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INTRODUCTION

S'il faut admettre la précision remarquable des localisations en physiologie et en pathologie cérébrales, si l’écorce du cerveau a été exactement divisée en zones motrices: spéciales, il faut bien reconnaître que, pour la moelle, toute recherche de topographie fonctionnelle est encore à faire, toute détermination précise de noyaux moteurs est à établir. C’est un reproche qu’on a fait assez souvent aux partisans à outrance des localisations cérébrales, que d'oublier trop l’axe bulbo-méduilaire, de méconnaître son rôle dans l'élaboration des sensations, dans la coordination et l'adaptation des mouvements.

Nous n’en sommes plus à la physiologie spéculative d’Ehrenberg, qui considérait la moelle comme un gros nerf, ou de Valentin, qui la regardait comme le faisceau commun d2 tous les nerfs périphériques montant vers l’encéphale. La moelle ne se comporte point comme un conducteur inerte, mais plutôt comme un commutateur actif. Comme on l’a fort bien dit : «Le cerveau n’a que le pouvoir législatif; aux noyaux bulbo-médullaires seulement est dévolu le pouvoir exécutif '». Exagérant cette tendance et renversant la hiérarchie admise, on a voulu attribuer un rôle trop important à cet axe médullaire trop deshérité : les centres corticaux n'étaient plus, suivant certains auteurs, que des surfaces à réflexes constants pour une excilation identique ; et les lois de Pflüger, applicables aux réflexes d’origine tégumentaire, réglaient aussi les réflexes d’origine corticale.

1 Théorie des localisations cérébrales. Critique, Lannegrace, 1881.

Sans déposséder absolument les zones corticales de leur rôle moteur et sans pousser aussi loin cette réhabilitation de la moelle, il faut bien reconnaître que le trajet n’est point direct de l'écorce aux muscles, que les relations ne sont point immédiates entre les puissances à mouvoir et les centres corticaux moteurs. Comme l’a fait remarquer M. Couty, M. Ferrier luimême parle d’un tertiwm quid, d’une influence intermédiaire qui «comme le feu follet, serait impossible à saisir ». Les physiologistes les plus exclusifs et les localisateurs les plus convaincus avouent donc cette importance des fonctions de la moelle ; ils reconnaissent les dégénérescences médullaires consécutives aux lésions corticales et seules capables d'expliquer les accidents post-cérébraux ; ils admettent l'intervention des modifications bulbo-médullaires , le fonctionnement compensa= teur, l’activité de suppléance et l’hyperexcitabilité des centres d'association de. la moelle, pour justifier les guérisons des troubles cérébraux.

Sur cette route, prétendue directe, entre les centres corticaux et la périphérie, il faut donc interposer des relais médullaires. Il faut tenir compte de ces noyaux, élagés. dans la moelle, qui sont le trait d'union entre l’encéphale et les muscles, qui constituent comme une étape d'élaboration, une station intermédiaire où les mouvements se coordonnent et s'adaptent, s’ils ne se créent absolument.

Car il ne peut point s'agir, pour la moelle, de véritables centres automoteurs, producteurs indépendants du mouvement, ainsi que les avaient rêvés Debrou et Landry, Si nous parlons de centres médullaires, c’est par commodité de langage plutôt que par assimilation absolue avec les centres corticaux. Nous verrons que le rôle des noyaux de la moelle est d'harmoniser les mouvements, de les coordonner, de-les combiner ; ce sont des centres fonctionnels, comme l’a fait remarquer Jaccoud, puisqu'ils règlent et adaptent l’innervation d’une région; mais

mn |] os on ne peut réclamer pour eux l'autonomie absolue, la spontanéité dans la production du mouvement.

Réduits à ce rôle et limités à cette action, ces noyaux médullaires ont une grande fonction de régulation et de coordination mécaniques. C’est une condition absolue de l’association fonctionnelle des groupes musculaires synergiques, qu'il y ait une sorte d'harmonie préétablie, qu’il y ait une concordance parfaite, assurée par une disposition anatomique constante, entre certaines régions du système nerveux central et certains groupes musculaires.

Comme, en outre, la volonté est impuissante à rompre cette unité préétablie , à isoler, sans une éducation préalable et un apprentissage pénible, les diverses puissances d’un groupe musculaire associé; comme la moelle, privée de l'influence encéphalique, suflit, chez les animaux décapités, à maintenir l’harmonie des mouvements et l'opportunité des contractions, il en faut bien conclure que c’est dans la moelle qu’il faut placer le siège de cette associalion organique préétablie, qu'il faut rechercher la condition anatomique qui garantit cette régulation des mouvements.

Ce rôle de coordination médullaire est si actif; « la similitude est si grande, dit Jaccoud, entre les mouvements d’un animal décapité et les mouvements volontaires, que la distinction des deux ordres de phénomènes est une des plus grandes difficultés querencontre le physiologiste dans ses vivisections ».

Sans admettre, comme Pfliger, une âme spinale ; sans parler de la conscience de la moelle, il faut reconnaître, chez lés animaux décapités , une sorte d’instinct médullaire qui remplace la direction raisonnée des centres cérébraux : ce ne sont point, chez eux, des secousses tumultueuses, une agitation musculaire désordonnée ; ce sont des contractions régulières, associées, utilement combinées. Une oie décapitée bat des ailes : or, il faut pour cela l’action simultanée et harmonique d’un grand

nombre de fibres nerveuses ; sinon on ne voit pas pourquoi, comme le dit Müller, l’oiseau n’appliquerait pas tout simplement ses ailes contre son corps par un mouvement convulsif. Ce sont des mouvements complexes pour lesquels il faut le jeu régulier de puissances musculaires nombreuses, coopérant à un même résultat, unies pour un même effet.

Quelle est donc la disposition anatomique qui assure cette régulation médullaire ? Quelle est, pour ainsi parler, la raison histologique de cette fonction importante de coordination ?

Les recherches de Wagner, Bidder, Schrôder van der Kolk, ont démontré le groupement des grandes cellules des cornes antérieures en systèmes naturellement associés ; il y a dans la moelle une série de groupes cellulaires qui sont autant d'unités histologiques définies. Schrôder a comparé chacune de ces familles cellulaires à une pile qui peut être chargée par deux voies différentes : la fibre encéphalique, qui lui apporte l’impulsion volontaire, et la fibre réflexe centripète, qui lui transmet l'excitation périphérique : quel que soit le mode d'incitation, la voie de dégagement est unique, c’est la racine motrice.

Cette comparaison éclaire heureusement les rapports de l'innervation spinale et de l’innervation cérébrale; elle permet de réconcilier ces deux puissances antagonistes : les centres conscients de l’encéphale et les centres inconscients de la moelle. Au lieu de l'éternel conflit entre la vie animale et la vie végétative, elle nous montre, tout en respectant la supériorité hiérarchique de l’encéphale, l’association fonctionnelle de ces deux grandes parties du névraxe.

On comprend dès lors, grâce à cette disposition histologique, que le cerveau n’est plus forcé à un contrôle incessant, à une surveillance continue. L’innervation cérébrale n’a plus, comme l’a fait remarquer Jaccoud, qu'à régler les qualités du mouvement : force, étendue, activité; elle n'a point à s'occuper des

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détails de l'exécution, à en diriger les agents, à en surveiller l'adaptation. C’est là l’œuvre des noyaux médullaires : il y a là des agrégats cellulaires desservis par des racines émergentes, qui, en vertu d’une association organique préétablie, répartissent l'incitation volontaire, l'harmonisent, l’adaptent, et la dis-

tribuent régulièrement à des muscles fonctionnellement associés.

On voit combien ces noyaux d’association médullaire sont importants à déterminer, combien ces localisations éclaireraient la pathologie de la moelle, expliqueraient les paralysies limitees à certains groupes musculaires, localisées à certaines régions.

Il faut pourtant reconnaître, avec Charcot, une grande différence au point de vue de la physiologie pathologique entre ces deux grands compartiments du névraxe: la moelle et le cerveau. Dans la moelle, les lésions sont systématiques, se circonscrivent à certains éléments anatomiques, se limitent à certains faisceaux ; dans le cerveau, au contraire, c’est le système vasculaire qui dirige la lésion et en détermine les caractères : hémorrhagies par rupture vasculaire, ramollissement par oblitération artérielle; ce sont là les deux grands agents des lésions cérébrales.

Dès lors, on comprend que tandis que les foyers hémorrhagiques, les ramollissements ischémiques, se limitent aux territoires de vascularisation, se localisent aux départements artériels, les dégénérescences et les scléroses de la moelle ont au contraire une tendance à diffuser, pour un même système anatomique, dans la totalité de laxe médullaire. C’est donc là une condition qui rend plus difficile la localisation des lésions médullaires à des niveaux donnés, à des segments déterminés, qui trouble l’unité symptomatique et rend l’application clinique * moins évidente.

Malgré cette différence dans les conditions pathogéniques, le.

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nombre est grand des troubles moteurs limités correspondant à des lésions médullaires localisées. Il est bien des paralysies circonscrites, bien des atrophies bornées à certains muscles, qui gagneraient, comme dit Charcot, «à être éclairées à la lumière des données de la physiologie expérimentale ».

Ce n’était donc point une étude de pure subtilité physiologique, mais une recherche fertile en résultats cliniques, que de tracer cette topographie fonctionnelle à peine ébauchée de la moelle,et de permettre ainsi le diagnostic régional des paralysies limitées d’origine spinale. Il {fallait pour cela déterminer le mode de distribution de chaque racine motrice : car on ne peut dans cette étude séparer les segments de la moelle de leurs racines efférentes, et il est naturel de penser que chaque noyau médullaire commande un groupe de radicules réunies en un même faisceawel groupées en une même racine.

D'autant plus que, comme le dit Charcot, «les procédés de la physiologie expérimentale, inférieurs sous ce rapport à ceux de la maladie, ne sont pas assez délicats pour permettre d’atteindre isolément les cellules nerveuses ; il faut donc se borner, pour le moment, à enregistrer les faits tels que nous les offre la clinique éclairée par l'anatomie pathologique ».

Sans doute nos instruments ne peuvent faire, comme un processus scléreux, l’analyse subtile d’un faisceau ou la destruction circonscrite d’un groupe d'éléments anatomiques. Mais nous faut-il résigner pour cela à l'impuissance expérimentale et à lPinertie ? Si notre instrumentation grossière ne peut rien sur les groupes de cellules, appareil délicat et profondément caché à notre expérimentation , du moins nous pouvons agir sur les groupes de fibres nerveuses efférentes, sur la racine émergente de chaque noyau médullaire.

C'était donc, comme nous l’avons dit ailleurs ‘, une recherche .

1 Gazelle hebdomadaire des Sciences médicales de Montpellier, 26 juin 1883.

= (M pes intéressante que de vérifier si les racines motrices de la moelle constituaient des faisceaux srstématiquement composés, correspondant aux groupes musculaires synergiques.

Gette spécialisation fonctionnelle de chaque racine était une idée séduisante, Tandis que la dissection nous montre l’intrication des plexus, la fusion des racines en réseaux compliqués, leur emmêlement en mailles serrées, l'analyse physiologique au contraire dissociait ces groupements nerveux, décomposait ces anastomoses de fibres. Dès lors, on pouvait concevoir chaque racine comme maintenant son individualité physiologique à travers les réseaux anastomotiques, et l'excitation électrique en devenait le réactif sensible. Les plexus n'étaient plus des points communs de fusion où se perdait toute spécialité des fibres primitives, où se supprimait, pour ainsi parler, toute personnalité des racines médullaires.

C’est cette loi d'équivalence physiologique absolue entre les segments spécialisés de l'axe spinal et les systèmes musculaires naturels; c'est cette concordance fonctionnelle entre chaque noyau médullaire avec ses racines efférentes et chaque groupe myologique associé, qu'avaient voulu établir P. Bert et Marcacci.

Il est évident que la besogne cérébrale se simplifiait, que le travail des centres encéphaliques se réduisait, s’il y avait dans la colonne médullaire des zones à action déterminée, des noyaux à fonction spécialisée. La moelle devenait une association de segments de flexion, d'extension, d’adduction et d’abduction régulièrement empilés. Il y avait là comme un clavier médullaire physiologiquement constitué, et la mécanique des mouvements se réduisait à l’excitation de chacune de ses touches.

Il y avait un point intéressant du problème à élucider. Les cellules nerveuses synergiques se réunissent-elles en un centre commun, accaparant une fonction et desservi par une seule racine réduite à un rôle unique? Ou bien au contraire cette centralisation absolue n'existe pas : # n’y a pas un groupe cellulaire unique,

monopolisant une action mécanique, seul distributeur de l'extension ou de la flexion. Mais plutôt, il y a division du travail en des noyauz multiples, synergiques ; coopérant dans des segments médullaires différents à la même action associée, fournissant à des racines différentes des fibres à fonction semblable. Nous verrons que c'est là la question importante et que c’est à cette hypothèse de la dissémination des groupes cellulaires synergiques que nous nous arrêterons. C’est la seule que les résultats expérimentaux légitiment et que les données cliniques justifient.

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