‹ DiversChapitre 38 sur 103 · VKE VEILLEE DD ROI · texte numérisé non relu

VKE VEILLEE DD ROI

Il était dix heures et demie. Je voulus prendre congé d'eux, mais tous me répondirent qu'avec ma permission, ils resteraient chez moi à attendre l'issue de ma visite à Sa Jlajesté.

J'arrivai aux Tuileries. 11 y avait cercle chez la reine.

La reine, les princesses et les dames d'honneur, assises autour d'une table ronde, travaillaient selon leur habitude à faire de la tapisserie destinée à des œuvres de bienfaisance.

On me dit que le roi s'était retiré dans son cabinet et travaillait.

Vingt fois il m'était arrivé de pénétrer avec Sa Majesté dans ce sanctuaire. Je n'eus donc pas besoin de me faire conduire : je connaissais le chemin.

Dans la chambre attenante, travaillait un des secrétaires particuliers du roi, nommé L.... C'était un de mes amis, et de plus un de ces hommes sur le cœur duquel on peut toujours compter.

Je lui dis quelle cause m'amenait, et le priai de prévenir Sa Majesté que j'étais là et que je sollicitais la faveur d'être admis près d'elle.

L.... ouvrit la porte, un instant après j'entendis le roi qui répondait.

—Fabien, le docteur Fabien? eh bien! mais qu'il entre.

Je profitai de la permission, sans même attendre le retour de mon introducteur. Le roi s'aperçut de mon empressement.

— Ah I ah 1 dit-il, docteur, il paraît que vous écoutez aux portes ; venez, venez.

J'étais fortement ému.

Jamais je n'avais vu le roi dans une circonstance pareille, un mot de lui allait décider de la vie d'un homme.

La majesté royale m'apparaissait dans toute sa splendeur, son pouvoir en ce moment participait du pouvoir de Dieu.

Il y avait alors sur le visage du roi une telle expression de sécurité, que je repris confiance.

—Sire, lui dis-je, je demande mille fois pardon à Votre Majesté de me présenter ainsi devant elle sans qu'elle m'ait fait l'honneur de m'appeler ; mais il s'agit d'une bonne et sainte action, et j'espère qu'en faveur du motif, Votre Majesté me pardonnera.

— En ce cas, vous (^les deux fois le bienvenu, docteur; parlez vite. Le métier de roi devient si mauvais par lo temps qui court, qu'il ne faut pas laisser échapper l'ocycasion de l'améliorer un pou. Que désirez-vous?

— J'ai souvent eu l'honneur de débattre avec Votre Majesté celte grave question de la peine de mort, et je sais quelles sont sur ce sujet les opinions de Votre Majesté ; je viens donc à elle avec toute confiance.

— Ah I ah ! je me doute "do ce qui vous amène.

— Un malheureux, coupable d'avoir fabriqué de faux billets de banque, a été condamné à mort par les dernières assises ; avant-hier, son pourvoi en cassation a été rejeté, et cet homme doit être exécuté demain.

— Je sais cela, dit le roi, et j'ai quitté le cercle pour venir examiner moi-même toute cette procédure.

— Comment, vous-même, sire?

— Mon cher monsieur Fabien, continua le roi, sachez bien une chose, c'est qu'il no tombe pas une tête en France que je n'aie acquis par moi-même la certitude que le condamné était bien véritablement coupable.

« Chaque nuit qui précède une exécution est pour moi une nuit do profondes études et de réflexions solennelles.

« J'examine le dossier depuis sa première jusqu'à sa dernière ligne, je suis l'acte d'accusation dans tous ses détails.

« Je pèse les dépositions à charge et à décharge; loin de toute impression étrangère, seul avec la nuit et la solitude, je m'établis en juge dos juges. Si ma conviction est la leur, que voulez-vous ? le crime et la loi sont là en face l'un de l'autre, il faut laisser faire la loi ; si je doute, alors je me souviens du droit que Dieu m'a donné, et, sans fairegràce, je conserve au moins la vie. Si mes pnklécesseurs eussent fait comme moi, docteur, peut-être eussent-ils eu, au moment où Dieu les a condamnés à leur tour, quelques remords de moins sur la conscience, et quelques regrets de plus sur leur tombeau.

Je laissais parler le roi, et je regardais, je l'avoue, avec une vénération profonde cet homme tout-puissant, qui, tandis qu'on riait et qu'on plaisantait à vingt pas de lui, se retirait seul et grave, et venait incliner son front sur une longue et fatigante procédure pour y chercher la vérité. Ainsi, aux deux extrémités de la société, deux hommes veillaient, occupés d'une même pensée : le condamné, c'est que le roi pouvait lui faire grâce; — le roi, c'est qu'il pouvait faire grâce au condamné.

— Eh bien! sire, lui dis-je avec inquiétude, quelle est votre opinion sur ce malheureux.

— Qu'il est bien véritablement coupable; d'ailleurs il n'a pas nié un seul instant; mais aussi que la loi est trop sévère.

— Ainsi, j'ai donc l'espoir d'obtenir la grâce que je venais demander à Votre Majesté?

— Je voudrais vous laisser croire, monsieur Fabien, que je fais quelque chose pour vous; mais je neveux pas mentir : quand vous êtes entré, ma résolution était déjà prise.

— Alors, dis-je, Votre Jlajesté fait grâce?

— Cela s'appelle-t-il faire gi-âce, dit le roi.

Il prit le pourvoi déployé devant lui, et écrivit en marge ces deux lignes :

Q.Je commue la peine de mort en celle des: travaux forcis à perpétuUc. «

Et il signa.

— Oh! dis-je, cela serait, sire, pour un autre, une condamnation plus cruelle que la peine de mort ; mais pour celui-là, c'est une grâce, je vous en réponds... et une véritable grâce.Votre Majesté me permet-elle de la lui annoncer.

— Allez, monsieur Fabien, allez, dit le roi. Puis appe-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

lant L...? Faites porter ces pièces chez monsieur le garde des sceaux, dit-il, et qu'elles lui soient remises à l'instant même; c'est une commutation de peine.

Et me saluant de la main, il ouvrit un autre dossier.

Je quittai aussitôt les Tuileries par l'escalier particulier qui conduit du cabinet du roi à l'entrée principale; je retrouvai mon cabriolet dans la cour, je m'y élançai et je partis.

Minuit sonnait comme j'arrivais à Bicêtre.

Le directeur faisait toujours sa partie de piquet.

Je vis que je le contrarierais beaucoup en le dérangeant.

—C'est moi, lui dis-je; veus avez permis que je revinsse près du condamné, j'use do la permission.

— Faites, dit-il ; François, conduisez monsieur. »

Puis, se tournant vers son partner avec un sourire de profonde satisfaction.

— Quatorze de dames et sept piques sont-ils bons? dit-il.

— Parbleu! répondit le partner d'un air on ne peut plus contrarié ; je le crois bien, je n'ai que cinq carreaux.

Je n'en entendis pas davantage.

Il est incroyable combien une mêrtio heure, et souvent un même lieu, réunissent de préoccupations différentes. Je descendis l'escalier aussi vivement que possible.

— C'est moi ! criai-je de l'autre côte de la porte, c'est moil

Un cri répondit au mien.

La porte s'ouvrit.

Gabriel Lambert s'était élancé de son siège.

Il était debout au milieu de son cachot, pâle, les cheveux hérissés, les yeux fixés, ses lèvres tremblantes, n'osant risquer une interrogation.

— Eh... bien? murmura-t-il.

— J'ai vu le roi ; il vous fait grâce de la vie.

Gabriel jeta un second cri, étendit les bras comme pour chercher un appui, et tomba évanoui près de son père, qui s'était levé à son tour, et qui n'étendit même pas les bras pour le soutenir.

Je me penchai pour secourir ce malheureux.

— Un instant! dit le vieillard en m'aiTôtant ; mais à quelle condition?

— Comment! comment! à quelle condition?

— Oui, vous avez dit que le roi lui faisait grâce de la vie; à quelle condition lui fait-il cette grâce?

Je cherchais un biais.

— Ne mentez pas, monsieur, dit le vieillard ; à quelle condition?

— La peine est commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

— C'est bien ! dit le père; je me doutais que c'était pour cela qu'il voulait vous parler seul, l'infâme.

Et, se redressant de toute sa hauteur, il alla d'un pas ferme prendre son bâton, qui était dans un coin.

— Que faites-vous? lui demandai-je.

— Il n'a plus besoin de moi, dit-il. J'étais venu pour le voir mourir, et non pour le voir marquer. L'échafaud le purifiait, le lâche a préféré le bagne. J'apportais ma bénédiction au guillotiné, je donne ma malédiction au forçat.

— Mais, monsieur, repris-je.

— Laissez-moi passer, dit le vieillard en étendant le bras vers moi avec un air de si suprême dignité, que je m'écartai sans essayer de le retenir davantage par une seule parole.

Il s'éloigna d'un pas grave et Jent, et disparut dans le corridor, sans retourner la tête pour voir une seule fois son fils.

Il est vrai que lorsque Gabriel Lambert revint à lui, il no demanda pas même oti était son père.

Je quittai ce malheureux avec le plus profond dégoût qu'un homme m'ait jamais inspiré.

Je lus le lendemain, dans lo Moniteur, la commutation de peine.

Puis je n'entendis plus parler de rien, et j'ignore vers quel bagne il a été acheminé.

Là se terminait la narrnlion de Fabien.

En revenant, vers la fin du mois de juin 1841, do l'un de mes voyages d'Italie, je trouvai, comme d'habitude, une masse de lettres qui m'attendaient.

En général, et pour l'édification de ceux qui m'écrivent, j'avouerai qu'en pareil cas le dépouillement est bientôt fait.

Les lettres dont je reconnais l'écriture pour venir d'une main amie sont mises à part et lues; les autres sont impitoyablement jetées au feu.

Cependant une de ces lettres, timbrées de Toulon, et dont l'écriture ne me rappelait aucun souvenir, obtint grâce, m'ayant frappé par sa singulière suscription.

Cette suscription était ainsi conçue :

M Monsieur Alexandre Dumas, hofeur drammatigue an Europe, noire an passan à l'hôtel de Paris syl n'y serait

pas. »

Je décachetai la lettre et cherchai le nom du flatteur qui me l'avait écrite. Elle était signée Rossignol. Au premier abord le nom me resta aussi inconnu que l'écriture.

Mais en rapprochant ce nom du timbre, je commençai à voir clair dans mes souvenirs; les premiers mots, au reste, fixèrent tous mes doutes.

Elle venait de l'un des douze forçats qui avaient été h mon service lorsque j'habitais ma petite bastide, au fort Lamalgue. Comme cette lettre a non seulement rapport à l'histoire que je viens de raconter, mais encore en est le complément, je la mettrai purement et simplement sous les yeux du lecteur, en lui faisant grâce des fautes d'orthographe, dont il a vu un échantillon dans l'adresse, et qui en déparaient le style.

« Slonsieur Dumas,

a Pardonnez à un homme que ses malheurs ont momentanément séparé do la société (je suis ici à temps, comme \o\të savez) l'audace qu'il prend de vous écrire; mais son intention lui servira d'excuse près de vous, je l'espère, attendu que ce qu'il fait en ce moment, il le fait dans l'espérance de vous être agréable.

(Comme on le voit, la préface était encourageante, aussi je continuai.)

« Il n'est pas que vous vous rappeliez Gabriel Lambert, celui qu'on appelait le docteur, vous savez bien ; le même qui n'a pas voulu aller chercher au cabaret du fort Lamalgue le fameux déjeuner que vous avez eu la bonté de nous olfrir.

« L'imbécile!

« Vous devez vous le rappeler, car vous l'aviez reconnu pour l'avoir vu autrefois dans le beau monde, et lui au.ss» \ous avait reconnu, que vous en étiez si fort préoccupr- <iue vous en avez écrasé de questions ce pauvre père Chi* Acrny, le garde-chouirme, qui, avec son air méchant, cs^; un brave homme tout de même. i

« Eh bien, donc! voilà ce que j'avais à vous dire sur Gabriel Lambert; écoutez bien.

Depuis .son arrivée à l'établis-sement, Gabriel Lambert avait pour camarade de chaîne un bon garçon, nommé Accacia, qui était chez nous pour une fadaise.

Dans une dispute qu'il avait eue avec ili's camarades, il avait donne, sans lo faire exprès, en gesticulant, un cou[) de couteau à son meilleur ami, ce qui lui en a fait pour dix ans, attendu que .son meilleur ami en était mort, ce dont lo |)auvre Accacia n'a jamais pu se consoler.

.Mais les juges avaient pris en considération .son innoceni-o, et, comme je vous l'ai dit, quoicpic son inuiriideni-,»

GABRIEL LAMIiEUT.

eût cause la mort d'un homme, ils lui avaient donné un bonnet rouge seulement.

Quatre ans après votre passage à Tqnilon, c'est-à-dire en 1838, Accacia nous fit donc un beau matin ses adieux.

Justement, la veille , mon camarade de chaîne avait rlaqué.

Il résulta de ce double événement de départ et de mort que, Gabriel et moi nous trouvant seuls, on nous accoupla ensemble.

Si vous vous en souvenez, Gabriel n'avait pas l'abord gracieux. La nouvelle que j'allais être rivé « lui ne me fut donc agréable que tout juste, comme on dit.

Cependant je réfléchis que je n'étais pas à Toulon pour y avoir toutes mes aises, et, comme je suis philosophe, j'en pris mon parti.

Le premier jour il ne m'ouvrit pas la bouche, ce qui ne laissa pas de m'ennuyer fort, attendu que je suis causeur de mon naturel : cela Winquiétait d'autant plus, qu' Accacia m'avait déjà plus d'une fois parlé de l'infirmité qu'il avait d'èlre accouplé à un muet.

Je pensai que moi qui y suis pour vingt ans, et qui, par conséquent, avais encore dix ans à faire, — mon jugement, jugement bien injuste allez, et que j'aurais bien certainement fait casser si j'avais eu des protections, étant du 24- octobre 1828, — j'allais passer dix années peu récréatives.

Je m'ingéniai donc pendant la nuit sur ce que je devais faire, et me rappelant le moyen qu'avait emploj"é le renard pour faire parler le corbeau ,

— Monsieur Gabriel, lui dis-je quand le jour fut venu, me permettez-vous de m'informer ce matin de l'état de votre santé"?

Il me regarda avec étonnement, ne sachant pas si je parlais sérieusement ou si je me moquais de lui. Je conservai la plus grande gravité.

— Comment, de ma santé"? répondit-il.

C'était, comme vous le voyez, déjà quelque chose. Je lui avais fait desserrer les dents.

— Ouiyde l'état de votre santé, repris-je; vous m'avez paru passer une mauvaise nuit.

Il poussa un soupir.

— Oui, mauvaise, rcprit-il, mais c'est comme cela que je les passe toutes.

— Diable ! repris-je.

Sans doute il se trompa au sens de mon exclamation, car, après un instant de silence, il reprit :

— Cependant, rassurez-vous, quand je ne dormirai point, je tâcherai de me tenir tranquille et de ne point vous réveiller.

— Oh! ne vous donnez pas tant de peine pour moi, monsieur Lambert, repris-je; je suis si lionoré d'être votre camarade de chaîne, que je passerai volontiers par-dessus quelques petits inconvéniens.

Gabriel me regarda avec un nouvel étonnement.

Ce n'était point ainsi que s'y était pris Accacia pour le faire parler : il l'avait battu jusqu'à ce qu'il parlât; mais quoiqu'il f'it arrivé à un résultat, ce résultat n'avait jamais été bien satisfaisant, et il y avait toujours eu du fioid entre eux.

— Pourquoi me parlez-vous ainsi, mou ami? me demanda Gabriel Lambert.

— Parce que je sais à qui je parle, monsieur, et que je ne suis point un goujat, je vous prie de le cron-e.

Gabriel me regarda de nouveau d'un air défiant; mais je lui souris avec tant d'amabilité, qu'une partie de ses doutes parut s'évanouir.

L'heure du déjeuner arriva. On nous servit, comme d'habitude, notre gamelle pour deux; mais au lieu de plonger à l'instant même ma cuillère dans la soupe, j'attendis respectueusement qu'il eût fini pour commencer. Celte dernière attention le toucha au point qu'il me laissa non-seulement la plus gi-osse part, mais encore les meilleurs morceaux.

OECV. COMP. — XI.

Je vis qu'il y avait tout à gagner dans ce monde à être poli.

Bref, au bout de huit jours, à part un certain air de supériorité qui ne le quitta jamais, nous étions les meilleurs amis du monde.

Malheureusement, je n'avais pas beaucoup gagné à faire parler mon compagnon : sa conversation était des plus mélancoliques, et il fallait véritablement toute la gaîté naturelle dont la Providence m'a doué pour que je ne me perdisse pas moi-même à une pareille école.

Je passai deux ans ainsi, pendant lesquels il alla toujours s'assombrissant.

De temps en temps je m'apercevais qu'il voulait me faire une confidence.

Je le regardais alors de l'air le plus ouvert que je pouvais prendre, afin de l'encourager; mais sa bouche, à moitié ouverte, se refermait, et je voyais que la chose était encore remise à un autre jour.

Je cherchais quelle sorte de confidence cela pouvait être, et c'était toujours une occupation qui me distrayait un peu, lorsqu'une fois que nous marchions côte à côte d'une voiture chargée de vieux canons qu'on enlevait pour la refonte et qui pesait bien dix mille, je le vis s'approcher d'elle et regarder la roue d'une certaine façon qui voulait dire :

a Si je n'étais pas un poltron, je mettrais ma tête làdessous, et tout serait dit. b

De ce moment je fus fixé. Le suicide est chose commune au bagne.

Aussi, un jour que nous travaillions sur le port, et que, profilant de sou isolement, je le vis me regarder de sa façon accoutumée, je résolus d'en finir cette fois-là avec ses scrupules. Il faut vous dire qu'au bout du compte il était assommant, et que je commençais à en avoir par-des.sus les oreilles; de sorte que je n'aurais pas été fâché de m'en trouver débarrasse d'une façon ou de Tautre.

— Eh bien! lui dis-je, voyons, qu'avez-vous à me regarder ainsi?

— 3Ioi? rien, me répondit-il.

— Si fait, lui dis-je.

— Tu le trompes.

— Je me trompe si peu que, si vous le voulez, je vous le dirai, moi, ce que vous avez.

— Toi?

— Oui, moi.

— Eh bien! disl

— Vous avez que vous voudriez bien vous détruire, seulement vous avez peur de vous faire du mal.

Il devint blanc comme linge.

— Çt qui a pu te dire cela?

— Je l'ai deviné.

— Eh bien! oui. Rossignol, tu as raison, et c'est la vérité; je voudrais me tuer, mais j'ai peur.

— Allons donc, nous y voilà. Ça vous ennuie donc, le bagne?

— J'ai regi-etté vingt fois de ne pas avoir été guillotiné.

— Chacun son goût. Moi, j'avoue que, quoique les jours qu'on passe ici ne soient pas filés d'or et de soie, j'aime encore mieux cela que Clamart.

— Oui, mais toi!

— Je comprends, vous vous trouvez déplacé, vous. C'est juste : quand on a eu cent mille livres de rentes ou à peu près, quand on a roulé dans de beaux équipages, qu'on s'est habillé de drap fin et qu'on a fumé des cigares à quatre sous, c'est vexant de traîner la chaîne, d'être vêtu de rouge et de chiquer du caporal; mais, que voulez-vous? faut être philosophe dans ce monde-ci, quand on n'a pas le courage de se signer à soi-même son passeport pour l'autre.

Gabriel poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.

— N'as-tu donc jamais eu l'envie de te tuer, toi? mo demanda-t-il.

ŒtrVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.

. —Ma foi! non.

— Alors, tu n'as jamais songé, parmi les différons genres de mort, à celle qui devait être la moins douloureuse?

Damel il y a toujours un moment qui doit être dur à

passer; cependant on ditque la pendaison a ses charmes.

— Tu crois?

— Sans doute que je le crois; on dit même que c'est pour ça qu'on a inventé la guillotine. Un pendu, dont la corde avait cassé, en avait raconté, à ce qu'il paraît, des choses si agréables, que les condamtiés avaient fini par aller à la potence comme s'ils allaient à la noce.

— Vraiment?

— Vous comprenez que je n'en ai pas essayé, moi ; mais enfin, ici, c'est une tradition.

— De sorte que, si tu avais résolu de te tuer, tu te pendrais?

— Certainement.

Il ouvrit la bouche; je crois que c'était pour me demander de nous pendre ensemble; mais, sans doute, il vit sur mon visage que je n'étais pas disposé à cette partie do plaisir, car il garda un instant le silence.

— Eh bienl lui dis-je, êtes-vous décidé?

— Pas encore tout à fait, car il me reste un espoir.

— Lequel?

— C'est que je trouverai un de nos camarades qui, moyennant que je lui laisserai tout ce que j'ai et une lettre constatant que je me suis détruit moi-même, consentira à me tuer.

En même temps il me regardait comme pour me demander si cette proposition ne m'allait pas. Je secouai la tête.

— Oh non! lui dis-je, je ne donne pas là-dedans, moi, et le raisiné me fait peur; il fallait demander cela à Accacia; c'était pour un coup dans le genre de celui-là qu'il était ici, et, peut-être qu'en prenant bien toutes ses précautions, il eût accepté; mais, avec moi, cela est impossible.

— An moins une fois que je serai bien décidé à me tuer, tu m'aideras dans mon projet?

— C'est-à-dire que je ne vous empêcherai pas de l'accomplir, voilà tout. Diable! je ne suis qti'à temps, moi, et je no veux pas me compromettre.

Nous en restâmes là de la conversation.

Près de six mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels il ne fut plus un instant question de rien entre nous.

Cependant je voyais Gabriel de plus en plus triste, et je me doutais qu'il essayait de se familiariser avec son projet.

Quant à moi, comme ses réflexions ne m'égayaient pas le moins du monde, j'avais hâte, je l'avoue, qu'il prît un parti.

Enfin, un matin, après une nuit passée tout entière à se tourner et à se retourner, il se leva plus pâle encore que d'habitude; et comme il ne touchait pas à son déjeuner, et que je lui demandais s'il était malade,

— Ce sera pour aujourd'hui, me dit-il.

— Ah! ail! lui répondis-je, décidément?

— Sans remise.

— Et vous avez pris toutes vos précautions?

— N'as-tu pas vu qu'hier j'ai écrit un billet à la cantine?

— Oui, mais je n'ai pas eu l'indiscrétion de regarder.

— Le voilà.

Il me donna un petit papier plié. Je l'ouvris, et je lus :

« La vie du bagne m'élant devenue insupportable, je suis décidé à me pendre demain, 5 juin 1841.

« GABRIEL LAMBERT

— Eh bien! me dit-il, comme satisfait de la preuve do courage qu'il me donnait, tu vois bien que ma décision est prise, et que mon écriture n'est pas tremblée.

— Oui, je vois bien cela, répondis-je; mais avec ce billet-là vous m'en donnez au moins pour un mois de cachot.

— Pourquoi?

— Parce que rien ne dit que je ne vous ai pas aidé dans votre projet, et que je ne vous laisserai pendre, je vous en préviens, qu'à la condition qu'il ne me reviendra point de mal, à moi.

— Comment faire, alors? me dit-il.

— Ecrire un autre billet autrement conçu, d'abord.

— Conçu en quels termes ?

— Dans ceux-ci, à peu près, tenez :

« Aujourd'hui, 5 juin 1841, pendant l'heure de repos que l'on nous accorde, tandis que mon camarade Rossignol dormira, je compte exécuter la résolution que j'ai prise depuis longtemps de me suicider, la vie du bagne m'étant devenue insupportable.

» J'écris cette lettre afin que Rossignol ne soit aucunement inquiélé.

» Gabriel Lamdeut. b

Gabriel approuva la rédaction, écrivit la lettre, et la mit dans sa poche.

Le même jour, en effet, et comme midi venait do sonner, Gabriel, qui ne m'avait pas dit un mot depuis le matin, me demanda si je connaissais un endroit propre à mettre à exécution' le projet qu'il avait arrêté. Je vis bien qu'il barguignait, et que ça ne serait pas encore pour tout de suite si je ne l'aidais pas.

— J'ai votre affaire, lui dis-je en faisant un signe de la tête. Après cela, si vous n'êtes pas encore bien décidé; remettez la chose à un autre jour.

— Non, dit-il en faisant un violent effort sur lui-même; non, j'ai dit que ce serait pour aujourd'hui; ce sera pour aujourd'hui.

— Le fait est, répondis-je négligemment, que lorsqu'on a pris ce pârti-là, plus tôt on l'exécute, mieux cela vaut.

— Conduis-moi donc, dit Gabriel.

Nous nous mîmes enroule; il se faisait traîner; mais je n'avais pas l'air d'y faire attention.

Plus nous approchions do l'endroit, qu'il connaissait aussi bien que moi, plus il faisait le clampin. Je n'avais l'air de rien voir, je marchais toujours.

— Oui, c'est bien là, murmura-t-il quand nous fûmes arrivés.

Preuve qu'il avait vu, comme moi, que l'endroit était bien gentil pour la chose.

En eft'et, près d'une do ces grandes piles de planches carrées que vous connaissez, poussait un mûrier magnifique.

Je pouvais avoir l'air de dormir à l'ombre de la pile de bois, et lui, pendant ce temps, pouvait se pendre au mûrier.

— Eh bien I lui dis-je, que pensez-vous de l'endroit 7 Il était pâle comme la mort.

— Allons, repris-je, je vois bien que ça ne sera pas encore pour aujourd'hui.

— Tu te trompes, répondit-il; ma résolution est prise; seulement il me manque une corde.

— Comment, lui dis-je, vous ne connaissez pas l'ortdroit?

— Quel endroit?...

— L'endroit oii vous avez caché ce bout de fil de canot que vous aviez mis dans votre poche, un jour que nous traversions la corderie.

— En effet, dit-il en balbutiant, je crois que c'est ici que je l'avais déposé.

— Tenez, là, lui dis-je en lui montrant du doigt l'endroit de la pile de bois où je lui avais vu, quinze jours auparavant, fourrer l'objet demandé.

Il s'inclina, introduisit sa main dans une des ouvertures.

— Dans l'autre, lui dis-je; dans l'autre.

En efi'et, il fouilla dans l'autre, ot en tira une jolie petite corde de trois brasses do long.

GABRIEL LAMBERT

— Sacristi ! lui dis-je, voilà qui ferait venir l'eau à la bouche.

— Maintenant, que faut-il que je fasse ? me demandat-il.

— Priez-moi tout de suite de vous préparer la chose, ce sera plus tôt fait.

— Eh bien ! oui, dit-il, tu me ferais plaisir.

— Je vous ferais plaisir, en véjité.

— Oui.

— Vous m'en priez?

— Je t'en prie.

— Allons, je n'ai rien à refuser à un camarade.

Je fis à la cordelette un joli petit nœud coulant, je l'attachai à une dos branches les plus lorlcs et les plus élevées, et j'approchai du tronc du mûrier une bûche que je mis debout, et qu'il n'avait plus qu'à pousser du pied pour mettre deux pieds de vide entre lui et la terre.

C'était certes plus qu'il n'en fallait à un honnête homme pour se pendre.

Pendant tout ce temps, lui me regardait faire.

Il n'était plus pâle; il était couleur de cendre.

Quand ce fut achevé :

— Voilà, lui dis-je; la grosse ouvrage est faite; maintenant, avec un brin de résolution, ce sera fini en une seconde.

— Cela est bien aisé à dire, murmura-t-il.

— Après ça, repris-je, vous savez bien que ce n'est pas moi qui vous y pousse; au contraire, j'ai fait tout ce ([ue j'ai pu pour vous en empêcher.

— Oui... mais moi je le veux, dit-il en montant résolument sur sa bûche.

— Eh bien ! mais attendez-donc, attenJez-donc que je me couche, moi.

— Adieu, Rossignol, me dit-il.

— Couche-toi, me dit-il.

Je me couchai.

Et il passa la tête dans le nœud coulant.

— Eh bien! ôtez donc votre cravate, lui dis-je; vous allez vous pendre avec votre cravate. Eh bien ! bon, ça sera du nouveau.

— C'est vrai, murmura-t-il.

Et il ôta sa cravate.

— Adieu, Rossignol, reprit-il une seconde fois.

— Adieu, monsieur Lambert, bien du courage; je vais fermer les yeux pour ne pas voir cela.

En effet, c'est terrible' à voir...

Dix secondes s'écoulèrent pendant que je fermais les yeux; mais rien ne m'indiquait qu'il se passât quelque chose de nouveau.

Je les rou\Tis. Il avait toujours le cou passé dans le nœud coulant; mais ce n'était déjà plus un homme pour la couleur, c'était un cadavre.

— Eh bien ! lui dis-je.

Il poussa un soupir.

— Le père Chiverny ! m'écriai-je en fermant les yeux et en faisant un mouvement qui, je crois, fit tomber la bûche.

— A l'aide 1 au se essaya de s'écrier Lambert; mais la

voix s'éteignit étranglée dans son gosier.

Je sentis des mouvemens convulsifs qui faisaient trembler l'arbre, j'entendis quelque chose comme un râle.., puis au bout d'une minute tout s'éteignit.

Je n'osais pas bouger, je n'osais pas ouvrir les yeux, je faisais semblant de dormir; j'avais vu le père Chiverny, vous savez bien le garde-chiourme, venir de mon côté; j'entendais le bruit des pas qui s'approchait; enfin je sentis qu'on me donnait un violent coup de pied dans les reins.

— Eh ! qu'est-ce qu'il y a, les autres ? dis-je en me retournant et en faisant semblant de m'éveiller.

— 11 a que, pendant que tu dors, ton camarade s'est pendu.

— Quel camarade?... Tiens, c'est vrai! fis-je, comme si j'ignorais complètement tout ce qui s'était passé.

» Avez-vo.us jamais vu un pendu,' monsieur Dumas? c'est fort laid. Gabriel surtout était affreux. Il faut croire qu'il s'était fort débattu ; car il était tout défiguré, les yeux lui sortaient de la têlo, la langue lui sortait de la bouche, et il se tenait cramponné de ses deux mains à la corde, comme s'il eût essayé de remonter. »

Il paraît que ma figure exprima un tel étonnement, que l'on crut à mon ignorance de la chose.

D'ailleurs on fouilla dans la poche de Gabriel, et on y trouva le petit papier qui me déchargeait entièrement.

On dépendu le cadavre, on le mit sur une civière, et on nous ramena l'un et l'autre à l'infirmerie.

Puis, on alla prévenir l'inspecteur. Pendant ce temps, je restai près du corps de mon compagnon, auquel j'étais enchaîné.

Au bout d'un quart d'heure, l'inspecteur entra; il examina le cadavre, écouta le rapport du père Chiverny, et m'interrogea.

Puis, recueillant toute sa sagesse pour porter un jugement,

— L'un au cimetière, l'autre au cachot.

— Mais, mon inspecteur, m'écriai-je.

— Pour quinze jours, dit-il.

Je me tus.

J'avais peur de faire doubler la peine, ce qui arrive ordinairement quand on réclame.

On me dériva et l'on me mil au cacliot, oii je restai quinze jours.

En sortant, on m'appareilla avec Perce-Oreille, un bon garron que vous ne connaissez pas, et qui cause, au moins, celui-là.

» Voilà, monsieur Dumas, les détails que j'avais bien respectueusement l'intention de vous donner, persuadé qu'ils devaient vous être agréables. Si j'ai réussi, écrivez, je vous prie, à notre bon docteur Lauvergne, de me donner, do votre part, une livre de tabac.

» J'ai l'honneur d'être avec un très profond respect, monsieur,

» Votre très humble et très obéissant serviteur,

» Rossignol, » En résidence à Toulon. »

PROCES-VERDAL.

Au mois d'octobre mil huit cent quarante-deux, je repassai à Toulon.

Je n'avais pas oublié l'étrange histoire de Gabriel Lambert, et j'étais curieux de savoir si les choses s'étaient passées comme mon correspondant Rossignol me les avait écrites.

J'allai faire une visite au commandant du port.

Malheureusement il avait été changé sans que j'en susse rien.

Son successeur ne m'en reçut pas moins à merveille, et comme dans la conversation il me demandait s'il pouvadt m'être bon à quelque chose, je lui avouai que ma visite n'était pas tout à fait désintéressée, et que je désirais savoir ce qu'était devenu un forçat nommé Gabriel Lambert.

Il fit aussitôt appeler son secrétaire; c'était un jeune homme qu'il avait amené avec lui, et qui n'était à Toulon que depuis un an.

— Mon cher monsieur Durand, lui dit-il, informez-vous si le condamné Gabriel Lambert est toujours ici ; puis revenez nous dire ce qu'il fait, et quelles sont les notes qui le concernent.

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Le jeune homme sortit, et dix minutes après rentra avec un registre tout ouvert.

— Tenez, monsieur, me dit-il, si vous voulez prendre la peine de lire ces quelques lignes, vous serez parfaitement satisfait.

Je m'assis devant la table où il avait posé le registre, et je lus :

« Cejourd'hui cinq juin mil huit cent quarante et un, moi, Laurent Cliivcrny, surveillant de première classe, faisant ma tournée dans le chantier, pendant l'heure de repos accordée aux condamnés à cause de la gra nde chaleur du jour, déclare avoir trouvé le nommé Gabriel Lambert, condamné aux travaux forcés à perpétuité, pondu à un mûrier, à l'ombre duquel dormait ou faisait semblant de dormir son compagnon de chaîne, André Toulman, surnommé Rossignol.

B A cet aspect, mon premier soin fut de réveiller ce dernier, qui manifesta la plus grande surprise de cet événement, et affirma n'en être aucunement complice. En effet, après qu'on eut détaché le cadavre, on le fouilla, et l'on trouva un billet qui disculpait complètement Rossignol.

» Cependant, comme le condamné était connu pour son excessive lâcheté, et qu'il paraît difficile qu'il se fût pendu sans l'aide de son compagnon, auquel il était attaché

par une chaîne de deux pieds et demi seulement , j'ai l'honneur de proposée à monsieur l'inspecteur d'envoyer, pour un mois, André Toulman, dit Rossignol, au cachot.

D Laurent Chiverxv,

» Surveillant de première classe, d

Au-dessous étaient écrites, d'une autre écriture, et signées d'un simple paraphe , les deux lignes suivantes :

« Faire enten'cr ce soir le nommé Gabriel Lambert, et envoyer, à l'instant même, et pour un mois, e nommé Rossignol au cachot.

Je pris copie de ce procès-verbal, et je le mets, sans y changer un mot, sous les yeux de mes lecteurs, qui y trouveront, avec la confirmation de ce que m'avait écrit Rossignol, le dénouement naturel et complet de l'histoire que je viens de leur raconter.

J'ajouterai seulement que j'admirai la perspicacité de l'honorable surveillant maître Laurent Chiverny, qui avait deviné qu'au moment où l'on retrouva le cada\Te de Gabriel Lambert, son compagnon, André Toulman, paraissait dormir, mais ne dormait pas.

riN DE GàBKIEL LAMDEaT ET DV ONZIÈME VOLCUB.

AVENTURES DE LYDERIC

L'orijïiiie dos comtes de Flandre remonterait, s'il faut en croire la chronique, à l'an 6'(0 : comme toute grande puissance, son berceau est entouré de ces traditions mystérieuses familières à tous les peuples, et qui se sont perpétuées depuis Sémiramis, la fille des colombes, jusqu'à Rénius et Romulus', les nourrissons de la louve. Voici au reste cette tradition dans toute sa simplicité :

Vers la fin de l'an 628, Bonilaco V étant pape à Rome, et Clotairo régnant sur l'empire des Francs, Sahvart, prince do Dijon, revenant; a\ec sa femme Ermengardc, de faire baptiser, dans une église très vénérée, Lyderic, leur fils premier-né, traversait la forêt do Sans-Merci, que l'on appelait ainsi à cause des brigandages qu'y exerçait Phinard, prince de Buck. Malgré la mauvaise réputation du lieu, Sahvart, comptant sur son courage, n'avait autour de lui pour toute suite que quatre serviteurs, lorsque, arrivé vers la fin du jour à un endroit très épais et très sombre de la forêt, il fut attaqué par une troupe d'une vingtaine d'hommes, commandée par un chef qu'à sa taille gigantesque il lui fut facile de reconnaître pour le prince de Buck. Malgré la disproportion du nombre, il no résolut pas moins de combattre, non point qu'il eût l'espérance de sauver sa vie, mais parce que pendant le combat il espérait que sa femme et son enfant auraient le temps do fuir. En effet, comme la nuit, ainsi qiie nous l'avons dit, commençait à se faire sombre, Ermengarde se laissa glisser en bas de son cheval et s'enfonça dans la forêt. Confiante alors dans la providence de Dieu, et voulant accomplir autant qu'il était en elle ses devoirs de mère et d'épouse, elle cacha son enfant au milieu d'un buisson qui poussait proche d'une fontaine appelée encore aujourd'hui la Saulx, à cause des grands saules qui l'ombrageaient; puis, après l'avoir recommandé à Dieu dans une ardente prière, elle revint vers l'endroit de la forêt où elle avait quitte son mari, afin, vivant ou mort, libre ou prisonnier, de partatager le sort qu'il avait plu au Seigneur de lui faire.

En arrivant au lieu du combat, elle trouva Ijuit corps OEUV, COMP. T- XI.

morts étendus par terre. Comme la lune venait de se lever, elle put en examiner les visages, l'econnaître que c'étaient ceux de ses quatre serviteurs et probablement ceux de quatre assaillans; mais en aucun des trépassés elle ne reconnut son mari. 11 était donc à coup sûr prisonnier, car elle connaissait trop le noble comte de Sahvart pour penser un seul instant qu'il avait fui. Au même instant elle aperçut, à la lueur des torches qui l'escortaient, un convoi qui s'avançait dans la direction d'un château fort qui avait été autrefois une citadelle romaine; et, comme elle reconnut dans la haute stature do l'homme qui le précédait à cheval le chef de la troupe qui les avait attaqués, elle ne fit plus de doute qvic ce convoi n'emmenât son mari. Or, comme elle avait décidé que sa place » elle était près du comte, elle hâta le pas et rejoignit le cortège. Elle ne s'était point trompée : le comte, mortellement blessé, était couché sur un brancard. Les soklats s"écartèrent pour faire place à cette femme déjà à demi veuve, et de Buck, enchanté d'avoir deux prisonniers au lieu d'un, continua sa roule vers son château, où l'on arriva après une demi-heure do marche à peu près.

Dans la nuit, le comte mourut en priant pour son fils. La comtesse resta prisonnière.

Dès le lendemain, le prince de Buck offrit à la comtesse de Salwart de racheter sa liberté au prix de ses États ou du moins d'une partie. Mais la comtesse pensa que tels elle les avait reçus de ses pères, tels elle devait les conserver à son enfant, et refusa toute négociation, disant au prince de Buck que comme son mari et elle étaient comtes souverains, ayant reçu leurs biens de Dieu, c'était à Dieu seul à disposer de leurs biens. Le prince de Buck ordonna alors de resserrer encore la captivité de la comtesse, espérant qu'elle se lasserait de sa prison et qu'il obtiendrait du temps ce qu'il voyait bien qu'il ne pourrait obtenir de la menace et de la violence. Il reprit donc ses brigandages dans la forêt Sans-Merci, et Ermengarde continua de prier près de la tombe du comte.

Il y avait dans la forêt, et non loin do l'endroit où avait eu lieu le combat, un ermitage très vénéré, habité par un vieil anachorète, qui avait fait force miracles dans son temps, mais qui commençait à se reposer, voyant l'cspèco

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

humaine devenir de jour en jour plus mauvaise, et ne la jugeant plus digne des célestes spectacles qu'il aurait pu lui donner. Aussi demeurait-il pour la plupart du temps retiré dans le fond de sa grotte, où il ne vivait que du lait d'une biche qui, trois fois par jour, venait lui présenter sa mamelle. I>'crmite buvait une partie de ce lait et faisait cailler l'autre; de sorte qu'avec quelques racines qu'il arrachait de terre aux environs de sa grotte, il se trouvait avoir des provisions suffisantes : grâce à cette frugalité, il y avait plus de cinq ans qu'il n'avait mis le pied dans aucune ville ni dans aucun village.

Or, il arriva qu'un jour le bon vieillard s'aperçut que sa biche ne revenait à Inique la mamelle à moitié pleine, si bien que ce jour-là il eut encore du lait pour boire, mais n'en eut point à faire cailler : il attribua cette cause à quelque accident naturel qui disparaîtrait sans doute comme il était venu, et attendit au lendemain.

Le lendemain il trouva sa mesure encore diminuée, et non-seulement il n'en eut pas pour faire cailler, mais encore à peine en eut-il pour boire. Le bon ermite prit patience, espérant toujours que les choses changeraient, et cela était d'autant plus probable, que sa biche paraissait mieux portante que jamais, et avait un air joyeux qui faisait plaisir à voir.

Mais le surlendemain la chose continuait d'aller de mal en pis : la pau\Te biche ce jour-là avait la mamelle si sèche, que l'ermite, qui n'avait plus même de lait pour boire, fut obligé de sortir de sa grotte pour aller chercher de l'eau. Il profita en mémo temps de la circonstance pour faire provision de racines, car depuis deux jours il était à la diMe, et son ordinaire était déjà si peu de chose, que quelque peu qu'on en retranchât, le jeûne devenait par trop rigoureux pour ôtre supporté.

Le jour d'après, la biche revint la mamelle parfaitement vide.

Pour cette fois, il n'y avait pas à s'y tromper : quelque voleur se trouvait sur la route de la bonne pourvoyeuse et interceptait les vivTes du pauvre anachorète. Cependant, avant de concevoir un si terrible soupçon contre son prochain, le vieillard résolut de s'en assurer, et le malin du cinquième jour, comme la biche venait, ainsi que d'habitude, lui faire sa visite, il ferma la porte sur elle.

Toute la journée la biche parut fort inquiète, allant de l'ermite à la porte de l'ermitage, et de la porte de l'ermitage à l'ermite; le tout en bramant d'une façon si lamentable, que le vieillard vit bien qu'il se passait quelque chose d'étrange. Pendant ce temps, au reste, sa mamelle se remplissait comme aux jours de sa plus grande abondance, et l'ermite fut obligé de la traire trois fois. Il était donc bien évident que le défaut de lait qu'il avait trouvé chez elle depuis quelques jours ne devait pas être attribué à la stérilité.

Le soir, l'ermite entrouvrit la porte pour se chauft'er, comme c'était son habitude, aux derniers rayons du soleil couchant; mais quelque précaution qu'il eilt prise en ouvrant la porte pour retenir la biche prisonnière, celle-ci, dès qu'elle vit une ouverture, s'élança si violemment qu'elle renversa le vieillard, et, se trouvant libre, s'élança joyeuse et bondissante dans la forél.

L'ermite se releva en secouant la tête; il connaissait sa biche et la savait incapable de se porter à un pareil acte de violence, même pour recouvrer sa liberté, car quelquefois, étant tombé malade, il l'avait vue des jours entiers rester couchée près de lui, ne sortant que pour brouter Therbe et revenant aussitôt. Il comprit donc qu'il y avait là-dessous quelque mystère, et que ce mystère était tout autre .chose que ce qu'il avait soupçonné d'abord.

Le jour suivant, sa conviction redoubla quand il ne vit point revenir la biche : c'était la première fois depuis cinq ans que le fidèle animal manquait à ses habitudes. Le bon <rmite atteialit ; mais toute la journée se [lassa sans que la biche reparût.

Le lendemain, le vieillard commença de craindi'C qu'il VI' fût arrivé malheur à sa compagne.'"Aussi, dès le point

du jour, alla-t-il ouvrir sa porte; mais alors il la \it qui broutait à quelques pas de l'ermitage : en l'apercevant, la biche manifesta par quelques bonds joyeux le plaisir qu'elle avait à le revoir; mais ce fut tout, car elle ne fit pas un pas vers l'ermitage. L'anachorète l'appela; à sa voix, fût-elle à cinq cents pas de distance, elle avait l'habitude d'accourir; mais cette fois, elle se contenta de tourner la tête de son côté en dressant les oreilles. L'ermite lit alors quelques pas vers elle, mais elle s'éloigna à mesure qu'elle le vit s'avancer. Il était évident qu'elle lui gardait rancune de sa captivité de la veille, et qu'elle ne voulait pas s'y exposer une seconde fois.

Ce langage mimique était trop clair pour que le vieillard ne le comprît pas. Il résolut donc de pénétrer les causes du changement de la biche à son égard ; et comme vers le midi elle cessa de paître et parut manifester l'intention de s'enfoncer dans la forêt. Termite, de son côté, prit la résolution de la suivre. Ce qu'il fit en effet, secondé par la complaisance de l'animal, qui, comme s'il eût compris l'intention du vieillard, continua de marcher joyeusement par sauts et par bonds, mais sans jamais s'éloigner assez de lui pour qu'il la perdît de vue.

La biche conduisit ainsi le vieillard dans une charmante vallée toute plantée de saules qui trempaient l'extrémité de leurs longues branches pleurantes dans un petit ruisseau dont l'ermite connaissait la source pour s'y être souvent désaltéré. Arrivé à quelcpics pas de cette source, la biche fit trois ou quatre bonds et disparut. Le vieillard hâta le pas et arriva à l'endroit où il l'avait perdue de vue : Va, il s'arrêta, regardant autour de lui sans rien voir autre chose qu'un gros buisson, sur lequel chantait un rossignol. Bientôt au milieu de ce buisson il entendit bramer doucement; il s'approcha alors avec précaution, et aperçut la biche couchée et allaitant un petit garçon de trois ou quatre mois, qui pressait ses mamelles avec ses petites mains. Le voleur était trouvé.

Le vieillard tomba à genoux et loua Dieu. Puis, ne voulant pas laisser la faible créature exposée aux animaux féroces auxquels elle avait échappé jusqu'alors comme par miracle, il la prit entre ses bras, et, l'enveloppant dans un pan de sa robe, il l'emporta dans son ermitage.

La biche les accompagna, regardant l'enfant et léchant les mains du vieillard.

Le vieillard appela l'enfant Lyderic, en mémoire du rossignol qui chantait sur le buisson où il l'avait trouvé : lieder voulant dire, en allemand, joyeux chansonnier.

On devine qu'à compter de ce jour le bon anachorète vécut d'eau et de racines, laissant à son nourrisson tout le lait de la biche : aussi le nourrisson venait-il gros et fort que c'était merveille; à huit mois il se tenait debout sur ses pieds, et à dix il commençait à parler.

L'ermite lui apprit à lire dans la Bible. Mais de toutes les histoires que contenait le livre saint, celles qui lui plaisaient davantage étaient l'histoire de Nemrod, de Samsou et de Judas Machabée.

Aussi, dès qu'il put courir, l'enfant se fit-il une fronde et un arc; et bientôt son adresse fut telle, que, si éloigné et si petit que fût le but, il était sûr de l'atteindre avec sa flèche et avec sa pierre.

Ses forces croissaient en proportion de son adresse. A huit ans il était fort comme un homme ordinaire, et à dix, comme il se promenait un jour, ainsi que c'était son habitude, avec sa bonne nourrice <]ui conimençait à se faire vieille, un loup affamé se jeta sur elle; mais lui se jeta sur le loui>, et il l'étouffa entre ses bras. Puis de sa peau il se fit un vêtement, comme il avait vu, dans les gravures byzantines de la Bible du vieil ermite, que Samson s'en était fait un de la dé[iouille du lion.

("oinmc il ne se servait do t.a fmnde et de son arc que

AVENTURES DE LYDERIC

contre les oiseaux de proie ou les animaux do carnage, tout ce qui était faible l'aimait et lui faisait fête : les lapins couraient devant lui, les clicvreuils le suivaient comme s'il eût été le berger de leur troupeau sauvage, et les oiseaux volaient au-dessus de sa lète en lui cliantant leurs plus mélodieuses chansons; et, parmi les oiseaux, les rossignols surtout, dont il y avait tous les ans un nid sur le buisson où il avait été trouvé, si bien que leur langage, inintelligible pour les autres, était compréhensible pour lui, et qu"il entendait tout ce qu'ils disaient.

Le vieil ermite voyait cela en pleurant do joie et en disant que le jeune homme était béni de Dieu.

Le premier chagrin qu'eut Lyderic fut causé par la mort de sa bonne biche : l'enfant ne savait point ce que c'était que la mort. Le vieillard le lui expliqua; mais l'explication, au lieu de le consoler, le rendit plus triste encore. Il creusa une fosso pour elle, la recouvrit de terre et de gazon, puis il s'assit en pleurant près de la tombe.

Alors un rossignol se mit à chanter au-dessus de sa tête:

« Tout vient de Dieu, tout retourne à Dieu, l'éphémère en une seconde, l'insecte en une heure, la rose en un jour, le papillon en six mois, le rossignol en un lustre, la biche en quinze ans, et l'homme en un siècle; et depuis l'éphémère qui a vécu une seconde jusqu'à l'homme qui a vécu un siècle, une fois mort, il semblera à l'éphémère, à l'insecte, au rossignol, à la biche et à l'homme, qu'ils auront vécu le même temps, car ils n'auront plus d'autre horloge que celle de l'éternité, dont un battement dit Jamais, et l'autre battement Toujours.

» Dieu est immortel, louons Dieu. »

Et le rossignol se mit alors à chanter, toujours dans son langage, un cantique si plein de foi, que Lyderic leva son regard au ciel, et qu'un rayon de soleil sécha les larmes qui coulaient de ses yeux : l'enfant était consolé.

Cependant la consolation n'est pas l'oubli : l'une est la fille de la foi, l'autre est le fils de l'égoïsme.Tous les jours Lyderic venait rendre visite à la tombe de la biche, sur laquelle poussaient des fleurs, et autour de laquelle chantaient les oiseaux. Peu à peu le gnzon qui la couvrait se confondit avec le gazon voisin : a la fin de l'année, à peine s'il pouvait reconnaître la place. L'hiver vint, la terre se couvrit de neige; puis le printemps reparut à son tour, étendant sur la terre son tapis d'herbe tout brodé de fleurs. La nature était plus belle que jamais; mais tout vestige du tombeau de la pauvre biche avait disparu, et il fut impossible à Lyderic de retrouver même sa place.

Tandis qu'il la cherchait, courbé vers la terre, le rossignol chanta :

« Cherche, Lyderic, cherche; mais tu chercheras vainement. Le monde n'est formé que de débris humains ; chaque atome de poussière a appartenu à un être animé. Si toute fosse ne s'affaissait d'elle-même, la terre aurait plus de vagues que l'Océan, et l'homme ne trouverait pas de place pour sa tombe entre la tombe de ses pères et celle do ses fils. »

Lorsque Lyderic eut atteint l'âge de quinze ans, le vieil anachorète commença de lui apprendre l'histoire : c'était un ancien clerc fort savant, tout à fait versé dans les langues anciennes, de sorte que les temps païens lui étaient familiers. Il résulta de ces connaissances qu'à ses trois héros bibliques Lyderic ne farda point d'ajouter Alexandre, Annibal et César. Il lui apprit ensuite comment ce monde romainj si vaste qu'au delà de ses frontières on ne connaissait que déserts inhabités ou mers innavigables, s'était un jour lézardé par le milieu, si bien que de chacun de ses deux morceaux on avait fait un empire. Il lui raconta comment les nations asiatiques, poussées par la voix de Dieu, s'étaient tout à coup répandues sur l'Europe, pour rajeunir de leur sang barbare le sang corrompu de la vieille civilation, et comment à celte heure même ils accomplissaient leur œuvre régénératrice, les Visigoths en Espagne, les Lombards en Italie, et les Francs dans les Gaules. Ces récits mêles de combats et de guerre avaient

pour Lyderic un tel charme, qu'il était rare que le vieillard eût besoin de répéter deux fois la même histoire pour que cette histoire se fixât dans son esprit. 11 en résulta qu'à l'jlge de dix-huit ans Lyderic, dont la double éducation physique et morale était accomplie, était, quoiqu'il n'eût point quitté sa forêt nourricière, un des hommes les plus forts et les plus savans, non-seulement du royaume des Francs, mais encore du monde tout entier.

Alors, comme s'il n'eût attendu que ce moment pour terminer sa longue et sainte carrière, le digne anachorète, qui venait d'atleiiidre sa centième année, tomba malade; et, sentant que sa fin approchait, après avoir raconté à Lyderic tout ce qu'il savait sur son compte, lui remit un chapelet auquel pendait une médaille de la Vierge, et qui, étant roulé autour de son cou le jour où il l'avait trouvé, était le seul signe à l'aide duquel il pût reconnaître ses parens; puis il le laissa libre de vivre dans la retraite comme il avait vécu jusqu'alors, ou d'entrer dans le monde, certain que, quelque voie que le pieux jeune homme suivît, cette voie lui serait tracée par le doigt du Seigneur,

Puis, ce dernier soin accompli, il alla rendre compte à Dieu d'un siècle tout entier consacré à son service.

Ce fut la seconde grande douleur de Lyderic : si certain qu'il fût qiuî le digne vieillard était à cette heure au rang des élus, tout en glorifiant sa mémoire, il n'en pleurait pas moins sa porte. Pendant toute la journée et loule la nuit il pria près de lui, afin qu'il veillât sur lui du haut du ciel, comme il avait l'habitude de faire sur la terre; et, le jour venu, il le coucha dans la fosse que le vieil ermite s'était creusée lui-même, et sur la fosse il planta un jeune marronnier, afin que la tombe de son père ne fût point perdue comme celle de sa noumce.

Puis, ces derniers devoirs accomplis, se croyant seul sur la ten-c, Lyderic s'assit au pied de l'arbre qu'il venait de planter, incertain s'il devait, comme l'ermite, passer sa vie dans ce petit coin du monde, inconnu et priant, où s'il devait, comme les autres hommes, se mettre à la poursuite de ce fantôme aux pieds légers qu'on appelle la gloire et la fortune.

Comme son esprit flottait irrésolu d'un désir à l'autre, le rossignol vint se reposer sur l'arbre qu'avait planté Lyderic, et se mit à chanter :

« Il y a deux choses sacrées dans le monde entre les choses sacrées, c'est la tombe d'un père et la vieillesse d'une mère. Il est un devoir à accomphr entre tous les devoirs, c'est celui qui prescrit à l'enfant de fermer les yeux qui ont vu s'ouvrir les siens. »

Lyderic comprit le conseil que lui donnait le rossignol, et, ayant coupé un jeune cliêiie pour s'en faire un bâton de voyage, il se mit en route sans inquiétude, certain qu'il trouverait partout des racines pour apaiser sa faim et une source pour étancher sa soif.

Lyderic marcha trois jours sans trouver la fin de la forêt, puis, vers le matin du quatrième jour, ayant entendu des coups fie marteau, il se dirigea vers le bruit. Bientôt un nouveau guidi^ vint à son secours, c'était la fumée qui s'élevait au-dessus des arbres. Lyderic doubla le pas, et au bout d'un instant il se trouva près d'une forge immense dans laquelle s'agitaient, comme dans un enfer, une douzaine de forgerons qui obéissaient aux ordres d'un homme qui paraissait leur chef. Au-dessus de la porte de la forge était une enseigne avec ces mois : Maître Mimer, armurier.

Lyderic s'arrêta un instant derrière un arbre : c'était la première fois qu'il allait se trouver en contact avec les tiommes, et il était défiant comme un jeune daim. Pendant qu'il était là, il vit un beau chevalier qui arrivait à cheval, vêtu d'une armure complèle, moins une épée. Parvenu devant la porte de maître Mimer, il descendit de son cheval, en jeta la bride aux mains de son écuyer, et entra dans la forge. Maître Mimer ouvrit alors une armoire, et présenta au chevalier une magnifiqu épée: : celui-ci la

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXAKDRIÎ DUMAS

lui paya en pièces d"or, puis, s'étaut rejnis en selle, il continua son chemin et disparut.

A la vue de cette épce, l'envie prit à Lyderic d'en avoir une pareille.

Comme Lyderic n'avait pas d'or pour acheter l'é^ée qu'il convoitait, il résolut do s'en forger une lui-même. Alors, s'approchant de la forge :

— Maître, dit-il en s'adressant à Hlimer, je voudrais bien une épée comme celle que tu viens de vendre à ce chevalier; mais comme je n'ai ni or ni argent pour Tacheter, il faut que tu me permettes de la faire moi-même à fa forge et avec tes marteaux; j'y travaillerai deux heures par jour; le reste de mon temps sera à toi, et, en échange de ce temps, tu me donneras une barre de fer : le reste me regarde.

A cotte demande étrange et à la vue de cet enfant sans barbe, les compagnons se mirent à rire, et maître Mimer, le regardant par dessus son épaule :

— J'accepte ta proposition, lui dit-il; mais encore faut-il que je sache si tu cfs la force de lever un marteau. *

Lyderic sourit, entra dans la forge, prit la masse la plus pesante, et, la faisant voltiger d'une seule main autour de sa tête, comme un enfant aurait fait d'un maillet en bois, il en frappa un si rude coup sur l'enclume, que l'enclume s'enfonça d'un demi-pied dans la terre; et, avant que maître Mimer et ses compagnons fussent revenus de leur surprise, il avait frappé trois autres coups avec la même force et le même résultat, si bien que l'ênclunie était prête à disparaître.

— Et maintenant, dit Lyderic en reposant sa masse, croyez-vous, maître Slimer, que je suis digne d'être votre apprenti'?

Maître Mimer était stupéfait : il s'approcha de l'enclume, pouvant à peine croire ce qu'il avait vu, et essaya de l'arracher de terre; mais, voyant qu'il ne pouvait' y parvenir, il ordonna à ses compagnons de l'aider : les compagnons aussitôt se mirent à l'œuvre, mais tous leurs efforts furent inutiles; alors on alla chercher des leviers, des cordes et un cabestan; mais ni cabestans, ni cordes, ni leviers ne la purent faire bouger d'une ligne. Ce que voyant Lyderic, il prit pitié du mal que se donnaient ces pauvres gens; et, leur ayant fait signe de s'écarter, il s'approcha de l'enclume à son tour, et l'arracha avec la même facilité qu'un jardinier eût fait d'une rave.

Maître Mimer n'avait garde de refuser un tel compagnon, car il avait mesuré du premier coup de quel secours il lui pouvait être; en conséquence, il se liàta de dire à Lvderic qu'il acceptait les conditions qu'il lui avait proposées, tant il craignait que celui-ci ne se repentît d'avoir été si facile et ne lui en demamlât d'autres. Mais, comme on le pense bien, Lyderic n'avait qu'une parole, et à l'instant même il fut installé chez maître Mimer, avec le titre de treizième compagnon.

Tout alla à merveille : Lyderic choisit la barre de fer qui lui convenait, et, tout, en s'acquittant fidèlement des obligations contractées avec maître Jlimer, grâce aux deux heures qu'il s'était réservées chaque jour, sans leçons, sans enseignement, rien qu'en imitant ce qu'il vovait faire, il parvint en six semaines à se forger la i)lus belle et la plus puissante épée qui fût jamais sortie des ateliers de maître Mimer. Elle avait près de six pieds de long, la poignée et la lame étaient faites d'un même morceau; la lame était si fortement trempée qu'elle tranchait le fer comme une autre eût tranché le bois, et la poignée si délicatement finie, qu'on eût dit non pas l'ouvrage d'un homme mais l'œuvre des génies.

Lyderic l'appela Balmung.

Quand maître Mimer vit cette belle épée, il en fut jaoux; car il pensa qu'adr.?]» et fort connue était Lvderic,

il pourrait lui faire un grand tort s'il lui prenait envie de s'établir dans le canton. Ce fut bien pis quand Lyderic lui demanda à rester chez lui encore trois autres mois pour se forger le reste de l'armure, convaincu qu'il était que les chevaliers qui verraient ce qui sortait des mains du compagnon ne voudraient plus de ce que faisait le maître. Aussi, tout en faisant semblant d'accepter aux mêmes conditions ce prolongement d'apprentissage, chcrcha-t-il les moyens de se débarrasser de Lyderic. En ce moment, son premier compagnon, nommé Hagen, qui craignait que le nouveau venu ne prît sa place, s'approcha de Mimer :

— Maître, lui dit-il, je sais à quoi vous pensez : envoyez Lyderic faire du charbon dans la forêt Noire, et il sers, immanquablement dévoré par le dragon.

En effet, il y avait alors dans la forêt Noire un dragon monstrueux qui avait déjà dévoré mainte et mainte personne; si bien que nul n'osait plus passer dans la forêt. Mais Lyderic ignorait cela, n'ayant jamais quitté la grotte du bon anachorète.

Mimer trouva le conseil bon, et dit à Lyderic :

— Lyderic, le charbon commence à nous manquer : il serait bon que tu allasses dans la forêt Noire, et que tu renouvelasses notre provision.

— C'est bien, maître, dit Lyderic, j'irai demain.

Le soir, Hagen s'approcha de Lyderic et lui donna le conseil d'aller faire son charbon à un endroit appelé le Rocher qui pleure, lui disant que c'était là oii il trouverait les chênes les plus beaux et les hêtres les plus forts. Hagen lui indiquait cet endroit, parce que c'était celui oîi se tenait habituellement le dragon. Lyderic, sans défiance, se fit bien expliquer le chemin par Hagen, et l'ésolut d'aller le lendemain faire son charbon à la place qu'on lui avait désignée.

Le lendemain, comme il allait partir, le plus jeune des compagnons monta à sa chambre : c'était un bel enfant à la figure ronde et enjouée, aux longs cheveux blonds et aux beaux yeux bleus, nonnné Peters, qui était aussi bon que les autres compagnons étaient médians. Aussi, comme il était le dernier, avait-il eu beaucoup à souffrir de ses camarades jusqu'au moment où Lyderic était entré dans la forge ; car de ce moment Lyderie s'était constitue son défenseur, et personne, dès lors, n'avait plus osé lui rien dire ni lui faire aucun mal.

Peters venait dire à Lyderic de ne point aller à la forêt parce qu'il y avait un dragon; mais Lyderic se mit à rire, et, tout en remerciant Peters de sa bonne intention, il ne s'apprêta pas moins à partir pour -la forêt, mais toutefois, après avoir pris Balmuug, qu'il eût laissée sans doute s'il n'eût été averti. Maître Slimer lui demanda alors pour- (juoi il prenait son épée : Lyderic lui répondit que c'était pour couper les chênes et les hêtres dont il comptait faire son charbon. Puis, s'étant informé une seconde fois à Hagen du chemin qui conduisait au Rocher qui pleure, il se mit en route joyeusement.

En arrivant au bord de la forêt Noire, Lyderic, qui craignait de se tromper, demanda à un paysan le chemin du Uoclier qui pleure. Le paysan, croyant que Lyderic ignorait le danger qu'il y avait à s'approcher de cet endroit, lui dit qu'il se trompait sans doute; que le rocher servait de Ctiverne à un dragon qui avait déjà dévoré plus de mille personnes. Mais Lyderic répondit qu'il avait du charbon à faire en cet endroit, parce qu'on lui avait dit que c'était celui où il trouverait les chênes les plus beaux et les plus forts; que, quant au dragon, s'il osait se montrer, il lui couperait la tète avec Bahnung.

Le [laysan, convaincu que Lyderic était fou, lui indiqua la route qu'il demandait, puis se sauva à toutes jambes en faisant le signe de la croix.

Lyderic entra dans le bois, et lorsqu'il eut marché une heure à peu près dans la direction (|ue lui avait indicjuée le [laysan, il reconnut, à la beauté des chênes et à la force des iiêlres, qu'il devait approcher de la retraite du dragon. Eu outre, la terre était tellcnicul semée d'osscnious

AVli.NTL'UEB DE LVUEIUC.

humains qu'on ne savait où poser le pied pour ne point marclicr dessus. En effet, ayant fait quelques pas encore, il aperçut une énorme pierre, au bas de laquelle était l'ouverture d'une caverne. Comme cette pierre était toute mouillée par nne source qui suintait le long de sa paroi, Lyderic reconnut la Roche qui pleure.

Lydcric pensa que le plus pressé était d'exécuter d'abord les ordres de maître Mimer. En conséquence, il se mit à faire choix d'un emplacement pour établir son fourneau; puis, ce choix fait, il frappa si rudement avec Balmung sur les arbres qui l'entouraient, qu'en moins d'un quart d'heure il eut construit un énorme bûcher. Le bûcher construit, Lyderic y mit le feu.

Cependant, aux premiers coups qui avaient retenti dans la forêt, le dragon s'était éveillé et avait allongé la lèle jusqu'à l'entrée do sa caverne. Lyderic avait vu cette tète qui le regardait avec des yeux flamboyans ; mais il avait pensé qu'il serait temps do s'interrompre de son ouvrage quand le dragon viendrait à lui. Cependant, soit que le monstre fût repu, soit qu'il vît à qui il avait affaire, il se tint tranquille tout le temps que Lyderic fut occupé à bâtir son fourneau ; mais lorsqu'il vit briller la flamme, il se mit à siffler avec tant de violence que tout autre que le jeune homme en eût été épouvanté. C'était déjà quelque chose, mais ce n'était point assez pour Lyderic, qui, afin de l'exciter davantage, prit des tisons ardens au bûcher et commença de les jeter à la tète du dragon.

Le monstre, provoqué d'une façon aussi directe, sortit de la caverne, déroula ses longs anneaux, et s'avança en battant des ailes vers Lyderic, qui, après avoir fait une courte prière, lui épargna la moitié du chemin. Aussitôt commença un combat terrible, pendant lequel le dragon poussait de si horribles hurlemcns, que les animaux qui étaient à deux lieues à la ronde sortirent de leurs tanières et s'enfuirent : il n'y eut qu'un rossignol qui resta tout le temps de la lutte perché sur une petite branche au-dessus de la tète do Lyderic, ne cessant d'encourager le jeune homme par son chant. Enfin le dragon, percé déjà par plusieurs coups de la terrible Balmung, commença de battre en retraite vers son repaire, laissant le champ de bataille tout couvert d'une mare de sang. Mais Lyderic prit un tison allumé à son fourneau, le poursuivit dans sa caverne, où il s'enfonça après lui, et, au bout de dix minutes, reparut à l'entrée, tenant, comme le chevalier Persée, la tète du monstre à la main.

Alors, en le voyant venir ainsi victorieux, le rossignol se mit à chanter :

« Gloire à Lyderic, au pieux jeune homme qui a mis sa confiance en Dieu au lieu de la mettre en sa force. Qu'il dépouille ses vètemens, qu'il se baigne dans le sang du monstre, et il deviendra invulnérable. »

Lyderic n'eut garde de négliger l'avis que lui donnait le rossignol; il jeta aussitôt le peu de vètemens qu'il avait, s'approcha de la mare de sang qu'avait répandue le dragon; mais dans le trajet une feuille de tilleul étant tombée sur son dos, elle s'y attacha, car, après un si rude combat, la peau du jeune homme était tout humide de sueur.

Lyderic se roula dans le sang du monstre, et à l'instant même tout son corps se couvrit d'écaillés, à l'exception de l'endroit où était tombée la feuille de tilleul.

Le soir môme, comme son charbon était fait, Lyderic en chargea un grand sac sur son dos, et, prenant à la main la tète du dragon, il s'achemina vers la forge de maître Mimer, où il arriva le lendemain matin.

L'étonncment fut grand à la forge : personne ne comptait plus voir Lyderic. Néanmoins, avec quelque sentiment qu'on le vît revenir, chacun lui lit bonne mine, et surtout Ilagen, qui pour rien au monde n'aurait voulu que le jeune homme se doutât du mauvais tour qu'il avait voulu lui jouer. Mais le maître et lui, de plus en plus envieux contre Lyderic, rêvèrent aussitôt à quels nouveaux dangers ils pourraient l'exposer,

OCUV. COMPL,— XI.

Lyderic ne leur en donna pas le loisir, car le mêuK! jour il signifia à maître Mimer que lui ayant, moins deux heures par jour, donné les semaines de son temps en échange de sa barre de fer, ils étaient quittes; en conséquence, il emportait Balmung et allait courir le monde pour y chercher des aventures, comme faisaient les chevaliers qui venaient tous les jours acheter des armes à la forge. Mimer fit alors observer au jeune homme que ce n'était point assez d'une épée pour se mettre en route dans une telle intention, et qu'il lui fallait encore une cuirasse; mais Lyderic lui répondit qu'une cuirasse lui était parfaitement inutile, attendu qu'après avoir tué le dragon il s'était baigné dans son sang, ce qui le rendait invulnérable, à l'exception d'une seule place où était tombée une feuille de tilleul.

Jlaîlre Mimer et Hagen auraient bien voulu savoir quelle était cette place, mais ils n'osèrent pas le demander à Lyderic, de peur de lui inspirer des soupçons ; ils prirent donc congé de lui avec les expressions de la plus cordiale amitié, et ayant, comme des Judas, le baiser sur les lèvres mais la trahison dans le cœur.

Lyderic chercha partout Peters pour lui dire adieu, mais il ne put pas le trouver.

A cent pas de la forge, il rencontra l'enfant qui l'attendait derrière un arbre.

— Frère, lui dit l'enfant qui croyait Lyderic sou égal, mes compagnons de la forge me baissent parce que je t'aimais; je n'ose plus retourner auprès d'eux. Tu es fort et je suis faible, veux-tu que je t'accompagne? tu me défendras et je te servirai.

— Viens, dit Lyderic.

Et l'enfant et le jeune homme se mirent gaîment en voyage.

Ils marchèrent ainsi quinze jours, droit devant eux, sans savoir où ils étaient, mangeant des racines, buvant do l'eau, dormant au pied des arbres des forêts ou des bornes de la route, et conflans en Dieu, aux mains duquel ils avaient remis leur destinée.

Vers le soir du quinzième jour, ils arrivèrent dans un bois très épais et très magnifique, où ils entendirent les aboiemens d'une meute et les cors des chasseurs. Lyderic se dirigea vers *le bruit, car il était amoureux de tout amusement qui lui rappelait la guerre, et il arriva ainsi à un carrefour, où il vit un sanglier monstrueux, qui était acculédansuu bouge etqui tenait tôle aux chiens. En même temps, un cavalier richement vêtu, et qui était si bien monté qu'il précédait tous les autres chasseurs de plus de deux traits do flèche, accourut par une des allées, un épieu à la main, et, sans attendre sa suite, s'élança vers lu sanglier qu'il frappa courageusement de son arme; mais aussitôt le sanglier, furieux de sa blessure, abandonna les chiens auxquels il faisait tête, et piquant droit à son antagoniste, il passa eatre les jambes du cheval, dont il ouvrit le ventre d'un coup de boutoir, et cela de telle façon que ses entrailles en sortirent et tombèrent jusqu'à terre. Le cheval, se sentant si cruellement blessé, se cabra do douleur et se renversa sur son maître.

Aussitôt le sanglier, la soie hérissée et faisant claquer ses boutoirs, revint sur celui qui l'avait blessé; mais Lyderic, d'un seul bond, s'élança cuire l'animal et le cavalier renversé, et d'un seul coup de Balmung perça le sanglier de part en part. Puis aussitôt, courant à celui auquel il venait de sauver la vie, il le lira de dessous son cheval. Pendant ce temps, Peters coupait la hure du sanglier et la présentait à Lyderic, qui la déposa aux pieds du chasseur, comme étant celui à qui elle devait appartenir de droit.

En ce moment tout le reste de la chasse arriva, et chacun, sautant à bas de cheval, s'empressa de demander

ŒUVRI'S COMPLtTES D'ALEXANDRE DUMAS.

au noble chassour s'il n'était point blessé; mais celui-ci, pour toute réponse, présenta Ljtleric aux seigneurs qui l'entouraient, en leur disant : a Que ceux qui sont aises de me voir sain et sauf remercient ce jeune homme, car c'est à lui que je dois la vie. » Aussitôt tous les chasseurs entourèrent Lyderic, en lui faisant force complimcns, que Lyderic leur laissa faire en les regardant, tout élonnc d'être" ainsi félicite pour une action qui lui avait paru à lui si simple et si naturelle. Enfin les félicitations allèrent si loin, que Lyderic, croyant ces gens fous, demanda dans que! pays il était et quel était l'homme auquel il venait de sauver la vie.

Les courtisans lui répondirent qu'il était dans la for?t de Braisne, et que celui auquel il venait de sauver la vie était le roi Dagobert.

L^'deric, qui connaissait par renommée la sagesse et le courage de ce prince, dont le nom, en langue teutonique, voulait dire brillante cpée, s'avança alors modestement vers lui, et, mettant un genou en terre, il lui fil un compliment si bien tourné, que Dagobert, voyant qu'il avait affaire à un jeune homme d'une condition plus distinguée que ne l'indiquaient ses vètemens, le releva aussitôt en lui demandant à son tour d'où il venait et qui il était.

— Hélas ! sire, dit Lyderic, je ne puis répondre qu'à la dernière de ces deux questions. Je viens du bois Sans- Blerci, qui est situé dans les environs du château du prince de Buck, sans m'ètre arrêté autrement que six semaines à la forge de maître Mimer pour me forger cette épée. Quant à ce qui est de ce que je suis, je ne me connais pas moi-même, ayant été trouvé sous un buisson, près de la fontaine de Saulx, par un digne et bon ermite qui m'a élevé, et dont, vivant, je n'eusse jamais quitté la personne, ni mort, la tombe, si un rossignol ne m'avait dit que le premier devoir d'un enfant est de chercher à connaître sa mère. Alors je me suis mis en route, m'en rapportant à Dieu du choix du chemin. Dieu a choisi le bon, puisqu'il m'a conduit ici assez à temps pour sauver la vie au plus grand roi de la chrétienté.

— Oui, tu as raison, mon enfant, et c'est Dieu luimême qui t'a conduit ici, reprit Dagobert; car peut-être pourrai-je t'apprendre ce que tu ignores. ï^loi, continua le roi en se tournant vers le digne évêque de Noyon, qui était tout à la fois son orfèvre, son trésorier et sou ministre, qu'avcz-vous fait de la lettre que nous avons reçue ce matin même de notre vassale la noble princesse de Dijon, dame Ermengarde de Salwart, dont nous avions mis la principauté en tutelle, la croyant morte, et qui n'était que prisonnière du prince de Buck.

— La voici, sire, dit Eloi.

C'était une lettre que la princesse de Dijon avait enfin réussi à faire parvenir au roi par un des hommes d'armes du prince de Bruck, qu'elle avait séduit en lui donnant une bague qui valait bien six mille li\Tes tournois.

Le roi prit la lettre et la lut.

C'était mot pour mot le récit de la manière dont son mari et elle avaient été attaqués dans la forêt Sans-JIerci par le prince de Buck et ses gens ; puis elle racontait la façon dont elle s'était laissée glisser ^de cheval avec son enfant, qui était un garçon, dans un buisson, près d'une fontaine ombragée par des saules ; puis enfin comment, dans l'espérance que Dieu veillerait sur lui, elle l'avait laissé là pour rejoindre son mari blessé, lequel était mort dans la nuit suivante. Dcimis ce temps, elle était prisonnière du prince de Buck et n'avait jamais voulu consentir à aucune rançon, regardant la principauté de Dijon comme l'apanage de son enfant.

En conséquence, elle suppliait le roi Dagobert, non pas de la venir délivrer, car elle ne voulait pas entraîner sen suzerain dans une guerre avec un vassal si puissant que le prince de Buck, mais de faire chercher son fils, qni devait avoir dix-huit ans, et de lui rendre la principauté de Dijon, qui était riiéritagc de son père.

Elle espérait qu'on reconnaîtrait cet enfant h un cha-

pelet qu'elle lui avait roulé autour du cou, lequel chapelet soutenait une médaille à l'effigie de la Vierge.

Pendant tout le temps qu'avait duré la lecture, Lyderic avait écouté, les mains jointes et les larmes aux yeux; mais lorsque le dernier paragraphe fut fini, il poussa un grand cri de joie, et, ouvrant son habit, il montra au roi la médaille et le chapelet.

Le roi Dagobert avait d'abord voulu faire du meurtre de Salwart et de l'emprisonnement d'Ermengarde par le prince de Buck une affaire de suzerain à vassal; mais Lyderic, se jetant à ses genoux, avait réclamé, comme un droit à lui appartenant, la vengeance de son père et de sa mère, et cela avec tant d'instance, qu'il avait été forcé de lui accorder sa demande, et qu'il avait autorisé Lyderic à défier Phinard , promettant de plus au jeune homme que si Phinard acceptait le défi, il l'armerait luimême chevalier et se déclarait d'avance son parrain.

En conséquence, Dagobert ordonna que le héraut de France se tînt prêt pour aller défier le priuce de Buck; mais cette fois encore Lyderic lui fit observer que, puisque c'était une aftaire particulière, c'était un héraut particulier qui devait porter ses lettres de défiance. Dagobert se rendit à ces raisons, et laissa Lyderic libre de choisir son héraut, se chargeant seulement de lui donner une suite digne d'un prince. Lyderic choisit Peters, car, quoique l'enfant crtt à peine quatorze ans, il connaissait tellement la grande amitié qu'il lui portait, qu'il se fiait plus à lui qu'à qui que ce fût au monde.

Peters partit accompagné de six écuyers et de vingt hommes d'armes, et, traversant toute la Picardie, il entra en Flandre et vint jusqu'au château de Phiuard, qui s'élevait à l'endroit même où est situé aujourd'hui le pont de Phin dans la ville de Lille, qui, à cette époque, n'existait pas encore. ÂiTîvé devant la porte, il s'arrêta avec sa troupe et sonna du cor. Alors la sentinelle sortit de l'échauguette et lui demanda ce qu'il voulait. Peters répondit au soldat qu'il n'avait pas afl'aire au vnlet, mais au maître, et qu'il eût à aller chercher son maître. Si hautaine que fût cette réponse, comme il était facile de juger, d'après la suite de celui qui l'avait faite, qu'il avait le droit de parler ainsi, le soldat alla prévenir le prince de Buck.

Celui-ci, qui était en train de déjeuner, se retourna de fort mauvaise humeur en voyant entrer ce message, car il n'aimait pas à être dérangé pendant ses repas, si bien qu'il y avait des peines très fortes coutre ceux qui se permettaient de contrevenir à ses ordres. En conséquence, il avait déjà donné l'ordre de saisir le soldat et de le battre de verges, lorsque celui-ci lui fit observer bien humblement qu'il n'avait pris la liberté d'entrer que parce que celui qui l'envoyait était suivi d'écuyers à la livrée du roi de France ; ce qui était facile à voir aux fleurs de lis sans nombre qui parsemaient leur manteau. A ces mots, lo prince de Buck se leva vivement, et comme le roi de France était son seigneur suzerain, et qu'il connaissait sa .sagesse et son courage, il n'eût voulu, pour rien au monde, se brouiller avec lui. Il se rendit donc sur le rempart pour s'assurer si le soldat lui avait bien dit la vérité, et s'il n'avait pas été trompé par quelque fausse ap- [larence ; mais au premier coup d'œil qu'il jeta sur la troupe qui était arrêtée devant la porte du château, il vit bien, comme le soldat, que ceux qui étaient là venaient de la part du roi Dagobert. En conséquence, il donna aussitôt l'ordre de baisser le pont-levis, afin de recevoir, avec tous les honneurs qui lui étaient dûs, celui qui venait au nom de son suzerain; mais Peters, ayant entendu cet ordre, étendit la main en signe qu'il voulait parler. Chacun écoula.

— Prince de Buck, dit Peters, il est inutile que tu fasses lever la herse et baisser le pont-levis; je n'entrerai pas dans Ion château, car ton château est celui d'un traître et d'un meurtrier. Écoute donc d'ici, et à la face de tous, co que j'ai à te dire :

« Je viens, au nom de ton seigneur suzerain, le très

AVENTURES DE LVDERIC.

grand, très bon et très noble roi Dagobert, te dire qu'il to somme d'avoir à répondre, d'ici en un mois, devant les pairs du royaume assemblés, aux charges et accusations que porte contre loi mon maître, le très haut et très puissant seigneur Lyderic, prince de Dijon, fils du très noble prince Salwart et de très vertueuse dame Ermengarde. Premièrement, touchant le meurtre do son père traîtreusement assassiné par toi dans le bois Sans-Merci, et secondement, touchant la détention injuste et cruelle que, depuis dix-huit ans, tu fais subir à sa mère. Si mieux tu n'aimes, toutefois, accepter l'offre que, sous la protection du roi, te porte le seigneur Lyderic, mon maître, du combat à outrance, à pied ou à cheval, avec la lance, l'epée ou le poignard.

« Et en signe de défi, voici le gant que mon maître me charge de clouer à la porte de ton château. »

Et ce disant, il s'avança jusqu'à la porte sur son cheval, et faisant ce qu'il avait dit, il y cloua le gant avec son poignard.

Si insolent que fût ce défi, le prince de Buck, qui savait dans l'occasion être patient comme un anachorète, écouta d'un bout à l'autre avec un calme apparent; puis, quand Peters eut fini :

— C'est bien, lui dit-il; retournez vers le roi mon seigneur et maître, et l'assurez de ma part que je n'ai commis ni félonie ni trahison; le prince do Salwart est tombé dans un combat et non dans un guet-apens. Au reste, j'accepte le défi de celui qui m'accuse, et l'issue du combat prouvera, je l'espère, de quel côté est le bon droit et la vérité. Quant à la princesse Ermengarde, dont celui qui vous envoie réclame la liberté, dites-lui que je lui offre de vider notre différend ici. même, afin que, s'il a le dessus, comme il s'en vante follement, il n'ait pas la peine de se transporter trop loin pour la délivrer. Et maintenant, si vous voulez entrer dans ce château, vous y serez reçu et traité comme a le droit de l'être, chez un vassal, l'envoyé de son souverain.

Mais au lieu d'accepter cette offre, Peters secoua la tête, et ayant sonné une seconde fois du cor en manière de congé, il repartit au galop avec toute sa suite, et vint rapporter au roi Dagobert et au prince Lyderic la réponse de Phinard.

Rien ne pouvait être plus agréable au jeune homme que cette réponse que Phinard avait faite, non pas que ce dernier comptât sur son bon droit, mais se fiant sur sa force. Il demanda donc à Dagobert d'activer autant que possible les préparatifs de son voyage, ayant hâte de déii\Ter sa mère.

Pendant ce temps, le prince de Buck, qui avait ignoré jusque-là qu'il y eût un héritier du nom de Salwart, fit descendre Ermengarde et lui demanda ce que c'était qu'un certain lyderic qui se faisait passer pour son fils, et qui, sous la protection du roi de France, était venu le provoquer au combat. Alors Ermengarde, pour toute réponse, tomiia à genoux, remerciant Dieu avec une telle expression de reconnaissance, que Phinard n'eut plus de doute que le héraut n'eût dit la vérité. Alors il demanda à la princesse comment il se fqisait qu'elle ne lui avait jamais parlé de ce fils, et Ermengarde répondit que c'est qu'elle avait craint qu'il ne s'en emparât et ne le fît mourir; mais que, puisqu'à cette heure il était sous la protection d'un aussi grand roi que le roi des Francs, et par conséquent n'avait plus rien à craindre, elle pouvait tout lui dire. En eft'et, elle lui raconta comment les choses s'étaient passées. Phinard demanda alors quel âge avait ce fils 1 Ermengarde répondit qu'il pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans ; et Phinard se mit à rire, car il lui seml)lait étrange qu'un enfant de cet âge vint s'attaquer à lui, qui était dans toute la force de la virilité, et si expert dans les armes, qu'à cent lieues à la ronde nul homme peut-être n'eût osé se mesurer contre lui. Il attendit donc avec une tranquillité parfaite l'arrivée de son adversaire, convaincu qu'il en aurait bon marché.

Il était dans cette persuasion, lorsqu'un matin la senti-

nelle vint lui dire qu'on apercevait un(! grosse troupe de cavaliers qui s'avançait vers le château de Buck. Phinard monta aussitôt sur une tour, et ayant bientôt reconnu que c'était le roi de France et sa cour, il fit ou\Tir les portes et s'avança au-devant de lui avec toute sa garnison, mais tête nue et sans armes, comme il convenait à un vassal devant son maître. »

A la droite du roi était Lyderic, monté sur un magnifique cheval que lui avait donné le roi, et dont les housses de velours frangées d'or traînaient jusqu'à terre. A gauclie était le digne évêijuo de Noyon, dont Dagobert m» pouvait se passer un seul instant, en ce qu'il le consultait sur toute chose.

Phinard, après avoir jeté sur Lyderic un regard rapide mais scrutateur, qui le rassura encore, vu son extrême jeunesse, invita toute la chevauchée à entrer au château. Mais Dagobert répondit qu'une accusation d'assassinat et de forfaiture pesant sur lui, il ne pouvait entrer dans son château tant qu'il n'en serait pas lavé.

Alors Phinard répéta ce qu'il avait déjà dit : a Que la mort de Salwart était la suite d'un combat et non d'un guet-apens, et qu'Ermengardc n'était restée prisonnière qu'à la suite do démêlés d'intérêts, ne voulant pas lui rendre, à lui Phinard, certaines portions de la principauté de Dijon sur lesquelles il prétendait avoir des droits. » Mais Lyderic ne put supporter plus longtemps qu'un mensonge si évident fût proféré devant lui.

— Sire, dit-il en s'adressant au roi, cet homme ment par la gorge ; d'ailleurs je ne suis pas venu, avec la permission de Votre Majesté, pour écouter ses raisons, mais pour mesurer mon épée avec la sienne ; que Votre Majesté veuille donc bien ordonner que les préparatifs du combat soient faits à l'instant même, car depuis dix-huit ans ma mère est prisonnière et attend l'heure à laquelle elle reverra son fils.

— Vous entendez? dit le roi en se tournant vers le prince de Buck.

— Oui, sire, répondit Phinard, et je n'ai pas moins hâte d'en venir aux mains que celui qui m'accuse, et la fin du combat, je l'espère, me sera plus agréable encore que le commencement.

— Que l'on prépare donc à l'instant la lice, dit le roi, et que chaque champion songe à mettre sa conscience en repos, car le jugement de Dieu aura lieu demain matin, et malheur à relui que le Seigneur appellera pour l'interroger sans qu'il soit préparé à lui répondre I

Phinard s'inclina et rentra dans son château. Le roi Dagobert fit poser ses tentes à l'endroit même où il était; et res|iace qui se trouvait compris entre le camp royal et la forteresse princière fut désigné pour la lice.

Lyderic passa la fin de la journée en prières; puis, vers le point du jour, il se confessa au saint évêque de Noyon, qui lui donna l'absolution de ses péchés.

Quant au prince de Buck, il agit d'une bien autre façon : car complètement rassuré par la vue du jeune liomme contre lequel il allait combattre, il n'avait conservéaiicune crainte, et si mauvaise que fût sa cause, il comptait bien que son bras ne lui ferait pas défaut dans une pareille occasion. Au lieu de passer la nuit en prières et en dévotions, comme il aurait dû faire, il commanda donc un grand souper, afin de faire fête à tous ses officiers, et, en manière de bravade, il invita la princesse Ermengarde à en venir prendre sa part, en lui disant qu'il lui avait réservé une place à sa table en face de lui.

La princessse Ermengarde fit répondre à Phinard que la seule table dont elle dût s'approcher en un pareil moment était celle du Seigneur. En effet, le messager rapporta à Phinard qu'il avait trouvé Ermengarde agenouillée dans la chapelle.

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUJIAS

Phinard se mit joyeusement à table avec ses officiers, en laissant la place de la comtesse vide, afin que, si elle changeait d'avis, elle pût la venir prendre : puis il s'assit en face de cette place, et donna le signal en se versant à boire et en passant à ses convives une cruche pleine de vin.

Le souper se prolongea fort avant dans la nuit, au milieu des chants de joie, des blasphèmes et des éclats de rire ; tandis que la cloche sonnait tristement les heures que le temps emportait et que Phinard aurait dû employer d'une toute autre façon.

Au premier coup de minuit, les lampes pâlirent, et l'on entendit comme un pas lourd qui s'approchait lentement par la salle d'armes, à l'autre extrémité de laquelle était la chapelle; chacun se retourna en silence du côté par où venait le bruit; et comme la cloche frappait pour la douzième fois, la porte s'ouvrit et un chevalier parut.

Slais ce qui fit frissonner tout le monde jusqu'au fond du cœur, c'est que ce chevalier était de marbre, et que chacun reconnut en lui la statue du prince de Buck, qui depuis trente ans était restée immobile et couchée sur son tombeau.

A cet aspect tout le monde se leva, et Phinard comme les autres; seulement peut-être était-il encore plus pâle que les autres, car il savait que c'était une habitude dans sa famille que les pères vinssent prévenir ainsi les fils la veille de leur mort.

La statue s'avança d'un pas lent et raide, la visière de son casque levée et ses yeux de marbre fixés sur Phinard; puis elle vint s'asseoir à la place vide en face de lui.

Alors Phinard ordonna à l'échanson de remplir la coupe de son père, et à l'écuyer tranchant de lui couvrir son assiette. Mais ni l'un ni l'autre n'osèrent s'approcher du convive de pierre. Phinard se leva, remplit la coupe do son père du meilleur vin qui eût été servi à souper, et couvrit son assiette d'une tranche de viande coupée au meilleur morceau. La statue le regardait faire, tournant la lôte sur son cou raide sans que le reste du corps bougeât de place. Mais elle no décroisa pas les mains de dessus sa poitrine, et ne but ni no mangea; seulement, lorsque Phinard se fut rassis à sa place, il lui sembla que deux grosses larmes coulaient des paupières de marbre de la statue : c'est que Phinard était le dernier de sa race, et que la statue, toute de marbre qu'elle était, pleuraitde voir finir cette race d'une façon si fatale et si ignominieuse.

Les deux larmes roulèrent des joues sur les moustaches du vieux prince, puis des moustaches tombèrent sur la table. Alors les yeux de la statue redevinrent secs, et elle se leva en faisant de la tôle signe à Phinard de la suivre.

Phinard prit, dans une des mains do fer scellées au mur, une branche de sapin allumée, et suivit la statue ; quant aux aulres convives, ils restèrent immobiles à leurs places, comme si eux-mêmes étaient devenus de pierre.

La statue, toujours suivie du prince, s'engagea dans la salle d'armes; mais au lieu de la traverser entièrement comme elle avait dû le faire pour venir de la chapelle, elle prit une porte latérale et sortit dans le préau ; arrivée là, elle retourna la tête pour voir si Phinard la suivait toujours, et comme elle vit qu'il marchait derrière elle, elle continua son chemin, traversa le préau, entra dans une cour isolée oîi l'on jetait toutes sortes de débris, et s'arrêta près d'une tombe fraîchement creusée.

Phinard élait passé pendant la soirée dans cette cour, et l'avait trouvée dans son état habituel; la fosse avait donc été creusée pendant qu'il soupail. Phinard regarda autour de lui et ne vit personne, si ce n'est la statue qui se remit en route, marchant toujours de son pas grave et inanimé.

Cette fois la statue se dirigeait vers la chapelle souterraine où était sa [>roprc tombe, toujours suivie de Phinard, qui marchait derrière elle comme entraîné par une puissance surhumaine. Devant le fantôme de pierre la porte p'ouvrit toute seule, et Phinard, en plongeant son regard

sous la voûte, vit que la statue qu'il suivait manquait au tombeau. Seulement le lion de marbre qui était couché à ses pieds, en signe que le noble prince dont il gardait le corps était mort sur un champ de bataille, s'était levé sur ses pattes de devant, et, la tête tournée vers la porte, semblait attendre le retour de son maître. Alors la statue marcha droit au tombeau, s'étendit à la même place où elle dormait depuis trente ans; le lion se recoucha à ses pieds, et tout rentra dans le silence et dans l'immobilité de la mort.

Phinard était un cœur de fer que le démon avait détourné de la voie oii avaient marché ses ancêtres, mais qui, pour être devenu criminel, n'en était pas moins ferme et moins puissant. Il voulut donc s'assurer qu'il n'était pas le jouet de quelque vision, et s'approcha du tombeau : la pierre s'était déjà reprise à la pierre, comme si elle n'en avait jamais été séparée. Il tourna la tête alors du côté de la tombe de sa mère, placée en face de celle de son mari, et dont la statue était ordinairement couchée comme la sienne, excepté qu'au lieu d'avoir un lion à ses pieds, en signe do courage, elle avait un chien, en signe de fidélité. La statue maternelle avait miraculeusement changé do position : elle était à genoux et priait.

Dès lors Phinard n'eut plus de doute que tout ceci ne fût un avertissement de Dieu : le fantôme de pierre était venu lui annoncer, comme c'était l'habitude, que son dernier jour était proche. La tombe qu'il lui avait montrée, creusée dans une terre profane, était la tombe infâme où il devait dormir jusqu'au jour du jugement dernier; et sa mère, qu'il avait trouvée priant sur son tombeau, priait le Seigneur qu'à défaut du corps il sauvât au moins, dans sa miséricorde, l'âme de son fils.

Toutes ces choses apparurent aussi clairement à Phinard que s'il les voyait écrites en lettres de feu. Il retourna donc tout pensif dans la salle du festin; la salle était vide, car chacun s'était promptement retiré de son côté. Phinard appela ses gens; mais ce ne fut qu'au troisième appel qu'un vieux serviteur, qui savait par expérience combien il était dangereux de faire attendre son maître, se présenta tout tremblant.

— Mon vieux Niklaus, dit le prince de Buck d'une voix douce, va me chercher le chapelain.

Le vieux serviteur regarda Phinard avec toutes les marques du plus profond étonnemcnt. Celui-ci renouvela sa demande.

— Mais, monseigneur, répondit Nicklaus, vous savez bien que voilà tantôt quinze ans que le chapelain est mort, et que depuis ce temps vous n'avez jamais songé à le remplacer.

— C'est vrai, répondit Phinai'd eu soupirant, je l'avais oublié. Alors, va jusqu'au camp du roi des Francs, mon seigneur et maître, et supplie l'évèque de Noyon de venir entendre la confession d'un pauvre pécheur.

Le vieux serviteur obéit sans répliquer, et révêi]Uo le suivit sans même lui demander quel était l'homme qui réclamait son ministère.

Le lendemain, au point du jour, la lice étant prêle, le roi Dagobert , accompagné de toute sa chevalerie, monta sur l'estrade qui lui avait été préparée. Quant à Lyderic, il était dans son pavillon, où le roi lui avait envoyé une magnifique armure forgée et bénie pour lui-même par l'évèque de Noj'on; mais après en avoir essayé les dilTérentcs pièces, il s'était trouvé gêné dans tonte cette ferraille, et. comme elle lui était inutile puisqu'il était invulnérable, à l'exception de l'endroit où était tombée la feuille de tilleul, il l'avait renvoyée au roi, en lui faisant dire que sa coutume n'était point de combattre ainsi appareillé.

Six heures sonnèrent; c'était l'heure fixée pour le combat, et l'on était fort étonné de n'avoir pas encore vu paraître le prince de Buck, qui devait occuper le pavillon opposé à celui de Lyderic ; mais le roi, ayant pensé qu'il se tenait tout armé derrière ses murailles, commanda que le signal fût donné comme s'il eût été présent, et la tronj-

AVENTURES DE LYDERIC

pette retentit quatre fois, portant aux quatre coins do riiorizon le défi de Lj-deric.

Le roi ne s'était point trompé ; le dernier appel guerrier venait d'expirer à peine lorsque la porte du chùteau s'ouvrit et que Phinard parut, non point comme on s'y attendait monté sur son cheval de guerre et portant sa lance de bataille, mais à pied, le corps velu d'un sac, les cheveux couverts de cendres, pieds nus et la corde au cou ; derrière lui marchaient, mnntés sur deux magnifiques chevaux, la princesse de Dijon, portant son manteau et sa couronne, et le digne évoque de Noyon revêtu de ses habits épiscopaux; puis enfin, derrière la princesse et l'évêque, toute la garnison couverte de ses armes défensives, mais sans casque et sans épéc.

L'étrange cortège entra ainsi dans la lice, et Phinard, montant les degrés de l'estrade, vint s'agenouiller devant le roi. Alors chacun fît silence pour entendre ce qu'il allait dire.

— Sire, dit Phinard, vous voyez à vos genoux un grand pécheur que la grâce a touché, et qui a mérité la mort, mais qui supplie Votre Majesté de lui accorder la vie pour qu'il puisse pleurer ses fautes et en obtenir le pardon de Dieu. Tout ce qu'a dit contre moi le seigneur Lydoric est \Tai ; mais je le prie de me pardonner, comme m'a déjà pardonné sa noble mère, et de recevoir de moi, à titre (l'expiation et de dédommagement du tort que je lui ai causé, ma principauté de Buclv et mon comté d'Harlebecque, convaincu que je suis que je ne pouvais en faire don à un plus noble et à un plus brave que lui.

— Prince, répondit le roi, si ceux que vous avez tenus en oppression et en captivité vous ont pardonné, je n'ai pas le droit d'être plus sévère qu'eux: je vous fais donc grâce de la vie; quant à votre âme, je n'ai aucun pouvoir sur elle, et c'est une affaire entre vous et Dieu. Prince do Dijon, ajouta le roi en se retournant du côté de Lyderic, avez-vous entendu, et pardonnez-vous à Phinard comme je lui pardonne?

Mais Lyderic était déjà dans les bras de sa mère. Ermengarde, en voyant paraître ce beau jeune homme à la porte de son pavillon, l'avait instinctivement reconnu pour son enfant ; et tous deux s'approchant du roi :

— Oui, sire, dit Ermengarde, et non-seulement nous lui pardonnons, tant^ notre cœur est joyeux, mais encore nous supplions Votre Majesté de lui laisser son titre et ses biens, au moins pendant sa vie durant. Notre {irincipauté de Dijon est assez noble et assez puissante pour donner dans l'occasion à notre bien-aimé flls le pouvoir de servir efficacement Votre Majesté.

Mais Phinard n'attendit pas même que le roi manifestât son intention sur ce point; et, déposant aux pieds du roi les clefs de son château, il lui dit qu'il en faisait, ainsi que du reste de ses terres, l'abandon à l'instant même, el qu'il ne s'y réservait, avec la permission du nouveau maître, que les six pieds de terre où était creusée la fosse miraculeuse à laquelle il devait sa conversion. Puis, ces mots dits avec une telle fermeté que chacun vit bien que sa résolution était prise, il salua le roi et s'enfonça dans la forêt, où on le vit disparaître.

Le même jour, le roi reçut, dans le château même de Buck, le serment et l'hommage de Lyderic pour la principauté de Dijon, la principauté de Buck et le comté d'Harlebecque, et voulant ajouter un nouveau titre à ceux qu'il avait déjà, il le nomma premier forestier de Flandre.

Puis, quand le roi eut été bien fêté avec toute sa cour au château de Buck, il reprit la route de Soissons, sa capitale.

Le premier soin de Lyderic fut de faire avec sa mère un voyage par fous ses domaines anciens et nouveaux, afin d'y établir des délégués qui, en son absence, pussent rendre la justice comme s'il eût été toujours là. Penilant trois

mois que dura le voyage, ce ne furent que fêtes ; car Ermengarde était fort aimée de ses sujets, et pendant son absence les mères avaient parlé d'elle à leurs filles, et les pères à leurs fils; et il ne s'était pomt passé de dimanche que l'on n'eût prié dans chaque église pour son retour. La joie était donc grande do voir ces longues prières exaucées au moment où on y comptait le moins.

De retour au château de Buck, Ermengarde demanda à son fils si, pendant toute la tournée qu'ils venaient de faire, il n'avait pas vu quelque noble jeune fille qu'il jugeât digne de son amour. Mais Lyderic répondit que non, et que jusqu'alors, ni dans ses voyages, ni dans la cour du roi Dagobert, ni dans ses propres domaines, il n'avait vu encore femme qu'il se sentît disposé à aimer. Cette réponse fit grande peine à la bonne dame, car elle commençait à se faire vieille, et avant de mourir elle aurait bien voulu embrasser ses petits-enfans.

Le soir, Lyderic descendit au jardin, et il y resta plus tard qu'à l'ordinaire, car la demande de sa mère l'avait rendu tout pensif. Il était donc assis sur un banc, le front appuyé entre ses mains, lorsqu'un rossignol vint se percher sur sa tète et se mit à chanter :

« Il y a dans un pays lointain une jeune fille plus blanche que la neige, plus faîchc que l'aurore, et plus pure que l'eau du lac Sandhy au fond duquel on voit se former les perles; elle n'a jamais aimé encore, car elle ne doit aimer que celui qui aura conquis le gi-and trésor des Niebelungen et le casque qui rend invisible. Cette jeune fille, plus blanche que la neige, plus fraîche que l'aurore, et plus pure que l'eau du lac Sandhy au fond duquel on voit les perles se former, est la belle Crimhilde, la sœur de Gunther, roi des Higlands. »

Le lendemain Lyderic dit à sa mère que la seule femme qu'il épouserait jamais serait la belle Crimhilde, sœur de Gunther, roi des Higlands. Ermengarde demanda quelle était cette belle Crimhilde et où était situé le royaume des Higlands. Lyderic répondit qu'il n'en savait rien, mais que le soir même il se mettrait à la recherche de l'un et de l'autre.

En effet, le soir même, Lyderic, ayant laissé le gouvernement de ses États à sa mère, ceignit son épée Balmung, monta sur le cheval que lui avait donné le roi Dagobert, et, suivi de Peters, son écuycr, se mit à la recherche de la belle Crimhilde.

L.vderic fit plusieurs centaines de lieues, marchant par monts et vaux, mais sûr de ne pas se tromper, car le rossignol voletait devant lui, s'arrètant le soir sur l'arbre sous lequel il était couché, et se posant sur le mât de sa barque ou de son navire lorsqu'il traversait des fleuves ou des bras de mer. Enfin il arriva un soir dans un pays qui lui parut magnifique, et, comme d'habitude, il se coucha avec Peters sous un arbre ; le rossignol se percha dessus, et les chevaux se mirent à paître à l'entour.

Le lendemain, au point du jour, il se fit un tel bruit qu'il se réveilla. Il voulut regarder ce qui le causait; mais lorsqu'il essaya de se lever, la chose lui était impossible : il était attaché à la terre, non seulement par le corps, mais encore par les bras, par les mains, par les jambes et par les cheveux. Alors il entendit autour de lui de grands éclats de rire, et en même temps une voix menaçante retentit à son oreille et lui dit :

— Qui es-tu ? que veux-tu ? où vas-tu î

Lyderic fit un si grand effort pour se tourner du côté d'où venait la voix, qu'il arracha les liens qui tenaient sa tête, de sorte qu'il put voir celui qui lui parlait ainsi. C'était un petit homme do deux pieds de haut, avec une longue barbe blanche et une couronne d'or sur la tête; il tenait à la main un fouet d'or à quatre chaînes d'acier, et au bout de chaque chaîne il y avait un diamant brut dont chaque angle était plus affilé qu'un rasoir, de sorte que lorsqu'il frappait avec ce fouet, il faisait d'un coup sept blessures. Comme il ne doutait pas que ce ne fût ce nain qui lui eût adressé la parole, il répondit :

— Je suis Lyderic, premier comte de Flandre; je veux

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

conquérir le trésor des Niebelungen et le casque qui rend invisible, et je vais à la recherche de la princesse Crimailde, sœur de Gunther, roi dos Higlands.

— Eh bien ! dit le nain à la barbe blanche, ton voyage est fini, car lu es dans le pays des Niebelungen ; seulement, au lieu de conquérir leur trésor et le casque qui rend invisible, tu travailleras le reste de ta vie aux mines de Sauten. Ton écuyer sera gardien de mes pourceaux, tes deux chevaux tourneront la meule de mes moulins à huile, fou rossignol chantera dans une cage attachée à ma fem'trc ; et la princesse Crimhilde, lassée de l'attendre, en épousera un autre ou mourra vierge comme la fille do Jephlé ; et afin que tu ne puisses douter de la vérité de ce que je te dis, sache que je suis le puissant Alberic, roi des Niebelungen.

A ces paroles menaçantes, auxquelles les oreilles du jeune comte avaient été si peu habituées jusqu'alors, il fit un si terrible mouvement, qu'il dégagea sa main droite des liens qui la retenaient, et du même coup saisit le roi Alberic par la barbe ; mais celui-ci, brandissant son fouet d'or, en porta au comte de Flandre un coup si violent, que l'un des diamans ayant justement frappé à l'endroit où il n'était pas invulnérable, la douleur lui fit lâcher prise.

Aussitôt le roi appela à lui toute son armée, et Lyderic sentit qu'on le frappait de tous côtés avec toutes sortes d'armes, et, au milieu de tous les coups qu'il recevait et qui s'émoussaient sur lui, il sentait les coups du fouet d'or rapides et redoublés comme ceux d'un fléau qui bat le grain dans une grange. Alors Lyderic vit bien qu'il n'y avait pas de temps à perdre ; il fit un efïort pareil à ceux qu'il avait déjà faits, et parvint à dégager son bras gauche et à s'asseoir. En cette position, il put voir toute la plaine couverte, à un quart de lieue autour de lui, de l'armée des Niebelungen, qui formait bien huit à dix mille hommes, les uns à cheval et armés de haches et de sabres, les autres à pied et armés de lances et de hallebardes. A leur tète était le roi Alberic, à qui on venait d'amener son coursier de bataille, et qui s'empressait de le monter, jugeant le cas où il se trouvait plus grave qu'il ne l'avait cru d'abord. En outre, un groupe d'une centaine d î personnes emmenait Peters prisonnier avec les deux chevaux, et une espèce de nain tout noir emportait, tout en dansant et en grimaçant, le rossignol dans sa cage.

Cette vue donna à Lyderic une plus grande douleur que n'aurait pu le faire son propre danger. Il dégagea donc aussitôt ses cuisses cl ses jambes, et, se dressant sur ses pieds, il tira Balmung, et s'élançant sur ceux qui emmenaient Peters, ses chevaux et le rossignol, il se mit à frapper sur eux comme s'il avait à faire à des géants ; de sorte .qu'on vit à l'instant voler les bras et les têtes d'une si rude façon, que chacun lâcha ce qu'il tenait et se mit à fuir : il n'y eut que le nègre qui ne voulut pas lâcher le rossignol, mais Lyderic fit trois pas dans sa direction, le saisit par le milîeu du corps, lui arracha la cage des mains, et comme le nain se tordait entre ses doigts avec de grands cris et en essayant de le mordre au lieu de demander grâce, il le jeta rudement à terre et l'écrasa avec son talon, comme on fait d'une bête malfaisante.

Aussitôt il détacha les lions de Peters, coupa les entraves des chevaux et ouvrit la cage du rossignol : de sorte que chacun se retrouva en liberté.

Mais Lyderic comprit, au bruit qui se faisait autour do lui, que rien n'était fait encore, et qu'au contraire l'aU'aire ne faisait que de s'engager. En effet, en se retournant il vit que le roi avart fait ses dispositions pour une attaque générale : ayant divisé son armée en trois corps, deux d'infanterie et un de cavalerie, qui devaient l'attaquer eu face et sur les flancs, tandis qu'un' régiment tout entier filait de l'autre côté d'une montagne avec l'intention de le venir surprendre par derrière.

Lyderic songea un instant s'il ne monterait pas à cheval pour charger tous ces myrmidons; mais, réfléchissant que son cheval, n'étant point invulnérable comme lui, lui serait plutôt un embarras qu'un secours, il fit placer Peters

et les deux coursiers à l'arrière-garde, avec ordre positif de ne pas bouger, et se résolut de combattre à pied. Quant au rossignol, il était sur son arbre, et, joyeux de se retrouver libre, il chantait que c'était merveille.

Alors la bataille commença. Attaqué en face par le roi et sa cavalerie, attaqué sur les deux flancs par l'infanterie, et menacé sur ses derrières par un régiment, Lyderic commença à faire le moulinet avec Balmung, de façon à répondre à la fois à tous les assaillans. Heureusement, si les Niebelungen étaient nombreux, le comte de Flandre était infatigable, et un moissonneur eût été lassé qui eût abattu autant d'épis en sa journée qu'au bout d'une heure il avait abattu d'hommes.

Alors Lyderic vit bien qu'il fallait procéder par méthode. Il s'attacha donc à l'aile gauche qu'il détruisit entièrement; puis il se retourna vers l'aile droite qu'il mit en fuite ; de sorte qu'il n'eut plus affaire qu'au roi et à sa cavalerie ; quant au régiment qui devait le venir prendre par derrière, il avait été tenu en respect par Peters, et n'avait point osé s'approcher.

Il ne lui res'ait donc plus à combattre que le roi et sa cavalerie ; mais Alberic était tellement acharné contre lui, que c'était le plus fort de la besogne. Il y avait dans ce petit corps l'âme et la force d'un géant, de sorte que Lyderic, sans s'inquiéter du reste de la cavalerie, ne s'occupa plus que du roi, qui évitait avec une mer\cilleuse agilité les coups de Balmung, et sanglait Lyderic de si rudes coups avec son fouet d'or, que tout autre que lui en eût eu le corps en lambeaux ; enfin Lyderic, d'un coup de Balmung, finit par couper les deux jambes de devant au cheval du roi, qui s'abattit et le prit sous lui. Aussitôt Lyderic mit la pointe de Balmung sur la poitrine du roi, qui lâcha son fouet d'or en criant merci, et promettant, si le comte de Flandre voulait lui laisser la vie, de lui livrer le grand trésor des Niebelungen et le casque qui rend invisible. Quant au reste de la cavalerie, voyant le roi abattu, elle avait pris la fuite.

Lyderic remit Balmung au fouiTeau, lira le roi Alberic de dessous son cheval, et lui ayant lié les deux mains avec sa barbe, ramassa le fouet d'or, et ordonna au roi de marcher devant lui pour le conduire à l'endroit où était caché le grand trésor des Niebelungen. Peters, les deux chevaux et le rossignol suivirent Lyderic.

Après avoir marché une demi-heure à peu près, on arriva à un endroit tellement fermé par des rochers, qu'il semblait qu'on ne pût pas aller plus loin. Alors Alberic dit au comte de toucher la pierre avec son fouet d'or, et la pierre s'ouvrit aussitôt, formaiif, une entrée assez grande pour que le roi, le comte, Peters et les deux chevaux pussent passer; quant au rossignol, il resta dehors, tant il avait peur que cette entrée ne fût celle d'une énorme cage.

Le comte de Flandre et Alberic s'avancèrent à travere une colonnade magnifique, car chaque colonne était de jaspe, de porphyre ou de lapis lazuli, jusque dans une grande salle carrée, toute en malachite, qui avait une porte à chacune de ses faces; chacune do ces portes donnait dans une chambre toute pleine de pierres précieuses, et s'appelait du nom du trésor qu'elle renfermait : il y avait la porte des perles, la porte des rubis, la porte des escarbouctes et la porte des diamans. Alberic lui ouvrit les quatre portes et lui dit de prendre ce qu'il voudrait.

Comme il aurait fallu plus de cinq cents voilures pour emporter tout ce qu'il y avait là de pierres précieuses, Lyderic se contenta de remplir quatre paniers ([ue lui apporta le roi, le premier de perles, le second de rubis, le troisième d'cscarboucles et le quatrième de diamans, et fit charger par Peters les quatre paniers sur ses deux chevaux; puis il dit au roi Alberic, qui le pressait d'en prendre davantage, que ce qu'il en avait lui suffisait pour le moment, et que quand il n'en aurait plus il en reviendrait chercher.

Alors Alberic demanda au comte de Flandre qu'il voulût bien, puisqu'il l'avait loyalemi>nt conduit à son trésor, lui délier les mains et lui n^idre son foiiel d'or, et qu'alore il

AVENTURES DE LYDERIC

le niènerail avec la même fidélité à la caverne où était le casque qui rend invisible; il se fondait sur ce que le casque étant gardé par un géant nommé Taiïner, le géant ne lui obéirait pas s'il le voj'ait désarmé. Lyderic répondit que si le géant n'obéissait pas, c'était son affaire à lui de le faire obéir, et qu'il en viendrait bien à bout; mais à ceci Alberic répondit à son tour que le géant n'aurait qu'à mettre le casque sur sa tête, et qu'alors il disparaîtrait sans que l'un ni l'autre sussent où le retrouver. Cette raison parut si plausible au comte de Flandre, qu'il délia les mains du roi et qu'il lui rendit son fouet d'or. Le nain parut très sensible à cette marque de confiance, et étant sorti, avec Lyderic, Peters et les deux chevaux chargés, de la roche précieuse, il s'achemina vers une autre partie du royaume des Niebelungen, où l'on voyait s'élever un rocher si sombre qu'on eût dit qu'il était de fer. Pendant qu'ils marchaient ainsi, le rossignol voletait d'arbre en arbre et chantait :

« Prends garde à toi, Lyderic, prends garde! la trahison a des yeux de gazelle et une peau d'hermine, et ce n'est que tombé dans le piège que l'on sent ses griffes ^de tigre et soudard de serpent. Prends garde à toi, Lyderic, prends garde! »

Et Lyderic, sans perdre de vue le roi des Niebelungen, faisait signe de la tète au rossignol qu'il l'entendait, et continuait son chemin; mais au fond du cœur il pensait que le rossignol n'était pas un oiseau Irrs couragnuT, et qu'il voyait le danger plus grand qu'il n'était.

A mesure que l'on avançait vers la monlagno noire, le chemin devenait de plus en plus difficile; mais Alberic marchait devant, frappant avec son fouet d'or et écartant tous les obstacles. Enfin, ils arrivèrenl à un endroit où la route tournait tout à coup, et ils se trouvèrent en face d'une grande caverne. Au même instant, Alberic fit un bond de côté, cria : A moi, Taffner! et frappant la terre du talon, disparut par une trappe comme un fantôme qui serait rentré dans sa tombe.

Le comte de Flandre cherchait déjà l'entrée de la trappe, afin de le poursuivre jusque dans les eulraillesde la terre, lorsqu'il entendit des pas lourds et retentissans qui s'approchaient de lui. Il se retourna alors vivement du côté d'où venait le bruit; mais il ne vit absolument rien, ce qui lui fit croire qu'il allait avoir affaire au géant Tafi"ner, et que celui-ci le venait combattre ayant sur sa tête le casque qui rend invisible. En effet, à peine avait-il eu le temps de tirer son épée pour se mettre à tout hasard en défense, qu'il lui sembla que la montagne lui tombait sur la tiHe : c'était le géant Taft'ner qui venait de lui donner un coup de massue.

Si fort que fût Lyderic, comme il ne s'attendait point à être attaqué ainsi, il plia le front et tomba sur un genou; mais aussitôt, se relevant, il donna atout hasard un grand coup de Balmung devant lui. Quoiqu'il eût l'air de frapper dans le vide, il sentit cependant une résistance, ce qui lui lit croire qu'il avait touché le géant, qui, pour être invisible, n'était point impalpable. En même temps, un l'ugissement de douleur poussé par Taffner, et suivi d'un second coup de massue, lui prouva qu'il ne s'était point trompé; mais cette fois il s'y attendait, de sorte que, si bien appliijué que fût le coup, Lyderic le reçut sans plier le jarret, et y riposta par un coup d'estoc à fendre un rocher. Il parut que le coup eut son effet, car Taff'ner poussa un second rugissement, et Lyderic attendit en vain, pendant quelques secondes, une troisième attaque.

Le comte do Flandre croyait déjà èlre débarrassé du géant, et que celui-ci avait fui, lorsqu'il vit venir à lui, avec la rapidité de la foudre, une pierre aussi grosse qu'une maison, laquelle sortait toute seule de la caverne, conmie si elle eût été lancée parquelquecatapulte invisible; celte pierre fut suivie d'une seconde, puis d'une troisième, et cela avec une telle rapidité qu'en évitant l'une il ne pouvait éviter l'autre. Lyderic comprit alors que c'était le géant qui avait changé de tactique, el qui, satisfait des deux coups qu'il avait reçus, voulait l'attaquer de loin sans

s'exposer à en recevoir un troisième. 11 résolut donc d'user de ruse à son tour; et voyant venir une énorme pierrC) au lieu de l'éviter il se jota au devant, et, tombant à In renverse comme s'il était renversé du coup, il demeura aussi immobile que s'il était mort.

Peters poussa de grands cris do',douleur, le rossignol siffla tristement, et le géant accourut si vite que Lyderic, à mesure qu'il s'approchait de lui, sentait la terre trembler sous ses pas : bientôt Lyderic sentit un genou qui se posait sur sa poitrine, tandis qu'avec un poignard on essayait dt le percer au conir. Alors, calculant, par la position du genou et de la main, la position où devait être le géant, il le frappa avec Balmung d'un coup si ferme et si juste à la fois, qu'il lui détacha la tète de dessus les épaules. La têtfe roula, et en roulant elle sortit du casque, de sorte qu'à l'instant même, casque, tète et tronc devinrent visibles, la tête mordant la terre de rage, et le tronc décapité se relevant tout sanglant et battant l'air de ses bras, car il fallait le temps à la mort d'aller de la tête au cœur; mais enfin elle se fraya sa route glacée, et le corps tomba comme un arbre séculaire déraciné par la tempête.

Lyderic ramassa aussitôt le casque, et, après s'être assuré que Taff'ner était bien mort, il chercha par quel chemin avait pu lui échapper Alberic, car il lui en coûtait de quitter le pays des Niebelungun sans se venger de la trahison de leur roi. En ce moment, un des chevaux ayant frappé du pied la teric, une trappe s'ouvrit, et Lyderic, ayant reconnu que c'était l'endroit même où avait disparu le roi, ne douta point que l'escalier qui s'offrait à lui no conduisît à quelque chambre souterraine où sans doute Alberic se croyait bien en sûreté, et il résolut de l'y poursuivre.

Alors Peters, qui était encore tout tremblant du danger que venait de courir son maître, fit tout ce qu'il put pour l'en empêcher; mais il n'était pas facile de faire revenir Lyderic sur une résolution prise ; de sorte que tout ce que le pauvre écuyer put obtenir de lui, c'est qu'il mettrait le casque qui rend invisible. Le comte de Flandre, enchanté d'essayer à l'instant même le pouvoir du casque magique, remercia son écuyer de lui avoir donné cette idée, l'autorisant à venir le rejoindre si dans une heure il n'était pas de retour. Aussitôt il mit le casque sur son front; et, étant devenu à l'instant même invisible aux yeux de Peters, il descendit par l'escalier souterrain.

Aux premiers pas qu'il fit, Lyderic vit bien qu'il ne s'était point trompé, et qu'il devait être dans un des palais du roi Alberic : en efîet, les murs étaient resplendissans de pierreries, et le chemin tout sablé de poudre d'or. Après avoir traversé quelques appartemens déserts, mais parfaitement éclairés par des lampes d'albâtre où brûlait une huile parfumée, il entra dans un jardin tout plein de fleurs, qui lui sembla éclairé par le soleil lui-même; mais, en levant la tête, il s'aperçut que ce qu'il prenait pour le ciel était le fond d'un lac, mais si clair et si limpide qu'on le voyait à travers : cependant il s'étonnait, si transparent que fût ce lac, que les rayons du soleil, en le traversant, eussent assez de force pour faire éclore les fleurs, lorsqu'on y regardant de plus près, il s'aperçut que ces fleurs n'étaient point des fleurs véritables, mais bien des plantes artificielles, si artistcment travaillées qu'il s'y était laissé prendre. Au reste, elles n'en étaient que plus précieuses, car les tiges étaient de corail, les feuilles d'émeraudes; et, selon «lu'on avait voulu imiter des œillets, des tubéreuses ou des violettes, les fleurs étaient en rubis, en topazes et en saphirs.

Au milieu de ce jardin étrange s'élevait un kiosque si élégant, que Lyderic jugea que, s'il devait trouver le roi quelque part, c'était sans doute là. Il s'avança donc douccnwnt, et, protégé par son casque, il arriva sur le seuil sans avoir été vu. Le comte de Flandre ne s'était pas trompé : le roi Alberic était couché dans un hamac entre deux de ses femmes, dont l'une le balançait tandis que l'autre lui faisait de l'air avec une queue de paon; près de lui, sur un sofa, était déposé le fouet d'or.

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUAL4S

La conversation était des plus intéressantes : Alberic était en train de raconter à ses deux femmes ses aventures do la journée. Il leur disait l'arrivée del'étranger dans le pays des Niebelungen; comment lui, Alberic, l'avait trompé en lui faisant accroire qu'il allait lui donner le casque qui rend invisible, et comment, au lieu de tenir sa promesse, il s'était enfoncé dans la terre en appelant à son aide le géant TafTner, qui, à cette heure, l'avait sans doute assommé.

L.vdcric n'eut pas la patience d'écouter plus longtemps, et, empoignant le roi par la barbe et le tirant de son hamac :

— Misérable nain, lui dit-il, tu vas pa)Tr d'un coup toutes tes trahisons.

Alors, lui avant lié les mains derrière le dos, il détacha le lustre qui pendait au milieu du kiosque, et ayant fait un nœud à la barbe du roi, il le suspendit au crochet d'or.

— Et maintenant, lui dit-il, reste là jusqu'à ce que la barbe se soit assez allongée pour que tes pieds touchent la terre. -

Le petit nain se tordait comme un brochet pris à l'hameçon, criant merci et jurant à celte fois qu'il ferait hommage à Lyderic et le reconnaîtrait pour son suzerain, si celui-ci voulait le détacher; mais Lyderic le laissa crier et se tordre, mit les deux femmes du roi, dont il comptait faire cadeau à la princesse Crimhilde , l'une dans sa poche droite et l'autre dans sa poche gauche, prit le fouet d'or avec lequel on oun'ait le trésor des Niebelungen, ùta son casque un instant pour que le roi ne doutât point que c'était à lui qu'il avait affaire, cueillit, en traversant le jardin, la plus belle rose qu'il put trouver, remonta l'escalieF, et ayant rencontré Peters qui venait au-devant de lui, il se mit en route pour le pays des Higlands, suivi de son écuyer, de ses deux chevaux, et précédé du rossignol, qui ne faisait que chanter, tant il paraissait joyeux que les choses eussent si bien tourné.

Lyderic marcha ainsi huit jours, précédé de son rossignol, suivi do Péters, et causant avec les deux femmes du roi Alberic, qui aimaient bien mieux le ciel du Seigneur avec son soleil le jour et ses étoiles la nuit, et la terre du Seigneur avec sesplantes parfumées, que leur ciel de cristal, qui était^toujours terne et froid, et leurs fleurs de diamans, dont la plus belle et la plus riche n'avait pas l'odeur de la plus pauvre violette se cachant sous l'herbe. Aussi, chaque jour et chaque soir, quant le soleil se levait à l'orient et se couchait à l'occident, elles remerciaient Lyderic de les avoir arrachées à leur prison, d'où la jalousie de leur maître ne leur avait jamais permis ûo sortir, et où elles passaient leur temps, l'une à dormir dans son hamac, et l'autre à éventer avec une queue de paon cet horrible nain qui leur était odieux.

Au bout de huit jours, ils parvinrent au bord de la mer; ils la traversèrent en trois autres jours, et vers le malin du quatrième, ils arrivèrent dans la capitale des Higlands, où il y avait de grandes fêtes en ce moment pour l'anniversaire de la naissance du roi.

Ces fêtes se composaient d'un tournoi entre les chevaliers, d'un tir à l'oiseau entre les archers, et d'une course entre les jeunes filles. Elles devaient être terminées par un combat entre des animaux féroces, que venait d'envoyer au roi des Higlands l'empereur de Constanlinople, on échange de quatre faucons de Norvège dont Gunlhcr lui avait l^ait don.

Non-seulement Crimhilde devait présider au tournoi ot assister au tir de l'oiseau, mais elle devait encore prendre part à la course; car c'était un usage dans la capitale du pays des Higlands, que toute jeune fdie, sans en excepter les princesses, toncouri\t, arrivée à l'âge de dix-

huit ans, au prix do la rose : ce prix était appelé ainsi parce qu'un simple rosier était le but et Iç prix de la course ; mais aussi une splendide promesse était faite à celle qui, arrivée la première, cueillait la rose unique que portait le rosier: elle devait épouser, dans l'année, le plus vaillant chevalier de la terre.

Lyderic avait donc trois occasions pour une de voir la princesse des Higlands, puisque les fêtes devaient commencer le lendemain, mais il n'eut point la patience d'attendre jusque-là, et, ajant mis le casque qui rend invisible, il s'achemina vers le palais.

Il traversa d'abord trois magnifiques appartemens : le premier plein de valets, le second plein de courtisans, et le troisième plein de ministres; mais il ne s'arrêta ni dans le salon des valets, ni dans le salon des courtisans, ni dans le salon des ministres. Puis il passa dans la salle du trône, où le roi était assis sous un dais de pourpre brodé d'or, ayant la couronne en tête et le sceptre à la main ; mais il ne s'arrêta point encore dans la salle du trône. Enfin, il parvint dans un petit cabinet, tout de gazon et de fleurs, au milieu duquel était un bassin plein d'eau jaillissante et limpide; et sur ce gazon, au bord de celte eau, il vit une jeune fille couchée et effeuillant distraitement une marguerite sans lui rien demander, car elle n'aimait point encore, et ignorait qu'elle fclt déjà aimée. Cette jeune fille était la princesse Crimhilde.

Elle était plus belle que Lyderic n'avait pu se l'imaginer, même dans ses rêves les plus insensés ; aussi résolut-il plus que jamais de l'obtenir pour femme, à quelque prix que ce fitt, dût-il, comme Jacob, se faire dix ans berger.

En attendant, Lyderic serait resté à regarder Crimhilde ainsi jusqu'au soir, si Gunther n'avait envoyé chercher la princesse. La jeune fille se leva avec la douce obéissance d'une colombe et se rendit aux ordres de son frère. Lyderic la suivit, toujours sans être vu : il s'agissait des préparatifs du tournoi du lendemain, où elle devait couronner le vainqueur.

Dès que Lyderic sut que la couronne devait être donnée par Crimhilde, il résolut de la gagner ; et comme il n'avait pas de temps à perdre de son côté s'il voulait être prêt le lendemain, il retourna à son auberge.

Comme il avait oublié d'ôter son casque, il entra sans être vu, et il trouva les deux femmes du roi Alberic qui, voulant faire un cadeau à leur libérateur, avaient ramassé tout le long de la roule des fils de la sainte Vierge, si bien que l'une les filait plus.fin que les cheveux d'un enfant, tandis que l'autre en tissait uneéloft'e plus blanche que la neige et plus douce que la soie, plus fine que la toile d'araignée. Les pauvres petites travailleuses se dépêchaient de toute leur âme, car elles voulaient avoir fini pour le lendemain, celte étoffe étant destinée à faire la tunique avec laquelle le chevalier devait paraître au tournoi.

Lyderic devina leur intention, et se relira chez lui sans leur faire connaîtrequ'elles étaient découvertes : et les deux petites ouvrières travaillèrent si bien, que le lendemain au matin il trouva sa tunique prête. De plus, elle était si magnifiquement lirodée de perles, de saphirs, d'escarboucles et de diamans, qu'il n'aurait jamais cru qu'il fiU possible qu'avec des pierres on imitât si exactement des fieurs, s'il n'avait vu le parterre souterrain cl artificiel du roi Alberic.

Aussi, h peine Lyderic eut-il paru dans la lice, que tous les regards, même ceux do la belle Crimhilde, se fixèrentsur lui, et que chacun fit des vo^ux pour que le beau jeune homme à la tunique blanche fût victorieux, ('es vœux furent exaucés ; Lyderic désarçonna tous ses adversaires, et le chevalier à la tunique blanche fut proclamé vainqueur du tournoi, couronné pjr Crimhilde elle-même, et invité au dîner de la cour, et au bal qui en devait être la suite.

Le lendemain Lyderic s'habilla en archer, et du premier coup abattit l'oiseau ; car on so rappelle que nous avons dit que, pendant ses exercices dans la forêt où il

AVENTURES DE LYDERIC

avait été élevé, il était devenu un des plus habiles tireurs d'arc qui fussent au monde. Alors il ramassa le perroquet encore tout percé de sa flèche, et, lui ayant mis un gros diamant dans le bec et deux perles magiiifli]ucs à la place des yeux, il appela Peters et lui ordonna de le porter au roi, comme un don qu'il désirait lui faire en remerciement de la manière courtoise dont il avait été reçu par lui.

Le lendemain devait avoir lieu la course à la rose : toutes les jeunes filles étaient réunies dans une lice, dont deux cordonnets de soie fermaient les limites, et au bout de cette lice, longue de cinq cents pas à peu près, était le rosier à la rose unique. Crimhiido était au milieu d'elles,, la plus belle, la plus svelte et la plus élancée ; et son visage, tout resplendissant du désir de gagner le prix et de devenir la femme du plus brave chevalier de la terre, lui donnait un éclat qui la rendait plus belle encore que la première fois que Lyderic l'avait vue.

Lyderic résolut alors de lui faire gagner le prix :il rentra à son auberge, mit sur sa tète le casque qui rend invisible, emplit ses poches de pierreries, descendit dans la lice, et se plaça auprès d'elle.

Le roi donna le signal de la course, et toutes les jeunes filles partirent rapides comme des gazelles. Cependant, si légère que filt Crimhilde, cinq ou six de ses compagnes la suivaient de si près, qu'on pouvait hésiter à dire laquelle arriverait la première au rosier. Mais alors Lyderic, qui courait derrière elle, prit de chaque main une poignée de pierreries qu'il sema dans la lice. Alors les jeunes filles, voyant briller à leurs pieds des perles, des rubis, des escarboucles et des diamans, ne purent résister au désir de les ramasser; pendant ce temps, Crimhilde gagna du chemin, et comme plus ses compagnes avançaient dans la lice, plus la lice était semée de pierres précieuses, Crimhilde, pour qui l'espoir d'épouser le plus vaillant chevalier de la terre était plus précieux que tous les diamans du monde, arriva la première au but et cueillit la rose.

Le lendemain était consacré aux combats d'animaux féroces : ils étaient dans un grand cirque creusé en terre, et tout autour on avait bâti des estrades ; sur l'une d'elles, isolée et magnifiquement enrichie, était le roi Guntber, et sa sœur Crimhilde, qui, radieuse du triomphe qu'elle avait emporté la veille, tenait à la main la rose qui en avait été le prix.

Déjà plusieurs couples d'animaux avaient combattu l'un contre l'autre, lorsqu'on amena un lion de l'Atlas et un tigre de Lahore ; c'étaient à la fois les deux plus magnifiques et les deux plus terribles animaux que l'on piU voir en face l'un de l'autre.

Ils étaient au moment le plus acharné de leur lutte, lorsque la princesse Clirimhilde poussa un cri : elle venait de laisser tomber entre eux la rose qu'elle tenait à la main.

Ce cri fut suivi d'un second que poussèrent d'une seule voix tous les spectateurs : Lyderic était sauté dans la lice pour aller chercher la rose !

Aussitôt, d'un mouvement unanime, le lion et le tigre cessèrent leur combat et se retournèrent vers Lyderic, rugissant et se battant les flancs avec leur queue. Mais lui tira le fouet d'or de sa ceinture, et leur en appliqua de si rudes cou;)S, qu'ils s'enfuirent en hurlant comme des chiens. Alors Lyderic s'avança librement vers la fleur et la ramassa ; mais au lieu de rendre à la princesse Crimhilde la rose qu'elle avait laissé tomber, il lui donna celle qu'il avait cueillie dans les jardins souterrains d'Alberic:Crim!iilde était si troublée, que, sans s'apercevoir de la substitution, elle prit la rose que lui tendait le jeune homme, et se tournant vers le roi :

— Ah 1 mon frère, dit-elle, entraînée sans doute par le désir qu'elle en avait, je crois bien que le seigneur Lyderic est le plus brave chevalier de la terre.

Le lendemain, Lyderic envoya au roi Gunther les quatre paniers pleins de perles, do rubis, d'escarboucles et de diamans, en lui faisant demander en échange la main de sa sœur. Mais le roi Gunther répondit que la main de sa

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