‹ Dissertations sur le prêt-de-commerce (volume 2)Chapitre 14 sur 74 · TOME j. i · texte numérisé non relu

TOME j. i

» Car à qui s'arrêteroit à la raison , il seroit bien » difficile de persuader qu'il y eût du mal de » tirer cinq pour cent d'un argent que je prête ^ à un marchand , lorsque ce marchand estime >> beaucoup davantage le gain qu'il s'attend à » faire de mon argent : de sorte qu'il trouveroit » que ce lui seroit une condition bien moins » avantageuse que j'eusse part à son gain en » courant le même risque que lui. Outre qu'il j> y a souvent des cas où l'argent ne court aucun >i risque , comme si mon ami devant mille écus » dont il paie le denier dix d'intérêt, je les lui 1» prête pour le délivrer de cette dette et de » cet intérêt , en me contentant de cinq pour >i cent. Cet argent qui ne fait que passer entre 9» les mains d'un tiers ne court aucun danger » entre les siennes : et ainsi , à ne consulter que » la raison, il seroit bien difficile de montrer » quelle injustice je fais à mon ami à qui je fais » gagner cinquante écus par an sans aucun >> risque.

» Mais tous ces raisonnemens cessent quand « on s'en tient uniquement à la Loi de Dieu , :i> qui a pu condamner l'usure à cause des mau- » vais effets qu'elle a d'ordinaire : encore même 9 qu'en quelques cas elle ne fût pas injuste.

» Or, de 'là il s'ensuit qu'on ne doit point » porter la défense de l'usure au-delà de ce » qu'elle se trouve dans l'Ecriture-Safinte et dans » les saints Pères qui l'ont expliquéej et qu'il se-

x> roit siir-tout périlleux de le faire y lorsque le 1) contrat que l'on voudroit condamner comme » usuraire, ne se trouveroit point condamné » comme tel par aucune loi ni ecclésiastique , ni » civile (i). »

Je joins à M. Nicole, M. Arnaud, quirépon^ doit ainsi à M. Le Camus, évêque de Grenoble , «t depuis cardinal, par lequel il avoit été consulté sur cette matière :

« Pour ce qui regarde' l'usure, j'avoue qu'à y> ne consulter que la raison il n'est pas aisé de » trouver des raisons convaincantes qui &ssent 9» voir qu'elle est absolument condamnable dans

» le cas dont vous me parlez Cest pai^là

» même que je juge de l'usure. Je n'examine » point si les raisons que les Théologiens ap- 3» portent pour faire voir qu'elle est contraire » au droit naturel sont convaincantes. Je la vois » condamnée par tous les Pères, par un grand » nombre de Conciles , par tous les païens qui » ont été consultés sur cette matière ; et ensuite j> par tous les Théologiens qui sont en quelque j> réputation de piété et de suffisance. Cela me » suffît pour la condamner sans écouter toutes » les raisons vraiseiûblables que je vois biea » qu'on peut alléguer pour l'exempter du péché, s> quand elle ne paroît pas blesser la charité (a). »

(l) Huitième traité. Si c'est usure que de vendbrc plus cher à crédit. Art. 3 et 4, Essais de morale , tom. vi. (a) Lettres de M. Arnaud. Lettre 154, tom. 3; pag. i6.

Dom Bulteau, bénédictin, auteur de deux ou- Trages sur cette matière, s'exprime à peu près tle la même manière.

« Que les philosophes ne trouvent pas mau-- » vais si à l'égard des usures modérées je défère 3» peu au jugement de la raison. Je ne nie pas y> que la philosophie n'en puisse découvrir l'in- » justice; je reçois volontiers les preuves qu'elle y> en apporte. J'avoue qu'elles sont bonnes ^ 3> qu'elles sont propres pour éclaircir et justifier 1» notre créance , et que St. Thomas , St. Ber- 9) nardin et les autres Théologiens s'en servent 9) utilement dans leurs ouvrages. Mais il faut » aussi reconnoître avec Gerson, qu'elles ne sont 7> pas capables de convaincre un critique qui yy voudroit contester et opposer raisonnement >» à raisonnement. Afin donc d'éviter ces doutes yi et les disputes , le plus court et le plus sûr est 7> ûe se rendre d'abord disciple de la Foi (i). >»

M. Carrel, auteur d'un écrit intitulé : de la Pratique des Billets ^ dans lequel il combat le traité de la pratique des billets de M. Le Correur, a ajouté à 3on ouvrage deux dissertations, dont

(i) Tmté de l'usure 9 chap. vi^ pag. 201. Ce traité, imprimé à Paris en 172O; sous ce titre et sous le nom de M. I^icole, ayoit été imprimé à Mons en 1674 , sous le titre : le faux dépôt ou réfutation dé quelques erreurs po-» fiulaires touchant l'usure. L'autre ouvrage de DomBulteau, sur cette matière, est intitulé, défense des sentimens de JLactance sur le sujet de f .usure ^ Paris 1671*

DISSSRTATIOy. 5

Tobjet est de prouver que l'usure n'est pas mau« Taise de sa nature, et n'est point contraire au droit naturel (i).

A ces divers témoignages j'en pourrois encore joindre d'autres (a) , qui établiroient que l'oppotsitîon du pret-de*comnierce à la loi naturelle n'est pas une vérité reçue même parmi les ennemis de ce contrat. Mais ce n'est point par des autorités , c'est par des raisons qu'il £iut établir la conformité de notre contrat avec la loi naturelle.

II. Avant d'entrer dans la discussion , il est nécessaire de faire quelques observations.

i.<> L'objet direct de cette dissertation est de prouver que le prét-'de-commerce n'est point opposé à la loi naturelle ; mais j'aurai aussi occasion de &ire voir que même Tusure , lorsqu'elle n'est pas oppressive, n'est point condamnée pai? cette loit J'aurai soin de distinguer ces deux objets qu'il est essentiel de ne pas confondre; et sur-tout lorsque je répondrai aux objections , je montrerai que non-seulement dles ne prouvent point l'injustice de l'intérêt exigé du prêt-decommerce, mais que même on ne peut en inférée

(1) Voyez l'ouvrage intitulé de la pratique des billftê par M. Carrela prêtre j docteur en théologie j Bruxelles

1699^ seconde partie.

(2) On peut voir ^ ce sujet le traité des préts-de-com-p merce , tom. 1 ; pag. o^j et suiy. \ et tom. 5 , pag. 227 et SUIT..

la condamnation de Fintérêt stipulé dans le prêt de consomption, pourvu que cet intérêt ne soit pas oppressif.

3.^ Les défenseurs du prêt -de -commerce, pour prouver la conformité de ce contrat à la loi naturelle, tireùt un de leurs principaux raisonnemens de ce que, dans le Deutéronome, Dieu avoit permis à son peuple l'usure envers les peuples étrangers. Selon eux, Dieu n'auroit ni pu, ni voulu permettre une action contraire à la loi naturelle. Dieu lui-même, disent^ils, a donc jugé que l'usure n'est point par elle-même opposée à cette loi. Je sens toute la force de cette preuve ; mais j e m'abstiendrai de la proposer^ parce qu'elle nous entraîneroit dans des discussions sans fin sur les dispenses que Dieu auroit pu ou voulu donner des préceptes de la loi naturelle. J'élaguerai par ce moyen une question très-étendue, qui n'a pas un rapport assez direct à notre objet, et dans laquelle il n'est pas nécessaire de nous jeter pour prouver la justice de notre contrat. J'aurai occasion de discuter la permission accordée aux Israélites de prêter à usure aux étrangers, lorsque j'examinerai le passage du Deutéronome, dans lequel elle est renfermée (i).

3.0 Je n'apporterai donc, pour établir que le prêt-de-commerce n'est point condamné par la

(i) V. a.^e dissert. ; chap. i."; art. i."; §.3.

DISSERTATION, j

loi naturelle, d'autres preuves que des argumens tir& de la raison. Plusieurs de nos adversaires n'approuvent pas cette méthode : ils prétendent que la raison seule ne peut pas nous faire connoitre tous les préceptes de la loi naturelle, et que le moyen le plus sûr et le plus convenable pour les connoître est dé recourir à l'Ecriture et à la Tradition (i). Voici encore une nouvelle question , savoir si la raison seule , sur-tout depuis qu'elle est éclairée des lumières de l'Evangile, suffit pour nous faire découvrir tous les commandemens de la loi naturelle. Quoiqu'elle ne fût pas fort difficile à trariter, je ne crois pas devoir y entrer, parce qu'elle est entièrement inutile. Je discuterai dans les dissertations suivantes les passages de l'Ecriture et de la Tradition. Si je puis établir, comme je l'espère ,^ que ces autorités ne condamne^jt ]Éis le prét-de-com* merce , il restera prouvé ^e l'Ecriture et la Tradition ne mettent pas ce contrat en opposition avec la loi naturelle. Je réduis donc la question que j'examine dans cette dissertation , à ce seul point : D'après les seules lumières de la raison ^ et indépendamment de toutes institutions positives, soit divines, soit humaines, doit-on condamner le prêt- dé -commerce? Pour la traiter avec ordre, je vais, dans le premier chapitre ,

(i) Entre autres l'auteur des lettres théologîques contre le traité des préts-de-commerce^ qui est M« Le Gros.

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rapporter les raisons naturelles qui prouvent que ce contrat n'est point usuraire : dans le second , je répondrai aux difScultés par lesqu^es on prétend établir qu'il est contraire au' droit naturels

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