‹ DiversChapitre 23 sur 103 · OEUV. C0.11PL, — V · texte numérisé non relu

OEUV. C0.11PL, — V

rugosités de son dos, et dans un dernier effort il vint s'échouer, les quatre pattes en l'air, au milieu des herbes qui poussaient au bord de la rivière.

Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son couteau de sa poche, coupa un petit arbre de la grosseur d'un manche à balai, l'aiguisa par un bout, le fendit par l'autre, planta le bout aiguisé dans le ventre de l'hippopotame, et introduisit dans le'bou: fendu une feuille de son agenda, sur laquelle il écrivit au crayon :

Au cuisinier du brick de commerce la Roxelane, de la part du capitaine Pamphile en chasse sur les rives de la rivière Dango.

Puis il poussa du pied l'animal, qui prit le fil de l'eau et descendit tranquillement la rivière, étiqueté comme le portemanteau d'un commis voyageur.

— Ah ! fit le capitaine Pamphile, lorsqu'il vit les provisions en bonne route vers son bâtiment, je crois que j'ai bien gagné que zé dézeunasse Et comme c'était une vérité que lui seul avait besoin de reconnaître pour que toutes ses conséquences en fussent déduites à l'instant même, il étendit sa peau de tigre, s'assit dessus, tira de sa poche gauche une gourde de rhum qu'il posa à sa droite, de sa poche droite une superbe goyave qu'il posa à sa gauche, et de sa gibecière un morceau de biscuit qu'il plaça entre ses jambes, puis il se mit à charger sa pipe pour n'avoir rien de fatigant à faire après son repas.

Vous avez vu parfois Deburau faire avec grand soin les préparatifs de son déjeuner pour que Arlequin le mange; — vous vous rappelez sa tête, n'est-ce pas, lorsqu'en se tournant il voit son verre vide et sa pomme chippée?— Oui. Eli bien ! regardez le capitaine Pamphile qui trouve sa gourde de rhum renversée et sa goyave disparue.

Le capitaine Pamphile, à qui le privilège du ministre de l'intérieur n'a point interdit la parole, fit entendre le plus merveilleux Tron dé Diou qui soit sorti d'une bouche provençale depuis la fondation de Marseille; mais comme il était moins crédule que Deburau, (ju'il avait Iules philosophes anciens et modernes, et qu'il avait appris dans Diogène de Laerce et dans monsieur de Voltaire qu'il n'est point d'effet sans cause, il se mit immédiatement à chercher la cause dont l'effet lui était si préjudiciable, mais cela sans faire semblant de rien, sans bouger de la place où il était, et tout en ayant l'air de grignoter son pain sec. Sa tête seule tourna, cinq minutes à peu près comme celle d'un magot de la Chine, et cela infructueusement, lorsque tout-à-coup un objet quelconque lui tomba sur la tête et s'arrêta dans ses cheveux. Le capitaine porta la main à l'endroit percuté et trouva la pelure de sa goyave. Le capitaine Pamphile leva le nez et aperçut directement au-dessus de lui un singe qui grimaçait dans les branches d'un arbre.

Le capitaine Pamphile étendit la main vers son fusil, sans perdre de vue son larron; puis, appuyant la crosse à son épaule, il lâcha le coup. La guenon tomba à côté de lui.

— Pécaïre ! dit le capitaine Pamphile en jetant les yeux sur sa nouvelle proie, j'ai tué un singe bicéphale.

En effet, l'animal gisant aux pieds du capitaine Pamphile avait deux têtes bien séparées, bien distinctes, et le phénomène était d'autant pi us remarquable, que l'une des deux têtes était morte et avait les yeux fermés, tandis que l'autre était vivante et avait les yeux ouverts.

Le capitaine Pamphile, qui voulait éclaircir ce point bizarre d'histoire naturelle, prit le monstre par la queue et l'examina avec attention; mais à la première insi)eciion tout étonnement disparut. Le singe était une guenon, et la seconde tête celle de son petit, qu'elle portait sur son dos au moment où elle avait reçu lecoup, et qui était tombé de sa chute sans lâcher le sein maternel.

Le capitaine Pamphile, à qui le dévoùment de Cléobis et Biton n'aurait pas fait verser une larme, prit le petit singe par la peau du cou, l'arracha du cadavre qu'il tenait embrassé, l'examina un instant avec autant d'attention qu'aurait pu le faire monsieur de Buffon, et, pinçant ses lèvres d'un air de satisfaction intérieure :

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Bagasse ! s'écria-t il, c'est un callitriche; cela vaut cinquante francs comme un liard, rendu sur le port de Marseille ; et il le mit dans sa gibecière.

Puis, comme le capitaine Pampliile était à jeun par l'incident que nous avons raconté, il se décida à reprendre la route de la baie. D'ailleurs, quoique la chasse n'eût duré que deux heures environ, il avait tué dans cet espace de temps un serpent boa, un tigre, un hippopotame, et rapporté vivant un callitrich-a. Il y a bien des chasseurs parisiens qui se contenteraient d'une pareille chance pour toute leur journée.

En arrivant sur le pont du brick, il vit tout l'équipage occupé autour de l'hippopotame, qui était heureusement parvenu à son adresse. Le chirurgien du navire lui arrachait les dents afin d'en faire des manches de couteaux pour Villenave et de faux râteliers pour Désirabode; le confre-maître lui enlevait le cuir et le découpaiten lanièresafin d'en confectionner des fouets à battre les chiens et des garcettes à épousseterles mousses ; enfin le cuisinier lui taillait des beefsteaks dans le filet et des grillades dans l'enlre côtes pour la table du capitaine Pampliile : le reste de l'animal devait être coupé par quartiers et salé à l'intcnlion de l'équipage.

Le capitaine Pamphile fut si satisfait de celte activité, qu'il ordonna une distribution extraordinaire de rhum et fit remise de cinq coups de garcettes à un mousse qui était condamné à en recevoir soixante-dix.

Le soir on mita la voile.

Vu ce surcroît de provisions, le capitaine Pamphile jugea inutile de relâcher au cap de Bonne-Espérance, et, laissant à sa droite les lies du prince Edouard, et à sa gauche la terre de Madagascar, il s'élança dans la mer des Indes.

La Roxelnne marchait donc bravement vent arrière, filant ses huit nœuds à l'heure, ce qui, au dire des marins, est un fortjoli Irain pour un bâtiment de commerce, lorsqu'un matelot des vigies cria des huniers : — Une voile à l'avant I

Le capitaine Pamphile prit sa lunette , la braqua çur le bâtiment signalé, regarda â l'œil nu, rebraqua de nouveau sa lunette ; puis, après un instant d'examen attentif, il appela le secondetlui remit silencieusement l'instrument entre les mains. Celui-ci le porta aussitôt â son œil.

— Eh bien ! Policar, dit le capitaine lorsqu'il eut cru (|ue celui auquel il adressait la parole avait eu le temps d'exami ner îi son aise l'objet en question, que dis-tu de cette palache?

— Ma foi, capitaine, je dis qu'elle a une drôle de tournure. Quant .'i son pavillon, — il reporta la Innelte ù son œil, — le diable me brûle si je sais quelle puissance il représente: c'est un dragon vert et jaune sur un fond blanc.

— En bien! saluez jusqu'à terre, mon ami, car vous avez devant vous un bâiiment appartenant au fils dusoleil, au père etft la mère du genre humain, au roi des rois, au sublime empereur de la Chine et de la Gochinchinc; et, de plus, je reconnais â sa couronne arrondie et â sa marche de tortue qn"il ne retourne iias a Pékin le ventre vide.

— Diable 1 diable! fit Policar en se gradaniroreille.

— Que penses-tu de la rencontre ?

. — Je pense ((uc ce serait drôle

— N'est-ce pas?... Eli bien! moi aussi, mon enfant.

— Alors, il faut..

— Monter la ferraille sur le pont et déployer jusqu'au dernier pouce de toile.

— Ah! il nous a aperçus à son lour.

— Alors attendons lanuit,et jusipie-lâ filons honnèfrment notre câble afin qu'il ne se doute de rien. Autant que je puis juger de sa marche, avant cinq heures nous serons dans ses eaux ; toute la nuit nous naviguerons bord ù bord, et demain' dès le malin, nous lui dirons bonjour.

Le capitaine Pamphile avait adopté un système. Au lieu de lester son bâtiment avec des pavés ou dos gueuses, il niellait

à fond de cale une demi-douzaine de pierriers, quatre ou cinq caronades de douze et une pièce de huit allongée; puisa tout hasard il y ajoutait quelques milliers de gargousses, une cinquantaine de fusils, et une vingtaine de sabres d'abordage. Une occasion semblable â celle dans laquelle on se trouvait se présentait-elle, il faisait monter toutes ces petites bricoles sur le pont, assujettissait les pierriers et les caronades sur leurs pivots, traînait la pièce de huitsurl'arrière, distribuait les fusils a ses hommes, et commençait ù établir ce qu'il appelait son système d'échange. Ce fut dans ces dispositions commerciales que le bûtiment chinois le trouva le lendemain.

La stupéfaction fut grande à bord du navire impérial. Le capitaine avait reconnu la veille un navire marchand et s'était endormi là-dessus en fumant sa pipe à opium; mais voilà que dans la nuit le chat était devenu tigre, et qu'il montrait ses griffes de fer et ses dents de bronze.

On alla prévenir le capitaine Kao-Kiou-Koan delà situation dans laquelle on se trouvait. Il achevait un rcve délicieux : le fils du soleil venait de lui donner une de ses sœurs en mariage, de sorte qu'il se trouvait beau-frère de la lune.

Aussi eut-il beaucoup de peine à comprendre ce que lui voulait le capitaine Pamphile. Il est vrai que celui-ci lui parlait en provençal et ([uc le nouveau marié répondait en chinois. Enlin il se trouva à bord de la Hoxelanc un Provençal ([ui savait un peu de chinois, et à bord du bâtiment du sublime empereur un Chinois qui parlait passablement provençal, de sorte que les deux capitaines finirent par s'entendre.

Le résultat du dialogue fut que la moitié delà cargaison du bâtiment impérial ( capitaine Kao-Kiou-Koan ) passa immédiatement à bord du brick de commerce la Roxelaiie ( capitaine Pamphile).

Et comme cette cargaison se composait justement de café, de riz et de thé, il en résulta que le capitaine Pampliile n'eut besoin de relâcher ni à Moka, ni à Bombay, ni à Pékin ; ce qui lui fit une grande économie de temps et d'argent.

Cela le rendit de si bonne humeur, qu'en passant à l'île Rodrigue il ach ela un perroquet.

— IMessicurs, ditJadin en s'interrompant, comme il m'a été impossible de savoir si le perroquet en question était un Jacquotou un cacatoès, et que la chose était fort importante, j'ai écritau capitaine Pamphiic, afin d'obtenir de lui-même les renseignemens les plus précis sur la famille du nouveau personnage que nous mettons en scène ; mais après s'être défait avantageusement de ses marchandises, il était reparti pour un onzième voyage dans l'Inde. Madame Pamphile m'a fait l'honneur de me répondre que son époux serait de retour vers le mois do septembre ou d'octobre prochain, je suis donc forcé de vous remettre à cette éporjue pour la continuation de l'histoire de Jacques l" et de Jacques II.

Cette déclaration de Jadin ramena tout naturellement les esprits vers leposilif et les yeux vers la pendule. 11 était minuit, heure militaire pour presque tous ceux qui logent audessus du cinciuième étage.

Chacun se leva doue pour se retirer, lorsque Fiers rappela au docteur Thierry qu'il restait une dernière vérification à faire.

Le docteur prit le bocal, l'exposa à la vue de tons. Il n'y restait pas une seule mouche; en échange, mademoiselle ('amargo avait acquis le volume d'un œuf de dinde, et semblait sortir d'un pot à cirage.

Chacun s'éloigna en félicitant Thierry sur son immense érudition.

Le lendemain nous reçûmes une lettre ainsi conçue :

1. Messieurs Louis et Alexandre Decamps ont l'honneur de vous faire part de la perle douloureuse qu'ils viennent de faire de madiMnoiselIc Camargo, niorlc d'indigeslion, dans la nuit du doux au trois septembre. »

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