TOME I. J
Qfji SECONDE
gressum. Mais l*ien n'indique qu'il entende un développement progressif de la loi naturelle. Au contraire il annonce que la loi de Mojse est la première loi positive , in principio legis.
Concluons de ces trois premières réflexions, qu'il n'est pas vrai que les divers passages de l'Ecriture ne soient que des développemens progressif de la loi naturelle; et voyons ensuite si on peut dire avec plus de vérité, que David et Ezéchiel ont développé et ap|diqué avec plus d'étendue la loi positive contenue dans le Deutéronome.
4.0 Cette loi du Deutéronome renferme lâ permission ou ( ce que j'ai démontré faux , mais ce que je veux bien supposer en ce moment pour éviter toute difficulté) une simple tolérance de prêter à usure aux étrangers. Si David et Ezéchiel sont venus postérieurement, comme le pense saint Jérôme, défendre aux Jui& de prêter à intérêt aux étrangers , peut-on dire que leur ordonnance ne soit qu'une application plus étendue de la loi portée par Moy se ? N'y a-t-il pas une contradiction entre la loi qui permet ou qui tolère, et la loi qui défend? L'une ne peut donc pas être un développement, une explication, une application de l'autre. Ce système pourroit avoir quelqu'apparence de probabilité, si Moyse s'étoit contenté de dire, non fenerabis fratri tuo : mais ce législateur ayant ajouté positivement sed fenerabis alieno, on n'a pas pu
âtâSsiîdre l'usure envers rétranger, sans révoquer la loi.
5.0 En réfutant le premier sentiment, j'ai montré qud étoit l'objet de David et d'Ezéchiel dans les passages dont il s'agit. J'ai Êiit voir que le but direct de leurs discours n'est pas de proscrire Fusure, qu'ils n'en parlent qu'incidemment et en passant , comme d'un exemple proposé entre plusieurs autres de vices et de vertus : mais , s'ils avoient voulu &ire entendre aux Juifs que le précepte du Deutéronome au sujet de l'usure devoit être appliqué aux prêts faits aux étrangers, ils se seroient étendus sur cet objet, l'auroient développé, en auroient exposé les motifs, marqué l'étendue, proposé les exceptions. Un mot dit en passant à propos d'un autre sujet ne peut pas être regardé comme l'explication ou le développement d'une loi , et sur-tout d'une loi aussi prÀ^ise que celle du Deutéronome.
6.0 Les Juifs , comme je l'ai dit , n'ont pas cessé, dans les temps postérieurs à David et à Ëzéchiel, de prêter à intérêt aux étrangers.
Qu'est-ce donc que cette explication , que cette application de la loi, qui a été constamment inconnue à ceux qui auroient dû s'y conformer? 7.0 Certes il n'est pas de moyen plus assure pour connoître le sens de l'Ecriture, que de rapprocher les différens passages où il est parlé du même objet, et d'expliquer les uns par les autres. Il faut donc comparer les passages de
David et d'Ezëchiel à celui du Deutâ'ODome, et' considérer quels sont les plus clairs et les plus formels. Or, en les examinant conjointement y J>eut-on former à ce sujet un doute raisonnable? D'un côte, une permission expresse portée dans une loi y Jènerabis aliéna y . . . fenerabis gentibus multis : de Pautre , des louanges ou des improbations laites incidemment, à propos d'autres 0bjets , et conçues en termes généraux ou plutôt indéterminés : gui pecuniam suam non dédit
udusuram. . . . ad usuram.non commodaverit
ad usurant dantem usuram et superabun^
dantiam non accéqyerit La seule inspection ne
montre-t-elle pas que le texte de la loi est infî* niment plus clair que le prétendu commentaire j)ar lequel on veut l'éclaircir ? Poiu* juger encore plus sainement sur la clarté de ces difierens passages, mettons*nous pour im moment à la place ^des Israélites qui dévoient agir en conséquence : prévenus que la loi de Moyse leur permettoit le prêt intéressé envers les étrangers, quelle idée ont- ils dû avoir lorsqu'ils ont entendu sortir de la bouche de David et de celle d'Ezéchid les paroles que l'on nous oppose? Ont-ils dû croire que ces Prophètes leur apportoient une explication nouvelle et une application plus étendue de la loi? Ou plutôt n'ont-ils pas dû juger que <îes discours dévoient être entendus dans le sens de la loi qui ne devpit souffrir aucun changement , et que ce qu'il y avoit d'indéfini dans les
expressions des Prophètes , étoit fixé par la loi qni étoit connue de tout le monde, et qui étoit le fondement et la mesure de toutes lès. exhortations des Prophètes?
'. Il faut dcmc tenir aussi pour certain que les passages de David et d'Ezéehiel ne sont pas des explications ou des applications plus étendues de la loi de Moyse relative à l'usure. Examinons enfin le troisième sentiment de nos adversaires.
XXXn. Oa dit en troisième lieu , que si dans les livres de Moyse l'usure n'est condamnée qu'envers les pauvres et envers les Israélites^ David et Ezéchiel l'ont condamnée généralement et envers tout le monde; et que cependant ces deux Prophètes n'ont ni amplifié, ni expliqué la loi. Car, dit-o», les Prophètes envisageant plutôt l'avenir^ que le présent, n'ont pas attendii la venue de JTésusrChrist pour parler de laidér fense de l'usure en général et envers tous les hommes. Ils en: ont parlé par un esprit prophé? tique, et ont annoncé d'avance que le Rédempteur, en: renversant le mur de division, ne feroit plus qu'un seul peuplé; et qu'alors l'usure- seroit défendue entre tous les hommes qui ' seroient devenus frères en: Jésus-Christ. Ainsi Moyse , ^ans une loi encore imparfaite, n'a défendu l'usure, qu'avec quelque restriction : mais David et Ezéchiel, ayant voulu instruire ceux qui yivroien* sous la loi de Jésus-Christ, ont défendu l'usure envers tous lés hommes en général. Cette dpc-^
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trîne est celle de saint Jérôme, ce Dlcendinn se^ 31 condùm litteram , quod \ex indigenb tantûm 3» et cÎTÎbus prahibuerît imponi , alieiiis jusserit j^ fenerari. David Yer& evangelicum describens 3 Ttnim et eum qui habîtaturus sit in monte 1^ sancto Dei , quod est Ecclesia y in cunctos gène* 3» raliter fieri vetavit (i). }!>
XXXin. Dans ce système, les deux passages dont il s'agit sont des prophéties. Us sont relatifs non à la Synagogue, mais à l'Eglise : David et Ezéchiel parlent de la défense de l'usure qui devoit être faite par Jésus-Christ , et non pas de celle qui avoit été faite par Mdyse. Or, je prétends que cette assertion est gratuite et mal fondée.
D'abord c'est très-gratuitement que Von suppose cette prophétie. II Êittdrmt du moins, pour donner un air de probabilité à ce système, prouver que la prédiction a été çfiectuée, et que J&us-Ghrist a véritablement étendu à tous les hommes la défense &ite par Moyse de prêter à usure aux Israélites. Mais au contraire j'erre établir d'une manière convaincante dans le cha-* pitre suivant, que l'Evangile ne renferme aucun précepte particulier sur Fusure.
De plus j'ai montré quel étoit l'objet de David dans le psaume xrv , et d'Ezéchiel dans le cha* pitre xvni. Le but qu'ils se proposent n'an-*» nonce point des prophéties.
(i) D. Hier, in ps. xiv*
Enfin ces deux Prophètes ne parlent point seulement de l'usure: ils réunissent plusieurs qualités c{ue le juste doit avoir,* et plusieurs yices qu'il doit éviter. S'ils parlent de l'une de ces qualités dans un esprit prophétique, ils doivent parler de même des autres , car il se-* roit absurde de soutenir que dans une partie de la même phrase ils parlent de la Synagogue , dans une autre partie de l'Eglise; et que parmi les vertus dont ils composent un juste , les unes appartiennent exclusivement aux Juifs, les autres doivent être exigées des Chrétiens. Or, il suffit de lire le passage d'Ezéchiel pour voir que parmi les qualités qu'il donne au juste, il y en a qui ne conviennent qu'aux Jui& , et que par conséquent il ne parle pas dans un esprit prophétique.
J'ai déjà répondu une fois à l'autorité de saint Jérôme. Quelque respectdble que puisse être l'au« torité d'dn saint Père, son tànoignage ne doit point l'emporter, sur-tout lorsqu'il e^ isolé, sur le sens clair et évident de l'Ecriture-Sainte. D'ailleurs ne ]^urroit-on pas ici opposer ce saint Docteur à lui-même? En expliquant le psaume xiv, il regarde la défense de l'usure envers tous les hommes comme une simple prophétie relative à l'homme évangélique; et en commentant le chapitre xyin d'Ezéchiel, il présente, ainsi que nous l'avons vu , cette même défense comme faite directement aux Juifs.
a8o sEcoNBiî
Il est au reste nécessaire de prévenir ici que lorsque S. Jérôme dit que l'usure est défendue envers tout le monde , in cunctosy il le dit par opposition à la loi judaïque, qui défendoit seulement l'usure envers les frères. Mais son intention n'est pas que l'usure soit interdite envers tout les hommes riches, ou pauvres. L'inspection seule du discours de ce saint Docteur le montre suffisamment : et j'aurai occasion de le prouver plus clairement dans la suite, en discutant le sentiment de saint Jérôme à ce sujet.
Puisque David et Ezéchiel n'ont ni amplifié^ ni appliqué d'une manière plus* étendue la loi de MoysCy ni parlé dans un esprit prophétique d'une prohibition générale de l'usure , qui devoit être Ëiite par Jésusr-Christ ^ il reste certain que les passages de ces deux Prophètes que l'on ^ous oppose doivent être entendus dans le sens de la loi , et qu'ils n'ont condamné d'autre usure que celle qui avoit été proscrite par Moyse ; c'està-dire l'usure envers les pauvres, et l'usure envers les Israélites.
XXXIV. Ce qui a induit en erreur sur ce point les Théologiens sévères, c'est qu'ils ont vu dans le psaume xiv et dans le chapitre xvin d'Ezécliiel, l'usure blâmée en termes indéfinis. Ils n'y ont pas trouvé la distinction établie par Moyse entre l'Israélite et l'étranger. En conséquence , ils ont raisonné ainsi ; David et Ezéchiel ont condamné l'usure en général \ ils n'ont point
&it d'exception. On n'a donc point droit d'en admettre. Toute usure doit donc être interdite d'après les préceptes donnes par ces deux Prophètes.
XXXV. A cette difficulté qui est la plus forte de celles que l'on tire de David et d'Ezéchiel, j'opposerai deux réponses principales.
i,^ Elle prouve trop. N'oublions pas que le mot latin usura dans sa généralité comprend toute espèce d'intérêt (1). Donc si on prétend que dans ces passages, qui pecuniam suant non dédit ad
usuram usuram et superabundantiam non
acceperit , le mot usura doit être pris dans
toute son étendue, et que tout ce qui est compris dans ce mot est interdit ; il faut condamner et l'intérêt compensatoire et l'intérêt judiciaire. Cependant nos adversaires reconnoissent que la perception de ces intérêts est non-seulement légitime, mais même de justice stricte.
J'avertis ici que l'on verra souvent dans le cours de cet ouvrage revenir la même réponse. C'est que nos adversaires nous répètent sans cesse la ibême difficulté. Par-tout où ils voient dans l'Ecriture, dans les saints Pères, dans les Conciles, dans les Théologiens, dans les Juris^ consultes, blâmer les intérêts indéfiniment sous leur dénomination latine usura ^\\s en concluent que toute usure est condamnée. Us ne sentent
(1) Chap. prélim.; art. 2; ji.«« > et a*
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pas que cette conséquence ruine leur système, en même temps qu'il combat le nôtre. En atta-^ chant au mot latin usura la même signification qu'il leur plaît de donner au mot français usure ^ ils sont obligés de la restreindre, de la modîfier, et d'en excepter les intérêts judiciaires et compensatoires : mais alors la difficulté tombe y parce qu'elle est fondée sur le principe que cette expression doit être prise dans toute sa généralité.
XXXYI. 2.<> Ce principe, fondamental d'ailleurs, n'est pas véritable. C'est une maxime reconnue de tous ceux qui ont quelqu'idée de la logique, qu'une proposition morale indéfinie ne doit pas être prise dans son universalité entière. Ainsi quand nous trouvons l'usure condamnée indéfiniment, soit dans les Prophètes, soit dans les Ecrivains ecclésiastiques, on a tort d'en conclure que toute usure généralement et sans exception est condamnée.
XXXyn. Mais pour sortir des généralité et pour nous en tenir à ce qui concerne en particulier les passages de David et d'Ezéchiel, nous trouvons dans ces passages mêmes la preuve qu'ils ne doivent point être entendus dans cette généralité rigoureuse que veulent leur attribuer nos adversaires : et que les actions qui y sont blâmées indéfiniment, ne sont pas blâmées dans tous les cas et dans toutes les circonstances. David, parmi les qualités du juste, dit qu'il n'a point fait de mal à son prochain. S'ensuit- il
de là que jamais et dans aucun cas, pour au« cun motif, il ne soit permis de &ire aucun mal à personne ? IN'y a-t-il pas des circonstances oà il est permis, où même la Justice ordonne de faire du mal à quelqu'un? Pourquoi donc n'y aura-t-il pas aussi des cas où il sera permis de prêter à usure, quoique David ait dit que le juste ne prête pas à usure?
Cette yërité est encore plus sensiblement établie dans le chapitre xviii d'Ezëchiel. Entre les actes de yertu dont parle ce Prophète, il place la restitution du gage; et il s'explique à ce sujet en termes tout aussi généraux, ou pour parler plus correctement, en termes aussi indéfinis, que sur l'usure. 11 ne distingue point entre les personnes, entre les diverses sortes de gages, pig--
nus debitori reddiderit. pignus non redden-
tem, pignus non retinuerit. Nos adversaires avoueront cependant qu'Ezéchiel n'ordonne pas de rendre toute espèce de gage et à toute personne. Ils diront que le Prophète fait allusion à la loi de Moyse qui ordonnoit de rendre avant le coucher du soleil le vêtement que le pauvre avoit mis en gage (i) : que les Juifs connoissant
(i) Si pignus à proximo tuo acceperis^ vestimentmii ante solîs occasum reddes ei.
Ipsum est enim solum quo operitur^ indumentnm camis ejus^ nec habet aliud in quo dormîat : si clamayerît ad me> exaudiam eum quia misericors sum. Exod.; cap. xxn^ V. a6 et 27.
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parfaitement cette loi, il n'étoit pas nécessaire de la rapporter en entier, et que des termes généraux la rappeloient suffisamment ; mais les Juifè connôissoient tout aussi bien les lois de Moyse sur Fusure. Ils savoient que l'usure défendue envers les pauvres et envers les frères étoit permise à l'égard des éti^angers. La généralité des termes employés par Ezéchiel au sujet de l'usure, ne condamne pas plus toute espèce d^usure que la généralité des termes employés dans le même endroit par le même Prophète sur la restitution du gage, ne défend de retenir toute espèce de gage. On ne peut faire sur l'un de ces objets un raisonnement qui ne soit aussi justement applicable à l'autre. Si les expressions indéfinies forment une règle absolument gêné* raie, tout gage doit être rendu d'après le texte d'Ezéchiel : si elles ne forment pas une r^le absolument générale j le texte d'Ezéchiel ne prorr nonce point que toute usure soit condamnée..
XXXVin. Quelques Théologiens insistent aussi sur ce que David et Ezéchiel assimilent l'usure aux plus grands crimes, à l'injustice, à l'idolâtrie, etc. Mais cette assimilation ne montre pomt de quelle usure parlent ces deux Prophètes , et on ne peut en conclure qu'ils condamnent Pusure envers les étrangers riches. D'ailleurs à ces crimes énormes dont parlent ces Prophètes, ils en joignent d'autres beaucoup moins crians. Par exemple, lorsqu'Ezéchiel dans son énumération
DISSERTATÎOir. î85
dit pignus non reddiderit ...... ad mulierem
menstruatam non accesserit, il ne parle certainement pas des crimes les plus rëroltans en eux-
mêmes.
Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent répond suffisamment à quelques autres difficultés que divers Docteurs sévères forment encore sur les deux passages de David et d'Ezéchiel. Il résulte de la discussion qui vient d'avoir lieu, que ces Prophètes n'ont blâmé d'autre usure que celle qui étoit condamnée par la loi , et que par conséquent leur autorité sacrée n'attaque point le prêt-de-commerce. Ainsi d'abord notre contrat n'est point condamné dans l'ancien Testament.