OEUV. COMPL. — V
— Je vout'rais, au prix de mon sang, vous en arracher à l'instant même; mais...
— Oh ! voyez donc; tâtez ces murs ruisselans, celte paille infecte; vous qui êtes général, ne pouvez-vous...
— Blanche, voilà ce que je puis : Frapper à cette porte, brûler la cervelle an guichetier qui l'ouvrira; vous traîner jusque dans la cour, vous faire respirer l'air, voir le ciel, et me faire tuer en vous défendant; mais, moi mort, Blanche, on vous ramènera dans ce cachot, et il n'existera plus sur la terre un seul homme qui puisse vous sauver.
— Mais le pouvez-vous, vous?
— Peut-être.
— Bientôt?
— Deux jours. Blanche ; je vous demande deux jours. Mais répondez à votre tour, répondez à une question de laquelle dépendent votre vie et la mienne... Répondez comme vous répondriez à Dieu... Blanche, m'aimez-vous?
— Est-ce le moment et le lieu où une telle question doive être faite, et où l'on puisse y répondre? Croyez-vous que ces raurailles'soient habituées à entendre des aveux d'amour?
— Oui, c'est le moment, car nous sommes entre la vie et la tombe, entre l'existence et l'éternité. Blanche, hâte-toi de me répondre : chaque instant nous vole un jour, chaque heure une année... Blanche, m'aimes-tu?
— Oh! oui, oui... Ces mots s'échappèrent du cœur de la jeune fille, qui, oubliant qu'on ne pouvait voir sa rougeur, cacha sa tête dans les bras de Marceau.
— Eh bien ! Blanche, il faut à l'instant même que tu m'acceptes pour époux.
Tout le corps de la jeune fille tressaillit.
— Quel peut être votre dessein ?
— Mon dessein est de t'arracher à la mort; nous verrons s'ils osent envoyer à l'échafaud la femme d'un général républicain.
Blanche comprit alors toute sa pensée, elle frémit du danger auquel il s'exposait pour la sauver. Son amour en prit une nouvelle force; mais rappelant son courage: — C'est impossible, dit-elle avec fermeté.
— Impossible! interrompit Marceau, impossible! Mais c'est folie; et quel obstacle peut s'élever entre nous et le bonheur, puisque tu vb-ns de m'avouer que tu m'aimes? Crois-tu donc que ce soit un jeu ? Mais écoute donc, écoute, c'est ta mort! vois! la mort de l'échafaud, le bourreau, la hache, la charrette !
— Oh ! pitié, pitié! c'est affreux! Mais toi, toi, une fois ta femme, si ce titre ne me sauve pas, il te perd avec moi !...
— Voilà donc le motif qui te fait rejeter la seule voie de salut qui te reste! Eh bien ! écoute-moi. Blanche; car, à mon tour, j'ai des aveux à te faire : en te voyant, je t'ai aimée; l'amour est devenu passion, j'en vis comme de ma vie, mon existence est la tienne, mon sort sera le tien; bonheur ou cchafaud, je partagerai tout avec toi; je ne te quitte plus, nulle puissance humaine ne pourra nous séparer; ou si je te quitte, je n'ai qu'à crier : ï'iveleroi\ ce mot me rouvre la prison, et nous n'en sortons plus qu'ensemble. Eh bien! soit: ce sera quelque chose qu'une nuit dans le même cachot, le trajet dans la même charrette, la mort sur le même échafaud.
— Oh! non, non, va-t'en; laisse-moi, au nom du ciel, laisse-moi.
— Que je m'en aille! prends garde à ce que tu dis et à ce que tu veux, car si je sors d'ici sans que tu sois à moi, sans que tu m'aies donné le droit de te défendre, j'irai trouver ton père , ton père auquel lu ne songes pas, et qui pleure, et je lui dirai : " Vieillard, elle pouvait se sauver, ta flUe, et elle ne l'a point voulu ; elle a voulu que tes derniers jours se passassent dans le deuil, et que son sang rejaillit jusque sur tes cheveux blancs. Pleure, pleure, vieillard, non de ce que la fille est morte, mais de ce qu'elle ne t'aimait pas assez pour vivre. »
Marceau avait repoussé Blanche ; elle était allée tomber à genoux à quelques pas de lui, et lui se promenait les dents serrées, les bras sur la poitrine, avec le rire d'un fou ou du» damné. Il entendit les sanglots de Blar-';iie; les larmes lui
Kl
ISO
OEU\T.ES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUIVLAS.
sautèrent des yeux, ses bras retombèrent sans force, et il alla rouler :i ses pieds.
— Oli! par pitié, par cequ'ilyadeplussacréen ce monde par la tombe de ta mère, Blanche, Blanche, consens à devenir ma femme : il le faut, tu le dois.
— (I Oui, tu le dois, jeune lille, interrompit une voix étran- » gère «lui les fit tressaillir et relever tous deux -, tu le dois, Il car c'est le seul moyen de conserver une vie qui commence » a peine; la religion te l'ordonne, et moi je suis prêt à bé- « nir votre union. «
Marceau, étonné, se retourna, et il reconnut le curé de Sainte-Maric-de-Rhé , qui faisait partie du rassemblement qu'il avait attaqué la nuit où Blanche devint sa prisonnière.
— 0 mon père, s'écria-t-il en lui saisissant la main et en l'entraînant, ô mon père, obtenez d'elle qu'elle consente à vivre.
— Blanche de Beaulieu, reprit le prêtre avec un accent solennel, au nom de ton père que mon âge et l'amitié qui nous unissait me donnent le droit de représenter, je t'adjure de céder aux instances de ce jeune homme; car ton père luimême, s'il était ici, ferait ce que je fais.
Blanche semblait agitée de mille sentimcns contraires; enfin elle se jeta dans les bras de Marceau :
— O mon ami ! lui dit-elle, je n'ai point la force de te résister plus longtemps. Marceau, je t'aime! je t'aime, et je suis ta femme.
Leurs lèvres se joignirent ; Marceau était au comble de la joie; il semblait avoir tout oublié. La voix du prêtre l'arracha bientôt à son extase.
— Hàtez-Yous, enfans, disait-il, car mesinstans sontcomptés ici-bas ; et si vous tardez encore, je ne pourrai plus vous bénir que des cieux.
Les deux amans tressaillirent : cette voix les rappelait sur la terre !
Blanche promena autour d'elle des regards effrayés.
— Omon ami, dit-elle, quel moment pour unir nos destinées! quel temple pour un iiymen! Penses-tu qu'une union consacrée sous des vorttes sombres et lugubres puisse être une union durable et fortunée?...
Marceau tressaillit, carlui-mème élaitatteint d'une (erreur superstitieuse. Il entraîna Blanche vers un endroit du cachot où le jour, glissant îi travers les barreaux croisés d'un étroit soupirail, rendait les ténèbres moins épaisses; et là, tombant tous deux a genoux, ils attendirent la bénédiction du prêtre.
Celili-ci étendit les bras et prononça les paroles sacrées. Au même instant, un bruit d'armes et de soldais se fit entendre dans le corridor; Blanche, effrayée, se jeta dans les bras de Marceau.
— Serait-ce déjà moi qu'ils viennent chercher! s"écria-telle. O mon ami, mon ami, combien en ce moment la mort serait affreuse !
Le jeune général s'était jeté au devant de la porte, un pistolet de clia(iue main. Les soldats étonnés reculèrent.
— Rassurez-vous, leur dit le prêtre en se présentant, c'est moi q\ie l'on vient chercher, c'est moi qui vais mourir.
Les soldais l'entourèrent.
— Enfans, s'écria-t-il d'une voix forte, en s'adrcssant aux jeunes époux; enfans, a genoux; car, un pied dans la tombe, je vous envoie ma dernière bénédiction, et la bénédiction d'un mourant est sacrée.
Les soldats étonnés gardaient le silence; le prêtre avait tiré de sa poitrine un cnicitix qu'il riait parvenu a dérober à toutes les recherches; il 1 étendait vers eux; prêt à mouiir, c'élait pour eux qu'il priait. 11 y eut un instant de silence et de solennité où tout le monde crut à Dieu : — Marchons, dit le prêtre.
Les soldats l'entourèrent; la porte se referma, et tout disparut comme une vision nocturne.
Blanche se jeta dans les bras de Marceau :
— Oh ! si tu me quittes, et qu'on vienne me chercher ainsi, si je ne t'ai pas là pourm'aider a passer cette porte, oh! Marceau, te ligures-lu, à l'cchafaud, moi! moi à l'échafaud, loin
de toi, pleurant et t'appelanL, sans que tu me répondes. Ohl ne t'en vas pas, ne t'en vas pas! Je me jetterai a leurs pieds, je leur dirai que jene suis pas coupable, qu'ils me laissent en prison avec loi toute ma vie, et que je les bénirai. Mais si lu me quittes... Ohl ne me quitte donc pas.
— Blanche, je suis sur de te sauver, je réponds de ta vie; en moins de deux jours je seiai ici avec ta grâce, et alors ce ne sera pas toute une vie de prison et de cachot, mais d'air et de bonheur, une vie de liberté et d'amour.
La porte s'ouvrit, le geôlier parut. Blanche serra plus fortement Marceau dans ses bras; elle ne voulait pas le quitter, et cependant chaque instant était précieux; il détacha doucecement ses mains dont la chaîne le retenait, lui promit qu'il serait de retour avant la lin de la deuxième journée :
— Aime-moi toujours , lui dit-il en s' élançant hors du. cachot.
— Toujours! dit Blanche en retombant et en lui montranf dans ses cheveux la rose rouge qu'il lui avait donnée; etU porte se referma comme celle de l'enfer.
Marceau trouva le général Dumas qui l'attendait chez le concierge ; il demanda de l'encre et du papier.
— Que vas-tu faire'? lui dit celui-ci efl'rayé de son agitation,
— Ecrire à Carrier, lui demander deux jours, lui dire que sa vie me répond de la vie de Blanche.
— Malheureux! reprit son ami en lui arrachant la lettre commencée : tu menaces, et c'est toi qui es en sa puissance; n'as-tu pas désobéi a l'ordre qr.e tu as reçu de rejoindre l'armée ? Crois-tu que, te redoutant une fois, ses craintes s'arrêteraient même à cher :lier un prétexte plausible? Avant une heure, tu serais arrêté; et que pourrais-tu alors et pour elle et pour toi? Crois-moi, que ton silence provoque son oubli, car son oubli seul peut la sauver.
La tête de Marceau était retombée entre ses mains; il paraissait réiléchir profondément.
— Tu as raison, s'ccria-t-il en se relevant tout-à-coup; et il entraîna son ami dans la rue.
Quelques personnes étaient rassemblées autour d'une chaise de poste. — S'il faisait du brouillard ce soir, dit une voix, je ne sais pas ce qui empêcherait une vingtaine de bons gars d'entrer dans la ville et d'enlever les prisonniers : c'est une pitié comme Nantes est gardée. Marceau tressaillit, se retourna, reconnutTinguy, échangea avec lui un regard d'Intelligence, et s'élança dans la voiture : —Paris ! dit-il au postillon en lui donnant de l'or ; et les chevaux partirent avec la rapidité de l'éclair. Partout même diligence, partout, à force d'or, Marceau obtint la promesse que des chevaux seraient préparés pour le lendemain, et que nul obstacle n'entraverait son retour.
Ce fut pendant ce voyage qu'il apprit que le général D;imas avait donné sa démission, demandant la seule faveur d'être employé comme soldat a une autre armée ; il avait en conséquence été mis a la disposition du comité de salut public, et se rendait a Nantes au moment où Marceau le rencontra sur la route de Clisson.
A huit heures du soir la voiture qui renfermait les dcu> généraux entrait à Paris.
Marceau et son ami se quittèrent suf là place du Palais Égalité. Marceau prit a pied la rue Saint-Hoiioré, la descendant du côté de Saint-Roch, s'arrêta au n" 366, et demanda le citoyen Robespierre.
— 11 est au théâtre de la Nation, répondit une jeune fdie de seize ou dix-huit ans; mais si tu veux revenir dans deux heures, citoyen général, il sera rentré.
— Robespierre au théâtre de la Nation ! Ne te trompes-tu pas?...
— Non, citoyen.
— Eh bien! je vais l'y joindre, cl, si je ne l'y trouve pas,
SOUVENIR D'ANTONY
Je reviendrai l'altendre Ici. Voici mon nom : le citoyen général Mairoau.
Le Théâtre-Français venait de se séparer en deux troupes : Talma, accompagné des comédiens patriotes, avait émigré à rOdéon. C'est donc à ce théâtre que Marceau se rendit, tout étonné qu'il était d'avoir à chercher dans une salle de spectacle l'austère membredu comité de sahitpublic. On jouait la Mort de César. Il entra au balcon ; un jeune homme lui. ofl'rit sur le premier banc une place auprès de lui. Marceau l'accepta, espérant apercevoir de là l'homme qu'il cherchait.
Le spectacle n'était point commencé; une étrange fermenlalion régnait dans le public; des rires et des signes s'échangeaient et partaient comme d'un quartier-général d'un groupe place îi l'orchestre; ce groupe dominait la salle, un homme dominait ce groupe : c'était Danton.
A ses côtés parlaient quand il se taisait, et se taisaient quand il parlait, Camille Desmoulins, son séide; Philippaux, Hérault de Séchelles et Lacroix, ses apôtres.
Celait la première foisiiue Marceau se trouvait en face de ce Mirabeau du peuple; il l'eût reconnu à sa voix forte, à ses gestes impérieux, à son front dominateur, quand même plusieurs fois son nom n'eût pas été prononcé par ses amis.
Qu'on nous permette quelques mots sur l'état des différentes factions qui se partageaient la Convention : ils sont nécessaires à l'intelligence de la scène qui va suivre.
La Commune et la Montagne s'étaient réunies pour opérer la révolution du 51 mai. Les Girondins, après avoir vainement tenlé de fédéraliser les provinces, étaient tombés presque sans défense au milieu même de ceux qui les avaient élus, et qui n'osèrent pas seulement leur donner asile aux jours de leur proscription. Avant le 31 mai, le pouvoir n'était nulle part; après le 31 mai l'on sentit le besoin de l'unité des forces pour arriver à la promptitude de l'action-, l'assemblée était l'autorité la plus étendue; une faction s'était emparée de l'assemblée; quelques hommes commandaient à cette faction; le pouvoir se trouva naturellement entre les mains de ces hommes. Le comité de salut public, jusqu'au 31 mal, avait été composé de conventionnels neutres; l'époque de son renouvellement arriva, et les montagnards extrêmes s'y firent place. Barrère y resta comme une représentation de l'ancien comité, mais Robespierre en fut élu membre; Saint-Tust, Collotd'Herbois, Billaud-Varennes, soutenus par lui, comprimèrent leurs collègues Hérault de Séchelles et Robert Lindet : Sainl-Just se chargea de la surveillance, Coutlion d'adoucir dans leurs formes les propositions trop violentes dans le fond; Billaud-Varennes et Collot d'IIerbois dirigèrent le proconsulat des départemens , Carnot s'occupa de la guerre, Canibon des finances, Prieur (de la Côle-d'Or) et Prieur (de la Marne) des travaux intétérieurs et administratifs; et Barrère, bientôt rallié à eux, devint l'orateur journalier du parti. Quant à Robespierre, sans avoir de fonction précise, il veillait à tout, commandant à ce corps politi(iue, comme la tète commande au corps matériel et en fait agir chaque membre à sa volonté.
C'était dans ce parti que la révolution s'était incarnée, la voulait avec toutes ses conséquences, pour que le peuple pût un jour jouir de tous ses résultats.
Ce parti avait à lutter contre deux autres : l'un voulait le dépasser, l'autre le retenir. Ces deux partis étaient :
Celui de la Commune, représenté par Hébert.
Celui de la Montagne, représenté par Danton.
Hébert popularisait dans le Père Ouchesnp, l'obscénité du langage; l'insulte y suivait les victimes, le rire les exécutions. En peu de temps, ses progrès furent redoutables : l'évcque de Paris et ses vicaires abjurèrent le christianisme; le culte catholique fut remplacé par celui de la Raison, les églises furent fermées ; Anacbarsis Cloots devint l'apôtre de la nouvelle déesse. Le comité de salut public s'etfraya de la puissance de cette faction ullrà-révolutionnaire (lu'on avait crue tombée avec Marat, et qui s'appuyait sur l'immoralité et l'allièisme ; Robespierre se chargea seul de l'attaquer. Le 5 décembre 93, il l'affronta à la tribune, et la Convention, qui avait forcément applaudi aux abjurations sur la demande de la commune, décréta, sur la demande de Robespierre , qui
avait aussi sa religion à établir, que toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes étaient déjendues.
Danton, au nom du parti modéré de la Montagne, demandait la cassation du gouvernement révolutionnaire; le r'ieux Cordetier, rédigé par Camille Desmoulins, était l'organe du parti. Le comité do salut publie, c'est à-dire la dictature, n'avait été, selon lui, créé que pour comprimer au dedans et vaincre au dehors, et comme il croyait avoir comprimé à l'intérieur et vaincu à la frontière, il demandait qu'on brisûtun pouvoir, a son avis devenu inutile, afin que plus tard il ne devint pas dangereux; la révolution avait abattu, et il voulait rebâtir sur un terrain qui n'était pas encore déblayé.
C'étaient ces troisfactions qui, aumoisde mars 94, époque à laquelle se passe notre histoire, se|iartageaieni l'intérieur de la Convention. Robespierre accusait Hébert d'athéisme et Danton de vénalité ; puis, à son tour, il était accusé par eux d'ambition, et le mot dictateur commençait ;'i circuler.
Voilà donc quel était l'état des choses, lorsque Marceau, comme nous l'avons dit, vit pour la première fois Danton, se faisant de l'orchestre une tribune, et jetant à ceux qui l'entouraient de puissantes paroles. Ou jouait la Mort de César ; une espèce de mot d'ordre avait été donné aux dantonistes ; ils se trouvaient tous à cette représentation, et, sur un signal donné par leur chef en se levant, ils devaient faire à Robespierre une application des vers suivans :
Oui, que César soit grand, mais que Rome soit libre. Dieu! maîtresse de l'Inde, esclave au bord du Tibre, Qu'importe que son nom commande h l'enivers Et qu'on l'nppelle reine alors qu'elle est aux fers? Qu'importe à ma p.itiie, au.v Romains qu? tu braves. D'apprendre que César a de nouveaux esclaTcs? Les Persans ne sont pas dos plus fiers ennemis. Il en est de plus grands : je n'ai pas d'autre avis.
Et voilà pourquoi Robespierre, qui avait été prévenu par Saint-Just, était ce soir au théâtre de la Nation, car il comprenait quelle arme serait entre les mains de ses ennemis, s'ils parvenaient à populariser l'accusation qu'ils por talent contre lui.
Cependant, Marceau le cherchait vainement dans cette salle ardemment éclairée, où la ligne seule des baignoires restait dans une demi-obscurité à cause de la saillie que les galeries faisaient au-dessus d'elles, et ses yeux, fatigués de cette investigation inutile, retombaient à tout moment sur le groupe de l'orchestre, dont la conversation bruyante attirait l'attention de toute la salle.
— J'ai vu notre dictateur aujourd'hui, disait Danton. On a voulu nous réconcilier.
— Où vous êles-vous rencontrés ?
— Chez lui; il m'a fallu monter les trois étages de l'incorruptible.
— Et que vous êtes-vous dit?
— Que je savais toute la haine que me portait le comité, mais que je ne le redoutais pas. Il me répondit que j'avais tort, qu'il n'y avait pas de mauvaises intentions contre moi, mais qu'il fallait s'expliquer.
— S'expliquer! s'expliquer 1 c'est bien avec des gens de bonne foi.
— C'est justement ce que je lui ai répondu ; alors ses lèvres se sont pincées, son fronts'estplissé, j'ai continué : Certes, il faut comprimer les royalistes, mais il faut ne frap« per que des coups utiles, et ne pas confondre l'innocent ave<; le coupable. — Eh ! qui vous a dit, a repris Robespierre avcf aigreur, qu'on ait fait périr un innocent? — Qu'en dis-tu? pas un innocent n'a péri! me suis-je écrié en m'adres^ sant à Hérault de Séchelles, qui était avec moi, et je suis sorti.
— Et Saint-Just était-il là?
— Oui.
— Que disait-il?
— 11 passait sa main dans ses beaux cheveux noirs, et de temps en temps arrangeait le nœud de sa cravate sur celui de Robespierre.
Le voisin de Marceau, dontlatcte était appuyée sur ses
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
deux mains, tressaillit, et fit entendre cette espèce de siflle- i ment qui passe entre les dents serrés d'un homme qui se contient; Marceau n'y prit pas autrement garde, et reporta son attention sur Danton et ses amis.
— Le muscadin ! disait Camille Desmoulins en parlant de Saint-Just, il s'estime tant, qu'il porte sa tête avec respect sur ses épaules, comme un Saint-Sacrement.
Le voisin de Marceau écarta ses mains ; il reconnut la figure douce et belle de Sainl-Just, pâle de colère.
— El moi, dit celui-ci en se levant de toute sa hauteur , Desmoulins, je le ferai porter la tienne comme un Saint- Denis.
Il se retourna, on s'écarta pour le laisser passer, et il sortit du balcon.
— Eh! quile savait si près? dit Danton en riant. Ma foi, le paquet est arrivé à son adresse.
— A propos, dit Philippaux à Danton, as-tu vu le pamphlet de Laya contre toi ?
— Comment! Laya fait des pamphlets ! qu'il refasse VJmi des Lois; je serais "curieux de le lire, le pamphlet s'entend.
— Le voici. Philippaux lui présenta une brochure.
— Eh ! il a signé, pardieu ! Mais il ne sait donc pas que, s'il ne se sauve dans ma cave, on lui coupera le cou. Chut ! chut! voilà la toile qui se lève.
Le mot chut! se prolongea dans toute la salle; un jeune homme qui n'était point de la conjuration continuait cependant une conversation particulière, quoique les acteurs fussent en scène. Danton étendit le bras, lui toucha l'épaule du bout du doigt, et, avec une courtoisie où il y avait une légère teintCi d'ironie :
— Citoyen Arnault, lui dit-il, laisse-moi écouter comme si on]o\xa\lMarius à Mintumes.
Le jeune auteur avait trop d'esprit pour ne pas écouter une prière faite eu ces termes : il se tut, et le silence le plus parfait permit d'écouter une des plus mauvaises expositions qu'il y ait eu au théâtre, celle de la Mort de César.
Cependant, malgré ce silence, il était évident qu'aucun membre de la petite conjuration que nous avons signalée n'avaitouhlié le motif pour lequel il était venu; des coups-d'œil s'échangeaient, des signes se croisaient et devenaient plus fréquens a\i fur et à mesure que l'acteur approchait du passage qui devait provoquer l'explosion. Danton disait tout bas à Camille : — C'est à la scène m ; et il répétait les vers en même temps que l'acteur, comme pour hâter son débit, lorsque vinrent ceux-ci, qui les précèdent :
César, nous attendions de ta clémence auguste Un don plus précionï, une faveur plus juste. Au-dessus des étals donnés par ta bonté.