CHAPITRE II
Possibilité de la certitude du miracle.
XXVI. Forcés par l'évidence des preuves , plusieurs déistes reconnoissent que le miracle n'esl pas une chose impossible. Ils se retranchent à soutenir qu'on ne peut pas acquérir la certitude , au moins de ceux dont on n'est pas soi-même témoin. Ils nous opposent deux choses : la première, qu'on ne peut pas acquérir par la relation des autres hommes une vraie certitude; la seconde, que, pût-on être certain des faits naturels et ordinaires par la voie du témoignage, il ne serait pas possible de l'être de même des faits miraculeux. Pour répondre à ces deux assertions, je vais établir dans un article l'autorité de la certitude qui s'acquiert par des témoignages , et que Ton appelle certitude morale ; je montrerai dans un autre , que cette certitude est aussi entière sur les faits miraculeux que sur les autres. Mais pour éclaircir ce que j'ai à exposer dans ces deux articles , je vais les faire précéder par un autre , destiné à établir la .
sur la religion; )53 notion exacte de la certitude, et spécialement de la certitude morale,
ARTIÇLB PREMIER.
Notion de la certitude.
XXVII. La faculté principale de notre esprit est le jugement. Son objet est de discerner ce qui est vrai de ce qui est faux. Il juge des objets avec plus ou moins de clarté, avec plus ou moins d'assurance. Quand nos jugemens sont porlés au plus haut degré de sûreté, ils forment la certitude. Quand ils y joignent le plus haut degré de clarté , ils forment l'évidence. Ainsi la vérité est opposée à Terreur , la certitude au doute , l'évidence à l'obscurité.
XXVIII. La certitude est l'exclusion de tout doute : tant qu'il reste du doute sur une question, il n'y a pas de certitude; dès que le ddote expire, la certitude naît. Je regarde en conséquence la certitude comme un point fixe , dans lequel il n'y a pas de plus ou de moins : je doute tout-à-fait , ou je ne doute pas du tout. Le degré de certitude, s'il pouvoit en exister , seroit proportionné au degré de doute qui me resteroit. Or , si j'avois le plus léger doute, je n'aurois pas de certitude.
La certitude n'a donc pas de degré ; elle est aussi pleine, aussi entière qu'elle puisse être, ou elle est nulle.
Cette idée n'est pas celle de tout le monde.
On entend dire tous les jours et on répète soi-même, qu'on est plus ou moins certain de telle vérité. L'illusion à cet égard vient de deux causes : i° on confond la certitude morale avec la très grande vraisemblance* La vraisemblance a une multitude de degrés ; et quand elle est portée à un très haut point , on trouve qu'ellé approche de la certitude , quoiqu'elle en soit essentiellement distante , la nature dans l'une supposant le doute, et la nature de l'autre l'excluant. 2° On confond encore les motifs de certitude avec les degrés de certitude. Parce qu'on acquiert quelquefois de nouvelles raisons d'être certain d'une vérité , on croit en avoir acquis une plus grande certitude. Cela n'est pas exact. On ne doutoit pas plus avant d'avoir connu les nouvelles raisons , qu'on ne doute après les avoir reçues. On étoit donc également certain.
XXIX. Le mot certitude peut être pris dans deux sens , parce qu'il peut-être appliqué, ou à la chose qui en est l'objet, ou à l'esprit qui la conçoit. Je puis parler de la certitude de telle proposition, ou de la cer-
litudeque j'en ai; je dis avec une égale exactitude , telle vérité est certaine , et je suis certain de telle vérité. Cette double acception forme la distinction connue dans l'école, sous les noms de certitude de l'objet, et de certitude du sujet. La première a lieu quand une vérité. est tellement prouvée, qu'on ne peut pas en douter ; la seconde existe dans celui qui est tellement persuadé d'une vérité, qu'il n'en doute nullement,
XXX. Mais la distinction la plus importante et la plus relative à notre sujet , est celle de la certitude métaphysique , de la certitude physique et de la certitude morale. Il y a trois sortes d'objets de nos connoissances : les objets purement intellectuels , les objets de l'ordre physique, les objets de l'ordre moral. La Providence a adapté les trois genres de certitude à ces trois espèces de connoissance.
XXXI, La certitude métaphysique nous fait connoitre les objets intellectuels ; mais nous ne connoissons avec cette certitude que l'essence des choses. Tout objet intellectuel, qui n'est pas essentiel, n'est pas métaphysiquement certain , et reste dans la classe de la probabilité. Pour donner un exemple de celte certitude, c'est par elle que nous sommes assurés des axiomes et des théorèmes de la
l56 DISSERTATIONS
géométrie, qui sont des vérités essentielles*
XXXII. La certitude physique porte sur les objets de Tordre physique , c'est-à-dire sur ceux que nous découvrons par nos propres sens. Ainsi je suis physiquement certain que j'ai devant moi un homme , quand je le vois, l'entends et le touche. Je suis de même certain que demain le soleil se lèvera à l'orient, que l'année prochaine les arbres porteront de nouvelles feuilles; parce que j'ai vu constamment ces effets résulter de Tordre physique et du cours de la nature.
XXXIII. . La certitude morale est celle qui est fondée sur Tordre moral , c'est-à-dire sur la nature de Tesprit humain et sur le caractère général de l'homme. . Comme c'est ici le point de la difficulté , il faut le développer plus amplement. J'avertis que je ne m'occupe pas encore de prouver Texistence de la certitude morale ; je me contente d'en expliquer la nature.
XXXIV. Je ne puis pas douter que la Providence n'ait établi un ordre moral pour la direction des esprits , comme un ordre physique qui dirige les corps. Je juge de cet ordre physique, parce que je vois tous les êtres qui composent la nature suivre un cours réglé , tenir constamment une marche uniforme; d'où je conclus que le monde
physique obéit à une loi supérieure qui a déterminé ce cours, qui a tracé cette marche. La même expérience me fait connollre Tordre moral : je vois dans tous mes semblables les mêmes facultés que je possède ; je les vois penser, sentir, raisonner, parler, agir comme moi ; je les vois tous,, dans les mêmes circonstances » être mus par les mêmes principes, déterminés par les mêmes motifs; et ces principes , ces motifs sont précisément les mêmes par lesquels je me détermine. La double expérience de ce que j'éprouve et de ce que je vois, me montre, dans la conduite des hommes , comme dans la marche du monde, un cours constant et réglé. Je vois les principes qui, dans tous les temps, onl fait agir les hommes ou les en ont empêchés , continuer toujours de les pousser ou de les arrêter. Je les v.ois dans les mêmes circonstances tenir constamment la .même conduite.
Ne suis- je pas en droit de conclure de là , qu'il existe des principes certains auxquels les hommes ont persévéra mment égard , qui les déterminent infailliblement, et qui forment , relativement à leur conduite , un ordre moral , tel que Tordre physique qui meut les différons corps? Je suis encore induit à admettre cet ordre physique , parce que les philosophes , d'après l'expérience de la marche
des corps» ont tracé leur cours, et ont indiqué les règles d'après lesquelles ils se meuvent. Je suis de même engagé à reconnoltre un ordre moral , parce que d'autres philosophes , d'après une expérience également constante sur les actions humaines , ont remonté à leurs principes , et ont montré que le désir du bonheur et la crainte du malheur étoient les mobiles universels de notre conduite , et nous portoient continuellement à ce qui peut nous procurer l'un et nous faire éviter l'autre.
XXXV. Sur cette similitude entre Tordre physique et l'ordre moral , je dois faire une observation : l'ordre moral est sujet à plus d'exceptions que l'ordre physique. Ce n'est pas que ses principes ne soient également vrais, également certains; mais c'est qu'il»
agissent sur des êtres libres, au Keu que les causes physiques exercent leur action sur des êtres purement passifs. Il se trouve quelques esprits absolument dérangés, qui agissent au rebours des principes généraux ; on en rencontre de bizarres qui voient ces principes ou raisonnent d'après eux , autrement que le commun des hommes ; mais ces exceptions sont extrêmement rares : elles le sont au point , que sur la masse du genre humain on doit les compter pour rien. Tout ce qu'on
SUR LA RELIGION. 1 5g
peut en conclure , c'est que parmi les hommes il y a quelques individus qui ne font pas partie de Tordre moral , et sur lesquels on ne peut pas raisonner comme sur les autres.
Tout ce qu'on peut en conclure , c'est que , quand il s'agira d'un homme seul, et surtout d'un homme que je ne connoitrai pas , je ne pourrai pas prononcer affirmativement qu'il agira comme tous les autres; mais quand on me présentera un nombre d'hommes considérable, ou même un petit nombre d'hommes que je saurai être pourvus du sens commun et ordinaire , je pourrai avec confiance juger qu'ils 'sont dirigés par les mêmes motifs qui conduisent l'universalité des hommes.
XXXVI. Ici , je dois prévenir une objection qui se présente naturellement à l'ésprit , et dont la solution éclaircira encore la matière. « S'il existe un ordre moral qui dirige » aussi infailliblement les esprits que l'ordre » physique dirige les corps , en sorte que l'on » doive être aussi certain de l'un que de » l'autre , comment se fait-il que des hommes * placés dans les mêmes circonstances , ayant » les mêmes motifs pour se déterminer, pen- » sent , parlent , agissent cependant diverse- » ment? Cette variélé, cette opposition de » sentimens et de conduite entre des per- » sonnes qui sont dans la même position , ne
iGo DISSERTATIONS
» prouve-l-elle pas que l'ordre moral ne règle » pas la marche des esprits uniformément ; » que par conséquent on ne peut sur cet ordre » former aucun jugement certain ? »
XXXVII. Je ne prétends pas que l'ordre moral dirige les esprits dans toutes les occasions infailliblement, comme l'ordre physique dirige les corps; mais je dis qu'il y a des cas où il influe sur eux avec la même infaillibilité, et c'est dans ces cas seulement qu'il opère une vraie certitude , égale à la certitude qui résulte de l'ordre physique.
Le principe de l'ordre moral est le désir du bien et la crainte du mal. Ce principe meut aussi certainement tout homme jouissant de sa raison , que les lois du mouvement meuvent les corps : il est impossible que l'homme rie veuille pas son bien , ou veuille son mal. Mais il y a des biens 4 et des maux de différons genres; il y en a de Tordre spirituel et de l'ordre temporel. De cette dernière sorte il y en a de relatifs h l'honneur» à la fortune, au bien-être. Il y a des biens et des maux prochains : il y en a de plus ou de moins probables. Ainsi le désir d'un tel bien , ou la crainte d'un tel mal , peuvent se trouver en opposition avec un désir ou une crainte contraire. Dans cette conjecture, qui est très commune, l'homme
SUR LA RELIGION, *6l
se détermine à ce qu'il considère actuellement comme le meilleur pour lui , «elon sa manière de penser et de sentir; et comme il est libre de penser et de sentir, sur ces objets , ainsi qu'il veut , le principe général de l'amour du bonheur et de la crainte du malheur ne le pousse pas infailliblement d'un côté plutôt que de l'autre. N'ayant pas la certitude de ses opinions et de ses inclinations , qui sont même souvent variables , je ne peux pas juger avec assurance de ce qu'il fera dans cette occurrence; je ne puis que conjecturer avec plus ou moins de probabilité, selon la connoissance que j'ai , d'une part , de son esprit et de son- caractère; de l'autre , du degré de bien ou de mal qui doit résulter pour lui de la' chose.
Mais il est un autre cas où je pourrai porter mon jugement avec certitude; c'est lorsque le bien ou le mal résultant évidemment de la chose , ne pourra être balancé par l'espoir d'aucun autre bien , ou par la crainte d'aucun autre mal. Alors , l'homme n'ayant point à se décider entre deux bonheurs ou malheurs , je serai moralement assuré , d'après le principe général, qu'il usera dç sa liberté pour se déterminer à ce que je sais avec certitude être son bien , ou contre ce que je sais de même être son mal. Je suis
l6* DISSERTATIONS
aussi moralement certain que tout homme , sain d'esprit et de corps , ayant de la nourriture» mangera, que je suis physiquement certain que tout homme qui ne mangera pas mourra de faim. Je suis aussi moralement certain que des hommes ayant de la raison n'iront pas volontairement se jeter dans un feu ardent , que je suis physiquement certain que ceux qui y tomberont seront consumés. Cette difficulté prouve donc seulement» et j'en conviens, qu'il y a beaucoup d'occasions où l'ordre moral n'a pas une action aussi infaillible que Tordre physique ; mais il n'est pas moins vrai qu'il y en a d'autres où son action est aussi indubitable , et où elle opère , par conséquent , une égale certitude.
XXXVIII. Cet ordre moral qui existe pour les esprits , comme l'ordre physique pour les corps , est le fondement de la certitude morale. Le motif le plus ordinaire de cette certitude, celui dont il s'agit spécialement dans la matière actuelle , est le témoignage des hommes. Nous y croyons d'après la persuasion où nous sommes que ceux qui le rendent ne nous trompent pas; persuasion qui peut être plus ou moins forte. Elle dépend du degré d'autorité du témoignage , et cette autorité elle-même dépend du nombre
des témoins 9 de leur qualité, et des circonstances dont est revêtue leur assertion. Selon la réunion plus ou moins grande de ces conditions, le témoignage donne une probabilité plus ou moins forte; tout le monde en convient : mais leur réunion totale peut-elle opérer une véritable certitude, une exclusion absolue de tout doute ? en un mot , pouvons-nous devenir certains de ce que rapportent des témoins, comme nous le sommes de ce que rapportent nos propres sens ? Voilà ce que nient nos adversaires, et ce que nous avons à examiner.
Mais avant d'entamer cette question , il est bon de Téclaircir encore par quelques réflexions.
XXXIX. La certitude métaphysique a sur les deux autres un avantage. Il ne répugne pas en soi que Tordre physique ou Tordre moral soit interverti. Je conçois que Dieu fasse des exceptions aux lois qu'il a dictées soit au monde physique, soit au monde moral; mais il répugne absolument que Tessence des choses soit changée. Dieu peut bien changer les choses elles-mêmes ; c'est un changement de Tordre physique : mais il ne peut pas, laissant les choses telles qu'elles sont, leur donner une autre essence, parce qu'il ne peut pas faire qu'une chose soit et
l64 DISSEHTÀTIONS
ne «oit pas , qu'elle reste ce qu'elle est , et qu'elle cesse d'être ce qu'elle est. Il peut par sa puissance faire d'un triangle un quarré ; il ne peut pas faire que restant triangle , il cesse d'avoir trois côtés et troi$ angles, A cet égard , on peut donc dire que la certitude métaphysique est plus forte que les deux autres. Il ne faut cependant pas croire qu'elle produise dans nous une plus grande assurance. Je suis aussi certain de l'existence du triangle que j'ai sous les yeux, que je suis assuré que ses trois angles sont égaux à deux droits : c'est que la certitude est le degré de persuasion où il n'y a plus aucun reste de doute. Que ce degré soit produit par des raisons métaphysiques, par des causes physiques» par des principes moraux» dès que j'y suis arrivé, la certitude ne peut pas être plus grande ; de quelque part qu'elle vienne , de quelque ordre qu'elle soit, elle est toujours égale dès qu'elle est réelle : c'est le genre de certitude qui est différent , et non le degré.
XL. On demande qu'est-ce qui constitue la certitude morale. Je réponds qu'il y a deux caractères auxquels on peut la reconnoître, et être assuré de la posséder. Le premier est quand la force du témoignage est telle , qu'elle exclut tout doute raisonnable; le second, quand on ne peut nier la relation du
SUR LA RELIGION. l6£
témoignage sans ébfranler tous les principes de Tordre moral , et sans se voir obligé d'admettre des choses manifestement impossibles.
Sur cela j'observe i° que ces deux moyens de constater la certitude morale se supposent réciproquement. Si je ne puis nier le fait sans ébranler Tordre moral , et sans me jeter dans des hypothèses impossibles, je ne puis avoir aucun doute du fait; et respectivement, si le fait est porté par les témoignages au point de persuasion qui exclut tout doute , en voulant le contester je combattrois les principes moraux. J'observe 2 0 qu'il en est, à cet égard, de la certitude morale, comme de la certitude physique. Celle-ci existe de même , quand le rapport des sens est tel , qu'il ne permet pas le doute, et quand nier ce qu'ils rapportent seroit porter atteinte aux lois physiques. J'observe 3° que je parle seulement du doute raisonnable. Il est posh «ible qu'on se trompe sur le poids du témoignage comme sur le rapport des sens , et que l'on croie avoir une certitude , soit physique , soit morale, que réellement on n'a pas. Un faux raisonnement sur l'un ou sur l'autre principe ne détruit pas leur autorité. Il n'est pas vrai qu'il n'y ait point de certitude , parce qu'on a pu quelquefois se méprendre sur la certitude.
l66 DISSERTATIONS
XLI. L'état contraire à celui de certitude s'appelle pyrrhonisme. Comme il n'y a pas d'extravagance dont l'esprit humain ne se soit avisé sous le manteau de la philosophie, il y a eu une secte de pyrrhoniens qui se prétendoient philosophes. Le principe de leur doctrine étoit le doute universel. Le ridicule de cette opinion Ta fait absolument tomber.
Les ennemis du christianisme sentant qu'un pareil système décréditeroit entièrement leur parti , se gardent d'une assertion aussi outrée: ils exaltent au contraire beaucoup la certitude métaphysique : ils n'osent pas non plus attaquer la certitude physique; ils révolteroient trop fortement tous les hommes , savans ou ignorans , en leur contestant la réalité de ce qu'ils voient , de qu'ils entendent , de ce qu'ils palpent. Si quelques incrédules ont donné dans cet excès d'absurdité, ils sont abandonnés par tous les autres, et ne méritent pas qu'on leur réponde; mais comme les preuves de la religion chrétienne sont de l'ordre moral , c'est sur ce-genre de certitude que les déistes se rabattent; c'est contre elle qu'ils dressent toutes leurs batteries.