CÉLÉBRATION DE LA FÊTE DE LA REINE
Un temps magnifique a répondu, samedi dernier, à l'enthousiasme de nos concitoyens. Vivante était la cité, aiguillonnée qu’elle semblait être par les rayons du soleil. Les rues et les sentiers regorgeaient d’une foule de curieux, à l'œil insatiable, du type blanc et du type rouge, mais surtout du type rouge. Nous avons entendu estimer à trois mille le nombre des Indiens présents en ville ou dans les environs; et certainement ce chiffre n’est pas exagéré. L’excès dans l’usage des liqueurs fortes, sauf une ou deux exceptions, est resté confiné dans les rangs de la population blanche ; la conduite des indigènes a été sous tous les rapports exemplaire.
Les Indiens, placés pour la plupart sous la direction et les soins des Pères et des Frères de la mission Sainte-Marie, ont vaqué à leurs devoirs religieux avec la plus grande régularité. Ils s’assemblaient sur la verte pelouse qui confine à la résidence du R. Evêque catholique, et l'office divin a été célébré en plein air pendant trois jours consécutifs, le 24, le 25 et le 26. Au moins deux mille cinq cents Indiens assistaient à chacune de ces cérémonies. La fanfare de la mission Sainte- Marie, toute composée d’Indiens, a joué chaque jour quelques morceaux de son répertoire avec une précision étonnante sous la direction du R. T. Panrosr. Les exécutants se sont montrés si parfaitement maitres de leurs instruments, qu’à côté d’eux, grand nombre de soi-disant musiciens auraient vu pâlir leur gloire.
Régulièrement, après chaque service, ils escortaient leurs compatriotes indiens à leurs ceampements respectifs. Dimanche, {* juin, la confirmation sera administrée à un grand nombre d’Indiens par Sa Seigneurie le R, Evèque catholique.
Lundi dernier à sept heures du matin, la procession des indigènes avec bannières déployées, sur lesquelles on pouvait
lite ces trois grands mots: «Religion, Tempérance, Civilisatian,» traversa ja ville, se dirigeant vers le lieu où tout se trouvait disposé pour la messe en plein air et où ces mêmes hommes s'étaient rassemblés si fréquemment les deux jours précédents. Nous nous mêlèmes à la foule et la suivimes jusque dans le voisinage de l’autel. Bientôt, sur les huit heures, la messe commença. L’ordonnancement de ce nombreux et intéressant troupeau était parfait. Le gros de la multitude, avec les femmes et les enfants, occupait le centre et formait une première zone autour de l’autel. À l'extérieur de ce noyau compacte, étaient placés les porte-étendards. Enfin, à l'extrême limite du ravon, la ligne de circonférence était composée da tirailleurs armés de formidables mousquets. L'aspect de cette vaste assemblée tombant à genoux sous l'impulsion du sentiment religieux qui la dominait visiblement, faisait tableau, et agitait l'âme de ce frisson d’inexplicable terrenr que donne l'apparition subite du sublime, Il est impossible de n’être pas frappé de ce fait que, persévérant dans leur noble entreprise, ces hommes de bien, les Pères et les Frères attachés à la mission catholique romaine, ont implanté au cœur de ces enfants de la forêt l'esprit de religion et que, par le moyen de cette toute-puissante influence, ils ont sous la main et peuvent gouverner à leur gré ces masses considérables d’un peuple encore sauvage sous d’autres rapports, comme on ferait d’un troupeau de timides agneaux. Combien nous sommes redevables à la mission catholique romaine pour la direction pacifique qu'elle donne aux Indiens, direction pacifique si difficile à réaliser par d'autres moyens dans cette province! Nous croyons que cela sera pleinement reconnu par le gouvernement.
Après les cérémonies religieuses, eurent lieu les courses de bateaux et de canots indiens. La course en canots est toujours pour nous du plus grand intérêt. Nous ne pouvons assez admirer Ja façon agile, gracieuse et effective avec laquelle les indi. gènes manient l’aviron ; leur dextérité sur ce point n'a jamais été atteinte par les blancs, ou ne l’a été que très-rarement. Nous avons eu souvent des luttes de vitesse en canots entre
blanes et indiens, les équipages étant choisis de part st d'autre parmi les hommes les plus familiarisés au maniement de la rame; les blancs ont presque toujours été battus, comme ils l'ont été lundi,
Vers les six heures, la fumée de la chaloupe canonnière /e Boxeur s'élevant au-dessus de Ia Pointe, attira subitement les regards et détourna l'intérêt que la foule aurait pu prendre aux courses subséquentes, car on savait que le docteur Powell, le Surintendant de la province pour les affaires indiennes, était à bord. Sur un ordre du P. Dorræu, la foule se porta à proximité du quai et fut, dans sa partie principale, pittoresquement disposée sur le square Lytion. La musique, les porte-étendards et les tirailleurs étaient rangés le long des édifices Holbroock, Fisher et C*. Vu de la rivière, le quai, avec ses innombrables bannières qui flotiaient au vent, était vraiment d’un aspect remarquable; et pour sûr, jamais pareil spectacle n’avait été donné jusqu’à ce jour dans notre province. À es moment, le Boxeur jeta l’ancre en face, et le docteur Powell, accompagné du capitaine Fitzgerald en grande tenue, prit terre avec le cérémonial usité,
Aussitôt, une marche triomphale s'organise sur les pas du décteur Powell, du capitaine Fitzgerald et des principaux personnages de la cité ; elle se dirige vers le palais de la trésorerie où elle rencontre le R. P. Durimu et un grand nombre de chefs indiens. Un ds ces chefs lut alors l'adresse suivante :
Au docteur JW. Powell, surintendant des affaires indiennes,
«Mousieur,
« Nous, chefs de divers villages situés sur le Douglas, sur la grande voie Lillooet et le lang de la rivière Fraser, et aussi le long de la côte jusqu’à Bute-Inlet, sommes vraiment heureux de vous souhaiter la bienvenue, à vous notre nouveau chef, envoyé par le Canada pour prendre en main les intérêts des pauvres Indiens.
«Nous sommes venus ici pour célébrer, comme nous l’avons
fait depuis plusieurs anuées, le jour de notre grand chef la Reine, et aussi dans l'espoir de vous rencontrer.
« Nous élions anxieusement désireux de vous voir, car nous soupirions après l’arrivée d’un chef qui eut vraiment à cœur nos intérêts, si longtemps négligés dans le passé.
« Les hommes blancs ont pris notre terre, et aucune compensation ne nous à été donnée, bien qu'on nous ait assurés à plusieurs reprises que la grande Reine était si bonne, qu’elle prèterait appui à ses enfants éloignés, les Indiens.
« Les hommes blancs ont resserré nos villages si étroitement, qu’en plusieurs lieux, spécialement sur le Fraser, quelques acres de terre seulement nous ont été laissés.
« Nous espérons que vous prendrez connaissance de nos besoins et de nos vœux, et que vous enleverez le voile de tristesse qui s’élend sur nos cœurs.
« Encore une fois, nous saluons votre arrivée parmi nous, comme notre chefet représentant du gouvernement Canadien. Par votre intermédiaire, nous envoyons nos plus chaleureux remerciments au chef du Canada, pour la subvention généreuse qu’il nous a faite, dans le but de donner plus d'éclat à la fête de notre grand chef, la Reine.»
Immédiatement après la présentation de l'adresse, la bande des artistes indiens de la mission joua un nomhre d’airs populaires que termina le God save the Queen. Trois acclamaons pour le surintendant partirent de tous les cœurs, et, à la dernière note de l’air national, trois nouvelles acclamations furent poussées en l'honneur de la Reine. Les Indiens se dispersèrent alors dans leurs divers campements.
Revenons à Sainte-Marie, reprend le P. DuRIEu.
Outre les occupations et les sollicitudes jusqu'ici décrites, n0s Pères de Sainte-Marie ont encore à compter avec un pelit nombre de sauvages, résidant soit dans la localité, soit dans les environs. Le dimanche l'assistance aux Ollices est assez nombreuse. Les jours de fêle elle s'accroit de quelques chrétiens, venus de 42, 20 et même
40 milles pour se faire instruire et participer aux sactements.
Pendant ces dernières années, les RR. PP. Jaryoz et Panposy se sont dévoués à ce geure de vie qui demande de continuels sacrifices et ne laisse pas un moment de repos. Celie année-ci seulement, au commencement d'avril, le P. Pannosy a rejoint les PP. BAUDRE et GRANDIDIER au lac Okanagan, mission de l’Immaculée-Conception.
Jusqu'ici je n'ai parlé que de la maison et de la résidence du district de Saint-Charles, où nous pouvons faire quelque bien à poste fixe. Il we reste à vous parler du bien qui se fait dans les courses apostoliques.
Le district de Saint-Charles se développe sur une étendue de près de cent lieues et compte soixante-quinze villages indiens échelonnés le long du golfe de féorgie et sur les bords du Fraser ou de ses affluents. Pinsieurs de ces villages sont entièrement chrétiens ; d'autres ne le sont qu'en partie, faute d'être visités assez souvent et assez longuement. Deux Pères ne sufliraient pas à ce ministère, et cependant depuis 1869, quoique je fisse tout mon possible pour en prendre ma part, le R. P. MancHaL a presque toujours été seul pour faire face à la besogne. Je dois dire que ce cher Père a été au niveau de sa tâche, qu'il s’y est donné de tout cœur et avec une joie que seul l’amour des âmes peut inspirer et soutenir. Voici ce qu'il m'écrivait au 12 février 1871 :