DE L'OPINION DES THÉOLOGIENS SUR LE PRET- DE - COMMERCE
I. Avant de discuter l'opinion des Docteurs de l'Ecole relativement au prêt-de-comraerce , il est nécessaire de fixer bien précisément l'état
de la question actuelle. Il ne s'agit pas ici d'examiner si le nombre des Théologiens qui soutiennent ce contrat est plus ou moins considérable que le nombre de ceux qui le rejettent. Si c'étoit là le point à traiter, nous trouverions peut-être autant ou plus de défenseurs que d'adversaires : mais ce n'est pas là ce qui doit nous occuper. Les Théologiens sévères prétendent que le prêt-de-commerce est condamné, parce qu'il est proscrit par les Théologiens. 11 s'agit donc ici de savoir s'il est vrai que tous les Théologiens rejettent le prêt - de - commerce ; car, comme nous l'avons vu, il faut que les Théologiens soient unanimes pour que leur décision acquière cette autorité à laquelle on doit se soumettre. Je parle de l'unanimité morale ; car j'avoue qu'un très-petit nombre sur l'universalité des Scolastiques ne devrolt être comptée pour rien : mais si l'Ecole est divisée sur la légitimité de ce contrat, c'est-à-dire, si un nombre notable de Théologiens graves pense autrement que nos adversaires, il n'est plus possible de nous opposer l'autorité de l'Ecole. Quand je conviendrois que les Théologiens sévères sont beaucoup plus nombreux que les autres, il ne seroit pas encore établi que le prêt- de-commerce est condamné par l'Ecole. Il seroit au contraire encore très-* permis de soutenir sa légitimité : parce qu'on peut être pour le plus petit nombre contre le plus grand , lorsqu'on juge ses raisons meilleures.
Ce
Ce n'est donc pas sur le suffrage des Théologiens que nous allons citer, que nous défendons le prêt- de -commerce : c'est sur les raisons que nous avons déjà données et sur celles que nous apporterons encore. Mais nous prouvons par le témoignage de ces Théologiens, que l'autorité respectable de l'Ecole ne condamne pas ce contrat. Nous ne dirons point : Tels et tels Théologiens approuvent le prêt-de-commerce : donc il est légitime. Nous dirons : Voici un grand nombre de Docteurs qui jugent le prêt - de - commerce licite : donc les Docteurs de l'Ecole ne le proscrivent pas.
II. Cet éclaircissement montre combien est injuste l'imputation de probabilisme faite par quelques Théologiens sévères aux défenseurs du prêt-de-commerce. Le probabilisme consiste à suivre une opinion de pratique, moins sûre et moins probable que l'opinion contraire. Ainsi, disoient plusieurs probabilistes , un sentiment suivi par quelques Théologiens acquiert par là un degré de probabilité, et il est permis de le suivre, quoique le sentiment contraire qui est plus sûr dans la pratique soit fondé sur de meilleures raisons et soutenu par le commun des Docteurs. 11 faut , pour mériter la note odieuse de probabiliste , ou soutenir spéculativement ce système, ou défendre sur un point de pratique une opinion moins sûre et qu'on croit moins probable que l'opinion opposée. Je dis qu'on croit tome m. 7
moins probable : car celui qui suit le sentiment qu'il juge le plus probable ne peut pas mériter l'accusation du probabilisme. Il pourra se tromper sans doute, il pourra être errant, hérétique même, mais il ne sera pas probabiliste.
Revenons maintenant à notre discussion. Nous jugeons le prêt-de-commerce légitime sur des raisons intrinsèques qui nous paroissent très-solides. On nous objecte l'autorité des Docteurs: nous répondons qu'il n'est pas vrai que tous les Docteurs nous soient contraires, et nous en citons un très-grand nombre qui ont pensé comme nous. Nous employons leur autorité pour écarter celle qu'on nous oppose. Ce n'est pas là, comme le supposent quelques-uns de nos adversaires, fonder notre sentiment sur l'opinion de quelques Théologiens : ce n'est pas là être probabiliste. Mais, quand même nous irions plus loin, quand à toutes les raisons qui militent pour notre contrat, nous joindrions l'autorité des Théologiens qui l'ont défendu , et quand nous ferions de cette autorité un argument positif; quand nous dirions : Notre système, fondé sur de solides raisons, a encore l'avantage d'être soutenu par un nombre de Docteurs graves; pourroit-on pour cela nous imputer l'odieux système du probabilisme? Non sans doute, et cette injurieuse imputation tombe d'elle-même du moment où on vient à l'examiner.