DE CETTE DISSERTATION
L'objet de cette dissertation étoit d'examiner si l'autorité des Théologiens, indépendamment de leurs raisons, condamne le prêt -de -commerce.
Il faut distinguer dans les Théologiens deux genres d'autorités : l'une qui est purement naturelle, c'est celle dont jouissent dans toute
science les personnes habiles : l'autre est dans l'ordre de la Religion; c'est celle dont ils sont revêtus, comme témoins de la Tradition.
Le premier genre d'autorité n'est pas celui dont il s'agit. Il n'a pas la force de condamner un sentiment. Car de ce qu'une opinion est contraire à celle des personnes habiles, il résulte bien contre elle une probabilité, mais il ne peut en résulter une condamnation. On se trompera peut-être en la soutenant; mais on ne tombera pas dans une erreur ( on sent bien que je prend» le mot d'erreur dans son acception théologique. ) En un mot, une opinion n'est condamnable que quand elle est contraire à l'Ecriture ou à la Tradition : ainsi l'opposition à l'opinion particulière des Docteurs ne peut être par elle-même le fondement d'une condamnation.
Le second genre d'autorité est infiniment supérieur à l'autre. C'est celui dont parle Canus , lorsqu'il dit que, si ce n'est pas une hérésie de contredire tous les Scolastiques, c'est au moins quelque chose d'approchant. C'est donc sur l'autorité des Docteurs comme témoins de la Tradition de l'Eglise, que porte la question examinée dans cette dissertation.
Nous sommes convenus, pour éviter toute difficulté à ce sujet, que l'autorité des Scolastiques à ce titre étoit telle que l'on doits 'y soumettre, indépendamment des raisons qu'ils apportent ; mais nous avons vu que pour élever le témoi-
,gnage des Théologiens à ce suprême degré d'autorité, il faut la réunion de plusieurs conditions : 1 .° que l'objet sur lequel porte ce témoignage soit un point de doctrine et présenté comme tel par tous les Docteurs; 2.0 que le sentiment des Docteurs ne soit point contraire à celui des saints Pères; 5.° que ce soit le sentiment non-seulement du plus grand nombre, mais de l'unanimité des Théologiens; 4.° qu'il ait été soutenu dans tous les temps par tous les Docteurs.
Or nous avons prouvé :
En premier lieu, que la condamnation du prêt- de-commerce n'étoit point par sa nature un point doctrinal; que d'ailleurs, parmi les Théologiens qui n'adoptent pas ce contrat, il y en a beaucoup qui ne le croient pas criminel en lui-même; que d'autres adoptent des sentimens contraires à ceux de nos adversaires : ce qui prouve que ce qu'ils appellent leur doctrine n'est pas véritablement celle de l'école;
En second lieu, qu'aux douzième et treizième siècles, l'opinion générale sur l'usure a changé: en sorte que la doctrine des Théologiens sévères n'est plus celle des saints Pères;
En troisième lieu, que le prêt-de- commerce est approuvé par un nombre prodigieux de Docteurs de poids, et par des facultés de théologie entières; et qu'il a même été, au dire de beaucoup de Docteurs, le sentiment le plus commun pendant un temps.
Nous pouvons en conséquence légitimement conclure que c'est sans fondement qu'on nous oppose l'autorité des Scolastiques , et que c'est par les raisons qu'ils donnent, et non pas par leur autorité, que la question doit être décidée. Je dis les raisons qu'ils donnent; et j'entends par là , non-seulement les argumens puisés dans la saine raison , mais encore ceux que l'on tire de l'Ecriture et de la Tradition.
Après avoir traité au long ce qui regarde l'autorité des Théologiens sur le prêt d'accroissement, il reste à dire un mot sur les deux autres prêts qui peuvent être faits, savoir celui de conservation et celui de consomption. Quant au premier, j'ai prouvé qu'il n'est pas un murtuum, la chose prêtée ne devant pas être consumée par l'usage. 11 résulte de là que l'intérêt qu'on en retire ne peut pas être usuraire. Là théologie moderne renfermant sa notion de l'usure dans le prêt des choses fongibles, le prêt d'une chose non fongible ne peut pas donner lieu à l'usure, d'après l'idée actuelle. Quelques Théologiens ont pu se tromper sur la nature de ce contrat, comme sur celle du prêt-decommerce, et le regarder comme un mutuum intéressé. Mais c'est une erreur et une sorte de contradiction de leur part, de ne connoître d'usure que l'intérêt des choses que l'usage consomme, et d'appeler usure l'intérêt des choses que l'usage ne consomme pas,
DISSERTATION. s55
Par rapport à l'intérêt du prêt de consomption qui seul, selon la notion actuelle que j'ai adoptée, est l'usure proprement dite, la question est différente. Il est certain que depuis le treizième siècle on a regardé tout intérêt perçu en vertu du mutuum , comme usure ; que l'unanimité des Théologiens l'a condamné absolument , sans distinction d'usure oppressive , ou nonoppressive y que le nombre des Docteurs catholiques qui ont voulu faire cette distinction est trop peu considérable pour rompre l'unanimité. Mais, d'un autre côté, il est aussi certain, que ce n'est pas la doctrine des saints Pères, et que la prohibition de l'usure a reçu une extension dans les mains des Théologiens. Je remets à exposer mon opinion sur cette seconde question 3 à la fin de cet ouvrage.
CINQUIÈME DISSERTATION