‹ Dissertations sur le prêt-de-commerce (volume 2)Chapitre 37 sur 74 · ARTICLE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE NEUVIÈME

Neuvième objection tirée de ^opinion des Païens,

XXXIX. Objection. Le prêt intéressé est tellement contraire à la loi naturelle, que les païens éclairés par les seules lumières de la raison l'ont tous eu en horreur. Aristote dit que c'est avec raison que tout le monde le déteste (i). Platon avoit banni l'usure de sa république j il dit qu'elle égorge le pauvre : Qui trucidât pauperem fenùre (a). Plutarque a fait un opuscule de vitando œre alieno , dans lequel il déclame fortement contre la barbarie des usuriers. Il leur reproche le peu de cas qu'ils font de l'axiome des physiciens , que de rien on ne peut pas faire quelque chose. Cicéron parle de l'usure comme d'un trafic honteux, qui excite la haine et l'indignation des hommes (3). Sénècpe s'emporte avec véhémence contre les usuriers (4). Tite-Live rapporte que Caton chassa les usuriers de Sardaigne (5). Qn demandoit un jour à ce

(i) De republ., lib. i, cap. x,

(2) Plato de legibus, pag. 742, 1. 5.

(3) Cicero de officiis , lib. i.

(4) Seneca de benef., lib. 7, cap. x.

(5) Tit-Liv. , lib. 2 , dec. !▼•

grand homme 9 qu'est-ce queFusure? Qi/est-cd ^que tuer un homme, répondît-il? (i)

On voit que les lois des anciens peuples répondoient à l'idée que les philosophes avoient de l'usure. Licurçue avoit interdit le prêt inté^ ressé dans sa république (2). On voit par un passage de Démosthène , que les Athéniens avoient aussi l'usure en horreur. Chez les anciens Romains, on punissoit l'usurier plus sévèrement que le voleur, au rapport de Caton le censeur (3) ; et ce ne fut que lorsque le luxe eût détruit les mœurs, que ce crime osa se produire. Mahomet , dans son alcoran , dît que le» usuriers ressusciteront comme des hommes po^^ fiéd^ du démon (4).

Le concours de témoignages de tant d^ionome^,, qui n'ont connu que la loi naturelle, ne prouvet-il pas l'opposition de toute espèce d'usure à cette loi?

XL. Réponse, Le témoignage des païens ne pourroit être regardé comme une preuve de Topposiition du prêt-de-commerce au droit naturel, qu^autant qu'il seroît général. L'opinion commune de toutes les nations, qui n'ont pour guide que leur i^îson, peut être une preuve très-solide de la conformité, ou de la contrariété

(1) D. Ambros. în Tobiam^ cap. xrv*

(2) Plutarc. in Licurg.

(3) Marc. Cato, prgefc de repv

(4) Alcoran^

DIS SERT ATIOir. StOX

d'une action à la loi naturelle; mais quelques opinions isolées, répandues de loin en loin dans la longue suite des siècles, ne forment point une démonstration. Or, nos adversaires sont bien éloignés de soutenir que tous les peuples du monde se sont accordés pour condamner tout intérêt de l'argent. Juenin , l'un des plus sévères Théologiens , notamment sur la matière de l'usure, rêconnoît le contraire. Plurimœ nimiràm gentes reperiuntur qiiœ censent usuram non esse prohibitam (i). La plus légère connoissance du droit romain , qui a régi pendant tant de siècles presque tout le monde connu , et qui jouit encore d'une si grande autorité, suffit pour persuader que le prêt intéressé a été approuvé long- temps , et par un très- grand nombre de personnages célèbres par leur science et par leurs talehs.

Je pourrois m'en tenir à cette réponse, et, sans examiner si quelques philosophes anciens ont eu ou n'ont pas eu sur l'usure les mêmes principes que quelques-uns de nos Théologiens modernes , je pourrois répondre que leur sentiment particulier n'est ni une loi , ni une démonstration. Mais je veux encore enlever à nos adversaires cette foible ressource; et montrer que Passertion, dont ils ne pourroient tirer

(i) Juenin. 9 instit. mor., tom. 5^ de leg. natur.^ dU'^ •ert 3, qua^ rv.

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qu'un très-léger parti, n'est pas même - exacte* J'ai distingué bien des fois l'usure , de l'oppres^ eion qui l'accompagne presque toujours; et j'ai dit que l'usure oppressive étoit contraire à la ]oi naturelle : ainsi tout ce que les auteurs anciens ont pu dire contre l'usure oppressive , ne C(mtrarie. point mon opinion. Cette seule réflexion retranche de la liste des auteurs que Fou nous oppose, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans aucune discussion, Platon, Caton, Cicéron et Sénèque. J'ai répondu ci-dessus à l'opinion et aux raisons d'Aristote.

Ce que dit Plutarque de la barbarie des usuriers, montre qu'il parloit aussi de l'usure oppressive. S'il exhorte à ne pas emprunter à usure ^ s'il dit que par l'usure on tire quelque chose de rien, il ne parle certainement pas du prét-de^ commerce : car, d'une part, ce contrat n'est pas onéreux à l'emprunteur, et de l'autre, le profit du prêteur est tiré de quelque chose , puisqu'il est tiré du produit que l'argent a rapporté.

Sur les lois des peuples païens j'observerai d'abord en général, qu'il n'est pas juste d'argu-r menter contre le prêt-de-commerce , de la légis^ lation des nations naissantes, barbares, pauvres^ en un mot des peuples dénués de commerce. It est tout simple que, dans un pays sans commerce , il n'y ait point de prêt-de-commerce. Il est tout simple que l'on y défende absolument tout prêt intéressé; parce que tous les intérêts chez

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un peuple pauvre sont usuraires et oppressif. Il faudroit, pour raisonner avec justesse, nous op^ poser les lois des nations florissantes, et enrichies par le commerce. On pourroit conclure de la prohibition absolue de toute espèce d'intérêt parmi ces peuples, que le prêt-de- commerce y ëtoit véritablement interdit; et soutenir que cette interdiction est possible et raisonnable.

Il n'est pas étonnant que Licurgue ait défendu tout prêt intéressé. Toutes ses institutions tendoient à établir l'égalité entre les fortunes des citoyens , à bannir la richesse , à supprimer le commerce. Le partage des terres, le décri de la monnoie d'or et d'argent , la vie commune , et les repas publics , tout montre l'intention du lé*^ gislateur. De quelle utilité eût été dans un pareil Ëtat le prêt intéressé? Il eût été au con<« traire fort dangereux. Il auroit augmenté la foi^ tune de certains citoyens , et leur auroit donne des avantages et des droits sur les autres. Ainsi la suppression de l'intérêt dans les lois lacédé-moniennes ne prouve pas sa contrariété au droit naturel , mais seulement son opposition aux vues particulières de Licurgue.

Il Êiut juger de même des lois proposées par Platon, qui, comme on le sait, rapproche beau-^ coup les établisseméns de sa république , de ceux de Licurgue.

Ce qu'on lit dans Démostbène, prouve que le peuple d'Athènes avoit en horreur l'usure

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oppresshre, et^ceux qui abusant du besoin âeê autres font du prêt intéresse un art, et une profession. .Dans son premier discours contre Etienne, il lui reproche sa dureté envers ses débiteurs , et notamment d'avoir chassé Nicias de la maison de ses pères (i). Mais il développe bien mieux ses principes dans une autre harangue. Il est nécessaire de rapporter le texte entier, ce Oderunt Athenienses feneratores. Ego » vero injurium qui mutuet puto esse nemi- » nem : et tamen meritô vobis quosdam invisos i> esse qui àrtem ex eâ re fecerunt : apud quos 3f> nec veniae, nec ulli rei locus est; qui animes j> in hoc unum intentum habent, ut plus acci-

» piant quàm dederunt Qui vero quœstum

ï) facit, ut ego, navigando, et pericula subeun- 3^ do , parvàque pecunià partâ eam mutuat y » cùm ut aliis gratificetur, tum ne per incu- » riam nummos dilapidet , eum cur in illorum » numéro quisquam reponat ? (2) »

- Quand on voit Démosthène proposer avec confiance de pareils principes, dans l'assemblée générale du peuple, et les soutenir par son exemple, pe-uton douter que l'opinion nationale ne f(it , qu'il y a une usure criminelle et un intérêt innocent?

Les Romains , avant que leur république eût

(1) Orat. prima in Stephan.

{p) Orat. ia Parœaetuxir.

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acquît une certaine étendue qui amenât la nécessité du commerce , punissoient sévèrement l'usure. Mais dans ces temps-là même , on ne punissoit que ceux qui exigeoient des intérêts supérieurs au taux légal. On le voit par la loi des douze tables. Unciasio fœnose nei guis plus exsercetor^ sei guis aliuta faxit guadru" plione pœnam luitor. 11 y avoit donc un intérêt permis par la loi : et l'exemple de la république romaine établit le contraire de ce qu'on veut prouver.

Enfin aux lois de Mahomet ( après avoir observé que c'est à tort que l'on met ce célèbre imposteur parmi ceux qui n'ont été éclairés que par la lumière naturelle, puisqu'il connoissoit la religion chrétienne ) , je répondrai que dans le chapitre de la vache , où il traite de l'usure , il oppose continuellement l'usure à l'aumône: ce qui prouve qu'il ne condamne que l'usure exigée du pauvre. Ce qui ajoute encore à la preuve, c'est que les sectateurs de ce faux prophète, observateurs de l'alcoran, religieux jusqu'à la superstition, l'entendent ainsi : Le prêt-de-commerce est autorisé et pratiqué publiquement dans tous les Etats mahométans.

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