‹ Dissertations sur le prêt-de-commerce (volume 2)Chapitre 56 sur 74 · TOME I. SX · texte numérisé non relu

TOME I. SX

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ger des intéi'éts. Cet argument est juste et bien suivi, comme je l'ai déjà remarqué. Mais ce saint Père ne condamnant que l'usure envers les pau^ vres, n'infère point des paroles de N. S. que toute usure, même. envers les riches, est condamnable. U ne fait pas le raisonnement vicieux que lui attribuent nos adversaires. 11 n'étend pas aux riches la conséquence d'un principe qui n'a pour objet que les pauvres.

XXVI. Tite , Evêque de Bostres, que l'on croit auteur d'un écrit intitulé : Brevis enarratio in Epangelium secundùm Matthœum j écrit attribué autrefois à saint Jean-Chrysostôme , et inséré dans quelques éditions des ouvrages de ce saint Père, rapporte aussi le même passage. Yoici ses paroles : ce Petenti abs te da , et volentem à te j> mutuum accipere ne averseris. Jubet porro }} etiam hœc quœ quidem iis quœ superiùs dixit y> minora existunt. Sed nihil mireris: ita enim » facere consuevit, magnis semper minora perj> miscens. Mutuum vero hic non dicit fenus usu* j> rarium, sed simplicem commodatas rei usum. 9 Alibi (Luc vi) autem et idipsum auget,. illis y> asserens esse tribuendum à quibus lûhil nos ^> speramus receptiuros (i).

Cet auteur ne voit, dans le précepte rapporté pai* saint Luc, que l'ordre de donnera ceux dont on n'espère pas recevoir le principal. Il n'y est

(i) Opéra S. Joan. Ghrjsost, Edit Antuerp. i6i4; tom. 2, pag. 659«

pas question des intérêts : et c'est, selon lui, dans FEyangile de saint Mathieu qu'est renfermé le commandement du prêt sans intérêt.

XXVII. Le vénérable Bède commente ainsi le passage de saint Luc : ce Verumtamen diligite » inimicos vestros et benefacite et mutuum date » nihil indè sperantes. Quia dilectionem bene- » ficiumque peccatorum infructuosa redarguit, » nunc qualiter hœc à fidelibus fructuosè fieri a> debeant ostendit. Mutuatur autem omnis qui y> accipit, etiamsi non ipse soluturus est. Cùm » enim misericordibus Deus plura restituât ^ >> omnis qui beneficium prœstat feneratur. Aut y> si non placet accipere mutuantem, nisi eum y> qui accipit redditurus ; intelligendum est Domiy> num ipsa duo praestandi gênera esse comple- » xum. Nam aut donamus quod damus bénévole y » aut reddituro commodamus. Quia enim multi » (ut scriptum est) giâasi adinçentionem œstiy> mâruntfenusy et molestiam prœstiterunt his >3 qui se adjuverunt^ multi non causa nequitiœ yy nonfenerati sunt^ sedfraudari gratis timue- )3 Tunt. Huic etiam infirmitati divina medetur » auctoritas dicens : Et mutuum date nihil indè » sperantes : id est non in homine spem mer- » cedis figentes; qui, sive reddat quod commode dastis, reddet et Deus quod illo jubente fecistis, » sive non reddat, hœreditas vestra in aeternum » erit (i). y>

(i) Vener. Bedas opéra. CoL Agripp. x, tom. v, pag. 289.

Bède ne voit dans le passage de saint Luc qu'il commente, qu'un précepte de prêter tant à celui qui doit rendre le principal, qu'à celui qui ne le rendra point. Il ne dit pas un seul mot des intérêts. Ainsi il n'applique le commandement de J.-C. qu'au prêt sans espoir de restitution-, ^ il n'en infère pas la défense de J'usure.

Yoilà tous les passages des sionts Pères que j'ai pu recueillir rdativement aux paroles muiuum date nihil indè sperantes. Je ne parle point ici de ceux qui renferment seulement des allusions à ce texte , et dont il est difficile de tirer des argumens directs. Je laisse aussi à l'écart ceux qui , à l'occasion de ces paroles , ne disent qu'un mot dont :on ne peut rien infé* rer , ou qui donnent des explications mystiques étrangères à notre objet. J'omets enfin plusieurs autres écrivains ecclésiastiques qui, n'ayant fait que copier ce qu'ont dit les saints Pères que je viens de rapporter, ont entendu le passage de saint Luc dans le même sens qu'eux. Ainsi Eutymius copie saint Basile. Walafride Strabon y et Zacharie Evêque de Chrysopolis, répètent ce qu'^a dit Bède. Il est donc certain que ces auteurs n'ont regardé le précepte de J.-C. dont il s'agit, que comme un ordre de prêter , lors même que l'on n'espère pas de recevoir le principal, et qu'ils n'y ont pas vu la défense de prêter eu stipulant les intérêts.

Ainsi

DISSERTATION. SsS

Ainsi dans toute. Pa»tiquité ecclésiastique , e'est-à-dire dans les onze premiers sièelçs de l'Eglise, je ne connois pas un saint Père, pas^ un écrivain ecclésiastique qui ait entendu le texte de saint Luc dans le sens que lui donnent nos adversaires. Que l'on parcoure tous les écrits faits contre le prêt-de-comnaerce , on verra bien dans quelques-uns d'aitre eux l'assertion gçné-. raie que les saints Pères ont vu dans ces paroles mutuum date nihil indè' sperante&y la défense de l'usure; mais on n'y trouvera pas un seul passage des saints Pères qui justifie cette assertion. Or, de cette impossibilité où sont les Docteurs sévères de rapporter aucun passage antérieur au douzième siècle, dans lequel les paroles de N. S. soient appliquées à la prohibition de l'usure , il résulte la preuve la plus complette que pendant onze siècles on n'a point regardé ces paroles comme prohibitives du prêt intéressé. Les saints Pères et les Ecrivains qui ont fleuri pendant ces temps y ont souvent déclamé contre l'usure. Plusieurs d'entre eux se sont attachés à prouver que l'usure qu'ils attaquoient, est contraire à la parole de Dieu^ Us ont établi cette vérité sur les diiférens passages de l'ancien Testament qui interdisoient l'usure aux Juifs. Saint Cjprien , saint Basile, saint Ambroise, et plusieurs autres saints Docteurs dont j^'aurai occasion de rapporter les

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discours (i), pouf détourner les fidelles Je ce TÎce, leur présentent les lois du Pentateuque, les, passages des psaumes, le chapitre xvm d'Ezéehîel^ etc. Aucun d^eu^ ne rapporte le texte de saint Lue. Si dans ces siècles éclairés, et où l'on possédoit infiniment mieux la connoissance des livres saints que dans les siècles postérieurs, on eût pense ^ comme Pont cru depuis beaucoup de Théologiens^ que ces mots , nihil indè sperantes^ sont relatiisi à l'usure; si on avoit cru, comme le disent nos adversaires, que ces paroles renferment une condamnation claire et formelle du prêt intéressé, les saints P^es ne les auroient-ib pas employés? Est-il possible que tous ceux des Ecrivains ecclésiastiques qui, pédant ces onase siècles , ont parlé et écrit contre l'usure , se soient donné^ le mot pour négliger l'argument le plus fort et le plus convaincant? Peut* on imaginer que tandis qu'ils tîroient de l'autorité de Moyse et des Prophètes tous leur^ raisonnemens , ils eussent omis l'autorité de J.-C. lui-même? Certes^ ces grands personnages étoient aussi zélés contre l'usure^ et aussi éclairés sur les moyens de la combattre^ que peuvent l'être les Théologiens de nos jours. Ainsi, puisqu'ils n'ont pas employé le texte de saint Luc pour établir le vice de l'usure, il

(i) Je ne rapporte pas îcî les passages de ces saints Doc-^ teurs, parce qu'ils seront rapportés dans la dissertatioïk &uiyante>.

est clair qu'ils n'ont pas tu dans ce texte la condamnation de l'usure.

XXIX. Nos adversaires prétendent aussi quo les Conciles ont appliqué à la condamnation de l'usure les paroles de N. S., ntutuum date nihil opérantes. Voici ce que dit à ce sujet M. Gaitte : ce Et reverà locum istum de usurâ et fenore ]» intelligendum esse docent Concilia et Pontifîces^ y> cùm ùsuram omnem pecuniae et fenus frugum Di> auctoritate hujus loci prohibent et damnant : » ut Concilium Carthag. 1, can. iSjConcïl* » Paris. 6, can. 53; Later. 2, sub Innoc. Il 9 id can. i5; Later. 3, sub Alexand. III^ can. 26; » Concil. Avenion., can. 3; Concil. Albigen., » can. 62; Concil. Senonense, can. 2; Concil. » Ravenn. 4, rubric. i5; Concil. Mediolan. 1, » cap. de usures; Concil. Remense, cap. de fe- » nore; Concil. Burdigal., cap. 3ij Concil. ïo- » lozan.^cap. i4; Concil. Later., sub Leone X, )) sess. ]o; Conventus Melod., cap. de usuris. yy Item Alexander III, cap. Super eo extra de y> usuris; Urbanus III, cap. Co/z^^^/z^/f eodem tit. j » InnocentiusIIIad.Ëpiscopos Galliae, etc. (1)- »

Cet amas d'autorités que l'on produit avec confiante , mais en se gardant bien de rappoi'ter les textes quç l'on indique, peut au premier coup-

(1) De usurâ et fenore ^ qu.. iv, cap. 5^pag. 35o. Cet écrivain »été suivi par Pauteur de l'écrit iatittdé Appen* Âix ad casas positionem^ pag. 9 >. et par Fauteur des principes théoL^ canon, et civils sur l'usure ^tcnn. 1^ pag. a4J..

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d'œil en imposa: ^ mais le plus léger examen

suffit pour faire évanouir toute la difficulté.

Lé premier Concile de Carthage, de Tan 548, ne cite point nommément le texte de saint Luc. On y Toit seulement ces mots relatifs à l'usure ; Nemo contra Prophetas^ nemo contra Evangelia Jacit sine periculo. (i). Les Théologiens qui nous opposent ce canon deyroient prouver, i.® que son objet est de condamner toute espèce d'usure^ a.^ que ces mats contra Epangelia sont relatifs au chapitre yi de l'Evangile de S. Luc. De ces deux points^ le premier est manifestement faux. Je prouverai dans la dissertation où j'examinerai les canons des Q)ncile5, qu'au moins dans le» premiers siècles les Conciles, ainsi que les Pères, n'ont condamné dans les laïques que l'usure oppressive. Le second point n'est nullement prouvé. Les Pères du Concile de Carthage pouvoient très-bien regarder l'usure quMls condam— noient, comme condamnée par l'Evangile, sans croire qu'elle le fût par le texte dont il s'agit. Ils pouvoient très^bien regarder comme probi-* bitifs de l'usure tous les passages où la charité^ est ordonnée, et tous ceux où il est défendu de faire tort au prochain. Les Théologiens sévères prétendront-ils que si ces mots mutuum date

(i) Concil. Labbsean., tom. 2, pag. 717. Je ne rapporte pas le canon en entier, ainsi que ceux des autres Conciles, parce qu'ils seront tous copiés dans la cinquième dissertation.

DISSERTATION. Sag

nihil indè sperantes^ n'étolent pas dans FEvanglle, l'Evangile ne condamneroit pas Fusure oppressive ?

Le sixième G)nclle de Paris, de l'an 82g, ne dit pas un seul mot du texte de saint Luc. Au contraire, dans le chapitre 53 où il traite trèslonguement de l'usure, il combat ce vice par beaucoup de passages de l'Ecriture-Sainte , et il ne se sert pas des paroles que uous examinons (1) : preuve certaine que les Pères de ce Concile ne les croyoient pas relatives à l'usure. Il est étonnant qu'un Docteur aussi éclairé que M. Gaitte ait cité ce Concile aussi mâl-a-propos, et qu'il ait été suivi dans cette citation par d'autres écrivains.

Les autres Conciles cités par ces Docteurs ne prouvent pas plus en faveur de leur cause.

Ils sont au plutôt du . quatorzième siècle (2), et je montrerai dans la dissertation où je trai-. terai de Popinion des Théologiens, comment la doctrine sur l'usure ayant été changée dans ce temps-là, on imagina de donner au texte de saint Luc un sens inconnu à tous les siècles précédens, lequel Êivorisoit les nouveaux principes; et nous verrons dans la dissertation où

(1) Concll. Labb. , tom. vn, pag. i632 et seq.

(2) Dans la dissertation sur les Conciles on verra que le premier oit soit rapporté^ pour la condamnation de l'usure, le texte de saint Lue^ est un Concile de Trêves en i5io.

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î'exammerai les décisions du droit canonique ^ que le premier qui ait &it usage du texte dont il s'agit a été le Pape Urbain Ul, qui occupa le si^e pontifical de ii85 à 1187. Avant cette époque on ne peut citer aucune application- à l'usure de ce passage, que Ton nous donne aujourd'hui conune y étant évidemment relatif^ et regardé comme tel par toute l'antiquité.

ARTICLE TROISIEME

Réponse aux difficultés tirées de ces, mots Mutuum date nihil indè sperantes.

Les principes établis dans l'article premier sur le véritable sens des paroles de Notre-^igneur j renferment la solution des argumens que nos adversaires tirent des mêmes paroles. Ainsi, pour répondre à leurs difficultés , il suffira de les présenter, et de leur appliquer les principes que nous avons déjà posés.

XXX. i.cre DiPFicuiiTi:. Jésus-Christ, dans le discours rapporté par saint Luc, ordonna a ses Disciples de faire plus que ne font les ihfidelles. Mais, s'il est permis d'espérer un intérêt du prêt, non-seulement on ne fer^ pas plus que les infidelles, mais on fera beaucoup moins qu'eux. Car, d'après le même discours, les infidelles se prêtent entre eux pour recevoir régalîté. En recevant les intérêts, on fera donc moins que ne font les infidelles, et on agira contre le précepte formel de J.-C.

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Réponse. Le vice de ce raisonnement consiste en ce qu'il suppose que J.-C. ordonne de faire toujours et dans tous les cas plus que les infi^ fidelles, ce qui n'est pas vrai. Il ordonnede ne pas faire moins qu^eux et de faire quelquefois davantage.. Il ordonne d'aimer ceux qui nous aiment, et d'aime rde plus nos ennemis; de faire du bien à ceux qui nous en font , et encore à ceux dont nous n'espérons rien : de prêter à ceux qui restitueront, et aussi à ceux qui ne restitueront pas. Ces préceptes, et sur-tout ce dernier, n'obligent pas dans tous les temps^ dans tous les lieux et envers toutes sortes de personnes. Nous ne sommes pas tenus de prêter à tout le monde; beaucoup moins encore de prêter à tout venant , saBS espoir de restitution. Cet éclaircissement posé, l'objection tombe.

J.-C. ordonne de faire plus que les infîdelles. Les infîdelles prêtent à ceux d'entre eux qui en ont besoin, à charge de restitution. En prêtant à ceux qui ont besoin, sans espoir de restitution, on fait plus que les infîdelles : on accomplit le précepte du Sauveur : ce qui n'empêche pas que dans d'autres occasions , et visà-vis des personnes plus aisées , on ne puisse stipuler la restitution : ce qui n'empêche pas aussi que l'on, ne puisse prêter à d'autres plus riches encore, en stipulant des intérêts qu'ils peuvent payer sans se gêner. Le précepte de faire plus que les infîdelles en prêtant à certaines per-

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jjgonnes sanâ espérer le principal, n'exclud pas la permission de prêter à d'autres personnes moyennant des intérêts.

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