CHAPITRE TROISIEME
réponse aux difficultés tirées de l'autorité
des théologiens.
ARTICLE PREMIER
Première difficulté. Argument de prescription.
I. Objection. Comme en matière d'affaires une possession légitime donne droit à une fin de non-recevoir sans être obligé d'entrer dans le fond de la question, de même la possession où est l'Eglise d'une doctrine qui remonte jusqu'à Jésus-Christ, suffit pour rejeter sans autre examen toute doctrine qui lui est postérieure et contraire. De ce principe résulte une preuve invincible contre l'usure du prêt-de-commerce. L'Eglise est en possession de cette doctrine , que toute usure est criminelle, et que le prêt- decommerce est une usure. Or cette possession remonte nécessairement jusqu'à Jésus - Christ; car, si elle ne vient pas de cette source, il y a eu une innovation. S'il y a eu une innovation , elle s'est faite ou subitement, ou par degrés. Il est absurde de dire qu'il survient tout d'un coup, en un moment, une telle innovation : et de supposer que toute l'Eglise aura été hier dans l'idée, que tout profit provenant d'un prêt fait à un
2l8 QUATRIÈME
riche est permis; et qu'après le plus étrange; sommeil, elle se sera réveillée aujourd'hui imbue de l'opinion qu'on ne peut prendre légitimement l'usure de ce riche qui emprunte pour grossir son fonds. Si l'on veut que l'innovation se soit faite par degrés , il faut donc dire que pendant l'intervalle qu'elle a mis à s'introduire, personne ne s'en est aperçu : que l'esprit de cupidité qui est si éclairé sur ses intérêts, et qui étoit si intéressé à empêcher le changement, s'est laissé aveugler: que l'esprit de religion, qui est si zélé pour repousser toute nouveauté, s'est laissé endormir. Certes, une pareille nouveauté ti'auroit pas pu se glisser sans exciter des disputes. Or , que l'on nous en indique une seule : que l'on nous nomme un seul défenseur du prêt-decommerce dans le temps où l'on veut que la doctrine ait changé. On en accuse les Scolastiques du treizième siècle ; mais ils ont donc eu pour complices tous les Evêques, malgré leur conscience ; tous les Souverains , malgré le bien de leur royaume; tous les usuriers même, malgré leurs intérêts. Puisqu'il n'y a point eu de réclamation, il n'y a point eu de changement. Puisqu'il n'y a pas eu de changement, la doctrine qui condamne le prêt -de- commerce est celle qu'a enseignée Jésus -Christ.
11. réponse. Tout ce que nous avons dit dans cette dissertation répond à cet argument dont nos adversaires font un grand étalage, et
DISSERTATION. 21f)
qui tombe en ruine par la foiblesse des principes dont on l'étaie.
i.° 11 n'est pas vrai que l'Eglise soit en possession de la doctrine qui condamne le prêtde -commerce. Nous avons vu que pendant douze siècles l'usure oppressive a été seule défendue par les saints Pères et les Ecrivains ecclésiastiques ; nous avons vu que dans les siècles plus récens une multitude de Théologiens ont approuvé ce contrat : et l'on ne peut pas dire que l'Eglise soit en possession d'une doctrine qui est controversée dans l'Eglise , et sur laquelle les sentimens sont partagés. Nous avons vu que, parmi les Docteurs qui condamnent le prêt-decommerce, il y en a qui ne regardent point cette condamnation comme un point doctrinal. Nous avons vu que la question si le prêt- decommerce est ou n'est pas usure , n'est point de sa nature une question de doctrine.
111. s.° Toutes les présomptions qu'on apporte pour prouver qu'il ne peut pas y avoir eu de changement sur la matière de l'usure, quand les faits allégués seroient vrais , ne tiendroient pas contre les preuves que nous avons données de la réalité de ce changement. On a beau dire que l'innovation n'a pas pu se faire sans disputes, et qu'il n'y a pas eu de disputes: dès que l'innovation est prouvée , il faut bien qu'elle ait eu lieu soit sans disputes, soit avec ^les disputes.
aao QUATRIÈME
5.° 11 n'est pas Trai que personne ne se soit aperçu du changement, puisqu'un auteur du treizième siècle dit que , trente ans avant lui y on ne regardoit pas le prêt-de-commerce comme un péché y et qu'il étoit pratiqué sans difficulté par beaucoup d'honnêtes gens selon le siècle : mais que de son temps on voyoit bien que c'est un énorme péché.
4. ° Il n'est pas vrai qu'il n'y ait point eu de disputes, puisque saint Thomas (ou, si l'on veut, Fauteur contemporain de l'ouvrage qui porte son nom) dit positivement qu'il y en a eu. Nous avons lu aussi dans le Cardinal d'Ostie et dans Laurent de Rodulphis qu'il y avoit dans ce temps -là des Docteurs favorables au prêt- decommerce, et d'autres contraires, et que la question étoit agitée entre eux. Nous avons prouvé aussi que les Théologiens de ce temps-là n'étoient d'accord entre eux ni sur la notion de l'usure , ni sur les preuves de sa prohibition , ni sur les titres qui peuvent légitimer les intérêts. En faut- il plus pour prouver qu'il y a eu des disputes ?
5. ° Nous avons montré les causes qui ont préparé l'extension qui s'est faite au douzième et au treizième siècle au sujet de la condamnation de l'usure, et qui ont dû beaucoup diminuée» les disputes.
IV. 6.° Lorsque les catholiques présentent un semblable argument de prescription contre les
DISSBRTATION, 221
protestans , au sujet de la présence re'elle , ils ont le plus grand avantage ; et ce raisonnement a dans cette matière une force irrésistible : parce que non -seulement la présence réelle est un dogme pratique et a toujours dû être cru absolument , ou absolument rejeté; mais de plus *:'est une vérité positive qui consiste en un seul point fixe. H ne peut pas y avoir de plus et de moins dans cette croyance : on donne nécessairement dans une erreur en adoptant le sentiment faux , et ce n'est que sur des questions de cette nature que l'argument de prescription peut avoir de la force. Mais sur notre question il n'en est pas ainsi , car il ne s'agit pas de savoir si l'usure est condamnable : il s'agit de décider quelle est l'usure criminelle : or , sur ce point , il y a beaucoup de degrés. On peut rejeter absolument tout prêt intéressé , comme faisoit Scot ; on peut le permettre seulement comme dédommagement du dommage naissant, ainsi que pensoit saint Thomas. On peut , avec saint Antonin- et nos adversaires , joindre à cç titre celui du lucre cessant. On peut , comme d'autres encore, justifier les intérêts du prêt par la sentence du juge. On peut, avec Albériç et les autres Docteurs que citent le Cardinal d'Ostie et Laurent de Rodulpkis , regarder comme légitime la société où l'on s'assure son principal avec un profit. Ainsi cette question ne réside pas, comme celle de la présence, réelle, dans
un point fixe. 11 peut y avoir, comme il y a eu en effet, diverses opinions sur la plus ou la moins grande étendue du précepte : et l'on ne peut pas dire de la défense de l'usure ce qu'on dit de la présence réelle, que tous les fidelles ont toujours dû savoir d'une manière positive ce qu'ils pensoient sur cette question. C'est cependant en ce point que réside la force de l'argument de [prescription.
Observons de plus qu'en étendant au-delà des bornes anciennes la prohibition de l'usure , on ne donnoit point dans une hérésie comme en niant la présence de Jésus -Christ et en lui refusant ses adorations dans l'Eucharistie. C'étoit seulement un sentiment trop sévère , un mouvement de zèle trop fort qu*il eût été bon de modérer : mais on ne peut pas dire que ce fût le cas d'élever ce premier cri de la vérité attaquée qui étouffa l'erreur de Berenger, et qui repoussa celle de Calvin. Ainsi le défaut de réclamation n'est pas une raison dans ce cas comme dans l'autre.
V. 7.0 On insiste sur ce qu'il y avoit des personnes intéressées à réclamer contre le changement , savoir , les usuriers , à qui on ôtoit un commerce avantageux et auquel ils étoient fort attachés. Maîs nous avons observé que dans ces temps malheureux , il n'y avoit guère d'autre usure que l'usure oppressive, et que nommément le prêt -de -commerce étoit absolument
tombe : mais cette classe d'usuriers, qui vit du malheur public, n'avoit aucun intérêt à discuter si toute usure est ou n'est pas condamnée, si le prêt-de-commerce est ou n'est pas une usure. L'usure qu'ils exerçoient étant évidemment criminelle , étant condamnée par toutes sortes de lois, il leur étoit indifférent qu'on en condamnât d'autres espèces.
De même les Souverains n'étoient pas engagés, par l'intérêt du commerce, à prendre part à cette question théologique, parce que le commerce en grand étoit à peu près nul dans tous les Etats catholiques.
ARTICLE SECOND
Seconde difficulté. Doctrine de F Eglise pendant
trois siècles.
VI. Objection. Quand on accorderoit aux défenseurs du prêt-d e-commerce que depuis le seizième siècle ils ont eu un nombre considérable de Docteurs dans leur opinion : au moins sont-ils obligés de convenir que , depuis le commencement du treizième siècle, jusqu'à la fin du. quinzième , la doctrine générale et unanime de toute l'Eglise étoit que le prêt-de-commerce est tine usure condamnée par la loi de Dieu. On voit ce contrat condamné par tous les Docteurs : on ne le Voit approuvé par aucun. Mais est- il possible d'imaginer que l'Eglise entière ait été pendant trois $içdes dans l'erreur 3 que pendant
aa4 QUATRIÈME trois siècles elle ait proposé aux fidelles, comme une vérité incontestable , ce qui étoit faux et contraire à la loi de Dieu et à la tradition. Cest un système que des hérétiques seuls peuvent avancer, et qui répugne aux principes catholiques sur l'autorité et sur l'infaillibilité de l'Eglise.
VU. Réponsjb. J'observerai d'abord qu'il n'est pas dans l'exacte vérité que dans ces trois siècles aucun Docteur n'ait été favorable au prêt- decommerce. Le Cardinal d'Ostie et Laurent de Rodulphis attestent le contraire. Je conviendrai cependant que notre contrat a eu dans cet intervalle fort peu de défenseurs, et que l'opinion commune des Ecoles lui étoit contraire. Et pour répondre plus directement à la difficulté, je dirai qu'il faut distinguer entre la doctrine et l'opipinion, entre l'opinion des temps et celle de tous les' siècles , entre l'Eglise et l'Ecole , entre les divers objets sur lesquels porte l'opinion.
V1IL En premier lieu, ce n'est, comme nous l'avons dit ailleurs, que sur les points de doctrine, qu'on est obligé de se soumettre au sentiment généralement reçu dans l'Eglise : parce que ce n'est que la doctrine qu'on est obligé de croire. Tout ce qui n'est qu'opinion n'entre pas dans l'ordre de la foi ; on conserve à cet égard sa liberté. La manière de penser générale peut être un motif qui nous détermine ; mais elle n'est pas une loi qui nous assujettisse comme sur les points de doctrine : ainsi il ne suffit pas, pour
exiger
«xiger notre assentiment à une proposition quelconque, de dire qu'elle est crue généralement dans l'Eglise ; il faut encore prouver qu'elle est tenue généralement comme un point de doctrine. Or , de bonne foi , peut-on dire que dans les treizième , quatorzième et quinzième siècles on regardât comme une vérité appartenant à la doctrine de l'Eglise, et qu'il n'étoit pas permis de révoquer en doute, que l'intérêt du prêt fait à un négociant pour augmenter sa fortune est usuraire et criminel? i.° Nous avons remarqué que cette question , si l'argent prêté pour le commerce est ou n'est pas fongible , et si la valeur prêtée doit se consumer par l'usage , ne peut par sa nature être une question dogmatique. a.° Nous avons une preuve bien frappante qu'on ne la regardoit pas comme telle, lorsqu'à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, Ange de Chivas, Biel, Jean Mair, Eckius enseignoient publiquement le système du prêt-de-commerce : s'éleva-t-on contre leur système? les accusa-t-on d'être des novateurs , et d'altérer la pureté de la doctrine de l'Eglise ? Nous ne voyons pas que personne leur ait jamais fait de pareils reproches. On combattit leur opinion : mais on ne la taxa pas d'erreur contre la doctrine. On ne croyoit donc pas les dogmes sacrés intéressés dans cette question.
IX. En second lieu , si l'on n'est pas soumis à l'opinion générale, à plus forte raison ne doit-