LE COCHER DE CABRIOLET
Je ne sais si, parmi les personnes qui liront ces quelques lignes, il en est qui se soient jamais avisées de remarquer la différence qui existe entre le cocher de cabriolet et le coclier de fiacre. Ce dernier, grave, immobile et froid, supportant les intempéries de l'air avec l'impassibilité d'un stoïcien ; isolé sur son siège ; au milieu de la société, sans contact avec elle; se permettant pour toute distraction un coup de fouet à son camarade qui passe ; sans amour pour les deux maigres rosses qu'il conduit; sans aménité pour les infortunés ijuil brouette , et ne daignant échanger avec eux un sourire grimaçant qu'à ces mots classiques:» Au pas, et toujours tout droit. » Du reste, être assez égoïste, fort maussade, portant des cheveux plats etjurant Dieu.
Tout autre chose est du cocher de cabriolet. Il faut être de bien mauvaise humeur pour ne pas se dérider aux avances qu'il vous lait, à la paille qu'il vous pousse sous les pieds, à la couverture dont il se prive , soit qu'il pleuve , soit qu'il grêle, pour vous garantir de la pluie ou du froid; il faut être frappé d'un mutisme bien obstiné pour garder le silence aux mille questions qu'il vous fait, aux exclamations qui lui échappent, aux citations historiques dont il vous pourchasse. C'est que le cocher de cabriolet a vu le monde, il a vécu dans la société; il a conduit, ù l'heure, un candidatacadémicienfaisantsestrente-neuf visites, et le candi dat a déteint sur lui : voilà pour la liltorature. Il a mené, à la course, un député à la chambre, et le député l'a frotté de politique. Deux étudians sont montés près de lui; ils ont parlé opérations, et il a pris une teinture de médecine. Bref, superficiel en tout, mais étranger à peu de choses de ce monde, il est caustique, spirituel, causeur, porte une casquette et a toujours un parent ou un ami qui le fait entrer pour rien au spectacle. Nous sommes forcés d'ajouter à regret que la place qu'il occupe est marquée au centre du parterre.
Le cocher de fiacre est l'homme des temps primitifs , n'ayant de rapports avec les individus que ceux strictement nécessaires à l'exercice de ses fonctions, assommant, mais honnête homme. «
Le cocher de cabriolet est l'homme des sociétés vieillies :
la civilisation est venue à lui, il s'est laissé faire par elle. S moralité esta peu prés celle de P.artholo.
En général, lescabareliers prennent pour enseigne un cocher de fiacre, son chapeau ciré sur la tête , son manteau bleu sur le dos, son fouet d'une main et une bourse de l'autre, avec cet exergue: « .-lu cocher fidèle, ri
Je n'ai jamais vu d'enseigne représentant un cocher de cabriolet dans la même situation morale.
N'importe , j'ai une prédilection toute particulière pour les cochers de cabriolet. Cela tient peut-être à ce que j'ai rarement une bourse à laisser dans leur voiture.
Quand je ne pense pas à un drame qui me préoccupe, quand je ne vais pas à une répétition qui m'ennuie, quand je ne reviens pas d'un spectacle qui m'a endormi, je cause asec eux, et quelquefois je m'amuse autant , en dix minutes que aure la course, que je me suis ennuyé dans les quatre heures qu'a duré la soirée de laquelle ils me ramènent.
— J'ai donc un tiroir de mon cerveau consacré uniquement à ces souvenirs à vingt-cinq sous.
Parmi ces souvenirs, il y en a un qui a laissé une trace profonde.
Il y a cependant déjà près d'un an que Cantillon m'a raconté l'histoire que je vais vous dire.
Cantillon conduit le numéro 221.
C'est un homme de quarante à quarante-cinq ans, brun, aux traits fortement accentués, portant, à l'époque dont je vous parle, I" janvier lt>3l,un chapeau de feutre avec un reste de galon, une redingote de drap lie de vin avec un reste de livrée , des bottes avec un reste de revers. Depuis onze mois, tous ces restes-là doivent être disparus. On comprendra tout-à-l'heure d'où vient , ou plutôt, car je ne l'ai pas revu depuis l'époque que j'ai dite, d'où venait celte notable différence entre son costume et celui de ses collègues*.
Celait, comme je l'ai dit, le 1" janvier 4831. Il était six heures du matin. J'avais réglé dans ma tête cette série de courses qu'il est indispensable de faire soi-même; j'avais
• Voir plashaut le costume hrtbitiiel du ce h« de cabriolet.
établi par rue cette liste d'amis auxquels il est toujours bon d'embrasser les deux joues et de serrer les deux mains , même un jour de l'an ; bref, de ces bommes sympatbiques qu'on est quelquefois six mois sans voir, vers lesquels on s'avance les deux bras ouverts, et cliez lesquels on ne met Jamais de carte.
Mon domestique avait été me chercher un cabriolet; il avait choisi Cantillon, et Cantillon avait dû la préférence de ce choix à son reste de galon, à son reste de livrée et ù son reste de retroussis : Joseph avait flairé un ex-confrère. Son cabriolet, en outre , était couleur chocolat, au lieu d'être barbouillé de jaune ou de vert, et, chose étrange, des ressorts argentés permettaient d'abaisser au premier degré sa coiflfe de cuir. Un sourire de satisfaction témoigna à Joseph que j'étais content de son intelligence : je lui donnai congé pour la journée. Je m'établis carrément sur d'excellens coussins; Cantillon tira sur mes genoux un carrik café au lait, fit entendre un claquement de langue, et le cheval partit sans l'aide du fouet, qui, pendant toutes nos courses, resta accroché, plutôt comme un ornement obligé que comme un moyen coërcitif.
— Où allez-vous, notre maître?
— Chez Charles Nodier, à l'Arsenal.
Cantillon répondit par un signe qui voulait dire: « Nonseulement je sais où cela est , mais encore je connais ce nom-là. " Pour moi, comme j'étais, dans ce moment, en train de faire ylntony, que le cabriolet était très doux, je me mis à réfléchir à la fin du troisième acte qui ne laissait pas que de m'inquiéter considérablement.
Je ne connais pas pour un poète d'instant de béatitude plus grand que celui où il voit son œuvre venir à bien. Il y a, pour arriver là, tant de jours de travail, tant d'iieures de découragement, tant de momens de doute, que lorsqu'il voit, dans cette lutte de l'homme et de l'esprit, l'idée qu'il a pressée par tous ses points, attaquée sur toutes ses faces, plier sous la persévérance, comme sous le genou un ennemi vaincu qui demande grâce, il a un instant de bonheur proportionné, dans sa faible organisation, à celui que dut éprouver Dieu quand il dit à la terre: «Sois » et que la terre fut; comme Dieu, il peut dire dans son orgueil : « J'ai fait quelque chose de rien; j'ai arraché un monde au néant. »
Il est vrai que le monde du poète n'est peuplé que d'une douzaine d'habilans, ne tient d'espace dans le système planétaire que les trente-quatre pieds carrés d'un théâtre, et souvent nait et meurt dans la même soirée.
C'est égal, ma comparaison n'en subsiste pas moins, j'aime mieux l'égalité qui élève que l'égalité qui abaisse.
Je me disais ces choses ou à peu près; je voyais, comme derrière une gaze, mon monde prenant sa place parmi les planètes littéraires; ses liabilans parlaient à mon goût, marchaient à ma guise; j'étais content d'eux, j'entendais venir d'une sphère voisine un bruit non équivoque d'applaudisse. mens qui prouvaient que ceux qui passaient devant mon monde le trouvaient à leur gré, et j'étais content de moi.
Ce qui ne m'empêchait pas, sans que cela me tirât de ce demi-sommeil d'orgueil, opium des poètes, de voir mon voisin mécontent de mon silence, inquiet de mes yeux fixes, choqué de ma distraction et faisant tous ses efforts pour m'en tirer, tantôt en me disant : — Notre maitre, le carrick tombe ; je le tirais sur mes genoux sans répondre ; tantôt en soufflant dans ses doigts: je mettais silencieusement mes mains dans mes poches; tantôt en sifflant la Parisienne, et je battais machinalement la mesure. Je lui avais dit en montant que nous avions quatre ou cinq heures à rester ensemble, et il était véritablement tourmenté de l'idée que, pendant tout ce temps, je garderais un silence très préjudiciable à sa bonne volonté de causer. A la fin, cependant, ses symptômes de malaise redoublèrent à un point (pii me lit peine ; j'ouvris la bouche pour lui adresser la parole; sa figure se dérida. Malheureusement pour lui, l'idéfi (pii me manquait pour finir mon troisième acte me vint en ce momcnl, el, comme je m'étais tourné à demi de son cùlé, que j'avais la bouche cnlr'ouverte
pour parler, je repris tranquillement ma place, et je me dis à moi-même : « C'est bon, c'est bon. »
Cantillon crut que j'avais perdu la tête.
Puis il fit un soupir.
Puis, après un instant, il arrêta son cheval en me disant : — C'est ici. J'étais à la porte de Nodier.
Je voudrais bien vous parler de Nodier, pour moi d'abord qui le connais et qui l'aime, puis pour vous qui l'aimez, mais peut-être ne le connaissez pas. Plus tard.
Celte fois, c'est de mon cocher qu'il s'agit. Revenons à lui.
Au bout d'une demi-heure, je redescendis; il m'abaissa gracieusement le chasse-crotte. Je repris ma place auprès de lui, et, après un brri-r préalable et quelques mouvemens du torse, je me retrouvai dans l'espèce de fauteuil à bras qui m'avait si bien disposé à la vie contemplative, et je dis, les paupières à demi-fermées :
— Taylor, rue de Bondy.
Cantillon profita de mon instant d'épanchement pour me dire rapidement :
— Monsieur Charles Nodier, n'est-ce pas un monsieur qui fait des livres?
— Précisément; comment diable sais-tu cela, toi?...
— J'ai là un roman de lui, dans le temps que j'étais chez monsieur Eugène (il poussa un soupir); une jeune fllledont on guillotine l'amant.
— Thérèse Aubert?
— C'est ça même... Ah ! si je le connaissais, ce monsieurlà, je lui donnerais un fameux sujet d'histoire pour roman.
— Ah!
— 11 n'y a pas de : Ah ! Si je maniais la plume aussi bien que le fouet, je ne le donnerais pas à d'autres ; je le ferais moi-même.
— Eh bien! raconte-moi cela.
Il me regarda en clignant les yeux.
— Oh ! vous, ce n'est pas la même chose.
— Pourquoi ?
— Vous ne faites pas des livres, vous ?
— Non, mais je fais des pièces; et peut-être ton histoire me servirait-elle pour un drame.
Il me regarda une seconde fois.
— Est-ce que c'est vous qui avez fait les Deux forçais, par hasard ?
— Non, mon ami.
— OwVAnberge des Adrels?
— Pas davantage.
— Pour où faites-vous des pièces, donc?
— Jusqu'à présent, je n'en ai faitque pour le Théâtre-Français et l'Odéon.
Il fit un mouvement de lèvres figurant une moue qui me donna clairement à entendre que j'atais considérablement perdu dans sou esprit; puis il réfléchit un instant, et, comme prenant son parti :
— C'est égal, dit-il, j'ai été dans le temps aux Français avec monsieur Eugène. J'ai vu monsieur Talma dans Sylla : c'était tout le portrait de l'empereur ; une belle pièce tout de même, et puis, dans une petite bamboche après, un intrigant qui avait un habit de valet et qui faisait des grimaces : ce mâlin-là était-il drôle!... C'est égal, j'aime mieux YAuherge des Adrets,
Il n'y avait rien à répondre. D'ailleurs, à cette époque, j'avais des discussions littéraires par-dessus la tête.
— Vous faites donc des tragédies, vous? dit-il en me regardant de côté.
— Non, mon ami.
— Qu'est-ce que vous faites donc?
— Des drames.
— Ah! vous êtes romantique, vous. J'ai conduit l'autre jour un académicien à l'Académie qui les arrangeait joliment les romantiques ; il fait des tragédies, lui ; il m'a dit un morceau (le sa dernière. Je ne sais pas son nom : un grand sec qui a la croix d'honneur et le bout du nez rouge. Vous devez con-
tiaitre ça, vous ?
Je fis un signe de tête correspondant à oui.
— Et ton histoire?
SOTTVENraS D'ANTONY.
An
— Ah ! voyez-vous, c'est qu'elle est liiste ; il y a mort (l'homme !
Le ton (l'émotion profonde avec laquelle il dit ces quelques mots augmenta ma curiosité.
— Jllez toujours ! c'est bien aisé à dire ; et si je pleure, je ne pourrai plus aller, moi...
Je le regardai à mon tour.
— Voyez-vous, me dit-il. je n'ai pas toujours été cocher de cabriolet, comme vous pouvez le voir à ma livrée (et il me montrait coniplaisamment ses paremens où il restait quelques fragmens d'un liseré rouge). Il y a dix ans que j'entrai au service de monsieur Eugène. Vous n'avez pas connu monsieur Eugène?
— Eugène qui?
— Ah ! dame, Eugène fini?... Je ne l'ai jamais entendu appeler autrement, et je n'ai jamais vu ni son père ni sa mère : c'étaitun grand jeune homme comme vous, de votre âge. Quel âge avez-vous ?
— Vingt-sept ans.
— C'est ça ; pas si brun tout-à-fait, et puis vous avez les cheveux nègres, et il les avait tout plats, lui. Du reste, joli garçon, si ce n'est qu'il était triste, voyez-vous, comme un bonnet de nuit; il avait dix mille livres de rente, ça n'y faisait rien, si bien que j'ai cru longtemps qu'il était malade du pylore. Pour lors j'entrai donc à son service; c'est bien. Jamais un mot plus haut que l'autre. — Cantillon, mon chapeau... Cantillon, mets le cheval au cabriolet... Cantillon, simonsieur Alfred de Linar vient, dis que je n'y suis pas. Faut vous dire qu'il n'aimait pas ce monsieur de Linar. Le fait est que c'était un roué, celui-là ; oh ! mais ! un roué... suffit. Comme il logeait dans le même hôtel que nous, il était toujours sur notre dos, que c'en était fastidieux. Il vient le même jour demander monsieur Eugène; je lui dis : — Il n'y estpas... Paf ! voilà l'autrequi tousse ; iU'entend, bon ! Alors il s'en va en disant : — Ton maître est un impertinent. Je garde ça pour moi ; prenons qu'il n'ait rien dit.
— A propos, notre bourgeois, à quel numéro al'ez-vous, ruedeBondy?
— Numéro 64.
— Ha!... oh!... c'est ici.
Taylor n'y était pas ; je ne fis qu'entrer et sortir.
— Après ?
— Après? ah! l'histoire... Où allons-nous d'abord?
— Rue Saint-Lazare, numéro 38.
— Ah! chez mademoiselle Mars : c'est encore une fameuse actrice, celle-là. Jedisaisdonc que le même jour nous allions en soirée dans larue de la Paix: je me mets à la queue, houp ! Aminuitsonnant, mon maîtreso.id'unehumeur massacrante: il s'était rencontré avec monsieur Alfred, ils avaient échangé des mots. Il revenait en disant : — C'est un fat qu'il faudra que je corrige. J'oubliais de vous dire que mon maître tirait le pistolet, oh mais! et l'épée comme un Saint-George. Nous arrivons sur le pont où il y a des statues, vous savez; il n'y en avait pas encore à cette époque-là. Voilà que nous croisons une femme qui sanglotait si fort, que nous l'entendions malgré le bruit du cabriolet. Mon maître me dit : —Arrête ! J'arrête. Le temps de tourner la tête,- il était à terre : c'est bien...
Il faisait une nuit à ne pas voir ni ciel ni terre. La femme allait devant, mon maître derrière. Tout-à-coup elle s'arrête au milieu du pont, monte dessus, et puis j'entends, paouf! Mon maître ne lit ni une ni deux : v'ian, il donne une tête. Il faut vous dire qu'il nageait comme un éperlan.
Moi, je médis, si je reste dans le cabriolet ça ne l'aidera pas beaucoup : d'un autre côté, comme je ne sais pas nager, si je me jette à l'eau, ça sera deux au lieu d'une. Je dis au cheval, à celui-là, tenez, qui avait quatre ans de moins sur le corps, et deux picotins d'avoine déplus dans le ventre : — Reste là. Coco. On aurait dit qu'il m'entendait. Il reste: c'est bon.
Je prends mon élan, j'arrive au bord de la rivière. Il y avait unepelite barque, jesaute dedans : elle tenait par une corde; je tire. Je cherche mon couteau, je l'avais oublié; n'en parlons plus. Pendant ce temps-là, l'a'j're plongeait comme uncormoran.
Je tire si fort une secousse, que crac! la corde casse; encore un peu, je tombais les quatre fers en l'air dans la rivière. Je nie trouve sur le dos dans la barque; heureusement que j'étais tombé les reins sur un banc. Je me dis : — C'est pas le moment de compter les étoiles : je me relève.
Du coup, la barque était lancée. Je cherche les deux avirons; dans ma cabriole j'en avais jeté un à l'eau. Je rame avccl'aulre. je tourne comme un tonton, je dis : C'est comme si je chantais ; attendons.
Je me rappellerai ce moment-là toute ma vie, monsieur: c'était effrayant, on aurait cru que la rivière roulait de l'encre, tant elle était noire. De temps en temps seulement, une petite vague s'élevait et jetait son écume; puis, au milieu, on voyait paraître un instant la robe blanche de la jeune fille ou la tête de mon maître qui revenait pour souffler. Une seule fois ils reparurent tous deux en même temps. J'entendis monsieur Eugène dire : — Bon ! je la vois. En deux brassées, il fut à l'endroit où la robe flottait l'instant d'auparavant. Toutà-coup, je ne vis plus sortir de l'eau que ses jambes écartées. Il les rapprocha vivement, et il disparut... J'étais à dix pas d'eux, à peu près, descendant la rivière ni plus ni moins vite que le courant, serrant mon aviron entre mes mains comme si je voulais le broyer, en disant : Dieu de Dieu ! faut-il que je ne sache pas nager !
Un instant après il reparut. Celle fois-là, il la tenait par les cheveux ; elle était sans connaissance : il était temps pour mon maître aussi. Sa poitrine râlait, et il lui restait tout juste assez de force pour se soutenir sur l'eau, vu que comme elle ne remuait ni bras ni jambes, elle était lourde comme un plomb. Il tourna la tête pour voir de quel côté du bord il était le plus près, et il m'aperçut. — Cantillon, dit-il, à moi! J'étais sur le bord de la barque, lui tendant l'aviron, mais, ouichel il s'en fallait plus de trois pieds .. — A moi ! répéta-t-il... Je faisais un mauvais sang! — Cantillon ! Une vague lui passa sur la tète ; je restai la bouche ouverte, les yeux fixés sur l'endroit; il reparut, ça m'enleva une montagne de dessus l'estomac; j'étendis encore l'aviron; il s'était un brin rapproché de moi... — Du courage, mon maître, du courage ! que je lui criais. Il ne pouvait plus répondre. — Lâchez-la, que je lui dis, et sauvez-vous. — Non, non, dit-il, je... l'eau lui entra dans la bouche. Ah ! monsieur, je n'avais pas un cheveu sur la tête qui n'eût sa goutte d'eau. J'étais hors de la barque, tendant l'aviron ; je voyais tout tourner autour de moi. Le pont, l'hôtel des Gardes, les Tuileries, tout ça dansait, et pourtant j'avais les regards fixés seulement sur cette tête qui s'enfonçait petit à petit, sur ces yeux à fleur d'eau qui me regardaient encore et me paraissaient plus grands du double; puis je ne vis plus que ses cheveux ; les cheveux s'enfoncèrent comme le reste : son bras seul sortait encore de l'eau, avec ses doigts crispés. Je fis un dernier efl'ort, je tendis la rame; allons donc, han !... Je lui mis l'aviron dan» la main... Ah!. .
Cantillon s'essuya le front. Je respirai; il reprit :
— On a bien raison de dire que quand on se noie, on s'accrocherait à une barre de fer rouge, il se cramponna à la rame que ses ongles étaient marqués dans le bois. Je l'appuyai sur le bord du bateau ; ça fit bascule, et monsieur Eugène reparut au-dessus de l'eau. Je tremblais si fort, que j'avais peur de h'iclier mon diable de bâton. J'étais couché dessus, la tète au bord du bateau; je tirais l'aviron e:) l'assujetissant avec mon corps. Monsieur Eugène avait la tête renversée en arrière comme quelqu'un qui est évanoui ; je tirais toujours la machine, ça le faisait approcher. Enfin j'étendis le bras, je le pris par le poignet; bon ! j'étais sur de mon affaire , je le serrais comme dans un étau. Huit jours après, il en avait encore les marques bleues autour du bras.
Il n'avait pas lâché la petite; je le tirai dans le bateau; elle le suivit Ils restèrent au fond tous les deux, pas beaucoup plus fringans l'un que l'autre. J'appelai mon maître, votre serviteur"' J'essayai de lui frapper dans le creux des mains, il les tenait fermées comme s'il voulait casser des noix : c'é* tait à se manger la rate.
OEUVRES COMPLETES D'ALEXAJVDRE DUMAS
Je repris ma rame et je voulus gagner le bord. Quand j'ai deux avirons, je ne suis pas déjà un fameux marinier; avec un seul, c'est toujours la même clianson ; je voulais aller d'un cùlé, je tournais de l'autre, le courant m'entraînait. Quand je vis délinilivement que je m'en allais au lîàvre, je me dis : Ma foi ! pas de fausse route, appelons au secours : là-dessus, je me mis a crier comme un paon.
Les farceurs qui sont dans la petite baraque où l'on fait revenir les noyés m'entendirent. Ils mirent leur embarcation au diable à l'eau. En deux tours de main, ils m'avaient rejoint; ils accrochèrent mon bateau au leur. Cinq minutes après, mon maître et la jeune fille étaient dans du sel, comme des harengs.
On demanda si j'étais noyé aussi, je répondis que non, mais que c'était égal, que si ion voulait me donner un verre d'eau-de-vie, ça me remettrait le cœur. J'avais les jambes qui pliaient comme des échcveaux do fil.
Mon maître rouvrit les yeux le premier; il se jeta ù mon cou... Je sanglotais, je riais, je pleurais... Mon Dieu, qu'un homme est bête!...
Monsieur Eugène se retourna; il aperçut la jeune fille qu'on médicamentait. — Mille francs pour vous, mes amis, dit-il, si elle n'en meurt pas ; et toi , Cantillon , mon brave, mon ami, mon sauveur (je pleurais toujours), amène le cabi'iolet.
— Ali! que je dis, c'est vrai, etCoco!... Faut pas demander si je pris mes jambes ù m.on cou. J'arrive à la place où je l'avais laissé... Pas plus de cabriolet ni de cheval que dessus ma main. Le lendemain, la police nous le retrouva ■ c'était un amateur qui s'était reconduit avec.
Je reviens et je dis : — Bernique ! Il me répond : — C'est bien, alors amène un fiacre. — Et la jeune lille? ([ue je de mande. — Elle a remué le bout du pied, dit-il. — Fameux! — J'amène un fiacre : elle était revenue tout-à-fait; seulement elle ne parlait pas encore. Nous la portons dans le berlingot. — Cocher, rue du Bac, n°ô\ ; et vivement.
— Dites donc, notre maître, c'est ici mademoiselle Mars, n» S8.
— Est-ce que ton histoire est finie?
— Finie, peuh !... je ne suis pas au quart; c'est rien ce que je vous ai dit, vous verrez.
Elîectivenient, il y avait un certain intérêt dans ce qu'il m'avait raconté. Je n'avais qu'un souhait à faire ù notre grande actrice, c'était de la trouver aussi sublime en 1851 qu'en 1830. Au bout de dix minutes, j'étais dans le cabriolet.
— Etlhistoire?
— Où faul-il vous conduire, d'abord?
— Cela m'est égal, va devant toi; l'histoire.
— Ah! l'histoire! Nous en étions...— Cocher, rue du Bac, et vivement.
Sur le pont, notre jeune fille perdit connaissance une seconde fois.
Mon maître me fit descendre sur le quai pour lui amener son médecin. Quand je revins avec lui, je trouvai mademoiselle Marie... Est-ce que je vous ai dit qn'on l'appelait Marie?
— Non.
— Eli bien c'était son nom de baptême. Je trouvai mademoiselle Marie couchée dans un lit avec une garde auprès d'elle. Je ne peux pas vous dire comme elle était jolie, avec sa figure pAle, ses yeux fermés, ses mains en croix sur sa poitrine : elle avait l'air de la vierge dont elle porte le nom, d'autant plus qu'elle était enceinte.
— Ah! dis-je , c'est pour cela qu'elle s'était jetée à l'eau.
— Eh bien! vous dites juste ce que mon maître répondit au médecin quand il lui annonça celte nouvelle; nous ne nous en étions pas aperçus, nous. Le médecin lui fit respirer un petit flacon; je me rappellerai celui-là. Imaginez-vous qu'il l'avait posé sur la commode; moi, bêtement, voyant que ça l'avait fait revenir, je me dis : — Ça doit avoir une fameuse odeur! Je flAne auto\ir de la commode, sans faire semblant de rien, et pendant qu'ils ont le dos tourné, je retire les deux
bouchons, et je me fourre le goulot dans le nez. Oh! quelle prise! ça n'aurait pas été pire quand j'aurais respiré un cent d aiguilles... C'est bon, je dis, je te connais, loi. Ça m'avait fait pleurer à chaudes larmes. Monsieur Eugène médit : — Faut le consoler, mon ami , le docteur en répond. Je dis en moi-même : — C'est égal, il peut être fort, ce docteur, mais quand je serai malade, ce n'est pas lui que j'irai chercher.
Pendant ce temps-là, mademoiselle Marie était revenue .1 elle; elle regardait autour de la chambre et elle disait :
— C'est drôle; où donc suis-je? je ne reconnais pas cetappartcment. Je lui dis: — C est possible, par la raison que vous n'y êtes jamais venue. Mon mailre me fit : — Chut! Cantillon. Puis, comme il s'entendait à parler aux femmes, il lui dit: —Tranquillisez-vous, madame, j'aurai pour vous les soins et le respect d'un frère, et dès que votre état permettra de vous transporter chez vous, je'm'empresserai de vous y conduire. — Je suis donc malade? reprit-elle étonnée; puis, rassemblant ses idées, elle s'écria tout d'un coup : — Oh ! oui, oui, je me souviens de tout; j'ai voulu!... Un cri lui échappa. — Et c'est vous, monsieur, qui m'avez sauvée sans doute ! oh ! si vous saviez quel service funeste vous m'avez rendu ! quel avenir de douleur votre dévoûment pour une inconnue a rouvert devant elle! Moi, j'écoutais tout ça, en me frottant le nez qui me cuisait toujours, ce qui fait que je n'en ai pas perdu une parole et que je vous le raconte comme ça s'est passé. Mon maître la consolait comme il pouvait ; mais à tout ce qu'il disait, elle répondait : — Ah ! si vous saviez! Il parait que ça l'ennuya d'entendre toujours la même chose, car il se pencha à son oreille et lui dit : — Je sais tout. — Vous? dit-elle. — Oui ; vous aimez, vous avez été trahie, abandonnée. — Oui, trahie, répondit-elle, lâchement trahie cruellement abandonnée. —Eh bien! lui dit monsieur Eul gène, confiez-moi tous vos chagrins ; ce n'est point la curiosité mais le désir de vous être utile qui me guide ; il me semble que je ne dois plus être un étranger pour vous. — Oli! non, non, dit-elle, car un homme qui expose sa vie comme vous avez fait, doit être généreux. Vous, j'en suis sûre, vous n'avez jamais abandonné une pauvre femme, en ne lui laissant que le choix d'une honte éternelle ou d'une prompte mort. Oui, oui, je vais vous dire tout! Je dis : — Bon ! moi, ça doit être intéressant ; ça commence bien, écoutons l'histoire.
— Mais auparavant, ajouta-t-elle, permettez que j'écrive ù à mon père, à mon père à qui j'avais laissé une lettre d'adieu dans laquelle je lui apprenais ma résolution, qui croitque je l'ai accomplie. Vous permettez qu'il vienne ici, n'esl-ce pas? Oh ! pourvu que, dans sa douleur, il ne se soit pas porté à quelque acte de désespoir ! Permettez que je lui écrive de venir à l'instant; je sens que ce n'est qu'avec lui que je pourrai pleurer, et pleurer me fera Tant de bien t
— Écrivez, écrivez, lui dit mon maître en lui avançant une plume et de l'encre. Eli ! qui oserait retarder d'un instant cette réunion solennelle, d'une fille et d'un père qui se sont crus séparés pour toujours? Ecrivez, c'est moi qui vous en supplie; ne perdez pas un instant. Oh ! votre père, le malheureux, comme il doit souffrir !
Pendant ce temps-là, elle griffonnait rne jolie petite écriture en pattes de mouches; quand elle eut Uni, elle demanda l'adresse de la maison :— Rue du Bac, n- 51, que je lui dis.
— Rue du Bac, n°3l ! répéla-t-elle. Etv'lan ! voilà l'encrier sur les draps. Après un instant, elle ajouta d'un air mélancolique : — C'est peut-être la Providence qui m'a conduit dans celle maison. Je dis: —C'est égal, la Providence ou non, il faudra un fameux paquet de sel d'oseille pour enlever cette tache-là.
Mon maître paraissait tout interloqué. — Je conçois votre élonnement, dit-elle ; mais vous allez tout savoir, vous concevrez alors l'effet qu'a dû me faire l'adresse que vient de me donner votre domestique. Etelle lui remit la lettre pour son père.
— Cantillon, porte celte lettre. Je jette un coup d'œil dessus. Rue des Fossés-Saint-Victor. — Il y a une trotte, que je dis; il me répond: — C'est égal, prends un cabriolet et sois ici dans une demi-heure.
SOLTEKJRS D'ANTONY,
En deux temps j'étais dans la rue: un cabriolet passait, je saute dedans.
— Cent sous, l'ami , pour aller à la rue des Fossés-Saint- Victor et me ramener ici.
Je voudrais bien de temps en temps avoir des courses comme ça, moi
Nousarrêtonsdevantunepetitemaison; je frappe, je frappe. La portière vient ouvrir en grognant. Je dis ■ — Grogne. Monsieur Duniont? — Ah! mon Dicul qu'elle dit, apportez vous des nouvelles de sa fille? — Et de fameuses, je réponds.
— Au cinquième, au bout de l'escalier. Je monte quatre à quatre; une porte était entrebâillée; je regarde, je vois un \ieux militaire qui pleurait sans dire un mot, baisant une lettre et chargeant des pistolets. Je dis : — Ça doit être le père, ou je me trompe fort.
Je pousse la porte. — Je viens de la part de mademoiselle Marie, que je m'en vas.
Alors il se retourne, devient pâle comme la mort, et dit :
— RIa lille!— Oui ! mademoiselle IMarie, votre fille. Vousêtes monsieur Duniont, ancien capitaine sous l'autre ?
Il fit un signe de tète.
— Eh bien! voilù ma lettre, de mademoiselle Marie. Il la prit. Je n'exagère pas, monsieur, il avait les cheveux dressés sur la tète , et il lui coulait autant d'eau du front que des yeux.
— Elle est vivante! dit-il, eic'est ton maître quil'asauvée? Conduis-moi vers elle à 1 instant, à l'instant! Tiens, tiens, mon ami.
Il fouille dans le tiroir d'un petit secrétaire, y prend trois ou quatre pièces de cinq francs qui couraient l'une après l'autre, et me les met dans la main. Je les prends pour ne pas l'humilier; je regarde l'appartement; je dis en moimême: — Tu n'es pas cossu, toi. Je fais une pirouette, je glisse les vingt francs derrière un bustede l'autre, et je dis :
— Merci, capitaine.
— Es-tu prêt?
— Je vous attends.
Alors il se met à descendre comme s'il glissait le long de la rampe. Je lui dis :
— Dites donc, dites donc, mon ancien, je n'y vois pas dans votre limaçon d'escalier. Peuh ! il était déjà en bas.
Enfin, c'est bon, nous voilà dans le cabriolet. Je lui dis :
— Sans indiscrétion, capitaine, qu'est-ce que vous vouliez donc faire de ces pistolets que vous chargiez ?
Il me répond en fronçant le sourcil :
— L'un était pour un misérable à qui Dieu peut pardonner, mais à qui je ne pardonnerai pas.
Je dis : — Bon! c'est le père de l'enfant.
— L'autre était pour moi.
— Ah bien! il vaut mieux que cela se soit passé comme cela, que je lui réponds.
— Ce n'est pas fini, dit-il. Mais raconte-moi donc comment ton maître, cet excellent jeune homme, a sauvé ma pauvre Marie?
Alors, je lui racontai tout : il sanglottait comme un enfant... C'était à fendre des pierres, de voir un vieux soldat pleurer, si bien que le cocher lui dit :
— Monsieur, c'est bête tout ça, je n'y vois plus à conduire mon cheval. Si ce pauvre animal n'avait pas plus d'esprit que nous trois, il nous conduirait tout droit ix la Morgue.
— A la Morgue! dit le capitaine en tressaillant, à la Morgue ! Quand je pense que je n'avais plus l'espoir de la retrouver que là; que je voyais ma pauvre Marie, l'enfant de mon cœur, étendue sur ce marbre noir et suant ! Oh ! le nom, le nom de ton maître ? que je le bénisse, que je le place dans mon cœur à côté d'un autre nom.
— Celui de l'autre , n'est-ce pas , dont vous avez le buste?
— 0 Marie ! Et il n'y a plus de danger, n'est-ce pas ? Le médecin a répondu d'elle?
— Ne m'en parlez pas de votre médecin : c'est une lière cruche.
— Comment, il reste donc des craintes pour ma fille?
Je dis : — Non, non, c'est relatif ù moi, par rapport à mon nez.
Nous faisions du chemin pendant ce temps-là, si bien que tout-à-coup le cocher nous dit :
— Nous sommes arrivés.
— Aide-moi, mon ami, me dit le capitaine, les jambes nu manquent. Où est-ce?
— Là, au second, où vous voyez delà lumière et une ombre derrière le rideau.
— Oh ! viens, viens.
Pauvre homme! il était pâle comme un linge. Je pris son bras sous le mien. J'entendais battre son cœur.
— Si j'allais la trouver mortel me dit-il en me regardant d'un air égaré.
Au même instant, la porte de l'appartement de monsieur Eugène s'ouvrit, deux étages au-dessus de nous, et nous entendîmes une voix de femme qui criait :
— Mon père ! mon père !
— C'est elle ! c'est sa voix, dit le capitaine ; et le vieill ard qui tremblait une seconde auparavant, s'élança comme un jeune homme, entra dans la chambre sans dire ni bonjour ni bonsoir à personne, et s'élança sur le lit de sa fille, en pleurant et en disant : — Marie ! ma chère enfant, ma tille I
Quand j'arrivai, c'était un tableau de les voir dans les bras l'un de l'autre; le père frottant la ligure de sa fille avec sa face de lion et ses vieilles moustaches, la garde pleura ni monsieur Eugène pleurant, moi pleurant, enfin une averse.
Mon maître me dit à la garde et à moi :
— Il faut les laisser seuls.
Nous sortons tous les trois, il me prend la main et me dit :
— Guette Alfred de Linar, quand il rentrera du bal tu le prieras de venir me parler.
Je me mis en sentinelle sur l'escalier, et je dis : Ton compte est bon à loi.
Au bout d'un quart d'heure, j'entendis derling, derling! C'était monsieur Alfred. Il monta l'escalier en chantant. Je lui dis poliment :
— Ce n'est pas ça , mais mon maître veut vous dire deux mots.
— Est-ce que ton maître n'aurait pas pu attendre à demain? qu'il me répond d'un air goguenard.
— Il paraît que non, puisqu'il vous demande tout de suite. -- C'est bon ; où est-il ?
— Me voici, dit monsieur Eugène qui m'avait entendu. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, d'entrer dans cette chambre? Et il montrait celle de mademoiselle Marie. Je n'y comprenais plus rien.
J'ouvre la porte. Lecapitalne entrait dans un cabinet; il me fait signe d'altendre qu'il soit caché. Quand c'est fini, je dis:
— Entrez, messieurs.
Mon maître pousse monsieur Alfred dans la chambre, me tire en dehors, ferme la porte sur nous. J'entends une voix tremblante dire : — Alfred! Une voix étonnée répondre:
— Marie I Marie ! vous ici ?
— Monsiew Alfred est le père de l'enfant ? que je dis à mon maître. Il me répond :
— Oui, reste avec moi ici et écoutons.
D'abord nous n'entendions rien que mademoiselle Marie, qui avait l'air de prier monsieur Alfred. Ça dura quelque temps. A la fin, nous entendîmes la voix de celui-ci qui disait :
— Non, Marie, c'est impossible. Vous êtes folle; je ne suis point maîlre de me marier, je dépends d'une famille qui ne le permettrait pas. Mais je suis riche, et si de l'or...
Par exemple, à ce mot-là, ce fut un bacchanal soigné. Pour ne pas se donner la peine d'ouvrir la porte du cabinet où il s'était caché, le capitaine venait de l'enfoncer d'un coup de pied. Mademoiselle Mariejetauncri; le capitaine filun juron à faire lézarder la maison ; mon maître dit :
— Entrons.
Il était temps.
Le capitaine Dumont tenait monsieur Alfred sous son genou, et lui tordait le cou comme à une volaille. Mon maître les sépara.
Monsieur Alfred se releva pâle, les yeux fixes et les dénis
lïO
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
serrées; il ne jeta pas un coup d'œil sur mademoiselle Marie qui était toujours évanouie, mais il vint à mon maître, qui l'attendait les bras croisés.
— Eugène, lui dit-il, je ne savais pas que votre appartement était un coupe-gorge; je n'y rentrerai plus qu'un pistolet de chaque main ! entendez-vous ?
— C'est ainsi que j'espère vous revoir, lui dit mon maître; car si vous rentriez autrement, je vous prierais à l'instant d'en sortir.
— Capitaine, dit monsieur Alfred en se retournant, vous n'oublierez pas que j'ai une dette aussi avec vous?
— Et vous me la paierez à l'instant, dit le capitaine, car je ne vous quitte pas.
— Soit.
— Le jour commence à paraître, continua monsieur Dûment, allez chercher des armes.
— J'ai des épéeset des pistolets, dit mon maître.
— Alors, faites-les porter dans une voiture, reprit le capitaine.
— Dans une heure au bois de Boulogne, porte Maillot, dit Alfred.
— Dans une heure, répondirent à la fois mon maître et le capitaine. Allez chercher vos témoins.
Il sortit.
Le capitaine se pencha alors vers le lit de sa fille. Monsieur Eugène voulait appeler du secours.
— Non , non , dit le père, il vaut mieux qu'elle ignore tout. Marie I chère enfant, adieu. Si je suis tué, monsieur Eugène, vous me vengerez, n'est-ce pas? et vous n'abandonnerez pas l'orpheline?
— Je vous le jure sur elle, répondit mon maître. Et il se jeta dans les bras du pauvre père.
— Cantillon, fais avancer un fiacre.
— Oui, monsieur; irai-jc avec vous?
— Tu viendras.
Le capitaine embrassa encore sa fille; il appela la garde :
— Secourez-la maintenant, cl si elle demande où je suis, dites que je vais revenir. Allons, mon jeune ami, partons.
Ils entrèrent dans la chambre de monsieur Eugène. Quand je revins avec le fiacre, ils m'attendaient déjà en bas. Le capitaine avait des pistolets dans ses poches, et monsieur Eugène des épées sous son manteau.
— Cocher, au bois de Boulogne.
— Si je suis tué, dit le capitaine, mon ami, vous remettrez cette bague à ma pauvre Marie : c'est l'alliance de sa mère; une digne femme, jeune homme, i|ui ost maintenant près de Dieu, ou il n'y aurait pas plus de justice là-haut qu'il ii"y en a dans ce monde ; puis vous o donnerez que je sois enterré avec ma croix et mon épée. Je n'ai d'autre ami que vous, d'autre parent que ma fille : ainsi, vous et ma fille derrière mon cercueil, et c'est tout.
— Pourquoi ces pensées, capitaine? Elles sont bien tristes pour un vieux militaire.
Le capitaine sourit tristement.
—Tout a mal tourné pour moi depuis 1ffl5, monsieur Eugène. Puisque vous avez promis de veiller sur ma fille, mieux vaut un protecteur jeune et riche qu'un père vieux et; pauvre.
Il se tut ; monsieur Eugène n'osa plus lui parler, et le vieilard garda le silence jusqu'au lieu du rendez vous.
Un cabriolet nous suivait à quelques pas. Monsieur Alred en descendit avec ses deux témoins.
Un des témoins s'approcha de nous.
— Quelles sont les armes du capitaine ?
— Le pistolet, répondit celui-ci.
— Reste dans le fiacre et garde les épées, dit mon maître ;. et ils s'enfoncèrent tous cinc] dans le bois.
Dix minutes s'étaient à peine écoulées, que j'entendis deux coups de pistolet. Je bondis comme si je ne m'y attendais pas; c'était fini pour l'un des deux, car dix autres minutes se pas sèrent sans que ce bruit se renouvelât.
Je ni'éia.is jeté dans le fond du fiacre, n'osant regarder. La portière s'ouvrit tout-à-ioup.
— Cantillon, les épées ? dit mon maître.
Je les lui présentai . Il étendit la main pour les prendre ; li avait au doigt la bague du capitaine.
— Et... et... le père de mademoiselle Marie? dis-je.
— Mort !
— Ainsi ces épées...?
— Sont pour moi.
— Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.
— "Viens, si tu le veux.
— Je sautai à bas du fiacre. J'avais le cœur aussi petit qu'un grain de moutarde, et tremblais de tous mes membres. Mon maître entra dans le bois, je le suivis.
Nous n'avions pas fait dix pas que j'aperçus monsieur Alfred debout et riant au milieu de ses témoins.
— Prends garde, me dit mon maître, en me poussant de côté.
— Je fis un saut en arrière. J'avais manqué de marcher sur le corps du capitaine.
Monsieur Eugène jeta sur le cadavre un seul coup d'œil, puis il s'avança vers le groupe, laissa tomber les épées à terre, et dit :
— Messieurs, voyez si elles sont de même longueur.
— Vous ne voulez donc pas remettre les choses à demain? dit un des témoins.
— Impossible!
— Eh! mes amis, soyez donc tranquilles, dît monsieur Alfred; le premier combat ne m'a pas fatigué; seulement jo boirais volontiers un verre d'eau.
— Cantillon, va chercher un verre d'eau pour monsieur Alfred, dit mon maître.
J'avais envie d'obéir comme d'aller me pendre. Monsieur Eugène me fit un second signe de la main, et je pris te chemin du restaurant qui est ù l'entrée du bois -, à peine si nous en étions à cent jias. Eu deux tours de main, je fus revenu. Je lui présentai le verre en disant en moi-même : Tiens, et que le verre d'eau te serve de poison ! Il le prit : sa main ne tremblait pas; seulement, quand il me le rendit, je m'aperçus qu'il l'avait tellement serré entre ses dents qu'il en avait ébrécliélebord.
Je me retournai en jetant le verre par-dessus ma tête, et j'aperçus mon maître qui s'était apprêté pendant mou absence. Il n'avait conservé que son pantalon et sa chemise; encore les manches eu étaient-elles relevées jusqu'au liaut du bras. Je m'approchai de lui :
— N'avez-vous rien à m'ordonner? lui dis-je.
— Non, répondit-il. Je n'ai ni père ni mère; si je meurs... Il écrivit quelques mots au crayon... tu remettras ce papier à Marie
Il jeta encore un coup d'œil sur le corps du capitaine, et s'avança vers son adversaire en disant :
— Allons, messieurs.
— Mais vous n'avez pas de témoin , répondit monsieur Alfred.
— L'un des vôtres m'en servira.
— Ernest, passez du côté de monsieur.
Un des deux témoins passa du côté de mon maître; l'autre prit les épées, plaça les deux adversaires à i|uatre pas l'un de l'autre, leur mit à chacun une poignée d'épéedans la main, croisa 1rs fers et s'éloigna en disant :
— Mlez, messieurs.
A l'instant nuwne, chacun d'eux fit un pas en avant, et leurs lames se ti-ouvèrent engagées jusqu'à la garde.
— Uecultz, dit mon maître.
— Je n'ai point l'habitude de rompre, répondit monsieur Alfred.
— C'est bien.
IMonsieur Kugène recula d'un pas , et se remit en garde.
Il y eut dix minutes elTrayantes a passer.
Les épées voltigeaient autour l'une de l'autre comme des couleuvres (jui jouent. Monsieur Alfred seul perlait des coups ; mou maître, suivant l'épée des yeux, arrivait a la parade ni plus ni moins trau(iuilli'nu>iit que dans une salle d'armes. J'étais dans une ruière ! Si le dùnicsti(iue do l'aulru avait été là, je l'aurais étranglé.
SOUVENIRS D'ANTONY
nî
Le combat continuait toujours. Monsieur Alfred riait amèrement-, mon maître était calme et froid.
— Ah! dit monsieur Alfred.
Son épée avait touché mon maître au bras, et le sang coulait.
— Ce n'est rien, répondit celui-ci, continuons. Je suais à grosses gouttes.
Les témoins s'approchèrent. Monsieur Eugène leur fit signe du bras de s'éloigner. Son adversaire profita de ce mouvement, il se fendit; mon maître arriva trop tard à une parade de seconde, et le sang coula de sa cuisse. Je m'assis sur le gazon ; je ne pouvais plus me tenir debout.
Cependant monsieur Eugène était aussi calme et aussi froid; seulement ses lèvres écartées laissaient apercevoir ses dents serrées. L'eau coulait du front de son adversaire ; il s'affaiblissait.
Mon maître fit un pas en avant ; monsieur Alfred rompit.
— Je croyais que vous ne rompiez jamais, dit-il. Monsieur Alfred fit une feinte; l'épée de monsieur Eugène
arriva à la parade avec une telle force, que celle de son adversaire s'écarta comme s'il saluait. Un instant, sa poitrine se trouva découverte, l'épée de mon mallre y disparut jusqu'à la garde.
Monsieur Alfred étendit les bras, lâcha le fer, et ne resia debout que parce que l'épée le soutenait en le traversant.
Monsieur Eugène retira son épée, et il tomba.
— Me suis-je conduit en homme d'honneur? dit-il aux té-
moins. Ils firent un geste affirmatif et s'avascèrenl vers monsieur Alfred.
Mon maître revint à moi.
— Retourne à Paris et amène un notaire chez moi ; que je le trouve en rentrant.
— Si c'est pour faire le testament de monsieur Alfred, que je lui dis, ce n'est pas beaucoup la peine, vu qu'il se tord comme une anguille et qu'il vomit le sang, ce qui est mauvais signe
— Ce n'est pas ça, dit-il.
— Pour quoi était-ce donc? dis-je à mon tour en interrompant le cocher.
— Pour épouser la jeune fille, me répondit Cantillon, et reconnaître son enfant...
— Il a fait cela?
— Oui , monsieur, et bravement.
Puis il m'a dit : — Cantillon, nous allons voyager, ma femme et moi : je voudrais bien te garder; mais, tu comprends, ça la gênerait de te voir. Voilà mille francs; je te donne mon cabriolet et mon cheval, fais ce que tu voudras; et si tu as besoin de moi, ne l'adresse pas à d'autres.
Comme j'avais le fond de l'établissement, je me suis fait cocher.
— Voilà mon histoire, notre bourgeois : où faut-il vous conduire?
— Chez moi ; j'achèverai mes courses un autre jour.
Je rentrai, et j'écrivis l'histoire de Cantillon telle qu'il me l'avait racontée.
0£UV. C031PL. — T
BLANCHE DE BEAULIEIL
Celui (]iii, dans la soirée du 13 décembre. 93, serait parti de la pcliic ville de Clisson pour se rendre au village de Sainl-Crépin, et se serait arrêté sur la crête de la montagne au pied de lacjuelle coule la rivière de la Moine, aurait vu de l'autre cùlé de la vallée un étrange spectacle.
D'abord, ;i l'endTûit où sa vue aurait cherché le village perdu dans les arbres, au milieu d'un horizon d(^à assombri parle crépuscule, il eiit aperçu trois ou quatre colonnes de fumée, (lui, isolées à leur base, se joignaient en s'élargissant, se balançaient un instant comme un dôme bruni, et, cédant mollement <'i un vent humide d'ouest, roulaient dans cette direction, confondues avec les nuages d'un ciel bas 0I brumeux. Il eût vu cette hase rougir lentement, puis toute fumée cesser, et, des toits des maisons, des langues de feu aiguës s'élancer à leur place avec un frémissement sourd, tantôt se tordant en spirales, laniùt se rourl.uint et se relevant comme le mal d'un vaisseau. 11 lui eu .semblé ipie bientôt toutes les feiu"'tres s'ouvraient pour vomir du feu. De temps en temps, quand un toit s'enfonçait, il ûtentendu un bruitsourd, il eût distingué une flamme plus vive, mêlée de milliers d'étiiu.elles, et, î") la lueur sanglante de l'incendie s'agraudissant, des armes luire, un cercle de soldats s'étemlre au luin. il eût entendu des cris et des rires, il eût dit avec terreur: Dieu me pardonne, c'est une armée qui se chauffe avec un village.
Effectivement, une brigade républicaine de douze ou quinze cents hommes avait trouvé le village de Sainl-Crépin abandonné et y avait mis le feu.
Ce n'était point une cruauté mais un moyen de guerre, un plan de campagne comme un autre ; l'expérience prouva qu'il était le seul qui fût bon
Cependant une chaumière isolée ne brûlait pas; on semblait même avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que le feu ne pût l'atteindre. Deux sentinelles veillaient à la poite, et, il chaipie instant, des officiers d'ordonnance, des aides-dc-camp cntiaieiit, puis bientôt sortaient pour porter des ordres.
Celui (jui donnait ces ordres était un jeune honiiiie qui paraissait Agé de vingt a vuiyt-deux ans: de longs cheveux
blonds, séparés sur le front, tondiaient en oniiulant de chaque côté de ses joues blanches et maigres, toute sa ligure portait l'empreinte de cette tristesse fatale qui s'attache au front de ceux qui doivent mourir jeunes. Son manteau bleu, eu l'enveloi)panl, ne le cachait pas si bien qu'il ne laissât apercevoir les signes de son grade, deux épaulettcs de général; seulement ces épaulettes étaient de laine, les olliciers républicains ayant fait à la Convention l'offrande patrioti(iue de tout l'or de leurs babils. 11 était courbé sur une table, une carte géoffrai)hi(|ue était déroulée sous see yeux, il y traçait au crayon, à la clarté d'une lampe qui s'elfaçait elle-même iioa:.' '•< lueur de l'incendie, la route que ses soldats allaient suivre. C'était le général Marceau, qui, trois ans plus lard, devait être tué à Alteidvirchen.
— Alexandre! dit-il en se relevant ù demi... Alexandre! éternel dormeur, rêves-tu de Saint-Domingue, que tu dors si longtemps?
— Qu'y a-t-il? dil en se levant tout debout et en sursaut celui auquel il s'adressait, et dont la tête toucha presipie le |)lafond de la cabane; qu'y a-t-il? est-ce l'ennemi qui nous vient ?... et ces paroles furent dites avec un léger accent créole qui leur conservait de la douceur nu'me au milieu de la menace.
— Non, mais un ordre du général en chef Westernmnn (lui nous arrive.
Kt pendant (]ue son collègue lisait cet ordre, car celui qu'il avait apostrophé était son collègue, Marceau regardait avec une curiosité d'enfant les formes musculeuses de l'Hercule mulillre qu'il avait devant les yeux.
C'était un homme de vinL;i-liuit ans, aux cheveux crépus et courts, au teint brun, an tVont dccouNcrl et aux dents blanches, dont la force pres(iuesurimiurelleélaii connue de toute rarnuH\ qui lui avait vu, dans un jour de bataille, fendre un casque jusqu'à la cuirasse, et, un jour de parade, étouffer entre ses jambes un cheval fougueux qui l'emportait. Cclui-la n'avait pas longtemps ;"i vivre non plus ; mais, moins heureux que Marceau, il devait mourir loin du chanq) de bataille, empoisonné par l'ordre d'un roi. C'était le général Alexandre Dumas, c'était mon père.
— Qui t'a apporté cet ordre? dit-il.
— Le représentant du peuple Delmar.
— C'est bien. El où doivent se rassendiler ces pauvres diables?
SOLVEMUS DAINTOISY.
—Dans un bois à une lieue et demie d'ici; vois sur la carte : c'est là.
— Oui ; mais sur la carte il n'y a pas les ravins, les montagnes, les arbres coupés, les mille chemins qui embarrassent la vraie route, où l'on a peine à &e rcconnailre, même dans le jour... Infernal pays !.. Avec cela qu'ily fait toujours froid.
— Tiens, dit Marceau, en poussant la porte du pied, et en lui montrant le village en feu, sors et tu le chaufferas. . Hé ! (lu'est-ce h'i, citoyens?
Ces paroles étaient adressées à un groupe de soldats qui, en cherchant des vivres, avaient découvert, dans une espèce de chenil attenant ù la chaumière où étaient les deux généraux, un paysan vendéen qui paraissait tellement ivre, qu'il était probable qu'il n'avait pu suivre les babitans du village, lorsqu'ils l'avaient abandonné.
Que le lecteur se figure un métayer à visage slupide, au grand chapeau, aux cheveux longs,' ù la veste grise; être ébauché à l'image de l'homme, espèce de degré au-dessous de la bête; car il était évident (|ue l'instinct manquait à cette masse Marceau lui fit quelques questions ; le patois et le vin rendirent ses réponses inintelligibles. Il allait l'abandonner comme un jouet aux soldats, lorsque le général Dumas donna brusquement l'ordre d'évacuer la chaumière et d'y enfermer le prisonnier. Il était encore à la porte: un soldat le poussa dans l'intérieur; il alla, en trébuchant, s'appuyer contre le mur, chancela un instant, en oscillant sur ses jambes demiployées ; puis, tombant lourdement étendu, demeura sans mouvement. Un factionnaire resta devant la porte, et l'on ne prit pas même la peine de fermer la fenêtre.
— Dans une heure nous pourrons partir, dit le général Dumas à Marceau ; nous avons un guide.
— Lequel ?
— Cet homme.
— Oui, si nous voulons nous mettre en route demain, soit. Il y a dans ce que ce drùle a bu du sommeil pour vingl-(iua[re heures.
Dumas sourit :— Viens, lui dit-il, et il le conduisit sous le hangar où le paysan avait été découvert ; une simple cloison le séparait de l'intérieur de la cabane, encore était-elle sil ionnée de fentes qui laissaient distinguer ce qui s'y passait, et avait dû permettre d'entendre jusqu'à la moindre parole des deux généraux qui, un instant auparavant, s'y trouvaient : — Et maintenant, ajouta-l-il en baissant la vnix, regarde.
Marceau obéit, cédant à l'ascendant qu'exerçait sur lui son ami, même dans les choses habituelles de la vie. Il eut quelque peine à distinguer le prisonnier, qui, par hasard, était tombé dans le coin le plus obscur de la chaumière. 11 gisait encore à la même place, immobile; Marceau se retourna pour chercher son collègue: il avait disparu.
Lorsqu'il reporta ses regards dans la cabane, il lui sembla quecelui qui l'habitait avait fait un léger mouvement; sa tête était replacée dans une direction qui lui permettait d'embrasser d'un coup d'œil tout l'intérieur. Bientôt il ouvrit les yeux avec le bâillement prolongé d'un homme qui s'éveille, et il vit qu'il était seul.
Un singulier éclair de joie et d'intelligence passa sur so» visage.
Dès lors il fut évident pour Blarceau qu'il eût été la dupe de cet homme, si un regard plus clairvoyant n'avait tout deviné. Il l'examina donc avec une nouvelle attention ; sa figure avait repris sa première expression, ses yeux s'étaient refermés, ses mouvemens étaient ceux d'un homme qui se rendort ; dans l'un d'eux, il accrocha du pied la table légère qui soutenait la carte et l'ordre du général Weslermann que Marceau avait rejeté sur cette table: tout tomba pêle-mêle; le soldat de faction entr'ouvrit la porte, avança la tête à ce bruit, vit ce qui l'avait causé, et dit en riant à son camarade: — C'est le citoyen qui rêve.
Cependant celui-ci avait entendu ces paroles, ses yeux s'étaient rouverts, un regard de menace poursuivit un instant le soldat, puis, d'un mouvement rapide, il saisit le papier sur lequel était écrit l'ordre, et le cacha dans sa poitrine.
Marceau retenait son souffle; sa main droite semblait collée à la poignée de son sabre, sa main gauche supportait avec
son front tout le poids de son corps appuyé contre la cloison- L'objet de son attention était alors posé sur le coté ; bientôt, en s'aidant du coude et du genou, il s'avança lentement, toujours couché, vers l'entrée de la cabane ; l'intervalle qui se trouvait entre le seuil et la porte lui permit d'apercevoir les jambes d'un groupe de soldats qui se tenaient devant. Alors, avec patience et lenteur, il se remit :i ramiier vers la fenêlre entr'ouverte; puis, arrivé à trois pieds d'elle, il chercha dans sa poitrine une arme qui y était cachée, ramassa son coriis sur lui-même, et d'un seul bond, d'un bond de jaguar, s'élança hors de la cabane. Marceau jeta un cri ; il n'avaU eu le temps ni de prévoir ni d'empêcher celte fuite. Un autre cri répondit au sien : celui-là était un cri de malédiction. Le Vendéen, en tombant hors de la fenêtre, s'était trouvé face à face avec le général Dumas ; il avait voulu le frapper de son couteau, mais celui-ci lui saisissant le poignet, l'avait ployé contre sa poitrine, et il n'avait plus qu'à pousser pour qiie le Vendéen se poignardât lui-même.
— Je t'avais promis un guide, Marceau ; en voici un, et intelligent, je l'espère. — Je pourrais te faire fusiller, drôle, dit-il au paysan, il m'est plus commode de te laisser vivre. Tu as entendu notre conversation, mais lu ne la reporteras pas à ceux qui l'ont envoyé. — Citoyens, — il s'adressait aux soldats que cette scène curieuse avait amenés, — que deux de vous prennent chacun une main à cet homme, et se placent avec lui à la tête de la colonne: il sera noire guide; si vous apercevez qu'il vous trompe, s'il fait un mouvement pour fuir, brùlez-lui la cervelle et jetez-le par-dessus la haie.
Puis, quelques ordres donnés à voix basse allèrent agiter cette ligne rompue de soldats qui s'étendait à l'entour des cendres qui avaient été un village. Ces groupes s'allongèrent, chaque peloton sembla se soudera l'autre. Une ligne noire se forma, descendit dans le long chemin creux qui sépare Saint- Crépin de Montfaucon, s'y emboîta comme une roue dans une ornière, et, lorsque, quelques minutes après, la lune passa entre deux nuages et se rélléchit un instant sur ce ruban de baïonnettes qui glissaient sans bruit, on eût cru voir ramper dans l'ombre un immense serpent noir à écailles 4^acier.
C'est une triste chose pour une armée qu'une marche de nuit. La guerre est belle par un beau jour quand le ciel regarde la mêlée, quand les peuples se dressant à l'entour du champ de bataille comme aux gradins d'un cirque, battent des mains aux vainqueurs; quand les sons frémissans des instrumc'.is de cuivre font tressaillir les fibres courageuses du cœur, quand la fumée de mille canons vous couvre d'un linceul, quand amis et ennemis sont là pourvoir comme vous mourez bien: c'est sublime ! Mais la nuit!... Ignorer comment on vous attaque et comment vous vous défendez, tomber sans voir qui vous frappe ni d'où le coup part, sentir ceux qui sont debout encore vous heurter du pied sans savoir qui vous êtes, et marcher sur vous!... Oh ! alors, on ne se pose pas comme un gladiateur, on se roule, on se tord, on mord la terre, on la déchire des ongles : c'est horrible I
Voilà pourquoi cette armée marchait triste et silencieuse; c'est qu'elle savait que de chaque côté de sa route se prolongeaient de hautes haies, des champs entiers de genêts et d'ajoncs, et qu'au bout de ce chemin il y avait un combat, un combat de nuit.
Elle marchait depuis une demi-heure; de temps en temps, comme je l'ai déjà dit, un rayon de la lune filtrait entre deux nuages et laissait apercevoir, à la tête de cette colonne, le paysan qui servait de guide, l'oreille attentive au moindre bruit, et toujours surveillé par les deux soldats <iui marchaient à ses côtés. Parfois on entendait sur les lianes un froissement de feuilles: la tête de la colonne s'arrêtait foutù-coup; plusieurs voix criaient çifi r/i'e?... Rien ne répon-
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
dait, elle paysan disait en riant: — C'est un lièvre qui pan du gîte. Quelquefois les deux soldats croyaient voir devant eux s'agiter quelque chose qu'ils ne pouvaient distinguer, ils se disaient l'un à l'autre: —Regarde donc!... elle Vendéen répondait: — C'est votre ombre, marchons toujours. Tout-àcoup, au détour du chemin, ils virent se dresser devant eux deux hommes: ils voulurent crier: l'un des soldats tomba sans avoir eu le temps de proférer une parole ; l'autre chancela une seconde, et n'eut que le temps de dire : — A moi !
Vingt coups de fusils partirent à l'instant; à la lueur de cet éclair, on put distinguer trois hommes qui fuyaient; l'un d'eux chancela, se traîna un instant le long du talus, espérant atteindre l'autre côté de la haie. On courut à lui, ce n'était pas le guide; on l'interrogea, il ne répondit point; un soldat lui perça le bras de sa baïonnette pourvoir s'il était bien mort : il l'était.
Ce fut alors Marceau qui devint le guide. L'élude qu'il avait faite des localités lui laissait l'espoir de ne point s'égarer. Effectivement, après un quart d'Iieure de marche, on aperçut la masse noire de la forêt. Ce fut là que, selon l'avis qu'en avaient reçu les républicains, devaient se rassembler, pour entendre une messe, les habitans de quelques villages, les débris de plusieurs armées, dix-huit cents hommes à peu près.
Les deux généraux séparèrent leur petite troupe en plusieurs colonnes, avec ordre de cerner la forêt et de se diriger par toutes les routes qui tendraient au centre ; on calcula qu'une demi-heure suffirait pour prendre les positions respectives. Un peloton s'arrêta à la route qui se trouvait en face de lui ; les autres s'étendirent en cercle sur les ailes ; on entendit encore un instant le bruit cadencé de leurs pas, qui allait s'aBaiblissant; il s'éteignit tout-ù-fait, et le silence s'établit. La demi-heure qui précède un combat passe vite. A peine si le soldat a le temps de voir si son fusil est bien amorcé, et de dire au camarade: — J'ai vingt ou trente francs dans le coin de mon sac; si je meurs, tu les enverras à ma mère
Le mot en avant! retentit, et chacun tressaillit, comme s'il ne s'y attendait pas.
Au fur et à mesure qu'ils s'avançaient, il leur semblait que le carrefour qui forme le centre de la forêt était éclairé; en approchant, ils distinguèrent des torches qui flamboyaient; bientôt les objets devinrent plus distincts, et un spectacle dont aucun d'eux n'avait l'idée s'offrit à leur vue.
Sur un autel grossièrement représenté par quelques pierres amoncelées, le curé de Sainte-Marie de Rhé disait une messe; des vieillards entouraient l'autel, une torche à la main, et tout à l'entour, des femmes, des enfans, priaient à deux genoux. Entre les républicains et ce groupe, une muraille d'hommes était placée, et, sur un front plus rétréci, présentait le même plan de bataille pour la défense que pour l'attaque: il eût été évident qu'ils avaient été prévenus, quand même on n'eût pas reconnu au premier rang le guide qui avait fui; maintenant c'était un soldat vendéen avec son costume complet, portant sur le cùlé gauche de la poitrine le cœur d'étoffe rouge qui servait déraillement, et au chapeau le mouchoir blanc qui remplaçait le panache.
Les Vendéens n'attendirent pas qu'on les attaquât: ils avaient répandu des tirailleurs dans les bois, ils commencèrent la fusillade; les républicains s'avanceront l'arme au bras, sans tirer un coup de fusil, sans répondre au feu réitéré de leurs ennemis, sans proférer d'autres paroles après chaque decharge que celles-ci : — Serrez les rangs, serrez les rangs.
Le prêtre n'avait pas achevé sa messe, et il continuait; son auditoire semblait étranger à ce qui se passait et demeurait à genoux. Les soldats républicains avançaient toujours. Quand ils furent à trente pas de leurs ennemis, le premier rang se mil à genoux; trois lignes de fusils s'abaissèrent comme des épis que le vent courbe. La fusillade éclata : on vil s'éclaircir les rangs des Vendéens, et ([uelques halles passant au travers allèrent jusiiu'au pied de l'aulel tuer des femmes et des enfans. 11 v eut dans cette foule un instant de
cris et de tumulte. Le prêtre leva Dieu, les têtes se courbèrent jusqu'à terre, et tout rentra dans le silence.
Les républicains firent une seconde décharge à dix pas, avec autant de calme qu'à une revue, avec autant de précision que devant une cible. Les Vendéens ripostèrent, puis ni les uns ni les autres n'eurent le temps de recharger leurs armes : c'était le tour de la baïonnette ; et ici tout l'avantage était aux républicains, régulièrement armés. Le prêtre disait toujours la messe.
Les Vendéens reculèrent, des rangs entiers tombaient sans autre bruit que des malédictions. Le prêtre s'en aperçut ; il fit un signe : les torches s'éteignirent, le combat rentra dans l'obscurité. Ce ne fut plus alors qu'une scène de désordre et de carnage, où chacun frappa sans voir, avec rage, et mourut sans demander merci, merci qu'on n'accorde guère quand on se la demande dans la même langue.
Cependant ces mots : Grâce! grâce! étaient prononcés d'une voix déchirante aux genoux de Marceau qui allait frapper.
Celait un jeune Vendéen, un enfant sans armes, qui cherchait à sortir de cette horrible mêlée.
— Grâce I grâce ! disait-il, sauvez-moi ! au nom du ciel, au nom de votre mère I
Le général l'entraîna à quelques pas du champ de bataille pour le soustraire aux regards de ses soldats, mais bientôt il fut forcé de s'arrêter : le jeune homme s'était évanoui. Cet excès de terreur l'élonna de la part d'un soldat, il ne s'empressa pas moins de le secourir; il ouvrit son habit pour lui donner de l'air : c'était une femme.
Il n'y avait pas un instant à perdre : les ordres de la Convention étaient précis : tout Vendéen pris les armes à la main ou faisant partie d'un rassemblement, quel que fût son sexe ou son âge, devait périr sur l'échafaud. Il assit la jeune fille au pied d'un arbre, courut vers le champ de bataille. Parmi les morts, il distingua un jeune officier républicain dont la taille lui parut être à peu près celle de l'inconnue; il lui enleva promptement son uniforme et son chapeau, et revint auprès d'elle. La fraîcheur de la nuit la tira bientôt de son évanouissement.
— Mon père ! mon père ! furent ses premiers mois ; puis elle se leva et appuya ses mains sur son front, comme pour y fixer ses idées. Ohl c'est affreux ; j'étais avec lui, je l'ai abandonné ; mon père, mon père ! il sera mort!
— Notre jeune maîtresse, mademoiselle Blanche, dit une tête qui parut tout-à-coup derrière l'arbre , le marquis de Beaulieu vit, il est sauvé. Vivent le roi et la bonne cause,
Celui qui avait dit ces mots disparut comme une ombre ; mais cependant pas si vite que Marceau n'eût le temps de reconnaître le paysan de Saint-Crépin.
— Tinguy, Tinguy! s'écria la jeune fille étendant ses bras vers le métayer.
— Silence! un mot vous dénonce; je ne pourrais pas vous sauver, et je veux vous sauver, moi! Mettez cet habit et ce chapeau, et attendez ici.
Il retourna sur le champ de bataille, donna aux soldats l'ordre de se retirer sur Chollet, laissa à son collègue le commandement de la (roupe et revint près de la jeune Vendéenne.
Il la trouva prête à le suivre. Tous deux se dirigèrent vers une espèce de grande route qui traverse la Romagnc, où le domestique de Marceau l'attendait avec des chevaux de main, qui ne pouvaient pénétrer dans l'intérieurdu pays, où les roules ne sont que ravins et fondrières. Là, son embarras redoubla : il craignait que sa jeune compagne ne sût pas monter à cheval et n'eût pas la force de marchera pied; mais elle l'eut bientôt rassuré, en manœuvrant sa monture avec moins de force mais autant de grâce que le meilleur cavalier*. Elle vit la surprise de Marceau et sourit.
* Quand même ce qui suil n'expliquerait pas colle habileté rare chez nous pour une femme, l'usigo du pays la jiisiifieiaii. Les dame» dos chàtMHxmùnc nioiileiit U rhrval, lilloijloineiil parlant, comme un fasliionablo do I.onfiliaiiips; sculcmoiil elles portent
SOUVENIRS D'ANTONY
— Vous serez moins étonné, lui dit-elle, lorsque vous me connailrez. Vous verrez par quelle suite de circonstances les exercices des hommes me sont devenus familiers ; vous avez l'air si bon que je vous dirai tous les événemens de ma vie si jeune et déjà si tourmentée.
— Oui, oui, mais plus tard, dit Marceau; nous aurons le temps, car vous êtes ma prisonnière, et pour vous-même je ne veux pas vous rendre votre liberté. Maintenant ce que nous avons à faire est de gagner ChoUet au plus vite. Ainsi donc affermissez- vous sur votre selle, et au galop, mon cavalier.
— Au galop ! reprit la Vendéenne, et trois quarts d'iieure après ils entraient ù Chollet. Le général en chef était à la mairie. Marceau monta, laissant à la porte son domestique et sa prisonnière. 11 rendit compte en quelques mots de sa mission et revint avec sa petite escorte chercher un gite à Vbôlel des Sins-Culoltes, inscription qui avait remplacé sur l'enseigne les mots : ^u Grand saint Nicolas.
Marceau retint deux chambres ; il conduisit la jeune fille à l'une d'elles, l'invita à se jeter tout habillée sur son lit, pour y prendre quelques instans d'un repos dont elle devait avoir grand besoin après la nuit alTreuse qu'elle venait de passer, et alla s'enfermer dans la sienne; car maintenant il avait la responsabilité d'une existence, et il fallait qu'il songeât au moyen de la conserver.
Blanche, de son côté, avait à rêver aussi, à son père d'abord, puis à ce jeune général républicain à la figure et à la voix douces. Tout cela lui semblait un songe. Elle marchait pour s'assurer qu'elle était bien éveillée, s'arrêtant devant une glace pour se convaincre que c'était bien elle, puis elle pleurait en songeant à l'abandon dans lequel elle se trouvait ; l'idée de sa mort, de la mort de l'échafaud ne lui vint même pas ; Marceau avait dit avec sa voix douce : — Je vous sauverai.
Puis pourquoi, elle née d'hier, l'aurait-on fait mourir? Belle et inolfensive, pourquoi les hommes auraient-ils demandé sa tête et son sang? A peine pouvait-elle croire ellemême qu'elle courût un danger. Son père, au contraire, chef vendéen, il tuait et pouvait être tué; mais elle, elle pauvre jeune fille, donnant encore la main à l'enfance... Oh! Lien loin de croire à de tristes présages, la vie était belle et joyeuse, l'avenir immense; cette guerre finirait, le château vide verrait revenir ses hôtes. Un jour, un jeune homme fatigué y demanderait l'hospitalité ; il aurait vingt-quatre ou vingtcinq ans, une voix douce, des cheveux blonds, un habit de général, il resterait longtemps ; rêve, rêve, pauvre Blanche !
Il y a un âge de la jeunesse où le malheur est si étranger à l'existence, qu'il semble qu'il ne pourra jamais s'y acclimater; quelque triste que soit une idée, elle s'achève par un sourire. C'est que l'on ne voit la vie que d'un côté de l'horizon; c'est que le passé n'a pas encore eu le temps de faire douter de l'avenir.
Marceau rêvait aussi, mais lui voyait déjà dans la vie ; il connaissait les haines politiijues du moment; il savait les exigences d'une révolution ; il cherchait un moyen de sauver Blanche qui dormait. Un seul se présentait à son esprit : c'était de la conduire lui-même à Nantes, où habitait sa famille. Depuis trois ans il n'avait vu ni sa mère ni sa sœur, et, se trouvant à quelques lieues seulement de cette ville, il paraissait tout naturel qu'il demandât une permission au général en chef. Il s'arrêta à cette idée. Le jour commença à paraître, il se rendit chez le général Westermann ; ce qu'il demandait lui fut accordé sans difficulté. Il voulait qu'elle lui fût remise à l'instant même, ne croyant pas que Blanche pût partir assez tôt ; mais il fallait ([ue cette permission portât une seconde signature, celle du représentant du peuple, Delmar. Il n'y avait qu'une heure qu'il était arrivé avec la troupe de l'expédition; il prenait dans la chambre voisine
sous leurs robes, que la selle relève, des pantalons pareils U ceux que l'on met aux enfans. Les femmes du peuple ne prennent pas même colle précaution, quoique la couleur de leur peau m'ait longtemps fjil croire le contraire.
quelques instans de repos, et aussitôt son réveil, le général en chef promit à Marceau de la lui envoyer.
En entrant à l'auberge , ilrencontra le général Dumas qui le cherchait. Les deux amis n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre ; bientôt il sut toute l'aventure de la nuit. Tandis qu'il faisait préparer le déjeuner, Marceau monta chez sa prisonnière, qui l'avait déjà fait demander; il lui annonça la visite de son collègue, qui ne tarda pas à se présenter : ses premiers mots rassurèrent Blanche, et, après un instant de conversation, elle n'éprouvait plus que la gêne inséparable de la position d'une jeune fille placée au milieu de deux hommes qu'elle connaît à peine.
Ils allaient se mettre à table lorsque la porte s'ouvrit. Le représentant du peuple Delmar parut sur le seuil.
A peine avons-nous eu le temps, au commencement de cette histoire, dédire un mot de ce nouveau personnage.
C'était un de ces hommes que Robespierre mettait comme un bras au bout du sien, pour atteindre en province; qui croyaient avoir compris son système de régénération, parce qu'il leur avait dit : Il faut régénérer; et entre les mains desquels la guillotine était plus active qu'intelligente.
Cette apparition sinistre lit tressaillir Blanche, avantmême qu'elle ne sût qui il était.
— Ah! ah! dit-il à Marceau, tu veux déjà nous quitter, citoyen général, mais tu t'es si bien conduit cette nuit, que je n'ai rien à te refuser; cependant je t'en veux un peu d'avoir laissé échapper le marquis de Beaulieu ; j'avais promis à la Convention de lui envoyer sa tête.
Blanche était debout, pâle et froide comme une statue de la terreur. Marceau, sans affectation, se plaça devant elle.
— Mais ce qui est dilféré n'est pas perdu, continua-t-il, les limiers républicains ont bon nezet bonnes dents, et nous suivons sa piste. Voilà la permission, ajouta-t-il, elle est en règle, tu partiras quand tu voudras ; mais auparavant je viens te demander à déjeuner; je n'ai pas voulu quitter un brave tel que toi sans boire au salut de la république et à lextermiuation des brigands.
Dans la position où se trouvaient les deux généraux, cette marque d'estime ne leur était rien moins qu'agréable; Blanche s'était assise, et avait repris quelque courage. On se mit à table, et la jeune fille, pour ne pas se trouver en face de Delmar, fut obligée de prendre place à ses côtés. Elle s'assit assez loin de lui pour ne pas le loucher, et se rassura peu à peu en s'apercevant que le représentant du peuple s'occupait plus du repas que des convives qui le partageaient avec lui. Cependant, de temps en temps, une ou deux paroles sanglantes tombaient de ses lèvres et faisaient passer un frisson dans les veines de la jeune fille ; mais, du reste, aucun danger réel ne paraissait exister pour elle, les généraux espéraient qu'il les quitterait sans même lui adresser une parole directe.. Le désir de partir était pour Marceau un prétexte d'abréger le repas ; il touchait à sa fin, chacun commençait à respirer lilus à l'aise, lorsqu'une décharge de mousqueterie se fit entendre sur la place de la ville, située en face de l'auberge; les généraux sautèrent sur leurs armes qu'ils avaient déposées près d'eux. Delmar les arrêta.
— Bien, mes braves ! dit-il en riant et en balançant sa chaise; bien, j'aime à voir que vous êtes sur vos gardes; mais remettez-vous à table, il n'y a rien à faire là pour vous.
— Qu'est-ce donc que ce bruit? dit Marceau.
— Rien, reprit Delmar ; les prisonniers de cette nuit qu'ott fusille.
Blanche jeta un cri de terreur :
— Oh ! les malheureux ! s'écria-t-elle.
Delmar posa son verre qu'il allait porter à ses lèvres, se retourna lentement vers elle :
— Ah ! voilà qui va bien, dit-il ; si maintenant les soldats tremblent comme des femmes, il faudra habiller les femmes en soldats ; il est vrai que tu es bien jeune, ajouta-t-il en lui prenant les deux mains et en la regardant en face; mais tu t'y habitueras.
— Oh ! jamais ! jamais! s'écria Blanche sans songer combien il était dangereux pour elle de manifester ses sentimens
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
devant un semblable témoin. Jamais je ne m'habituerai à de telles horreurs.
— Enfant, reprit Delmar en lâchant ses mains, crois-tu que l'on puisse régénérer une nation sans lui tirer du sang, réprimer les factions sans dresser d'écliafauds ! As-tu jamais vu une révolution passer sur un peuple le niveau de Tégalilé sans abattre quelques tètes ! Mallieur alors, malheur aux grands, car la baguette de Tarquin les a désignés I
Il se tut un instant, puis continua :
— D'ailleurs, ((u'est-cequela mort? un sommeil sans songe, sans réveil; qu'est-ce que le sang? une liqueur rouge à peu près semblable à ceHe que contient cette bouteille, et qui ne produit d'effet sur notre esprit que par l'idée ([u'on y attache : Sombreuil en a bu. Eh bien 1 tu te tais : voyons, n'as-tu pas à la bouche quelque argument philanthropique? A ta place un girondin ne resterait pas court.
Blanche était donc furcée de continuer cette conversation.
— Oh! dit-elle en tremblant, êtes-vous bien siir que Dieu vous ait donné le droit de frapper ainsi?
— Dieu ne frappe-t-il pas, lui ?
— Oui, mais il voit au-delà de la vie, tandis que l'homme, quand il tue, ne saitni ce qu'il donne ni ce qu'il ôtc.
— Soit; eh bien ! l'âme est immortelle ou elle ne l'est pas; si le corps n'est que matière, est-ce un crime de rendre un peu plus tôt à la matière ce que Dieu lui avait emprunté? Si une âme l'habite, et que celle âme soit immortelle, je ne puis la tuer : le corps n'est qu'un vêlement (jue je lui ôle, ou plutôt une prison dont je la tire. Maintenant, écoule un conseil, car je veux bien t'en donner un : garde les réllexions philosophiques et tes argumcns de collège pour défendre ta propre vie, si jamais tu tombes entre les mains de Charette ou de Bernard de Maiigny, car ils ne te feraient pas plus grâce que je ne l'ai faite à leurs soldats. Quant à moi, tu te repentirais peut-être de les répéter une seconde fois en ma présence : souviens-t'en. Il sortit.
Il y eut un moment de silence. Marceau posa ses pistolets qu'il avait armés pendant cette conversation,
— Oh ! dit-il en le suivant du doigt, jamais homme, sans s'en douter, n'a touché la mort de si prés que lu viens de le faire. Blanche, savez-v.ous que si un geste, un mot lui étaient échappés qui prouvassent (|u'il vous reconnaissait, savez-vous que je lui brûlais la cervelle?
Elle n'écoutait pas. Une seule idée la possédait : c'est que cet homme élait chargé de poursuivre les débris do l'armée que commandait le mari|uis de Beaulieu.
— O mon Dieu! disait-elle en cachant sa tète dans ses mains. . ô mon Dieu! quand je pense que mon père peut tomber entre les mains de ce tigre ; que s'il eût été fait prisonnier cette nuit, il était possible (jue là devant... C'est exécrable, c'est atroce; n'est-il donc plus de pitié dans ce monde! Oh! pardon, pardon, dit-elle à Marceau; qui plus que moi doit savoir le contraire? Mon Dieu! mon Dieu!...
Dans ce moment, le domestique entra et annonça que les chevaux étaient prêts.
— Parlons, au nom du ciel, partons ! il y a du sang dans l'air qu'on respire ici.
— Partons, répondit Marceau, et tous trois descendirent à l'instant.
Marceau trouva à la porto un détachement de trente hommes que le général en chef avait l'ait monter à cheval pour l'escorter jusqu'à Nantes. Dumas les accompagna quelque temps; mais à une lieue de (hollel, son ami insista fortement pour qu'il rcto\irnât; de plus loin, il eùlélé dangereux de revenir seul 11 prit donc congé d'eux, mit son cheval au galop et disparut bienlùl à l'angle d'un chemin.
Puis Marceau désirait se trouver seul avec la jeune Vendéenne. Elle avait l'histoire de sa vie à lui raconter, et il lui
semblait que cette vie devait être pleine d'intérêt. Il rapprocha son cheval de celui de Blanche.
— Eh bien! lui dit-il, maintenant que nous sommes tranquilles et que nous avons une longue roule à faire, causons, causons de vous ; je sais qui vous êtes, mais voilà tout. Comment vous trouviez-vous dans ce rassemblement ? D'où vous vient celte habitude de porter des habits d'homme? Parlez : nous autres soldats, nous sommes habitués à entendre des paroles brèves et dures. Parlez-moi longtemps de vous, de voire enfance, je vous en prie.
Marceau, sans savoir pourquoi, ne pouvait s'habiluer à. employer, en parlant à Blanche, le langage républicain de l'époque.
Blanche alors lui raconta sa vie; comment jeune sa mère élait morte cl l'avait laissée tout enfant aux mains du marquis de Beaulitu; comment son éducation, donnée par un homme, l'avait familiarisée avec des exercices qui, lorsque éclata l'insurreclion de la Vendée, lui étaient devenus si utiles et lui avaient permis de suivre son père. Elle lui déroula tous les événemens de celle guerre, depuis rémeulc de Saint-Florent jusqu'au combat où Marceau lui sauva la vie. Elle parla longtemps, comme il lui avait demandé, car elle voyait qu'on l'écoulait avec bonheur Au momentoiielleachevailson récit, on aperçut à l'horizon Nantes, dont les lumières tremblaient dans la brume. La petite troupe traversa la Loire, et, quelques instans après, Marceau était dans les bras de sa mère.
Après les premiers embrassemens, il présenta à sa famille sa jeune compagne de voyage : quelques mots suffirent pour intéresser vivement sa mère et ses soeurs. A peine Blanche eut-elle manifesté le désir de reprendre les babils de son sexe, que les deux jeunes lilles l'entraînèrent à l'envi, et se disputèrent le plaisir de lui servir de femme de chambre.
Celle conduite, si simple qu'elle paraisse au premier abord, acquérait cependant un grand prix par les circonstances du moment. Nantes se débattait sous le proconsulat de Carrier.
C'est un étrange spectacle pour l'esprit et les yeux que celui d'une ville entière toute saignante des morsures d'un seul homme. On se demande d'où vient cette force que prend une volonlé sur quatre-vingt mille individus qu'elle domine, et comment, quand un seul dit : — Je veux, tous ne se lèvent point pour dire : —C'est bien !... mais nous ne voulons pas, nous! C'est qu'il y a habitude de servilité dans l'âme des masses, que les individus seuls ont parfois d'ardens désirs d'être libres. C'estque le peuple, comme ledit Shakspeare, ne connaît d'autre moyen de récompenser l'assassin de César qu'en le faisant César. Voilà pourquoi il y a des tyrans de liberté, comme il y a des tyrans de monarchie.
Donc le sang coulait à Nantes parles rues, et Carrier, qui élait à Robespierre ce qu'est l'hyène au ligre et le chacal au lion, se gorgeait du plus pur de ce sang, en attendant qu'il le rendit mêlé au sien.
Celaient des moyens tout nouveaux de massacre : la guillotine s'ébrèehe si vilel II imagina les noyades, dont le nom est devenu inséparable de son nom ; des baleaux furent con ■ feclionnés exprès dans le port, on savait dans quel but, on venait les voir stn- le chantier ; c'élail chose curieuse et nouvelle que ces soupapes de vingt pieds (lui s'ouvraient pour précipiter à fond d'eau les malheureux destinés à ce supplice; et le jour de leur essai il y cul presque autant de peuple sur la rive que lorsqu'on lance un vaisseau avec un bouquet .1 son grand mât et des pavillons à toutes ses vergues.
Oh! trois fois malheur aux hommes (pil, comme Carrier ont appliqué leur imagination à inventer des variantes à la mort, car tout moyen de détruire l'homme est facile à l'homme! Malheur à ceux qui, sans théorie, ont fait des meurtres inutiles! Ils sont cause que nos mères tremblent en i prononçant les mots révolution et république, inséparables pour elles des mots massacre cl deslnulion; et nos mères nous font hommes, et à quinze ans, le<ino! d'entre nous, en sorlanldes mains de sa mère, ne frémissait pas aussi aux mots révolution et république? lequel de nous n"a pas eu toute son éducation politique à refaire avant d'oser envisager
SOUMÎNIRS D'ANTOm^
froidement ce clnflVe qu'il avait regardé longlemps comme fatal — 93? Auquel de nous n'a-t-il pas fallu toute sa force d'iiomme de vingt-cinq ans pour envisager en lace les trois colosses de notre révolution, Mirabeau, Danton, Robespierre? Mais enfin nous nous sommes babituésà leur vue, nous avons étudié le terrain sur lequel ils marchaient, le principe qui les faisait agir, et involontairement nous nous sommes rappelé ces terribles paroles d'une autre époque : Chacun deux n'est tombé que parce qu'il a voulu enrayer la charrette du bourreau qui avait encore besogne à faire ; ce ne sont point eux qui ont dépassé la révolution, mais la révolution qui les a dépassés.
Ne nous plaignons pas cependant, les réhabilitations modernes se font vite, car maintenant le peuple écrit l'histoire du peuple. Il n'en était pas ainsi du temps de messieurs les historiographes de la couronne ; n'ai-je pas entendu dire tout enfant que Louis XI était un mauvais roi, et Louis XIV un grand prince ?
Revenons à Jlarceau et à toute une famille ((ue son nom prulégeait contre Carrier même. Celait une répuiation de républicanisme si pure que celle du jeune général, qu'un soupçon n'eût pas osé atteindre sa mère ni ses sœurs. Voilà pourquoi l'une d'elles, jeune tille de seize ans, comme étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, aimait et était aimée, et la mère de Marceau, craintive comme une mère, voyant un second protecteur dans un époux, pressait, autant qu'elle le pouvait, un mariage ([ui é ait sur le point de s'accomplir, lorsque .Marceau et la jeune Vendéenne arrivèrent à Nantes. Ce retour en ce moment fut une doublejoie.
Blanche fut remise aux deux jeunes tilles qui devinrent ses amies en l'embrassant, car il y a un âge où chaque jeune fdle croit trouver une amie éternelle dans l'amie qu'elle connaît depuis une heure. Elles sortirent ensemble; une chose presqueaussi importante qu'un mariage les occupait : une toilette de femme; Blanche ne devait pas conserver plus longlemps ses habits d'homme.
Bientôt elles la ramenèrent parée de leur double toilette; il avait fallu qu'elle mit la robe de l'une et le châle de l'autre. Folles jeunes lilles! il est vrai qu'elles n'avaient à elles trois que l'âge de la mère de Marceau, qui était encore belle.
Lorsque Blanche rentra, le jeune général fit ([uelques pas au devant d'elle, et s'arrêta étonné. Sous son premier costume, il avait â peine remarqué sa beauté céleste et ses grâces qu'elle avait reprises avec ses habits de femme. Elle avait tout fait, il est vrai, pour paraître jolie : un instant elle avait oublié devant une glace, guerre, Vendée et carnage : c'est que l'âme la plus naïve a sa coquetterie lorsqu'elle commence à aimer, et qu'elle veut plaire à celui qu'elle aime.
Marceau voulut parler et ne put prononcer une parole; Blanche sourit et lui tendit la main, l^iute joyeuse, car elle vit qu'elle lui avait paru aussi belle qu'elle désirait le paraître
Le soir, le jeune fiancé de la sœur de Marceau vint , et comme tout amour est égoïste, depuis l'amour-propre jusqu'à l'amour maternel, il y eut une maison dans la ville de Nantes, une seule peut-être, où tout fut bonheur et joie, quand autour d'elle tout était larmes et douleurs.
Oh ! comme Blanche et Marceau se laissaient vivre de leur nouvelle vie ! comme l'autre leur semblait loin derrière eux! c'était presque un rêve. Seulement, de tempsen temps, lecœur de Blanche se serrait, et des larmes jaillissaient de ses yeux : c'est que tout-à-coupelle pensait à son père. Marceau la rassurait; puis, pour la distraire, ii lui racontait ses premières campagnes; comment le collégien était devenu soldat à quinze ans, officiera dix-sept, colonel à dix-neuf, général à vingt-un. Blanche les lui faisait répéter souvent, car, dans tout ce qu'il disait, il n'y avait pas un mot d'un autre amour.
Et cependant Marceau avait aimé, aimé de toutes les puissances de son âme, il le croyait du moins. Puis bientôt il avait été trompé, trahi : le mépris, à grande peine, s'était fait place dans un cœur si jeune qu'il n'y avait que passions. Le sang qui brûlait ses veines s'était refroidi lentement, une froideur mélancolique avait remplacé l'exaltation ; Marceau enfin, avant de connaître Blanche, n'était plus qu'un malade
privé, par l'absence subite de la fièvre, de l'énergie et de la force qu'il ne devait qu'à sa seule présence.
Eh bien ! tous ces songes de bonheur, tous ces élémens d'une vie nouvelle, tous ces prestiges de la jeunesse que Mar ceau croyait à jamais perdus pour lui renaissaient dans un lointain encore vague, mais que cependant il pouvait atteindre un jour : lui-même s'étonnait que le sourire revint quelquefois et sans sujet passer sur ses lèvres ; il respirait à pleine poitrine, et ne ressentait plus rien de cette difiiculié de vivre, qui, la veille encore, absorbait ses forces et lui faisait désirer une mort prochaine comme la seule barrière que ne puisse dépasser la douleur.
Blanche, de son cùté, entraînée d'abord vers Marceau par un sentiment naturel de reconnaissance, attribuait à ce sentiment les diverses émotions qui l'agitaient. N'éiait-il pas tout simiile qu'elle désirât constamment la présence de l'homme qui luî avait sauvé la vie? Les paroles qui s'échappaient de sa bouche pouvaient-elles lui être indifférentes? sa physionomie empreinte d'une mélancolie si profonde ne devait-elle pas éveiller la pitié? et lorsqu'elle le voyait soupirer en la regardant, n'était- elle pas toujours prête à dire : Que puis-je faire pour vous, ami, pour vous qui avez lantfaii pour moi?
C'est agités de ces divers sentimens, qui chaque jour acquéraient une force nouvelle, que Blanche et Marceau passèrent les premiers temps de leur séjour à Nantes ; enfin l'époque fixée pour le mariage de la sœur du jeune général arriva.
Parmi les bijoux qu'il avait fait venir pour elle, Marceau choisit une parure brillante et précieuse iju'il olïrit à Blanche. Blanche la regarda d'abord avec sa coquetterie de jeuijc fille, puis bientôt elle referma l'écrin.
— - Les bijoux conviennent-ils à ma situation? dit-elle tristement; des bijoux à moi ! tandis que peut-être mon père fuit de métairies en métairies, en mendiant un morceau de paiij pour sa vie, une grange pour son asile, tandis que, proscrite moi-même... Non, que ma simplicité me cache à tous les yeux; songez que je puis être reconnue.
Marceau la pressa vainement, elle ne consentit à accepter (ju'une rose rouge artificielle qui se trouvait parmi les parures.
Les églises étaient fermées, ce fut donc à l'Hôtel-de-Ville que se sanctionna le mariage; la cérémonie fut courte et triste, les jeunes filles regrettaient le chœur orné de cierges et de fleurs, le dais suspendu sur la tête des jeunes époux, sous lequel s'échangent les rires de ceux qui le soutiennent, et la bénédiction du prêtre qui dit : « Allez, enfans, et soyez heureux. »
A la porte de l'Hùtel-de-Ville, une députation de mariniers attendait les mariés. Le grade de Marceau attirait à sa sœur cet hommage : un de ces hommes, dont la figure ne lui paraissait pas inconnue, avait deux bouquets : il donna l'un à l'épouse; puis, s'avançant vers Blanche qui le regardait fixement, il lui présenta l'autre
— Tinguy, où est mon père? dit Blanche en pâlissant.
— A Saint-Florent, répondit le marinier. Prenez ce bouquet, il y a dedans une lettre. Vivent le roi et la bonne cause, mademoiselle Blanche !
Blanche voulut l'arrêter, lui parler, l'interroger, il avait disparu Jiarceau reconnut le guide, et malgré lui il admirait le dévoùraenl, l'ailressc et l'audace de ce paysan.
Blanche lut la lettre avec anxiété. Les Vendéens éprouvaient défaites sur défaites ; toute une population émigrait, reculant devant l'incendie et la famine. Le reste de la lettre était consacré àdesremercimens à Marceau. Le maripiis avait tout appris par la surveillance de Tinguy. Blanche était triste, cette lettre l'avait rejetée au milieu des horreurs de la guerre; elle s'appuyait sur le bras de Marceau plus (|ue d'habitude, elle lui parlait de plus près et dune voix plus douce. Marceau l'aurait voulue plus triste encore; car plus la tristesse est profonde, plus il y a d'abandon; et, je l'ai déjà dit, il y a bien de l'égoïsnie dans l'amour.
Pendant la cérémonie, un étranger qui avait, disait-il, des choses de la dernière importance à communiquer à Marceau, avait été introduit dans le salon. En y entrant, Marceau, la
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
têle penchée vers Blanche, qui lui donnait le bras, ne l'aperçut point d'abord ; mais tout-à-coup il sentit ce bras tressaillir, il leva la têle : Blanche et lui étaient en face de Delmar.
Le représentant du peuple s'approcha lentement, les yeux Bxés sur Blanche , le rire sur les lèvres; Marceau, la sueur sur le front, le regardait s'avancer comme don Juan regarde la statue du commandeur.
— Citoyenne, tu as un frère?
Blanche balbutia et fut prête à se jeter dans les bras de Marceau. Delmar continua :
— Si ma mémoire et ta ressemblance ne me trompent point, nous avons déjeuné ensemble àChoUet. Comment se fait-i' que depuis cette époque je ne l'aie pas revu dans les rangs de l'armée républicaine?
Blanche sentait ses forces prêtes à l'abandonner; l'reil perçant de Delmar suivait les progrès de son trouble, et elle allait tomber sous ce regard, lorsqu'il se détourna d'elle et se fixa sur Marceau.
Alors ce fut Delmar qui tressaillit à son tour. Le jeune général avait la main sur la garde de son épée, qu'il serrait convulsivement. La figure du représentant du peuple reprit aussitôt son expression habituelle , il parut avoir totalement oublié ce qu'il venait de dire, et, prenant Marceau par le bras, ill'entraina dans l'embrasure de la fenêtre, l'entretint quelques instans de la situation actuelle de la Vendée et lui apprit qu'il était venu ù Nantes pour se concerter avec Carrier sur les nouvelles mesures de rigueur qu'il était urgent de prendre à l'égard des révoltés. Il annonça que le général Dumas était rappelé à Paris; et, le quittant bientôt, il passa avec un salut et un sourire devant le fauteuil où Blanche était tombée en quittant le bras de Marceau, et où elle était restée froide et pâle.
Deux heures après, Marceau reçut l'ordre de partir sans délai pour rejoindre l'armée de l'Ouest, et y reprendre le commandement de sa brigade.
Cet ordre subit et imprévu l'étonna; il crut y voir quelque rapport avec la scène qui s'était passée un instant auparavant : sa permission n'expirait que dans quinze jours. 11 courut chez Delmar pour en obtenir quelques explications; il était reparti aussitôt après son entrevue avec Carrier.
Il fallait obéir ; balancer, c'était se perdre. A cette époque, les généraux étaient soumis au pouvoir des représentans au peuple envoyés par la Convention, et si quel(|ues revers furent causés par leur impérilie, plus d'une victoire aussi fut due à l'alternative constante où se trouvaient les chefs de vaincre ou de porter leurs tètes sur l'échafaud.
Marceau élait près de Blanche lorsqu'il reçut cet ordre. Tout étourdi d'un coup aussi inattendu, il n'avait pas le courage de lui annoncer un départ qui la laissait seule et sans défense au milieu d'une ville arrosée chaque jour du sang de ses compatriotes. Elle s'a-pcrçut de son trouble, et son inquiétude surmontant sa timidité, elle s'approcha de lui avec le regard inquiet d'une femme aimée, qui sait qu'elle a le droit d'interroger, et qui interroge. Marceau lui présenta l'ordre lu'il venait de recevoir. Blanche y eut à peine jeté les yeux, qu'elle comprit à quel danger le défaut d'obéissance exposait son protecteur; son cœur se brisait, et cependant elle trouva la force de l'engager ;"i partir sans retard. Les femmes possèdent mieux (jue les hommes cette espèce de courage, parce que chez elles il tient d'un côté à la pudeur. Marceau la regarda tristement : — El vous aussi, Blanche, dit-il, vous ordonnez que je m'éloigne? Au fait, dit-il en se levant, et comme se parlant à lui-même, qui pouvait me faire croire le contraire ? Insensé que j'étais! Lorsque je songeais ù ce départ, j'avais quel(|uefois pensé qu'il lui coûterait des regrets et des pleurs. — 11 marchait à grands pas. — Insensé ! des regrets, des pleurs ! Comme si je ne lui étais pas indifférent ! En se retournant, il e trouva en face de Blanche : deux larmes roulaient sur les joues de la jeune (iUe muette, dont les soupirs saccadés soulevaient la poitrine. A son tour, Marceau sentit des pleurs dans ses yeux.
— Oh! pardonnez-moi, lui dit-il, pardonnez-moi, Blanche; mais je suis bien malheureux, et le malheur rend déliant. Près de vous toujours, ma vie semblait s'être mêlée ù la vôtre;
comment séparer vos heures de mes heures, mes jours de vos jours? J'avais tout oublié; je croyais à l'éternité ainsi. Oh! malheur, malheur ! je rêvais, et je m'éveille. Blanche, ajoutat-il, avec plus de calme, mais d'une voix plus triste, la guerre que nous faisons est cruelle et meurtrière, il est possible que nous ne nous revoyions jamais. Il prit la main de Blanche, qui sanglotait. Oh! promettez-moi si je tombe frappé loin de vous... Blanche, j'ai toujours eu le pressentiment d'une vie courte ; promettez-moi que mon souvenir se présentera quelquefois à votre pensée, mon nom l'i votre bouche, ne fût-ce qu'en songe; et moi, moi, je vous promets, Blanche, que s'il y a entre ma vie et ma mort le temps de prononcer un nom, un seul, ce sera le vôtre.
Blanche était suffoquée par les larmes; mais il y avait dans ses yeux mille promesses plus tendres que celles que Marceau exigeait. D'une main, elle serrait celle de Marceau, i|ui était à ses pieds, et de l'autre, elle lui montrait la rose rouge, dont sa tête était par-^e
— Toujours, toujours ! balbutia-t-elle , et elle tomba évanouis.
Les cris de Marceau attirèrent sa mère et ses sœurs. Il croyait Blanche morte ; il se roulait à ses pieds. Tout s'exagère en amour, craintes et espérances. Le soldat n'était qu'un enfant.
Blanche ouvrit les yeux, et rougit en voyant Marceau à ses pieds, et sa famille autour de lui.
— H part, dit-elle, pour se battre contre mon père, peutêtre. Oh! épargnez mon père; si mon père tombe entre vos mains, songez que sa mort me tuerait. Que voulez-vous de plus? ajouta-t-elle en baissant la vois; je n'ai pensé i"» mon père qu'après avoir pensé à vous. Puis, rappelant aussitôt son courage, elle supplia Marceau de partir; lui-même en comprenait la nécessité, aussi ne résista-t-il pas davantage à ses prières et à celles de sa mère. Les ordres nécessaires à son départ furent donnés, et une heure après il avait reçu les adieux de Blanche et de sa famille.
Marceau suivait, pour quitter Blanche, la route qu'il avait parcourue avec elle; il avançait sans presser ni ralentir le pas de son cheval, et chaque localité lui rappelait quelques mois du récit de la jeune Vendéenne; il repassait en quelque sorte par l'histoire ((u elle lui avaitcontée-, et le danger quelle courait, auquel il n'avait pas songé tant (|u'il élait près d'elle, lui paraissait bien plus grand maintenant qu'il l'avait quittée. Chaque mot de Delmar bruissait ù ses oreilles : à cha(iue instant il était prêt :\ arrêter son cheval, ;"( retourner à Nantes; et il lui fallut toute sa raison pour ne pas céder au besoin delà revoir.
Si Marceau avait pu s'occuper d'autre chose que de ce qui se passait dans sa propre pensée, il aurait aperçu, ù l'extrémité du chemin, et venant vers lui, un cavalier qui, après s'être arrêté un instant pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, avait mis son cheval au galop pour le joindre, et il eût reconnu le général Dumas aussi vite qu'il en avait été reconnu lui-même.
Les deux amis sautèrent à bas de leurs chevaux, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Au même instant, un homme, les cheveux ruisselans de sueur, la ligure ensanglantée, les habits déchirés, saule pardessus une haie, roule plutôt qu'il ne descend le long du talus, et vient tomber sans force et presque sans voix aux pieds des deux amis, en proférant cette seule parole : — Arrêtée!... C'était Tinguy.
— Arrête! qui? Blanche? s'écria Marceau.
Le paysan fit un gesic aflirmatif ; le malheureux ne pouvait plus parler. Il avait fait cinq lieues, toujours courant à travers terres et haies, genêts et ajoncs; peut-être eût-il pu courir encore une lieue, deux lieues, pour rejoindre Marceau; mais l'ayant rejoint, il était tombé.
Marceau le considérait la bouche béante et l'œil slupide.
— Arrêtée! Blanche arrêtée ! répétait-il ccntinucllenient, tauilii; (|ue son ami appliquait sa gourde i)U'iue de vin aux dents sirrés du paysan. Blanche arrêtée! Voil;"! donc dans quel but on ra'éloignait. Alexandre, s'écria-t-il en prenant la main de son ami et en le forçant de se relever, Alexandre, je
SOUVENIRS D'ANTONY
retourne à Nantes, il faut m'y suivre, car ma vie, mon avenir, mon bonheur, tout est là. Ses dents se froissaient avec violence ; tout son corps était agité d'un mouvement convulsif. Qu'il tremble celui qui a osé porter la main sur Blanche. Sais-tu que je l'aimais de toutes les forces de mon âme ; qu'il n'est plus pour moi d'existence possible sans elle, que je veux mourir ou la sauver? Oh! fou ! oh ! insensé que je suis d'être parti!... Blanclie arrêtée! et où a-t-elle été conduite?
Tinguy, à qui cette question était adressée, commençaità revenir à lui. On voyait les veines de son front gonflées, comme si elles étaient prêles h crever ; ses yeux étaient pleinsde sang ; et à peine, tant sa poitrine était oppressée et sifflante, put-il, à cette question faite pour la seconde fois : Où a-t-elle été conduite? répondre :
— A la prison de Bouffays.
Ces mots étaient à peine prononcés, que les deux amis reprenaient au galop le chemin de Nantes.
Il n'y avait pasun instanth perdre; cefutdonc versla maison même ([u'Iiabitait Carrier, place du Cours, que les deux amis dirigèrent leur course. Lorsqu'ils y furent arrivés, Marceau se jeta à bas de son cheval, prit machinalement ses pistolets, qui se trouvaient dans ses fontes, les cacha sous son habit, et s'élança vers l'appartement de celui qui tenait entre ses mains le destin de Blanche. Son ami le suivit plus froidedement, quoique prêt cependant a le défendre s'il avait besoin de son secours, et à risquer sa vie avec autant d'insouciance que sur le champ de bataille. Mais le député de la Montagne savait trop combien il était exécré pour n'être pas défiant, et ni instances ni menaces ne purent obtenir aux généraux une entrevue.
Marceau descendit plus tranquillement que ne l'aurait pensé son ami. Depuis un instant, il paraissait avoir adopté un nouveau projet qu'il mûrissait à la hâte, et il n'y eut plus de doute qu'il s'y était arrêté lorsqu'il pria le général Dumas de se rendre à l'instant à la poste, et de revenir l'attendre à la porte du Bouffays avec des chevaux et une voiture.
Le grade et le nom de Marceau lui ouvrirent l'entrée de cette prison; il ordonna au geôlier de le conduire au cachot où Blanche était enfermée. Celui-ci hésita un instant : Marceau réitéra son ordre d'un ton plus impératif, et le concierge obéit en lui faisant signe de le suivre.
— Elle n'est pas seule, dit son conducteur en ouvrant la porte basse et cintrée d'un cachot dont l'obscurité fit tressaillir Marceau; mais elle ne tardera pas à être débarrassée de son compagnon, on le guillotine aujourd'hui. A ces mots, il referma la porte sur Marceau, et l'engagea à abréger autant que possible une entrevue qui pouvait le compromettre.
Encore ébloui de son passage subit du jour à la nuit, Mar ceau étendait ses bras comme un homme qui rêve, cherchant à prononcer le mot de Blanche, qu'il ne pouvait articuler , et ne pouvant percer de ses regards les ténèbres qui l'environjiaient; il entendit un cri : la jeune fille se jeta dans ses bras ; elle l'avait reconnu aussitôt : sa vue, à elle, était déjà habituée à la nuit.
Elle se jeta dans ses bras, car il y eut un instant où la terreur lui fit oublier âge et sexe : il ne s'agissait plus que de la vie ou de la mort. Elle se cramponna à lui comme un naufragé à une roche, avec des sanglots inarticulés et des étreintes convulsives.
— Ah! ah ! vous ne m'avez donc pas abandonnée! s'écria-telle enfin. Ils m'ont arrêtée, traînée ici; dans la foule qui me suivait, j'ai aperçu Tinguy ; j'ai crié : Marceau ! Marceau ! et il a disparu. Oh! j'étais loin d'espérer de vous revoir... même ici... Mais vous voilà... vous voilà... vous ne me quitterez plus... Tous m'emmènerez, n'est-ce pas?... vous ne me laisserez point ici.