TROISIÈME
l'humanité^, soit à la justice. Avant de les dis* cuter, je vais y donner une réponse générale , et prouver par le grand principe qui est la règle de nos devoirs, soit do justice,^ soit d'humanité envers le prochain, que le pret-de-commerce ne viole ni l'une ni Fautive de ces vertus (i).
XLIX. Les devoirs de j ustice et d'human Ité, que la loi naturdle nous impose envers nos semblables^ tônt tous contenus dans le précepte donné par Notre-Seîgneur, de faire à autrui ce que nous désirons qui nous soit &it. Frout ^ultis utfaciant ^obis homînes y et vos facite illis sîmiliier (2) ; Cfnnia èrgp quœcumkiue vuUis ut faciant vobis hominesy et vos facite illis : hœc est enim lex et prophetœ (3). Le principe inverse qui découle de la même source que celui-ci , et qui ne fait avec lui qu'un même précepte, de ne ^oint faire à autrui ce que nous ne voulons pas qui nous soit fait, est aussi établi par l'Esprit-Saint. Quod ah alio oderisfieri iibi^ vide ne lu aliquando alté^ rifacias (4), Les saints Pères font aussi de ces
(1) Je me sers dans cet article du mot humanitij et l'éyite de parler de la charité ^ parce qu'il iae s'agît ici que ^c la loi naturelle. La charité est une terlxi surnaturelle ; elle est dans l'ordre de la religion de J. G. La loi naturelle , considérée séparément de la loi divine ^ ne nous inpose pas des devoirs d'un ordre surnaturel.
(2) Luc. , cap. VI, V. 3'i.
(3) Matth. , cap. vu, v. 12.
(4) lob., cap. IV, V. 16.
DISSERTATION, gi
maximes sacreesia règle de notre conduite envers i^os frères. Pour éviter une trop longue discus^. sîon , il est évident que, puisque nous souhaitons qu'on remplisse envers nous tous les devoirs de la. justice^ et qu'on exerce à notre égard tous les offices de Thumanité; lorsque nous faisons ce. que nous désirons qu'on fasse pour nous, nous ne blessons ni l'une ni l'autre de ces vertus. ^Vppliquons donc ce grand principe au prêt fait: pour un emploi lucratif.
^ L. J'ai une acquisition à faire soit en biensfonds, soit en denrées, et je n'ai pas assez d'argent pour faire cette acquisition. Je désire doncque l'on me prête ce qui me manque. Ai-je droit, de désirer qu'on me le prête gratuiten^ent? Il ne s'agit pas ici d'un prêt pour un besoin de nécessité : par conséquent je n'ai aucun titre pour ré-, clamer un acte de bienfaisance. J'en ai d'autant moins, que je suis en état de payer l'intérêt de l'argent emprunté : que cet intérêt sera payé par le bénéfice que je ferai en vertu de l'emprunt: que même cet intérêt payé, mon bénéfice ne sera pas encore épuisé. J'en ai d'autant moins ,> que la somme dont j'aurois besoin est considérable, et qu'il n'y a personne, moralement par- ^ lant, qui puisse se priver de l'usage de sonimes un peu fortes pendant un temps long, sans déranger ses propres affaires. Je ne puis donc point espérer, je ne dois pas même désirer que l'on me prête gratuitement dans une pareille circoni^
tance : ce seroît un souhait déraisonnable et même injuste. Il ne me reste donc plus que de deux choses l'une : il faut^ ou que je renonce à Inquisition que je voulois faire , ou que j'emprunte H intérêt. Mais il m'est infiniment plus avantageux d'avoir mon argent et d'en payer un intérêt, parce que pour un intérêt de cinq pour cent j'acquiers un bénéfice de dix pour cent ^ et j'augmente ma fortune. Je désire donc que l'on me donne de l'argent à intérêt. En le désirant^ je ne fais tort à personne ; je fais le bien de mon prêteur, et je fais le mien. Mais selon le grand principe, je puis^ sans blesser la justice ni l'humanité, faire aux autres ce que je désirerois qu'ils fissent pour moi en pareille circonstance. Le prêt à intérêt pour un emploi fructueux, ou le prétd«-commerce, n'est donc point contraire à ces deux vertus. 11 est facile de sentir que les principes sur le prêt d'accroissement que je viens d'exposer, s'appliquent avec une égale justesse au prêt de conservation. Je ne crois pas même nécessaire de développer et de prouver cette vérité, tant elle est claire.
LI. Les Théologiens sévères attaquent le principe fondamental de notre raisonnement. Selon eux, ériger en règle souveraine, indépendante et absolument générale la maxime de faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait, c'est s'engager à justifier une infinité de a'imes. Un homme ^era en droit de dire qu'il ne &iit ja-
Maïs aux autres que ce qu'il souhaite qu'ils fassent pour lui. Il se parjurera, il sera vindicatif, avare, ambitieux, impudique, parce qu'il souhaite que les autres mentent, se parjurent , se vengent pour lui , etc. Il y a donc dans la pratique du grand précepte de la loi naturelle des règles de prudence à suivre. Il y a des exceptions à faire. La première exception , c'est que l'action ne soit pas contraire à la loi. Un homme poursuivi par la justice, prie celui chez qui il se retire, de dire qu'il n'y est pas venu. Celui-ci y consent, par le principe qu'il faut faire pour autrui ce que nous voudrions que l'on fît pour nous. En cela il pêche, et ce mensonge officieux est condamne par saint Augustin et par toute la Théologie. Le principe ainsi généralisé, autoriseroit même l'usure la plus oppressive. Un malheureux, dans le dernier besoin , aime mieux payer l'intérêt le plus fort , que de se passer de ce qui lui est né^ cessaire. L'usurier pourra dire alors : Je le traité comme il veut être traité et comme je voudrois l'être moi-même en pareille circonstance. Le grand principe que l'on donne comme une règle générale de conduite, n'exempte donc pas de péché. Il faut y apporter une restriction , et supposer que l'on ne souhaite rien de défendu. Il ne suffit donc pas , pour justifier le prêt-de-coxamerce, d'établir qu'il est conforme à cette niaxime : il faut encore prouver que ce prêt n'est d'ailleurs contraire à aucune loi.
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LII. La réponse à cette difficulté est que je n'ai pas donné la maxime de faire à autrui ce que nous voudrions qui nous fût fait, comme ulie règle souveraine , indépendante et absolument générale de notre conduite envers les autres liomml^s. J'ai dit que cette maxime renfermoit tous les devoirs de la justice commutative et de rhumanité; et j'ai prétendu prouver seulement que le prêt-de-commerce ne blessoit ni l'une ni J'autre de ces deux vertus: que par conséquent tous les argumens par lesquels oii attaque ce contrat comme contraire soit à la justice, soit à riiumanité, n'ont aucune force. Voilà tout ce que j^ai soutenu. Je conviens donc que ce principe doit souffrir quelques modifications : j'en ai même indiqué une. Nous devons &ire pour autrui ce que nous désirons que l'on fesse pour nous, c'est-à-dire, ce que nous désirons raisonnablement. Des désirs insensés ou démesurés ne peu-^ vent pas être la mesure de ce que nous sommes ^ligés de faire pour le prochain. Je souhaite qu'un homme me fasse présent de mille écus> quoique je sois riche et que je n'aye aucun titre à ce don. Il ne s'ensuit pas de là que l'on me doive un présent de mille écus. Par la même raison, j'ai dit que le marchand riche ne peut |)as raisonnablement désirer qu'on lui prête gratuitement une somme considérable pour longtemps, et que tout ce qu'il doit souhaiter, c'est qu'on la lui prête à un intérêt modéré. 11 y a
DIHSEÏtT.ATIOIf. 9$
encore une autre modifieatipn à apporter au grand principe. U faut que la chose désirée non^ seulement soit raisonnable, mais encore ne soit défendue par aucune loi soit naturelle, soit positive ; et tous les exemples que Ton cite sont d^ ce genrç.
Loin que le principe sur lequel sont fondés^ les devoirs; de justice commutative et d'humanité^ autorise Fusure oppressive, il la condanme aor contraire formellement. LemaSieureux^ilanslfr dernier besoin , ne d^ire point qu'on lui prête i usure. Il préfère ce mal à celui de mourir de faim; comme il aimeroit mieux voir couper sa jambe, que de mourir de la gangrène. Mais il déteste au fond de son cœur le remède odieux qu'il emploie. L'usurier, quoi qu'il en puisse dire, ne se dissimule pas cette vérité. U ne peut pas nier que s'il étoit dans la même circonstance, il désireroit qu'on lui donnât, ou au moins qu'on lui prêtât gratuitement ce qui lui seroit néces^ saire. Qu'il agisse donc conformément au principe de la loi naturelle confirmé par J. C. Qu^ fasse pour son frère ce qu'il dé^reroit que son ii*ère fit pour lui en pareille circonstance.^ Loin d'opprimer son prochain et de le ruiner par des intérêts usuraires, il lui donnera, ou tout au moins il lui prêtera gpratuitement tout ce dont il a besoin.
11 reste donc prouvé qu'en faisant à autrui at que nous désirons raisonnablement et justement
g6 PREMIÈRE
qui nous soit fait, nous remplissons les devoiri de justice commutative et d'humanité que la loi •naturelle nous impose envers les autres hommes. Donc, puisqu'en faisant le prêt-de-commerce on A'ne fait que ce que Fou désireroit raisonnablement et justement recevoir en pareille circonstance, on ne blesse par ce contrat ni la justice, ni rhumanité. Yiole-t-on quelque autre loi positive? C'est ce que nous verrons dans les dissertations suivantes. Péche^t-on contre quelque autre vertu prescrite par la loi naturelle ? C'est à nos adversaires à nous dire quelle est cette va:tu que l'on, offense. Nous allons examiner les raisons par^ lesquelles ils prétendent que notre contrat est opposé au droit naturel.
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