XXXIII. " C'est un fait certain, reconnu de tous les
« savants, avoué des défenseurs du christianisme , que
« dès les premiers jours de l'Eglise , et au temps même
« dont datent les livres du Nouveau Testament, il a été
« publié une multitude de livres faussement attribués ,
'< soit à Jésus-Christ, soit à la Vierge, soit aux Apôtres,
« soit aux premiers disciples. Fabricius , qui a recueilli
-< tout ce qu'il a pu en rassembler, en compte cinquan-
" te, seulement sous le titre d'évangiles, et un beaucoup
" plus grand nombre encore sous différents titres. Cha-
" cun de ces écrits avait, dans le temps, ses partisans.
' Il résulte évidemment de là, que, parmi les chrétiens
« de ce siècle, les uns étaient des fourbes et des impos-
<< teurs, les autres des hommes simples et crédules. Si
" on pouvait aussi aisément tromper ces premiers fidè-
« les, s'il était si facile de leur faire illusion sur des li-
« vrcs supposés, que deviennent tous les sophismes par
<< lesquels on prétend démontrer l'impossibilité d'une
» supposition? Au milieu de ce chaos de livres produits
« en même temps , et tous reçus alors avec respects ,
^< quel moyen peut-on avoir maintenant de distinguer
>i ceux qui étaient anthentiques , et ceux qui étaient
« apocryphes? 3Iais ce qui rend cette distinction plus
" impossible encore , c'est que nous voyons les évan-
< giles apocryphes cités avec vénération par les premiers
« pères de l'Eglise. St. Clément, St. Barnabe, St. Jac-
X ques, les constitutions apostoliques. St. Paul lui-mé-
H me, citent des paroles de Jésus-Christ tirées des évau-
« giles apocryphes. Il y a plus encore : on ne voit pas
« que les premiers Pères de la secte , qui est restée la
« dominante, parmi toutes celles qui s'élevèrent alors,
i< aient connu les quatre évangiles qui nous restent.
" Jusqu'à Justin , on ne trouve dans leurs écrits quf
«« des citations de livres apocryplics. Depuis Justin jus- « qu'à Clément d'Alexandrie, les Pères emploient TaU' «< torité , tantôt des livres supposés , tantôt de ceux qui m passent aujourd'hui pour canoniques. Enfin,. depuis « Clément d'Alexandrie , ces derniers l'emportent et «< éclipsent entièrement les autres. On voit Jjien , à la «* vérité, dans les premiers Pères, quelques passages qui « ressemblent à des paroles des évangiles actuels. Mais '« comment peut on être certain qu'ils en soient tirés? <• Matthieu, Marc , Luc et Jean, ne sont nommés ni « dans Clément , ni dans Ignace , ni dans aucun des « écrivains des premiers siècles. Les axiomes de Jésus- « Christ que répètent ces pères, ils pouvaient les avoir « appris de vive voix , par le canal de la tradition , <' sans les avoir puisés dans les livres. Ou si l'on veut que «« ces paroles aient été tirées de quelqu'évangile, il n'y « a aucune raison de croire qu'elles aient été prises dans «< les quatre qui restent , plutôt que dans cette multitude « d'autres que l'on a supprimés. Les livres reconnus « apocryphes ont été produits en même temps que ceux << qu'on donne pour canoniques. Ils ont été publiés de « la même manière, reçus avec le même respect , cités « avec la même confiance , et même de préférence. Il n'y «< a donc aucune raison pour croire à l'authenticité des « uns , qui ne milite au moins avec la même force pour <» l'authenticité des autres. Puisque ceux-là ont été évi- « demment, et de l'aveu de tout le monde , supposés, « il est permis de croire que ceux-ci ont pu également « l'être. «
XXXIV. Cette difficulté exige une discussion étendue, et va me forcer d'entrer dans des longueurs. Avant de donner une réponse directe, commençons par faire quelques observations sur les évangiles et autres livres apocr\^ihes.
XXXA . Il ne faut pas croire que tous ces évangiles que Ton appelle apocryphes , aient été composés à mauvaise intention et fabriqués par des imposteurs. Il faut en distinguer de diverses classes. II ven a eu certainement beau-
coup de forgés par les hérétiques pour soutenir leurs erreurs , mais il y en a eu aussi plusieurs, écrits par des fidèles dans des vues droites et pieuses.
En premier lieu , les néophytes du premier siècle , et peut-être aussi du second , recueillaient avec soin ce qu'ils entendaient dire aux apôtres et aux prédicateurs de la foi. Ils le mettaient par écrit pour en conserver le souvenir , et pour l'instruction de leurs familles. Il a dû , dans le commencement du chritianisme , y avoir un grand nombre de collections de ce genre , faites de différents côtés. La plupart sont restées dans l'intérieur des familles qui les avaient composées ; quelques-unes ont été un peu plus répandues. On a donné le titre d'évangile , à celles qui contenaient les actions du Sauveur , parce que c'était le titre que portaient les écrits principaux , universellement révérés , sur la vie de Jésus-Christ. On en a mis plusieurs sous le nom des apôtres de qui on tenait ces faits, et c'est de là qu'est venu le nom à' Evangile de St. Pierre, d'Evangile de St. André, etc. Nous ne connaissons , de la plupart de ces évangiles , que les noms recueillis par Fabricius , qui rapporte aussi quelques légers fragments de ces livres. Nous ne pouvons donc pas savoir au juste quels étaient ceux de ces évangiles qui étaient regardés comme catholiques; mais nous en connaissons quelques-uns : tels étaient spécialement TEvangile des Hébreux et celui des Egyptiens , composés par des néophytes de ces deux nations. St. Jérôme n'avait pas dédaigné de traduire le premier. Notr intention n'est pas de faire sur ces évangiles une dissertation qui nous éloignerait de notre objet. On peut consulter ce qu'en ont dit Cotelier (1) , Grave (2) , Fabricius (3). Je me contente
(i) V. Cotelerii patres aposlolici , praeseitini, tom. i, pag. 7, et pag. 89.
(2) V. Giabe spicilegiam , tom. i , pag. i5 et seq. pag. 3r , 37 , et alibi.
(3) V. Fabricius codex apocryphus no v. lestam, in evangeliam he- Lrajorom el aliquot alla.
Dissert, sur la Re ig. 4
d'observer ici ce qu'ils prouvent , savoir : que parmi les livres appelés apocryphes, il y en avait qui n'étaient ni rejetcs , connue des ouvrages mauvais et vicieux , ni reçus avec respect comme des écrits inspirés , mais qui éuient considérés comme des écrits ecclésiastiques. Les hérétiques en avaient abusé , et de quoi n'abusent-ils pas ? Ces livres n'ayant pas été écrits sous l'inspiration divine , n'avaient pas l'exactitude des livres sacrés, et prêtaient plus facilement à de fausses interprétations. Il n'est pas étonnant que les sectaires ai-nt cherché à en faire l'appui de leurs erreurs. Cela n'a pas empêché plusieurs des Pères de citer ces ouvrages comme catholiques. Eusèbe , parlant des livres qu'on dit appartenir au Nouveau Testament , en distingue quatre espèces : les uns , qui sont reçus universellement par toutes les églises, comme sacrés; les autres sur lesquels il y a des doutes, mais qui sont cependant reçus par la plupart des églises; les troisièmes, que l'on reconnaît généralement ne pas être de véritables écritures sacrées ; les derniers , enfin , qui sont les ouvrages des hérétiques , qu'aucun écrivain ecclésiastique n'a cités, et que l'on doit rejeter comme absurdes et impies, il place dans la troisième classe plusieurs de ces livres apocryphes , V apocalypse de St. Pierre , la Doctrine des apôtres y l'Evangile selon les Hébreux; il les y place avec le livre du Pasteur , et VEpitre de St. Barnabe , qui ont toujours joui d'une grande considéraliondans l'Eglise, et il les distingue formellement, soit des livres inspirés , soit des écrits hérétiques (1).
(r) Caeternni quoni:.m samns in hune spimonein delapsi, videtur ralioni conseiitaneniu ^c^iptu^a^Dnl icriem qii;e novi testainenti esse dicuntar samruatim comprebendere. Pninum igaur sîicer evangeiiorura quateriiio ratus esto, quem quidem liber de actis aposioloruin sequitur. Huic annuitierantnr Pauli epistoiae, quibus deinceps pr^or epi^ti'la qua fertor esse Ji^annis, et Petii simibter piior , tanquani omnium consensu con.stabil'tae .ndjungunfur. Inter ista , si placer, Joaiiiiis Al ocalypsim ccnjicianms, de qua qird veleres slaiiurint obnd erit »<mp's exponendi. Alque haec snnt quae omnium asseivatîor.c ccnstanter apprubanlur. Ex iliis quae in dubitationem quidem
Eu second lieu , outre ces livres apocryphes , mais catholiques, il y en avait d'autres qui étaient hérétiques, soit qu'ils eussent été entièrement composés par des sectaires , soit que ce fussent des ouvrages primitivement rédigés par les fidèles, comme nous l'avons exposé , d'après la prédication de quelques apôtres, que les hérésiarques avaient ensuite altérés et adaptés à leurs erreurs, pour s autoriser de l'intitulé respectable , qupique faux , de ces hvres. Ainsi il y eut des évangiles qui portèrent tout
vo.-anfur, sunt tamen a ple.isq.e recept.e, est ep.srola quœ Jacob d.c.tar, et JuJae et secnr.da Petri, et secunda et tcrùa qu^ Joannis nomme inscnbunlur, sive iii^ ab evangeHsla , .ive a quopiam eodem nomiae appellato pe.script^ sint. Inter scripturas au.em qu« Jalso inscr^pfœ nummeque germanae dicnnlur. P.u!i acta numeranmr , et l.ber qui diciuir Pasror , et Apocaiypsis Pet.i : Pur,o epistola nomme Barnabce édita, et quae d,citur doct.ina apostulorum. Adde his, SI v.uetar, Joannis, ut dixi , apocalypsim , qnam nonnnUi, ut )am d.x., pen.tas antiquare contenderunt, alii qaidam in scripiuris maxime approbatis collocandam jadicant. In qnibos etiam non pan- CI boc tempore evangelium secundum Hebr^os ponunt, qu^Hebr.^i ilii qui sunr Christi doctrinam amplexati maxime gandent.Cîeterum haec ..mn.a lererun.ur in ea.um sc.ipturarnm numeium, quibus a p.ensque contradicitnr. Afque certe istorum libro.um enumeratio. netn necessano fecimus, uti cum sciipturas quce secnndnm ercle^ice trad.nonem, verae, germant, et omnium sententds manifeste comprobatae sunt, perspicua qaadam nota ab aîiis quce non sunt eiusdem an:or,tati.s, sed sunt positae quulem in controversia a pJerisque t:.men eccleMa.licis viris evolutae et pertracta.œ distinxerimus. Facile qu.dem, non istas ip.as modo, sed eas etiam quœ ab bareticis cirrnm,eruntur,possimus discernere, sive evangelia Petri, Tbom.-e ^Mauhiae, aborumve faiso noraine inscript», sive acta qu* And.e»' ooann.s et aliorum apostolorum nomine veteratcie dor.ata siint' gu.s qn.dem scnpturas nemo ex scriptoribns ecclesiasticis . qui contnuara temporum successione ab apostols bac usqae vixerunt usdi m!'! Z ?'i' ^"'P;^'" --^oriam redigere dignatus est. Q.in e'tiam d.et,onis et loqaen^, forma, longe a s.ylo et consuetadin; apostolorum d:screpar. Sentent.a vero et institntum eorum qu;e in iibs li- Dr.s .raduntnr (quod toto cœlo , ut di.itar , a vero orthodoxoqne s-^npfurae sensu et opinione aberrat) plane, perspicueque ostet.dit ea cail.da solnm h^ereticûrum esse commenta. Unde, ne in eo quiden. MT.ptn.avnm génère, quae falso inscipt», minimeqne geimanje dicantur, habeuda sunt, sed tanqnam absurda omnino et imi>ia n^nitus exp'odenda. (EuseL, hist. eccles. , lib. ,ir , cap. rr, )^
siinpleineiu \e nom des sectes pour lesquelles ils avaient été fabriqués; tels furent ceux de Basilide , de Cérintlic, de Yalcntin , etc. Il y en ent d'autres pareillenient infectés d'hérésie , quoique portant le nom des apôtres ; lels furent, d'après le passa(je que nqns venons de rapporter d'Eusèbe , les évangiles de St. Pierre , de St. Thomas , de St. Matthias , et de quelques autres.
XXXVI, Sur le temps où ont été composés les évangiles aiiocryphes-catholiques, nous n'avons rien de certain. Plusieurs indications nous les présentent cependant comme très-anciens. Plusieurs saints Pères ont pensé que c'est de ces évangiles apocryphes que parle St. Luc au commencementdusien,lorsqu'ilditqueplusieurs personnes se sont elforcées de mettre en ordre les choses passées de son temps. Quant aux évangiles apocryphes des hérétiques, il est certain qu'ils ont été ou fabriqués , ou falsifiés par eux postérieurement à la composition des trois pjemiers évangiles par St. Matthieu , St .(Vlarc et St. Luc. Celui de St. Luc , le dernier des trois , date, selon ceux qui le rejettent le plus loin , de l'an 55 de notre ère : et , à cette époque , il n'existait pas encore d'hérésies. On peut le conclure de la première épître de St. Paul à Timothée , écrite l'an 64. Il lui dit qu'il lui a été clairement révélé par le Saint-Esprit , que dans un temps très-prochain plusieurs abandonneraient la foi pour se livrera l'esprit d'erreur et à la doctrine des démons (1^. Si les hérésies eussent existé dès-lors , St. Paul aurait-il prédit qu'elles s'élèveraient incessamment ? iVous avons, déplus, dans la tradition, d'autres preuves plus positives encore. Eusèbe nous a conservé un fragment de l'histoire ecclésiastique écrite par Hégésippe qui vivait au milieu du second siècle. Cet auteur , si voisin des faits qu'il rapporte , raconte qu'à la mort de St Jacques le Mineur, laquelle est de Tan 62, St Siméon , parent de Jésus-Christ, fut
(i) Spiritns manifeste dicit qnia in novissiiuis teniporibus dise dent quidam a fide , attendentes spiiitibas erroris el doclrinis da'n;' nioium. ( r. Timoth. iv , i.)
ëlu en sa place évêque de Jérusalem. L'Eglise était encore vierge, n'ayant été souillée d'aucune erreur hérétique. Mais un certain Thébutis, piqué d'avoir été rejeté de sa demande de l'épiscopat, travailla secrètement à l'infecter d'erreurs; et c'est là, selon Hégésippe , l'origine des hérésies qui se sont élevées depuis (1). St Trénée atteste que les hérétiques sont de beaucoup postérieurs aux évéques à qui les apôtres avaient confié les églises. (2), St Clément d'Alexandrie , pour prouver que les hérésies sont venues longtemps après l'Eglise catholique , dit qu'elles furent imaginées seulement sous l'empire d'Adrien (3). Il résulte clairement de ces témoignages, qu'au moins nos trois premiers évangiles ont l'antériorité de
(i) Idem aacîor ( Hegesippus) eriornin suae aetaiis origines iiis vucibas plane (leinon>lral. Postquam Jacobus cognomento jastus pro veiitatis defrnsione , sicat et Dominus ipse , trucidatus fuit , S.'njou filias Cleophae , qui avuncnlus Christi iair , episcopas crealns est, qaem orones discipnli, qnoniam Doniini consobriiiDs erat , secundo loco suffrages illi ad.iiinistrationi piaefecerant. Et quoniam eccîesia nondara erat falsa perversae haeieticoium doctrinae inanitate corrapta , idcirco Virgo appe'.lata fnit. At Thebnris, propterea qnod in petitione episcopatas rep:)l-am tnlerat, eam errucs labe ex occalto inficere exorsns est. Qui quidein nnus eral es ^«irom riuraero qni ex septem sectis in populo judaïco pioseminatis oriehantar. Ex qaibus seotis origiïieiu erroris duxit Simon, uiide simoniani ; et Cleobins , unde cleubiani ; e- Do-itheus, uude dosiiheani ; et Gothaens, unde gothaeni ; et Masboteas, unde niasboieani. Atq':e ex istorum fontibns profluxernnt menand- istae, et marcionistse , et carpocratiani , et va- ' lentiiiiani , et basibdiani, et saturniban , qnoram singuli separatim variain lUani qaidem, snani tamen et propciam invexeie doctrinam. Ab illi.s item na>cebantur p>eudocbristi , pseiidopropheta? et psendoapostoli , qui adulteiinje , el corrnp:ae perversae doctrinae conlagione contra Deum et contra Cbristuni ejas inducta , concordiara et uniratem ecclesiae , tanquam membratim, d.scerpserunt. (Eiiseb. , hist. eccles. , lib. IV, cap. ai.)
(a) Omnes i-nim ii valde posteriores «;nnt qaam episcopi , qnibn* apostoli tradidetoni ecclesias: et hoc in tertio bbro cumonini diligentia manifestavimus. (^S. Irenceiis , contra hœres. , lib. v , cap. 20, n° i . ;
(3) Qood eniiu caiholica eccîesia posteriora sua fecerint conciliabula , nan est opus muliis probare. Nam Doiiiini qaae fuit in adventu doctrina, cum cœpisset ab Augu-to medio tempore Tiberii consummalur. Aposto'orum autem ejns docirina usqne ad Paali mipiste-
temps sur les évangiles apocryphes des hérétiques ; et c'est une des preuves de leur supériorité qu'allé^^urit Tertullien (1;.
XXXVII. Il nous reste une réflexion importante à faire sur ie mot apocryphe. On appelle aiusi.ordinaireinent des ouvrages qui ne sont pas des auteurs dont ils portent les noms. D'après cete notion, un grand nombre des écrits dont il s'agit ici ne sont pas , à proprement parler , apocryphes. Les évangiles de Cérinthe, de Basilide, etc., avaient certainement ces hérésiarques pour auteurs. De même, les évangiles des Hébreux et des Egyptiens, rédigés par des fidèles de ces deux nations, ne peuvent pas être appelés apocryphes dans le sens propre. On ne devrait véritablement appeler ainsi que les ouvrages qui portent faussement le nom de Jésus-Christ, ou de sa sainte mère, ou de ses disciples. Mais on a donné, par l'usage et depuis très-longtemps , une plus grande étendue au mot apocryphe ; on y a compris généralement tous les écrits composés dans les premiers siècles sous des titres semblables à ceux de nos Uvres saints. On leur a donné cette dénomination commune pour les distinguer tous ensemble de nos livres canoniques ; en sorte qu'on a fait deux classes séparées , l'une des livres inspirés , l'autre des livres apocryphes. Mais dans cette seconde classe il faut soigneusement distinguer les deux sens dans lesquels on dit que ces livres sont apocryphes. Une partie principale de l'objection de nos adversaires consiste, comme nous allons le voir , dans la confusion des deux significations de ce mot.
Ces considérations établies , je passe à l'examen de l'objection proposée; et pour mettre de l'ordre dans cette discussion nécessairement très-étendue, je la diviserai en deux parties. Je considérerai d'abord les livres apocryphes en eux-mêmes, et ce qu'on peut conclure de leur exis-
liam rseronis tpmpore consniumator. Inferins antem circa tempora Adriani imperatoris foerant qai haereses excogitarent. («S. Clcmens Alex.^ Scrom., lib. vu , cap. 17.)
(i) Voyez ci-dessas n° 23, page 37.
SUR LA. BELIGION. 79
tence contre l'authenticité des livres canoniques. J'examinerai ensuite les citations que l'on dit avoir été faites' par les Pères , de ces livres apocryphes , et ce qui en résulte relativement à notre question.
XXXyiII. Il a existé, dès les premiers temps du christianisme, des livres apocryphes, cela est indubitable; mais inférer de là que tout ce qui a existé de livres dans ce temps a été apocryphe, serait une conséquence évidemment ridicule. C'est comme si l'on disait que parce qu'il y a de la fausse monnaie, il n'en existe pas de véritable. Ce serait même un faux raisonnement de dire : il y a eu beaucoup de livres apocryphes; donc on ne peut constater l'authenticité d'aucun livre.
Ce n'est pas, je le répète, de ce que nos livres saints existent depuis le premier siècle du christianisme que nous concluons qu'ils so.>t véritablement des auteurs dont ils portent les noms. Nous fondons cette vérité sur ce que , et dans le premier siècle et dans tous ceux qui l'ont suivi , on a été constamment et généralement persuadé que nos livres sacrés étaient de ces auteurs. Une tradition originaire , perpétuelle , universelle , voilà le motif de notre crovance. Pour opposer avec fondement les livres apocryphes, il faudrait produire en leur faveur une tradition semblable. Sans cela il n'y a pas de parité, et par conséquent pas d'objection. Rien de plus aisé que de mettre à la tète d'un livre qu'on a composé, le nom d'un auteur quelconque. La difficulté est de faire croire au public que le livre est réellement de cet auteur , et l'impossibilité est de le persuader à des sociétés qui ont un grand intérêt à savoir ce qui en est ; à des sociétés différentes et éloignées les unes des autres ; à des sociétés opposées entre elles sur l'objet de ce livre. Réduisons donc la question à son vrai terme. Examinons s'il y a pour l'authenticité des livres appelés apocryphes , les mêmes raisons que pour celle des livres que nous regardons comme canoniques , si on a été de même, et dans le temps où ils ont paru, et depuis ce temps, universellement persuadé qu'ils étaient authentiques.
On nous dit bien que dès les premiers temps les livres apocryphes avaient leurs partisans, qu'ils étaient reçus avec respect; mais quelles preuves enapporte-t-on? quelle chaîne de témoignages présente-t-on à l'appui de cette assertion? Pour l'apprécier et la réduire au point de la vérité, considérons-la relativement, d'abord à ceux de ces livres qui étaient hérétiques, et ensuite à ceux qui étaient catholiques.
XXXÏX. Les livres des hérétiques étant des ouvrages de parti , il est tout simple qu'ils aient eu quelques partisans; mais ils n'en avaient que dans leur parti. Ceux produits parEbion , étaient reçus seulement par les ébioiiistes; ceux mis au jour par Cérinthe , uniquement par lesCérinthiens, et ainsi des autres. L'intérêt delà secte était ce qui leur donnait des sectateurs, mais tous renfermés dans chaque secte, et combattus avec force par le reste des chrétiens. Car tous les sectaires divisés des catholiques , pour admettre les évangiles de leur secte , étaient réunis à eux pour rejeter comme faux et supposés les évangiles des autres hérésies. Quelle comparaison peut-on faire de ce petit nombre d'hommes qui croyaient à ces livres , avec l'Eglise universelle déjà répandue dans la Judée , dans l'Asie , dans la Grèce , dans l'Italie, et dans beaucoup de pays , qui tous s'accordaient à reconnaître et à révérer nos évangiles? De plus, nous avons vu que celles de ces premières hérésies, qui n'admettaient pas tous nos évangiles, ne niaient pas leur authenticité, et attaquaient seulement leur véracité. Nous avons prouvé cette véritépar les autorités de St. Irénée, deTertullien, d'Origènes, de St. Clément d'Alexandrie (1). Ainsi à cette époque il n'y avait point de contestation sur les auteurs de nos livres sacrés. Mais nous avons vu, au contraire , les Pères , qui ont réfuté les premières hérésies, spécialement Tertullien, attaquer les livres qu'elles produisaient, non -seulement comme contenant des
(i) Voyez ci-déssus , n^ 29, pages 65 , -66 , 67.
erreurs , mais comme fabriqués depuis la naissance de ces erreurs (1), Les évangiles des hérétiques avaient , en même temps que quelques partisans pour contradicteurs de leur authenticité , tous les autres chrétiens. Enfin ces premières hérésies n'ont eu qu'une existence très-courte; et lorsqu'au bout de quelque temps elles sont tombées , les livres dont elles avaient imaginé de s'étayer sont tombés avec elles , et il n'est plus resté personne qui ne fût convaincu de leur fausseté. Au lieu de cela, l'authenticité de nos livres saints a reçu, de génération en génération, de nouveaux témoignages.
Que l'on cesse donc de demander : « Quel moyen , au « milieu de ce chaos de livres, peut-on avoir maintenant, « pour distinguer ceux qui étaient authentiques et ceux « qui étaient apocryphes? » Relativement aux livres hérétiques le moyen n'est pas difficile. Quand , entre une multitude de livres, on voit les uns reconnus pour authentiques universellement par toutes les églises de divers pays, les autres regardés comme tels uniquement par un petit nombre de personnes; les uns avoués authentiques par ceux même qui avaient intérêt de le nier; les autres contestés par presque tout le monde ; les uns traversant, en conservant constamment leur caractère d'authenticité, toute la suite des siècles ; les autres n'ayant qu'une existence éphémère et périssant au bout de quelque temps si absolument qu'il en reste à peine les noms: peut-on avoir un doute raisonnable sur l'authenticité des uns, sur la non authenticité des autres? Nos livres canoniques et ces livres apocryphes ont existé ; voilà tout ce que la tradition nous montre entre eux de commun. Cette tradition , règle générale de l'authenticité des ouvrages , voilà le témoignage assuré que nous avons pour connaître aujourd'hui quels sont, entre tous ces livres, les authentiques.