce faussaire, et j’en demande pardon au génie de Rabelais, qui ne s’attendait pas à se voir, accusé de cette niaise et triviale rédaction , bien que de son vivant on lui ait supposé aucuns livres faux et infâmes (t). Dieu fasse que les fabricateurs de faux autographes ne s’adressent plus à ces maîtres de la pensée et du style, qu’ils imitent à la manière de l’àne de la fable couvert de la peau du lion ! Viennent maintenant les autres lettres supposées de Rabelais : nous ne leur ferons pas grâce ; et, après avoir aisément démontré leur fausseté, nous essayc-
(î) Voyez son épllre an cardinal de Chili lion, en lilc du 4 e ihre de Pantagruel.
rons de démasquer les faussaires. C’est ainsi que sc trouvera réalisée la prophétie du préfacier du nouveau Catalogue d'autographes : « Une discussion froide et réfléchie , que nous appelons de tous nos vœux et qui aura nécessairement lieu, succédera à ce langage passionné , et qui par cela seul devait être suspect. La vérité sc fera jour. »
La vérité s’est-elle fait jour ? Rabelais a-t-il écrit, a-t-il pu écrire la lettre qui m’a été communiquée , et qu’un véritable amateur ne gardera pas assurément dans sa précieuse collection d’autographes? Uno avulso, non déficit aller,
Agréez, etc.
Paul L. Jacob, bibliophile.