‹ DiversChapitre 20 sur 103 · CÉSAR · texte numérisé non relu

CÉSAR

Qtt'oses-lu demander, Cimber?

GIMBGR.

La liberté !

Trois salves d'applaudissemens les accueillirent.

— Voilà qui va bien, dit Danton, et il se leva à demi. Talma commença :

Oui, que César soit grand, mais que Rome soit libre.

Danton se leva tout-à-fait, jetant autour de lui un regard de général d'armée, qui veut s'assurer que chacun est à son poste, quand tout-à-coup ses yeux s'arrêtèrent sur un point de la salle : la grille d'une baignoire venait de se soulever; Robespierre y passait dans l'ombre sa tête aiguë et livide. Les yeux des deux ennemis s'étaient rencontrés, et ne pouvaient se détacher les uns des autres ; il y avait dans ceux de Robespierre toute l'ironie du triomphe, toute l'insolence de la sécurité. Pour la première fois, Danton sentit une sueur froide couler par tout son corps ; il oublia le signal qu'il devait donner : les vers passèrent sans applaudissemens ni murmures, il retomba vaincu : la grille de la baignoire se re-

leva et tout fut fait. Les guillotineurs l'emportaient sur les septembriseurs : 93 fascinait 92.

Marceau, dont l'esprit préoccupé s'occupait de toute autre chose que de la tragédie, fut peut-être le seul qui vit, sans la comprendre, cette scène , qui ne dura que quelques secondes; cependant il eut le temps de reconnaître Robespierre ; il se précipita hors du balcon, il arriva à temps pour le rencontrer dans le corridor.

Il était calme et froid comme si rien ne s'était passé; Marceau se présenta à lui etse nomma. Robespierre lui tendit la main ; Marceau, cédant à un premier mouvement, retira la sienne. Un sourire amer passa sur les lèvres de Robespierre.

— Que voulez-vous donc de moi? lui dit-il.

— Une entrevue de quelques minutes.

— Ici, ou chez moi?

— Chez toi.

— Viens alors.

Et ces deux hommes, agités d'émotions si différentes, marchaient à côté l'un de l'autre: Robespierre, indifférent et calme; Marceau, curieux et agile.

C'était donc là l'homme qui tenait entre ses mains le sort de Blanche, l'homme dont il avait tant entendu parler, dont l'incorruptibilité seule était évidente, mais dont la popularité devait paraître un problème. En effet, il n'avait, pour la conquérir, employé aucun des moyens qui avaient été mis en œuvre par ses prédécesseurs. Il n'avait ni l'éloquence entraînante de Mirabeau, ni la fermeté parternelle de Bailly, ni la fougue sublime de Danton, ni l'ordurière faconde d'Hébert ; s'il travaillait pour le peuple, c'était sourdement et sans en rendre compte au peuple. Au milieu du nivellement général du langage et du costume, il avait conservé son langage poli et son costume élégant*; enfin, autant les autres prenaient de peine pour se confondre dans la foule, autant lui semblait en prendre pour se maintenir au-dessus d'elle; et l'on comprenait, à la première vue, que cet homme singulier ne pouvait être pour la multitude qu'une idole ou une victime: il fut l'une et l'autre.

Ils arrivèrent : un escalier étroit les conduisit à nne chambre située au troisième ; Robespierre l'ouvrit : un busie de Rousseau, une table sur la(iuelle étaient ouverts le Co)(/ra< social et VEînile, une commode et quelques chaises , formaient tous les meubles de cet appartement. Seulement, la propreté la plus grande régnait partout.

Robespierre vit l'effet que produisait cette vue sur Marceau.

— Voici le palais de César, lui dit-il en souriant; qu'avezvous à demander au dictateur ?

— La glace de ma femme, condamnée par Carrier.

— Ta femme, condamnée par Carrier! la femme de Mar. ceau le républicain des jours antiques! le soldat de Sparte! Que fait-il donc à Nantes?

— Des atrocités.

Marceau lui traça alors le tableau que nous avons mis sous les yeux du lecteur. Robespierre, pendant ce récit, se tourmentait sur sa chaise sans l'interrompre ; cependant Marceau se tut.

— Voilà donc comme je serai toujours compris! dit Robespierre d'une voix enrouée, car l'émotion intérieure qu'il venait d'éprouver avait suffi pour opérer ce changement dans sa voix, partout où mes yeux ne sont pas pour voir, et ma main pour arrêter un carnage inutile !... Il y a bien cependant assez du sang qu'il est indispensable de répandre, et nous ne sommes pas au bout.

— Eh bien donc ! Robespierre, la grâce de ma femme ! Robespierre prit une feuille de papier blanc.

* La mise habituelle de Robespierre est si connue, qu'elle est devenue presque proverbiale. Le 20 prairial, jour de la la fête de, llïlrf-Suprénie, dont il était le poniife, il élail velu d'un habit b'iou-bailjeau, d'uu gilet de mousseline brodé, posé sur un transparent rose; une culotte de satin noir, des bas de soie blancs et des souliers à boucles coniplélaient ce costume. Ce fut avec le môme babil qu'on le porta à !'échafaud.

SOUVENIBS D'ANÏOiNT.

— Son nom de fille?

— Pourquoi?

— 11 m'est nécessaire pour constater l'identité.

— Blanche de Beaulieu.

Robespierre laissa tomber la plume qu'il tenait.

— La tille du marquis de Beaulieu? le chef des brigands?

— Blanche de Beaulieu , la fille du marquis de Beaulieu.

— Et comment se fait-il qu'elle soit ta femme? Marceau lui raconta tout.

— Jeune fou! jeune insensé! lui dit-il; devais-tu... Marceau l'interrompit :

— Je ne te demande ni injures ni conseils ; je te demande sa grâce, veux-tu me la donner?

— Marceau, les liens de famille, l'influence de l'amour, ne t'entraîneront jamais à trahir )a république ?

— Jamais.

— Si tu te trouvais, les armes à la main, en face du marquis de Beaulieu?

— Je le combattrais, comme je l'ai déjà fait.

— Et s'il tombait entre tes mains?

Marceau réfléchit un instant.

— Je te l'enverrais, et toi-même serais son juge.

— Tu me jures cela?

— Sur l'honneur.

Robespierre reprit la plume.

— Marceau, lui dit-il, tu as eu le bonheur de te conserver pur à tous les yeux : depuis longtemps je te connais, depuis longtemps je désirais te voir. S'apercevant de l'impatience de Marceau, il écrivit les trois premières lettres de son nom, puis s'arrêta. — Ecoute : à mon tour, dit-il en le regardant fixement, je te demande cinq minutes; je te donne une existence tout entière pour cinq minutes : c'est bien payé.

Marceau fit signe qu'il écoulait. Robespierre continua :

— On m'a calomnié près de toi, Marceau; et cependant tu es un de ces hommes rares desquels je désire être connu; car que m'importe le jugement de ceux que je n'estime pas ? Écoute donc: trois assemblées ont tour à tour agité les destins delà France, se sont résumées dans un homme, et ont accompli la mission dont le siècle les avait chargées : la Constituante, représentée par Mirabeau, a ébranlé le trùne; la Législative, incarnée en Danton, l'a abattu. L'œuvre de la Convention est immense, car il faut qu'elle achève d'abattre, et qu'elle commence à rebâtir. J'ai là une haute pensée : c'est de devenir le type de cette époque, comme Mirabeau et Danton ont été les types de la leur; il y aura dans l'histoire du peuple français trois hommes représentés par trois chiffres : 91,92, 93. Si l'Être Suprême me donne le temps d'achever non œuvre, mon nom sera au-dessus de tous les noms ; j'aurai fait plus que Lycurgue chez les Grecs, que Numa à Rome, que Washington en Amérique ; car chacun d'eux n'avait qu'un peuple naissant à pacifier, et moi j'ai une société vieillie qu'il faut que je regénère. Si je tombe, mon Dieu ! épargnez-moi un blasphème contre vous à ma dernière heure... si je tombe avant le temps voulu, mon nom, qui n'aura accompli que la moitié de ce qu'il avait à faire, conservera la tache sanglante que l'autre partie eût efl'acée : la révolution tombera avec lui, et tous deux seront calomniés... Voilà ce que j'avais à te dire, Marceau, car je veux, en tous cas, qu'il y ait quelques hommes qui gardent vivant et pur mon nom dans leur cœur, comme la flamme de la lampe dans le tabernacle, et tu es un de ces hommes.

11 acheva d'écrire son nom.

— Maintenant, voici la grâce de ta femme... tu peux partir sans même me donner la main.

Marceau la lui prit et la serra avec force; il voulut parler, mais il y avait trop de larmes dans sa voix pour qu'il pût articuler une parole, et ce fut Robespierre qui lui dit le premier : —Allons, il faut partir, il n'y a pas un instant à perdre ; au revoir.

Marceau s'élança sur l'escalier; le général Dumas montait comme il descendait.

— J'ai sa grâce ! s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, j'ai sa grâce : Blanche est sauvée...

— Félicite-moi à mon tour, lui répondit son ami : je viens d'être nommé général en chef de l'armée des Alpes, et je viens en remercier Robespierre.

Ils s'embrassèrent. Marceau se jeta dans la rue, courut vers la place du Palais-Égalité , où sa voiture l'attendait prête à repartir avec la même vitesse qui l'avait amené. '

De quel poids son cœur était soulagé ! que de bonheur l'attendait! que de félicités après tant de douleurs! Son imagination plongeait dans l'avenir; il voyait le moment où du seuil du cachot il crierait à sa femme: Blanche! tu es libre par moi; viens, Blanche, et que ton amour et tes baisers acquittent la dette de la vie.

De temps en temps, cependant, une inquiétude vague tra. verse son esprit, un tressaillement subit frappe son cœur • alors il excite les postillons, promet de l'or, le prodigue, eiî promet encore : les roues brûlent le pavé; les chevaux dévorent le chemin, et cependant à peine s'il trouve qu'ils avancent! Partout des relais sont préparés, point de retard; tout semble partager l'agitation qui le tourmente. En quelques heures il a laissé derrière lui Versailles, Chartres, le Mans, la Flèche ! il aperçoit Angers ; tout à coup il éprouve un choc terrible, épouvantable : la voiture renversée se brise; il se relève meurtri, sanglant, sépare d'un coup de sabre les traits qui attachent l'un des chevaux, s'élance rapidement sur lui, gagne la première poste, y prend un cheval de course, et continue sa route avec plus de rapidité encore.

Enfln, il a traversé Angers, il aperçoit Ingrande, atteint Varades, dépasse Ancenis; son cheval ruisselle d'écume et de sang. Il découvre Saint-Donatien, puis Nantes; Nantes ! qui renferme son âme, sa vie, son avenir! Quelques instans encore, il sera dans la ville, il en atteint les portes : son cheval s'abat devant la prison du Bouifays; il est arrivé ; qu'importe!

— Blanche! Blanche!

— Deux charrettes viennent de sortir de la prison, répond le guichetier; elle est sur la première...

— Malédiction! et Marceau s'élance à pied, au milieu du peuple qui se presse, qui court vers la grande' place. Il rejoint la dernière des deux charrettes ; un des condamnés le reconnaît.

— Général, sauvez-la... Je ne l'ai pas pu, moi, et j'ai été pris... Vivent le roi et la bonne cause ! C'était Tinguy.

— Oui, oui!... Et Marceau s'ouvre un chemin; la foule le heurte, le presse, mais l'entraîne ; il arrive sur la grande place avec elle; il est en face de l'écbafaud, il agite son papier en criant: Grâce! grâce!

En ce moment, le bourreau saisissant par ses longs cheveux blonds la tête d'une jeune fille, présentait au peuple ce hideux spectacle ; la foule épouvantée se détournait avec effroi, car elle croyait lui voir vomir des flots de sang!... Tout-à-coup, au milieu de cette foule muette, un cri de rage, dans lequel semblent s'être épuisées toutes les forces humaines, se fait entendre : Marceau venait de reconnaître entre les dents de cette tête la rose rouge qu'il avait donnée à ia jeune Vendéenne.

Page 1