‹ Dissertations sur la vérité de la religionChapitre 28 sur 53 · LXI. Ne pouvons-nous pas aller plus loin · texte numérisé non relu

LXI. Ne pouvons-nous pas aller plus loin

Il seroit inexact > sans doute* d'avancer que le temps peut accroître la certitude d'un fait; mais il est très raisonnable de dire que le cours des siècles peut apporter de nouveaux motifs de le croire. Je suppose un événement très public, très important, arrivé il y a beau* coup de siècles* Depuis ce temps il a été soumis au jugement d'un très grand nombre de générations; toutes l'ont examiné d'autant plus attentivement , que toutes y avoient intérêt; toutes ont prononcé que la déposition des témoins oculaires étoit valide; toutes» d'après leur témoignage, ont cru fermement le fait. Je demande si leur suffrage ne forme pas un puissant préjugé, s'il n'ajoute pas un nouveau poids aux motifs de crédibilité? Je ne dis pas que leur croyance opère par elle-même une certitude; mais je dis que la certitude qu'on a eue dans le temps, loin de s'affoiblir en Iraversant toutes ces générations , a au contraire acquis un nouveau niotrf, par l'acquiescement constant de tant de siècles.

LXII. C'est donc une idée déraisonnable de vouloir soumettre au calcul le décroissement progressif de la certitude dans la suite des générations. Cette objection ne peut avoir de la force que dans le cas d'un fait transmis purement et simplement, sans qu'on sache

qu'il a été primitivement rapporté par des té* moins idoines : mais si , en m'instruisant du fait, je vois que les contemporains en ont été certains, je dois l'être comme eux. Les hommes qui ont transmis la certitude de ce fait , ont passé ; mais ce n est pas précisément sur ces témoignages inlermédiairesqu'est fondée la certitude; ils n'en sont que les canaux. Le principe de ma certitude est celle qu'ont eue les contemporains. Ils n'ont pas pu être trompés; leur certitude est donc un garant assuré de la mienne.

Le prétendu calcul du géomètre anglais pèche encore par un autre point. IJ considère les générations comme passant leur témoignage de l'une à l'autre, de même qu'il passe d'unindividu à un autre individu; ce qui n'est pas vrai. Le genre humain se renouvelle par parties : chaque homme passe une partie de sa.

vie avec plusieurs générations précédentes , et une autre avec plusieurs générations postérieures. Il n'y a pas un moment où la société ne soit composée de beaucoup de générations, depuis la naissance jusqu'à l'extrême vieillesse. Que devient après cela l'objection qui consiste à dire que chaque génération n'a, pour donner son témoignage , que l'autorité de la génération précédente? Ce n'est pas une génération qui le reçoit d'une autre , ce sont trois, quatre, cinq générations qui le reçoi-

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vent à la fois de trois , de quatre , de cinq autres. Cette transmission se fait continuellement et sans interruption, tellement que, dans la suite des siècles, il n'y a pas de moment où toutes les générations existantes ne reçoivent et ne reportent le témoignage, ne le reçoivent des générations précédentes , ne le reportent aux suivantes : elles sont toutes les unes envers les autres , et par là envers toutes celles qui doivent les suivre, garantes de la vérité de la relation.

LXIII. Une autre considération fait crouler par son fondement toute l'objection dont il s'agit. Elle consiste en ce que les faits ne peuvent pas être transmis avec certitude d'une bouche à l'autre ; elle porte donc entièrement sur l'autorité de la tradition orale. Mais ce n'est pas là la seule manière do transmettre des faits à la postérité : il y en a deux autres , qui donnent des événemens une bien plus grande assurance; ce sont les monumens et l'histoire écrite. Entrons dans quelques détails sur ces trois moyens d être instruit d'un fait ancien.

LXIV. Je conviens qu'une tradition orale , seule et isolée des deux autres moyens, ne peut pas imprimer aux faits qu'elle rapporte une vraie certitude; elle ne peut transmettre qu'un très petit nombre de faiU qui réunis-

sent ces trois conditions, dont l'ensemble ne se trouve pas communément : i° une grande publicité, en sorte que tout le monde en ait été instruit; 2° une très haute importance , telle que l'impression dans les esprits ait été profonde et durable; 5° une extrême simplicité, c'est-à-dire, que le fait ne soit pas chargé de circonstances qui puissent , avec le temps, l'altérer. Mais même, sur ce petit nombre de faits , il est impossible que la seule tradition orale produise une vraie certitude. J'en ai donné la raison; c'est que, pour être certains d'un fait, il faut que nous ayons des motifs de croire que les contemporains l'ont été ; or , la tradition orale , qui ne nous transmet qu'un fait extrêmement sidiple , ne nous fait pas passer au bout d'un long temps ces motifs. *

LXV. Le second moyen de faire passer la connoissance des faits à une longue suite de siècles , est les monumens publics élevés pour en perpétuer le souvenir, tels qu'une médaille frappée, une. statue érigée, un édifice bâti, une fête instituée en mémoire d'un événement. Pour qu'un monument puisse opérer la certitude , il est nécessaire qu'il réunisse trois conditions : i° qu'il remonte d'une manière connue et incontestable à l'époque même du fait; 2° qu'on soit assuré qu'il a été élevé en l'hop-

neur du fait; 3° que le fait pour lequel il a été élevé ait été public et important. Un tel monument a bien plus de poids pour faire passer la connoissance et la certitude de l'événement aux générations Içs plus 'reculées ; il atteste la persuasion certaine qu'en a voit le Siècle où il s'est passé, et par là il la transmet sans altération à tous les siècles qu'il traverse. Je ne m'arrêterai pas à prouver ces deux vérités, parce que ce n'est pas Sur des monumens qa'est fondée la certitude des faits que nos adversaires contestent, et que nous défendons contre eux; c'est sur l'histoire écrite. Je passe, en conséquence, à ce troisième moyen de transmettre les faits à la postérité.

LXVI. Ce moyen est le plus général pour perpétuer la connoissance des faits publics et intéressans , et le plus efficace pour en donner la certitude dans toute la suite des temps. Je parle uniquement ici de l'histoire écrite par des contemporains ou par des auteurs peu postérieurs, et écrivant parmi des gens bien instruits des événemens rapportés , ou enfin de ceux qui composent leur histoire sur des mémoires authentiques et publiés dans le temps des événemens. Je prétends qu'une histoire ainsi publiée, d'abord nous prouve la certitude que l'on a eue de ces évé-

nemens dans leur temps , et ensuite fait passer sans altération celte même certitude à tous les temps.

LXVII. En premier lieu , l'histoire publiée et non contredite dans le temps où les faits éloient parfaitement connus de tout le public , prouve qu'alors on étoit certain de "ces faits. Celui qui publie l'histoire de son temps , se soumet à la critique de tout ce qui l'environne, il s'expose à être démenti au même instant ; et certainement il le sera , s'il avance quelque fait éclatant , contraire à la vérilé. Si actuellement un auteur s'avisoit d'écrire une histoire où il rapporteroit , comme passés sous nos yeux , des événemens ( je parle toujours d'événemens solennels ) dont nous connussions la fausseté, ou même dont nous n'eussions jamais entendu parler, il s'élèveroit un cri général contre lui; le mépris où tomberoit à l'instant son ouvrage , les contradictions qu'il éprouveroit , préservçroient la postérité de son imposture. Un historien ne peut donc pas mentir sur des événemens très publics arrivés de son temps , ou dont la mémoire est encore toute fraîche , sans que tout son siècle ne s'entende avec lui ; et un semblable complot est absolument impossible.

Ainsi, lorsque je vois un auteur rapporter,

sans élire contredit par personne , un fait éclatant et récent, il ne peut me rester aucun doute qu'il ne dise la vérité. Le silence de tous les témoins qui auroicnt été à portée de le démentir, devient une preuve irréfragable de son récit; tous ces témoins, par l'assentiment qu'ils lui donnent, parlent avec lui; je recueille, en le lisant, leur témoignage , comme si , vivant au milieu d'eux , je les a vois entendus eux-mêmes : or, ces témoignages opèrent en moi une certitude pleine et entière, car ils me transmettent celle do tous les hommes du siècle où les événemens se sont passés. C'est là ce que je disois il y a un moment, que sans connoître nommément les témoins d'un fait , je puis , à raison de leur universalité, être certain de la vérité de ce qu'ils attestent (22).

On sent que ce que je dis de l'historien contemporain est également vrai de celui .qui est postérieur, mais qui est écrit sur des mémoires composés et publiés .dans le temps de l'événement. Ces mémoires présentent de même la certitude du temps où ils ont été écrits. Celui qui de nos jours compose l'histoire de saint Louis sur les mémoires de Joinville , ou celle de Louis XI d'après les mémoires de Comincs, donne à son ouvrage toute l'autorité dont jouissent ceux-là.

Je dis que si la relation de cet historien n'est pas contredite, j'ai uu motif légitime d'en êlre certain : mais le motif de ma certitude sera encore augmenté, si, ce qui arrive souvent, le fait raconté est de nature à devoir être contesté; si, parmi les contemporains, il y en a un certain nombre intéressés à le nier. Lorsque , malgré cet intérêt , personne ne réclame; lorsque ceux mêmes dont le récit heurte les préjugés ou les passions, se taisent, leur silence n'est plus un consentement, il est un aveu positif. Il n'y a pas de témoignage plus fort en faveur d'une narra* tion , que celui des personnes intéressées à la contredire.

Un autre motif de certitude vient encore se joindre aux autres, si, au lieu d'un seul, ce sont plusieurs historiens contemporains qui rapportent le même fait de la même manière/ On ne peut ni imaginer que plusieurs hommes se réunissent dans le même mensonge , sans se concerter, ni qu'ils se concertent pour se faire mépriser par leur siècle et par la postérité.

LXYIII. En second lieu , il est évident qu'on ne peut pas objecter contre la certitude résultante de l'histoire écrite, que les motifs de crédibilité s'affoiblissent en passant de génération en génération, et de bou-

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che en bouche. C'est un seul et même homme, c'est la même bouche, contemporaine de l'événement, qui le raconte successivement et de la même manière à toute la suite des générations; le livre se transmet de main en main. Les hommes qui se le communiquent , se succèdent; mais il reste toujours le même. C'est un témoin originaire, dont le langage muet a dans tous les siècles la même énergie ; il atteste la certitude qu'ont eue du fait tous les contemporains; il l'atteste à toutes les générations; il l'atteste à chacune avec un égal poids, avec une égale autorité. La seconde génération a autant de raison d'y croire que la première, la troisième que la seconde; la millième en aura autant que toutes les autres.

LXIX. « Mais, dit-on, pour être certain j> d'un fait rapporté dans une histoire écrite , i il faut d'abord être assuréque cette histoire » est authentique, c'est-à-dire qu'elle a été vé- » ritablement composée par un auteur con- » temporain. Or , combien n'avons-nous pas » d'écrits apocryphes? »

LXX. Que prétend -on en produisant * . cette difficulté? Qu'il n'y a pas de livres authentiques? ce seroit une absurdité aussi ridicule que grossière, et que les incrédules eux-mêmes ne peuvent pas avancer, puis-

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qu'ils citent contre nous divers ouvrages comme étant des auteurs dont ils portent les noms. Veut- on seulement dire qu'il est possible qu'un fait soit rapporté sous le faux nom d'un auteur -contemporain? Dans ce cas, l'objection est nulle , nous ne parlons pas de ces sortes décrits. Quand nous disons que la relation d'un historien peut porter le caractère de la certitude, nous supposons que la relation est incontestablement de cet historien. Nous avons montré ailleurs qu'il y a des règles pour juger avec une pleine assurance de l'authenticité d'un ouvrage^ et nous les avons exposées (23). Il est inutile d'y, revenir.

LXXI. On élève contre la certitude résultante de l'histoire , une autre difficulté. . « La plupart des histoires que nous lisons » sont fausses* Outre que toutes celles des » temps anciens sont évidemment mêlées » d'erreurs , celles des temps postérieurs sont » altérées par les préjugés , par les passions, » par les intérêts de ceux qui les ont écrites , r ou, ce qui revient au même, de ceux d'à- » près lesquels ils ont écrit. L'esprit de parti , » la vanité nationale, l'amour du merveil- .» leux, et beaucoup d'autres choses sont des' i sources abondantes d'erreurs. Ne voyons- » nous pas souvent les historiens se contre-

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• dire les uns les autres, rapporter les faits » diversement , les voir dé manières absolu- » ment différentes ? Comment d'un pareil » fatras peut-il résulter une vraie certitude ?

* comment peut -on croire avec assurance » sur la foi de pareils garants? »

LXXII. Il y a des histoires douteuses ; donc il n'y en a aucune qui soit certaine :

voilà en quoi consiste l'objection. On fiait un grand étalage de toutes les causes qui peuvent rendre une narration suspecte ou même fausse. Tout cela est étranger à ce que nous avons avancé, et ne touche nullement il nos preuves. Je n'ai pas prétendu que toute histoire imprime à toutes sortes de faits une certitude morale : j'ai expressément demandé, pour que cette certitude résulte d'une narration quelconque, trois conditions : la première • que l'historien , ou au moins les mémoires sur lesquels il écrit, soient contemporains des événemens qu'il raconte; la seconde , que les événemens qu'il raconte soient très imporlans , et aient été très publics; la troisième, qu'ils n'aient pas été contredits. En examinant les détails de l'objection proposée, nous verrons qu'elle ne porte point sur les histoires de ce genre, et qu'elle laisse, en conséquence, subsister dans toute leur force nos raisonnement

Les histoires des temps les plus anciens présentent beaucoup d'erreurs; mais ontelles été écrites par des contemporains? De ce que des écrivains ont été induits en erreur sur des faits passés à une grande distance d'eux , est-il juste de conclure que d'autres l'ont été de même sur des événemens arrivés de leur temps ? Les doutes que Ton a sur ce qu'Hérodote rapporte des premiers rois d'Egypte , rendent - ils suspecte la relation donnée par Xénophon , de la retraite des dix mille?

LXXIII. On nous parle des préjugés, des passions , des autres causes qui peuvent altérer la véracilé d'un historien : mais, i° il s'eroit injuste d'accuser de ces défauts tous les historiens ; il y en a beaucoup qui jouissent d'une réputation constante de sincérité. 2° Ces diverses causes peuvent influer sur les réflexions d'un historien; elles peuvent l'engager à altérer quelques circonstances , h insister sur celles qui sont favorables , à atténuer ou h dissimuler Içs autres; mais elles ne peuvent pas le faire mentir sur les faits bien éclatons , sur lesquels il seroit aussitôt démenti. Quelles que soient l'humeur et la haine des écrivains romains contre Ànnibal , aucun d'eux n'a pu taire ses victoires en Italie. 3° Ces préjugés mêmes,

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ces passions , ces intérêts , ces esprits de parti , qui dans quelques occasions peuvent engager un historien à déguiser la vérité; et qui alors lui ôtent la croyance, dans d'autres occasions, peuvent augmenter la foi à ses récits ; c'est quand ce qu'il rapporte est contraire à ces divers motifs. Si je vois un écrivain parle* contre les préjugés dont je le sais imbu, contre les passions dont je le sais animé, contre les intérêts dont je le sais dirigé , je prends bien plus de confiance dans sa narration ; et ces motifs mêmes , loin de nuire h la certitude, servent à la confirmer.

LXXIV. On dit que les historiens rapportent les mêmes faits diversement, quelquefois même contradicloirement. 11 s'ensuivroit de là seulement qu'il y a quelques faits sur lesquels il faut suspendre son jugement; mais sur les faits où ils s'accordent, il n'y a pas de raison pour récuser leur témoignage. Leur opposition même sur certains points donne plus de poids à leur concert sur les autres. Au reste , sur quoi voiton les historiens différer entre eux ? Ce n'est jamais sur les faits principaux et très publics, ce sont quelques circonstances des faits , que l'un rapporte d'une façon» et l'autre d'une autre. II est commun de voir dans deux historiens deux récits diflerens des détails

d'une bataille décisive ; mais ce qu'on ne* voit jamais , c'est qu'ils ne soient pas d'accord sur celui des deux partis qui a gagné la bataille. Les circonstances qui accompagnent un grand événement sont aussi des faits, mais des faits particuliers, peu importons , qui ont fait peu de sensation, auxquels beaucoup de gèo$ n'ont apporté qu'une médiocre attention, qu'ils ont même pu voir diversement, selon les lieux oii ils étoient placés et la manière dont ils étoient affectés ; que peut-être ils n'ont pas aperçus du tout.

Il n'est donc pas étonnant que ces circonstances soient rapportées diversement par diverses personnes. L'événement principal •au contraire; est un fait solennel, frappant, sur lequel il ne peut y livoir différentes manières de voir. Tout ce qui résulte de cette difliculté, c'est qu'il y a des événemens de la vérité desquels nous sommes assurés, mais dont les détails ne nous sont pas également certains. Nous sommes parfaitement sûrs que César a été assassiné par une conspiration ; nous ne sommes pas aussi assurés de la manière dont celte conspiration a été tramée. .

LXXV. On argumente de ce que les divers historiens voient les mêmes faits de diverses manières, et on confond manifestement, en cela, deux choses essentiellement

distinctes , le , fait rapporté par l'historien , et les réflexions de l'historien sur le fait. Quand il raconte , il parle comme tous ses.

contemporains; il les a tous pour garans; quand il raisonne , il reste seul , il n'a plus d'autre autorité que la sienne propre. Il ne peut pas se tromper sur le fait que tout le monde a vu, et peut-être aussi lui-même; il peut s'égarer sur les motifs et sur les conséquences du fait, qui ne sont que les spéculations de son esprit. En le lisant , je crois les événemens, et j'examine les réflexions.

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