I.1-. GAPITAIXK l'ML
le même gi"ade, voici mon ami, le comte... A propos, j'ai oublié de vous demandiT votre nom.
— Le comte Emmanuel d'Auray.
— Je disais donc i|ue voilà mon ami, le comte Emmanuel d'Auray, qui désire vivement parler au capitain(> Paul. Est-il à" bord ?
— Il vient d'arriver à l'instant, répondit l'otTicier.
— En ce cas, je descends près de lui pour le prévenir de votre visite, mon cher comte. En attendant, voilà monsieur N\'alter qui se fera un plaisir de vous faire visiter l'intérieur de la frégate. .C'est un spectacle curieux pour un ofticier de teiTe, d'autant [ilus que je doute (pie vous trouviez beaucoup de vaisseaux tenus comme celui-ci. M'est-ce pas l'heure du souper?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! cela n'en sera que plus curieux.
— Mais, répondit l'officier liésifani, c'est que je suis de garde.
— Bahl vous trouverez liien parmi vos camarades (pielqu'un qui veille un instant à votre place. Je tâcherai que le capitaine ne vous fasse pas faire trop longtem|is antichambre. A Aous revoir, comte. Je vais vous reconnnander de manière à ce que vous receviez un bon accueil.
A ces mots, le jeune enseigne disparut par l'escalier du commandant, tandis que l'officier resté [irès d'Emmanuel pour lui servir de guide le conduisit dans la batterie. Comme l'avait présumé le compagnon de roule du comte, l'équipage était en train de souper.
C'était la première fois que le jeune comte voyait ce spectacle, et, quelque désir (pi'il eiit de parler promptenient au capitaine, il lui parut si curieux, qu'il ne put s'empêcher d'y prêter toute son attention.
Entre chaque pièce de canon et dans l'intervalle réservé à la manœuvre, une table et des bancs étaient, non pas dressés sur leurs pieds, mais suspendus au plafond par les cordages. Sur chacun de ces bancs, quatre hommes étaient assis, et prenaient leur part d'un morceau de bieuf qui se défendait de son mieux, mais qui avait affaire à des gaillards qui ne paraissaient pas disposés à se laisser rebuter par sa résistance. A chaipie table, il y avait deux bidons de vin, c'est-à-dire une demi-bouteille par homme. Quant au pain, il paraissait non pas être distribué à la ration, mais livré à volonté. Au reste, le plus profond silence régnait parmi l'équipage, qui n'était guère composé que de cent quatre-vingts à deux cents hommes.
Quoique pas un des officians n'ounlt la bouche pour autre chose que pour manger, Emmanuel s'aperçut av(^' étonnement de la variété de leur origine, que l'on reconnaissait facilement "aux types généraux et caract(>ristiques de chaque physionomie. Son cicérone remarqua sa surprise, et répondant à sa pensée avant qu'il l'erif manifestée :
— Oui, oui, lui dit-il avec un accent .niiériciin qu'Emmanuel avait déjà reconnu, et (^ui prouxiiii ipir . rliii qui lui parlait était né de l'autre côté do rAlianli(|iie ; oui, nous avons ici un assez joli échantillon de tous les peuples du monde, et si tout à coup quelque bon déluge enlevait les enfans de Noé, comme autrefois les lils d'Adam, on trouverait dans notre arclu^ de la graine de chaque nation. Voyez-vous ces trois com|iagnons qui troquent avec leurs voisins une |)ortion de rosbif contre une gousse d'ail ? ce sont des enfans de la Galice, que nous avons recueillis au cap Ortégal, et qui ne se battraient pas sans avoir fait leur prière à saint Jacques, mais qui, une fois leur prière faite, se feront couper en morceaux connne des martyrs plutôt que de reculer d'un pas. Les deux autres qui [lotissent leurs tables aux dépens de leurs manches, ce sont de braves Hollandms qui en sont encore à se plaindre du tort qu'a fait à leur commerce la découverte du cap de Bonne-Espérance. Nous le voyez, ils ont l'air, au premiefcoupd'œil, de véritables pots à bière. Eh bien! ces gaillards-là, au moment oîi ils entendront le branlebas, deviendront lestes conmic des Basques. Approchez d'eux, et ils vous parleront de leurs ancêtres, ne pouvant
plus vous parler d'eux-mêmes; ils vous diront qu'ils descendent de ces fameux balayeurs des mers qui, lors(iu'ils allaient au combat, hissaient un balai au lieu de pavillon; mais ils se garderont bien d'ajouter qu'un beau jour les Anglais leur ont pris leur balai et qu'ils en ont fait des vergrs. Cettt^ table toute entière, qui chucliotte tout bas ne pouvant parler tout haut, est composée de Français. A la place d'honneur est le chef élu par eux-mêmes. Parisien de naissance, cosmopolite par goût, maître de bâton, maître d'armes et maître de danse; toujours content et joyeux, il manoeuvre en chantant, il se bat en chantant, il mourra en chantant, à moins qu'une cravate de chan\Te ne lui étouffe la voix dans le gosier, ce qui pourra bien lui arriver un jour, s'il a le malheur de tomber entre les mains de John Bull. Tournez les yeux par ici maintenant, et voyez toute t^ctte file de têtes osseuses et carrées : ce sont des types étrang(>rs pour vous, n'estce pas? mais (jue tout Américain, né entre la mer d'Hudson et le golfe du Mexiipie, reconnaîtra à l'instant pour des'ours du lac Érié oh des phoques de la Nouvelle-Ecosse. Il y en a trois ou ipialre qui sont borgnes; cela tient à leur manière de se battre entre eux : ils enroulent les cheveux de leur adversaire avec l'index et le médium, et lui foid sauter l'œil avec le pouce. Il y en a de très adroits à ce! exercici' et qui ne nuuKiuent jamais leur coup. Aussi, lorsqu'on arrive à l'abordage, ils manquent rarement de jeter leur piipie et leur coutelas, de se prendre au corps avec le premier Anglais qu'ils rencontrent, et de ledésieiller aveiune promptitude et une habileté qui font plaisir à voir. Vous conviendrez i|ue je ne vous mentais pas, et que la collection est complète.
— Mais, répomlil Emmanuel, (pii avait écouté cette longue énumération avec un certain intérêt, comment l'ail votre capitaine pour se faire entmidre de tous ces hommes réunis de tant (le points différens.
— D'abord, le capitaine connaît toutes les langues ; puis, dans le combat ou (lans la tempête, quoiqu'il jiarle alors sa langue maternelle, il lui donne un tel accent, croyez-moi, que chacun comprend et obéit. Mais tenez, voici la cabine de bâbord (pu s'ouvre : sans doute il est prêt à vous recevoir.
En effet, un enfant revêtu de l'uniforme de midshipman s'avan(;a vers les deux officiers, demanda à Emmanuel si ce n'était pas lui qui se nommait le comte d'Auray, et, sur sa réponse affirmative, il invita le jeune mousiiuetaire à le suivre. Aussitôt l'officier qui venait de remplir d'une manière si consciencieuse le rôle de cicérone monta reprendre sur le pont le poste qu'il avait (juitté un instant. Quant à Emmanuel, il s'avança vers la porte avec une émotion mêlée d'inquiétude et de curiosité : il allait donc voir entin le capitaine Paul !
C'était un homme qui paraissait avoir de ciiKpiante à cin(iuante-cinq ans, et que l'habitude de se tenir dans l'entrepont avait voûté plutôt (juc le poids de l'âge. Il portait l'uniforme de la marine royale dans toute sa stricte sévérité : c'était un habit bleu de roi, à inners écarlates, avec veste rouge, culotte de la même couleur, bas gris. jabot et manchettes. Ses cheveux roulés en boudin et poudrés à blanc étaient attach('s, par derrière et à leur racine, par un ruban dont l(>s bouts retombaient en tlottanl. Son chapeau à trois cornes et son épée ('taienl déjiosés près de lui sur une table. Au moment oii Ennnanuel jjarut sur le seuil, il était assis sur l'affilt d'un canon, mais eu l'apercevant il se leva.
Le jeune comte se sentit intimidé à l'aspect de cet homme : il y avait dans son iiil un rayon investigateur qui semblait éclairer jusqu'à l'âme de celui (|u'il regardait. Peut-être aussi cette impression fut-elle d'autant jilus puissante, qu'il se présentait avec une conscience qui lui faisait bien quelque r(>[)roche sur l'acte étrange (pi'il accomplissait, et dont il venait pour rendre le capitaine, sinon complice, du moins exécuteur. Ces deux honmies, comme s'ils eussent éprouvé une secrète répulsion l'un pour l'autre, se saluèrent avec politesse, mais avec réserve.
(>:i \ Ri:s coMPLrri'S ivalexandrk humas.
*i C'est à mOnsipur lo comtô tl'Aiirày qiirj'at rhoTHiOHV (Ir parlrr? riomanda 1p vieil offirior.
— Et mol, au capitainp Paul, répondit le jouno mous- <|uotairo. Tons doux s'inclineront une seconde t'ois.
— Pois-je savoir à (juel heureux hasard je dois i'iionneur de la Aisite que me fait en ce rtioment l'héritier il'un des plus vieux et des plus beaux noms de la Bretagne?
Emmanuel s'inclina encore une fois en manière de remercfment; puis, après une pause d'un instant, comme s'il avait peine à entamer la conversation :
— Capitaine, continua-t-il, on m'a dit que votre destination était [lonr le golfe du Mexique.
— Et Ton ne vous a pas trompé, monsieur, je compte faire voile pour la Nouvelle-Orléans, en relâchant à Cayenne et à la Havane.
— Cela tombe à merveille, capitaine, et vous n'aurez pas à vous détourner de votre route, en supposant tontefois que vous vous chargiez d'exécuter l'ordre dont je suis porteur.
— Vous avez un ordre à me communiquer, monsieur, et de quelle part ?
— De la part du ministre de la marine.
— Un ordre adressé à moi personnellement ? n'[)('ta le rapitaine avec l'accent du doute.
— Non pas personnellement à vous, monsieur, mais à tout capitaine de la marine royale qui fera voile pour l'Amérique du Sud.
— El de quoi s'agit-il, monsieur le comte?
— D'un prisonnier d'État à déporter à Cayeinie.
— Vous avez l'ordre sur \ous ?
— Le voici, répondit Emmanuel en le tirant de sa poche et en le présentant au capitaine.
Celui-ci le prit, et, s'approcliant de la fei'iétre, afin de |irofiter des derniers rayons du jour, il lut tout haut :
« Le ministre de la marine et des colonies ordonne à » tout capitaine ou lieutenant, commandant les bàtimens » de rfitat, et cpii fera voile pour l'Amérique du Sud ou » le golfe du Me\i(|ue, de prendre à son bord et de dépo- » ser à Cayenne li< nommé Lusignan, coudannié à la dé- » porlation perpétuelle. Pendant la traversée, le condamné » mangera dans sa chambre et ne comnuiniiiuera point » avec l'équipage. »
— L'ordre est-il en forme? demanda Emmanuel.
— Parfaitement, monsieur, répondit le capitaine.
— Et étes-vous disposé à l'exécuter?
— Ne suis-je pas aux ordres du ministn» de la marine?
— Alors on peut vous envcrer le prisonnier?
— Quand on voudra, monsieur. Seulement, que ce soit le plus tôt possible, car je ne compte pas rester longlenqis dans ces |iarages.
— Je veillerai à ce rpi'on fasse diligenee.
— Était-ce tout ce i|ne vous aviez à me dire ?
— Absolument tout, capitaine, et je n'ai |)lus à aioulcr t|ue des remercîmens.
— N'ajoutez rien, monsieur. Le ministre ordonne, et j'obéis : .voilà tout ; c'est un devoir que je remplis, el non un service (lue je rends.
A ces mots, le capitaine et le comte se saluèrent de nouveau, et se quittèrent plus froidement encore qu'ils ne s'étaient abordés.
Arriv('' sur le pont, Emmanuel demanda son l'ompagnon au jeune officier de garde; mais celui-ci répondit ipi'il «^tait retenu à souper par le capitaine Paul. Seulement, toujours obligeant et empressé, il mettait son canot à la disposillon du comte. En effet, l'embarcation (''tait nu bas de •l'rsiiiHer de la fri'gale, el les mati'lols, les rames en l'air, all<'ndaient celui qu'ils devaieni reconduire. A peine Emmanuel fut-il desc(>ndu, que la barque .s'éloigna avec ««tant de rapiditc' qu'elle en avait mis à venir; mais celte fois elle \()gua tristement lA en silence, car le jeune marin n'r'Iail plus là pour nnjnier la conversaliou pai' les axiomes de sa |HH'licpie philosophie.
La même nuit, le |irisonuiei' lui conduit à bord de 1'/»rlienne, el le lendemain, lors(|ue le jour parut, les curieux
cheictièrent en vafti sut l'Opéan la fiégatp qui Kicpui.s tniit jours avait donné naissance à tant de conjectures, et dont l'arrivée inattendue, la station sans résultat, et le départ spontané demeurèrent toujours un mystère inexplicable pour les dignes habitans de Port-Louis.
Comme les motifs qui avaient amené le capitaine Pan1 en vue des côtes de Bretagne n'ont de relation avec notre histoire que par les événemens que nous \enons de racontei-, nous laisserons nos lecteurs dans la même incertitude (jue les habitans de Port-Louis, et quoique notre vocation et notre sym|)athie nous attirent naturellement vers la terre, nous le suin'ons deux ou trois jours encore dans sa course aventureuse sur l'Océan.
Le te'nqis était aussi beau qu'il peut l'être dans les \mrages occidentaux vers les premiers jours d'automne. Vlvdienm marchait bravement vent amère. Les matelots insoucieux se reposaient sur l'aspect du ciel; et, à l'exception de quelqu(>s hommes occupés à la manrpuvre, tout le reste de l'équipage, disiiersé dans les différentes parties du bâtiment, usait le temps à son caprice, lors(]u'une voix qui semblait venir du ciel s'écria :
— Oh! d'en bas, ho!
— Holà! répondit le contre-maître placi' à l'avant.
— Une \oile! dit le matelot plai-é en observation.
— Une voile! répéta le contre-maître. Monsieur l'oftîcier lie (]uart, faites prévenir le capitaine.
— Une voile! nue voile! répétèrent tous les matelots dispersés sur le lillac, car en ce moment une vague, soulevant le bâtiment (jui apparaissait à l'horizon, l'avait rendu visible à l'o-il des marins, qiioi(]ue le regard moins exercé d'un passager ou d'un soldat de terre l'eill certainement pris pour l'aile d'une mouette étendue sur l'Océan.
— Une voile! s'écria à son tour un jeune homme de vingt-cin(| ans, s'élançant sur l(> tillac par l'escalier de la cabine, demandez à monsieur Arthur ce qu'il en pense.
— Holà! monsieur .Vrthur, cria en anglais le lieutenant, se ser\ant de son porte-voix atin de ne pas se fatiguer inutilement, le capitaine demande ce que vous semble de celt(^ coipiille île noix.
— Mais, sauf meilleur avis, répondit dans la même langue le jeune midshipman auquel s'adressait l'inti'rrogalion, el ipii était niiinl(' en vigie aussit'M ipi'un bâtiment a>ait été signab', il me semble (|ue c'est un grand navire ipii serre le vent |pour s(> diriger de ce côlt'. Ah! ah! le \(>ilà qvii laisse tomber sa grande voile.
— Oui, oui, dit le jeune honime à qui Waller avait iloniK' le IJIrP de capitaine, oui, il a d'aussi bons yeux que nous, et il nous a vus. C'est bien. S'il aime la conversalion, il Irouvera à qui parler. D'ailleurs, nos canons doi veni étouffer depuis si longtemps qu'ils ont la bouche
fermée!
— Monsieur, conlinuB le capitaine, prévenez le chef de batterie que nous avons en vue une voile suspecte, atin qu'il se mette en fnpsure. Eh bien! monsieur Arthur, que pensez-vous de la marche de ce vaisseau? ajouta-l-il, adoptant à son tour la langue anglaise, et levant la tète vers les barres du petit perroquet où l'idève ('tait resté en observation.
— Mais toute miUtaire, capitaine, toute militaire. El ipioii)ue nous n'apen'evions pas encore son pavillon, je |iarierais qu'il a à b<ird une bonn(> commission ilti roi (îeorges.
— Oui, n'esl-ce pas? ipii ordonn(> à son maître de courir sus à une certaine frégate nommée V ludiennc, el ijui lui promet, en cas de prise, le grade de capilaine s'il est lieuleiianl, el de comiiiodore s'il est capitaine. Ah! ah! le \oilà ni.iinlenanl ipii bissi^ s(>s voiles de pemvpiet ! DécidiMiienl le limier nous llaire el veut nous donner la chasse. Eaitcs mettre la frégate sous les mêmes voiles, monsieur Walter, et continuons notre chemin sans nous écarter
LE CAPITAINE PAUL
(t'iinp lig'np; nous verrttns s'il ose se mettre en tràters de notre route !
L'ordre donné par le capitaine fut répété à l'instant par le lieutenant, et aussitôt le navire, qui se trouvait seulement sous ses huniers, ili>roula, roinnie un triple nuage, la toile (le ses perroquets, de sorte i|u';i son tour, et comme si elle s'animait à la vue de l'ennemi, la frégate se courba en avant, enfonçant plus profondément sii proue dans les vagues, et faisant jaillir l'écume frémissante de chaque côté de sa carène.
Il y eut alors un moment de silence et d'attente dont nous profiterons pour ramener l'attention de nos lecteurs sur l'officier f» qui le Ijetilenanl avait donné le titre de capitaine.
Cette fois, ce n'était plus le jeunt> et sceptique enseigne que nous avons vu gui<ler à bord de la frégate le comte d'Auray, ni le vieux loup de mer, à la taille cour- .béé et à la voix rude et brève, qui l'avait reçu dans la cabine : c'était un beau jeune homme de vingt-quatre à ^ngt-cinq ans, comme nous l'avons dit, qui, ayant dé- ■pouillé tout déguisement, apparaissait enfin avec sa figure naturelle, et sous l'uniforme de fantaisie (]u'il adoptait une fois que, lancé sur l'Océan, il ne pouvait plus être reconnu que de la mer, des tempêtes et de Dieu. C'était une espèce de redingote de velours noir, avec des aiguillettes d'or, serrée à la taille par une ceinture turque, dans laquelle étaient passés des pistolets non pas d'abordage, mais fie duel, sculptés, ciselés et incrustés, comme ces armes di^ luxe qui semblent une parure et non une défense. Il portait un pantalon de Casimir blanc, avec de courtes bottes plissées qui lui montaient au-dessous du genou. Autour de son cou flottait en cravate desserrée un de ces mouchoirs des Indes, au tissu transparent, Semé de fleurs de couleur naturelle, et de chaque côté de ses joues brunies par le soleil et animées par l'espérance retombaient, soulevés par chaque liouffée de brise, ses longs cheveux qui, dépouillés de poudre, étaient redevenus d'un noir d'ébène. Près de lui, sur le canon d'arrière, était posé un petit casque do fer dont les gourmettes maillées se boulonnaient sous le cou : c'était sa parure de combat, et la seule arme défensive dont il se couvi'ît. Quelques entailles creusées profondément dans l'acier prouvaient au reste qu'il avait plus d'une fois sauvé la tète qu'il protégeait de ces blessures terribles ipie font les sabres d'abordage dont se servent les marins lor!?qu'ils arrivent bord à bord. Quant au reste de l'éiiuipage, il portait l'uniforme de la marine française dans toute son exacte et sévère élégance.
Pendant ce temps, J(< vaisseau, que vingt minutes auparavant avait signalé la vigie, (■( cpii était apparu d'abord comme un point blanc à l'horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voiles et d'agrès. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n'eût été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme m le combat eût été décidé. 11 régnait donc à bord de l'fndienne ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre, précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant quelques minutes,, la carène à son tour sembla sortir de l'eau comme avaieul fait successivement ses voiles. Ou put voir alors <|ue c'était un navire un peu plus fort de lounage que VlmHeiine, et portant trente-six canons. Au reste, ainsi que la frégate, il naviguait sans pavillon à sa corne, de sorte i[uc, comme leshonimes étaient cachés derrière les bastingages, il était impossible de reconnaître, à moins que ce ne fût ,à des signes particuliers, à quelle nation iltippartenait. Ces deux observations furent faites presque en même temps par le capitaine, quoiqu'il ne parût frappé (pie de la dernière.
— Il paraît, dil-il, s'adressant au lieutenant, ipie nous allons avoir une scène de liai masqué. Faites monterquelques pavillons, Arthur, et montrons à notre inconnu (|ue YJmliennc est une coipiette i]ui a plusieurs déguisemens à sou service. El vous, monsieur Walter, ordonnez qu'on
prépare les armes, car nous ne pouvons guère, dans ces parages, nous attendre à rencontrer autre chose que des ennemis.
Les deux ordres n'eurent d'aulres réponses que leur exécution même. Au bout d'un instant, le jeune midshipmaii tira des rayons placés sur le gaillard d'arrière une douzaine de pavillons différons, et le lieutenant VN'alter, ayant ouvert les caisses d'armes, fît faire des dépôts de piques, de haches et de coutelas en divers endroits du pont; puis il- revint occuper sa place près du capitaine. Chaipie homme reprit alors son poste, par instinct plutôt (pie par devoir, car le branle-bas n'avait point encore battu : de sorte que le désordre apparent qui avait un instant régné à bord cessa peu à peu, et la frégate rede- \iiil silencieus('» et attentive.
Cependant, toul en suivant leur ligne convergente, les deux hàtimens continuaient de s'approcher l'un de l'autre. Lorsqu'ils furent à trois portées de canon à peu près :
— Monsieur Walter, dit le capitaine, je crois qu'il serait temps de commencer à intriguer notre amie. Montrons-lui le pavillon d'Ecosse.
Le lieutenant fit un signe au chef de timonneine, e.t .la nappe rouge cantonnée d'azur se leva comme une tlaniTOc à la poupe de VInclienne; mais aucun signe n'indiqua à bord du vaisseau inconnu qu'il prît le moindi'e intérêt à cette manœuvre. -- ' 1
— Oui, oui, murmura le capitaine, les trois léopards d'AngleteiTe ont si bien limé les dents et rogné les ongles du lion d'Ecosse, qu'ils ne font pas attention à lui, le croyant apprivoisé parce qu'il est sans défense. Montrezleur un autre emblème, monsieur Walter, peut-être parviendrons-nous à lui délier la langue.
, — Lequel, capitaine ?
— Prenez sans choisir, le hasard nous s(Tvira.
A peine cet ordre avait-il été donné, (pie le pa\illon d'Ecosse s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire resta muet.
— Allons, dit le capitaine, il paraît que Sa Majesté le roi Georges est en relations de. bonne amitié avec son frère de Chypre et de Jérusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la plaisanterie. Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amérique, et assurez-le par un coup de canon â poudre.
La même manoeuvre qui avait été faite se renouvela : l'étendard d'azur au canton de gueules et à croix d'argent retomba sur le pont, et les étoiles des Provinces-Unies montèrent lentement vers le ciel, rts.'îOTc.s- par un coup de canon à poudre.
Ce que le capitaine avait pré^■u arriva : à ce symbole de rébellion, (pii s'élevait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit son incognito en aroorant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au même moment, un nuage de fumée apparut au flanc du navire royaliste, et avant que la détonation se fît entendre, un boulet de canon, ricochant de vague en vague, était venu mourir à cent pas à peu près de Vlmllenne.
— Faites battre l'appel, monsieur Walter, cria le capitain(\ car vous voyez que nous avons louché juste. Allons, mes enfans, continua-t-il en s'adressant à l'équipag(>, hnrra pour rAméri(pie, et mort à l'Angleterre!
Un cri général lui répondit, et il n'avait point encore cessé, qu'on entendit alors battre la charge à bord du Drale, car tel était h^ nom du navire en vue; le lainbour (le Vlnttiennc lui n'pondit aussiti'it, et cliacnu courut à son |iosle : les canonnirrs à leurs pièces, les officiers à leurs batteries, et les matelots (■harg('s de la mano'uvre à la manreu\Te. Qiiant au capitaine, il monta immédiatement sur le capot du gaillard d'arrière, muni de son porte-voix, symiiole du rang suprèm(\ sceptre de la iwaulé uaiiti- ((ue, (pie le commandant lient ordinairemeni en main au moment du combat et de la tempêt(>.
CependanI les rôh^s avaient changé : c'('(ail l'Anglais (pii ninutiviit maintenant de l'imiialieuce, et la fregàti^ américaine qui alfeclait le calinc A peine les bàlimens
ŒUVRKS COMPLÈTES D'ALEXAXDIIE DUMAS.
furent-ils à portée, qu'une bande de fumée apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une détonation pareille au roulement du tonnerre se (it entendre, et que lesmes- ■sagers de fer envoyés pour donner la mort aux rebelles avant, dans leur impétuosité, mal calculé la distance, vinrent mourir aux flancs de la frégate. Celle-ci, au reste, comme si elle eût refusé de répondre à une attaque prématurée, continua de serrer le vent de manière à épargner le plus de chemin possible à son ennemi.
En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup-d"(i'il sur son navire, et son regard étonné s'arrêta sur un nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprême et terrible pour faire son entrée en scène.
C'était un jeune homme de vingtTdeux à vingt-trois ans à peine, à la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que le capitaine no connaissait |jas à son bord; il était appuyé contre le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitriiie, regardant avec une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait à toutes voiles. Cette trani|uillité. dans un tel moment, et chez un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait passée au mouillage de Port- Louis.
— Oui vous a pin'iiiisde monter sur le pont, monsieur? lui dit-il en adoucissant autant qui- possible le son de sa voix, de sorte qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une question ou un reproche.
— Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et triste ; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez peut-être moins sévère observateur (les ordres qui me font votre prisonnier.
— Avez-vous oublié qu'il vous ('sl défendu de commu- .iii<iuer avec l'équipage?
— Je ne viens pas communiciuer avec l'équipage, monsieur; je viens voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.
— Vous pourrez avoir trouvé bientiM ce que vous cherchez, monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi, restez à fond de cale.
— Est-ce un avis ou un ordre, capitaine ?
— Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.
— En ce cas, répondil le jeune hommi-, je vous remercie; je reste.
En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils étaient à trois ijuarls de portée a peine, et que l'ouragan de fer tout entier traversa la voilure de YIndienne. Deux éclats de bois peu importans tombèrent de la mâture, et l'on entendit les plaintes et les cris étouffés lie (piehjues hommes. Le cn|iitaine avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet passa à deux pieds au-<iessus de sa tête, échancrant le mât d'artimon, auquel il était adossé : mais, malgré cet avertissement de la mort, il resta dans la même altitude calme et tranipiille, comme s'il n'eilt pas senti passer sur son front l'aile de l'ange exteriniiialcur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai lui siU'lit pour juger l'homme iju'il avait devant les yeux.
— C'est bien, monsieur, lui dit-il, di'ineurez où vous Ates, et quand nous en viendruns à l'abordage, si vous Ates las de rester les bras croisés, iirenez quelipie sabre ou quelque hache, et donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus m'occuper de vous; mais j'ai autre chose à faire. Feu! messieurs, conlirnia le capitaine, hélant avec son porte-voix à Iravirs l'écoutille de la batterie. Feu !
— Feu! canonniiTs! répondit comme un écho celui à qui l'ordre était adressi'.
Au même instant, V Indienne s'ébranla depuis sa ((uille jusqu'à ses mâts de cacatoès : une détonation «effroyable
se fit entendre, un nuage de fumée s'étendit 'comme un voile à tribord, et se dispersa sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart, attendait avec impatience qu'il eût disparu pour juger de l'effet que la bordée avait produit à tiord du vaisseau ennemi. Lorsque ses regards purent plonger à travers la vapeur, il s'aperçut que le grand mât de hune était tombé, encombrant de toiles l'arrière ilu DraUe, et que toute la voilure du grand mât était criblée. Alors, mettant son porte-voix à sa bouche :
— Bien, enfans! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement! Ils sont trop occupés à se débarrasser de leurs toiles pour nous enfiler avec leur bordée: Feu qui peut!... et cette fois passez-leur le rasoir près ne la figure!
Les matelots s'empressèrent d'exécuter cet ordre; le navire tourna sa poupe avec grâce, et commença d'exécuter la manœuM'e et l'acheva, comme l'avait prévu le capitaine, sans empêchement de la part de son ennemi. Puis, la frégate frémit de nouveau comme un volcan, et, comme un volcan, vomit à la fois sa flamme et sa fumée.
Cette fois les canniiniers avaient pris l'ordre du capitaine à la lettre, et la bordée tout entière avait porté en belle et dans les bas mâts. Les haubans, les étais et les drisses étaient coupés. Les deux mâts étaient encore debout; mais de tous côtés flottaient autour d'eux des haillons de voiles. Il paraît qu'il était survenu au navire quelque avarie plus considérable qu'on ne pouvait en juger à cette distance, car la bordée se fit attendre un instant, et, au lieu de prendre VlmliennedQ l'avant en arrière, elle la prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avajt porté tout entii'ic dans le flanc et sur le pont, et frappé à la fois le navire et l'équipage ; mais par un hasard qui semblait tenir de la magie, elle avait épargné les trois mâts, (juelques cordages seulement étaient coupés, accident peu iniporlanl l't (jui [lermetlait au bâtiment de rester maître de sa mananivre. Un coup d'o'il sullil à Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des hommes, et que 'la destruction avait frappé plus de chair (|ue de bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le portevoix h sa bouche.
— La barre à bâbord ! cria-t-il, et abordons-le i)ar la hanche de bâbord. A l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernière bordée pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une forteresse.
La frégate ennemie, au premier mouvement (jue fit VJmlienue, comprit la mano'unv, et voulut la neutraliser par un mouvement []areil; mais, au moment où elle tenta de l'exécuter, un craipiement terrible se fit entendre à son bord, et le grand niât, à moitié coupé fiar la dernière décharge de Y Indienne, trembla un instant comme un arbre déraciné, el tomba sur l'avant, couvrant le pont de sa grande voile et de ses agrès. Le capitaine Paul comprit alors ce qui avait retanlé la bordée du brick.
— Mainlenaiit 11 est à vous comme si on vous le donnait pour rien, enfans, cria-t-il, et vous n'avez (|u'à le prendre. Une dernière décliargi> à portée du pistolet, et à l'abordage !
L'indienne obiMt comme un cheval dn^ssé, et s'avança sans o|iposilion vers son ennemi, dont la seule ressource l'Uilt (Icsormais.un combat corps à corps, car ne pouvant plus niaïKi'Uvrer, ses canons lui devenai(Mit inutiles. Le Drake se trouva donc h la merci de son adversaire, qui, en se tenant à distance, aurait pu le cribler jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans la mer, mais ipii, dédaignant ce genre de victoire, lui (Mivoya une dernière bordée à cin- (|uante pas. Puis, avant d'en avoir vu l'elfel. se laissant aller sur lui, la fr(''gale engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et jeta ses grappins. Aussitôt les hunes el les |)assnvans de l'Indienne s'enflammi'renl comme un if aux jnurs île fêtt», les grenades brillantes tombèrent à bord du Drtil.e, rapides et redoublées comme une grêle. Parlout au bruit du canon succéda le pi-lillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel :
— Courage, enfans! courage! amarrez le beaupré aux
LE CAPITAINE PAUL
sabords dp son gaillard d'arrière. Bien 1 liez-les l'un à Tautre, comme le condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à l'avant!
Tous ses ordres furent exécutés ainsi i[ue par magie : les deux navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de fer : les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de toute une volée de mitraille ; puis un dernier cri se fit entendre, poussé d'une voix terrible :
— A l'abordage ! ! !
Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de ï Indienne jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi. Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre qu'il avait donné avec la même rapidité qu(> la foudre suit l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais; le premierqui y était arrivé, c'était lejeune prisonnier du mât d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la victoire.
— Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que j'aborde. Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.
Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout des vergues, par les grappins, par toutes les manœuvres qui pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de Y Indienne tombèrent sur le pont comme des fruits milrs tombent d'un arbre que le vent secoue. Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe de flammes et de fer passa au travers des assaillans. Le quart de l'équipage de Y Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au milieu des cris et des malédictions... Mais plus haut que les plaintes et les blasphèmes, une voix retentit :
— Tout ce qui vit encore, en avant!
Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à corps, un duel général : aux bordées- des canons, aux pétillemens des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout qui se sont réservé à eux seuls, pour celte lulte, cet héritage des géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille. C'est avec des bachots qu'ils se fendent la tète: c'est avec des coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux larges l'ers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de la décrire : puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le capitaine de YJndienne, entouré de son équipage, le pied sur la poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant Walter, et à sa gauche son jeune prifonnier, dont la chemise teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire.
— Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis tendant la main à son jeune prisonnier : Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayennc que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant si brave !
Six mois après les événemens que nous venons de raconter, et dans les premiers jours du printemps do 1T78, une chaise de poste, dont les roues et les caisses couvertes de poussière et do boue attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route de Vannes à Auray. Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la scène sur la jetée do Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute hâte et regagnait l'ancien chàtean de sa famille, sur laquelle le moment est venu de donner quelques détails [)lus précis et plus circonstanciés.
Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons de la Bretagne. Un de ses aieux avait suivi saint Louis en Terre-Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses défaites, à l'hisloiro de notre monarchie : le marquis d'Auray, son père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et grand'croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du roi Louis XV, où il occupait le grade de mestre de camp, de la haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et son mérite personriel. Cette position s'était encore augmentée, comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des jeunes époux , lors(|ue après cinq ans de mariage le bruit se répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu fou pendant un voyage dans ses ter-, res. On fut longtemps sans croire à cette nouvelle : en-^ fin, l'hiver arriva sans qu(; lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence s'étendit peu à peu sur cetti? famille, renfermée dans son vieux château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union; les d'Aurav continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse de France, mais ne s'étant mêlé depuis vingt ans ni aux intrigues d'alcôve ni aux afi'aires politiques, n'ayant pris parti ni pour la Pompadour ni pour la DubaiTy, n'ayant marqué ni dans les victoires du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont, n'ayant plus enfin ni son ni écho, ils avaient été personnellement tout à fait oubliés.
Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun : la première, lorscpie le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre des pages de Sa Majesté Louis 'XV; la seconde, lorsciu'il était, en sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi Louis XVt. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent de monsieur di- Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte d'Auray avait une sanir, laissa tomber un jour quelques mots sur la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel, jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile qui recouvrait son nom, avait vu dans ce
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
mariago un moyen de /cprendrc à la cour la iiosition que son père avait occupée sous le feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec empressement. Monsieur de Lecloure, de son côté, sous [irétexte de resserrer par la fraternité les liens qui Tunissaient déjà au jeune comte, y avait mis une instance d'aulaid ])ius llalteuse pour Emmanuel, que riiomme (|ui demandait la main de sa so-ur ne l'avait jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux jeunes gens, du moins entre les deux familles, et i|u'Emmanuel, précédant le fiancé de trois ou ipiatre jours seulement, venait annoncer à sa mère que tout était termin(' selon son désir. Ouant à Jlarguerite, la future épouse, on' s'était contenté lie lui faire part de la résolution prise, sans lui demander son consentement, et à peu près comme on signitie au coupable le jugement qui le condamne à mort.
C'était donc bercé des rêves brillans de son élévation future, et caressant dans son es|iril les projets d'ambilion les plus élevés, que le jeune comte Emmanuel rentra au .sombre château de .sa famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades dominait cette partie de l'Océan à la<iuelle ses vagues, éternellement ballues par la tempête, ont fait donner le nom de la mer Sauvage. L'antre s'étendait sur un |)arc inuneuse, ipii, abandonné depuis vingt ans aux caprices de s;i vi'getaliou, ('lait devenu une véritable forêt. Quant aux apparlemens, ils étaient restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait conservé, grâce aux .soins d'un nombreux domestique, un aspect riche et arislocratiipu' que commençaient à perdre les meubles modernes, plus élégans, mais au.ssi moins gi-andioses, (jui sortaient <les * ateliers de Roulle, le tapissier breveté de la cour.
Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel entia en descendant de voiture, si pres.sé d'a|ipreudre à .sa mère les heureu.ses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses gants, ses [lislolets (le voyage, et ordonna à un vieux (lom(\sliipie d'aller prévenir la marquise de son arriv('e, et de lui demander .sa volonté pour (pi'il .se présentât chez elle ou ((u'il l'attendît dans sa cliambre; car tel était dans cette vieille famille le respect des parens, que le lils, après une absence de cini| mois, n'osait [las se présenter devant sa mère .sans consulter auparavant sa convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine si ses enfans se rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la dérobée, car .sa folie était, disait-on, de celles que certains objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui av(>c le plus grand soin. La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était restée auprès de lui, rendant au pau\Te insensé, non-seulement les devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi .son nom était-il révéré dans les villages environnans à l'égal de celui des saintes à (pii leur dévouement sur la Icrre a cou(|uis une place daus le ciel.
Un instant après, le \ieu\ serviteiu' reidra, annonçant que maiiame la marquise d'Auray pn'férait descendre elle-même, et priait monsieur le comte de l'altendre d;uis ra()parleuicnl oii il se Irouvail. Presipie aussitôt la porte du fond s'ouwll, et la mère d'Emmanuel parut. C"(''l,ijt une fenmic de (piaraute à quarante-ciiiij ans, grande cl pâle, mais encore belle, dont la ligure calme, sévère el triste, avait une .singulière expression de hauteur, de puissance et de conunandcmcut. Elle ('lait velue du cuslume des veuves, adoph' en I7(i0, car depuis ("('poipie (ifi .son mari avait perdu la raison, elle n'avail pas (pdlté ses rolies de deuil. Ces longs vêteniens noirs domiaieut à sa
démarche, lente et froide comme celle d'une ombre, quel- (pie cho.se'de solennel qui répandait sur fout ce (pii entourait cette lémme singulière un sentiment de crainte que l'amour filial lui-même n'avait jamais vaincu chez ses enfans. Au.ssi. à son aspect, Emmanuel tressaillit comme à une apparition inattendtu', et se levant aussitôt, il fit trois pas au devant d'ell(>, mil respectueusement uii genou en terre, el baisa en .s'inclinant la main ([u'elle lui présentait.
— Levez-vous, monsieur, lui dit la mar(iuise, je suis heureuse de vous revoir.
Et elle prononça ces paroh^s d'un son de voix aussi peu ému (pie si son fils, qui était absent dep^iis cini| mois, l'eilt quittée la veille seulement. Emmanuel olxMt, conduisit .sa mtM'e à un grand fauteuil oii elle s'assit, et il resta debout devant elle.
— J'ai reçu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais mes com[)limens sur voire habileté. Vous me paraissez né pour la diplomatie, plus encore cpie pour la guerre, ef vous de\Tiez prier le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade à la pla(^e d'un régiment.
— Lectoure est prêt h .solliciter tout ce que nous désin»rons, madame, el, qui plus est, il obtiendra tout ce (]ue nous solliciterons, tant .son pouvoir est grand sur monsieur de Maurepas, et tant il est aiiKMireux de ma snnir.
— Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue?
— Lectoure est un gentilhomme de sens, madame, et le portrait que je lui fais de Marguerite, peut-être aussi les ren.seiguemens (pi'il a pris sur notre fortune, lui ont inspiré le désir le plus vif de devenir votre fils et de m'appeler son frère. Au.s.si est-ce lui qui a insisté pour que toutes les cérémonies préliminaires se fissent en son absen("e. Vous avez ordonné la publication des bans, madame?
— Oui.
— Après-demain donc nous pourrons .sigiuM- 1(> conirat?
— Avec l'aide de Dieu, tout sera prêt.
— Merci, madame.
— Mais, dites-moi, ("ontinua la marquise» en s'appuyaid sur le bras de son fauteuil et se penchant vers Emmanuel, ne vous a-l-il pas fait des questions sur ce jeune homme c^ontre lequel il a obtenu du minisire un ordre d'expoilation?
— Aucune, ma mère. Ces services .sont de peux ipic l'on demande sans explication et qu'on accorde d(> ciinfiance; et il est convenu d'avance, entre gens qui sa\('nl vivre, qu'ils seront aussitôt oubliés que rendus.
— Donc il ne sait rien?
— Non, mais silt-il tout...
— Eh bien?
— Eh bien, madame, je le crois a.ssez [ihilosophe pour (|ue cette découverte n'influât en rien sur sa détermination.
— Je m'en doutais; il est ruiné, répondit la marquise avec une indi(nble expression de mépris et comme si ell(> se parlait h elle-même.
— Mais cela fôt-il, madame, dit avec inquiétude Emmanuel, votre détermination resterait la même, je l'espère?
— Ne sommes-nous pas ass(V riches pour lui refaire une fortune s'il nous refait une position?
— Il n'y a donc (pie ma soMir...
— Doutez-vous (qu'elle obétsse quand j'oivlonnerai?
— Croyez-vous donc qu'elle ait oiiblié l.nsignan?
— Depuis six mois, du UKiins. (>lle n'a |ws osé s'en souvenir devant moi.
— Songez, ma mère, continua Emmanuel, que ce mariage est le seul moyi^i de relever notre famille; car Je ne dois pas \(iiis cacher une chose : mon père, malade d(^|iiiis (piin/(^ ans, et depiii.^ quinze ans éloigiu' de la coiir. a (■■l(" comph'fement oublié du vieux roi à sa mort el du jeune roi à sou av('neinent au trône. Vos soins si vertueux pour le manpiis ne vous oui pas permis de le (piiller nu iuslaul de|iuis riieiire (pii l'a privé de la
LIÎ CAPITAINE PAUL.
raison; vos vorlus, madame, ont été dv ccllfs que Dieu voit ot réeomponsp, mais que le monde ignore; et tandis que vous accomplissez, dans ce vieux cliàteau pordu au fond de la Bretagne, cette mission sainte et consolatrice que, dans votre sévérité, vous ajipelez un devoir, vos anciens amis disparaissent morts ou oulili('u\;sl bien, madame (cela est dur à dire, lors(jue connue nous ou compte six cents ans d'illustration!), (\uo lorsi|ue j"ai reparu à la cour, à peine si notre nom, le nom de la famille d'Aurav, était connu de Leurs Majestés autrement ipie comme un souvenir liisloricpie.
— Oui, la mémoire des rois est i'o\irli', je le sais, nuumura la marquise; mais presque aussitiU, et comme se reprochant ce tilasplième : j'espère, contiiuia-t-elle, (lue la bénédiction de Dieu se ri'pand toujours sur Leurs Majestés et sur la France.
— Eh! qui pourrait porter attein.te à leur bonheur? répondit Emmanuel avec cette coutiance parfaite ilans l'avenir, qui était à cette époqu(> l'un des caraclères disliuclifs de eette folle et insoucieuse noblesse. Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette, jeune et belle, sont aimés tous deux d'un peuple brave et loyal. Le sort lésa placés. Dieu merci! liors d'atteinte de toute infortune.
— Personne, mon tils, répondit la marquise en secouant la tète, n'est placé, croyez-moi, au dessus des erreurs et des faiblesses humaines. Nul cœur, si maître de lui qu'il se croie, ni si ferme qu'il soit, n'est à l'abri des passions. Kl aucune tête, filt-elle couronnée, ne peut n-ponilre qu'ell(> ne blanchisse, même dans une nuit. Son peuple est brave et loyal, dites-vous'? — La marquise se leva, s'a- \ança lentement vers la fenêtre, et ét(Midit d'un geste solemiel la main du côté de l'Océan. — Voyez cette mer; ell(> est calme et [laisible, et cependani demain, cette nuit, dans une heure peut-être, le souflle de l'ouragan nous apportera les cris de détresse des malheureux cju'elle (migioulira. Quoique je sois éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent parfois à mon oreille, portés comme par <les es|)rits invisibles et prophéti(]ues. N'e\iste-t-il pas une secte philosophi(]ue qui a entraîné dans ses erreurs cpielques hommes de nom'? Ne parle-t-on pas d'un momie entier qui se détache de la mère patrie, et dont les enfans refusent de reconnaître leur père"? N'est-il pas un peuple qui s'intitule nation? N'ai-je pas entendu dire que ties gens de race avaient tra\ersé l'Océan pour oft'rir à des révoltés des épées que leurs ancêlres avaient l'habitude de ne tirer qu'à la voix de leurs souverains légitimes; cl ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un rêve dima solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie-Anloinelte elle-même, oubliant que les souverains sont une famille de frères, avaient autorisé ces migrations arméi's et donné des lettres de marque k je ne sais quel pirate?
— Tout cela est \Tai, dit Emmanuel étonné.
— Dieu veille donc sur Leurs Majestés le roi et la reine de France! reprit la marquise^ en se retirant lenlemeni et en laissant Emmanuel si stupéfait de ces prévisions douloureuses, qu'il la vit sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle demeurât, ni sans faire un geste pour la retenir.
Emmanuel resta d'abord s('rieux et [lensif, couvert (ju'il ('lait, pour ainsi dire, de l'omlu'e projetée sur lui par le deuil de sa mère; mais bienti'it son caractère insoucieux reprit le dessus, et, comme pour changer d'idées en changeant d'horizon, il ipiltia la fenêtre qui donnait sur la mer et alla s'apiniyer à celle qui s'ouvrait sur la campagne, et de laipielle on d('cou\Tait toute la plaine qui s'étend d'Auray à Vannes. A peine y était-il depuis quelques minutes qu'il aperçut deux cavaliers qui suivaient la même route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers le château. Il ne put d'abord arrêter aucune opinion sur eux à cause de la distance. Mais, à mesure qu'ils afiprochaient, il distingua un maître et son domestique. Li' premier, vêtu à la manière des jeunes élégans de celle l'poque, c'esl-à-dire d'une |)etile redingote verte à brandebourgs d'or, d'une culolle de tricot blanc et de
bottes à revers, coitle d'un chapeau rond à large ganse, et portant ses cheveux noués par un flot de rubans, montait un cheval anglais de la plus grande beauté et du plus grand prix, cpi'il manœuvrait avec la grâce d'un homme qui a fait de l'équitation une étude approfondie. 11 étail suivi, à (piebpie dislance, par son valet, dont la li\Tée arislocraticpie étail en harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui au(juel il appartenait. Emmanuel cnit un instant, eu les voyant se diriger si directement vers le château, ipu' c'était le baron de Lectoure, qui, ayant avancé son voyage, venait le surprendre lui-même à .son débotté; mais bientôt il n^connut son erreur, et, ipioi- «lu'il lui semblât (pu- ce n'élait pas la première fois (|u'il voyait ce cavalier, il lui fut impossible de se rappeler eu quel lieu et eu quelles circonstances il l'avait rencontré. Tandis qu'il cherchait dans sa mémoire à quel événement de sa vie se rattachait le souvenir vague de cet homm(>, les nouveaux arrivans disparunuit derrière l'angle d'un mur. ('in(| minutes après, Emmanuel entendit les pas de liMirs chevaux dans la cour, et presque aussitôt la |iorte s'ouvrit, et un iiomestji]ue annonça : Momieuv Paul'.
Le nom, comme l'aspect de celui (ju'on annonçait, éveillait à sou tour dans la mémoire d'Ennnanuel un souvenir confus amiuel il n'avait pu encore rapporter ni date ni événement, lorsque celui que précédait le domestique apparut à la porte de l'appartement opposée à celle par laquelle était Sortie la rnanjuise. Ouoique le moment filt inopportun pour une visite, et que le jeune comte, préoccupé de ses projets d'avenir, eût préféré les mOrir dans sa tête que les enfermer dans son cœur, il fut forcé, par ces obligations de convenance si sévère à cette époque entre gens comme il faut, de recevoir le nouveau veiui. dont les manières au reste annonçaient \m homme du mondé, avec courtoisie et distinction. Après les saints d"usage, Ennnanuel lit signe à l'inconnu de prendre un fauteuil; l'inconnu s'inclina à son tour et s'assit, puis la conversation s'engagea par un lieu commun de politesse.
— Je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur le comte, dit le nouveau venu.
— Le hasard m'a favorisé, monsieur, dit Emmanuel : une heure plus tôt vous ne me trouviez pas; j'arrive de Paris.
— Je le sais, monsieur le œmte, car nous veiKuis difaire le même chemin ; je suis parti une lii-ure après vous, et j'ai eu tout le long de la route de vos nouvelles par les postillons qui avaient eu l'honneur de vous conduire.
— Puis-je .savoir, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent dans lequel commençait à percer un certain mécontentement, h quelle circonstance je dois l'inlérêl que vous paraissez prendre h ma personne?
— Cet intérêt est naturel entre anciennes connaissances, et peut-être aurais-je droit de me plaindre qu'il ne filt pas réciproque.
— En elf(-l, monsieur, je iTois vous avoir déjà rencon- Iré (pielque part, cependant mes souvenirs ne me ser- \'eiit que confusi'nient. Soyez assez bon pour les aider.
— Si ce que vous me dites est vrai, monsieur le comte, votre mémoire est efl'ectivcment assez fugitive, car, dejuiis six mois, c'est la troisième fois que j'ai l'honneur d'('chaiiger mes coinpiimens contre les V('itres.
— Dussé-je m'e\[)oser à un nouveau reproche, monsieur, je suis forcé d'avouer tpie je reste dans la même indécision à votre égard. Veuillez donc, je vous prie, préciser les époques par des dates ou"par des événemens, el me rappeler dans (|iie||i>s circonstances j'eirs l'honmnir de vous voir pour la première fois.
— La iMiMuière fois, monsieur le comte, ce fut sur les grèves d(> Port-Louis que j'eus l'honneur de vous renidutrer. Vous désiriez, sur certaine frégate, des reuseiguemeus (pii^ je fus assez heureux pour iiouvoir vous
CEUVRlîS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.
transmettre. Je crois même que je vous accompagnai à bord. Cette fois, j'étais en costume d'enseigne de vaisseau de la marine royale, et vous en uniforme de mousijuetaire.
En effet, je me le rappelle, monsieur, et je fus même
obligé de quitter le vaisseau sans vous adresser les remerciemens que je vous devais.
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte, ces remerciemens, je les ai reçus à notre seconde entrevue.
— Où cela?
— A bord du vaisseau môme où je vous avais conduit, dans la cabine. Cette fois, je portais l'uniforme de capitaine de bâtiment : habit bleu, veste et culotte rouge, bas gris, chapeau à trois cornes, et cheveux roulés. Seulement le capitaine paraissait de trente ans plus âgé qu(^ l'enseigne, et ce n'était pas sans intention que je m'étais vieilli ainsi, car peut-être n'eussiez-vous pas confié à un jeune homme un secret de l'importance de celui que vous me communiquâtes alors.
— Ce que vous me rappelez là est incroyable, monsieur, et cependant quelque chose me dit que c'est la vérité. Oui, oui, je me rappelle ([ue dans l'ombre où vous vous teiticz caché, je vis briller des yeux pareils aux vôtres. Je ne les ai point oubliés. Mais cette fois, me ditesvous, est l'avant-dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir. Continuez, monsieur, d'aider mes souvenirs, je vous prie, car je ne me rappelle pas quelle fut la dernière.
— La dernière, monsieur le comte, ce fut il y a huit
jours à Paris à un assaut chez Saint-Georges, rue
Chantereine. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, un gentilhomme anglais; des cheveux roux dont la poudre dissimulait à peine la couleur tranchée, un habit rouge, un pantalon collant. J'eus même l'honneur do faire des armes avec vous, monsieur le comte, et je fus assez heureux pour vous boutonner trois fois, sans ipie, de votre côté, vous ayez eu la chance di; me loucher uni; seule. Cette fois, je m'appelais Jones.
— C'est étrange 1 c'était bien le même reganl, mais ce ne pouvait être le même homme.
C'est que Dieu, répondit Paul, a voulu (]ue le regard
fût la seule chose qu'on ne pi'it déguiser : voilà pourquoi il a mis dans clia(|ue regard une étincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant, ce capitaine, cet Anglais, c'était moi.
— El aujourd'hui, monsieur, qu'êtes-vous, s'il vous plaît? car avec un homme qui sait aussi parfaitement se déguiser, la question, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait inutile.
— Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyt>z, j(> n'ai aucun motif de me cacher : aussi je viens à vous avec le costume simple et négligé que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent entre eux, en voisin de campagne. Aujounl'hui je suis ce qu'il vous plaira de reconnaître en moi : Français, Anglais, Espagnol, Américain même. Dans lequel de ces idiomes vous plaîl-il que nous continuions l'entretien?
— Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi "familières qu'à vous, monsieur, je préfère la langue française : c'est la langue des explications brèves et concises.
— Soit, monsieur le comt(>, répondit Paul avec une expression profonde de mélancolie; le français est aussi la langue que je pri'fère; j'ai vu le jour sur la terre de l'rance, car le soleil de I'ranc(^ est U' premier ipii ait ri'joui mes yeux; et (luoiijue bien souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus brillant, il n'y a jamais <'u pour moi qu'une terre et qu'un soleil : c'est le soleil et la terre de France !
— Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie, vou« fait oublier, monsieur, le sujet aucpiel je dois l'honneur de votre visite.
— Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six mois donc que, vous promenant sur la grève de Port-Louis, vous vîtes dans le hâvrc extérieur une fré-
gate à la carène étroite, aux màteraux élancés, et vous vous dites : — Il faut que le capitaine de ce bâtiment ait des motifs à lui seul connus pour porter tant de toile et si peu de bois. — De là nâipiit dans votre esprit l'idée que j"élais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je?
— .M'('tais-je donc trompé?
— Je crois vous avoir exprimé déjà mon ailmiration, monsieur, répondit Paul avec un léger accent de raillerie, pour la perspicacité avec laquelle vous pénétrez du premier coup d'œil au fond des hommes et des choses.
— Trêve de complimens, monsieur, venons au fait.
— Dans cette persuasion, vous vous lites donc conduire à blird par certain enseigne, et vous trouvâtes dans la cabine certain capitaine. Vous étiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui ordonnait à tout officier au long cours, re(iuis par vous, et dont le bâtiment sous pavillon français serait en partance pour le golfe du Mexique, de conduire à Cayenne le nommé Lusignan, coujiable de crime d'Etat.
— C'est vrai.
— J'obéis à cet ordre, car j'ignorais alors que ce grand coupable que l'on déportait n'avait commis d'autre crime que d'avoir été l'amant de votre s(eur.
— Monsieur! s'écria Emmanuel eu se levant tout debout.
— Voilà de beaux pistolets, comte, continua négligemment Paul en jouant avec les armes ([u'en descendant de voiture le comte d'Auray avait jetées sur la table.
— Et qui sont tout chargés, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent au(iuel il n'y avait pas à se méprendre.
' — Portent-ils juste ? continua Paul avec une indifférence affectée.
— C'est une chose dont vous êtes le maître de vous assurer, monsieur, répon<lit Emmanuel, si vous voulez faire avec moi un tour dans le parc.
— Il est inutile de sortir pour cela, monsieur le comte, dit Paul sans paraîlre comprendre la proposition d'Emmanuel dans le sens provocateur ipi'il avait voulu lui donner. Voici un but tout plar(' et à une porlé(> convenable.
A ces mots le capitaine arma le pistolet et ledirigi>a par la fenêtre ouverte vers la cime d'un petit arbre. Un chardonneret se balançait sur la branche la jikis éhn'ée, faisant entendre son chant joyeux et perçant; le coup partil, et le pauvre oiseau, coupé en deux, tomba au pied de l'arbre. Paul reposa froidement le [lislolet sur la table.
— Vous aviez raison, monsieur le coiuti\ lui dit-il, ce sont de bonnes armes, et je vous conseille de ne pas vous en défaire.
— Vous venez de m'en donner une étrange preuve, monsieur, répondit Emmanuel, et je suis forc('> d'avouer que vous avez la main si'lr(\
— Que voulez-vous, comte, reprit Paul avec cet accent mélancolique qui lui était particulier, pendant ces longs jours de calme, lorsque aucun souffle de vent ne passe sur ce miroir de Dieu qu'on appelle l'Océan, nous autres marins, nous sommes forcés de chercher des distractions qui viennent au-devant de vous sur la terre. Alors nous exerçons notre adresse sur les goi'Iands ([ui se bercent molienient an somuu't d'une vague; sur les niargats qui se précj[iitent du ciel pour saijir à la surface de l'eau les poissons inqirudens ipn y niont(>id, et sur les hii'ondelles l'alignées d'un long voyage qui se pos(Uit au soniuiel de nos vergues. Voilà, monsieur le comte, comment nous arrivons à une certaine force dans des exercices (pii paraissent d'abord si étrangers à notre profession.
— Continuez, monsi(>ur, cl si la chose est possible, revenons à iKiIre sujet.
— C'i'lait un bon et bra\e jeune homnu> que ce Lusignan ! Il me raconta son histoire; comment, fils d'un anci(-n ami de votre père, mort sans fortune, il avait été adopté |>ar lui un an ou deux avant l'accident inconnu qui le priva de sa raison; oommeid, élevé avec vous, il vous
LE CAPITAINE PAUL
inspira, dès les premières années, à vous la haine, à votre sœur l'aftection. Il me dit cette longue adolescence développé^ dans la même solitude, et comment lui et votre sœur ne s'apercevaient de leur isolement au milieu du monde que lorsqu'ils n'étaient point ensemble ! Il me raconta tous les détails de leurs amours juvéniles, et comment, un jour, Marguerite lui dit les paroles de la jeune tille de Vérone : « Je serai à toi ou à la tombe. »
— Et elle n'a trop bien tenu parole !
— Oui* n'est-ce pas"? Et vous appelez cela de la honte et (lu déshonneur, vous autres gens vertueux, quand une pau\Te enfant, perdue par son innocence même, cède à i'àge, à l'entraînement, à l'amour ! Votre mère, que des devoirs éloignaient de sa fille et rapprochaient de son mari (car je sais les vertus de votre mère, monsieur, comme je sais les faiblesses de votre soHir; c'est une femme sévère, plus sévère que ne devait l'être une créature humaine (|ui n'a sur les autres i|ue l'avantage de n'avoir jamais failli), votre mère, dis-je, entendit une nuit des cris mal étouflés; elle enlra dans la chambre de votre sœur, marcha, pâle et muette, vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant qui venait de naître, et sortit avec lui, sans adresser un reproche à sa fille, mais seulement plus pâle et plus muette encore que lorsqu'elle était entrée. Quant à la pauvre Marguerite, elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri : elle s'était évanouie en apercevant sa mère. Est-ce cela, monsieur le comte "? suisje bien informé, et cette terrible histoire est-elle exacte?
— Aucun détail ne vous est inconnu, je dois l'avouer, murmura Emmanuel altéré.
— C'est que ces détails, répondit Paul en ou^Tant un portefeuille, sont tous consignés dans ces lettres de votre sœur, qu'au moment de prendre la place que vous lui avez faite par votre crédit au milieu des voleurs .et des assassins, Lusignan m'a remises afin que je les rapportasse à celle qui les avait écrites.
— Donnez-les moi donc, monsieur ! s'écria Emmanuel en étendant la main vers le portefeuille, et elles seront fidèlement rendues à celle qui a eu l'imprudence...
— De se plaindre à la seule personne qui l'aimait au monde, n'est-ce pas"? interrompit Paul en retirant à lui les lettres et le portefeuille. Imprudente jeune fille, à qui une mère arraclie l'enfant de son cœur et qui a versé des larmes amères dans le sein du père de son enfant! Imprudente sœur, qui n'ayant pas trouvé contre cette tyrannie appui dans son frère, a compromis son noble nom en signant du nom qu'elle porte des lettres qui, aux regards stupides et prévenus du monde, peuvent... Comment appelez-vous cela, vous autres"?... déshonorer sa famille, n'est-ce pas"?
— Alors, monsieur, répondit Emmanuel rougissant d'impatience, puisque vous connaissez si bien la portée terrible de ces papiers, accomplissez donc la mission dont vous vous êtes chargé en les remettant soit à moi, soit à ma mère, soit à ma sœur.
— C'était d'abord mon intention en débarquant à Lorient, monsieur; mais voilà dix ou douze jours à peu près qu'en entrant dans une église...
— Dans une église"?
— Oui, monsieur.
— Et pourquoi faire '?
— Pour prier.
— Ah ! monsieur le capitaine Paul croit en Dieu ?
— Si je n'y croyais pas, monsieur le comte, qui donc invoquerais-je pendant la tempête"?
-^ Et dans cette église, enfin ?...
— Dans cette église, monsieur, j'ai entendu un prêtre annoncer le prochain mariage de noble demoiselle Marguerite d'Auray a^c très haut et très puissant seigneur le baron de Lectoure. Je m'informai aussitcM de vous; j'appris que vous étiez à Paris : j'étais forcé d'y aller moimême pour rendre compte de ma mission au roi.
— Au roi !
— Oui, monsieur, au roi Louis XVI, à Sa Majesté... elle-
même... Je partis, me promettant de revenir aussitôt que vous; je vous rencontrai chez Saint-Georges; j'appris votre départ prochain; j'arrangeai le mien sur le vôtre, afin que nous arrivassions ici en même temps à peu près, et... me voilà devant vous, monsieur, avec une résolution toute ditTérente de celle que j'avais, il y a trois semaines, en abordant en Bretagne.
— Et quelle est cette résolution nouvelle, monsieur? Voyons, car il faut en finir!
— Eh bien! j'ai pensé (|ue, puisque tout le monde, et même sa mère, oubliaient le pauvre orphelin, il fallait que je m'en souvinsse, moi! Dans la position oii vous êtes, monsieur, et avec le désir que vous avez de vous allier au baron de Lectoure (lequel, dans votre esprit, est le seul qui puisse réaliser vos projets d'ambition], ces lettres valent bien cent mille francs, n'est-ce pas? et c'est une bien légère brèche faite aux deux cent mille livres de rente qui composent votre fortune.
— Mais qui me prouvera que ces cent- mille francs...
— Vous avez raison, monsieur; aussi est-ce en échange d'un contrat de rente au nom du jeune Hector de Lusignan que je remettrai ces lettres.
— Et ce sera'tout, monsieur?
— Je vous demanderai encore l'abandon de l'enfant, que je ferai élever, grâce à sa petite fortune, loin de la mère qui l'a oublié, et loin du père que vous avez fait bannir.
— C'est bien, monsieur. Si j'avais su que c'était pour une si faible somme et un si mince intérêt que vous étiez venu, je n'aurais pas pris une si gi-ande inquiétude. Cependant vous permettrez que j'en parle à ma mère.
— Monsieur le comte? dit un domestique omTant la porte.
— Je n'y suis pour personne; laissez-moi, répondit Emmanuel avec impatience.
— C'est la sœur de monsieur le comte qui demande à le voir.
— Qu'elle revienne plus tard.
— C'est à l'instant même qu'elle désire...
— Ne vous gênez pas pour moi, interrompit Paul.
— Mais ma sœur ne peut vous voir, monsieur. Vous comprenez qu'il est important que ma sœur ne vous voie pas.
— A merveille! mais comme il est important aussi que je ne quitte pas ce château sans avoir terminé l'aft'aire qui m'y amène, permettez que j"entre dans ce cabinet.
— Parfaitement, monsieur, dit Emmanuel ouvrant luimême la porte. Mais hâtez-vous, je vous prie.
Paul entra dans le cabinet. Emmanuel referma vivement la porte sur lui, et à peine la porte était-elle refermée, que Marguerite parut.
Marguerite d'Auray, dont nos lecteurs ont appris l'histoire en assistant à la conversation du capitaine et du comte Emmanuel, était une de ces beautés frêles et pâles qui portent empreint sur toute leur personne le cachet aristocratique de leur naissance. Au premier coup d'œil on devinait tout ce qu'il y avait de race dans la souplesse moelleuse de sa taille, dans la blancheur mate de sa peau, et dans le modelé de ses mains effilées, aux ongles roses et Iransparens. Il était évident que ses pieds, si petits que tous deux eussent tenu dans la trace d'un pas de femme ordinaire, n'avaient jamais marché que sur les tapis d'un salon ou sur la pelouse fleurie d'un parc. Il y avait dans sa démarche, si gracieuse qu'elle fi>t, quelque chose de hautain et lie fier qui rappelait le portrait de famille; enfin l'on sentait que son âme, capable de tous les sacrifices inspirés, pouvait devenir rebelle à toutes les tyrannies imposées; que le dévouement était dans son cœur une vertu instinctive, tandis que l'obéissance n'était dans son esprit qu'un devoir d'éducation : de sorte que
œUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.
lèvent dorage qui soufflait sur clic la courhait comme un lis et non comme un roseau.
Cependant, lorsqu'elle parut à la poi'te, ses traits offraient l'expression d'un découragement si complet, ses joues avaient conservé la trace de larmes si brûlantes, tout s n corps pliait sous le poids d'un malheur si désespéré, qu'Emmanuel comprit qu'elle avait dil rassembler toutes ses forces pour conserver l'appareni-e du calme. En l'apercevant elle lit un etibrt sur elle-même, et une réaction visible s'opéra : ce l'ut donc avec une certaine fermeté nerveuse qu'elle s'approcha du fauteuil où il était assis. Puis, voyant que la ligure de son frère conservait l'expression d'impatience qu'elle avait prise lorsqu'il avait été interrompu, elle s'arrêta, et ces deux enfans de la même mère, à qui la société n'avait pas encore fait des droits pareils, se regardèrent connne des étrangers, l'un avec les yeux de l'ambition, l'autre avec ceux de la crainte. Peu à peu, toutefois, Marguerite reprit courage.
— Enfin vous voilà, Emmanuel, lui dit-elle; j'attendais votre relouf comme l'aveugle attend la lumière. Et, cependant, à la manière dont vous accueillez votre sœur, il est facile de voir qu'elle a eu lort de com|)ter sur vous.
— Si ma sonir est redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être, répondit Emmanuel, c'est-à-dire lille soumise et respectueuse, elle aura, pendant mon absence, compris ce qu'exigeaient d'elle son rang et sa position ; elle aura oublié les événemens passés comme des choses qui ne devaient pas arriver, et que, par conséquent, elle ne doil pas se rapf)eler, et elle se sera préparée au nouvel avenir qui s'ouvre devant elle. Si c'est ainsi qu'elle se présente à moi, mes bras lui sont ouverts, et ma Mcur esl tuujuuis ma sœur.
— Écoutez bien mes paroles, répontlit Marguerite, et prenez-les surtout comme une justilicalion pour moi, et non connne un reproche contre les autres. Si ma mère [Dieu me garde de l'accuser, car de saints devoirs rejoignaient de nous , si ma mère, tlis-je, avait élé pour moi ce (jue sont toutes les mères, je lui eusse (^onstanninMil ouvert mon cœur comme un livre. Aux |irenui'vs nuits «pi 'y eût tracés une main étrangère elle m'eilt prévenue du (langer, et je l'eusse fui. Si j'avais été élevée au milieu «tu monde, au lieu d'avoir grandi comme une pauvre fleur sauvage à l'ombre de ce vieux chàleau, j'aurais connu dès mon enfance ce rang et cette position (pie vous me rappelez aujourd'hui, et je ne me serais probablemenl pas écartée des convenances qii'ils prescrivent et des devoirs
■qu'ils imposent. Enfin si, jetée au milieu de ces femmes du monde à l'esprit enjoué, au cieur frivole, ()iie je vous ai souvent entendu vanter, mais (pie je ne connais pas. j'avais commis les mêmes fautes ipie j'ai commises par amour, oui, je le comprends, j'aurais pu oublier le passé, semer à sa surface de nouveaux souvenirs, comme on plante des fleurs sur une tombe; puis, oubliant la place où elles étaient nées, me faire avec ces tleurs un bdiuiuel de bal el une ronronne de liancée. Mais mallieureuseineiil il n'en est point ainsi, Emmanuel. On m'a dit de prendre garde lorsqu'il n'élait plus temps d'éviter le danger; on m'a rappelé mon rang cl ma position lors(pie j'en étais iléjà déchue, et l'on vient deinau(1ei' à mon ((eur de se tourner vers les joies de l'avenir lors(pi'il est abîme dan., les larmes du passe.
— Et la conclusion de tout ceci'.' dit amèicinenl l';mnianuel.
— La conidusion, dit Marguerite, c'est loi seul, Emmanuel, (pu peux la faire, sinon heureuse, du moins loyale. Je n'ai point de recours en mon père, hélas! je ne sais pas même s'il reconnailrail sa lille. Je n'ai pas d'espérance m m« mère : son seul regard nu> ylace, sa seule parole me lue. Il n'> a\ail dune (pie toi (pie je pusse venir trouver, et à (pii je pusse dire : — Mon frèïe, tu es le chel de la maison, c'est à toi maintenant que chacun de nous répond (h' son honneur. J'ai failli par ignorance, et j'ai élé punii' de uni faute coinnie d'un crime; n'est-ce pas as.sez"?
— Après, après? murmura Emmanuel avec impatience' voyons, que demandes-tu?
— Je demande, mon frère, puisque toute union a été jugée impossible avec celui-là à qui seule je pouvais ni'unir, je demande qu'on mesure le supplice à mes forces. Ma mère iDieu lui pardonne! m'a enlevé mon enfant comme si jamais elle n'avait été mère! et mon enfant sera élevé loin de moi dans l'oubli et l'obscurité. Toi, Emmanuel, tu t'es chargé du père, comme ma mère s'était chargée de l'enfant, et tu as été plus cruel pour lui qu'il n'appartenait, je ne dirai pas à un hoininede l'être envers un homme, mais à un juge envers un coupable. Quant à moi, voilà que, tous deux réunis, vous voulez m'imposer un martyre plus douloureux encore que celui (]ui conduit au ciel. Eh bien! je demande. Emmanuel, au nom de notre enfance écoulée dans le même berceau, de notre jeunesse abritée sous le même toit, au nom du titre de frère et de sœur (pie la nature nous a donné et que nous portons, je demande qu'un couvent s'ouvre pour moi et se referme sur moi; et dans ce couvent, tlmmanuel, je te le jure, chai|ue jour, agenouillée devant Dieu, le front contre la pierre, courbée sous ma faute, je demanderai au Seigneur, pour toute récompense de mes larmes, pour mon père la raison, pour ma mère le bonheur, el pour toi, Emmanuel, les honneurs, la filoire, la fortune. Je le le jure, voilà ce (pi(> je ferai.
— Oui, et l'on dira de par le monde que j'avais une sonir (pie j'ai sacritiée à ma fortune, et dont j'ai hérité |iendant qu'elle vivait encore! Allons donc! tu es folle!
— Écoute, Emmanuel, dit Marguerite s'a|)puyaid an dossier de la chaise (pii se trouvait près d'elle.
— Eh bii'ii? répondit Emmanuel.
— Lorsque tu as donné une par(de, tu la liens, n'est-ce pas!.
— Je suis gentilhomme.
— Eh bien! regarde ce brac<det...
— Je le AOis à merveille; après?
— Il est fermé par une clef; la clef (pii l'ouvre esl à une bague, et c(>lte bague, je l'ai donnée avec ma parole ipie je ne me croirais dégagée de ma |iromesse (|ne lors- (pi'elle me serait rapportée el remise.
— El celui qui en a la clef?
— Cii'Ace à toi el à ma mère, Emmanuel, il est trop loin d'ici pour (pie nous la lui fassions redemander : Il est à (Mayenne.
— Je ne le donne pas deux mois de mariage, répondit lîmmanuel avec un sourire d'ironit», pour ipn- ce bracelet tt> gêne au point ipie lu sois la première ii vouloir l'(>n débarrasser.
— Je ciwais t';noir dil (pi'il elail sc(dle à mon bras.
— Tu sais ce (ju'on l'ail quand on a perdu une clef et (pion iM' peut rentrer chez soi? on envoie chercher le secriirierl
— K\\ bien! pour moi, lOinmanuel, répondit Marguerite en elexaiit la \di\ et eu étendant le bras avec un geste ferme et solennel, ce sera le bourreau (pi'on env(>rra chercher, i-ar on coupera celli' main avant que je ne la donne à un autre.
— Silence! silence! dit Emmanuel en se levant, el en rei;ardaiil avec iiKpiléliide vers la porte du cabinet.
— Et maintenant tout est dil, ajouta Marguerite. Je n'a- \ais d'espoir qu'en toi, Emmanuel, car, ipioiipie tu m^ comprennes aucun senlinient profond, tu n'es pas niechanl. Je suis venue en larmes, — regarde si je mens! — le (lire : — Mon lière, ce mariage c'est le malheur, c'est le desespoir de ma vie; j'aime mieux le couvunl, j'aime mi^^nx la misèn'. l'ainie mieux la inorliKI tu ne m'as pas écoiiti''!', ou, si lu m'as écoulée, lu ne m'as pas comprise. l-;ii bien ! je m'adresserai à cet homiye. je leiai un appel à son honneur, il sa délicatesse. Si cela ne Millil pas, je lui raconterai tout : mon amour pour un autre, iim faiblesse, ma taule, mon crime ; je lui dirai (|ue j'ai uu *ml'anl, car. (pioiipie l'on me l'ail enlevi', (pioi(pie j(> ne l'aie pas revu, (pioi(|Me j'ignore QÙ il esl, moJ) eujiml existe.
LE CAPITAINE PAUL
Un enfant ne meurt pas ainsi sans que sa mort retentisse au cœur de sa mère. Enlin je lui dirai, s'il le faut, je lui dirai que j'en aime un autre, ([ue je ne puis l'aimer, lui, et que je ne l'aimerai jamais.
— Eli bien! dis-lui tout cela, s'écria Emmanuel, impatienté de tant d'insistance, et le soir nous signerons le contrat, et le lendemain tu seras baronne de Lectoure.
. — Et alors, répondit Marguerite, alors je serai véritablement la femme la plus mallieureuse qu'il y ait au monde, car j'aurai un frère pour lequel je n'aurai plus d'amour, et un mari pour lequel je n'aurai plus d'estime ! Adieu, Emmanuel ; crois-moi, ce contrat n'est pas encore sigué! A ces mots, Marguerite sortit avec ce désespoir lent et profond à l'expression duquel il n'y a point à se méprendre. Aussi Emmanuel, convaincu iiuè c'était, non pas comme il l'avait cru, une victoire remportée, mais une lutte à soutenir, la regarda-t-il s'éloigner avec une inquiétude qui n'était pas exempte d'attendrissement. Au bout d'un instant de silence et d'immobilité, il se retourna, cl aperçut derrière lui le capitaine Paul, qu'il avait oompli'tcnicut oublié, et qui se tenait deliout à la porte du ca- [linet. Aussitôt, songeant de quelle nécessité était pour lui, ilans une telle circonstance, la possession des papiers qu'était venu lui otïrir le capitaine Paul, il s'assit viveliu'nt à une table, prit une plume et du papier, et se tournant vers lui :
— Maintenant, monsieur, lui dit-il, nous voilà seuls, et rien n'empècbe plus. que nous terminions l'atïaire. Dans i|uels termes désirez-vous que la promesse soit rédigée? Dictez, je suis prêt à écrii'e.
— C'est inutile, monsieur, répondit froidement le capitaine.
— Et pourquoi"?
— J'ai cliangé d'avis.
— Comment cela? dit Emmanuel en se levant effrayé des coiiséciuences qu'il entrevoyait dans ces paroles auxquelles il était loin de s'attendre.
. — Je donnerai, répondit Paul avec le calme de la résotion prise, les cent mille livres à l'enfant, et je trouverai un mari à votre sa^ur.
— Mais qui étes-vous doue, s'écria Emmanuel en faisant un pas vers lui, qui è-tes-vous donc, monsieur, pour disposer ainsi d'une jeune tille qui est ma sreur, et qui ne vous a jamais vu, et qui ne vous connaît pas?
— Qui je suis? répondit Paul en souriant. Sur mon bonneur, je ne suis pas plus avancé que vous sur ce point, car ma naissance est un secret qui ne doit m'ètre révélé que lorsque j'aurai vi^gt-cwq ans.
— Et vous les aurez ?,..
— Ce soir, monsieur. Je me mets à votre disiwsition à compter de demain pour tousles renseignemens que vous aurez à me demander. A ces mots, Paul s'inclina.
— Je vous laisse Sortir, monsieur, dit Emmanuel; mais vous comprenez que c'est à la condition de vous revoir.
— J'allais vous faire ci'tte condition, monsieur, répondit Paul, et je vous remercie de m'avoir prévenu.
A ces mots, il salua une seconde fois Emmanuel, et sortit de l'appartement.
A la porte du cbàteau, Paul retrouva son domestique et son cbeval, et reprit la route de Port-Louis. Arrivé hors de la vue du cbàteau, il descendit de sa mouture, et s'a^ cbemiua vers une petite maison de pècbeur bâtie sur- la grève. A la porte de cette maison, assis sur un banc, et revêtu d'un c-o.stume de matelot, était un jeune bonujie tellement absorbé dans, ses pensées, qu'il n'entendit pas Paul s'approcber de lui. Le capitaine lui posa la main sur l'épaule; le jeune liomme tressaillit, le regarda, et pâlit attïeusement, quoique le visage ouvert et joyeux de Paul indiquât qu'il était loin d'être porteur d'une mauvaise nouvelle.
— Eh bienl lui dit Paul, je l'ai vue.
— Qui cela? nuiiniura le jeune bonnue.
— Marguerite, pardieul
— Après?
— Elle est charmante !
— Je ne te demande pas cela, mon Dieu!
— Elle t'aime toujours.
— Oh, mon Dieu!!! s'écria le jeune homme en se jetant dans ses bras et imi ('clntant en sanglots.