XXXVII. Ne pouvant pas nier ces aveux
positifs des premiers ennemis du christianisme, embarrassés de répondre -à la preuve victorieuse qui en résulte, les incrédules ont imaginé de la rétorquer contre nous, et de nous opposer les aveux faits par les saints Pères , de la vérité de plusieurs miracles du paganisme. « C'étoit, disent-ils, un prin- » cipe universellement reçu par les chré- » tiens, par les païens, par les juifs, par les » grands comme par le peuple , par les sa- » vans de même que par les ignorans, que » par le secours des esprits , un homme peut » faire des choses surnaturelles. C'est d'après » ce principe que Celse, et les autres advern saires du christianisme, convenoient de 9 la vérité des miracles de Jésus-Christ, en » les attribuant à la magie. C'est aussi d'a- » près le même principe que nous voyons » tous les Pères de l'Eglise avouer les mira- » cles soit d'Esculape, soit de Pythagore, » soit d'Apollonius, en disant pareillement 1 qu'ils étoient opérés par le démon. C'est de » part et d'autre le même aveu , l'attribution » à la même cause. Dira-t-on que les aveux » des Pères prouvent la vérité des miracles » païens? On ne. peut pas avec plus de rai- » son dire que les aveux des philosophes » prouvent les miracles chrétiens. On ne » peut pas conclure des uns plus que des
StTR LA RELIGION. 2q3
i autres; ou plutôt ni des uns ni des autres ,
» on ne peut rien conclure. Ils étoient faits
i d'un côté et de l'autre sans un grand exa»
i men , et comme des choses indifférentes
» au fond de la question. Il faut les regarder
» tous comme ces propositions que les théo-
» logiens et les philosophes passent plutôt
• qu'ils ne les accordent; ou, si. Ton veut,
• qu'ils accordent parce qu'ils ne croient » pas avoir intérêt de les contester.
XXXVIII. Je pourrois d'abord nier l'assertion que tous les saints Pères ont attribué h la magie les miracles rapportés par les païens , et citer spécialement Àrnobe , disant que ces guérisons si vantées étoient opérées par des moyens naturels (5i). Mais comme il est vrai que plusieurs des saints Pères ont cru que ces prétendus miracles étoient des œuvres du démon, je n'insisterai pas sur cette réponse. Je conviens même que cette attribution des miracles du paganisme à l'art magique peut être regardée comme un aveu de leur réalité; mais entre cet aveu des Pères, relativement à ces miracles, et celui des philosophes, relativement aux nôtres, une circonstance grave met une différence essentielle : c'est que les miracles de notre religion ont été publiquement attestés , publiquement avoués , et leur conséquence seu-
2g4 MSSERTATIONS
lcmenfc combattue dès le temps où ils ont»
été opérés; au lieu que les miracles païens,, n'étant rapportés que par des historiens de beaucoup postérieurs à- l'époque où on les place , n'auroicnt pu être combattus que long-temps après. L'explication de cette différence va achever de mettre dans tout son jour la preuve de la réàlité des miracles de notre religion, résultante de l'aveu de ses ennemis.
Ce n'est pas uniquement , et précisément sur tes aveux des philosophes qui ont écrit dans les siècles postérieurs à Jésus-Christ, que nous établissons la certitude dé ses miracles. S? nous n'avions, pour les démontrer, que ht reconnoissance faite par Celse, Porphyre, Hiéroclès, Julien, nous convenons que ld preuve seroit légère > et que la foi n'y trouveroit pas un fondement suffisant; des aveux faits, un, deux, trois, quatre, six siècles après les miracles, ne seroient pas plus démonstratifs que ne le seroient des témoignages rendus aux mêmes époques :
mais nous disons que ces aveux sont démonstratifs, parce qu'ils se lient et aux dépositions des témoins oculaires , et aux aveux antérieurs des antagonistes contemporains. C'est à ce raisonnement que les déistes doivent répondre, et qu'ils ne ré-
pondent point, par leur assimilation avec les aveux faits par les saints Pères.
Nous connoissons le commencement, la suite, la fin de la contestation, qui a duré pendant plusieurs siècles, entre les chrétiens et leurs adversaires, sur la vérité de leur religion. Nous connoissons par l'Evangile ce qu'on objectoit à Jésus-Christ lui-même sur ses miracles, et par les apologistes de la religion ce que, dans les siècles suivans, on opposoit à la preuve résultante de ces miracles. Ce que nous savons , les philosophes païens le savoient aussi : ils a voient lu nos évangiles; ils avoient reçu des ennemis du christianisme , qui les avoient précédés, tous leurs argumens contre les miracles; ils objecloient ce qui avoit été objecté antérieurement; et ce qu'ils n'objecloient pas, ne lavoit certainement pas été avant eux. Or , d'abord ils n'opposent pas aux miracles de Jésus- Christ la dénégation de leur réalité : d'où nous concluons qu'elle n 'avoit pas été niée avant eux. Ensuite , nous les voyons renouveler l'imputation de magie faite dès le temps de Jésus-Christ, laquelle suppose la vérité des faits; d'où nous concluons que celte imputation â toujours été faite , et que par conséquent les miracles ont toujours été crus. Celse, au second siècle , Porphyre ; au
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troisième, Julien» au quatrième, sont pour nous non pas tant des auteurs éclairés qui avouent les miracles du Sauveur, que des garans non suspects et certains de l'opinion et de leur siècle» et des siècles qui les ont précédés» Ils forment une chaîne continue de preuves, depuis les pharisiens jusqu'au quatrième siècle, que dans le temps des miracles, et dans les temps immédiatement subséquent, on étoit universellement convaincu , parmi les païens et parmi les chrétiens , de leur réalité ; et celte confession si unanime de tous les incrédules anciens renverse sans ressource la dénégation si tardive des incrédules modernes.
Passons maintenant aux aveux faits par les saints Pères , et voyons si on peut en tirer la même conséquence en faveur des miracles du paganisme» On ne connoft ces diffërens miracles que par le rapport d'historiens qui leur sont fort postérieurs. Prenons pour exemple ceux d'Apollonius de Thyane, qui sont les plus célèbres de tous»
et ceux que l'on oppose avec le plus de confiance aux miracles do Jésus-Christ : nous ne les connoissons que par le récit de Philostrale , qui écrivoit un siècle après. Les saints Pères auxquels on les objectoit , îgnoroient aussi bien que nous s'il y a voit eu
SUH LA RELIGI05. 297
des témoins oculaires de ces prodiges , et quels ils avoient été ; ils ne savoient pas mieux si les merveilles attribuées à Apollonius avoient été contredites de son temps, et ce que les contradicteurs y avoient opposé; ils étoient pareillement dans l'ignorance de ce qu'avoient pensé sur ces prétendus miracles les générations écoulées dans le siècle qui séparoit Apollonius de son historien. Dans l'impossibilité où ils étoient de vérifier tout cela , persuadés d'ailleurs , d'après la sainte Ecriture, que l'esprit de ténèbres peut quelquefois, avec la permission de Dieu , opérer des miracles , les saints Pères ont pris le parti de les avouer et de les attribuer au démon. Que quelques-uns d'entre eux aient cru inutile de discuter ces prodiges; que d'autres, étant si éloignés et de temps et de lieux, aient trouvé trop pénible de faire £et examen , et de remonter à l'origine du témoignage; que d'autres même, si on le veut, aient eu trop de crédulité, et se soient laissé abuser par les récits qu'on leur faisoit, tout cela nous est indifférent : nous consentirons , à cet égard , à tout ce que l'on voudra. Cè qui nous intéresse, c'est que les aveux des saints Pères n'ont pas, en faveur des miracles païens, la même force que les aveux des philosophes
en faveur des miracles chrétiens; ils n'ont pas la même relation à des aveux anlérieurs remontant d'âge en âge jusqu'au temps d« ces miracles; ils ne se lient pas de même à l'opinion unanime de la génération contemporaine et de toutes les générations intermédiaires. I/àveu des saints Pères ne pou-» voit pas avoir le même motif que celui de»
philosophes; il n'y a donc aucune parité eivtre l'un et l'autre. Les miracles de Jésus- Christ ont été avoués, dans les siècles qui l'ont suivi, parce que Te témoignage bien connu et irrésistible de tous ceux qui les «voient vus, soit amis, soit ennemis, leur fmprimoit une si éclatante notoriété, qu'il étoit impossible de les révoquer en doute.
Ceux du paganisme l'ont été, parce qu'ignorant, à la distance où l'on étoit, l'opinion des contemporains et même celle dfe leurs successeurs, on a trouvé inutile, ou r embarrassant , ou impossible , d'en vérifier la réalité. Qu'on cesse donc de nous dire que de part ^t d'autre ce sont des aveux faiis sans examen. Ils n'ont pas pu être faits sans examen par les philosophes païens, qui a voient *outes les facilités pour examiner jios miracles, qui même trouvoient cet examen tout fait, connoissant pleinement ce qu'àvoient dit et ceux qui prêchoieut le chris-
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tiànisme , et ceux qui , le combattaient. Les aveux n'ont pas pu être faits avec examen par les docteurs chrétiens , pour qui l'éloignernent, le laps de temps, l'ignorance des témoins et des adversaires de l'opinion et des raisonnemens des uns et des autres, rendoient l'examen impraticable. Ainsi, c'est avec une force victorieuse que nous opposons aux incrédules les aveux de leurs devanciers; c'est sans raison qu'ils nous objectent les aveux de nos saints docteurs.
XXXIX. Les faits merveilleux de la vio de Jésus sont démonslrativement prouvés. Il n'y a , comme je l'ai annoncé , aucun histoire ancienne qui réunisse de si nombreux et de si puissâns motifs de certitude que l'évangile : celles auxquelles tout l'univers , et les incrédules de même que les autres, ajoutent une foi entière, ont bien de leur vérité quelques-unes des preuves que nous venons d'apporter; aucune ne les présente avec le même degré de force (52). Mais ces faits si complètement prouvés, que prouventils?, La conséquence que nous en tirons estelle juste? En résulte-t-il que la religion apportée au monde par Jépus-Chrtst est véritable? Il semble que ce ne puisse pas être une question. Julien, tout ennemi qu'il étoit du christianisme , reconnoissoit l'autorité des
3oO DISSERTATIONS
miracles pour prouver «ne religion (55). Et, en effet , la conséquence qui en résulte en faveur d'une doctrine, saute d'elle-même si vivement aux yeux , qu'il est impossible à un homme raisonnable de ne pas en être convaincu. J'ai d'ailleurs déjà établi celte liai son essentielle entre le miracle et la doctrine pour laquelle il est opéré (54) ; mais comme il n'y a rien de si évident que les déistes n'aient cherché à obscurcir, rien de si certain qu'ils ne se soient efforcés d'y jeter des doutes , il n'est pas inutile de revenir sur cette discussion , et d'ajouter à ce que j'ai dit quelques nouvelles observations*
Pour soutenir que les merveilles opérées par Jésus-Christ ne prouvent pas la vérité de sa religion, il faut prétendre, ou qu'elles ne sont pas l'œuvre de Dieu , ou que Dieu ne les a pas faites pour établir la religion de Jé- 6US-Chri:t. s .
Si les merveilles produites par Jésus-Christ ne sont pas l'œuvre de la puissance divine, elles ont donc été opérées ou par un homme, ou par quelque agent intermédiaire entre Dieu et l'homme.
XL. Si on veut que ce soit un être intermédiaire entre la divinité et l'humanité, dira-Um que c'est un ange de lumière à qui Dieu a donné, pouvoir pour éclairer et in-
SUR' LA RELIGION. 3oi
Blrulre le» hommes?' Celle hypolhèse ne seroit nullement favorable au système de nos adversaires ; elle ne feroit que reculer d'un degré la difficulté à laquelle ils veulent satisfaire : ce seroit toujours de Dieu que seroit venue la puissance miraculeuse de Jésus* Christ , avec cette seule différence qu'elle seroit passée par un canal plus long; et la vérité de la religion s'ensuivroit toujours de ces prodiges. Dira-t-on que Fauteur de ces œuvres contraires à l'ordre naturel est l'ange des ténèbres, le démon, qui les a opérées pour tromper le monde? Mais i° cette objection seroit ridicule dans la bouche des déistes , qui n'ont pas plus de foi au démon qu'à Dieu. 2° Le démon , comme nous l'avons observé , ne peut qu'avec la permission de Dieu troubler l'ordre que Dieu a établi dans la nature; or, comme nous l'avons encore montré , il répugneroit à la bonté de Dieu qu'il laissât entraîner sa créature dans une erreur inévitable et funeste ; il répugneroit à sa véracité qu'il se rendit complice d'une imposture en la permettant formellement , sans donner des moyens de s'en garantir. 3° C'est encore une autre absurdité de vouloir que le démon trompe les hommes pour leur faire adopter la morale la plus parfaite que l'on connoisse ; pour leur faire abjurer tous
5o2 DfSSERTATIONS ,
les vices , éviter tous les crimes ; pour leur faire, au contraire , pratiquer toules les vertus , et opérer tous les genres de bonnes œuvres (55). *
XLI. Si on veut que les miracles de Jésus-Christ aient été opéré* par une puissance humaine, ce sont donc* de ces tours d'adresse par lesquels des hommes subtils abusent de la crédulité populaire : mais le nombre , la variété , le mode- des miracles du Sauveur , repoussent absolument celle idée , et en montrent le ridicule. Un joueur de gobelets a quelques secrets , mais le nombre; en est borné ; il répète toujours les mêmes , et de la même manière; il les prépare; il choisit sa place , souvent même ses spectateurs ; il ne se laisse voir que d'un côté , pour qu'on ne découvre pas les moyens qu'il emploie. Ici , c'est absolument le contraire. Les miracles de Jésus- Christ sortent de dessous tous ses pas , il en opère de toutes les espèces (56). Ici, il marche sur les flots; là, il y fait marcher ses apôtres; ailleurs, d'un mot il apaise une tempête ; dans deux endroits différons il nourrit des multitudes nombreuses avec un petit nombre de pains; il guérit les malades de tout genre, de& paralytiques, des lépreux , des aveugles , des muets , des sourds , des boiteux $ il chasse les démons; il ressus-
SUR IA RELIGION 5o5
cite des morts » dont un , expiré depuis quatre jours, et enterré, répand déjà l'infection; il. opère ces effets merveilleux , tantôt par une seule parole, tantôt par son attouchement (57), tantôt, comme envers l'hémorroïsse , en laissant seulement toucher son vêtement; il les opère quelquefois loin de sa vue , et à une grande distance de lui , témoins le fils d'un olBçier de dapharnaiïm , et le domestique d'un centurion; il les opère sans préparation , à chaque instant, en tout lieu , selon que les objets lui en sont offerts (58); il 1 les opère entouré par devant, par derrière , à coté , par une troupe nombreuse , non seulement de disciples , mais de curieux, niais même d'ennemis , tous attentifs à l'observer, plusieurs désirant avec ardeur trouver quelque trace de fraude. Peut-il entrer dans l'esprit qu'il existe dans la nature des moyens d'opérer tant de choses .si opposées à l'ordre ordinaire de la nature , de les opérer de tant de manières, toutes différentes, toutes ayant si peu de relations avec leurs objets, toutes si occultes qu'il est impossible aux yeux les plus intéressés et les plus clairvoyant de les découvrir?
XLU. II est impossible de soutenir que les miracles de Jésus- Christ soient des tours d:e«ca»otnge failsv par l'adresse humaino;
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et je ne crois pas que cette ridicule idée ait été présentée par aucun incrédule» ni ancien ni moderne. Elle est également absurde , et les déistes do nos jours n'osent pas la répéter, cette assertion des incrédules anciens , que ces miracles sont des œuvres d'une puissance intermédiaire entre Dieu et l'homme. Il reste donc qu'ils soient l'ouvrage de Dieu :
mais en reconnoissant que c'est par une vertu divine que Jésus-Christ les a opérés , ne sont-ce pas des conséquences nécessaires, et qui s'ensuivent l'une de l'autre, i° qu'il est l'envoyé de Dieu ; s° que c'est de la part de Dieu qu'il annonce sa religion; 3° que sa religion est véritablo?
XLIII. Pourroit-on le croire , si on ne le lisoit formellement dans leurs écrits , que quelques déistes ont imaginé de nier ces conséquences. Ils ont prétendu que « les miracles » de Jésus-Christ n'avoient pas pour objet t d'établir la divinité de sa mission ; mais » que c'éloit uniquement des actes de coin- » passion et de charité envers les misérables , • et non des preuves de sa religion. »
XLIV. Parmi les miracles du Sauveur , on en voit qui ne sont pas des actes de bienfaisance; comme lorsqu'il marche sur la mer, qu'il fait faire une pêche prodigieuse, etc.
Dira-t-on que Dieu faisoit ces miracles sans
SUR LA RELIGION. 3o5
objel? Quel autre objet, que de prouver sa mission, leur altribuera-t-on? Pour achever de réfuter cette pitoyable objection , écoutons Jésus-Christ lui-même démentant l'assertion sur laquelle elle est fondée. Quand il guérit un paralytique, il déclare que c'est pour montrer que le fils de l'homme a la puissance de remettre les péchés (59). Lorsque les disciples de saint Jean-Baptiste viennent lui demander s'il est le Messie , pour réponse il leur donne les miracles qu'il opère en leur présence (60). Si les Juifs lui demandent Ce qu'il est : Les œuvres que je fais au nom de mon père , voilà , leur dit-il , ce qui rend témoignage de moi (61). En ressuscitant Lazare , il annonce que c'est pour que le peuple qui va le voir , reconnoisse en lui l'envoyé divin (62). Après lui, ses apôtres suivant la même marche, donnent aussi ses miracles comme une preuve de sa divino mission (G3). Il est donc certain que c'est pour prouver qu'il est le Messie envoyé par le Père céleste , que Jésus-Christ opère s'es miracles ; et cette difficulté des ennemis de sa religion , est aussi contraire à la vérité historique qu'à la raison.
sra l'authenticité des livres du