ARTICLE II* EXISTENCE DE LA CERTITUDE MORALE
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Preuves de l'existence de la certitude morale.
XLII. Une première raison de croire à la certitude morale , c'est qu'elle nous est absolument nécessaire pour nous diriger dans cette vie* En réfléchissant sur la conduite de la Providence à mon égard , je vois qu'elle m'a donné deux genres de certitude appropriés il mes besoins : la certitude métaphysique , pour me faire connoStre les vérités intellectuelles ; et la certitude physique , pour me donner la connoissance des objets qui tombent sous mes sens. Mais il y a une infinité de choses qu'il m'est essentiel de savoir avec certitude, et dont je ne puis avoir une pleine assurance , ni par des raisonnemens abstraits , parce qu'elles ne sont pas essentielles; ni par mes sens, parce qu'elles sont hors de leur portée. Je ne puis exister à la fois en divers temps et en divers lieux. Il y a cependant une multitude de choses que je suis intéressé à savoir certainement ,
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et qui se sont passées dans des temps et dans des lieux éloignés. Ces sortes de choses sont même en plus grand nombre, et il m'est au moins aussi nécessaire de les connoitre , que celles qui sont à la portée de mon raisonnement et de mes sens. Puis-je penser que le bienfaisant auteur de mon être ait laissé son ouvrage imparfait, et qu'après avoir pourvu avec tant de soin et d'abondance à tous mes autres besoins, il ait négligé un des plus essentiels ? Les ennemis de la certitude morale sont obligés d'admettre cette sorte de blasphème contre la Providence, qu'elle n'a voulu pourvoir qu'imparfaitement aux besoins de sa créature , et qu'elle a voulu la tenir dans le doute , dans l'ignorance et dans l'erreur, sur une grande partie des choses qu'il lui est le plus nécessaire de savoir. Mais en recosmofèsant l'existence v de la certitude morale et l'autorité du témoignage des hommes , cette contradiction dans la Providence disparolt : ce que je ne peux savoir par ma raison et par mes sens , je l'apprends des autres hommes qui le savent * et je l'apprends avec certitude, quand leur témoignage réunit les qualités qui l'opèrent.
XLIIV Passons maintenant de ce que nous jugeons avec fondement que la Providence a dft établit, à ce qu'elle a réellement éta-
bli, et de ce qui doit êlre à ce qui est véritablement. En jetant les yeux sur le mende, je vois la société entière réglée par la certitude morale.
C'est la certitude inonde qui dicte les lois : les législateurs les rédigent d'après la connoissance des inclinations, des passions, des intérêts, des vices, des vertus des hommes, et des moyens les plus propres à les porter au bien et à les éloigner du mal.
C'est la certitude morale qui prononce les arrêts : le juge n'est pas témoin des faits qui lui sont déférés; il faut donc que les sens d'autrui servent de supplément aux siens, et que le témoignage remplace sa connoissance et la lui donne.
C'est sur la certitude morale que reposent les droits civils : ils sont établis dans des actes rédigés d'après des témoignages, et dont l'authenticité n'est constante que par des témoignages.
C'est la certitude morale qui est la base du commerce : c'est la connoissance des intérêts divers par lesquels les hommes sont conduits, qui dirige les opérations du négociant.
C'est la certitude morale qui fait fleurir les sciences : il y en a plusieurs qui portent entièrement sur ce fondement; et même,
dans celles qui portent sur la certitude, soit métaphysique , soit physique , quel est l'homme assez instruit pour n'avoir pas besoin de s'aider des connoissances d'autrui ? quel est le savant qui ait fait tous les raisonnements ou toutes les expériences? Le monde seroit livré à la plus profonde ignorance , si chacun ne sa voit que ce qu'il a appris de sa propre raison et de ses sens.
Enfin, c'est la certitude morale qui dirige toutes les actions de la vie privée ; c'est la connoissance des esprits et des caractères^ acquise souvent par des relations d'autrui, qui unit et rapproche les hommes , forme et dissout les sociétés. Et l'incrédule lui-même, n'est-ce pas par la certitude morale qu'il règle toute sa conduite? Quelle est donc son inconséquence , de rejeter dans la spéculation ce qu'il est forcé de. suivre dans la pratique, de raisonner d'une manière et d'agir de l'autre, de démentir à chaque moment ses principes par sa vie?
Qu'il voie donc enfin qu'en détruisant la certitude morale il fait écrouler du même coup tous les fondements de la société humaine. Pourra-t-il , sans frémir, envisager cette terrible mais inévitable conséquence de son système , qu'il n'y a plus entre les hommes aucun rapport certain; que toutes
les relalions sociales, livrées à l'incertitude, n'ont plus de règle fixe; que toute la vie humaine reste sans principe assuré, et la conduite sans motif déterminant ?
XLIV. Je demande à tous 4es hommes , aux déistes eux-mêmes., s'ils veulent être de bonne foi : N'y a-l-iJ pas de certains faits dont ils sont séparés par un grand intervalle de temps ou de lieux, dont ils sont cependant aussi certains, et sur lesquels ils ont aussi peu de doute que s'ils en avoient été témoins eux-mêmes (17)? Par exemple, ne sont-ils pas aussi assurés qu'ils puissent Titre , do l'existence des villes de Rome , de Londres , de Pékin , quoiqu'ils n'y aient jamais été ? Ne sont-ils pas pleinement certains de l'existence d'Alexandre , de César , de Scipion? La certitude qu'ils en ont n'est que de l'ordre moral; mais elle équivaut h toute certitude physique qu'ils auroient pu avoir en allant dans ces villes, ou en voyant ces héros (18). Entrons à ce sujet dans quelques détails : voyons d'abord ce qui motive cette certitude et la rend égale à toute autre , et ensuite quelles sont les qualités que doit avoir le témoignage pour opérer une certitude de ce genre.
XLV. On fait physique est de nature à elro observé par tous les hommes. Les" choses
que j'aurois vues, ouïes, palpées, si j'avois été sur les lieux , l'ont été par tous les hommes qui étoient présents; ils en ont acquis la certitude que j'en aurois eue. Cette certitude est en eux de l'ordre physique, puisque c'est par leurs sens qu'elle leur est venue; mais ils peuvent, par leur relation, me la transmettre telle qu'elle est dans eux : elle ne s'affoiblit pas en venant d'eux à moi : elle ne perd pas de son poids , en passant de l'ordre physique à l'ordre moral.
La certitude physique et la certitude morale] supposent deux choses : un rapport fait , et un jugement porté 6ur ce rapport. Les sens sont dans l'une, ce que les témoins sont dans l'autre; et les témoins font dans celleci la fonction que les sens faisoient dans celle-là. Mais d'une part et d'une autre , ce ne sont que des témoignages , et des témoignages sujets à erreur, et la raison doit prononcer sur leur véracité. Les sens peuvent être mal disposés; des hommes peuvent se tromper ou vouloir tromper. Il faut donc joindre, soit à l'un, soit à l'autre témoignage, une opération de l'esprit, un jugement qui assure qu'il est véritable. La question se réduit donc à savoir si je puis former un raisonnement ausfi juste, aussi certainement concluant sur le rapport des
autres hommes» que sur celui de mes sens La certitude d'un raisonnement dépend de deux autres, de celle des principes et de celle de la conséquence. Assuré de la vérité de mes principes et de l'exactitude de ma conséquence , je suis certain de ma conclusion. Or , le raisonnement de l'ordre moral peut porter sur des principes aussi certains, et offrir une conséquence aussi exacte que le raisonnement de l'ordre physique.
D'abord, cette vérité est évidente relativement à la conséquence. Il seroit absurde de prétendre que des principes moraux on ne peut pas tirer des conséquences avec autant d'exactitude que des principes physiques, et même des axiomes mathématiques.
La justesse du raisonnement ne dépend pas de celle du principe : on peut raisonner très faussement d'après un principe vrai, et très justement d'après un principe faux.
Ensuite , l'ordre moral peut me présenter des principes aussi certains que l'ordre physique. La certitude physique a pour base ce principe : Il est impossible que tous mes sens, réunis et bien disposés, s'accordent pour me tromper. La certitude morale est fondée en grande partie sur ce principe : Il est impossible qu'une nombreuse multitude d'hommes , qui ne sont ni des fourbes , ni
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des fous , s'accordent pour me tromper sur un fait qu'ils ont tous vu. Je dis, et je ne crois pas qu'aucun homme de bonne foi me le conteste, que cette seconde proposition est aussi certaine, et ne laisse pas plus de doule que là première. Les deux impossibilités sont de genre différent, mais elles sont égalés entre elles. L'accord de celle multitude pour me tromper est aussi moralement impossible , que l'accord de tous mes sens pour m'ihduire en erreur est impossible physiquement. Un exemple rendra celle vérité plus sensible : je suis assuré que Louis XV a existé , parce que je l'ai vu et entendu,' mais je suis également certain de l'existence de Louis XIV, mort long temps avant ma naissance, parce que beaucoup de personnes dignes de foi me l'ont altesléc; j'ai et jfc dois avoir une conGancc aussi grande dans lé rapport de ces personnes, au sujet de Louis XIV, que dans celui de mes sens relativement à Louis XV; et ma cerlilude morale sur l'un de ces princes est égale à ma certilude physique sur l'existence de l'autre , puisque je ne puis pas avoir plus de doute sur le premier fait que sur le second.
Puisque jte puis avoir des principes moraux certains, comme le sont les principes physiques, et que de ces principes je puis
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tîrcr des conséquences aussi justes, je puis donc être aussi assuré des résultats de Tordre moral , que de ceux de l'ordre physique : il' existe donc véritablement une certitude morale, de même qu'il existe une certitude physique.
XLVI. C'est à la certitude physique que je compare la certitude morale , et non pas à la eertitude métaphysique. J'en- ai déjà donné une raison; c'est que celle-ci n'est pas susceptible des exceptions que peuvent souffrir les deux autres. J'en ajouterai une seconde : un grand nombre de démonstrations qui opèrent la certitude métaphysique , nous montrent non seulement que les choses sont , mais encore les raisons pour lesquelles elles sont r* c'est ce qu'on appelle, dans l'école, des démonstrations à priori s (hm lesquelles on fait connoître les choses parleurs causes. Les preuves de l'ordre physique ou moral ne sont pas d'un genre aussi scientifique; elles ne remontent pas aux causes, elles ne nous montrent pas pourquoi les choses sont, elles nous font voir seulement qu'elles sont : mais sur ce point, sur la simple existence des choses , elles sont aussi tranchantes que les autres, elles forcent l'assentiment, et satisfont aussi pleinement l'esprit , que peuvent le faire toutes les démons-
l rations à priori. Il ne resle pas plus de doute après les unes qu'après les autres.
XLV1I. Pour éclaircir et fortifier encore ce que je viens d'exposer, je vais examiner les caractères que doit avoir un témoignage pour opérer une véritable certitude. On peut les rapporter h deux chefs , savoir : que sur les faits qu'ils rapportent, les témoins ne soient ni trompés, ni trompeurs. Si je puis être assuré de ces deux choses, je serai certain du fait : la certitude morale repose sur cette double assurance. Si, au contraire, il me reste quelque doute sur l'un ou sur l'autre article, je n'ai plus de certitude : le fait devient douteux, dès que, de bonne ou mauvaise foi, celui qui l'atteste peut présenter l'erreur. Nous avons des moyens de connoître positivement si des témoins ont été induits en erreur ou cherchent à nous y induire.
En premier lieu , je juge avec assurance qu'un homme n'a pas pu être trompé sur un lait, quand son témoignage réunit deux conditions : la première, qu'il ait été h portée de bien connoîlre le fait; la seconde, qu'il soit capable d'en juger sainement : c'est la connoissanec de ses facultés corporelles et intellectuelles qui me détermine. J'hésiterai h croire un homme qui a la vue basse, sur un fait passé à une certaine distance de
lui; mais je le croirai autant qu'un autre, si le fait a eu lieu absolument sous ses yeux, tellement qu'il ait pu le bien voir. Le témoignage d'un imbécile, d'un homme sottement crédule, me sera justement suspect; mais j'observe que , pour juger d'un fait, et surtout d'un fait simple et palpable , pour s'assurer qu'il n'y ait pas de méprise , on n'a pas besoin de talens : le simple bon sens , le sens le plus commun, est le degré d'intelii gence nécessaire et suffisant pour s'assurer de la réalité de semblables faits; et son jugement, à cet égard, est aussi certain que celui du plus profond génie.
En second lieu , Ja certitude qu'un témoin n'a pas voulu tromper est appuyée sur ses qualités morales, sur la nature de son témoignage, et sur les circonstances qui l'accompagnent. La probité reconnue; de ce témoin ne peut pas à elle seule fonder une certitude; elle ne forme qu'une probabilité, parce qu'il est impossible d'en être absolument assuré : il se peut que ce soit un hypocrite, ou que sa vertu se démente dans une occasion. Mais si , à ce que je connois de son caractère moral , il! se joint qu'il n'a aucun intérêt à ce qu'il dépose, qu'il dépose même contre son intérêt , et que son témoignage l'expose à des dangers, je juge avec un bien
plus grand fondement encore en faveur de sa véracité; si, déplus, sa relation n'est pas vague, mais circonstanciée ; s'il la soutient constamment; si, pouvant être vérifiée, elle n'est pas* contredite; si ceux mêmes qui auroient intérêt h la contester en conviennent; trouvant toutes ces circonstances réunies, je prononce avec certitude que cet homme n'a pas voulu me tromper.
Je viens de faire des hypothèses sur les moyens de connoître avec certitude que les témoins d'un fait n'ont été ni trompés ni trompeurs. Mais, dans la pratique, ces suppositions peuvent-elles se réaliser? Pouvonsnous trouver dans des témoignages humains une réunion de ces conditions assez complète pour opérer une vraie certitude ? Oui , sans doute , et je dis qu'elle se trouve dans deux cas: le premier, quand c'est une nombreuse multitude qui atteste un fait dont elle a été témoin; le second, lors même que ce n'est pas une multitude d'hommes qui atteste le fait, mais que la qualité du témoignage supplée au grand nombre de témoins.
XLVIII. D'abord, le très grand nombre des témoins forme une preuve qu'ils n'ont pu ni être induits en erreur, ni chercher à y induire.
i° Je suis assuré qu'ils n'ont pas pu être
tous trompés sur le rapport de leurs sens. Il est moralement impossible qu'une troupe nombreuse d'hommes , qu'on n'a pas choisis exprès, soit composée entièrement de personnes dont les sens soient mal organisés , ou qui soient dénuées de lu plus foible dose d'intelligence nécessaire , pour juger de la réalité d'un fait qu'elles ont sous les yeux. Ces sortes d'hommes sont partout en si petit nombre , qu'on doit les regarder comme des exceptions , et qu'on peut les compter absolument pour rien. 11 est absurde de supposer que la multitude, dont les sens* et l'esprit sont sains , au lieu de rectifier. Terreur où ce peu d'hommes mal organisés de corps et d'esprit seroient tombés, soient au contraire entraînés par eux, et se laissent persuader, par eux, qu'ils ont vu , entendu, touché des choses qui n'existoient pas , et que ce soit le très petit nombre qui ait fait la loi , et imprimé la persuasion au très grand , les imbéciles aux gens sensés , les hommes privés de leurs sens à ceux qui en jouissent. .
a 0 Je suis assuré pareillement qu'une N multitude d'hommes , , surtout si on n'a pas été les choisir exprès , n'a pas pu chercher unanimement à me tromper. Pour le prétendre, il faut soutenir de deux choses l'une :
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ou qu'ils se sont concertés pour faire ce faux rapport, ou que,- sans se concerter, ils se trouvent unanimes dans leur fausseté. Une conspiration pour tromper le public , formée par une nombreuse multitude, est une chose impraticable , et présente plusieurs impossibilités. Impossibilité que dans un si grand nombre d'hommes , il ne s'en trouve pas qui soient honnêtes, et que l'idée du mensonge révolte; impossibilité que tant d'hommes s'accordent ensemble pour un pareil plan ; impossibilité qu'entre eux tout le complot soit tramé avec secret; impossibilité que ce secret ne soit pas, par la suite, éventé; impossibilité que cette troupe nombreuse , répandant le fait en divers lieux, s'accorde constamment , soit sur le fond , soit sur les circonstances. L'uniformité absolue d'un grand nombre de fausses relations sans concert , seroit plus absurde encore ; ce seroit un effet sans cause : on n'en connoît point dans la nature. Ce qui engage les hommes h mentir , est quelque passion ou quelque intérêt; mais les passions ou les intérêts variant à l'infini, les mensonges ne peuvent pas être uniformes. Chaque menteur a son but particulier, et l'erreur qu'il présente est toujours relative aux vues personnelles qui le font agir. Quand , malgré la prodigieuse va-
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riélé des passions qui agitent les hommes , d'intérêts qui les divisent , je vois un nombre considérable d'individus former un même témoignage, j'en conclus avec certitude, i° qu'ils ont un point de réunion commun; 2° que ce point de réunion est la vérité. La raison en est évidente, c'est qu'il n'y a que la vérité qui soit une; et elle l'est de sa nature , parce qu'elle n'a qu'un seul principe. Au contraire, les erreurs sont nécessairement multipliées, parce qu'elles ont une multitude de causes (19). Ainsi, en supposant dans tous ccux^qui composent une troupe nombreuse , des projets de mentir, il ne pourra pas en éclorc un seul et même mensonge.
XL1X. Voici donc une première vérité constante : lorsque c'est par une multitude nombreuse qu'un fait est rapporté , on en a une certitude morale, à raison de la double impossibilité que celte multitude entière soit trompée ou veuille tromper sur ce point. Mais il est possible aussi d'acquérir la même certitude, lors même qu'on n'a pas une quantité aussi considérable de témoins : la connoissanec que l'on a , soit des témoins , soit du témoignage , peut donner une égale assurance du fait attesté; pour cela , il faut que la qualité des témoignages supplée leur quantité;. ce qui peut être , et qui est véritablement , quand on
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est certain qu'ils réunissent les conditions suivantes :
i° Qu'il y ait un nombre raisonnable de témoins ; un seul , ou deux , ou trois , pourraient ou s'être trompés, ou s'être concertés pour tromper ;
is 0 Que le témoignage ait pour objet un fait simple et palpable.
3° Que les témoins- commissent le fait qu'ils rapportent, non sur des relations étrangères, mais par eux-mêmes et par le rapport de leurs propres sens ; ^
4° Que ces témoins aient été à portée-de bien voir , ou de bien entendre , ou de bien toucher le fait qu'ils racontent;
5° Qu'ils aient la médiocre portion d'intelligence nécessaire pour qu'on ne leur fasse pas accroire qu'ils ont vu ce qu'ils n'ont pas vu ;
6° Que tout annonce en eux des hommes d'honneur et de probité , et qu'on ne leur connoisse aucun vice qui fasse suspecter leur véracité ;
7° Qu'ils n'aient aucun intérêt personnel , soit de fortune , soit de passion , soit de gloire , soit de tout autre genre , k rapporter le
fait;
8° Que leur relation soit faite dans un temps et dans des lieux voisins du fait, et
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accompagnée de circonstances ; en sorte que lion puisse facilement la vérifier au moment où elle se produit ;
9? Que leurs dépositions soient et constantes sans variations , et uniformes sans contradictions ;
io° Enfin, que leur narration ne soit pas contestée dans le temps où ils la font , ou ne le soit que par de frivoles difficultés.
De ces dix conditions, les cinq premières garantissent les témoins de Terreur, les cinq dernières répondent de leur véracité. Or , dès que nous sommes assurés de ces deux points, nous le sommes, par un»j conséquence nécessaire, de la vérité du fait qu'ils affirment. Ils n'ont pas été trompés, donc ils ont eu la certitude; ils n'ont pas trompé , et par là ils nous l'ont transmise.
L. J'avertis qu'en disant qu'un témoignage revêtu de ces conditions ne peut pas être faux, je ne soutiens sa certitude que relativement à la réalité du lait simple et palpable sur lequel il porte. Quand a la qualité du fait, à ses causes, à ses conséquences , il est possible que les témoins les mieux disposés , qu'une multitude d'bommes soient induits à erreur. Le discernement de ces choses peut supposer des counoissances supérieures à celles que je viens d'exiger,- J'au-
rai occasion de faire usage de cette observation, et de la développer plus amplement , quand j'examinerai l'objection contre la certitude des miracles , fondée sur la possibilité de faire croire à tout un peuple qu'un tour d'adresse est un fait miraculeux.
Après avoir prouvé , et , je crois , d'une manière satisfaisante, la réalité delà certitude morale , il ne reste plus, pour éclaircir et confirmer encore cette vérité, qu'à répondre aux objections par lesquelles on l'attaque; l'examen de ce qu'on lui oppose achèvera de la mettre dans tout son jour.
s II.
Réponses aux objections contre l'existence de là
certitude morale.
LI. « Vous comparez, nous disent les in- » crédules , la certitude morale à la certi- » lude physique , et vous prétendez qu'elles » sont égales. Mais celle assertion répugne » à toutes les idées de la raison , h tous les » jugemens de l'expérience, à toutes les con- » viciions du sens intime. Consultez tous les » hommes; les plus simples même et les plus » bornés tous diront qu'ils sont infiniment » plus certains de ce qu'ils ont vu eux-
» mêmes, que de ce qu'ils onl appris par » des ouï- dire. »
LU. Celte difficulté n'est fondée que sur la confusion de deux choses, qu'eflectivement beaucoup de personnes ne distinguent pas : la certitude qu'on a d'un fait, et l'impression que cause la présence de ce fait. Je conviens que l'on est beaucoup plus frappé de ce qui se passe sous les yeux , que de co que l'on entend raconter. Mais je nie que, dans tous les cas , on acquière par ses propres sens une persuasion plus forte que celle qui est opérée par des témoignages humains.
Pour faire sentir plus clairement celte différence entre la certitude d'un fait et l'impression qu'il produit, reprenons un exemple que j'ai déjà donné. Un homme n'a jamais été h Rome ou à Londres, il n'en est cependant pas moins sûr de l'existence de ces deux villes. Qu'il y voyage ensuite, il sera frappé de la grandeur, de la beauté de ces villes; mais il ne sera pas plus certain de leur existence qu'avant d'y aller. La vue de ces villes ne lèvera aucun doute qu'il eût précédemment, puisqu'il n'en avoit nullement.
Peut- être croira-l-il lui-même être plus sûr que ces villes existent, parce qu'il les aura vues; mais ce sera une illusion de son imagination, qu'il confondra avec sa raison.
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LUI. Je puis même aller plus loin , et dire qu'il y a des occasions où je dois croire le rapport des autres hommes de préférence à mes propres sensations; ce sont celles oii mes sens peuvent me tromper, et où les témoignages étrangers portent le caractère de la vérité. Par exemple , j'aperçois de loin une tour; mes yeux me la font juger ronde; mais des personnes qui y ont été m'assurent qu'elle est carrée : je dois tas croire, et. je les crois effectivement plus que mes propres yèux.
Au reste, je ne prétends pas que tout ouïdire opère une persuasion égale à celle qu'iuspirent les sens. J'ai marqué les conditions nécessaires pour que des témoignages humains portent une vérité jusqu'à la certitude; je reconnois même sans difficulté qu'on a généralement plus de confiance dans ses propres sens que dans des rapports étrangers : la raison en est simple , c'est qu'il est plus commun et plus aisé d'acquérir la eerlitude par l'un que par l'autre de ces moyens. Il n'en est pas moins vrai que, lorsqu'on Pa acquise, soit par l'un, soit par l'autre, elle ne soit égale, excluant pareillement tout doute.
LIV. Voici une seconde difficulté : a Ce » que l'on appelle certitude morale , n'est » autre chose qij'un amas de probabilités ,
» qu'une probabilité portée au plus haut » degré. Un témoin rend le- fait probable, » surtout s'il est connu pour un honnête » homme; tous les autres qui s'y joignent » ajoutent de nouvelles probabilités à la » première; et ainsi s'augmente le degré de » probabilité, dans la proportion des té- » moins : mais tout cela n'est pas de la certi- » tude. La réunion d'un très grand nombre » de probabilités no peut produire qu'une » extrême probabilité; elle ne peut jamais » devenir une certitude. »
LV. C'est une question sur laquelle les opinions sont partagées, de savoir si c'est la réunion d'un certain nombre de probabilités qui opère la certitude, ou si la certitude est absolument étrangère à la probabilité.
Mais nous n'avons pas d'intérêt à la discuter; laissons à la métaphysique ces disputes : consentons à admettre le système le plus favorable à nos adversaires, celui dont ils argumentent. J'admet* donc avec eux- que chaque témoignage particulier ne donne qu'une probabilité : comment peuvent-ils conclure de là que la réunion de beaucoup de témoignages n'opère pas une certitude? Quelle relation y a-t-il entre le principe et leur conséquence? J'aimerois autant qu'on me dît que plusieurs verres de vin ne causent pas
l'ivresse, parce que chacun d'eux ne l'opère pas. Plusieurs causes peuvent produire par leur réunion un effet qu'aucune d'elles isolée, ou même que plusieurs combinées n'auroient pas la force d'opérer; et c'est ce qui arrive dans le système que nous avons adopté. Au moment où le concours des probabilités opérées par le nombre et la qualité des témoignages arrive au point d'exclure le doute , la probabilité cesse et la certitude commence. Si je n'avois , pour croire l'existence de la ville de Rome, qu'une ou deux des autorités qui me l'attestent, il me resleroit quelques doutes, et par conséquent je n'en serois pas certain; mais la multitude de témoignages
qui me confirment cette vérité bannit tout doute, et par conséquent me donne la certitude.
Les adversaires de la certitude morale ne veulent pas qu'un concours de probabilités de cet ordre opère la certitude. Mais nous pouvons leur faire, sur la certitude physique qu'ils reconnoissent , un raisonnement pareil au leur. Rien n'est plus possible, et même plus commun, que d'être trompé par un de nos sens; et alors c'est le concert de nos sens qui opère la certitude. Je puis avoir du doute sur ce que je n'ai fait que voir, parce qu'il est possible que j'aie mal vu; mais si j'ai en-
tendu, louché, senti le même objet, je n'ai plus de doute; je suis dans un état complet de certitude, parce que les autres sens ont rectifié l'erreur du premier. Pans ce cas, chaque sens particulier ne donne qu'une probabililé; c'est leur réunion qui forme la certitude. Sur cela , je propose aux incrédules ce raisonnement à résoudre : ou plusieurs probabilités ne peuvent pas, ainsi que vous le prétendez, former une certitude; et, dans ce cas, que devient la certitude physique que vous admettez? Ou elles peuvent l'opérer; et dans ce second cas, votre difficulté contre la certitude •morale est nulle.
Je le répéterai toujours : il en est de Tune * de ces certitudes comme de l'autre; nos sens sont absolument à celle-là ce que les témoins sont à celle-ci.
LVI. Ce qui fait impression à quelques personnes relativement à cette difficulté, c'est que, dans l'ordre moral, il est impossible de marquer le point précis où on passe de k probabilité à la certitude. Ce point est celui où le témoignage devient assez fort pour bannir tout doute; mais c'est là ce qu'on ne peut pas fixer avec certitude. Gardons-nous, cependant, de conclure de \l\ qu'on ne puisse jamais regarder une chose comme moralement certaine. J'aperçois bien
dislinctement les diverses couleurs de Tareen -ciel; mais leur dégradation m'empêche de remarquer avec précision leurs divisions.
La probabilité et la certitude sont deux territoires dont les limites ne sont pas marquées avec une telle clarté , qu ? on puisse dire positivement où finit l'un et où commence l'autre; mais quand on s'écarte de leur frontière commune, on sait très bien sur lequel on se trouve. Les conséquences à tirer de cette confusion de limites sont : i° qu'il y a des cas où on ne peut pas savoir au juste si on doit regarder une telle chose -comme certaine, ou seulement comme très probable; 2° que dans la pratique il faut se montrer plus exigeant que facile , et exiger plutôt une plus grande qu'une moindre réunion, soit de témoignages , soit de conditions nécessaires à leur validité.
LVII. Les incrédules poursuivent leurs difficultés. « En admettant, nous disent -ils, » que les témoins d'un fait puissent trans- » mettre à d'autres la certitude qu'ils en ont » eux-mêmes, au moins ne doit -on recon- » noîlre ce privilège que dans eux. Ceux à » qui ils ont raconté le fait, n'en ont pas » été témoins comme eux; leur suffrage ne » doit pas avoir la même autorité; ils ne sont » témoins que du témoignage : plus la dépo-
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* sition s'éloigne de la source, plus elle perd » de sa force. A la troisième relation , le nar- » râleur ne peut plus certifier autre chose, » sinon qu'on lui a attesté que tel fait a voit » été attesté par des témoins oculaires; et » ainsi le poids du témoignage va en dimi- » nuant, à mesure qu'il passe par diverses » bouches. Un géomètre anglais, monsieur » Craigh, a cherché à "soumettre au calcul « cette décroissance graduelle de la preuve » testimoniale, et à montrer par combien de » générations elle doit passer pour dépérir » absolument. Mais, sans entrer dans ces » supputations, la raison et l'expérience » constante montrent que l'on a, et avec » raison , plus de confiance dans un récit » qu'on tient de la première matn , que dans » celui qu'on ne reçoit que de la seconde; » dans la seconde relation que dans la troi- » sième, et ainsi de suite. Si de ce qui se » passe dans 4a vie privée on passe à l'ordre
• public, on voit les histoires des temps les » plus anciens absolument ignorées; celles » des temps immédiatement suivans, rem- » plies de fables et d'incertitudes; et enfin, » les narrations des historiens prendre plus » de consistance, lorsqu'elles se rapprochent » de notre temps. -Il résulte de là > que s'il » peut exister une certitude morale pour les
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» faits récens, elle est absolument inadmis- » siblc relativement aux faits anciens; et que » sur ceux qui sont éloignés de nous de plu- » sieurs siècles, nous ne pouvons avoir que » dos probabilités plus ou moins grandes , » mais qu'il est impossible d'avoir une véri- » table certitude. »
LVUI. C'est à tort que l'on prétend que l'autorité d'un témoignage s'afToiblit nécessairement par le laps du temps. Il peut se faire effectivement qu'en traversant la suite des siècles il perde de son poids; mais il est aussi très possible qu'il se maintienne tout entier, et qu'en vieillissant il conserve toute sa force. Pour connoîlrc les cas où l'autorité d'un témoignage décroît, et ceux où il la conserve, remontons aux causes qui la lui donnent et à celles qui l'en font déchoir.
Ce qui produit la certitude d'un témoignage quelconque, je l'ai exposé ci-dessus; c'est la double assurance que les témoins n'ont été ni trompés, ni trompeurs; donc, tant que le récit continue de réunir ces deux conditions, la même certitude du fait rapporté se conserve : autant de temps que dure la cause , autant de temps doit subsister son effet. Il peut arriver que dans la succession du temps l'un ou l'autre de ces deux fondemens de la certitude morale vienne à man-
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quer; qu'on ne sache plus si le fait a été rapporté par des témoins ou bien instruits ou fidèles , et alors la certitude restée sans appui s'anéantit. Mais il est possible aussi que, par la manière dont le fait nous est transmis, nous sachions que les témoins ont connu et dit la vérité. D'abord , nous pouvons connoître les témoins eux-mêmes, et les circonstances de leur témoignage; ensuite il est possible que nous sachions qu'un événement important et bien public a été cru dans son temps universellement et avec certitude; et j'aurai incessamment occasion de montrer que nous avons celte connoissance , quand les historiens sont contemporains (20). Or, dans ce cas, tous les hommes du temps où le fait s'est passé, en deviennent pour nous les témoins; et, comme je l'ai prouvé ci-dessus, il est impossible que sur un fait clair et palpable , une multitude nombreuse soit induite «n erreur, ou veuille y induire (21). Assuré qu'il n'y a eu dans les premiers témoins ni erreur, ni fausseté, je suis certain du fait qu'ils attestent : le cours des années ne fait rien à cela; la certitude est dans le second siècle comme dans le premier , dans le troisième comme dans le second; elle existera encore dans le centième siècle, si les motifs de crédibilité soat aperçus avec la même assurance.
Eclnircissons encore, et confirmons ces principes par des exemples tirés de l'histoire , lesquels, en même temps, répondront à ce qu*on nous objecte de l'incertitude des histoires anciennes comparées aux histoires modernes.
LIX. Il est tellement vrai que c'est, non pas l'ancienneté d'un fait, mais l'ignorance de ( s motifs de crédibilité qui en détruit la certitude, qu'il y a des histoires reconnues unanimement comme certaines , qui sont beaucoup plus anciennes que d'autres généralement regardées comme douteuses. On n'a aucun doute sur la conquête de la Perse par Alexandre, et on en a beaucoup sur les relations des peuples du nord, à des époques plus rapprochées. C'est qu'on sait par qui l'une est attestée , et qu'o i ignore par qui l'ont été le6 autres. On est beaucoup plus persuadé de l'existence de Lycurgue, de Solon , de Miltiade, que de celle d'Ossian.
Je demande à ceux qui prétendent que la certitude d'un fait s'affoiblit par le laps du temps, s'ils se tiennent plus assurés de l'existence de Louis XIV que de celle de Henri IV, de celle de Henri IV que de celle de saint Louis , de celle de saint Louis que de celle de Charleroagne? Je leur demande s'ils sont moins certains que leurs pères, des batailles de Pharsale et d'Actium? si leurs pères
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en étoient moins certains que leurs aïeux, et ainsi en remontant de génération en généralion? En instruisant les jeunes gens des faits anciens , est-il jamais venu à l'esprit de qui que ce soit de les prévenir que , chaque jour, les raisons d'y croire diminuoient !
Les histoires profanes des temps les plus reculés sont absolument inconnues; c'est que, ou elles n'ont pas été écrites , ou les livres dans lesquels elles éloient consignées ont péri. Celles des temps très anciens après ceux-là sont mêlés de fables : la raison en est, que les premiers écrivains dont les ouvrages nous soient parvenus sont des poètes, qui y ont inséré les fictions de leur imagination. Celles des siècles qui ont succédé immédiatement .
aux temps fabuleux sont incertaines , parce que les historiens qui nous les rapportent, étant postérieurs de bien des siècles , nous n'avons pas de raison suffisante pour croire qu'ils aient écrit sur des mémoires authentiques et fidèles. Nous serions aussi certains des événenemens de la vie de Ninus et de Minos, que de ceux relatifs à Jules-César .et à Auguste, si nous avions de même des histoires écrites d'après des témoins oculaires , on d'après des mémoires certains.
LX. Dans le cours ordinaire de la société , on a plus de confiance dans une nouvelle que
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Ton tient immédiatement du témoin oculaire, que dans celle que l'on apprend de l'homme h qui le témoin l'a racontée; la raison en est simple : il est possible que celui qui raconte une histoire d'après un autre , l'ait mal entendue , et qu'il change quelque chose à la narration primitive. Par le même motif, à mesure que le narrateur s'éloigne de la source, son récit doit avoir morns de poids. Rien n'est plus commun que de voir une histoire, en passant par différentes bouches, changer au point de devenir absolument méconnotssablo :
je conviens de celte vérité; mais l'application qu'on en a faite à la certitude morale est absolument injuste. On parle de relations individuelles , faites d'une personne à une autre , de celle-ci à une troisième, et ainsi de suite : aucune de ces narrations n*a une autorité suffisante pour opérer une certitude. Cet argument est donc absolument étranger à la question de la certitude ; il pèche en ce qu'il applique l\ la certitude ce qui n'est vrai que de la probabilité. Les probabilités vont toujours en décroissant à mesure qu'elles s'éloignent de la source; mais en est-il de même de la certitude? Cest ce qu'il faudroit, mais ce qu'on ne peut pas prouver. Tant qu'on est assuré qu'un fait a élé certain, la certitude en poste Jière.