DN HOMME A LA MEB
La première terre que nous aperçûmes, après avoir perdu de vue les côtes de France, fut la petite île de Porto-Santo. située au nord do Madère. Madèje, caché dans un brouillard plus épais, n'en sortit que deux heures après. Nous iMissâmcs le port de Funclial à noire gauche, et nouscontinuAnies notre route. Le quatrième jour, après avoir doublé Madère, nous eûmes connaissance du pic de Ténérifle. qui se montrait et disparaissait dans les ondulations de la vapeur,'laquelle semblait comme une seconde mer, le oattre son flanc de ses vagues. Nous passâmes sans nous arrêter, et nous commençâmes à entrer dans une mer verdoyante i]ui ressemblait à une vaste cressonnière; des couches épaisses de varech d'un vert sombre, passant au jaune, couvraient la surface de l'Océan, et formaient ces grappes que les matelots appellent raisin des tropiques.
Ce n'était pas la première fois que je faisais de pareils voyages. J'avais été deux fois à Buénos-Ayres, et j'avais vu ce que les marins nomment les eaux bleues. Je me retrouvais donc dans mon élément; je respirais tout à mon aise. Le bâtiment était bon voilier et lilait sept à huit nœuds à l'heure. Chaque nœud m'éloignait d'un mille de !a B\ichold, je n'avais rien à désirer.
Nous passâmes la ligne, il y eut fête à bord comme d'habitude. J'y présentai mon certificat, signé du bonhomme Tropique, et, au lieu d'en recevoir, ce fut moi qui versai de l'eau sur la tête des autres.
Le capitaine était bon diable : il avait ouvert la soute au rhum, de sorte que je m'étais couché un peu en train. Tout à coup, j'étais comme on dit, vous savez, entre le zisie elle zeste; je roupillais, moitié chantonnant, moitié ronflant, chassant avec ma main les cancrelats, que je prenais pour des poissons volans, quand il me semble voir une grande figure blanche descendre par fécoutille et s'approcher de mon hamac.
A mesure qu'elle approchait, je reconnaissais la Bucliold; peut-être que je ronflais encore, mais je vous en réponds, je ne chantais plus.
— Ah 1 me dit-elle, après m'avoir défoncé deux fois le crâne, une fois d'un coup de patin et une autre fois d'un coup de chenet, au lieu de te repentir, au lieu de faire pénitence, voilà donc l'état dans lequel tu te mets, ivrogne!
Je voulus lui répondre; mais c'était drôle. C'était elle qui parlait maintenant, et c'était moi qui étais devenu muet.
— Oh! c'est inutile, continua-t-elle ; non-seulement tu es muet, mais tu es paralysé ■■, essaie un peu de t'en aller, essaie.
Elle voyait bien ce qui se passait en moi, la maudite Buchold, et que je faisais des efforts surhumains pour enjamber par-dessus mon hamac. Mais bah ! ma jambe était raide comme le mât de misaine, et il aurait fallu le cabestau pour me faire bouger.
J'en pris mon parti. Je mis en panne et je restai immobile comme une bouée.
Heureusement que je pouvais fermer les yeux et ne pas la voir, c'était une consolation ; mais malheureusement, je ne pouvais pas fermer les oreilles et ne pas l'entendre. Elle m'en dit tant, elle m'en dit tant, que çà finit pas bourdonner .sans que j'entendisse les mots; puis je n'entendis plus même le bourdonnement: puis j'entendis piquer l'heure ; puis la voix du contre-maître qui criait :
— Le deuxième quart sur le pont.
— Vous savez ce que c'est que les quarts? me demanda le père Olii'us.
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
— Oui, lui répondis-je, allez toujours.
— J'étais donc du deuxième quart. C'était moi qu'on appelait. J'entcnda-s qu'on m'appelait ; je ne pouvais remuer ni pieds ni pattes. Seulement je me disais : Ton compte est bon, OliluS, tu vas en avoir, des coups de garcette. Mais, malheureux, on t'appelle ; mais, paresseux, lève-toi donc ! »
Monsieur, tout cela se passait au dedans. Au dehors, bonsoir; rien ne bougeait.
Tout à coup, je sens qu'on me secoue ; je crois que c'est la Bucho'.d. Je me fais petit ; on me secoue plus fort; je ne bouge pas. Enfin, j'entends un juron à faire fendre le bâtiment, et une voix qu; me dit :
— Ah çà! mais es-tu morl?
Bon! je reconnais la voix du maître timonnier.
— Non! non! je ne suis pas morl! non, père Vidercome, me voilà. Seulement, aidez-moi à descendre de mon hamac.
— Comment! que je t'aide?
— Oui, impossible de me bouger moi-même.
— Je crois, Dieu me pardonne I qu'il n'est pas encore désoulé. Attends, attends.
Et il prend le manche d'un balai quelconque qui traînait.
Je ne sais pas si c'est la peur qui me donna des forces, ou si c'est que mon engourdissement était passé; mais j'étais léger comme un oiseau. Je saute en bas de mon hamac, et je dis : — Voilà! voilai C'est cette drôleése de Buchold ! Décidément, elle est née poui mon malheur, cette créatuTe-là.
— Buchold ou non, que ça ne t'arrive pas demain, dit le maître timonnier, ou bien nous verrons...
— Oh! demain, fis-je en passant mes pantalons et en grimpant l'échelle de l'écoutille, il n'y a pas de danger.
— Oui, demain tu ne seras plus ivre, je le comprends ; pour aujourd'hui, je te le passe : ce n'est pas tous les jours la fêle du bonhomme Tropique. Allons, allons, sur le pont.
J'y étais ; jamais je n'ai vu pareille nuit.
Ce n'était plus des étoiles qu'il y avaitau ciel, monsieur, c'était de la poudre d'or. Quant à la mer, elle était ridée par une petite brise qu'on n'en demanderait pas une autre pour aller en paradis.
Ce n'était pas tout. Le bâtiment semblait enflammer les vagues en les divisant. Il n'y avait rien à faire. Le bâtiment marchait toutes voiles dehors, cacatois et boiuietles au vent, comme une jeune (iile qui va le dimanche à la messe.
Je me penchai donc hors de la muraille, et jo me mis à regarder l'eau.
Voyez-vous, vous ne pouvez pas vous tigurer quelque chose de pareil. On dit que c'tsl des petits pois-onsqui font (,a; moi, j'aime mieux dire que c'est le bon Dieu. C'était comme s'il y avait eu cinquante chandelles romaines le 'ong de la ccrcasse du na\'ire. C'étaient des feux d'artifice sans fin qui s'en allaient faire bouquet dans le sillage du bâtiment. Tout cela se détaJianl sur la teinte sombre des vagues, comme un étendard de flammes dont on secouerait les longs plis au fond de l'eau.
Tout à coup, ;:u milieu do ces llainmcs, il me semble voir se jouer comme une forme humaine. La forme se fait de plus en plus visible, et qu'est-ce que j(^ reconnais? la BuciiOld !
Il ne faut pws me demander si je voulus faire un bond en arrière; mais, ouiche! collé sur la muraille du bâtiment, collé comme une morue sèche, impossible de m'en aller de là. Tout au contraire, en se jouant dans l'eau, en piquant des tètes, en tirant des coupes, en faisant la planche, c'étaient des signes, c'étaient des agaceries, c'éloient des sourires, que jo sentais mes pieds qui quittaient la terre, mon ventre qui glissait; ç;:, m'attirait comme un vertige; jo voulais me retenir, je ne trouvais rien; je voulais crier, plus de voix; ça m'attirait toujours. Ah! maudili; sirène! Je sentais mes cheveux se dresser; il y avait une goutte d'eau à chaque poil, et je glissais, jo glissais, et la
tête emportait le derrière, et je sentais que je m'en allais que je m'en allais. Maudite sirène! va. Tout à coup, on m'empoigne par le fond do ma culotte.
— Ah rà mais! tu es donc enragé, Olifus? me dit le maître timonnier en m'attirant à lui. A moi, deux hommes! deux vigoureux! deux solides! à moi donc.
Ils arrivèrent; il était temps! je l'entraînais avec moi. Je retombai sur le pont. Ouf !
Monsieur, j'étais trempé comme une soupe; je grinçais des dents, Je tournais les yeux.
— Bon ! dit le maître timonier, quand on est épileptique, on le dit, du moins. C'est un cas rédhibitoire. La ! voilà qui est joli, un matelot qui a des attaques de nerfs. C'est du propre. Petite maîtresse d'OIi fus, va!
— C'est vrai, monsieur, je gigottais, tout en disant. Non, ce n'est pas l'épilepsie, c'est la Buchold. Est-ce que ^ous ne l'avez pas vue?
— Quoi ?
— La Buchold; elle était là, jouant dans l'eau et dans le feu, comme une salamandre; elle m'appe'ait, elle m'attirait, c'était elle! Ah! maudite sirène, va I
— Qu'est-ce que tu parles de sirène?
— Rien, rien...
— Voyez-vous, reprit le père Olifus, si vous faites de longs voyages, monsieur, il ne faut jamais parler aux matelots, ni de sirènes, ni de néréides, ni de femmes marines, ni d'hommes marins, ni de poissons évêques. A terre, c'est encore bon; à terre, ils en plaisantent, les matelots, mais en mer ils n'aiment pas cela; ça leur fait peur. Tant il y a, que j'avais manqué faire le plongeon, et que, sans le maître timonnier, va te promener, je buvais un coup à la grande tasse.
J'allai m'asseoir au pied rie l'artimon; je passai mon bras dans un cordage, et j'attendis le jour.
Le jour venu, il me sembla que tout cela était un rêve; seulement, comme j'avais une fiè\Te de cheval, je compris qu'il y avait un fond do réalité dans tout cela. Or, la réalité, c'était bien simple : j'a\'ais donné un coup do. cheuet à la Buchold ; le coup de chenet étnit bien appliqué, si bien appliqué qu'elle en était morte; et c'était son âme qui vor.ait me demander des prières.
Malheureusement, sur les bateaux de la compagnie des Indes, il n'y a pas de chapelain; s'il y avait eu un chapelain, j(î lui eusse fait chanter une messe, et tout était dit. Alors, je m'avisai d'uu autre moyen, d'un moyen connu.
Je pris une noix muscade, j'y écrivis le nom do la Buchold ; je l'entortillai dans un linge, j'.nfermai le tout dans une boîte de ferblanc, je fis sur le couvercle deux croix séparées par une étoile, et, le soir venu, je jetai le talisman à la mer, avec un de Profundis, puis j'allai me fourrer d;ms mon hamac.
Je n'y étcis pas plus tôt que j'entendis crier :
— Un homme à la mer!
Vous savez, (|uand on entend ce cri-!à, c'est pour tout le monde ; car, dans un bâtiment, c'est le tour de mon ramarade aujourd'hui, ce sera peut-être le mien demain. Je sautai au bas de mon hamac, et je courus sur lo pont.
Il y eut un moment de confusion. Chacun disait : Qu'estce donc? Qi^i fst à la mer? Est-ce moi, est ce toi, est-ce lui? Mais n'importe, comme dans un navire bien tenu il y a toujours un homme armé d'un couteau près de l'aiguillette de la bouée do sauvetage, ou api'i"s l'é^^'.happement qu'il faut abandonner pour lais'^o^• tomber la bouée à la mer, l'homme avait déjà fait sa besogne, et la bouée était dans le sillage du bâtiment.
Pendant ce temps, le cooitaine criait :
— La barre dessous; défaites les hautes voiles; larguez les drisses et les écoutes.
Voy(>z-vous, c'est une manœuvre comme cela. Quand il lombe un homme à la mer, on met le bâtiment en panne; et, pour mettre lo bâtiment en panne, si on ne larguait pas les drisses et les écoutes, on aurait, pendant le temps qu'il fait son olofée, pas mal de boutehors cas-
LES MARIAGK5 DU PÈÎtE OLIFUS.
ses, de bonnettes décliirées, surtout s'il court grand largue.
En même temps, on hissait le canot au moyen de ses palans; on prenait un bout do filin assez fort pour le supporter ; on passait le bout de dessus en dessous, dans un chaumard accolé au porte-manteau. Bref, on mettait un canot à la mer.
Pendant ce temps-là, tout le monde était à l'arrière; c'était une n'aie bouée de sauvetage qu'on avait laissée, avec un feu d'artifice pour éclairer ; le feu d'artifice brûlait; de sorte qu'on pouvait voir un individu qui nageait, qui nageait, qui nageait.
Quand je dis qu'on pouvait voir, je me trompe, il n'y avait que moi qui voyais; et j'avais beau dire : « Voyezvous"? voyez-vous? » les autres disaient : « Non, nous ne voyons pas.»
Puis, en regardant tout autour d'eux, les matelots disaient :
— C'est drôle , me voilà,. te voilà, le voilà, nous sommes tous là. Qui donc a vu tomber un homme à la mer ?
Tout le monde disait :
— Pas moi, pas moi, pas moi.
— Mais enfin, qui a crié un homme à la mer?
— Pas moi, pas moi, pas moi.
Personne n'avait vu, personne n'avait crié. Pendant ce temps-là, le nageur ou la 'nageuse avait gagné la bouée, et je voyais distinctement une personne cramponnée dessus.
— Bon, dis-je, il la tient.
— Quoi ?
— La bouée. .
— Qui ?
— L'homme qui est à la mer.
— Tu vois quelqu'un sur la bouée, toi ?
— Tiens, parbleu !
— Dis donc, Olifus qui voit quelqu'un sur la bouée, dit le maître timonnier. Jusqu'ici il paraît que j'avais de bons yeuï, mais je me trompais, n'en parlons plus.
Le bateau était à la mer et ramait vers la bouée.
— Ohé ! du bateau I cria le maître tiraonnier, voyez- \o\is quelqu'un sur la bouée ?
— Personne.
— Dites donc, il me vient une idée, dit le maître timonnier en se letournant vers les matelots
— Laquelle?
r— C'est que c'est Olifus qui a crié : un homme à la merl
— Ah ! par exemple !
— Dam e ! personne ne manque, personne ne voit la bouée occupée; il n'y a qu'Oiifus qui prélend qu'il manque quelqu'un; il ii'y aqu'Olifus qui voit un individu sur la bouée; il faut qu'il ait ses raisons pour cela.
— Je ne dis pas qu'il manque quelqu"uj, je dis qu'il y a quelqu'un sur la bouée.
— Nous allons bien voir; voilà le canot qui la ramène. En effet, le canot avtit joint la bouée, et l'avait amarrée à son arrière, de sorte qu'elle suivait dans le sillage.
Je voyais distinctement une personne assise sur la diable de bouée, et plus le canot approchait, mieux je distinguais.
— Ohé I du canot, cria le maître timonnier, que nous amenez-vous là?
— Rien.
— Comm.ent rien! m'écriai-je, voua ne voyez-pas.
— Eh bien! mais qu'a-t-il donc? on dirait que les yeux vont lui sortir de la tète.
En effet, voyez-vous, je venais de reconnaître mon affaire, et je disais: «Bon! je suis toisé 1 » Jlonsieur, la perconnc qui était sur la bouée, c'était la Buchold que je croyais avoir jetée à la mer dans une boîte ie ferblanc.
— Ne la remenez pas ! m'écriai-je. Jelez-la à la mer... Ne voyez-vous pas que c'est une sirène? ne voyez-vous pas que c'est une femme naarine? ne voyez-vous pas que «'est le diable ?
— Allons, allons, dit le maître timonnier, décidément il est fou : liez-moi ce gaillard-là, et prévenez le chirurgien.
En un tour de main je fus lié et porté dans un cadre; puis le chirurgien vint avec sa lancette.
— Oli ! dit-il, ce n'est rien ; une fièvre cérébrale, voilà tout. Je vais le saigner à blanc, et si dans trois jours il n'est pas mort, il y aura de la chance qu'il en revienne.
Je ne me souviens plus de rien, si ce n'est que j'éprouvai une douleur au bfas, que je vis couler mon sang et m'évanouis.
Mais cependant je ne rn'évanouis pas si vite que je n'entendisse le capitaine dire tout haut :
— Personne, n'est-ce pas ?
Et tout l'équipage de répondre :
— Personne.
— Ah ! brigand d'Olifus, je lui promets bien une chose, c'est de le jeter sur la première ferre que nous rencontrerons.
Ce fut sur cette douce promesse que je perdis connaissance.