‹ District de Saint-Charles: Lettre du R. P. Durieu au R. P. Martinet, Sécrétaire Général: Sainte-Marie, le 1er mai 1874Chapitre 4 sur 5 · LETTRE DU À, P. MARCHAL AU AR, P. DURIEU · texte numérisé non relu

LETTRE DU À, P. MARCHAL AU AR, P. DURIEU

Missions de Saint-Charles, village des Shishels, le 15 janvier 1872,

Mon RÉVÉREND ET BLEN CHER PÈRE.

Le 27 décembre dernier, je recevais la lettre par laquelle vous m'invitiez à faire la visite des sauvages qui habitent sur les bords de l'océan Pacifique. Malgré l'impae tience de mes désirs, je ne pouvais partir immédiatement après Noël : un froid intense était venu fermer le tleuve quelques jours auparavant, et la glace élait si forte, que quelques audacæux ont osé patiser aur le Fraser, à la hauteur de New-Wesiminster; on ne pourait dono pas se mettre en route par la voie ordinaire, c'est-à-dire en ca-

not; il ne me restait plus qu'une espérante : « Les Shishels comprendront, me disais-je, que le fleuve élant gelé, il m'est impossible de me rendre chez eux au temps convena; et, dans leur zèle, ils viendront eux-mêmes me chercher, s’offrant de faire le portage. » Je ne me trompais pas. Nos bons Shishels ne tardèrent pas d'arriver à New- Westminster ; ils chargèrent mes effets sur leurs épaules, et retirent dès le lendemain le trajet de la veille, c'està-dire un portage de 9 milles, distance qui nous séparait de la mer. Une pareille étape dans la neige n'était pas chose facile ; aussi, en eûmes-nous pour cinq heures.

Arrivé à la mer, je trouvai l'excellent cunot de Mason, qui m’attendait, monté par quatorze rameurs, sans parler du capitaine. A une encâblure de là élart ancré le bateau à vapeur qui fait le service entre Victoria et New-Westminster. Ayant trouvé le Fraser fermé par la glace, il était venu se poster à Burrard-fnlet, terme de notre portuge et lieu de notre embarquement. Sous le regard des blancs, qui du hant de leur bateau à vapeur nous dévoraient des yeux, je m'élançai, non sans quelque fierté, dans raon canot sauvage ; mes hommes entonnèrent le cantique de circonstance el, vogue ma nacelle | l’embarcation fendit l'eau comme un squale, sous l'effort de nos vigoureux rameurs,

Le vent, devenu favorable, nous poussa vers la grande pointe qui divise le golfe de Géorgie en deux. Là, le vent tomba tout à coup. Néanmoins, les vagues élaient hautes et paraissaient s'élever d'heure en heure: c'étuit pour mes homines le signe d’une tempête. Pour moi, n'eussé-je pas compris aussi bien qu'eux ce funeste présage, il me suffisait d'examiner leur physionomie, et de prêter l'oreille aux expressions qui leur échappaient de temps en temps, pour me faire une idée de notre position. Nous avancions toujours cependant, et si bien, que nous retombâmes

bientôt dans la region du vent. Les vagues devenaiant furieuses et, à tout instant, passaient par-dessus bord ; évidemment nous étions en danger, et il fallait se hâter de regagner la côte. Alors notre maitre d'équipage essaye de dérouler la voile : c'était une opéralion difficile et dangereuse, au point où la violence du vent en était venue ; mais, sion y réussissait, le danger dovait être à peu près conjuré, ce qui n'aurait pas eu lieu s’il eût fallu regagner le rivage à la rame. Je suivis la manœuvre avec anxiété et en invoquant Marie Immaculée, l’éloile de la mer, Tout réussit à merveille : nous abordâmes sains et saufs, et un grand feu sécha promptement nos vélements et nos effels de voyage.

La tempête ne fut pas de longue durée. Dans l'aprèsinidi nous pûmes reprendre la mer, et bientôt nous fûmes en vue du village des Shishels. Alors mes gens commencèrent à charger leurs fusils et à tirer, à de courts intervalles ; ils rechargent et tirent de nouveau. La nuit était sereine, le ciel éloilé, et la terre silencieuse : chaque détonation se répandait dans la forêt, et s'en allait au loin se répercuter d’écho en écho. La première décharge avait été entendue au village et y avait porté la joie. Tout à coup j'aperçois un trait de flamme suivi bientôt d'une détonation; puis, les délonations se succèdent de plus en plus rapides. Tout cela faisait tressaillir les montagnes et me remuait le cœur. Le spectacle n’était nullement nouveau pour moi, puisque c’est de cette manière que les villages s’avertissent et se répondent quand le prêtre passe d'un camp à un autre ; cependant j'étais sensible à ce qu’il offre de simple et de grand ; je pensais au sentiment religieux qui était l'âme de ces démonstrations, aux grâces de Dieu dont j'étais porteur, à l'honneur rendu à notre sainte religion. Quand nous fûmes à portée de nous entendre, trois hourras pro-

longs partirent du rivage ; enfin, étant descendu à terre, js me vis entouré de tous ces bons Shishels : c'était à qui le premier me saisirait la main, et à qui serrerait le plus fort. Sans perdre de iemps à ces témoignages de naive affection, j'allai en toute hâte confesser et administrer te vieille femme du camp de Ranechim, qui attendait la Robe noire pour mourir. Le lendemain malin je commençai les exercices de la mission.

Les Shishels sont bien disposés aujourd’hui. Ce que le prêtre leur prescrit, ils l'exécutent avec une scrupuleuse fidélité. Ils aiment Dieu, et leur constant effort est de se rendre dignes de s'unir à lui dans la sainte communion. Le juste tombe sept fois ; eux aussi tombent; mais leur humble simplicité leur fait reconnaitre, avouer et réparer leurs fautes.

J'ai eu bon nombre d’affaires à arranger : plusieurs de ces pauvres néophytes s’étaient détournés du droit chemin ; il a fallu tout remettre en place : j’avais résolu de ne vous en rien dire ici, sinon que l’arriéré d'un an a été expédié en bonne règle ; je cède cependant à la tentation de vous citer quelques traits.

Timothée avait échangé quelques paroles vives avec son watchmtan. Dès mon arrivée, le coupablu est venu se jeter'à genoux devant moi, confessant publiquement sa faute, Désormais, ajouta-t-il, je veillerai mieux sur ma conduite, je combattrai mieux mon orgueil, je serai plus humble et je n'offenserai pas le bon Dieu.

Louis avait fait une faute du genre de celles que les &hishels ne pardonnent pas. Tous demandèrent qu’il fat puni selon la rigueur de la loi. Avant de recevoir la pénitence, Louis se mit à genoux, fit une courte prière mentale ; puis, se relevant, il dit à ses gens : «Que personne parmi vous ne s’attriste ni ne s’irrite de la pénitence que je vais recevoir ; je ne l'ai que trop méritée. J’unis ma

honto et ra souffrance à celles de Jésus-Christ sur 14 croix.» Il accepta ensuite sa pénitence sans faire entendre le moindre murmure.

Maigré ces quelques fautes, tout va bien : le cœur des Sbishels n’est pas changé : c’est toujours la même dévotion envers la sainte Eucharistie : il y a parmi eux une sainte émuiation pour la veriu. J'ai remarqué avec un sensible plaisir le bien que nous opérons avec nos zélateurs Charles et Jules : grâce à eux beaucoup de malest évité. Celui qui a quelque chagrin, quelle qu’en soit la cause, va leur faire part de sa peiné et chercher dans leurs bons avis le courage de ne pas rendre le mal pour le mal.

J'ai rencontré ici un blane protestant, venu tout exprès pour profiter de la visite du Prètre ; il voulaitle voir pour s’instruire de la religion catholique. Ce blanc avait épousé une fille de la tiibu des Shishels. La vue de sa femme disant sa prière matin et soir, les invitations journalières que celle-ci lui faisait de se joindre à elle pour prier, les reproches enfin qu’elle lui adregsait quaud il répondait qu’il ne savait pas prier ; tont cela l'avait coufondu, at lui avait fait faire de sérieuses rétlexions. « Quoit lui disait sa femme, fu es blanc, tu connais le langage des livres, et tu ne sais pas parler à Dieu ! tu ne connais pas le grand Chef tout-puissant ! » Le séjour que cet homme fit auprès des Sbishels, en attendant la visite du Prêtre, ne fit que l'afferinir dans 8a résolution d'embrasser la religion catholique. La vie si édifiante de ces sauvagés le rsvit d'admiration, Il suivit tous les exercices de la mission et, à la fin, il m’apporia son enfant afin que je lui administre le baptême catholique. Quant à lui, il a besoin encore de s'instruire,.

J'aïeu le bonheur de recevoir l’abjuration d'un autre protestant qui devait anssi sa conversion à une jeune

Shishelle, par lui recherchée en mariage. La jeune fille lui fit dire qu’il ne pensât pas à elle, car elle ne donnerait jamais son cœur et ne lierait jamuis son existence à un homme qu'elle saurait être hors de la voie chrétienne. À admettre un instant qu'elle püût s'attacher d'affection à lui, ce serait un trop grand chagrin pour elle de se voir séparée éternellement de celui qu’elle aurait aimé sur la terre. Ce fier langage ouvrit les yeux à l'hérétique, et le prédisposa à recevoir, comme il fit en effet, la lumière de la vraie foi. Il abjura son erreur, je le rebaptisai sous condition, et ce jour fut le plus beau jour de sa vie. Il m'écrivit peu de temps après une lettre remplie des meilleurs sentiments : il se félicitait de s’être fait catholique, et me demandait des livres afin de s’affermir dans sa foi et dans ses résolutions. Conversion toute providentielle ! car quelques semaines après avoir ainsi trouvé la voie du ciel, il tombait dangereusement malade. et disait un éternel adieu à la terre.

Le 10 janvier fut le jour de la clôture de mission : jour de joie et de bonheur. Toute la tribu des Shishels y avait assisté : les cinq villages y étaient réunis au complet : les valides avaient amené avec eux les vieillards et les infirmes ; javais confessé tout le monde, baptisé les enfants, béni les mariages, arrangé les différends, distribué le pain de la parole et le pain eucharistique. Tout le monde était content,

Le 11 je me remis en route pour me rendre chez les Hayamines. Quinze bons rameurs me conduisirent jusqu'au village désigné comme centre de réunion pour toutes les familles de cette tribu. La mer n’avait pas cessé d'être mauvaise pendant mon séjour chez les Shishels. Le jour de mon départ le vent était violent, mais favorable, Après deux jours de navigation, j'abordai à Téchossem le 43 janvier. Les trois camps Hoos y étaient arrivés

avant moi. Les bannières étaient déployées et floitaient au vent.

Ma première impression en revoyant les Hayamines, fut qu’un changement s'était opéré en mieux dans leur conduite. Vous vous souvenez des difficultés que j'avais rencontrées l’année dernière. Ces sauvages veulent de la religion, maisils en veulent à leur manière : ils savent, par exemple, que le baptême est nécessaire au salut, et ils désirent de le recevoir; mais ils se mettent peu en peine de linsiruclion nécessaire et de la préparation du cœur. L'année dernière, en effet, J'avais trouvé dans plusieurs une certaine irrilation de ce qu’on ne voulait pas les baptiser. En toute humilité, ils se croyaient parfaits. C'était bien la confirmation de ce que vous m'’aviez annoncé, et le cas de mettre en pratique l'avis que vous ms donnâtes de leur faire toucher au doigt qu'ils étaient malades, et que les plus malades étaient précisément ceux qui se croyaient bien portantis. Je les pris donc les uns après les autres, je leur fis remarquer les fautes dans lesquelles ils étaient tombés publiquement, j’exposai à leurs yeux l'origine de ces vices et leur progénilure immonde : en un mot, je tâchai de leur iospirer l'horreur du péché, et un peu plus de sévérité à s’accuser euxmêmes.

Parmi ces pauvres ignorants, le chapitre des superstitions est long entre tous les autres, Ils croient à la métempsycose. Après Ja mort, disent-ils, les âmes passent dans le corps de certains animaux, qu'ils n’osent plus tuer et dont ils craignent de se nourrir. Ils ont nne peur superstitieuse de tout : d’un rocher, d’une montagne, d'un courant d'eau. Il ÿ a là des génies dont il ne faut pas s'approcher ; ils vous jetteraient un sort. Quand il meurt quelqu'un de leurs parents, ils portent sur sa tombe les objets qui lui étaient le plus agréables ; ils lui préparent

et lui présentent de la nourriture à certains jours de l’année

Mais les superstitions, si préjudiciables qu’elles soient à la vraie croyance, sont encore relativement innocentes. J'avais trouvé, l'année dernière, un nombre de fautes publiques assez graves, qui ne pouvaient être expiées que par la pénitence publique. Je fus obligé de montrer une certaine sévérilé contre nos chers catéchumènes. Je me réjouis cependant de les avoir contristés, parce que celte tristesse les à fait entrer dans la voie du salut. Ils ont compris que nous avions raison de ne pas vouloir les baptiser dans l’état où ils étaient, et ils ont promis de travailler sérieusement à leur réforme spirituelle. C'est cette réforme que j'ai pu constater cette année-ci

J'avais rencontré encore, l’année dernière, une résistance aussi regrettable que mal justifiée de la part d’un chef qui aurait pu entraîner les autres par son influence. Quand j'arrivai au lieu que vous aviez choisi et désigné pour être le point central de la mission et le rendez-vous des Hayamines et des Hoas, ceux-ci n'étaient pas encore rendus au poste ; ils ne vinrent que le surtendemain. Je leur expliquai que, désormais, votre intention était que le Prètre ne perdit plus dix jours en courses de village en village, et que les quatre chefs les plus éloignés se rèunissent au cinquieme avec leurs gens à Téchossein, où le Prêtre emploierait à les insiruire le temps qu'il aurait perdu en voyages inutiles: que, de plus, vous vouliez que les cinq chefs s’accordassent, afin de construire une chapelle, assez grande pour contenir tous ceux qui prendraient part à la mission, assez convenable pour la célébration des divins offices. Je m'adressai directement aux trois chefs hoos, qui montraient peu d'empressement à se rendre à nos désirs. Plusiears de leurs gens, faisant de cela une question d’amour-propre, n'étaient que trop

disposés à seconder lenr opposition. Le chef Thomas me répondit qu'il ferait ce que ses gens auraient décidé, qu’il n'avait pas oublié la parole par laquelle son Second vous avait déjà répondu à vous-même, savoir : que son cœur était comme une grosse montagne qu'aucune puissance ne saurait remuer; qu'il demeurait fise, attaché à son village; que là seulement, et pas ailleurs, il voulait recevoir la parole du Grand Chef Tout-puissant. Je demandai au capitaine Thomas s’il avait bien réfléchi sur les paroles que vous lui aviez adressées. Il balbutia et se r?jeta sur les dires d’un ministre protestant qui lui avait rempli la tête de contes ridicules. Je savais que le capitaine Thomas était le grand meneur du parli, qu’il avait reproché aux autres leur docililé à se rendre à vos désirs ; il fallait l’exécuter convenablement : c'est ce que je fis en termes qui n'admettaient pas de réplique. Quand j'eus fini de parler, un homme de la tribu des Hoos, plus franc que les autres, se leva et dit à haute voix : « Avant de venir, vous avez formé le complot d'empêcher la réunion et la construction de l’église : dites-le donc franchement au Prétre. » Le parti pris se trouvait ainsi dénoncé et, pour échapper à la confusion, il ne restait plus à mes contradicteurs qu'à se couvrir de l'apparence d'une discussion sérieuse; ils démandèrent du temps; je leur accordai toute la nuit ; ils la passèrent en congeil. Le lendemain matin, ils déclarèrent tous qu’ils feraient ce que le Prêtre demandait, qu'il était leur père et ne cherchait que leur véritable intérêt. Le capitaine Thomas demanda humblement pardon d’avoir voulu l'emporter sur le Prêtre. Ainsi finit la résistance : il fut admis que Téchossem deviendrait un centre de réunion pour tous les villages voisins, et que toutes les dispositions nécessaires seralent prises à cette fin.

C'est l'effet de cette petite victoire que je constate pré-

sentement. J'ai déjà dit que, cette année, les Hoos étaient rendus avant moi à Téchossem ; j'ajoute que je n'ai plus trouvé parmi eux lombre de l'opposition à l'action du Prêtre, Tout semble s'annoncer favorablement, et j'espère qu'avec la grâce de Dieu nous ferons ici un bien sérieux,

Le seul regret qui nous reste dans l'application de celte mesure névessaite, c’est d'imposer une privation aux malades, Dans le cours de cette dernière mission, les Hoos m'ont amené un jeune homme poitrinane qui voulait passer auprès de moi le peu de temps qui lui restait à vivre. Voyager en canot par une mer tranquille eût été déjà trop pénible pour un malade aussi affaibli que l'était celui-ci; or la difficulté fut aggravée encore par une grosse mer. Quand il arriva, il avait perdu counaissance. Cependant, ayant repris ses sens, il me reconnut; la joie brilla dans ses yeux, il se confessa, il était heureux. « Je suis heureux, me dit-il, je mourrai comtent : je t'ai vu, je me suis réconcilié avec Dieu ; désormais je veillerai bien sur moi et ne commettrai plus le péché. »

Georges Roumalko montre une soif ardente de la parole de Dieu. Un beau jour, il fit la rencontre d’un excellent jeune homme shishel très-instruit dans la religion, aimant et servant Dieu dans toute la sincérité de son âme, et surtout tres-dévot à Notre-Seigneur dans la sainte Eucbaristie, qu’il a eu le bonheur de recevoir. C’étail une bonne fortune pour Georges. « Viens avec moi, lui dit-il, tu me diras ce que tu sais de la volonté de Dieu : tu m'apprendras à je connaître, à le servir comme il veut être servi, et à l'aimer mieux que je ne sais le faire. » Ils passèrent la nuit ensemble, conférant comme deux anachorètes de choses spirituelles.

Depuis l'ouverture de la mission tout marche bien. Je trouve chez les Hayamines un esprit de docilité et d'humilité, que ni vous ni moi n'avons jamais vu chez eux, Le

tèle pour la pratique des vertus chrétiennes s'entlamme en leurs cœurs ; ils viennent s'accuser publiquement de leurs fautes publiques, avec un désir sincère de s'amender. Plusieurs vont jusqu’à prier leurs concitoyens de leur faire apercevoir les fautes qu'ils auraient pu remarquer en eux.

Maïs, vous savez que si le diable ne réussit pas à perdre par l'excès du mal, il essaye d'égarer à raison même de ce que l’on peut faire de bien. J'ai donc trouvé, dans le nombre, quelques dévots et dévotes qui avaient la modestie de se croire parfaits, et qui avaient pris, en conséquence, la résolution de rester tels qu'ils étaient, sans admeltre qu’il pdt y avoir un état meilleur ou des uctes plus parfaits à produire. Ils faisaient leur prière soir et matin, observaient le dimanche, ne tuaient personne : avec cela, ils étaient sûrs d’aller au ciel tout droit. Ils avaient résolu de ne pas dpmander, de longtemps, à participer aux sacrements ; les uns, parce qu'ils croyaient pouvoir s'en passer ; les autres, parce que, par une fausse humilité, ils se disaient trop mauvais. Ceux-ci avaient raison plus qu'ils ne pensaient; mais tous avaient le tort de croire qu’en restant lels ils pouvaient parvenir au ciel. Ces illusions se sont heureusement évanouies devant la parole de Dieu, et ces pauvres enfanis sont venus, les uns après les autres, m'ouvrir leur cœur et avouer devant tout le monde qu'ils s'élaient trompés grossièrement, qu'ils n’avaient pas eu jusqu'à présent une véritable notion de Dieu, de la religion et de la vie chrétienne, qu'à l'avenir ils travailleraient sans cesse à se corriger de leurs défauts.

L'institution des zélateurs chez les Hayamines produit des résultats heureux comme chez les Shishels. Par leur influence, la dévotion à la sainte Eucharistie se maintient et grandit. Georges, surtout, leur montre que les au-

tres Sacrements ont été institués pour nous préparer au sacrement de l'Eucharistie. J'ai trouvé parmi les sauvages de Téchossem une pratique admirable : Ils vont, chaque jour, à leur chapelle et, de là, ils se transportent en esprit devant le Saint Sacrement, résidant dans le tabernacle de nos églises de New-Wesiminster etde Sainte- Marie ; ils adorent Dieu et lui demandent de les rendre meilleurs.

William, chef de Roumaïko, avait donné de grandes fêtes aux Hayamines et à leurs voisins les Hoos, qu’il avait invités à venir dans son village, les régalant pendant huit jours et les gratifiant chacun d’un sac de farine à laur départ. Vous savez mieux que personne de quel senhiment procèdent de pareilles largesses. J'ai démontré à William qu’il serait d'autant moins grand chef qu'il chercherait à s'élever davantage au-dessus de sa condition, et que, Dieu qui voit la réalité des choses et sonde le fond du cœur, n'ignorait pas que lui, William, avait contracté de grandes dettes auxquelles il aurait dû songer avant de faire le généreux et le riche.

Le capitaine de William, voulant suivre l'exemple de son maître, avait invité les Chilcotains à une distribution de vivres. Ceux-ci, encore païens, ne se le firent pas dire deux fois : ils vinrent en nombre au village de Roumalko, la figure tont de noir barbouitlée et les cheveux saupoudrés du duvet de certains oiseaux ; ils se mirent à danser ce qu’ils appellent la danse des sorciers, et à chanter leurs chants diaboliques. Cela ne faisait pas précisément l'affaire du capitaine, qui aurait bien voulu se passer de ces cérémonies, mais il avait fait la faute ; il lui fallut voir se dérouler devant lui toutes les diableries des mauvais sauvages. Il en a eu tellement honte, qu'on ne jy prendre plus.

Djsgadjeimuh est mort d’une manière bien triste. Peu

après son retour des exercices spirituels de Sainte-Marie, il était allé à la chasse avec sa femme. Il s'était posté à l'affût, dans un endroit où un ours avait coutume de venir, L'ours vint en effet: Djagadjeimuh lui envoya sa double charge. L'animal blessé s'enfuit d'abord ; le chasseur recharge à la hâte et se met à sa poursuite à travers les broussailles, L'ours n’était pas loin : il attendait son agresseur hors du maquis, près du rivage. Dès qu’il laperçut et avant que le sauvage ait eu le temps de le mettre en joue, il se jette sur lui et le broie littéralement entre ses bras et sous ses dents forinidables. La temme, restée dans le canot, avait vu l'ours 8e précipiter vers son mari ; elle avail essayé de détourner l’altention de l'animal en fureur en poussant des cris et en frappant l’eau de sa rame: ce fui en vain. Elle entendit les gémissements de la victime, puis elle n’entendit plus rien : l'ours s’élait vengé. Les sauvages vinrent et enlevèrent le corps du défunt dans un état tout à fait méconnaissable. Djagadjeimuh était catéchumène depuis quelques mois. Puisse son désir du baptême lui avoir suffi devant Dieu !

Notre vieux chef André est toujours l’homme mystique. I croit en savoir plus que les autres parce qu'il est baptisé depuis plus longtemps. Il s'est cru un moment devenu iwpassible. Voici à quelle occasion cette idée s'était logée dans sa tête : Dans le cours de l'été dernier, un jeune bomme tira un chevreuil; il manqua l'animal, mais il atteignit le vieil André qui sa trouvait dans le bois et qu’il n'avait pas aperçu. Le vieillard avait reçu des plombs dans toutes les parties de son corps. Toutefois, il n’en fut pas malade longlemps, les blessures ne suppurèrent pas et se fermèrent sans aucun accident. Le dimanche suivant, André rassemble 868 gens et leur dit : « Oui, je crois que la prière que nous avons embrassés est bonne : elle sanctife nos âmes et change même nos corps, Voyez:

j'ai été gravement blessé et je ne m’en suis pas ressenti : mon corps est devenu comme impassible. » Quelque bonne que püt être l'intention, je ne pouvais pas laisser s'accréditer une pareille confiance. Le bon vieux s'est confessé publiquement de cette petite présomption avec la bonhomie que vous lui connaissez,

Pour les réunions du soir aux exercices spirituels, il y avait bien une lampe dans le village, mais il n’y avait pas d'huile pour l’alimenter. On fit aussitôt une quête, dont le produit fut porté le lendemain à Comox, poste de la compagme de la baie d'Hudson, afin d'obtenir en échange une certaine quantité d’huile. Le traiteur de la compagnie admiru la générosité et le zèle de ces Indiens, tant pour leur cotisation que pour la journée de marche qu'ils s'étaient imposée. Sans rien vouloir accepter, il leur fit don d'une bonne quantité d'huile destinée à éclairer nos assemblées religieuses.

En somme, j'ai été très-content des Hayamines et des Hoos : tous se sont présentés à la réunion. Je les laisse dans la disposition généreuse, et presque universellement pariagée, de servir Dieu. Bon nombre d’entre eux m'ont demandé de pouvoir commencer leur préparation à la première communion. Qu'il est à regretter que nous ne soyons pas plus nombreux, afin de les voir plus souvent, de les instruire et de les admettre plus vite au banquet eucharistique |

Le 23 janvier je leur dis adieu, cet adieu toujours si pénible au cœur du Missionnaire I! La vue de ces bons enfants, si avides de la parole de Dieu et si attachés au Prêtre qui la leur prèche ; la tristesse qui se peint sur leurs figures, leurs paroles, leurs adieux, leur empressement autour de vous, car de longtemps ils ne reverront plus leur père : tout est fait pour vous impressionner, pour vous arracher des larmes, et il faut se faire violence

pour ne pas éclater en sanglots. lis étaient heureux ceux qui venaient me reconduire en canot ! ils devaient passer encore quelques jours avec moi: c’était pour eux une grande faveur, une inappréciable consolation d’escorter leur prêtre missionnaire,

Mon retour fut agréable et rapide : bon vent, bon temps: nous fûmes en trois jours chez les Skromish, à Burrard’s Inlet, Comme toujours je trouvai peu de monde au village central, où l’on a construit pourtant une assez jolic église. Cette tribu des Skromish est bien à plaindre ! ses enfants se trouvent comme à la gueule du loup. Que peuvent-ils trouver de bon autonr de ces grandes scieries à vapeur où se donnent rendez-vous des aventuriers de tous pays et de loutes croyances ? et ces liqueurs enivrantes qu’on leur vend ou qu’on leur donne |! comment échapperaient-ils à la tentation ? ils se sentent si faibles, qu’ils n'essayent même pas de résister.

Le dimanche, l’assistance était nombreuse, l’église était pleine. Plusieurs de ceux qui avaient manqué à la promesse de s'abstenir de boissons enivrantés, vinrent faire la pénitence, payer l'amende et promettre de s’observer mieux à l'avenir. En général les Skromish, quoique restant dans l’infidélité, ont les convictions de la foi, car à l'heure de la mort ils recourent au Prêtre et demandent instamment à Ctre baptisés. Malheureusement, pour le plus grand nombre cette foi n’est accompagnée d'aucune charité, mais seulement du tremblement de la crainte servile : c'est la crainte de l'enfer qui parle en ce moment plus fort que leurs passions.

Je rentrai dans notre maison de New-Westminster le 8 février. Mon voyage avait été plus heureux que les autres années, Si j'avais une plume mieux exercée, j'aurais pu vous raconter des choses dont vons auriez été édifié et ému ; du moins, le but que je me suis proposé

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