‹ District de Saint-Charles: Lettre du R. P. Durieu au R. P. Martinet, Sécrétaire Général: Sainte-Marie, le 1er mai 1874Chapitre 3 sur 5 · LETTRE DU R. P. MARCHAL AU R. P. DURIEU · texte numérisé non relu

LETTRE DU R. P. MARCHAL AU R. P. DURIEU

« Mon RÉYVÉREND PÈRE, «a Maintenant que j'ai quelques instants à moi, j'en profite pour vous rendre compte des quatre mois qui viennent de s’écouler.

« Dès la première semaine de novembre, je quittai New. Wetminsler pour me rendre à Sainte-Marie, et de là, aller visiter les sauvages du Fraser pendant que, de votre côté, vous visiteriez les Shnoomish, les Shishels, les Hagamin et les Hoos, sur les bords de l’océan Pacifique.

« J'eus le bonheur de passer quelque temps à Sainte- Marie; c’est mon lieu de prédilection; on y goûte les joies de la famille; c’est d’ailleurs le berceau de mon enfance dans la vie apostolique. En compagnie du regretté P. La- MURE, je me mis à l’œuvre avec nos jeunes écoliers en train de lutter contre les arbres séculaires par le défrichement d’une parcelle de la forêt, J'étais content, je m'en donnais à cœur joie.

« Il fallut enfin dire adieu à ces lieux si chers pour commencer ma pérégrinalion, en remontant le Fraser. Je vis successivement les Nekawel, les Sumass, les Skoyola. J'aime surtout ces derniers. Le prêtre est le bienvenu parmi eux, Je ne pus cependant passer que le dimanche dans leur village, car le vent commençait à devenir excessivement froid et me faisait craindre de trouver la rivière barrée par les glaces, Je me pressai de faire une courte apparition à Skaoukréne, à Jokokwéous, à Tsoualy, pour redescendre ensuite chez les Squa. Le ministre méthodiste fixé au centre de ces villages, ne pouvant étendre à son gré ses conquêtes par la prédication de sa doctrine, met en jeu, au dire des sauvages, les menaces. Celui qui ne se rangera pas à sa communion sera chassé de son paÿs et transporté, avec le prêtre catholique, sur une île de l'Océan, où il n’y aura ni eau douce, ni bois, ni nourriture d'aucune sorte, et où il mourra bientôt de misère,

« Parmi les Squa, je pris trois sauvages pour me conduire chez les Tsiam. Impossible de remonter le fleuve en canot à cause de la violence et de la froidure du vent.

— Si —

Mes sauvages prirent mes effets sur leur dos et nous nous enfonçâmes dans les bois. Le chemin que nous suivions était fréquenté par les bêtes à cornes, dont les pieds, s’en fonçant dans la terre détrempée et gelée ensuite, l'avaient rendu presque impraticable ou du moins très-pénible. J’eus à marcher là-dessus du matin au soir. Je trouvai tous les Tsiam réunis. Ces sauvages sont les meilleurs de la ri vière. Je ne restai auprès d'eux que deux jours, car je devais être à Yale pour le jour de Noël, et le froid était deveau si vif, que le fleuve charriuit déjà d'énormes glaçons et pouvait se trouver fermé au premier jour.

« En remontant le fleuve, je fus régalé d’une musique, peu harmonieuse, mais, en revanche, très-bruyante. Le village de Papeoum, tout composé de protestants ou d’infidèles, était en fête. On avait tué un bœuf, dont chaque convive devait recevoir sa part. Dépecer l'animal, danser, chanter et frapper en cadence sur une planche, instrument de musique assez élémentaire, comme vous voyez: c'était la grande affaire qui devait absorber pendant trois ou quatre jours cette population abrutie. Le vacarme était si fort, que je pouvais l'entendre à une lieue de dis. tance.

«Je ne fis que passer parle village de Sutelen; ses habi: tants étaient pour lors dispersés. Je me rendis an village de Shouamel le samedi : jour malheureux pour nous, mais surtout pour moi; c'était le jour de la mort du trèsregretté P, LanuRe. Je restai là deux jours, J'aurais voulu rester plus longtemps ; ces sauvages en avaient tant be. soin | el c'était le meilleur temps pour les instruire et les affermir dans le bien; ils étaieut presque tous présents; mais mes jours étaient comptés, et je dus, à mon grand regret, les abandonner pour alier à d'autres.

« J'avais 42 milles à faire pour me rendre au village voisin. { n'était plus possible de monter en canot; le fleuve

était gelé presque partout. Je pris avec mes guides la voie de terre, et, après une journée de marche, j'arrivai à Fort-Hope, où je séjournai deux jours. Pour la première fois je dus m'’installer dans une maison souterraine, qui n’avait pour porte, cheminée et fenêtre qu'une seule et même ouverture, La chaleur étouffante, l'air vicié et la fumée insupportable où j'étais obligé de vivre révollèrent à ce point mon tempérament que j’en fus malade pendant dix jours. Je n'en passai que deux dans cette iocahté, et pendant ce temps il se fit quelque bien. Ceux qui avaient commis des fautes vinrent en demander pardon et pémtence publique.

« Je quittai Fort-Hope sur un grand canot monté de quatorze bons rameurs. Le fleuve est si rapide de Hope à Yale, distance de 45 milles, qu’il gèle très-rarement en cet endroit. Pour éviter les glaçons qu'il charriait, nous fimes bien des tours et des détours. Le froid était si intense, que, malgré les couvertures dont je m’étais enveloppé, je gre- Jottai tout le temps. Je m'animai cependant un peu à l’approche de Yale, Mes gens avaient entonné le chant du canot: c'était si beau, ils chantaient si bien, que, tout entier sous le charme, j’oubliais en cet inslant toutes mes fatigues.

« Le chant du canot m'avait annoncé à nos paroissiens de Yale, en grande partie composés de blancs ; la réception fut cordiale, mais je dus en arrivant me mettre au lit. Je demeurai dix jours au milieu de cette population, Les Indiens des environs vinrent assister à la messe de minuit, et quelques-uns se préparèrent à recevoir dans leur cœur le Dieu-Enfant de Bethléem. Les sauvages de Yale demandent avec instance qu'un prêtre réside parmi eux. Il est certain que si l’un de nous résidait à ce poste, le ministre de l'erreur n'aurait personne,

« Trois jours après Noël je reçus votre lettre, qui m'ap-

prenait la triste nouvelle de la mort du P. LauunE el qui me rappelait à Sainte-Marie. Le capitaine John, du village le plus prochain de Yale, s’offrit à me conduire à Sainte. Marie; il voulait vous voir et vous consoler. J'acceptai avec plaisir; c’est un si bon sauvage ! Chemin faisant, je visitai le village des Shaonits. Ce village, dont les anciens sont encore iufidèles et tiennent aux pratiques superstitieuses de leurs ancêtres, m'a reçu comme à l'ordinaire. J'y ai jeté la divine semence; Dieu la fera germer tôt ou tard dans les cœurs.

« J'arrivai enfin le 4 janvier à Sainte-Marie, où ma douleur fut augmentée par la vôtre et par l'aspect des lieux qui me rappelaient sans cesse le souvenir de notre Frère en religion. Je ne fus un peu consolé que par l’arrivée de nos bons Shishels : ils avaient appris la mort du Missionnaire, et vingt des plus robustes avaient franchi une distance de plus de 100 milles pour savoir quelle était la victime et pour nous consoler. Votre présence étant indispensable à Sainte-Marie, je m’embarquai aussitôt pour aller faire, à votre place, la visite des postes sauvages du littoral de la mer. Je n’ai eu que des consolations dans cette partie du champ du Père de famille.

« Veuillez agréer, etc.

« Charles MARCHAL, 0. M. L.»

Je vous enverrai par la prochaine malle, continue le R. P. DuRIEU, un nouveau rapport trés-intéressant que le cher P. Mancraz m'a adressé sur les visites qu'il a faites dans les autres parties du district de Saint-Charles. Elles feront connaître le dévouement de nos Pères pour la conversion, l’instruction et le salut de ces enfants des Lois, les plus abandonnés et, pourtant, des mieux disposés, Jusqu'à présent, nous n’avons pu aller chez eux que deux fois par an, et, dans bien des villages, nous n’avons fait

T. xt, LL

que passer, pour ainsi dire. Ces visites ne sont pas suflisantes pour l'avancement spirituel de nos sauvages; heureusement leur ardeur pour les enseignements et les pratiques de notre sainte religion supplée à cette insuffsance jusqu'à un certain point; elle les fait courir après la robe noire : voilà l’origine et la cause des grandes réunions que nous avons à Sainte-Marie. Deux fois par an, à Pâques et à la Féte-Dieu, quelquefois aussi à la Toussaint, tous les sauvages du district se réunissent à Sainte-Marie pour y rester huit à dix jours, y recevoir l’inslruction religieuse et les sacrements. L'aspect que présente Sainte-Marie dans ces jours de joie et de bénédictions, est difficile à décrire. Cette multitude de tentes serrées les unes contre les autres, rappelle les Hébreux se pressant autour de l'arche du Seigneur ; vous dire la consolation dont le cœur du Missionnaire est alors inondé est également difficile. 11 parcourt ces tentes, dont chacune abrite une ou deux familles contre les intempéries de la saison : contemple 8es nombreux enfants accourus de tous les points du district : les uns ont eu à faire un voyage de quinze jours, les aulres de dix, de huit, de six ; quelquesuns ont fait des porlages de 8 lieues, chargés de leurs plus jeunes enfants, de leurs bagages et de leurs vivres! N'est-ce pas, que Dieu doit bénir, de l'abondance de ses grâces, des gens qui montrent un tel amour pour leur religion? C'esl ici la grande famille du Missionnaire; il conpalt out le monde, chaque figure lui dit un nom, et chaque nom Jui dit la faim spirituelle de celui qui le porte. Aussi, du premier instant jusqu’au dernier, le Missionnaire ne s’appartient plus, et c'est avec bonheur qu’il se donne; il voudrait trouver le moyen de se multiplier, car on parle autour de lui six langues différentes, et il faudra, chaque jour, faire autant de réunions distinctes, parce que tous sont avides de la parole de Dieu.

Le R. P, MARCHAL a travaillé dans la Mission de Saint- Charles jusqu'au mois de juillet 1879. Il fut envoyé alors à la Mission de Saint-Joseph William’ lake pour y rem placer le R. P. Lezaco. Celui-ci devait, après l’ordination du F. BLancuer, aller s'installer définitivement à la Mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance, à Stuart's-lake.

Le R. P, CARION m'a été donné pour compagnon dans le ministère dont je viens de parler. Nous avons fait ensemble la campagne d'hiver, du mois de novembre 1872 au mois de mars 1873, et, depuis lors, il a pu visiter les sau< vages avec beaucoup de fruit.

Recevez, mon Révérend Père, les profonds sentiments d'affection avec lesquels je suis

Votre très-humble Frère, P,. DuRIED, O0. M. Î.

Voici le second rapport du P. Marchal ci-dessus an: noncé :

Page 1