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XXI. — Le Choléra

XXU. — Conclusion -.fiil

riN DE LA TABLR DES MiRUGES DC PERE OUFIT%

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LE CAPITAINE PAUL

ALEXANDRE DUMAS

Vers la fin d une belle soirée du mois d'octobre de lannée 1779, les curieux de la petite ville de Poit-Louis étaient rassemblés sur la pointe de ferre qui fait pendant à celle où, sur l'autre rive Cu golfe, est bâti Lorient. L'objet qui attirait leur attention et servait de teste à leuis discours élail une noble et belle frégate de 32 canons, à l'ancre depuis bnit jouis, non pas dans le pori, mais dans une, petite anse de la lade, ( t qu"on avait trouvée là un matin, comme une fleur (^e lUcéan édose pendant la nuit. Celte frégate, qui paraissait tenir la mer pour la première fois, tant elle semblait coquette et élégante, était entrée dans le golfe sous le pavillon fiançais dont le vent déployait les plis, et dont les trois ileuis de lis d'or brillaient aux derniers layons du soleil coucliant. Ce qui paraissait surtout exciter "ia curiusid' des amateurs de ce spectacle, si trequent et cependant toiiiouis si nouveau dans un port de mer, c'était le doute oii chacun était du pays où avait été construit ce merveilleux navire, qui, dépouillé de toutes ses voiles serrées autour des vergues, dessinait sur l'occident lumineux la silhouette gracieuse de sa carène, et l'élégante finesse de ses agi es. Les uns croyaient bien y reconnaître la mâture élevée et hardie de la marine américaine; mais la perfection des détails qui distinguait lé reste de sa construction contrastait visiblement avec la rudesse barbare de ces cnl'ans rebelles de l'Angleterre. D'aulres, trompés par le pavillon qu'elle avait arboré, cherchaient dans quel port de Fiance elle avait été lanci'e; mais bientôt tout amour-propre national cédait à l'évideiice, car on deniandait en vain à sa poupe cette lourde galerie garnie de sculptures et d'oinrniens, qui foi malt la parure obligée de toute tille de l'Océan ou de la Médiienanée née sur h s chantiers de Bicst ou de Toulon; d'autres encore, sachant que le pavillon n'était souvent qu'un masque destiné à cacher le veiitable visage, soutenaient que lus tours et les lions d Kspagne eussent été plus à leur place à l'arrière du bâtiment que les trois fleurs de lis de France ; mais à ceux-ci on repondait en

OEUV. COJJI'L.

demandant si les flancs minces et élancés de la frégate ressemblaient à la taille rebondie des galions espagnols. Enfin il y en avait qui eussent juré que cette charmante fée des eaux avait pris naissance dans les brouillards de la Hollande, si la hauteur et la tinesse de ses màtereaux n'avaient point, par leur dangereuse hardiesse, donné un démenti aux prudentes consliuctions de ces anciens balayeurs des mers. Au leste, depuis le matin (et, comme nous l'avons dit, il y avait de cela huit jours) où cette gracieuse vision était apparue sur les côtes de la Bretagne, aucun indice n'avait pu fixer l'opinion, que nous retrouvons encore flottante au moment où nous ouvrons les premières pages do cetl(> histoire, attendu que pas un honime de l'équipage n'était venu à terre sous quelque prétexte que ce fût. On [louvait même ignorer, a la rigueur, s'il existait un équipage, car, si l'on n'eût aperçu la sentinelle et rofficier de garde, dont la tète dépassait'parfois les bordagcs du navire, on eût pu le croire inhabité. Il païaît néanmoins que ce liâliment, tout inconnu qu'il était demeuré, n'avait aucune intention hostile; son arrivée n'a\ait point paiu inquiéter les autorités de Lorient, et il avait été se placer sous le feu d'un petit fort que la déclaration de guerre entre l'Angleterre et la France avait fait remettre en état, et qui étendait en dehors de ses mulailles, et au-dessus de la lèle même des curieux, le cou allongé d'une batterie de gros calibre.

Cependant, au milieu de la foule de ces oisifs, un jeune lionime se distinguait par l'inquiet empressement de ses questions. Sans que l'on pût deviner pour quelle cause, on voyait facilement qu'il prenait un intérêt direct à ce bâtinu'nt mysiérieux. Comme à st)ii habit élégant on avait reionr.ii l'uniloime des mousijuetaires, et que ces gardes de la loyauté quittaient larenieiit la cajjilale, il avait d'abord éle pour la foule une disli action a sa curiosité, mais bientôt on avait retrouvé dans celui qu'on croyait un étranger le jeune comte d'Auiay, dernier rejeton d'une des fdus \ieilles maisons de la Bretagne. Le château habité par sa lamille s'élevait sur les bords du gollé de Morbihan, à six ou sept lieues de Port-Louis. Cette famille se composait du marquis d'Auray, pauvre vieillard insensé

fiElVRES COMPLEETS DALEXANDRE DLNUS.

qui, depuis vingt ans, n'avait point été aperçu hors des limites de son donidine ; de la marquise d'Auray, femme dont la rigidité ue mœurs et l'anticiuité de la" noblesse pouvaient seules faire excuser la hautaine arislocralie; de la jeune Marguerite, douce enfant de dix-sept à dix-huit ans, frêle et pâle comme la lit ur dont elle portait le nom, et du comte Emmanuel, que nous venons d'introduire sur la scène, et autour duquel la foule s'était rassemblée, dominée (ju'ellc est toujours par un beau nom, un brillant uniforme, *t des manières noblement insolentes.

Toutelois, quelque envie qu'eussent ceux auxquels il s'adressait de satisfaire a ses questions, ils ne pouvaient lui répondre que dune manière vague et indécise, puis- ((u'ils ne savaient sur la Iregate que ce que leurs conjectures échangées avaient pu leur en apprendre à euxmêmes. Le comte Emmanuel était donc prêt à se retirer, lorsqu'il vit s'approcher itt' la jetée une barque conduite par six rameurs; elle ameuait directement vers les groupes dispersés sur la grève un nouveau personnage qui, dans un moment où la curiosité eisdX si vivement excitée, ne pouvait manquer d'attirer sur lui l'attention. C'était un jeune homme qui paraissait âgé de vingt à vingt-deu\ ans à peine, et qui était revêtu de l'uniforme d'aspirant de la marine royale. Il était assis ou plutôt couché sur une [leau d'ours, la main appuyée sur le gouvernail de la petite barque, tandis que le pilote, qui, grâce au caprice de son chef, se trouvait n'avoir rien à faire, était assis à l'avant du canot. Du momenl où l'embarcation avait été aperçue, chacun setait retourné de son côte, comme si elle apportait un dernier espoir d'obtenir les renseiguemens tant désirés. Ce lut>doiic au milieu d'une partie de la population de Port-Louis que la barque, poussée par le dernier effort de ses rameurs, vint seiigraver à huit ou dix pieds de la plage, le peu de fond qu'il y avait en cet endroit ne lui permeitant pas d'avancer plus loin. Aussitôt, deux des matelots quittèrent leurs rames,- qu'ils rangèrent au fond de la barque, et descendirent dans la mer, qui leur monta jusqu'aux" genoux. Alors le jeune enseigne se souleva nonchalamment, s'approcha de l'avant, et se laissa enlever entre leurs bras et déposer sur la plage, afin que pas une goutte d'eau ne vint tacher son élégant uniforme. Arrive là, il ordonna à la barque de doubler la pointe de tene (]ui s'avançait encore de trois ou quatre cents pas dans 1 Ucean, et de l'alleiidre de l'autre côté de la batterie. Quant à lui, il s'arrêta un instant sur le rivage pour réi)arer le désordre qu'avait apporté dans sa cuitfure le mode de transport qu il avait ete forcé d'adopter pour y parvenir, puis il s'avança, en fredonnant une chanson française, vers la porte du petit fort, qu'il lïauchit, après avoir légèrement rendu à la sentinelle le salut militaire qu'elle lui avait fait comme à son supérieur.

Quoique rien ne soit jilus naturel dans un port de mer (jue de voir un ollicier de marine traverser une rade et entrer dans un bastion, la préoccupation des esprits était telle, qu'il n'y eut peut-être pas un des personnages com- [losaiit cette loule eparse sur la côle qui ne se liguràt que la visite que recevait le commandant du fort ne tôt relative au vaisseau inconnu qui faisait lobjel de louti's les conjectures. Aussi, lorsque le jeune enseigne reparut sur la porte, se tiouva-t-il presque enferme dans un ceicle si presse, qu'il inaihlesla un instant l'intention île recourir à la baguetle qu'il tenait à la iiiain pour si' le faire ouvrir; cepeiluani, apiès l'avoir lait silller deux ou trois fois avec une alleclalion puriailemeni impertinente, il parut tout à coup cliaiiger ne lesoiulion, et, apercevant le comte l-.nimaiiuel, oont lair distingue et Iruiiloime élégant coiUiaMuunl a\ec lappaieiice et la mise vuigaiie de ceux qui leniouiaient, il maicha à sa lencontie au mo- . meiitvu, de son cOle, cclui-ci laisait un pas i)Our sappiociier de lui. Les (.eux ollicieis ne liant qu échanger un coup u'u'il lapiue, mais ce cou|i <i un su>lit pour qu'ils reconnussent a (les signes indubualm squ'iiselaient gens de coiiuilioii et (le lace. En conséquence, ils se saluèient aussitôt avec l'aisance gracieuse et la politesse familière

qui caractérisaient les jeunes seigneurs de cette époque.

— Pardieu ! mon cher compatriote, s'écria le jeune enseigne, car je pense que, comme moi, vous êtes Français, (lupique je vous rencontre sur une terre hyperboréenne, et dans des régions, sinon sauvages, du moins passablement barbares, pouiTiez-vous me dire ce que je [lorte en moi de si extraordinaire pour que je fasse révolution en w pays, ou bien un oilicier de marine est-il une chose si rare et si curieuse à Lorient, xjue sa seule présence y excite à ce point la curiosité des naturels de la Basse-Uretagne ? Ce faisant, \ûus me rendrez, je vous l'avoue, un service que, de mou c<)té, je serai enchanté de reconnaître, si jamais pareille (X'casion se présentait pour moi de vous être utile.

— El cela sera d'autant plus facile, ré(^iondit le comte Emmanuel, que cette curiosité n'a rien qui soit désobligeant pour \otr(^ unitôrme, ni hostile à \otre personne ; et la preu\ e en est, mon cher contrère car je. vois à vos épaulettt's que nous occupons à peu près le même grade dajis les armées de Sa Majesté;, que je partage avec ces lionnétes IJrelons la curiosité ([ue vous leur reprochez, quoicjue j'aie des motifs probablement plus positifs que b's leurs pour désirer la solution du problème qu'ils poursuivent en ce niunieiit.

— Eli bieiil reprit le marin, si je puis vous aider en quelque chose dans la recherche que vous avez entreprise, je mets mon algèbre à votre disposition; seulement nous sommes assez mal ici pour nous livrer à des démonstrations mathématiques. Vous plairait-il de iio^s écarter quelque i)eu de ces braves gens, qui ne peuvent servir qu'a brouiller nos calculs'?

— Paifaitement, répondit le mousquefaiie; 4J'autaiit plus, si je ne m'abuse, (ju'en marchant de ce côté je vous rapproche de votre barque et de vos matelots.

— Ohl qu'à cela ne tienne; si cette route n'était pas celle (jui vous convient, nous en prendrions quelque autre. J'ai le temps, et mes hommes sont encore moins pressés que moi. Ainsi, virons de bord, si tel est votre bon plaisir.

— Non pas. s'il vous plaît; allons de l'avant, au contraire; plus nous serons près du rivage, mieux nous causerons de l'atfaire dont je veux vous entretenir. .Marchons donc sur cette langue de h'rre tant que nous y trouverons un endroit où nnitlre le pied.

Le jeune marin, sans repondre, (xintinua de ^'avancer en homme à qui la uirection ()u'on lui imprime est |)arfaitement indillereiile, et les deux jeunes gens, (jui venaient de se rencontrer pour la première lois, marchèrent appuyés sur le bras l'un de l'autre, comme deux amis d'emance, vers la pointe du cap qui, pareil au fer d'une lance, se prolonge de deux ou trois cents pas dans la mer. Arrive à son extrémité, le comle Emmanuel s'arrêta, et étendant la main dans la direction du navire :

— Savez-vous ce que c'est que ce bâtiment '.' deinaiida- 1-il à son compagnon.

Le jeune marin jeta un coup d'teil rapide et scrutateur sur le mousquetaire ; puis, reportant son regard vns le vaisseau :

— Mais, répondit-il négligenmwut, c'est une jolie frégate de In-nte-deux canons, portée sur son ancre de louée, avec Imites ses voiles aveiguees, atin d'être prête à partir au prcinier signal.

— l'aidoii, répondit Emmanuel en souriant, mais et' n'est jias cela que je vijus demande. Peu m'iin|)orte le nombre des canons qu'elle porte, et sur quelle ainre elle cnasse : n estne pas tomme c.eia que \uus dites'.' — Le marin sourit à son tour. — Mais, continua Lmmaiiuel, ce que je désire savoir, c'est la véritable nation à laquelle ehe appartient, le heu pour lequel elle est en partance, et le nom de son capitaine.

— Quant à sa nation, répondit le marin, elle a pris soin de nous en insliuue elle-nunie, ou ce sciait une infâme menteuse. Me voyez-vous pas le pavillon qui flotte à sa corne'? c'est le pavillon siius taclie, un [leu usé pour avoir

LE CAPITAINE PAUL

trop servi : voilà tout. Qi"*nt à sa destination, c'est, ainsi que vous l'a dit, lorsque vous le lui avez demandé, \f commandant de la place, le Mexique. — limmanucl regarda avec étonneiupnt le jeune enseigne. — Enlia, quant à sou capitaine, cela est plus ditficile à dire. Il y en a qui jureraient (|ue c'est un jeune homme de mon âge ou du v<Mre ; car je crois que nous nous suivions de près dans le berceau, (|uoique la profession que nous exerçons tous deux puisse mettre un grand intervalle entre nos tombes. Il y en a d'autres qui prétendent qu'il est de l'âge de mon oncle, le comte d'Estaing, qui, comme vous le savez sans doute, vient d'être nommé amiral, et ipii, dans ce moment, prête main-forte aux rebelles d'Amérique, comme quekiues-uns les appellent encore en France. Enfin, quant à son nom, c'est autre cliose : ou dit qu'il ne le sait pas lui-même, et, en attendant qu'vm heureux événement le lui fasse connaître, il s'appelle Paul.

— Paul'?

— Oui, le capitaine Pa\il.

— Paul de quoi'?

— Paul de la Providence, du Ranger, de l'Alliance, selon le bâtiment qu'il monte. N'y a-l-il pas aussi en France quelques-uns de nos jeunes seigneurs (|ui, trouvant leur nom de famille trop écourté, l'allongent avec un nom de terre, et surmontent le tout d'un casque de elievalier ou d'un tortil de baron, si bien que leur cachet et leur carrosse ont un air de vieille. maison qui fait plaisir à voir? Eh bien! il en est ainsi de lui. Pour le moment, il s'appelle, je crois, Paul de l'Indienne : et il en est tier ; car si j'en juge par mes sympathies de marin, je crois qu'il ne changerait pas sa frégate contre la plus belle terre (jui s'étende du port de Brest aux bouches du Rlinne.

— Mais enfin, reprit Emmanuel, après avoir rétléclii un instant au singulier midange d'ironie et de naïveté (pii perçait tour à tour dans les réponses de son inlerlocuteur, quel est le caractère de cet homme ?

— Son caractère? oh! mais, mon cher... baron... comte... marquis?

— Comte, répondit Emmanuel en s'inclinant.

— Eh bien ! mon cher comte, je disais donc que vous me poussez VTaiment d'abstractions en abstractions, et lorsque j'ai mis à votre disposition mes connaissances algébriques, ce n'était pas tout à fait [lour nous livrer à la recherche de l'inconnu. Son carartère?Eh! bon Dieu! mon cher comte, qui peut parler sciennnent du caractère d'un homme, excepté lui-même? et encore... Tenez, moi, tel que vous me voyez, il y a vingt ans que je laboure, tantôt avec la quille d'un brick, tantôt avec celle d'une frégate, la vaste plaine cpii s'étend devant nous, iles yeux, si je puis m'expiimer ainsi, ont vu l'Océan [iresijue en même lem|)s que le ciel. Depuis ([ue ma langue a pu souder deux mots, et mon intelligence coudre deux idées, j'ai interrogé et étudié les caprices de l'Océan. Eh bien ! je ne connais pas encore son caractère, et cependant quatre vents principaux et trente-deux aires l'agitent : voilà tout. Connnent voulez-vous dune que je juge riionune, bouleversé (pi'il est par ses mille passions?

— Aussi ne vous demamlais-je pas, miin chei-... iluc... marquis... comte?

— Enseigne, ré]ioridil le jeune niaiiii en s'incllnaid connue avait lait Ennnanuel.

— Je disais donc que je ne vous demandais pas, mon cher enseigne, un cours de, philosophie sur les passions d^eapitaine Paul. Je voulais seulement m'enquérir auprès «te Vous de lieux choses : d'abonl, si vous le croyez honnne d'honneur?

— Il faut, avant tout, .s'entendre sur les mois, nion cher comte. Qu'i'utende/-vous liien pré'ciséraent par /e«itmir ?

— Permettez-moi (!e vous din-, umn rber eusei,yue, que la qiu'sliou l'st di s plus bi./aries. I. 'honneur, mais c'est l'houueur.

— Voilà ju.--leuieul la cliose : UH i)Jol saus détiuitiun, connue le mol Dieu. Dieu au>.si c'i'sl Dieu, <'l cbaeun se

fait un Dieu à sa manière : les Égyptiens l'adoraient sous la forme d'un scarabée, et les Israélites sous la forme d'un veau d'or. Il en est ainsi de l'honneur. Il y a l'honneur de Coriolan, celui du Cid, et celui du comte Julien. Précisez mieux votre question, si vous voulez que j'y réponde.

— Eh bien! je demandais si l'on pouvait se fier à sa parole?

— Ob ! quant à cela, je ne crois pas qu'il y ait jamais manqué. Ses ennemis, et l'on n'arrive pas où il eu est sans en avoir quelques-uns, ses ennemis mêmes, ai-je dit, n'ont jamais douté qu'il ne tînt pas jusqu'à la mort le seraient qu'il aurait fait. Ainsi donc, ce point est éclairci, croyez-moi. Sous ce rapport, c'est un homme d'honneur. Passons à la seconde question, car, si je ne me trompe, vous désirez savoir quelque chose encore?

— Oui, je désirais savoir s'il obéirait fidèlement à un ordre de Sa Majesté?

— De quelle Majesté?

— Vraiment, mon cher ensei'fne, vous affectez une difficulté de compréhension ipii nu' paran i.îfinimeni mieux aller à la robe du sophiste qu'à l'unifoime du marin.

— Pouri}uoi cela? Vous m'accusez d'ergotismc, parce qu'avant de répondre je veux savoir à quoi je réponds? Nous avons huit ou dix Majestés, à l'heure qu'il est, assises tant bien que mal sur les difterens trônes de l'Europe : ifous avons Sa Majesté Catholique, majesté caduque, •jui se laisse arracher, morceaux par morceaux, l'héritage (jue lui a légué Charles-Quint ; nous avons Sa Majesté Britannique, majesté entêtée, qui se cramponne à son Amérique comme Cynégire au vaisseau des Perses, et à qui nous couperons les deux mains si elle ne la lâche pas; nous avons Sa Majesté Très Chrétienne, que je vénère et que j'honore...

— Eh bien ! c'est de celle-là que je veux parler, interrompit Emmanuel. Croyez-vous que le capitaine Paul serait disposé à obéir à un ordre (pie je lui porterais de sa part?

— Le capitaine Paul, répondit l'enseigne, obéira, comme ( baque capitaine doit le faire, à tout ordre émané du pouvoir qui a droit de lui commander, à moins que ce ne soit (jnelque corsaire maudit, ([uebiue pirate damné, quelque flibustier saus aveu, ce dont je doute à la vue de la frégate qu'il monte, et à la manière dont elle me semble tenue. 11 a donc dans un tiroir de sa cabine une commission signée d'une puissance quelconque. Eh bien! si cette commission porte le nom de Louis et est scellée des trois fleurs de lis de France, il n'y a aucun doute qu'il n'obéi.ssp à tout ordre scellé du même sceau et signé du même nom?

— Alors, voilà tout ce que je voulais savoir, répondit le jeune mousquetaire, qui commençait à s'impatienter des réponses étranges de SQn interlocuteur. Je ne vous ferai donc plus qu'une seule demande.

— A vos ordres, monsieur le comte, répondit l'enseigne, pour celle-là coinnu- je l'ai été pour les autres.

d'aile

bon

bàti-

I élendanl la main petite ansi' le tllK i

— Savez-vous un moyen ment?

— \'oilà, ii'pondit le marin sa lianpie, (|ne bercail ilans ui mer?

— Mais cette banpie, c'est la \ôtre?

-^ Eli bien! je vous conduirai.

^TT Vous connaissez donc, ce capitaine Paul? ". -^Moi? (las le moins du monde! mais, eu ma qualité de neveu d'un amiral, je connais nalurellemenl tout chef de bàlimi'Ut, de4.>uis le conlre-niaître qui dirige le. canot ipii cherche nue aiguade, jusqu'au vice^miral qui commande l'escadre (|ui va au feu. D'ailleurs, nous autres marins, nous avons certains si.v:nes secrets, certaine langue inaçoiiuique il l'aide île laquelle nous nous reconnaissons poui' des frères, sur queUiue point de l'Océan que nous nous rencontrions. Ainsi donc, acceptez mon otfie avec la

o-:uviu:s co.mpletks d'alexandue dumas.

môme frandiiso quo je vous la fais. Moi, mes rameurs et ma banjue sommes à votre disposition.

— Eh bien! ilit Emmanuel, n'uiiez-moi ce dernier service et...

— Et vous oulîlierez l'ennui que je vous ai causé par mes divagations, n'est-ce pas, interrompit l'enseigne en souriant. Que voulez-vous, mon cher comte, continua le marin en faisant un signe de la main qui fut aussitôt compris des rameurs, la solitude de l'Océan nous a donné, à nous autres enfans de la mer, l'hahitudedu monologue. Pendant le calme, nous appelons le vent, pendant la tempête nous appelons le calme, et pendant la nuit nous parlons à Dieu.

Emmanuel jeta encore un regard de doute sur son compagnon, qui le supporta avec cette apparente bonhomie qui s'était étendue sur son visage chaque fois (ju'il était devenu un ohiet d'investigation pour le mousquetaire. Celui-ci s'étonnait de ce mélange de mépris pour les choses humaines et de poésie pour les œuvres de Dieu; mais ne voyant, au bout du compte, dans l'homme étiange qu'il avait devant lui, ipi'uue personne disposée à lui riMidre, (juoique a\Tc des formt's hizaries, le service qu'il réclamait, il accepta l'offre qu'il lui avait faite. Cinq minutes après, les deux jeunes gens s'avançaient vers le vaisseau inconnu, de toute la rapidité (|u'inq)rimait à la barque l'effort combiné de six vigoureux matelots, dont les rames se relevaient et retombaient avec tant île régularit('', (pie le mouvement (|ui les mettait en jeu semblait imprimé par un ressort mécanii|ue et non par la combinaison des forces humaines.

A mesure qu'ils avançaient, les formes gi'acieuses du bAtiment se développaient à leurs veux dans toute l'admirable perfection de leurs détails, et (|uoique, faute d'habitude ou de vocation, le jeune comte d'Auiay filt ordinairement peu sensible à la beauté revêtue de cette forme, il ne [louvait s'empêcher d'admirer l'élégance de la carène, la fmesse et la force des mâts, et la ténuité des cordages, ipii semblaient, sur le ciel encore coloré des feux du soleil couchant, des fils llexibles et soyeux tressés par quelque araignée gigantesque. Au reste, la même immobilité régnait sur le bâtiment, (]ui paraissait, soit insouciance, soit mépris, s'inquiéter médiocnnnent de la visite qu'il allait recevoir. Un instant le jeune mouscpietaire crut apercevoir, f)assant par l'ouverture d'un sabord, près de la gueule fermée d'un canon, l'extrémité d'une lunette braquée de son côté. Mais le navire, dans ce mouvement lent et demi-circulaire que lui imprimait la respiration de l'Océan, étant venu à lui présenter sa proue, ses yeux se lixèrent sur la figure sculiilée (|ui donne ordinairement sou nom au vaisseau qu'elle pare : c'('tait une de ces tilles d(> l'AuK'rique découverte par C.hrislopbe Colomb, et conquise par Fernand Cortez, avec son bonnet de plumes aux mille couleurs, et son sein nu, orné do colliers de corail. Quant au reste du corps, il si^ liait, moitié sirène, moitié serpent, d'une manière fantastique et par des arabesques bizarres, à la menîbrure <lu vaisseau. Plus la banjue s'approchait de la frégate, plus cette image semblait fixer les regards du comte. C'est qu'en effet c'était une sculpture, non-seulement étrange lie fornu', mais tout à fait remarquable d'exécution, et l'on s'apercevait facilement ipi<' c'était, non pas un ouvrier vulgaire, mais lui artiste de talent ipii l'avait tirée du bloc d^ chêne oii elle avait dormi pi-ndant des siècles. De son côté, l'enseigne remaniuait, avec \ine certaine satisfaction di' métier, l'attention croissante ipic l'ofticierdc terre elait forcé de donner à ce bâtiment. Kniin, voyant que cette attention était entièrement concentri'e sur la ligure (|ue nous venons de décrire, il iiarnt attendre avec une certaine anxiété l'avis du comte; puis, voyant iju'il tardait ii le manifester, quoiqu'on en fiM alors assez proche pour «lu'aucune de ses

beautés ne lui échappât, il prit le parti de rompre le premier le silence, et de questionner à son tour son jeune compagnon :

— Eh bien! comte, lui dit-il, cachant l'intérêt qu'il prenait h la réponse sous une apparente gaîté, que ditesvous de ce chef-d'œuvre?

— Je dis, répondit Emmanuel, (|ue, relativement aux ouvrages du même genre que j'ai vus. il mérite véritablement le nom que vous lui donnez.

— Oui, dit négligemment l'enseigne, c'est la dernière pro ludion de Guillaume Coustou, qui est mort avant de l'avoir achevée; elle a été finie par son élève, un nommé Dupré, homme de mérite, qui meurt de faim, et qui est obligé de tailler le bois à défaut de marbre, et d'équarrir des proues de vaisseaux quand il devrait sculpter des statues. Voyez, continua le jeune marin, imprimant au gouvernail un mouvement ([ui, au lieu de conduire la barque droit au vaisseau, la faisait dçvier de manière à passer à l'une de ses extrémités, c'est un véritable collier de corail qu'elle a au cou, et ce sont de véritables perles (|ui pendent à ses oreilles. Quant à ses yeux, chaque prunelle est un diamant (|ui vaut cent guinées à l'effigie du roi Guillaume. Il en résulte que le capitaine qui prendra cette frégate aura, .outre l'honneur de l'avoir prise, un splendide cadeau de noces ii faire <à sa fiancée.

— Qind étrange caprice, dit Enmianuel, entraîné luimême par la bizarrerie du specta<le qui s'ofl'rait à ses regards, i]ue c(dui d'orner son vaisseau comme on ferait d'un être animé, et de jeter ainsi des sommes considérables aux chances d'un comliat et au hasard il'une tempête!

— Que voulez-vous? répondit le jeune enseigne avec un accent de mélancolie indéfinissable, nous autres marins, i[ui n'avons d'autre famille (iiH" nos matelots, d'autre jiatrie ipie l'Océan, d'anliT spectacle que la tempête, et d'autre distraction que le combat, il faut bien que nous nous attachions à iiuelijue chos(\ N'ayant |iasde maîtresse réelle, car (|ui voudrait nous aimer, nous autres goélands à l'aile toujours ouverte? il faut ijuc nous nous fassions un amour imaginaire. L'un s'épremi pour quelque île bien fraîche et ombreuse, et chaque fois qu'il l'aperçoit de loin, sortant de l'Océan, iiareille à une corbeille de fleurs, .son cœur devient joyeux comme celui d'un oiseau qui revoit son nid. L'autre a une étoile chérie entre les étoiles, et pendant ces belles et longues nuits de l'Atlantique, clia- (|ue fois (|u'il passe sous l'iMjuateur, il lui semble (ju'elle

"se rapproche de lui et ([u'elle le salue d'une lueur plus vive et d'une flamme plus ardente. Il y en a enlin, et c'est le plus grand nombre, qui s'attachent à leur frégate conmie à une fille bien-aimée, (|ui gémissent à chaque membre que le vent lui brise, a cha(|ue blessure (pie le boulet lui creuse, et ([ui, lors(|u'elle est frappée au cœur par la tempête ou par la bataille, aiment mieux mourir avec elle que de se sauver sans elle, et donnent à la terre un saint exemple de fidélité en s'engloutissant avec l'objet de leni' amour dans les abîmes les plus profonds de rOc(''an. Eh bien! le ca|iitaine Paul est un de ceux-là : voilà tout; (>t il a donné à sa frégate la corbeille de noces (lu'il destinait à sa fiancée. .\li! ah! les voilà (jui s'éveillent.

— Ohé ! les gens de la bar(]ue, cvia-l-on du bâtiment, (pie voulez-vous?

— Monter à bord de la frégate, répondit Emmanuel. Jetez donc une ctjrde, une amarre, ce (|ue vous voudrea,alin (pi'on (misse s'accrocher à (piebpie chose.

— Tournez à tribord, et vous trouverez l'escalier.

Les rameurs obéirent aussit('it h cette injonction, ef, (]Uel(pies secdiides après, les deux jeunes gens se trouvaient effeclivement près la coupée qui conduisait sur le pont. L'oflicier de garde vint les recevoir à l'embelleaveo. un empressement ^.ui parut de bon augure à Emmanuel.

— Monsieur, dit l^scigne s'adressant au jeune homme, iiui, revêtu du même uniforme que lui, semblait occuper

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