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PREMIER MARIAGE DU PÈRE OUI

Nous fûmes parfaitement accueillis par mademoiselli; Marguerite Olifus.

Elle nous conduisit à une chambre à deux lits, et nous demanda si nous voulions être servis dans notre chambre, ou manger dans la chambre commune.

L'espérance que le père Olifus nous raconterait ses aventures nous fil préférer d'être servis dans notre chambre.

Invités à déclarer ce que nous préférions pour notre souper, nous déclarâmes nous en rapporter entièrement à la bonne volonté de mademoiselle Marguerite.

Toute celte conversation, bien entendu, se faisait par signes ; mais ces signes, ridicules entre hommes qui s'impatientent, deviennent une langue fort agréable parlée avec une jolie femme qui vous souri!.

Il en résulla que, quoique pas une parole n'eût été prononcée entre nous, au bout de dix minutes nous notis étions entendus à merveille.

Le père Olifus ne s'était pas trompé; le vent continuait de souffler en augmentant de fo:ce : il n'y avait rien à craindre, mais cependant on devait, par précaution, veiller aux digues.

De la fenêtre nous vîmes Lois des fils du père Olifus se diriger vers la côte; les deux autres, Simon et Jude, entrèrent dans une maison où nous apprîmes plus tai'd qu'ils faisaient la cour aux deux sœurs.

Pendant que nous suivions des yeux, du milieu des premières ombres de la nuit qui allaient toujours s'épaissis-

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

sant, le mouvement de la rue et du port, noire table se couvrait d'abord d'un |jlat de saumon sur le gril et d'un plat d'cpufsdurs fumant.

Ces œufs, gros comme des œufs de pigeon, étaient verts et tachetés de roux; ce sont des œufs de vanneau, que l'on trouve en abondance au mois de mai, et qui sont bien autrement délicats que les œufs de poule.

Une bouteille de vin de Bordeaux s'élevait au milieu de cette exposition des produits nationaux, comme un clocher grêle et vacillant au moindre choc.

Nous nous mîmes à table avec un appétit de navigateur. Tout était excellent, vin et comestibles.

D'ailleurs, le souper pour nous n'était qu'un accessoire; ce que nous attendions avec le plus d'impatience, c'était l'apparition du père Olifus.

Au dessert, nous entendîmes dans l'escalier le bruit d'un pas à la fois lourd et furtif. La porte s'ouvTit, et le père Olifus, une bouteille sous le bras, et la pipe à la bouche, tit son entrée en riant silencieusement.

— Chut! dit-il, me voilà.

— Et en bonne compagnie, à ce qu'il paraît.

— Oui. J'ai dit : Ils sont deux Français, allons-y quatre pour fiire de force. J'ai pris une bouteille de tafia, une bouteille de rhum, une bouteille de rack, et me voilà.

— En vérité, père Olifus, lui dis-je, plus je vous écoute, plus vous m'élonnez; vous parlez le français, non pas comme un matelot de Sa Majesté Guillaume IH, mais comme un marin de Sa Majesté Louis XIV.

— C'est que je suis Français au fond, dit le père Olifus en clignant de l'œil.

— Comment, au fond?

— Oui, mon père était Français et ma mère Danoise; mon grand-pèro était Français et ma grand-mère Hambourgeoise. Quant à mes enfans, je m'en vante, ils ont un père français et une mère... Oh f quant à la mère, je ne me hasarderai pas à dire ce qu'elle était : quant à eux, ce sont de vrais Hollandais; ce qui ne serait pas arrivé si j'avais été là pour soigner leur éducation; mais j'étais aux Indes.

— Cependant, vous reveniez de temps en temps 1 demandai-je en riant.

— C'est ce qui vous trompe, je ne revenais pas.

— Mais votre femme allait vous y trouver?

— Non et oui.

— Comment, non et oui?

— Voilà justement où le chapelet s'embrouille, voyezvous. Il paraît que la distance n'y fait rien, quand on a une femme sorcière.

— Enfin ?

— Oui, voilà. En tout cas, je vais tout vous raconter ; mais, avant, un verre de tafia; c'en est du vrai, celui-là, je vous en réponds. A votre santé I

— A la vôtre, mon brave 1

— Donc, comme je vous disais, je suis Français, fils de Français, matelot de père en fils, de la race des loups de mer et des veaux marins; je suis venu au monde sur la mer, j'espère bien mourir sur la mer.

— Avec cette vocation-là, comment n'ètes-vous pas entré dans la marine militaire?

— Ohl j'ai servi du temps de rEmpoivur; mais, en 1810, bonsoir I j'ai été pincé et envoyé en Angletene, pour y apprendre l'anglais probablement; ça m'a servi plus tard, l'omme vous verrez.

En 1814, je revins ici, à Monuikendam; c'était laque l'Empereur m'avait pris. J'étais industrieux, je faisais toutes d'ouvrages en paille, là-bas sur les pontons, et puis je les vendais aux dames anglaises qui venaient nous visiter; de sorte que j'arrivai ici avec une petite somme, quelque chose comme trois ou quatre cents florins.

J'achetai une barque, je me fis patron, et je m'amusai à mener les voyageurs à Ainslerdam, à Purmeren, à Edam à Hoorn, tout ie long de ta côte entin. '

Ça alla comme cela de 18L5 à 1820. J'avais trente-cinq ans; on me disait toujours : « Vous ne vous mariez pas

père Olifus?» Je disais:» Non. Je suis un homme marin, je ne me marierai pas tant que je n'aurai pas trouvé une femme marine. — Et pourciuoi voutez-vous une femme marine, père Olifus? — Tiens, répondis-je, parce que les •femmes marines, ça ne parle pas. »

Il faut vous dire qu'il y a deux ou trois cents ans, on a trouvé, comme cela, sur le sable, une femme marine échouée ; on lui a appris à faire la révérence et à tiler ; mais on n'a jamais, au grand jamais ! pu lui apprendre à parler,

— Oui, je sais. Eh bienT

— Vous comprenez : une femme qui fait la révérenee, qui file et qui ne parle pas, c'est un trésor; mais ce qu'il y a de vTai, voyez-vous, c'est que je ne croyais pas aux femmes marines, et que j'étais décidé à ne pas me marier.

Un jour, c'était le 20 septembre 1823, je n'oublierai jamais la date, il avait fait gros temps la veille; le vent soufflait de la mer du Nord. En venant de conduire un Anglais à Amsterdam, et comme je passais entre le cap Tidani et la petite île de Marken, juste à l'endroit où il y avait des roseaux et que je vous ai montré en venant, nous apercevons quelque chose comme un animal qui bat l'eau.

Nous nageons ; plus nous nageons, plus nous croyons reconnaître une créature humaine. Nous lui crions : « Tenez boni courage! nous voilà! » Mais plus nous crions, plus le vacarme redouble. Nous arrivons, et nous apercevons, quoi! une femme qui barbotle.

Il y avait un Parisien dans l'équipage, un farceur, il me dit : — Tiens, père Olifus, une femme marine, c'est bien votre atïaire.

Voyez-vous, à ce mot-là, j'aurais dû me sauver. Pas du tout ; curieux comme un marsouin, je m'avance toujours, et je dis : Ma foi vrai 1 que c'est une femme, et qui est en train de se noyer, encore. Faut la prendre, faut l'emporter.

— Elle n'est guère vêtue, dit le Parisien. En etfet, elle était toute nue.

— Oh 1 n'as-tu pus peur? que je \nï fis.

Et, en même temps, je sautai à l'eau, et je la pris dans mes bras.

Elle venait de s'évanouir.

Nous voulûmes la tirer «les roseaux ; mais, je ne sais pas comment elle s'y était prise, les herbes lui avaient fait un nœud à la jambe, que les noeuds de marinier ça n'est que de la Saint-Jean.

On fut obligé de couper les herbes.

Nous la déposâmes dans la barque, nous la couvrîmes de nos manteaux, et nous mîme.s le cap sur Monnikendam.

Nous présumions qu'il y avait eu quelque naufrage dans les environs, et que la pauvre fenune avait été poussée à la côte, 011 elle s'était empêtrée dans les roseaux.

Le Parisien seul scrouait ia tète. Il disait que la femme s'était évanouie de peur en nous apercevant, et il soutenait que c'était une néréide, et non pas une naufragée.

Et puis il levait un coin de nos manteaux, et regardait. Moi, je regardais aussi, et, je l'avoue, je trouvais même ilu plaisir à regarder.

C'était une jolie créature, qui paraissait avoir vingt ou vingl-tleux ans tout au plus. Beaux bras, belle gorge; seulement des cheveux tirant sur le vert, mais, comme elle était très blanche, ça lui allait assez bien.

Pendant que je la regardais, elle ouvrit un œil. L'œil était vert aussi, mais il n'en était pas plus laid pour cela.

Quand je vis qu'elle avait ouvert l'onl, je laissai retomber le manteau, en lui demandant pardon de mon indiscrétion, et en lui disant qu'à Monnikendam j'irais emprunter la plus belle robe de la fille du bourguemeslre Yandief, pour la lui donner.

Elle ne répondit pas; je crus que c'était par honte; je tis signe aux autres de ne rien dire, seulement je les encourageai à ramer. Tout à coup les manteaux s(> soulèvent, elle prend son élan pour sauter à l'eau, imbécile que j'ai été de ne pas la laisser faire !

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

— Vous l'avez retenue?

— Par ses cheveux verts, justement; mais alors il se passa quelque chose qui aurait bien dil m'ouvrir les yeux, à moi; c'est que toute seule qu'elle était, elle manqua venir à tjpul de nous tous qui étions six. Le Parisien entre autres reçut d'elle une tape sur l'œil... Ah ! il l'a dit, jamais à la Courtille il n'avait rien vu de pareil.

Moi, je crus que c'était une folle qui voulaitse détruire. Je l'empoignai à bras le corps, et quoiqu'elle ertt la peau glissante comme celle d'une anguille, je parvins à la maintenir, tandis que mes compagnons lui liaient les pieds et les mains.

Une fois les pfrds et les mains liés, ça fut fini ; elle jeta quelques cris, elle versa quelques larmes, puis elle se décida à se tenir tranquille.

Il n'y en avait pas un do nous qui n'eût reçu sa calotte; mais la meilleure, c'était celle du Parisien; de cinq minutes en cinq minutes il se bassinait l'œil avec de l'eau de mer. Si jamais vous recevez quelque torgniole, c'est souverain, voyez-vous! l'eau de mer.

Bref, nous abordâmes. Quand on sut la trouvaille que nous avions faite, tout le village accourut.

Nous portâmes la femme dans la maison, et je fis prévenir la fille du bourguemestre Vanclief pour qu'elle voulût bien mettre une de ses robes à la disposition de la naufragée. Que voulez-vous? quand on ne sait pas.

La fille du bourguemestre accourut, apportant un costume; je la fis entrer dans la chambre où était notre prisonnière , couchée sur un lit et toujours liée et garrottée.

Il faut croire qu'elle la reconnut pour une créature de son espf-ce, car, ayant fait signe à la jeune fille de lui délier les mains, et celle-ci s'étant empressée de lui rendre ce service, elle commença à la regarder avec curiosité, à toucher ses habits, à les soulever comme pour voir s'ils ne faisaient point partn; de son corps, à regarder dessous sa robe et dans son corset; ce à (juoi la fille du bourguemestre se prAta avec la plus grande complaisance, lui montrant la difiërence qu'il y avait entre la chair et la toile, se déshabillant et se rhabillant pour lui faire comprendre le secret de la ressemblance qu'il y avait entre elles quand elles étaient nues, et de la différence quand elles étaient habillées.

Oh! voyez-vous, la coquetterie est un vice naturel à la femme sauvage comme à la femme civilisée, h la femme civilisée comme à la femme marine ; la nôtre, au lieu de chercher à fuir, au lieu de continuer de crier et de pleurer, s'amusa à regarder les robes et les casaquins, les bonnets et les ornemens dorés de la coiffure ; après quoi, elle fit signe qu'elle voulait s'habiller; vdle n'avait vu qu'une fois comment tout cela se défaisait et se mettait. Bah! elle était presque aussi savante que si elle n'avait fait, toute, sa vie, que s'habiller et se déshabiller. Quand sa toilette fut finie, elle chercha de l'eau pour se mirer dedans. La fille du bourguemestre lui présenta une glace; elle se regarda, jeta un cri de surprise, et se mit à rire comme une folle.

C'est dans ce moment-là que le curé entra, et, à tout hasard, se mit h la baptiser. Seulement, quand le curé voulut lui ôter son bonnet, elle faillit aiTacher les yeux au curé. Il fallut lui faire comprendre que ce n'était que pour un moment qu'on lui découvrait la téta; mais elle ne lâcha ni le bonnet, ni les ornemens d'or, qu'elle rajusta toute seule aussitôt que le curé fut sorti.

Je mourais d'envie de la voir. Aussi je montai en demandant à la fl'.le du bourguemestre si je pouvais entrercelle-ci m'ouvrit la porte. Mes cinq compagnons étaient derrière moi ; ils se tenaient serrés dans le corridor ; le Parisien venait le dernier, avec une compresse d'eau et de sel sur son œil.

}o. cherchais où était la femme marine. Je ne la reconnaissais pas. Je voyais une belle Frisonne, avec des cheveux un peu verts, voilà tout; mais le vert et l'or, vous savez, cela va très bien ensemble.

La fille du bourguemestre me fit une grande révérence.

OlUV. COUPL. — XV.

La femme marine regarda comment s'y était prise son amie, et en fit autant. Ce que c'est que la femme, monsieur; quel ètro hypocrite ça fait! U n'y avait que deux heures qu'elle avait fait connaissimce avec des créatures humaines, et elle pleurait, riait, se regardait dans un miroir, et faisait déjà la révérence. Oh ! '"cela aurait bien dû m'éclairer; mais ce qui est écrit est écrit.

Je commençai une conversation par signes avec elle.

Je lui demandai si elle n'avait pas iaini. Je sais que c'est pnr la gourmandise qu'on se fait aimer des animaux; et, que voulez-vous? j'avais l'idée, ne fût-ce que par curiosité, de me faire aimer de cette femme. Elle fit signe que oui ; alors je lui apportai des melons d'eau, des raisins, des poires, tout ce que je pus me procurer de fruits, enfin.

Elle connaissait tout cela. Dès qu'elle les \it, elle sauta dessus. Seulement, quand elle eut mangé les fruits, elle voulut manger l'assiette, et l'on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cela ne se mangeait point.

Cependant le curé avait déjà fait des siennes. Il avait expliqué à la fille du bourguemestre que la femme marine avait beau être un poisson, c'était un poisson qui ressemblait trop à une femme pour rester chez un garçon. De sorte que, comme elle achevait son repas, le bourguemestre vint la chercher avec sa femme et son autre fille.

Les deux nouvelles amies s'en allèrent bras dessus, bras dessous.

Seulement la femme marine marchait nu-pieds; elle n'avait pu mettn^ les souliers qu'on lui avait apportés, non pas qu'ils fussent tro[) petits, au contraire; mais celte partie de son accoutrement fut la dernière à laquelle elle put s'habituer.

En arrivant à la porle do la maison, elle jcla un coup d'œil sur la mer; peut-Atre avait-elle envie de rentrer dans son ancien domicile, mais il fallait traverser toute la population qui é'.ait réunie par la curiosité; d'ailleurs c'était gâter ses beaux habits. La nouvelle débarquée secoua la tAte et prit tranquillemenl son chemin vers la maison du bourguemestre, suivie de toute la population de Monnlkendam, qui criait a la Buchold! la Buchold! n ce qui en patois veut dire la fille de l'eau.

Comme elle n'avait pas de nom de famille, ce nom lui resta.

J'avais dit cent fois que je n'épouserais qu'une lémme marine. J'étais servi à mon souhait. Aussi le niAme soir tous les camarades burent-ils à mon prochain mariage avec la Buchold : elle était jeuni', elle était jolie, elle m'avait regardé avec ses yeux verts d'une certaine façon qui ne m'avait pas déplu, elle était muette; ma toi! j'y bus comme les autres.

Trois mois après, elle savait faire tout ce que sait faire une femme, excepté de parler; elle était, avec son costume frison, la plus jolie fille, non-seulement de toute la Hollande, mais de toute la Frise; elle avait l'air de ne pas me détester, et j'en étais amoureux comme une bête. J'avais tous droits sur elle, puisque c'était moi qui l'avais trouvée; il n'y avait pas d'oppcsition à craindre de la part de ses parens.

Je l'épousai.

Elle fut mariée à la mairie sous le nom de Marie la Buchold, monsieur le curé ayant jugé à propos, en la baptisant, de lui donner le ncni ae la mère de Notre-Seigneur.

Je donnai un grand dîner, puis un grand bal, dont la nouvelle Marie fit tous les honneurs par signes, buvant, mangeant, dansant comme une femme ordinaire, seulement muelte comme une tanche.

Ce n'était qu'un cri psrmi tous les invités; en la voyant si jolie, si gracieuse et si muette, chacun disait • Est-il heureux, ce diable d'Olifus! est-il heureux!

Le lendemain, je me réveillai à dix heures du matin. Elle 4tait déjà réveillée et me regardait dormir. J'ouatis les yeux tout à coup, et il me sembla lire sur sa figure

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

une sinsuliève exprossion de raillerie et de mécliancslé. Mais aussitôt ou'ellc eut vu mon regard se fixer sur elle, sa figure reprit son expression habituelle, et je ne pensai plus à l'autre.

— Bonjour, ma petite femme, lui dis-je.

— Bonjour, mon petit mari, répondit-elle.

Je poussai un cri de désespoir; la sueur me monta au front ; ma lemme parlait.

Il paraît que le mariage lui avait coupé le filet. Ceci se passait le 22 décembre 1823.

— A votre santé, monsieur, dit le père Olifus. en avalant un second verre de tafia, et en m'invitant ainsi qOe Biard à en faire autant, et n'épousez pas une fcnmie marine !

Puis il passa le dos de sa main sur ses lè\res et continua :

TIUm'I.ATIONS CONJt'GAtES.

Cependant, comme l'usage de la langue semblait n'êlre venu à ma femme que pour me dire des douceurs, je me consolai de n'avoir pas une femme muette.

Il y a même plus : pendant un mois, je fus assez heureux. Tout le monde me faisait d(^s complimens; il n'y avait que le Parisien qui, lorsque je lui vantais mon bonheur, me répondait en chantant:

Va-l'en voir s'ils viennent, 3ean, \'a-l'en voir s'ils viennent.

Il faut lui rendre cette justice, il n'avait jamais eu con- (iance dans la Buchold, lui.

Au bout d'un mois de calme, je crus m'apcrcevoir que le temps s'assombrissait: il y avait encore, par-c", par-là, du calme; mais c'était le calme qui précède la Icmpêle. Jioi, comme marin, vous comprenez, je connaissais cela^ et je m'apprêtai à y faire face.

Ça commença à propos d'un voyage que j'avais fait à Amsterdam : elle prétendit que j'avais été faire visili^ ;i une ancienne amie à moi, qui demeurait sur le port, que J'y étais resté toute la nuit, et que si celte amie avait été muette la veille, rien ne se serait opposé à ce qu'elle parlât ie lendemain.

Ah! il faut vous dire qu'en moins de huit jours ma femme avait appris à tout dire, et qu'elle en aurait remontré, au bout ce ce mois, h tous les maîtres de langue d'Amsterdam, de RoUeidam et de La Haye.

Ce qui me mil en colère dans ce qu'elle disait de ma visite sur le port d'Amsterdam, c'est que c'était vrai; on aurait dit que la sorcière m'avait suiti, qu'elle était entrée dans la maison, et qu'elle avait vu tout ce qui s'était passé.

Je niai comme un beau diable, mais elle n'en persista pas moins à croire ce qu'elle voulut et à me menacer, la première fois que pai-eille chose m'arriverait, de m'en faire souvenir.

Je pris la menace pour ce que vaut d'ordinaire une menace de femme, et comme rien au monde no m'est plus insupportable qu'une figure maussade, je cajolai si bien la Buchold que le lendemain elle n'y pcnsc.il plus, ou du moius avait l'air de n'y plus penser.

Quinze jours se passirenl assez tranquillement, le seizième jour, jo conduisis des voyageurs à Edaiii. Ils devaient revenir le môme soir à Monnikendam ; mais cV laient des peintres, ils avaient trouvé des dessins à faire; ils me déclarèrent au'ils me gardaient jusqu'au lendemain. Je pouvais revenir c' leur dire que puisqu'ils ne tenaient pas leurs conventions, je ne tenais pas les miennes, mais, vous comprenez, on ne quitte pas coinme cela de bonnes pra-

tiques. D'ailleurs, j'avais une ancienne amieàEdam. je ne l'avais pas vue depuis mon mariage avec la Buchold ; elle m'avait lait, comme je passais dans la rue, un petit signe dciTière son rideau, et moi j'avais cligné de l'œil; ce qui voulait dire : « C'est dit, si j'ai un instant, j'irai te faire ma visite. « J'avais plus qu'un instant, j'avais toute la nuit.

Et puis, cette fois, j'étais bien tranquille. Comme mon amie avait des précautions à prendre, quani je la visitais avant mon mariage, c'était la nuit, en franchissant un mur de jardin, en ou\Tant une petite porte qui fermait une haie, et en entrant dans sa chambre par la fenêtre.

Personne n'avait jamais rien su alors de ces expéditions nocl urnes, personne n'en saurait rien maintenant.

A onze heures, par une nùt noire comme de l'encre, je m'acheminai donc vers le mur, que j'enjambai ; vers la porte, que je franchis; vers la feni^lre que j'escaladai, et au haut de laquelle je trouvai deux jolis bras qui me reçurent tout ouverts.

— Pardieu ! dit Biard, vous avez une manière de raconter, père Olifus, qui fait venir l'eau à la bouche. A la santé de la propriétaire de ces deux jolis bras.

— Oh ! monsieur, buvez plutôt à la mienne, dit le père Olifus d'un air mélancolique et en avalant un troisième verre de tafia.

— Bah ! et que devait-il donc vous arriver dans cette petite chambre où vous étiez si agréablement attendu.

— Ce n'était pas dans cette petite chambre, monsieur, c'était en sortant.

— Allez, père Olifus, nous vous écoutons ; vous racontez comme Sterne, allez.

— Eh bien 1 en sortant, c'était avant le jour, vous comprenez bien; elle avait des précautions à prendre, comme je vous ai dit, et moi-même, après ce qui m'était arrivé à la maison à mon retour d'Amsterdam, je ne me souciais pas d'être vu ; eh bien ! en sortant, après avoir franchi la petite porte et la hait, je trouvai un obstacle au milieu de l'allée, un rien, une ficelle, un fil de carrot, une chose tendue sur mon chemin : j'avais mon couteau dans ma poche, je l'ouvris et, crac ! je ceupai le fil.

Mais au même instant, voyez-vous, je reçus un coup de bâton sur les reins, mais un coup! « Ah! grcdin, » m'écriaije, et je saisis le bâton. Mais il n'y avait personne, qu'un poirier auquel le bâton était ajusté par une mécanique des plus ingénieuses ; en coupant ce CI, je lâchais le h.lton, le bâton lâché, il frappait.

Je me sauvai en me frottant les roins. Ma première idée avait été que le père ou les frères s'étaient douté de quelque chose et qr.e, n'osant pas venir m'attaquer on face, ils avaient prépai'é cette embuscade.

Au reste, comme personne n'avait ri, comme personne B'evait soufflé le mot, comme personne n'avait bougé même, je mo retirai sur la pointe du pied et rentrai à l'auberge.

A dix heures, nous quilt"r:es Edam, une denii-lieure après, nous étions dans !e port de MonulKendam.

Du plus loin que je pus apercevoir ma maison, je vis la BucJiold sur la porte ; elle m'attendait d'un air de mauvais- humeur qui me sembla de méchant augure : moi, au contraire, je pris une physiononi.e riante. Mais, à peine eus-je passé le seuil, qu'elle referma la porte dcrrion moi.

— Ah ! dit-elle, voilà une jolie conduite pour un homme quia six semaines do mariage.

— Quelle conduite? demandai-je d'un air innoceuL

— Oh I il ose encore interroger 1 dit-elle.

— Sans doute.

— Taisez-vous, et répondez.

Ses yeux verts étincelaient.

— Où avcz-vous été cotte nuit, à onze heures? dites. Où êtes-vous resté de onze heures à cinq heures du matin ? Que vous cst-i! arrivé, en sortant de l'endroit où vous avez passé ces six heures 7

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Ah 1 vous ne savez pas 1

LÏÏS MARIAGFS W PÈRE OLIFUS.

— Non.

— Je vais vous l'apprendre, alors. "Vous êtes sorti de l'auberge à onze tieuros, vous avez franchi un mur, vous avez ouvert une porte, vous avej escaladé une fenêtre, vous êtes entre dans une chambre, où vous êtes resté jusqu'à cinq heures du malin. A cinq heures du matin, vous êtes sorti, vous avez reçu un coup do bâton, et vous êtes rentré à l'auberge on vous frottant les reins. Dites un peu que ce n'est pas vrai 1

Je niai tout do même. J'avoue que je n'avais pas le même aplomb cette fois que l'autre; d'ailleurs, je portais ma condamnation avegfmoi, attendu que j'avais la marque du bâton sur les épaules.

Mais, tout en niant, je faisais de l'œil à la Buchold. J'attrapais une main par-ci, une joue pnr-là, et, toute grognante encore, elle finit par me pardonner en me disant :

— Prenez garde ; la première fois, vous n'en serez pas quitte à si bon marché.

— Oh I dis-je en moi-même, la première fois, va, je prendrai si bien mes précautions, que nous verrons un peu.

Elle me fit un signe de la tête qui semblait dire : « Oui, nous verroits / »

Cette sorcière de Buchold, on eût (îît qu'elle lisait jusqu'au fond de ma pensée.

Enlln, cette fois-là encore, nous nous raccommodâmes.

Huit jours aprè?, je conduisis des voyageurs à Stavorin.

La course était longue, il n'y avait pas moyen de revenir le même jour, je ne savais que faire de ma soirée, quand tout à coup je me souvins que j'avais une amie dans les environs.

C'était une jolie meunière qui demeurait sur le bord d'un joli petit lac situé entre Bath et Stavorin. Quand autrefois j'allais lui faire des visites, je traversais le petit lac à la nage, et comme la fenêtre donnait sur l'eau, elle n'avait qu'à me tendre la main, et, crac I j'étais dans sa chambre.

Cette fois-là, c'était encore bien plus commode : le lac étpit gelé.

J'empruntai une paire de patins. A dix heures, je partis de Stavorin ; à dix heures un quart, j'étais au bord du lac; à dix heures vingt-cinq minutes, j'arrivais sous la fenêtre de ma me-unière.

Je fis le signal convenu : la fenêtre s'ouvrit.

Mon mariage était connu au moulin. La meunière avait bonne envie de bouder ; mais c'était une excellente femme, de sorte que la dispute ne fut pas longue.

A six heures, je pris congé ; j'étais bien tranquille ; le lac était parfaitement désert; personne ne m'avait vu venir ; personne ne me verrait m'en aller. Je pris mon élan, et, b'zt 1 je partis.

Au troisième ou quatrième coup de patin, il me sembla que je sentais la glace qui craquait sous moi. Je voulus revenir sur mes pas, il était trop tard. Je me sentis emporté vers un endroit où j'entendais clapoter l'eau; la glace avait été rompue pendant que j'étais chez ma meunière. Il y avait devant moi comme un fossé liquide; j'eus beau peser sur mes talons, j'urrivai au trou, et bonsoir I plus personne, j'étais dans le lac.

Heureusement que je plonge comme un phoque. Je retins ma respiration et je cherchai l'ouverture. Ça n'est pas commode de s'orienter sous la glace, allez! Enfin, je vis une espèce de bande plus transparente. Je nageais vers la bande, lorsque tout à coup je sentis quelque chose qui m'empoignait par la jambe et qui m'attirait au fond de l'oau. J'avais la bouche ouverte pour respirer ; mais, au lieu d'une boulleo d'air, j'avalai une gorgée d'eau. Ce n'est pas la même chose. J'y vis tout bleu.

J'entendis un bourdonnement dans les oreilles ; je compris que si je ne me débarrassais pas, et plus vite que cela, de ce qui me tirait en bas, j'étais un homme flambé; j'allongeai un coup de pied de toute ma force ; je sentis que le coup avait porté ; la chose qui m'entraînait me lâ-

cha. Je profitai de ma liberté pour remonter à la surface de l'eau. Pendant deux oj trois secondes encore, je donnai du crâne contre la glace; enfin, étoufTant, à moitié mort, presque évanoui, je parvins à la solution de continuité, comme disent les mathématiciens. Je sortis la tête hors de l'eau, je respirai des yeux, du nez et de la bouche à la fois, je me cramponnai à la glace, mais la glace s'écaillait au fur et à mesure que j'essayais de remonter. Enfin, par une vigoureuse impulsion, je glissai sur le ventre; le poids occupant une large dimension, la glace résista. Je me relovai, je donnai un coup de patin. Oli ! voyez-vous ! il n'y a pas de vaisseau courant devant le vent qui aille le train que j'allais. Je filais trente nœuds à l'heure; mais, en arrivant au bord du lac, j'étais au bout de mes forces. Je tombai sans connaissance, et quand je revins à moi, je me trouvai dans un lit bien chaud, et je reconnus la chambre do l'auberge d'où j'étais parti la veille.

Des paysans, qui allaient au marché, m'avaient trouvé étendu par terre, à moitié mort, aux trois quarts gelé ; ils m'avaient mis dans leur charrette et m'avaient ramené à Stavorin, où l'hôtesse, qui me connaissait, avait eu toutes sortes de soins de moi.

Deux heures après, grâce à un bol de punch que j'avalai tout flambant, je n'y pensais plus.

Nos voyageurs avaient fini leurs afl'aires vers dix heures du matin ; ils étaient pressés de revenir, et moi aussi; car je n'étais pas sans inquiétude sur ce qai m'attendait à la maison. Nous partîmes à onze heures ; le vent était bon. Il y avait douze lieues j peu près de Stavorin à Monnikendam, no is les fîmes en six heures. C'était bien marcher.

Cette fois, ce n'était pas sur le seuil de la porte que m'attendait la Buchold, c'était au bord de la mer. Ses yeux verts brillaient dons l'ombre comme deux émeraudes. Elle me fit un signe de la main de marcher devant elle et de rentrer à la maison. Je ne fis pas d'observations, bien décidé, si elle m'ennuyait par trop, à lui donner une de ces petites corrections conjugales dont on dit que les femmes ont besoin tous les trois mois si l'on veut en faire des épouses parfaites. Je rentrai donc et refermai la porte moi-même.

Puis, allant m'asseoir :

— Eh bien.' après? lui dis-je.

— Comment, après? s'écria-t-el'.e.

— Oui. Que me voulez-vous?

— Ce que je vous veux? Je veux vous dire que vous êlcs un homme infâme de courir comme vouj faites au risque de vous noyer et de laisser votre pauvre femme veuve avec un enfant sur les bras.

— Comment, un enfant?

— Oui, malheureux, je suis enceinte, vous le save^ bien !

— .Ma foi! non.

— Eh bien ! si vous ne le savez pas, je vous le dis,

— Ça me fait plaisir.

— Âh ! ça vous fait plaisir?

— Voulez-vous que je vous dise que cela me fait de la peine?

— Voilà comme vous me répondez au lieu de me demander pardon.

— Paruon de quoi?

— De courir la nuit comme un loup-garou, d'aller faire la cour aux meunières. Est-ce que c'est une lieure pour patiner, je vous le demande, que six heures du matin?

— Ah! lui dis-je, tenez, je commence à en avoir assez de vos espionnages ; et si vous ne me laissez pas tranquille...

— Que ferez-vous?

J'avais un joli bambou de l'Inde, pliant comme un jonc, et qui me servait à battre mes habits du dimanche. Je le pris dans un coin et je le fis siffler aux oreilles de la Buchold.

— Je no vous dis que cela, ma mie.

— Ohl fit-elle, tu me menacer! at-lends.

Œtn'RES COMPLÈTES 1>'ALEXANDRE DUMAS.

Sps yeux lancf-i'ent doux éclairs vordâtre.s. Elle sauta sur mon bambou, me l'arraclia des mains avec autant de facilité que j'eusse fait de celles d'un enfant, et, grinçant des dents, me donna une volée, ah mais! voyez-vous, que le diable en aurait pris les aimes.

— Bah ! fîmes-nous.

— J'avais oublié l'aflaire du bateau, moi, où elle avait manqué nous rosser tous les six, vous savez; mais aux premiers coups que je reçus, je m'en souvins; je voulus résister, c'était une grêle! Je commençai par menacer, par jurer, par sacrer, et je finis par demander pardon. J'avais mon compte, comme on dit, et même plus que mon compte.

Quand elle vil que j'étais à genoux, elle cessa de frapper.

— La ! dit-elle, c'est bien! cela passera encore comme cela cette fois-ci , mais que Je ne vous y reprenne plus, ou, la première fois, vous n'en serez pas quitte à si bon marché.

— Peste! murmurai-je, à moins de m'assommer tout à l'ait...

— Silence! et couchons-nous, dit-elle; d'ailleurs vous devez être fatigué.

J'étais mieux que fatigué, j'étais moulu.

Je me couchai sans rien dire; je tournai le nez du côté de la ruelle; je fermai les yeux; je fis semblant de dormir, mais je ne dormis pas.

Vous comprenez que je ne perdais pa^ mon tcmiis ; celle vie-là ne me paraissait pas teiiahle : j(> ruminais ini moyen de me tirer des griffes de la Buchold et de me venger d'elle ioiit à la fois. Je ne .savais pas pourquoi j'avais une idée sourde que c'était elle qui avait organisé l'affaire du bâton à Edam et cassé la glace du lac à Stavorin.

Il y avait plus. Vous vous rappelez que j'avais senti que quelque chose me lirait par la jambe au fond de l'eau, et que je ne m'étais débarrassé de cette chose qu'à l'aide d'un gi'and >.oup de pied.

Or, j'avais encore dans l'esprit que c'était non pas quel- (jue chose, mais quelqu'un qui m'avait tiré par la jambe, et que ce quelqu'un c'était la Buchold.

Un jour ou 'l'autre, (me disais-je tout en ruminant, je saurai bien si c'est elle.

— Et comment'? dis-je interrompant le père Olifus.

— Dame! vous comprenez, j'avais mes patins aux pieds. Pour donner le coup de pied, je n'avais pas pris la précaution d'ôter mon patin. Ce n'est pas sain un coup de pied avec un patin, surtout quand ce coup de pied porte daplomb. Eb bien! mon coup de pied avait porté d'aplomb, et si c'était la Buchold qui avait n^çu le coup de pied, elle devait en avoir la trace quelque part.

— C'est juste.

— Je me disais donc : il faut dissimuler, avoir l'air d'oublier le coup de bâton d'Edam, la noyade de Stavorin, la volée de Monnikendam; si c'est elle, elle paiera tout à la fois.

Cette résolution prise, je me retournai.

Le lendemain, comme elle dormait encore, je levai le drap, et je regardai ; elle n'avait pas la plus petite trace de patin sur tout le corps.

Seulement, je remarquai qu'au lieu de meltre son bonnet de nuit comme d'habitude, elle avait gardé son bonnet de cuivre.

Boni dis-je, si lu ne l'ùles pas demain, c'est qu'il y a quelque chose là-dessous.

Mais je ne lis semblant de rien, vous comprenez ; je

commençai à me rhabiller; pendant que je merhabillais, la Buchold se réveilla.

Son premier mouvement fut de porter la main à son bonnet de cui\Te.

Bon! dis-je encore, nous verrons liien.

Mais je disais cela en dedans, fout en faisant semblant de rire. Elle, de son côté, c'était une justice à lui ree.dre, quand le premier moment était passé, elle avait l'air de n'y plus songer ; il est vrai que le premier moment était rude.

La journée s'écoula sans que ni l'un ni l'autre de nous parlât de ce qui s'était passé la veille, nous aNions l'air de deux lourtereaux.

Le soir venu, nous nous couchâmes.

Comme la veille, la Buchold se coucha avec son tonnet de cuivre.

Toute la nuit j'avais une envie du diable de me lever, d'allumer la lampe et de pousser le petit ressort qui fait ou\Tir le diable de bonnet; mais c'était comme un fait exprès, on eôt dit que la Buchold avait la fièvre. Elle ne faisait que se tourner et se retourner. Je pris patience, espérant que, la nuit suivante, elle aurait le sommeil plus tranquille.

La nuit suivante arriva; je ne m'étais pas trompé. Cette nuit-là elle dormait comme un chien de plomb. Je me levai fout doucement; j'allumai la lampe. La Buchold était justement couchée sur le côté. Je pinçai le ressort, la plaque s'ouvTit, et, sous la plaque, au-dessus de la tempe, je vis une ligne à laquelle il n'y avait pas à se tromper.

La lame du patin avait coupé la peau de la tête, et, sans ses maudits cheveux verîs, qui avaient amorti le coup, elle lui aurait ouvert le crâne.

J'étais fixé. Non-seulement c'était ma femme ((ui avait préparé la mécanique d'Edam, c'était ma femme qui avait cassé la glace du lac, mais encore c'était ma femme qui m'avait tiré par la jambe dans l'intention de me noyer.

Moi noyé, elle revenait à Monnikendam, et, comme nous nous étions tout passé au dernier vivant, elle héritait de moi, pauvre petite chatte!

Vous comprenez qu'il n'y avait plus de considérations à garder vis-à-vis d'une pareille créature. Mon parti était pris d'avance. J'avais mis tout ce que j'avais d'argent dans un sac, avec cet argent je m'embarquais pour n'importe quel pays, et, dans ce pays, peu m'importe ce qui devait m'arriver, je vi\Tais toujours tranquille et heureux, pourvu que je vécusse loin de la Buchold.

En conséquence, décidé à mettre ce projet à exécution, j'éteignis la lampe, je m'habillai doucement, je pris mon sac ilans l'armoire, et je gagnai la porte sur la pointe des pieds.

Comme je mettais la main sur la clef, je sentis une griffe qui m'empoignait par le col et qui me tirait en arrière.

Je me retournai : c'était cette sorcière de Buchold; elle avait l'ail semblant de dormir et elle avait tout vu.

— Ah! dlt-<'lle, c'est comme cela que tu t'y prends? après m'a\oir trompée, tu m'abandonnes, et, en m'abandonnanl, tu me ruines! attends! attends!

— Ah! et toi, après m'avoir battu tu casses la glace, après avoir cassé la glace tu veux me noyer! attends! attends!

Elle prit le bambou dans un coin de la chambre. Mais, moi, je pris un chenet au coin du feu. Nous nous frappâmes tous les deux en même temps; seulement, moi, je restai debout, et elle tomba.

Elle tomba comme une masse, f... jetant un cri, ou plutôt en poussant un soupir, et, une fois à terre, elle ne bougea plus.

— Bon! dis-je, elle est morte; ma foi! tant pis; je ne lui ai lait i|ue ci> i|u'elle voulait me l'aire!

Et, tâtanl si mon sac était bien dans ma poche, je m'élançai liors de la maison, fermai la porte derrière moi, jetai fa clef dans la mer, et nio mis à courir à fravei-s la prairie, du côté d'Amsterdam.

Une demi-heure après, j'étais au bord de la mer.

LES MARIAGES DU PERE OLIFUS

J'éveillai un pêcheur de mes amis qui dormait dans sa cabane. Je lui racontai que j'étais si malheureux avec ma femme, que, cette nuit même, j'avaisrésoludem'expatrior. Je le priai, on conséquence, de me conduire à Amsterdam, où je saisirais la première occasion de quitter la Hollande.

Le pêcheur s'habilla, poussa sa barque à la mer, et mit le cap sur Amsterdam.

Une demi-heure après, nous entrions dans le port. Un magnifique trois-mâts s'apprêtait à partir pour l'Inde, et appareillait en ce moment même.

J'ai la résolution prompte.

— Ahl par ma foil dis-je à mon ami, voilà mon atTaire, et si le capitaine est raisonnable et ne demande pas trop cher pour la traversée, il y aura moyen de l'aire affaire ensemble.

Et je hêlai le capitaine.

Le capitaine s'approcha du bordage.

— Holà! de la barque, qui appelle? demanda-t-il.

— Moi...

— Qui... vous?

— Quelqu'un qui voudrait savoir si vous avez encore de la place pour un passager.

— Oui, tournez à tribord, vous trouverez l'escalier.

— C'est pas la peine, envoyez-moi une tire-veille.

— Bon! vous êtes du métier, à ce qu'il paraît.

— Un peu.

Je me retournai vers le pêcheur.

— Quant à toi, mon ami, lui dis-je, je veux que tu boives à ma santé, et voilà une pièce de dix florins.

— Ah! mille tonnerres, qu'est-ce que c'est (]ue cela?

— Qu'est-ce que c'était? demaudai-je.

C'était que -je venais d'ouvrir mon sac, et qu'au fieu d'être plein d'or, il était plein de cailloux.

— Ma loi! mon ami, dis-je au pêcheur en lui montrant mon sac, tu le vois, la bonne volonté y était, mais je suis volé.

— Ah bah!

— Oui, parole d'honneur!

Et je vidai mon sac dans la barque.

— Eh bien! tant pis, père Olifus, dit le brave homme. Que voulez-vous? la bonne intention y était; ça ne m'empêchera pas de boire à votre santé, soyez tranquille.

— Ohé! cria une voix du haut du pont; voilà le grelin demandé.

Je donnai une poignée de main au pêcheur, j'empoignai la manœuvre et je grimpai comme un écureuil.

— Me voilà, dis-je en sautant sur le pont.

— Eh bien! demanda le capitaine, et vos malles?

— Est-ce qu'il y a besoin de malle pour être matelot?

— Matelot? Vous avez dit passager.

— Passager?

— Oui.

— Alors c'est la langue qui m'a tourné. J'ai voulu dire : Avoz-vous encore de la place pour un matelot?

— Eh bien! tu m'as l'air d'un bon diable, dit le capitaine. Oui, j'ai place pour un matelot, et pour un matelot à quarante francs par mois encore, attendu que je suis capitaine au service de la compagnie des Indes, et que la compagnie des Indes paie bien.

— Si elle paie bien, on la servira bien, voilà tout.

Le capitaine ne m'en dit pas plus, je ne lui en répondis pas davantage ; l'engagement était fait aussi valable que si tous les notaires du monde y avaient passé.

Le surlendemain, nous étions en pleine mer.

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