TOME III. l
on pas être astreint à professer ce qui n'a été l'opinion générale que pendant un certain temps. Nous avons reçu cette règle de M.r Bossuet : «< Ceci confirme (dit-il) ce que nous avons ré- » pété si souvent , que ceux qui disent main- » tenant : Tous les Scolastiques , ou tous les » Docteurs d'aujourd'hui pensent ainsi , énervent » et affaiblissent eux-mêmes ce qu'ils veulent » prouver. Car ce qu'ils combattent n'est cer- » tainement ni hérétique, ni erronné; puisque » de leur propre aveu ils n'ont point de tradi- » tion incontestable en faveur de leur opinion. » Or , comme le dit élégamment un auteur,
la foi ne dépend pas des temps , mais des » Evangiles (1). » Et dans le fait ne trouveroit- 011 pas des opinions qui ont été généralement reçues dans certains temps , et ensuite abandonnées au point même que l'opinion contraire est devenue l'opinion commune ? Pour n'en citer qu'un seul exemple , l'opinion générale n'a-t-elle pas changé sur l'opinion de l'immaculée conception de la sainte Vierge, laquelle tient bien autant au dogme que la nôtre ?
X. En troisième lieu , ce n'est point à l'Ecole, c'est à l'Eglise entière qu'a été accordée l'infaillibilité. De ce que les Théologiens enseignent pendant quelque temps un sentiment, il ne s'ensuit pas que ce soit la doctrine de l'Eglise.
(i) Y. ci-dessus chap. i.ex, art i.er, n.0- 3 et 7.
Nous verrons dans la dissertation suivante que non-seulement l'Eglise n'a jamais prononcé que le prêt-de-commerce fût une usure, mais que même elle n'a pas voulu condamner le sentiment de Calvin sur l'usure ; sentiment qui consiste à ne regarder comme vicieuse que l'usure envers les pauvres. Le silence de l'Eglise, sur ce point, et dans cette circonstance, est une preuve bien certaine qu'elle ne regarde pas l'interdiction de toute usure comme un point de sa doctrine. ? XI. En quatrième lieu, l'autorité des Docteurs qui ont établi des principes contraires au prêtde - commerce pendant les trois siècles dont il s'agit , est d'autant moins considérable , que le prêt- de-commerce dont nous soutenons la légitimité n'étoit presque pas connu de leur temps. 11 y avoit infiniment peu de commerce en grand, et les négocians auxquels on prêtoit quelquefois étoient de petits marchands qui alloient de foire en foire porter quelques denrées. 11 n'est pas étonnant que l'on condamnât les intérêts de ces prêts qui étoient oppressifs , comme nous l'avons remarqué plusieurs fois. Mais lorsque le commerce en grand est revenu dans le monde , le prêtde-commerce a trouvé des approbateurs, et nous avons observé que l'époque où les principes sur le prêt- de-commerce ont changé, est celle où. le commerce même a changé. 11 ne paroît pas juste d'argumenter de l'opinion des Docteurs sur un contrat qui n'étoit pas usité de leur
temps. L'Ecole a condamné le prêt-de-commerce tant qu'il a été oppressif. Le sentiment de l'Ecole est devenu favorable au prêt- de -commerce, quand il est devenu une source de richesses pour les marchands auxquels on le faisoit.
ARTICLE TROISIÈME
Troisième difficulté. Défaut d'autorité dans les Théologiens favorables au prêt-de-commerce.
XII. Objection. C'est à tort qu'on prétend étayer le prêt -de -commerce de l'autorité de plusieurs Théologiens. Leur autorité doit être regardée comme nulle par beaucoup de raisons.
i.° Quels sont les Docteurs qu'on cite en faveur de ce conlrat? Des Scolastiques connus par leurs relâchemens et par les excès dans lesquels ils ont donné sur beaucoup de points de morale. 11 n'est pas étonnant que ce soient là les patrons d'un tel sentiment : mais on ne doit accorder aucune confiance à de pareils auteurs.
2.0 On connoît la manière des Scolastiques. Ils vont se copiant les uns les autres : et il suffit, pour en trouver un grand nombre dans une opinion quelconque, que cette opinion ait été adoptée par un seul : c'est ce qui arrive dans la question actuelle. Diana transcrit Bonacina : celui-ci copie Lessius , qui est aussi suivi à la trace par une multitude d'autres : il n'est pas difficile de faire de tels auteurs une liste nombreuse.
DISSERTATION. 22f)
5.° Les Théologiens que l'on prétend réunir pour former un corps de défenseurs au prêtde- commerce , ne sont rien moins qu'unis entre eux. Ils se contrarient sur beaucoup de points de leur système. Les uns le soutiennent par la voie des rentes rachetables, les autres par la circonlocution des trois contrats. Entre ceux-ci > les uns veulent que les trois contrats soient faits par des actes séparés; d'autres consentent qu'ils soient énoncés dans le même contrat , mais exigent qu'ils y soient distingués : enfin il y en a qui pensent qu'il suffit qu'on stipule le prêt fait pour négocier avec un profit. De même sur l'intention , les uns tiennent pour une intentiou explicite de passer trois contrats : les autres défendent l'intention implicite de contracter de la manière la meilleure, ou, comme quelques-uns disent, de la manière que les Docteurs jugent légitime. H y a encore bien d'autres différences dans les sentimens : et cependant on présente ces Théologiens comme soutenant tous la même doctrine. Mais cette prétendue unanimité dis»paroît dès qu'on l'examine de près, et ne laisse voir que des contrariétés qui ôtent à cette pompeuse liste toute l'autorité qu'on vouloit lui donner.
4.° Ces Théologiens , si diflérens- entre eux d'opinions, ne s'accordent pas mieux avec euxmêmes : ils conviennent tous que toute usure «st vicieuse, et ils autorisent l'usure du prêt-de-
23o QUATRIÈME
commerce. Beaucoup d'entre eux avouent qu'il est de l'essence de la société que les risques soient à la charge de celui qui a mis l'argent, et que les profits soient partagés proportionnellement; et immédiatement après ils admettent une société où le risque est supporté par le preneur, et où l'on s'assure une somme fixe de profit. De pareilles contradictions doivent ôter toute créance à ceux qui y tombent, et suffisent pour repousser leur autorité.
5.° Ce qui montre encore plus que tout le reste combien sont peu dignes de foi les Théologiens relâchés, sur la matière de l'usure, et ce qui doit achever de les décrier, c'est le chef qu'ils suivent : ce chef est Calvin , qui le premier a attaqué la doctrine reçue dans toute l'Eglise, que toute usure est criminelle, et quj a enseigné le premier qu'il n'y a d'usure défendue que celle qui s'exerce envers les pauvres. Un pareil système méritoit bien un tel patron.
XIII. Réponse. Tous ces nuages que l'on veut élever sur l'autorité des Docteurs favorables au prêt-de-commerce , sont faciles à dissiper. Avant d'entrer dans le détail', revenons au point de la question. Nous ne donnons point l'autorité des Théologiens comme le fondement de notre opinion , mais comme une preuve qu'on a tort de nous opposer l'autorité de toute l'Ecole. Nous disons aux adversaires : Vous avez tort de soutenir que toute la théologie est contre nous^
DISSERTATION". l3l
puisque voilà une si nombreuse multitude de Théologiens pour nous. Cette seule observation suffit pour faire tomber l'objection que nous examinons : car quelque foible que fût l'autotorité de chacun des Docteurs que nous avons cités , soit à raison de sa mauvaise morale , soit parce qu'il ne fait que copier ceux qui l'ont précédé , soit parce qu'il n'est pas d'accord avec les autres, soit parce qu'il se contredit lui-même ; il est toujours certain qu'ils sont tous favorables aux trois contrats , et opposés au système sévère. Mais, comme nous l'avons vu, il faut l'unanimité morale des Docteurs pour fonder une doctrine sur leur opinion. Ainsi y quand même nous accorderions à nos adversaires ce qu'ils prétendent ici, il n'en seroit pas moins vrai que le prêt- de-commerce est adopté par un grand nombre de Docteurs, et que l'argument qu'ils tirent contre ce contrat, de la doctrine de l'Ecole, esl mal fondé : mais je suis bien éloigné de convenir que tous ces Docteurs dont j'ai rapporté le témoignage méritent aussi peu de considération. Reprenons les reprochesqu'on leur fait.
XIV. i.° J'ai prévenu la difficulté tirée de la mauvaise morale qu'ont enseignée plusieurs des Théologiens que j'ai cités, et j'y ai répondu deux fois. J'ai consenti qu'on ôtat du catalogue que j'ai donné ceux dont on trouveroit la morale assez répréhensible pour leur ôter toute
autorité. Il est inutile de revenir sur cet objet.
XV. 2.0 Que ceux qui nous objectent la facilite' qu'ont les Scolastiques à se copier les uns les autres , ne nous opposent donc pas l'autorité des Scolastiques. Ceux qui sont favorables -au prêt-de-commerce ne se copient pas plus que ceux qui y sont opposés. II suffit de les lire pour voir qu'ils appuient leur sentiment sur des raisons , et non pas seulement sur le dire de ceux qui les ont précédés. 11 y a même à cet égard une observation à faire. Les Docteurs sévères prétendent que leur sentiment est le plus commun : que le nôtre est extraordinaire. Mais il est naturel de se suivre les uns les autres quand on marche dans le chemin battu, et de se copier en suivant l'opinion générale : il suffit dans ce cas de se laisser entraîner par l'autorité. Au contraire, quand on s'écarte de la voie commune, et quand on adopte une opinion particulière , il faut être mû par des raisons intrinsèques qui balancent les autorités; et ce n'est pas alors par l'avis d'au trui qu'on se détermine. Que nos adversaires s'accordent donc avec euxmêmes : ou qu'ils avouent que le plus grand nombre des Docteurs est pour nous; et alors qu'ils ne nous objectent pas le sentiment des Docteurs : ou s'ils veulent persister à soutenir qu'ils ont pour eux une grande majorité, qu'ils ne nous objeqtent donc point que ceux qui sont
opposés à cette majorité ne font que se copier les uns les autres.
XVI. 3.° On exagère infiniment les prétendues divisions entre les défenseurs du prêt-de-commerce , et l'on veut faire passer pour des oppositions essentielles , ce qui n'est que des différences légères. Il est vrai que quelques-uns de nos Docteurs expliquent ce contrat par les rentes rachetables des deux côtés , et que d'autres IV nalysent par le moyen des trois contrats. Mais peut-on dire que ce soit là une vraie division ? Il est vrai encore qu'il y en a parmi eux qui, pour éviter ou le scandale des foibles , ou l'abus des usuriers, proposent des moyens de prudence, comme de passer les trois contrats séparément ; mais en cela ils ne contrarient pas les autres : ils ne font qu'ajouter certaines précautions qui peuvent effectivement être utiles dans certains pays et dans certains temps. On ne peut pas dire non plus, que ceux qui exigent une intention explicite des trois contrats contredisent le fond du système de ceux qui prétendent qu'une intention implicite de contracter de la manière légitime suffit. C'est toujours le même sentiment, savoir que les trois contrats sont légitimes , passés en même temps et avec la même personne : il ne faut pas imaginer que deux auteurs se contredisent, lorsqu'étant d'un même sentiment au fond, il y a quelque différence dans leur opinion sur les accessoires. Ce sont des nuances
différentes , mais le fond est toujours le même. Au reste, quand même on accorderoit à ces légères différences la consistance qu'on veut leur donner , et quand on les éleveroit jusqu'à la contradiction formelle , il n'en seroit pas moins vrai qu'une nombreuse multitude de Docteurs approuve les trois contrats, au moins lorsqu'ils sont distinctement exprimés : car ceux qui vont plus loin , et qui se contentent d'une intention implicite et d'une clause générale , ne rejettent pas les trois contrats expressément énoncés. Ainsi ils sont toujours tous opposés au sentiment des Docteurs sévères. C'est à nos adversaires qui prétendent nous soumettre à leur sentiment par l'autorité des Théologiens, à nous prouver que l'unanimité des Théologiens suit le même système , qu'il n'y a point de différences entre leurs manières de penser , et que la doctrine de l'un est sur tous les points la doctrine de tous les autres. Quant à nous, lorsque, pour nous soustraire à cet argument , nous rapporterions des Théologiens tous divisés entre eux, et ayant chacun un système absolument .différent , cela nous suffirait pour prouver que le sentiment des Docteurs n'est pas revêtu de Funan imité nécessaire pour exiger notre soumission. Quelle force n'a donc pas le témoignage d'une si grande quantité de Docteurs qui s'accordent tous sur le fond de leur opinion, et qui ne varient que sur quelques circonstances accessoires!
XVII. 4.° 11 n'est pas plus vrai de dire que les Docteurs qui soutiennent les trois contrats se contredisent eux-mêmes. Ils disent bien pour la plupart que toute usure est criminelle : mais ils déclarent en même temps que la société des trois contrats n'est pas une usure ; ainsi , quand même ils se tromperoient , ils ne se contrediroient point. Par rapport à l'autre contradiction qu'on prétend trouver, entre le principe, que dans la société les risques doivent être à la charge du bailleur de fonds , et les profits partagés proportionnellement aux mises; et cet autre principe, que dans la société des trois contrats le risque est supporté par le négociant , et une somme fixe est assurée à l'autre associé; j'y ai répondu ci-dessus, et j'ai montré que le juste prix donné pour l'assurance du principal et du profit lève la contradiction, et établit la justice des deux assertions (î). Il est inutile de répéter ici ce qui a été dit plus haut.
XVIII. 5.° Quand on accorderoit que Calvin est l'auteur de notre système, il n'en résulteroit pas que ce système seroit faux. Un hérésiarque peut enseigner quelques vérités ; et ce n'est pas le nom de l'auteur qui doit faire rejeter un sentiment. Dans le fait, le Concile de Trente n'a point condamné cette opinion de Calvin : il ne l'a donc point crue condamnable, quoi-
(i) V# ci-dessus chap. a, art 2, §. 8.
qu'enseignée par lui. De quel droit prétend -on être plus sévère contre les opinions de Calvin , que ne Fa été le Concile de Trente? Mais cPaiK leurs il n'est pas vrai que cet hérésiarque soit l'auteur du sentiment qui autorise le prêt -decommerce, et c'est de ce sentiment dont il s'agit : Ange de Chivas, Eckius, Jean Mair et d'autres l'avoient soutenu long- temps avant que cet hérésiaque parût; et Victoria, témoin non suspect, atteste que crétoit de leur temps l'opinion com>mune des Docteurs de Paris. Ainsi , d'une part, c'est à tort qu'on s'efforce de rendre odieux notre système, en lui donnant Calvin pour auteur : de l'autre, quand il le seroit véritablement , ce seroit une raison pour examiner avec plus de sévérité le système. Ce ne seroit pas un motif pour le rejeter absolument.
Quatrième difficulté. Grand nombre et autorité des Docteurs qui rejettent le prêt-de-commerce.
XIX. Objection. Si Fautorité des Théologiens favorables au prêt- de- commerce paroît bien légère quand on Fexamine de près, celle des Docteurs qui condamnent cç contrat est au contraire infiniment considérable, soit par le nombre, soit par la qualité. 11 est inutile, et peut-être impossible d'en faire l'énumération. Tous les grands noms célèbres dans l'Eglise s'élèvent contre cette dangereuse doctrine. Saint
Thomas, saint Bernardin, saint An ton in, Sylvius, Bannes, Pierre d'Aragon, Soto, Habert Juénin, les auteurs des conférences de Parij, d'Angers, de Luçou, de la morale de Grenoble, 'du catéchisme de Montpellier, une multitude infinie d'autres Docteurs, un grand nombre de rituels, enfin tout ce qui a le plus d'autorité dans la théologie se réunit pour condamner le prêt-de- commerce, les trois contrats, les rentes rachetables des deux côtés, et toutes les autres explications du même système. Que l'on compare à ces autorités si imposantes celles que l'on allègue en faveur du prêt- de- commerce, on sentira l'énorme disproportion qui se trouve entre les unes et les autres : mais quand même on pousseroit la prétention jusqu'à penser que les autorités se balancent à un certain point, qu'en résulteroit-il , sinon un doute? Or il est de principe que, dans le cas d'un doute légitime, on doit se déterminer pour le parti le plus sûr. Ainsi, quand même les autorités qu'on allègue en faveur du prêt- de -commerce parviendroient à former un doute ( ce qui est bien loin de la vérité), on devroit encore le rejeter. Combien à plus forte raison n'y est -on pas obligé, quand le poids des autorités est si prodigieusement inégal!
XX. Réponse. Je suis bien éloigné de convenir que les Docteurs qui combattent le prêtde-commerce, l'emportent et pour le nombre
î38 QUATRIÈME
et pour la considération sur ceux qui le défendent. Quant à la multitude, j'en ai rapporté un assez grand nombre pour croire que nos adversaires auroient de la peine à en produire autant : sur-tout après les témoignages que j'ai cités, tant d'auteurs favorables, que d'auteurs contraires, qui attestent que tel a été pendant un temps le sentiment le plus commun. Par rapport au poids et au mérite des Docteurs; entre ceux que j'ai cités, il y en a beaucoup qui ne le cèdent en rien à tous ceux qu'on pourroit nous opposer. Et si la question devoît être décidée par le suffrage des Docteurs, je pense encore qu'elle le seroit en notre faveur. Mais ce n'est pas là ce dont il s'agit. Une question de théologie n'est pas, je Tai déjà dit, un procès qui se juge à la pluralité des voix. Revenons donc encore au véritable état de la question actuelle, et la difficulté se trouvera résolue. >
XXI. Entre les Théologiens qu'on peut nous opposer, les uns condamnent seulement tout intérêt perçu en vertu du mutuum, sans traiter la question du prêt -de- commerce ; les autres rejettent formellement ce contrat. Les premiers ne peuvent pas nous être opposés. Ils n'examinent pas un point essentiel à notre question , qui est de savoir si le prêt d'accroissement est un mutuum. Nos adversaires le prétendent; nous le nions. 11 est évident que ceux
DISSERTATION". 20g
qui n'entrent pas dans cette question ne la décident pas. Nous le disons avec avantage : la condamnation de l'intérêt du prêt de consomption est étrangère à un contrat qui n'est pas le prêt de consomption.
Quant à ceux des Docteurs qui rejettent formellement le prêt - de - commerce , ils se fondent sur ce qu'ils le regardent comme un vrai mutuum. Mais à cet égard leur autorité n'est pas très -forte. 11 s'agit de savoir si de l'argent prêté pour un emploi fructueux est ou n'est pas fongible. Ce n'est pas là certainement une question de théologie, et ce n'est que sur les questions théologiques que les Théologiens ont de l'autorité.
XXII. Les Théologiens, nous dit-on, condamnent le prêt -de -commerce. Mais pour qu'une doctrine soit condamnée par les Théologiens, il faut, comme nous l'avons vu, qu'ils soient unanimes. L'argument tiré de l'autorité de l'école contre le système du prêt-de-commerce doit donc être fondé sur le sentiment unanime des Théologiens. Dès que l'unanimité est rompue , leur témoignage n'a plus cette autorité à laquelle on doit se soumettre. On peut s'élever contre eux sans craindre de combattre la doctrine de l'Eglise; parce qu'ils ne sont le? témoins de la doctrine de l'Eglise que lorsqu'ils sont tous réunis. Ainsi, quand même les Théologiens qui condamnent le prêt-dç-
24o QUATRIÈME
commerce seroient et plus nombreux et plus accrédités que ceux qui le soutiennent, il seroit encore permis de le soutenir. Ce sentiment pourroit être défendu librement et seroit autorisé dans les écoles.
XXIII. On dira peut-être que c'est une imprudence de se ranger du parti des Docteurs les moins nombreux et les moins considérés, et que l'on doit plutôt s'attendre à trouver la vérité du côté du grand nombre et des lumières supérieures. A cela il y a plusieurs réponses à donner.
Si c'est là tout ce que prétendent nos adversaires , qu'ils changent donc . leur langage : qu'ils se bornent à dire que leur sentiment est le plus accrédité et le plus probable : mais qu'ils ne prétendent pas condamner notre opinion, et qu'ils cessent de répéter que nous combattons la doctrine de l'Eglise.
Mais, en réduisant à ce point leur déclamation, nous aurons encore bien des choses à y opposer. Sans doute le suffrage de Docteurs nombreux et considérés donne du poids à un sentiment, et lui confère un degré de probabilité. Mais cette probabilité extrinsèque qui naît des autorités, n'est pas une certitude: au contraire elle est fort subordonnée à la probabilité intrinsèque qui se tire des raisons. Ainsi, quand je vois d'un côté un nombre plus considérable de témoignages et des Docteurs
plus
DISSERTATION. s4r
plus graves, de l'autre des raisons plus fortes, c'est du côté des raisons, et non du côté des Docteurs, que je dois me ranger. Les autorités respectables dont est muni un sentiment quelconque, sont un motif pour examiner avec plus de sévérité les raisons du sentiment contraire. Mais quand après cet examen la vérité paroît être présentée par le parti le moins considérable, on ne doit point craindre de suivre ce parti, parce que c'est la vérité à laquelle on doit invariablement être attaché. De ces principes généraux il résulte évidemment que , quand même les autorités des Docteurs produites par nos adversaires contre le prêt-de-commerce seroient plus considérables que celles que nous alléguons en faveur de ce contrat, nous serions toujours fondés à soutenir notre sentiment qui a pour lui l'autorité de la raison. A plus forte raison ne peul-on pas nous opposer des autorités qui sont balancées par des autorités au moins égales.
Ces mêmes principes répondent aussi à ce qu'on ajoute que la balance des autorités formeroit un doute, et que dans le cas du doute on doit embrasser le parti le plus sûr dans la pratique. S'il n'existoit d'autre motif de crédibilité que l'autorité des Scolastiques , ce raisonnement auroit quelque solidité. Mais quand les raisons intrinsèques dissipent le doute qu'auroit pu feire naître le partage des Docteurs, je ne tome ni. 16
vois pas pourquoi on seroit obligé de prendre le parti le plus sûr pratiquement. On ne doute plus quand on a des raisons solides pour se décider, et on adhère légitimement au sentiment le plus certain dans la spéculation.
ARTICLE CINQUIÈME
Cinquième difficulté. Condamnations du prêt-de-
commerce.
XXIV. Objection. Cette doctrine du prêtde - commerce , ou des trois contrats , qu'on entreprend de ressusciter sur la foi de quelques auteurs peu accrédités, non -seulement a été rejetée par les plus graves Docteurs, mais même a été formellement condamnée par les universités les plus célèbres et par beaucoup d'Evêques.
La faculté de théologie de Paris, si célèbre dans le monde chrétien, a constamment réprouvé ce pernicieux système, et sa doctrine persévérante est que les trois contrats sont criminels. Dès l'an i4go , elle avoit déclaré usuraire un profit de ce genre fait par une église. Elle a porté depuis des censures expresses contre le système: en i64i, au sujet du livre du P. Bauny; en i658, en proscrivant l'apologie des Casuistes, et en i665, en censurant l'ouvrage d'Amœdaeus Guimeneus. En 1717, la condamnation du triple contrat est un des articles qu'elle approuve. Voilà donc
une perpétuité d'enseignement dans cette feculté. - La faculté de théologie de Nantes censura aussi dans le siècle dernier un ouvrage de M. de la Bigotière de Perchambaut, président •aux enquêtes du parlement de Bretagne, dans lequel le prêt-de-commerce étoit justifié.
Le Cardinal Le Camus condamna en 1676 l'ouvrage du Père de Colon ia sur cette matière.
Celui du Père Maignan lut aussi condamné vers le même temps par les Archevêques d'Arles et d'Aix, par les Evêques d'Aleth, d'Agde, de Pamiers et de Cahors.
On ne rapporte point ces diverses condamnations, parce qu'elles sont constantes et qu'on ne dispute point sur leur réalité. Il en résulte que le système du prêt -de- commerce est un système proscrit dans l'Eglise catholique, par les autorités les plus respectables.
XXV. Réponse. Nos adversaires insistent beaucoup sur ces condamnations auxquelles ils prétendent soumettre tout ce qui n'est pas de leur sentiment : mais j'observerai qu'une condamnation n'a pas plus de force que l'opinion particulière de celui qui la prononce. Elle ne prouve autre chose , sinon que tet corps, ou telle personne regarde un sentiment comme mauvais. Celui qui juge une proposition répréhensible, la censurera ou la condamnera , s'il est revêtu de l'autorité suffisante. Ainsi, lorsqu'on nous oppose que deux facultés
a44 QUATRIÈME de théologie ont censuré et que sept Evêqucs ont condamné le prêt-de- commerce, l'objection se réduit à dire que ces facultés et ces évêques ont regardé le prêt - de - commerce comme vicieux.
Ce que je dis ici n'a pas pour objet d'atténuer les autorités qu'on nous oppose; mais seulement d'affaiblir l'idée odieuse de condamnation. On présente le prêt-de-commerce comme condamné: en conséquence on ne permet plus de le soutenir; et ceux qui prennent sa défense paroissent enveloppés dans la condamnation, dont il a été frappé. Mais quand on apprécie la condamnation en elle-même, on voit qu'elle n'a pas plus de force que n'en auroit le témoignage de celui dont elle émane. Examinons donc si ces autorités sont effectivement telles qu'elles doivent l'emporter non-seulement sur les autorités, mais encore Sur les raisons contraires.
XXVI. Je respecte sincèrement la faculté de théologie de Paris. Les grands hommes qu'elle a donnés à l'Eglise, les grands services qu'elle lui a rendus et qu'elle lui rend tous les jours, assurent à ce corps respectable la vénération de tous ceux qui sont attachés à la Religion catholique. Mais j'ai appris dans cette école si célèbre, qu'il n'y a de décisions irréfragables que celles du corps des Pasteurs, et qu'un corps de Docteurs, quelque distingué qu'il soit par
le nombre et par les lumières de ses membres, ne peut jamais atteindre à ce degré d'autorité qui commande la soumission, et que peut tout, au plus avoir l'universalité des Théologiens. Les Docteurs estimables qui composent notre faculté de théologie, sont les premiers à enseigner qu'il est permis de remettre à un nouvel examen les questions qu'ils ont décidées : trop éclairés pour né pas connoître la mesure des diverses autorités, assez supérieurs aux prétentions pour poser eux - mêmes les limites de la leur, tellement sages enfin qu'ils reviennent sans peine à une nouvelle discussion de leurs jugemens, connue firent les anciens d'Israël à là voix de l'enfant qui leur crioit ; Revertimini ad judicium.
Mais, s'il est permis de soutenir un sentiment censuré par la faculté, que sera-ce lorsque ce sentiment est défendu par un grand nombre de Docteurs graves, et notamment par plusieurs autres facultés de théologie? Nous voyons d'un côté la faculté de théologie de Paris, et ceHe de Nantes condamner le prêt -de -commerce: de l'autre, toutes celles d'Allemagne et d'Es^ pagne l'approuver formellement. Par quelle raison prétend* on nous soumettre aux unes, et nous forcer à rejeter ce qu'ont décidé les autres? Ce droit d'examiner encore les questions décidées par les facultés de théologie, n'existe -t- il pas sur -tout et ne doit -il pas être
exercé principalement lorsque les facultés sont opposées de sentiment entre elles? On nous dira que celle de Paris est plus éclairée et a plus d'autorité à elle seule que toutes les autres ensemble. Ce ne sera certainement pas moi qui contesterai les lumières et l'autorité de ce corps respectable : mais je soutiendrai, et toute la faculté de Paris soutiendra elle-même avec moi, que la condamnation d'une proposition faite par une faculté de théologie, fût-ce par celle de Paris, n'est pas portée par Funiyersalité des Théologiens; qu'en conséquence il est permis de revenir sur sa décision et d'adopter l'opinion qu'elle a proscrite : que sur - tout , lorsque diverses facultés de théologie sont de Sentiment différent, on n'est pas tenu de se soumettre à l'une de préférence aux autres; mais qu'on est libre d'examiner leurs raisons, et de se décider pour le sentiment qu'on juge le mieux fondé : que la grande considération due à la faculté de Paris est un motif pour ne pas se décider contre son sentiment, sans avoir examiné avec le plus grand scrupule les raisons sur lesquelles il est fondé, mais qu'elle n'impose pas l'obligation d'adopter son sentiment : enfin , que le sentiment contraire de plusieurs autres facultés, s'il ne détruit pas l'autorité de la nôtre, la balance à un certain point; et que dans le conflit de ces autorités, c'est par l'examen des raisons qu'on doit se décider entre elles. La*
question que nous examinons ici ne consiste pas, comme nous l'avons dit tant de fois, à savoir s'il y a pour l'une ou pour l'autre des. opinions un peu plus ou un peu moins d'autorités de théologiens : mais à savoir si notre sentiment est proscrit par cette autorité absolue et unanime des Théologiens à laquelle on doit se soumettre. Les censures de la faculté de Paris ne suffiroient pas seules pour former cette condamnation, à plus forte raison lorsqu'elles sont contredites par des approbations formelles de plusiéurs autres facultés.
Après avoir montré que l'autorité si imposante de la faculté de théologie de Paris ne doit pas décider la question , il paroît nécessaire de faire quelques observations sur ce que l'on nous objecte de ses décisions.
Celle de 1490 porte sur un contrat par lequet une Eglise avoit acheté une rente de trois cents livres de deux particuliers, avec des clauses qui rendoient la convention injuste. D'une part, l'Eglise qui avoit payé le capital de la rente r avoit droit d^exiger son remboursement quand elle le voudroit; de l'autre, les propriétaires des biens sur lesquels la rente étoit constituée , n'avoient le droit de se rédimer que pendant neuf ans : encore cette faculté ne leur étoit-elle pas accordée par le contrat même,, mais expri-
mée dans une contre-lettre (1). Le cas condamné par la faculté de Paris en i4go n'étoit donc point le nôtre.
La censure du Père Bauni en i64i porte que la doctrine de ce Religieux n'est pas conforme à l'opinion de Major. Nous avons vu que Major, ou Mair, approuvoit formellement le prêt-decommerce dont il prouvoit la légitimité par les trois contrats : ainsi, ou la censure ne porte pas sur notre sentiment, ou en i64i la faculté se trompa sur l'opinion de ce Docteur.
On prétend trouver une perpétuité d'enseignement dans la faculté depuis 1490 jusqu'en 1717. Mais nous venons de montrer que la décision de 1490 ne touche point à notre ques^tion. Nous voyons de plus que dans le commencement du siècle suivant, le sentiment qui justifie les trois contrats étoit l'opinion commune des Docteurs de Paris. C'est Lopez qui l'atteste d'après Victoria : et le témoignage de ces deux auteurs est d autant moins suspect, que leur opinion particulière est contraire au prêt-decommerce. 11 faut donc retrancher de l'objection cette assertion que le sentiment qui condamne notre contrat a été constamment celui de la faculté de Paris. C'est tout au plus en i64i qu'on voit cçtte opinion devenir dominante dans la faculté.
(1) Cette décision se trouve dans d'Àrgentré, collectjudiciorum de novis erroribus^ tom. 1, part. 2, pg. 3*3.
DISSERTATION. s4g
Cette époque nous indique la cause qui pous^sa la faculté à condamner le prêt-de-commerce. S'il en est une qui puisse faire excuser la trop grande sévérité des principes, c'est sans doute la circonstance où l'on se trouvoit alors. Une infinité d'erreurs monstrueuses dans la morale s'étoit répandue, et remplissoit les écrits d'un grand nombre de Casuistes. C'étoit principalement le détestable principe du probabilisme qui les avoit engendrées. Il n'y a peut-être pas un point de morale sur lequel on n'eût donné dans des excès de relâchement révoltans. Il est assez simple, que le zèle et l'indignation que l'on avoit conçue contre cette doctrine perverse, aient porté à l'excès contraire. Notamment sur la matière de l'usure, ôn voyoit des propositions évidemment répréhensibles, et qui tendoient soit à justifier, soit à procurer les moyens de pallier l'usure la plus criminelle. On sentit qu'il étoit nécessaire de les condamner toutes : et on voit dans les censures qu'on nous objecte, que ces propositions sont condamnées comme fausses, scandaleuses, induisant à l'usure, et donnant les moyens de la pallier. Ainsi on condamnoit certaines propositions comme soutenant l'usure, d'autres comme y induisant, d'autres comme procurant seulement des moyens de l'exercer d'une manière plus sourde; les trois contrats parurent renfermer ce danger, et on les engloba dans la censure! On croyoit ne pouvoir trop
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faire pour extirper un désordre aussi funeste que l'usure, et on jugea qu'il falloit condamner nonseulement tout ce qui étoit usuraire , mais même tout ce dont on pouvoit abuser pour faire l'usure. Rien ne montre dans les censures dont il s'agit, qu'on ait regardé les trois contrats comme une usure formelle. 11 paroît au contraire que c'est sur ce système que porte la qualification de donner les moyens de la pallier. Ainsi ce seroit plutôt comme dangereuse, que comme criminelle de sa nature, qu'on auroit proscrit la convention des trois contrats. Nous pensons que cette proscription n'est pas juste ; que le zèle pour la saine morale a entraîné trop loin un corps respectable; que sa sollicitude pour le sacré dépôt lui a fait apercevoir des dangers qui n'étoient pas réels ; que le désir de détruire tous les prétextes et tous les moyens de l'usure Fa engagé à des précautions trop fortes. Mais nous n'en conservons pas moins de vénération pour cette illustre société qui n'a pu être induite à un jugement inexact que par les motifs les plus estimables, et qui ne s'est trompée qu'en resserrant trop fortement les liens de la morale chrétienne dans un temps où on les relàchoit d'une manière scandaleuse.
XXVll. Au Cardinal Le Camus qui a condamné l'ouvrage du Père de Colonia, et aux six Evêques qui ont censuré celui du Père Maignan , j'opposerai les Cardinaux ïolet et de Lugo?
DISSERTATION. a5l
Angles, Evêque de Sardaigne, Binsfeldt, Evêque suffragant de Trêves, Malder, Evêque d'Anvers, Hérinkx, Evêque d'Ypres, Néercassel, Evêque de Castorie, l'Evêque de Bâle en 1745, dont j'ai rapporté les témoignages favorables au prêtde-commerce. Je leur opposerai aussi l'Evêque de Rodez, Abelly, lequel, quoiqu'il ne soit pas dans le système des trois contrats, le regarde cependant comme un sentiment permis, et condamnerait certainement ceux qui le censurent. Certes les suffrages de ces Evêques, qui étoient presque tous des Docteurs très- estimes, valent bien ceux qu'on nous oppose : et il doit être au moins permis de se décider entre les uns et les autres par les raisons qu'ils apportent. C'est donc bien à tort qu'on nous objecte ces condamnations, puisqu'elles sont balancées par defr approbations au moins équivalentes.
CONCLUSION