FRAGMENS HISTORIQUES
Introduction à l'aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les principaux personnages de cette histoire et avec l'auteur qui l'a écrite.
Je passais en <830 devant la porte de Chevet, lorsque j'aperçus dans la boutique un Anglais qui tournait et retournait en tous sens une tortue qu'il marchandait avec l'intention évidente d'en faire, aussitôt qu'elle serait devenue sa propriété, une turtle' soup.
L'air de résignation profonde avec lequel le pauvre animal se laissait examiner, sans même essayer de se soustraire, en renlrant dans son écaille, au regard cruellement gastronomique de son ennemi, me toucha. Il me prit une envie soudaine de l'arracher à la marmite dans laquelle étaient déjà plongées ses pattes de derrière; }'entrai dans le magasin où j'étais fort connu à celte époque, et, faisant un signe de l'œil à madame Beauvais, je lui demandai si elle m'ï'ait conservé la tortue que j'avais retenue la veille en pas<: ijt.
Madame Beauvais me comprit avec celte soudainevé d'intelligence qui distingue la classe marchande parisienne, et, faisant glisser poliment la bête des mains du marchandeur, elle la remit entre les miennes, en disant avec un accent anglais très prononcé à notre insulaire qui la regardait la bouche béante :
— Pardon, milord, le petite tortue, il être vendue à monsieur depuis cette matin.
— Âh! me dit en t<rès bon français le milord improvisé, c'est à vous, monsieur, qu'appartient cette charmante bête?
— Kes, yes, milord, répondit madame Beauvais.
— Eh bien ! monsieur, continua-t-il, vous avez là un petit animal qui fera d'excellente soupe; je n'ai qu'un regret, c'est qu'il soit le seul de son espèce que possède en ce moment madame la marchande.
— Nous hâve la espoir d'en recevoir d'autres demain matin, continua madame Beauvais.
OEDV. COJIPL. — V.
— Demain il sera trop tard, répondit froidement l'Anglais; j'ai arrangé toutes mes affaires pour me brûler la cervelle cette nuit , et je désirerais auparavant manger une soupe à la torlue.
En disant ces mots, il me salua et sortit.
— Pardieu ! me dis-je après un moment de réflexion , c'est bien le moins qu'un aussi galant homme se passe un dernier caprice.
Et je m'élançai hors du magasin en criant comme madame Beauvais : Milord ! milord ! Mais je ne savais pas où milord était passé; il me fut impossible de mettre la main dessus.
Je revins chez moi tout pensif : mon humanité envers une bête était devenue une inhumanité envers un homme. La sii.'gulière machine que ce monde, où l'on ne peut faire le bien de l'un sans le mal de l'autre. Je gagnai la rue de l'Univej-sité, je montai mes trois étages et je déposai mon acquisition sur le tapis.
C'était tout bonnement une tortue de l'espèce la plus commune : testudo lutaria, sive aquarum dulcivm ; ce qui veut dire, selon Linnée chez les anciens, et selon Ray chez les modernes, tortue de marais ou torlue d'eau douce *.
Or, la tortue de marais ou la tortue d'eau douce tient à peu près, dans l'ordre social des chéloniens, le rang correspondant à celui que tiennent chez nous dans l'ordre civil les épiciers, et dans l'ordre militaire la garde nationale.
C'était bien, du reste, le plus singulier corps de tortue qui ait jamais passé les quatre pattes, la tète et la queue par les ouvertures d'une carapace. A peine se sentit-elle sur le plancher, qu'elle me donna une preuve de son originalité en piquant droit vers la cheminée avec une rapidité qui lui valut à l'instant même le nom de Gazelle, et en faisant tous ses efforts pour passer entre les branches du garde-cendre,
• On sait que les reptiles sont divisés en quatre catégories : l«s chéioniens ou tortues, qui occupent le premier rang ; les sauriens ou lézards, qui occupent le second; les ophidiens ou serpens, qui occupent le troisième; entin les ba'.raciens ou grenouilles, qui occupent le q uatrième.
OEUVRES COAIPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
afin d'arriver jusqu'au feu dont la lueur l'attirait; enfin, voyant au bout d'une bonne heure que cequ'elle désirait était imposible, ele prit le partide s'endormir après avoir préalablement passé sa tête et ses pattes par l'une des ouvertures les plus rapprochées du foyer, choisissant ainsi pour son plaisir particulier une tcnipérai;ure de cinquante à cinquante cinq degrés de chaleur à peu près, ce qui me fit croire que, soit vocation, soit fatalité, elle était destinée à être rôtie un jour ou l'autre, et que je n'avais fait que changer son mode de cuisson en la retirant du pot-au-feu de mon Anglais pourla transporter dans ma chambre. La suite de cette histoire prouvera que je ne m'étais pas trompé.
Gomme j'étais obligé de sortir et que je craignais qu'il n'arrivât malheur à Gazelle, j'appelai mon domestique.
— Joseph, lui dis-je lorsqu'il parut, vous prendrez garde à cette bête.
Il s'en approcha avec curiosité.
— Ah! tiens, dit-il, c'est une tortue... ça porte une voiture.
— Oui, je lésais, mais je désire qu'il ne vous prenne jamais l'envie d'en faire l'expérience.
— Oh! ça ne lui ferait pas de mal, reprit Joseph, qui tenait à déployer devant moi ses connaissances en histoire naturelle; la diligence de Laon passerait sur son dos qu'elle ne l'écraserait pas. Joseph citait la diligence do Laon parce qu'il #lait de Soissons.
— Oui, lui disje, je crois bien que la grande tortue de mer, la tortue franche, teslado mydas, pourrait porter un pareil poids, mais je doute que celle-ci qui est de la plus petite espèce...
— Ça ne veut rien dire, reprit Joseph, c'est fort comme un Turc, ces petites bêtes-là; et, voyez-vous, une charrette de roulier passerait...
— C'est bien, c'est bien; vous lui achèterez de la salade et des escargots.
— Tiens! des escargots!... Est-ce qu'elle a mal à la poitrine? Le maître chez lequel j'étais avant d'entrer chez monsieur prenait du bouillon d'escargots parce qu'il était pfiysique; — eh bien ! ça ne l'a pas empêché...
Je sortis sans écouter le reste de l'histoire; au milieu de l'escalier je m'aperçus que j'avais oublié un mouchoir de poche, jeremontalaussitùt. Je trouvai Joseph, qui ne m'avait pas entendu rentrer, faisant l'Apollon du Belvéder, un pied posé sur le dos de Gazelle et l'autre suspendu en l'air, afin que pas un grain des cent trente livres que le drôle pesait ne fût perdu pour la pauvre bête.
— Que faites-vous lu, imbécile?
— Je vous l'avais bien dit, monsieur, répondit Joseph tout fier dem'avoir prouvé en partie ce qu'il avançait.
— Donnez-moi un mouchoir, et ne louchez jamais à cette bêle.
— Voilà, monsieur, médit Joseph en m'apportant l'objet demandé... mais il n'y a aucune crainte à avoir pour elle... unvï'agon passerait dessus..
Je m'enfuis au plus vite, mais je n'avais pas descendu vingt marches que j'entendis Joseph qui fermait ma porte en marmottant entre ses dents :
— Pardieu! je saiscequejc dis... et puis d'ailleurs on voit bien à la conformation des animaux qu'un canon chargé à mitraille pourrait...
Heureusement le bruit qu'on faisait dans la rue m'empêcha d'entendre la (in de la maudite phrase.
Le soir je rentrai assez lard, comme c'est ma coutume. Aux premiers pas que je (Is dans ma chambre, je senli.s que quelque chose craquait sous ma botte. Je levai vitenient le pied, rejetant tout le poids de mon corps sur l'autre jambe : le même craquement se fit entendre de nouveau ; je crus que je niarcliais sur des œufs. Je baissai ma bougie... mon tapis était couv ert d'escargots.
Joseplim'avaii ponctuellement obéi : il avait acheté de la salade et des escargots, avait mis le tout dans un panier au milieu de ma chambre ; dix minutes après, soit que la température de l'appartement les eût dégourdis, soit que la peur d'être croqués les eût mis en émoi, toute la caravane s'était
mise en route, et elle avait même déjà fait passablement de chemin, ce qui était facile à juger par les traces argentées qu'ils avaient laissées sur les tapis et sur les meubles.
Quant à Gazelle, elle était restée au fond du paniercontre les parois duquel elle n'avait pu grimper. Mais quelques coquilles vides me prouvèrent (jue la fuite des Israélites n'avait pas été si rapide qu'elle n'eût mis la dent sur quelques-uns avant qu'ils eussent eu le temps de traverser la mer Rouge.
Je commençai aussitôt une revue exacte du bataillon qui manœuvrait dans ma chambre, et par lequel je me souciais peu d'être chargé pendant la nuit; puis prenant délicatement delà main droite tous les promeneurs, je les fis entrer les uns après les autres dans leur corps-de-garde, que je tenais de la main gauche, et dont je fermai le couvercle sur eux.
Au bout de cinq minutes je m'aperçus que si je laissais toute celte ménagerie dans ma chambre, je courais le risque de ne pas dormir une minute ; c'était un bruit, comme si on eût enfermé une douzaine de souris dans un sac de noix : je pris donc le parti de transporter le tout à la cuisine.
Chemin faisant, je songeai qu'au Irain dont allait Gazelle, je la trouverais morte d'indigestion le lendemain si je la laissais au milieu d'un magasin de vivres aussi copieux -, au même moment et comme par inspiration, j'avisai dans mon souvenir certain baquet placé dans la cour et dans lequel le restaurateur du rez-de-chaussée mettait dégorger son poisson : cela me parut une si merveilleuse hôtellerie pour une iestudo aquarum dulcium^ que je jugeai inutile de me casser la tête à lui en chercher une autre, et que, la tirant de son réfectoire, je la portai directement au lieu de sa destination.
Je remontai bien vite et m'endormis, persuadé que j'étais l'homme de France le plus ingénieux en expédiens.
Le lendemain Joseph me réveilla dès le malin.
— Oh ! monsieur, en voilà une farce I me dit-il en se plantant devant mon lit.
— Quelle farce?
— Celle que votre tortue a faite.
— Comment?
— Eh bien ! croiriez-vons qu'elle est sortie de votre appar. tement, ça, je ne sais pas comment... Qu'elle a descendu les trois étages, et qu'elle a été se mettreau frais dans le vivier du restaurateur.
— Imbécile ! tu n'as pas deviné que c'était moi qui l'y avais portée.
— Ah bon !... Vous avez fait là un beau coup alors !
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi? parce qu'elle a mangé la tanche, une tanche superbe qui pesait trois livres.
— Allez me chercher Gazelle et apportez-moi des balances.
l'en îant que Joseph exécutait cet ordre, j'allai à ma bibliothèiiue, j'ouvris monBulfon à l'article tortue, car je tenais à m'assurer si ce chélonicn était iclhyophage, etjeluscequi suit:
Il Cette tortue d'eau douce (Iestudo aquarum dulcium), » c'était bien cela, aime surtout les marais et les eaux dor- » mantes ; lorsqu'elle est dans une rivière ou dans un étang, » alors elle attaque tous les poissons indistinctement, même » les plus gros : elle les mord sous le ventre, les y blesse for- » lement, et lorsqu'ils sont épuisés par la perle du sang, elle 11 les dévore avec la plus grande avidité et ne lais-se guère que 11 les arêtes, la tête des poissons, et même leur vessie nata- 11 toire qui remonte quelquefois à la surface de l'eau. »
— Diable ! diable ! dis-je ; le restaurateur a pour lui mon ' sieur deBuffon : ce qu'il dit i)ourraitbien être vrai.
J'élais en train de méditer sur la probabilité de l'accident, lorsque Joseph rentra, tenant l'accusée dune main et les balances de l'autre.
— Voyez-vous, me dit Joseph, ça mange beaucoup, ces sortes d'animaux, pour entretenir leurs forces, et du poisson surtout parce que c'est très nourrissant; est-ce que vous croyez que sans cela ça pourrait porter une voiture?... Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots sont robustes : c'est parce (|u'ils ne mangent que du poisson.
SOUVENIRS D'AKTOINY.
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J'interrompis Joseph.
— Combien pesait la tanche?
— Trois livres : c'est neuf francs que le garçon réclame.
— Et Gazelle l'a mangée tout entière?
— Oh ! elle n'a laissé quel'arrte. la tète et la vessie.
— C'est bien celai monsieur tle Bufl'on est un grand natu raliste*. Cependant, conlinuai-je à demi-voix, trois livres... cela me parait fort.
Je mis Gazelle dans la balance : elle ne pesait que deux livres et demie avec sa carapace.
Ilrésultait de cette expérience, non point que Gazelle fût innocente du fait dont elle était accusée, mais qu'elle devait avoir commis le crime sur un cétacée d'un plus médiocre volume.
Il parait que ce fut aussi l'avis du garçon, car il parut fort content de l'indemnité de cinq francs que je lui donnai.
L'aventure des limaçons et l'accident delà tanche me rendirent moins enthousiaste de ma nouvelle acquisition; et comme le hasard fit que je rencontrai le même jour un de mes amis, homme original et peintre de génie, qui faisait à cette époque une ménagerie de son atelier, je le prévins que j'augmenterais le lendemain sa collection d'un nouveau sujet, appartenant à l'estimable catégoriedes chéloniens, ce qui parut le réjouir beaucoup.
Gazellecoucha celte nuit dansma chambre, oiitoutse passa fort tranquillement, vu l'absence des escargots.
Le lendemain Joseph entra chez moi, comme d'habitude, roula le tapis de pied démon lit, ouvrit la fenêtre, et se mit à le secouer pour en extraire !a poussière ; mais lout-à-coup il poussa un grand cri et se pencha hors de la fenêtre comme s'il eût voulu se précipiter.
— Qu'y a-t il donc, Joseph? dis-je .1 moitié éveillé.
— Ah I monsieur, il y a que votre tortue était couchée sur le tapis, je ne l'ai pas vue...
— Et
— Et, ma foi! sans le faire exprès, je l'ai secouée par la fenêtre.
— Imbécile!.. Je sautai à bas de mon lit.
— Tiens ! dit Joseph dont la figure et la voix reprenaient une expression de sérénité tout-à-fail rassurante, tiens r elle mange un chou!
En effet, la bête qui avait rentré par instinct tout son corps dans sa cuirasse, était tombée par hasard sur un tas d'écaillés d'huitris, dont la mobilité avait amorti le coup, et, trouvant à sa portée un légume à sa convenance, elle avait sorti tout doucement la tête hors de sa carapace, et s'occupait de son déjeuner, aussi tranquillement que si elle ne venait pas de tomber d'un troièma é;aj e.
— Je vous le disais bien, monsieur ! répétait Joseph dans la joie de son âme, je vous le disais bien qu'à ces animaux rien ne leur faisait. — Eh bien ! pendant qu'elle mange, voyez-vous, une voiture passerait dessus...
— N'importe, descendez vite et allez me la chercher. Joseph obéit. Pendant ce temps je m'habillai, occupation
que j'eus terminée avant que Jose^Th reparût ; je descendis donc à sa rencontre elle trouvai pérorant au milieu d'uncercle de curieux, auxquels il expliquait l'événement qui venait <l'arriver.
Je lui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet qui me descendit faubourg Saint-Denis, n" lOD; je montai cinqétages, et j'entrai dansl'atelier de mon ami, qui était entrain de peindre.
Il y avait autour de lui un ours couché sur le dos, et jouant avec une bûche; un singe assis sur une chaise et arrachant les uns après les autres les poils d'un pinceau ; et dans un bocal une grenouille accroupie sur la troisième traverse d'une petite échelle, à l'aide de laquelle elle pouvait monter jusqu'à la surface de l'eau.
Hîonami s'appelait Decamps, l'ours Tom, le singe Jacques I"*', et la grenouillemademoiselleCamargo.
* Cnmrae il faut rendr'^'a chacun ce qui lui apparlient, c'e-;t au toninuaieur rtc monsieur de Buffon, monsieur DaDdin, qu'il faut renvoyer cet éloge.
'* Ainsi nommé pour le distinguer d.^l Jacques II, individu de la même espèce, appa, tenaut a M. Tony Johannot.
Comment Jacques I" voua une haine féroce à Jacques II, et cela à propos d'une carotte.
Mon entrée fit révolution.
Decamp leva les yeux de dessus ce merveilleux petit tableau de chiens savans que vous connaissez tous, et qu'il achevait alors.
Tom se laissa tomber sur le nez la bûche avec laquelle il jouait, et s'enfuit en grognant dans sa niche, bâtie entre les deux fenêtres.
Jacques I" jeta vivement son pinceau derrière lui et ramassa une paille qu'il porta innocemment à sa bouche avec sa main droite, tandis qu'il se grattait la cuisse de la main i'îauclie et levait béatiquement les yeux au ciel.
Enlin, mademoiselle Camaigo monta languissamment un degré de son échelle, ce qui dans toute autre circonstance aurait pu être considéré comme un signe de pluie.
Et moi je posai Gazelle h la porte de la chambre sur le seuil de laquelle je m'étais arrêté en disant : <■ — Cher ami, voilà la bête. Vous voyez que je suis de parole. »
Gazelle n'était pas dans un moment heureux : le mouvement du cabriolet l'avait tellement désorientée, que, pour rassembler probablement toutes ses idées et réfléchir à sa situation le long de la roule, elle avait rentré toute sa personne sous sa carapace ; ce que je posais par terre avait donc l'air tout bonnement d'une écaille vide.
Néanmoins lorsque Gazelle sentit, par la reprise de son centre de gravité, qu'elle adhérait à un terrain solide, elle se hasarda de montrer son nez à l'ouverture supérieure de son écaille; pour plus de sûreté cependant, cette partie de sa personne était prudemnieut accompagnée de ses deux pattes de devant; en même temps, et comme si tous les membres eussent unanimement obéi à l'élasticité d'un ressort intérieur, les deux pattes de derrière et la queue parurent à l'extrémité inférieure de la carapace. Cinq minutes après. Gazelle avait mis toutes voiles dehors.
Elle resta rependant encore un instant en panne, branlant la tête à droite et à gauche comme pour s'orienter; puis tout à coup ses yeux devinrent (ixes, — et elle s'avança, aussi rapidement que si elle eût disputé le prix de la course au lièvre de La Fontaine, vers une carolte gisant aux pieds de la chaise qui servait de piédestal à Jacques I".
Celui-ci regarda d'abord la nouvelle arrivée .s'avancer de son côté avec assez d'indifférence; mais dès qu'il s'aperçut du but qu'elle paraissait se proposer, il donna des signes d'une inquiétude réelle, qu'il manifesta par un grognement sourd, qui dégénéra, au fur et à mesure qu'elle gagnait du terrain, en cris aigus interrompus par des craquemens de dents. Enfin, lorsqu'elle ne fut plus qu'à un pied de dislance du précieux légume, l'agilation de Jacques prit tout le caractère d'un désespoir réel; il saisit le dossier de son siège d'une main et la traverse recouverte de paille de l'autre, et, probablement dans l'espoir d'effrayer la bête parasite qui venait lui rogner son diner, il secoua la chaise de toute la force de ses poignets, jetant ses deux pieds en arrière comme un cheval qui rue, et accompagnant ces évolutions de tous les gestes et de toutes les grimaces qu'il croyait capables de démonter l'impassibilité automatique de son ennemi. — Mais tout était inutile, Gazelle n'en faisait pas poïa cela un pas moins vite que l'autre. Jacques I" ne savait plus à quel saint se vouer
Heureusement pour Jacques qu'il lui arriva eu i-cwoment un secours inattendu. Tom, qui s'était retiré dans sa loge à mon arrivée, avait lini par se familiariser avec ma présence, et prêtait comme nous tous une certaine attention à la scène qui se passait; étonné d'abord de voir se remuer cet anima) inconnu, devenu, grâce à moi, commensal de son logis, il l'avait suivi dans sa course vers la carotte avec une curiosité
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OEUVRES CÛMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
croissante. Or, comme Tom ne méprisait pas non plus les carottes, lorsiiu'il vit Gazelle près d'atteindre le précieux légume, il fit trois pas en trottant, et, levant sa grosse patte, il la posa lourdement sur le dos de la pauvre bête qui, frappant la terre du plat de son écaille, rentra incontinent dans sa carapace et resta immobile à deux pouces de distance du comestible qui mettait en ce moment en jeu une triple ambition. Tom parut fort étonné de voir disparaître comme par enchantement tête, patlcs et queue. Il approcha son nez de la carapace, souffla bruyamment dans les ouvertures ; enfin, et comme pour se rendre plus parfaitement compte de la singulière organisation de l'objet qu'il avait sous les yeux, il le prit, le tournant et le retournant entre ses deux pattes ; puis comme convaincu qu'il s'était trompé en concevant l'absurde idée qu'une pareille chose était douée de la vie et pouvait marcher, il la laissa négligemment retomber, prit la carotte entre ses dents, et se mit en devoir de regagner sa niche.
Ce n'était point là l'affaire de Jacques ; il n'avait pas compté que le service que lui rendait son ami Tom serait gâté par un pareil trait d'égoïsme; mais, comme il n'avait pas pour son camarade le même respect que pour l'étrangère, il sauta vivement de la chaise où il était prudemment resté pendant la scène que nous venons de décrire, et, saisissant d'une main, par sa chevelure verte, la carotte que Tom tenait par la racine, il se raidit de toutes ses forces, grimaçant, jurant, cla- ([uant des dents, tandis que de la patte qui lui restait libre, il allongeait force soufflets sur le nez de son pacifique antagoniste qui, sans riposter, mais aussi sans lâcher l'objet en litige, se contentait de coucher ses oreilles sur son cou, de fermer ses petits yeux noirs chaque fois que la main agile de Jacques se mettait en contact avec sa grosse figure; enfin la victoire resta, comme la chose arrive ordinairement, non pas au plus (ort, mais au plus effronté. Tom desserra les dents, et Jacques, possesseur de la bienheureuse carotte, s'élança sur une échelle, emportant le prix du combat, qu'il alla cacher derrière un plâtre de Malagutti, sur un rayon fixé à six pieds de terre; cette opération finie, il descendit plus tranquillement, certain qu'il n'y avait ni ours ni tortue capables de l'aller dénicher là.
Arrivé au dernier échelon, et lorsqu'il s'agit de remettre pied à terre, il s'arrêta prudemment, et jetant les yeux sur Gazelle, qu'il avait oubliée dans la chaleur de sa dispute avec Tom, il s'aperçut qu'elle se trouvait dans une position qui n'était rien moins qu'offensive. — En effet, Tom, au lieu de la replacer avec soin dans la situation où il l'avait prise, l'avait, comme nous l'avons dit, négligemment laissée tomber à tout hasard, de sorte qu'en reprenant ses sens, la malheureuse bête, au lieu de se retrouver dans sa situation normale, c'est-à-dire sur le ventre, s'était retrouvée sur le dos, position, comme chacun le sait, antipathique au suprême degré à tout individu faisant partie de la race des chéloniens.
Il fut facile de voir à l'expression de confiance avec laquelle Jacques s'approcha do Gazelle, qu'il avait jugé au premier abord que son accident la mettait hors d'état de faire aucune défense. Cependant, arrivé à un demi-pied du monstrum liorrendum, il s'arrêta un instant, regarda dans l'ouverture tournée de son côté, etse mit, avecun airde négligence apparente, à en faire le tour avec précaution , l'examinant à peu près comme un général fait d'une ville qu'il veut assiéger. Cette reconnaissance achevée, il allongea la main doucement, toucha du bout du doigt l'extrémité de l'écaillc; puis aussitôt, se rejetant lestement en arrière, il se mit, sans perdre de vue l'objet qui le préoccupait, à danser joyeusement sur ses pieds et ses mains, accompagnant ce mouvement d'une espèce de chant de victoire qui lui était habituel toutes les fois que, par une difficulté vaincue ou un péril affronté, il croyait avoir à se féliciter de son habileté ou de son courage.
Cependant cette danse et ce chant s'interrompirent soudainement; une idée nouvelle traversa le cerveau de Jacques, et parut absorber toutes ses facultés pensantes. Il regarda attentivement la tortue à la(iuelle sa main, en la touchant, avait Imprimé un mouvement d'oscillation qui renJait plus prolongée la forme sphérique de son écaille, s'en approcha, marchant de côté comme un crabe; puis, arrivé près d'elle ,
se leva sur ses pieds de derrière, l'enjamba comme fait un cavalier de son cheval, la regarda un instant se mouvoir entre ses deux jambes; enfin, complètement rassuré, à ce qu'il parait, par l'examen approfondi qu'il venait d'en faire, il s'assit sur ce siège mobile, et lui imprimant, sans que cependant ses pieds quittassent la terre, un mouvement rapide d'osscillation, il se balança joyeusement, se grattant le côté et clignant les yeux, gestes qui, pour ceux qui le connaissaient, étaient l'expression d'une joie indéfinissable.
Tout-à-coup Jacques poussa un cri perçant, fit un bond perpendiculaire de trois pieds, retomba sur les reins, et s'élançant sur son échelle, alla se réfugier derrière la tête de Malagutti. Cette révolution était causée par Gazelle qui, fati. guée d'un jeu dans lequel le plaisir n'était évidemment pas pour elle, avait enfin donné signe de vie en éraflant de ses pattes froides et aiguës les cuisses pelées de Jacques I", qui fut d'autant plus bouleversé de cette agression, qu'ilne s'attendait à rien moins qu'à une attaque de ce côté.
En ce moment un acheteur entra, et Decamps me fit signe qu'il désirait rester seul. Je pris mon chapeau et ma canne et m'éloignai.
J'étais déjà sur le palier, lorsque Decamps me rappela.
— A propos, me dit-il, venez donc demain passer la soirée avec nous.
— Que faites-vous donc demain?
— Nous avons souper et lecture.
— Bah !
— Oui, mademoiselle Camargo doit manger un cent de mouches, et Jadin lire un manuscrit.
Comment mademoiselle Camargo tomba en h possession de M. Decamps.
Malgré l'invitation verbale que Decamps m'avait faite, je reçus le lendemain une lettre imprimée. Ce double emploi avait pour but de me rappeler la tenue de rigueur, les invités ne devant être admis qu'en robe de chambre et en pantoufles- Je fus exact à l'heure et fidèle à l'uniforme.
C'est une curieuse chose à voir que l'atelier d'un peintre, lorsqu'il a coquettement pendu à ses (juatre murailles, pour faire honneur aux invités, ses joyaux des grands jours, fournis par les quatre parties du monde. Vous croyez entrer dans la demeure d'un artiste, et vous vous trouvez au milieu d'un musée qui ferait honneur à plus d'une ville préfectorale de France. Ces armures, qui représentent l'Europe au moyen âge, datent de divers règnes et trahissent par leur forme l'époiiue de leur fabrication. Celle-ci, brunie sur les deux côtés de la poitrine, avec son arête aiguë et brillante et son crucifix gravé, aux pieds duquel est une Vierge en prière avec cette légende : Mater Dei, orapro nobis, a été forgée en France et offerte au roi Louis XI, qui la fit appendreaux murs de sont vieux château dePlessis-les-Tours. Celle-là, dont la poitrine bombée porte encore la marcpie des coups de masses dont elle a garanti son maître, a été bosselée dans les tournois de l'empereur Maximilien, et nous arrive d'Allemagne. Cette autre, qui représente en relief les robustes travaux d'Hercule, aPeut-être été portée par le roi François \", et sort certainement des ateliers florentins de Benvenuto Ccllini. Ce tomahaw canadien et ce couteau à scalper viennent d'Amérique: l'un a brisé des têtes françaises et l'autre enlevé des chevelures parfumées. Ces flèches et ce cric son indiens; le fer des unes et la lame de l'autre sont mortels, car ils ont été empoisonnés dans le suc des herbes de Java. Ce sabre recourbé a été trempé àDamas. Cet yatagan, qui porte sur sa lame autant de crans qu'il a coupé de têtes, a été arraché aux mains mourantes d'un Bédouin. Enfin, ce long fusil à la crosse et aux capucines d'arger/i, a été rapporté de la Casauba par
SOUVENIRS D'ANTONY
isabcy pcut-êlre, qui l'aura troqué avec Yousouf contre uncroquis (le la rade d'Alger ou un dessin du fort l'Empereur.
Maintenant que nous avons examiné les uns après les autres ces trophées dont chacun représente un monde, jetez les 5eu\ sur ces tables où sont épars, pêle-mêle, mille objets différens, étonnés de se trouver réunis. Voici des porcelaines du Japon, des figurines égyptiennes, des couteaux espagnols, des poignards turcs, des stylets italiens, des pantoufles algériennes, des calottes de Circassie, des idoles du Gange, des cristaux des Alpes. Regardez : il y en a pour un jour.
Sous vos pieds, ce sont des peaux de tigre, de lion, de léopard, enlevées à l'Asie et à l'Afrique; sur vos têtes, les ailes étendues et comme douées de la vie, voilà le goéland qui, au moment où la vague se courbe pour retomber, passe sous sa voûte comme sous une arche; le margat qui, lorsqu'il voit apparaître un poisson à la surface de l'eau, plie ses ailes et se laisse tomber sur lui comme une pierre; le guillemotqui, au moment où le fusil du chasseur se dirige contre lui, plonge, pour ne reparaître qu'à une distance qui le met hors de sa portée; enfin le martin-pècheur, cet alcyon des anciens, sur le plumage duquel étincellent les couleurs les plus vives de l'aigue-marine et du lapis-lazuli.
Mais ce qui, un soir de réception chez un peintre, est surtout digne de fixer l'attention d'un amateur, c'est la collection hétérogène de pipes toutes bourrées qui attendent, comme l'homme de Prométhée, (ju'on dérobe pour elles le feu du ciel. Car, afin que vous le sachiez, rien n'est plus fantasque et plus capricieux que l'esprit des fumeurs. L'un préfèrela simple pipe de terre, à laquelle nos vieux grognards ont donné le nom expressif de brùle-gueule; celle-là se charge tout simplement avec le tabac de la régie, dit tabac de caporal. L'autre ne peut approcher de ses lèvres délicates que le bout ambré de la chibouque arabe, et celle-là se bourre avec le tabac noir d'Alger ou le tabac vert de Tunis. Celui-ci, grave comme un chef de Cooper, tire méthodiiiuement du calumet pacifique des bouffées demaryland; celui-là, plus sensuel qu'un nabab, tourne comme un serpent autour de son bras le tuyau flexible de son hucca indien, qui ne laisse arriver à sa bouche la vapeur du latakîé que refroidie et parfumée de rose et de benjoin. Il y en a qui, dans leurs habitudes, préfèrent la pipe d'écume de l'étudiant allemand, et le vigoureux cigare belge haché menu, au narguillé turc, chanté par Lamartine, et au tabac du Sinaï, dont la réputation hausse et baisse selon qu'il a été récolté sur la montagne ou dans la plaine. D'autres sont enfin qui, par originalité ou par caprice, se disloquent le cou pour maintenir dans une position perpendieulaii'e le gourgouri des nègres, tandis (ju'un complaisant ami, monté sur une chaise, essaie, à grand renfort de braise et de souflle pulmonique, de sécher d'abord et d'allumer ensuite l'herbe glaiseuse de Madagascar.
Lorsque j'entrai chez l'amphitryon, tous les choix étaient faits et toutes les places étaient prises; mais chacun se serra à ma vue; et, par un mouvement qui aurait fait honneur par sa précision à une compagnie de la garde nationale, tous les tuyaux, qu'ils fussent de bois ou de terre, de corne ou d'ivoire, de jasmin ou d'ambre, se détachèrent des lèvres amoureuses qui les pressaient, et s'étendirent vers moi. Je fis de la main un signe de remercîment, tirai de ma poche du papier réglisse, et me mis à rouler entre mes doigts le cîgaritos andaloux avec toute la patience et l'habileté d'un vieil Espagnol.
Cinq minutes après, nous nagions dans une atmosphère à faire marcher un bateau à vapeur de la force de cent vingt chevaux.
Autantque cette fumée pouvait lepermettre, on distinguait, outre les invités, les commensaux ordinaires de la maison avec lesquels le lecteur a déjà fait connaissance. C'était Gazelle qui, à dater de ce soir-là, avait été prise d'une préoccupation singulière : c'était celle de monter le long de la cheminée de marbre, afin d'aller se chauffer à la lampe, et qui se livrait avec acharnement à cet incroyable exercice. C'était Tom, dont Alexandre Decamps s'était fait un appui, à peu près comme on fait d'un coussin de divan, et qui de temps
en temps dressait tristement sa bonne tête sous le bras de son maître, soulHait bruyamment pour repousser la fumée qui lui entrait dans les narines, puis se recouchait avec un gros soupir. C'était Jacques I"-, assis sur un tabouret à côié de son vieil ami Fau, qui, à grands coups de cravache, avait mené son éducation au point de perfection où elle était parvenue, et pour lequel il avait la reconnaissance la plus grande et surtout l'obéissance la plus passive. Enfin c'était, au milieu du cercle, et dans son bocal, mademoiselle Camargo, dont les exercices ijymnastiques et gastronomiques devaient plus particulièrement faire les délices de la soirée.
Il est important, arrivés au point où nous en sommes, de jeter un coiip-d'œil en arrière, et d'apprendre à nos lecteurs par quel concours inouï de circonstances mademoiselle Camargo, qui était née dans la plaine Saint-Denis, se trouvait réunie à Tom, qui était originaire du Canada; à Jacques, qui avait vu le jour sur les côtes d'Angola, et à Gazelle, qui avait été pèchée dans les marais de la Hollande.
On sait quelle agitation semanifesteà Paris, dans les quartiers Sainl-:\Iartin et Saint-Denis, lorsque le mois de septembre ramène le retour de la chasse ; on ne rencontre alors que bourgeois revenant du canal où ils ont été se foire la main en tirant des hirondelles, traînant chiens en laisse, portant fusil sur l'épaule, se promettant d'être cette année moins mamelles: que la dernière, et arrêtant toutes leurs connaissances pour leur dire: —Aimez-vous les cailles, les perdrix?—Oui. — Bon! jevous en enverrai le trois ou le quatre du mois prorbain. — Merci. — A propos, j'ai tué cinq hirondelles sur huit coups. — Très bien. — C'est pas mal tiré, n'est-ce pas? — Parfaitement. — Adieu. — Bonsoir.
Or, vers la fin du mois d'août mil huit cent vingt-neuf, un de ces chasseurs entra sous la grande porte de la maison du faubourg Saint-Denis, n" 109, demanda au concierge si Decamps était chez lui, et, sur sa réponse affirmative, monta tirant son chien, marche par marche, et cognant le canon de son fusil à tous les angles du mur, les cinq étages qui conduisent à l'atelier de notre célèbre peintre.
Il n'y trouva que son frère Alexandre.
Alexandre est un de ces hommes spirituels el originaux qu'on reconnaît pour artistes rien qu'en les regardant passer qui seraient bons à tout, s'ils n'étaient trop profondément paresseux pour jamais s'occuper sérieusement d'une chose ; ayant en tout l'instinct du beau et du vrai, le reconnaissant partout où ils le rencontrent, sans s'inquiéter si l'œuvre qui cause leur enthousiasme est avouée d'une coterie ou signée d'un nom ; au reste, bon garçon dans toute l'acception du mot, toujours prêt à relournerses poches pour ses amis, et, comme tous les gens préoccupés d'une idée qui en vaut la peine, facile à entraîner, non par faiblesse de caractère, mais par ennui delà discussion et par crainte de la fatigue.
Avec cette disposition d'esprit, Alexandre se laissa facilement persuader par le nouvel arrivant qu'il trouverait grand plaisir à ouvrir la chasse avec lui dans la plaine Saint-Denis où il y avait, disait-on, cette année, des cailles par bandes, des perdrix par volées et des lièvres par troupeaux.
En conséquence de cette conversation, Alexandre commanda une veste de chasse à Chevreuil, un fusil à Lepageet des guêtres à Boivin : le tout lui coûta 660 fr., sans compter le port d'armes qui lui fut délivré à la préfecture de police sur la présentation du certificat de bonnes vie et mœurs, que lui octroya sans conteste le commissaire de son quartier.
Le 31 août, Alexandre s'aperçut qu'il ne lui manquait qu'une chose pour être chasseur achevé : c'était un chien. Il courut aussitôt chez l'homme qui, pour letableaudes chiens savans, avait posé avec sa meute devant son frère, et lui demanda s'il n'aurait pas ce qu'il lui fallait.
L'homme lui répondit qu'il avait sous ce rapport des bêtes d'un instinct merveilleux, et, passant de sa chambre dans le chenil avec lequel elle communiquait de plain-pied, il ôta en un tour de main le chapeau à trois cornes et l'habit qui décoraient une espèce de briquet noir et blanc*, rentra im-
• Chien croisé.
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
médialemeni avec lui, elle présenta à Alexandre comme un chien de pure race. Celui-ci fit observer que le cliien de pure race avait les oreilles droites, pointues, ce qui était contraire à toutes les habitudes reçues; mais à ceci l'homme répondit que Love était Anglais, et qu'il était du suprême bon ton chez les chiens anglais déporter les oreilles ainsi. Comme, à tout prendre, la chose pouvait être vraie, Alexandre se contenta de l'explication ctraoïena Love chez lui.
Le lendemain, à cinq heures du matin, notre chasseur vint réveiller Alexandre qui dormait comme un bienheureux, le lança violemment sur sa paresse, et lui reprocha un relard, grâce auquel il trouverait en arrivant toute la plaine brûlée.
En effet, au fur et à mesure que l'on approchait de la barrière, les détonations devenaient plus viveset plus bruyantes. Nos chasseurs doublèrent le pas, dépassèrent la douane, et enfilèrent la première ruelle qui conduisait à la plaine, se jetèrent dans un carré de choux et tombèrent au milieu d'une véritable affaire d'avant-garde.
Il faut avoir vu la plaine de Saint-Denis un jour d'ouverture, pour se faire une idée du spectacle insensé qu'elle présenté. Pas une alouette , pas un moineau franc ne passe qu'il ne soit salué d'un millier de coups de fusil. S'il tombe, trente carnassières s'ouvrent, trente chasseurs se disputent, trente chiens se mordent; s'il continue son chemin, tous les yeux sont fixés sur lui ; s'il se pose, tout le monde court, s'il se relève, toulle monde tire. Il y a bien par ci par là quelques grains de plomb adressés aux bêtes qui arrivent aux gens, il n'y faut pas regarder ; d'ailleurs, il y a un vieux proverbe à l'usage des chasseurs parisiens qui dit que le plomb est l'ami de l'homme. A ce titre, j'ai pour mon compte trois amis qu'un quatrième m'a logés dans la cuisse.
L'odeur de la poudre et le bruit des coups de fusil produisit son effethabituel. A peine notre chasseur eut-il flairé l'une et entendu l'autre, qu'il se précipita dans la mêlée et commença immédiatement à faire sa partie dans le sabbat infernal qui venaitde l'envelopper dans son cercle d'attraction.
Alexandre, moins impressionnable que lui, s'avança d'un pas plus modéré, religieusement suivi par Love, dont le nez ne quittait pas les talons de son maître. Or, chacun sait que le métier d'un chien de chasse est de battre la plaine et non de de regarder s'il manque des clous à nos bottes : c'est la réflexion qui vint tout naturellementà Alexandre au bout d'une demi-heure. En conséquence, il fitun signe de la main àLove et lui dit : Cherche !
Love se leva aussitôt sur ses pattes de derrière et se mit à danser.
— Tiens! dit Alexandre en posant la crosse de son fusil terre et regardant son chien, il paraît que Love, outre son
(ducation universitaire,possède aussi des talens d'agrément, le crois que j'ai fait là une excellente acquisition.
Cependant, comme il avait acheté Love pourchasser et non pour danser, il profita du moment où il venait de retomber sur ses quatre pattes pour lui faire un second signe plus expressif, et lui dire d'une voix plus forte : Cherche !
Love se coucha tout de son long, ferma les yeux et fit le mort.
Alexandre prit son lorgnon, regarda Love. L'intelligent animal était d'une immobilité parfaite; pas un poil de son rorps ne bougeait; on l'eût cru trépassé depuis vingt-quatre lieures.
— Ceci est très joli, reprit Alexandre; mais,mon cher ami, ce n'est point ici le niouicni de nous livrer à ces soi tes de plaisanteries; nous sommes venus pourchasser, chassons. Allons la hôte, allons I
Love ne bougeait pas.
— .\Uends, attends! ditAlexandre tirant de terre unéchalasqui avait servi à ramer les pois et s'avançaut vers Love avecriiilenlion de lui en caresser les épaules, attends !
A peiiK' Love avait-il vulebàtundansles mains de son maître, qu'il sélail remis sur ses pattes et avait suivi tous ses niouveiiiens avec une expression d'intelligence remarquable. Alexandre, qui s'en était aperçu, différa donc la correction, et, pensant que cette fois il allait enfin lui obéir, il étendit
l'échalas devant Love, et lui dit pour la troisième fois : Cherche!
Love prit son élan et sauta par dessus l'échalas.
Love savait admirablement trois choses : danser sur les pattes de derrière, faire le mort et sauter pour le roi.
Alexandre, qui, pour le moment, n'appréciait pas plus ce dernier talent que les autres, cassa l'échalas sur le dos de Love qui se sauva en hurlant du côté de notre chasseur.
Or comme Love arrivait, notre chasseur tirait, et, par le plus grand hasard, une malheureuse alouette qui s'était trouvée sous le coup tombait dans la gueule de Love. Love remercia la Providence qui lui envoyait une pareille bénédiction ; et, sans s'inquiéter si elle était rôtie ou non, il n'en fit qu'une bouchée.
Notre chasseur se précipita sur le malheureux chien avec les imprécations les plus terribles, le saisit à la gorge et la lui serra avec tant de force qu'il le força d'ouvrir la gueule, quelque envie qu'il eût de n'en rien faire. Le chasseur y plongea frénétiquement la main jusqu'au gosier, et en tira trois plumes de la queue de l'alouette. Quant au corps, il n'y fallait plus penser.
Le propriétaire de l'alouette chercha dans sa poche un couteau pour éventrer Love, et rentrer par ce moyen en possession de son gibier; mais malheureusement pour lui, et heureusement pour Love, il avait prêté le sien la veille au soirù sa femme pour tailler d'avance les brochettes qui devaient enfiler ses perdrix, et sa femme avait oublié de le lui rendre. Forcé en conséquence de recourir à des moyens de punition moins violens, il donna à Love un coup de pied à enfoncer une porte cochère, mit soigneusement les trois plumes qu'i avait sauvées dans sa carnassière, et cria de toutes ses forces à Alexandre : —Vous pouvez être tranquille, mon cher ami, jamais je ne chasserai avec vous, a l'avenir. Votre gredin de Love vient de me dévorer une cai41e superbe ! Ah ! reviens-y, drôle !...
Love n'avait garde d'y revenir. Il se sauvait, au contraire, tant qu'il avait de jambes, du côté de son maître, ce qui prouvait qu'i tout prendre il aimait encore mieux les coups d'ichalas que les coups de pied.
Cependant l'alouette avait mis T.ove en appétit, et comme il voyait de temps en temps se lever devant lui des individus qui paraissaient appartenir à la même espèce, il se prit à courir en tous sens dans l'espoir sans doute qu'il finirait par rencontrer une seconde aubaine pareille à la première.
Alexandre le suivait à grand'peiue et se damnait en le suivant : c'est que Love quêtait d'une manière toute contraire ù celle adoptée par les autres chiens, c'est-à-dire le nez en l'air et la ([ueue en bas. Cela dénotait qu'il avait la vue meilleure que l'odorat ; mais ce déplacement de facultés physiques était intolérable pour son maître, à cent pas duquel il courait toujours, faisant lever le gibier à deux portées de fusil de dislance et le chassant à voix jusqu'à la remise.
Ce manège dura toute la journée.
Vers les cinq heures du soir, Alexandre avait fait ù peu près quinze lieues et Love plus de cinquante : l'un était exténué de crier et l'autre d'aboyer; quant au chasseur, il avait accompli sa mission et s'était séparé de. tous deux pouraller tirer des bécassines dans les marais de Pantin.
Tout-à-coup Love tomba en airêi.
Mais un arrêt si ferme, si dur, qu'on aurait dit que, comme le chien de Ccphale, il était changé en pieire. A cette vue si nouvelle pour lui, Alexandre oublia sa fatigue, courut comme un dératé, tremblant tmijours que Love ne forçai son arrêt avant qu'il ne fût arrivé à portée. Mais il n'y avait pas de danger : Love avait les quatre pattes fixées en terre.
Alexandre le rejoignit, examina la direction de ses yeux, vit qu'ils étaient lixês sur une touffe d'herbe, et, sous cette loulïe d'herbe, aperçut quelque chose de grisâtre. Il crut qile c'était un jeune perdreau séparé de sa compagnie; ei, se liant plus à sa casquette qu'à son fusil, il coucha son arme à terre, prit sa casquette à sa main, et, s'approchuit à pas de loup comme un enfant qui veut attraper un papillon, il abattit la susdite sur l'objet inconnu, fourra viveiueut la maio dessous, et retira une grenouille.
SOUVENIRS D'ÂNTONY.
Ui
Un autre aurait jeté la grenouille à trente pas : Alexandre, au contraire, pensa que, puisque la Providence lui envoyait cette intéressante bêle d'une manière si miraculeuse, c'est qu'elle avait sur elle des vues cachées et qu'elle la réservait à de grandes choses.
En conséqiience, il la mit soigneusement dans son carnier, la rapporta religieusement chez lui, la transvasa, aussitôt rentré, dans un bocal dont nous avions mangé la veille les dernières cerises, et lui versa sur la tète tout ce qui restait d'eau dans la carafe.
Ces soins pour une grenouille auraient pu paraître extraordinaires de lapart d'un homme aui se la serait procurée d'une manière moins compliquée que ne l'avait fait Alexandre; mais Alexandre savait ce que cette grenouille lui coûtait, et il la traitait en conséquence.
Elle lui coulait six cent soixante francs, sans compter le port d'armes.
Continuation de l'histoire de mademoiselle Camargo.
— Ah! ah! fit le docteur Thierry en entrant le lendemain dans l'atelier, vous avez un nouveau locataire.
Et, sans faire attention au grognement amical de Tom et aux grimaces prévenantes de Jacques, il s'avança vers le bocal qui contenait mademoiselle Camargo et y plongea la main.
Mademoiselle Camargo, qui ne connaissait pas Thierry pour un médecin très savant et pour un homme fort spirituel, se mita ramer circulairenicnt le plus vjîe (|u'elle put, ce qui ne l'empêcha pas d'être saisie au bout d'un instant parl'fXtréraité de la patte gauche, et de sortir de son domicile la tête en bas.
— Tiens! ditThierry enlafaisanttournerùpeu près comme une bergère fait tourner un fuseau, c'est la rana temporaria, voyez : ainsi nommée à cause de ces deux taches noires qui vont de l'œil au tympan ; qui vit également dans les eauxcourantes et dans les marais; que quelques auteurs ont nommée la grenouille muette parce qu'elle croasse au fond de l'eau, tandis que la grenouille verte ne peut croasser qu'au dehors. Si vous en avez deux cents comme celle-ci, je vous donnerai le conseil de leur couper les cuisses de derrière, de les assaisonner en fricassée de poulet, d'envoyer chercher chez Corcelet deux bouteilles de Bordeaux-Mouton, et de m'inviler à diner ; mais n'en ayant ([u'une, nous nous contenterons, avec volrepermission,d'éclaircir sur elle un point de science encore obscur, quoique soutenu par plusieurs naturalistes: c'est que cette grenouille peut rester six mois sans manger.
A ces mois, il laissa retomber mademoiselle Camargo, qui se mit incontinent à faire deux ou trois fois, avec la souplesse joyeuse dont ses membres étaient capables, le périple de sou bocal; après quoi, apercevant une mouche qui était lumbée dans son domaine, elle s'élança ù la surface de l'eau et l'engloutit.
— .le te passe encore celle-là, dit Thierry, mais fais bien aik'ulioii qu'en voilà pour 183 jours ; car, malheureusement pour mademoiselle Camargo, l'année I8."0 éiait bissextile : la science gagnait douze lieurcsàcetaccidcnt solaire.
Mademoiselle Camargo ne parut nullement s'inciiiiéler de cette menace et resta gaillardement la têle hors de l'eau, les quatre pattes nonchalamment étendues sans mouvement aucun, et avec le même aplomb que si elle eût reposé sur un terrain solide.
— Maintenant, dit Thierry faisant glisser un tiroir, pourvoyons a l'ameublement de la prisonnière.
Il en tira deux cartouches, une vrille, un canil, deux pinceaux et quatre allumettes. Decamps le regardait faire en silence et sans rien comprendre à cette manœuvre à laquelle
le docteur prêtait autant de soin iiu'aux préparatifs d'une opé ration chirurgicale; puis il vida la poudre dans un portemouchette, et garda les balles, jela la plume et le blaireau à Jacques, et garda les entes*.
— Quelle diable de bricole faites-vous là? dit Deamps arrachant à Jacques ses deux meilleurs pinceaux ; mais vous ruinez mon établissement.
— Je fais une échelle, dit gravement Thierry.
En effet, il venait de percer à l'aide de la vrille les deux balles de plomb, avait assujetti dans les trous les entes des pinceaux, et, dans ces entes destinées à faire les monlans, il assujeltissait transversalement les allumeltes qui devaient servir d'éilielons. Au boni de cini| minutes l'échelle fut terminée et descendue dans le bocal, au fond duquel elle resia assujettie par le poids des deux balles. Mademoiselle Camargo fut à peine propriétaire do ce meuble, qu'elle en fit essai comme pour s'assurer de sa solidité, en montant jusqu'au dernier échelon.
— Nous aurons de la pluie, dit Thierry.
— Diable! fit Decamps, vous croyez? et mon frère qui voulait retourner aujourd'hui à la chasse.
— Mademoiselle Camargo ne lui donne pas ce conseil, répondit le docteur.
— Comment?
— Je viens de vous économiser un baromètre, cher ami. Toutes et quantes foismademoiselle Camargo grimpera à son échelle, ce sera signe de pluie ; lorsqu'elle en descendra, vous serez sur d'avoir du beau temps; et quand cllese tiendi'aau milieu, ne vous hasardez pas sans parasol ou sans manteau : variable, variable!
— Tiens, tiens, tiens ! dit Decamps.
— Mainlenant, continua Thierry, nous allons boucher le bocal avec un parchemin, comme s'il contenait encore toutes ses cerises.
— Voici, lui dit Decainps lui présentant ce qu'il demandait.
— Nous allons l'assujeltir avec une ficelle.
— Voilà.
— Puis je vous demanderai de la cire : bon ; une lumière : c'est ça; et, pour m'assuier de mon expérience (il alluma la cire, caciiela le nœud, et appuya le chaton de sa Uague sur le
'cachet); là, en voilà pour un semestre.
— Maintenant, continua-t-il en perçant à l'aide du canif quelques trous dans le parchemin, maintenant, une plume et de l'encre ?
Avez-vons jamais demandé une plume etde l'encre à un peintre? — Non. —pli bien ! n'en demandez pas, car il teraitce que fit Decamps : il vous offrirait un crayon
Thierry le prit et écrivit sur le parchemin :
2SEPTE!UBUE4850.
Or, le soir de la réunion dont nous avons essayé de donner une idée à nos lecteurs, il y avait juste 1S3 jours, c'est-à-dire six mois et douze heures, que niadenioiselle Camargo indiquait invariablement et sans s'être dérangée une nnnule,la pluie, le beau temps et le variable : régularité d'autant plus remar(iuable, que, pendant ce laps de temps, elle n'avait pas incorporé un atonie de nourriture.
Aussi, lorsque Thierry, tirant sa montre, eut annoncé (lue la dernière seconde de la soixanliètne minute de la douzième heure était écoulée, et qu'on eut apporté le bocal, un seiilitinient général de pitié s'empara de l'assemblée envoyant à quel état nii.;érable était réduite la pauvre bête (iui venait, aux dépens de son estomac, de jeter sur un point obscur de la science une si grande et si importante lumière. . — Voyez, dit Thierry triomphant, Schneider et Roèscl avaient raison.
— Raison, raison, dit Jadin en prenant le bocal et en le portant à la hauteur de son œil, il ne m'est pas bien prouvé que mademoiselle Camargo ne soit défunte.
* Nom du bâton auquel on fixe le pinceau (du veibe enter).
Ht
œUVRES COMPLETES D'AT.EXAXDUE DUMAS.
— Il ne faut pas écouter Jadin, dit Fiers; il a toujours été très mal pour mademoiselle Camargo.
Thierry prit une lampe et la maintint derrière le bocal : — Regardez, dit-il, et vous verrez battre le cœur.
En effet, mademoiselle Camargo était devenue si maigre, qu'elle était transparente comme un cristal, et que l'on distinguait tout l'appareil circulatoire; on pouvait même remarquer que le cœur n'avait qu'un ventricule et qu'une orelllelte; mais ces organes faisaient leurs offices si faiblement, et Jadin s'était trompé de si peu, que ce n'était véritablement pas la peine de le démentir, car on n'aurait pas donné à la pauvre bête dix minutes à vivre. Ses jambes étaient devenues grêles comme des fils, et le train de derrière ne tenait à la partie antérieure du corps que par les os qui forment le ressort à l'aide duquel les grenouilles sautent au lieu de marcher. Il lui était poussé en outre sur le dos une espèce de mousse qui, à l'aide du microscope, devenait une véritable végétation marine, aveo-ses roseaux et ses fleurs. Thierry, en saqualitéde botaniste, prétendit même que cette imperceptible pousse appartenait à la famille des lentisques et des cressons. Personne n'entama de discussion là-dessus.
— Maintenant, dit Thierry, lorsque chacun à sou tour eut bien examiné mademoiselle Camargo, il faut la laisser souper tranquillement.
— Et que va-t-e!le manger ? dit Fiers.
— J'ai son repas dans cette boite ; et Thierry, soulevant le parchemin, introduisit dans l'espace réservé ù l'air une si grande quantité de mouches auxquelles il manquait une aile, qu'il était évident qu'il avait consacré samatinée à les prendre et son après-midi à les mutiler. Nous crûmes que mademoiselle Camargo en avait pour six autres mois : l'un de nous alla même jusqu'à émettre cette opinion.
— Erreur, répondit Thierry; dans un quart d'heure, il n'y en aura plus une seule.
Le moins incrédule de nous laissa échapper un geste de doute. Thierry, fort d'un premier succès, reporta mademoiselle Camargo à sa place habituelle, sans même daigner nous répondre.
Il n'avait point encore repris sa place, lorsque la porte s'ouvrit, et (jue le maître du café voisin entra, portant un plateau sur lequel ^tait une théière, un sucrier et des fasses. 11 était immédiatement suivi de deux garçons i|ui portaient dans une manne d'osier un pain de munition, une brioche, une salade et une multitude de petits gâteaux de toutes les formes, de toutes les espèces.
Ce pain de munition était pour Tom, la brioche pour Jacques, la salade pour Gazelle, et les petits gâteaux pour nous. On commença par servir les bêtes, puis on dit aux gens qu'ils fiaient libres de se servir eux-mêmes comme ils l'entenilraient : ce qui me parait, sauf meilleur avis, être la meilleure manière de faire les honneurs de chez soi.
Il y eut un instant de désordre apparent pendant lequel chacun s'accommoda à sa fantaisie et selon sa convenance. Tom emporta en grognant son pain dans sa niche; Jacques se réfugia avec sa brioche derrière les bustes de î\Ialagutti et de Piata-, Gazelle tira lentement la salade sous la table; quant à nous, nous primes, ainsi que cela se pratique assez généralement, une lasse de la main gauche et un gâteau de la maiu droite, et vice versa. Au bout de dix minutes, il n'y avait plus ni thé ni gâteaux. On sonna en conséquence le maître du café, qui reparut avec ses acolytes. « D'nulres. » dit Decamps; et le maître du café sortit à reculons et en s'inclinant pour accomplir cette injonction.
— Maintenant, messieurs, dit Fiers en regardant Thierry d'un air goguenard et Decamps d'un air respectueux, en attendant que mademoiselle Camargo ait soupe et que l'on nous apporte d'autres gâteaux, je crois qu'il serait bon de remplir l'intermède par la lecture du manuscrit de Jadin. Il traite des premières années de Jacques I" que nous avons tous l'honneur de connaître assez particulièrement, et auquel nous portons un intérêt trop cordial, pour que les moindres détails recueillis sur lui n'acquièrent pas une grande importance à nos yeux : !)>xi.
Chacun s'inclina en signe de consentement : une ou deux personnes battirent même des mains.
— Jacques mon ami, dit Fau, lequel, en sa qualité de précepteur, était celui de nous tous qui était le plus intime avec le héros de cette histoire, vous voyez qu'on parle de vous: venez ici. Et, immédiatement après ces deux mots, il fit entendre un sifflement particulier si connu de Jacques, que l'intelligent animal ne lit qu'un bond de sa planche sur l'épaule de celui qui lui adressait la parole.
— Bien, Jacques; c'est très beau d'être obéissant, surtout lorsqu'on a ses abajoues pleines de brioches. Saluez ces messieurs. Jacques porta la main à son front à la manière des militaires. Et si votre ami Jadin, qui va lire votre histoire, tenait sur votre compte quelques propos calomnieux, dites-lui que c'est un menteur.
Jacques hocha la tête du haut en bas, en signe d'intelligence parfaite.
C'est que Jacques et Fau étaient véritablement liés d'une amitié harmonique. C'était de la part de l'animal surtout une affection comme on n'en trouve plus chez les hommes; et à quoi cela tenait-il ? il faut l'avouer, à la honte de l'espèce simiane, ce n'était pas en ornant son esprit comme Fénélon avait fait pour le grand dauphin, mais en flattant ses vices, comme l'avait fait Catherine à l'égard de Henri III, que le précepteur avait acquis sur l'élève cette déplorable influence. Ainsi Jacques, en arrivant à Paris, n'était qu'un amateur de bon vin : Fau en avait fait un ivrogne ; ce n'était qu'un sybarite à la manière d'Alcibiade : Fau en avait fait un cyni(|uede l'école de Diogène ; il n'était que recherché, comme LucuUus : Fau l'avait rendu gourmand comme Grimaud de La Reynière. Il est vrai qu'il avait gagné à cette corruption morale une foule d'agrémens physiques qui en faisaient un animal très distingué. Il connaissait sa main droite de sa main gauche, faisait le mort pendant dix minutes, dansait sur la corde comme madame S:iqui, allait à la chasse un fusil sous le bras et une carnassière sur le dos, montrait son port d'armes au garde champêtre et son derrière aux gendarmes. Bref , c'était un cliarmant mauvais sujet qui n'avait eu que le tort de naître sous la rcsiauration au lieu de naître sous la régence.
Aussi, Fau frappait-il à la porte de la rue, Jacques tressaillait; montait-il l'escalier, Jacques le sentait venir. Alors il jetait de petits cris de joie, sautait sur ses pattes de derrière comme un kanguroo; et, quand Fau ouvrait la porte, il s'élançait dans ses bras, comme on le fait encore au Théâtre-Français dans le drame des Deux Fréi-e.i. Bref, tout ce qui était à Jacques était à Fau, et il se serait ôté la brioche de la bouche pour la lui offrir.
— Messieurs, dit Jadin, si vous voulez vous asseoir et allumer les pipes et les cig;'.res, je suis prêt.
Chacun obéit. Jadin toussa, ouvrit le manuscritetlutcequi suit:
Comment Jacqnes I" fut .irraché des bras de sa mère expirante et port,' -i l)ord du br ik de rommerce la Roxs'.sns (capitaine Panipliile).
Lest juillet 18-27, le brick faisait voile de Marseille étallait charger du café à Moka, des épiceries à Bombay, et du thé à Canton : il relâcha pour renouveler ses vivres dans la baie de Saint-Paul de Loanda, située, comme chacun sait, au centre de la Guinée inférieure.
Pendant que les échanges se faisaient, le capitaine Pamphile, qui en était à son dixième voyage dans les Indes, prit son fusil, et, par une chaleur de soixante-dix degrés, s'amusa à remonter les rives de la rivière Bango. Le capitaine Parapluie était, depuis Nemrod, le plus grand chasseur devant Dieu qui eilt paru sur la terre.
Il n'avait pas fait vingt pas dans les grandes herbes qui bordent le fleuve, qu'il sentit que le pied lui tournait sur un
SOUVENIRS D'ATS'TOINY.
objet rond et glissant comme le tronc d'un jeune arbre. Au môme instant, il entendit un sifflement aigu, et, à dix pas devant lui, il vit se dresser la tête d'un énorme boa, sur la queue duquel il avait marché.
Un autre que le capitaine Pamphile eût certes ressenti quelque crainte, en se voyant menacé par cette tête monstrueuse, dont les yeux sanglant brillaient en le regardant comme deux escarboucles, mais le boa ne connaissait pas le capitaine Pamphile.
— Tron dé Diou de répétile, essé que tu crois me faire peur? dit le capitaine; et, au moment oii le serpent ouvrait la gueule, il lui envoya une balle qui lui traversa le palais et sortit par le haut de la tête. Le serpent tomba mort.
Le capitaine commença par recharger tranquillement son fusil; puis, tirant son couteau de sa poche, il alla vers l'animal, lui ouvrit le ventre, sépara le foie des entrailles, co.un;e avait fait l'ange de Tobie, et, après un instant de recherche active, il y trouva une petite pierre bleue de la grosseur d'une noisette.
— Bon ! dit-il ; et il mit la pierre dans une bourse où il y en avait déjà une douzaine d'autres pareilles. Le capitaine Pamphile était lettré comme un mandarin : il avait lu les Vlille et une Nuits et cherchait le Bézoard enchanté du prince Caramalzaman.
Dès qu'il crut l'avoir trouvé, il se remit en chasse.
Au bout d'un quart d'heure, il vit s'agiter les herbes à quarante pas devant lui et entendit un rugissement terrible. A ce bruit, tous les êtres semblèrent reconnaître le maître de la création. Les oiseaux qui chantaient se turent; deux gazelles effarouchées bondirent et s'élancèrent dans la plaine; un éléphant sauvage, qu'on apercevait à un quart de lieue de là, sur une colline, leva sa trompe pour se préparer au combat.
— Prrrroul prrrrou ! fit le capitaine Pamphile, comme s'il sefùtagide faire envoler une compagnie de perdreaux.
A ce bruit, un tigre, qui était resté couché jusqu'alors, se leva, battant ses (lancs de sa queue: c'était un tigre royal delà plus grande taille. Il fit un bond et se rapprocha de vingt pieds du chasseur.
— Farceur! dit le capitaine Pamphile, tu crois que je vais te tirer à cette distance, pour te gâter ta peau? Prrrrou ! prrrrou !
Le tigre fit un second bond qui le rapprocha de vingt pieds encore; mais, au moment oit il touchait la terre, le coup partit, et la balle l'atteignit dans l'œil gauche. Le tigre boula comme un lièvre et expira aussitôt.
Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son couteau de sa poche, retourna le tigre sur le dos, lui fendit la peau sous le ventre, et le dépouilla comme une cuisinière fait d'un lapin. Ensuite il s'alTubla de la fourrure de sa victime, comme l'avait fait quatre mille ans auparavant l'Hercule Néméen, dont, en sa qualité de Marseillais, il avait la prétention de descendre; puis il se remit en chasse.
Une demi-heure ne s'était point écoulée qu'il entendit une
grande rumeur dans les eaux du fleuve dont il suivait les
rives. Il courut vivement sur le bord et reconnut que c'était
: un hippopotame qui allait contre le cours de l'eau, el qui de
temps en temps montait à sa surface pour souffler.
— Bagasse! dit le capitaine Pamphile, voilà qui va m'épargner pour six francs de verroteries : c'était le prix courant des bœufs à Saint-Paul de Loanda, et le capitaine Pamphile passait pour être économe.
En conséquence, guidé par les bulles d'air qui le dénonçaient en venant crever à la surface de la rivière, il suivit la marche de l'animal, et lorsque celui-ci sortit son énorme tête, le chasseur, choisissant le seul point qui soit vulnérable, lui envoya une balle dans l'oreille. Le capitaine Pamphile aurait, à cinq cents pas, touché Achille au talon.
Le monstre tournoya quelques secondes, mugissant effroyablement et battant l'eau de ses pieds. Un instant on eût cru qu'il allait s'engloutir dans le tourbillon que lui creusait son agonie; mais bientôt ses forces s'épuisèrent, il roula comme un ballot; puis peu à peu la peau blanchâtre cl lisse de son ventre apparut, au lieu de la peau noire et pleine de