LA. MAIN DROITE DU SIRE DE GIAC
me vous l'êtes, votre jaquette démaille ne vous protégerait guère plus qu'un tilet de pêcheur, tt vous seriez bitnlôl criblé de fl^ch s comme ui;e pelote d'f pingies.
— Mon Dieu, Seigi eur, ayez pitié de moi ! murmura Guillaume de La Moue, en tombant sur un gniou.
— Qu'y at il, Guillaume, mon pauvre enfani? dit Artus.
— Il y a que je suis morielliment frappé, monseigneur; mais, voyez vous ce damné Gallois qui se penche sur le rempart, pour me montrer à ses carairales ? c'est ctluilà, t'rst celui là nui m'a tui^.
Ariiis jeta les yrux sur l'archer, nuis les reporia vers le blessé, et vil qu'en effet une de (es longue^ flèches anglaises qui avaient près de trois pieds de long, lui inrait au-dessous du Sein droit et lui sortait entre les detsx épaules. Anus comprit du premier coupd'œil que le pauvre Guillaume ne se trompait pas et que sa bli^ssure était mortelle.
— En bien ! que désires lu, Guillaume? lui répondit Artus, et si ^accOlllpli^sement de ion désir est au pouvoir ae l'homme, ta dernière volonté sera ùite.
Guillaume ne pouvait plus parler, des flots de sang sortaient de i-i bouche ; mais il montr&it de la main l'&rcher qui l'avait b essé et qui .s'applsudisbait de fa vicioire.
— Oui, oui, jri te compreU'Is, murmura Artus en aiustant sa mai leure flèi he sur sou arc ; et quoique ton dirnier désir ne sijîi peui éire pas et lui d'un bon chre;ien, il n'en ^era pas moins accompli. Meu' s en paix, Guillaume.
La flèche d'Artus parcourut l'espace en sfflarl, et allant frapper le bjt cù lœil d' son mâtre l'avait dirigte, elle traversa les deux tempes de l'archer, malgré le casque de cuir qui lui protégeait la tête. L'Anglais étendit les bras, laissa échapper son arc, (t, se renversant en arrière, tomba entre les bra» de ses camarades. Artus se retourna vers Guillaume. Un rayon de sanglante joie passait coaime un éclair dans les yeux du mourant, qui poussa presque aussitôt un gémissement, se tordit et expira.
— Aux murailles '.aux murailles ! s'écria Artus, profitant du dé-irde veng-anc.e dont ce spectacle v. nait d'animer les cheva'i-'rs; aux murailles I Les fossés sont comblés tt les échelles son' prêtes. Et donnani lexemple, il s'élança aussitôt vers les remparts, suivi de ses capitaines et de ses hommes d'armes. Les archers restèrent en arrière pour protéger l'assaut, en écartant les Anglais de la muruille.
En un instant cinquante échelles furent dressées, et animé par l'exemple du connétable, chacun s'élança pour combattre main à main.
Déjà les assiégeans étaient arrivés à la moitié de la hauteur des remparts, lorsque le cri:/es^n^/a(sl les Anglais Isa fltentendrederrière eux. Aussitôties archers. hari;éi.de protégerl'ai;aque,secroyantsurpris , arrachèrent leurs bouckrs du sol, et les jetant sur leurs épaules, se prirent à fuir en répéiant eux-mêmes le cri qui les avait alarmés. Alors les assiégés, voyant qu'ils n'avaient plus à combattre q' e les chevaliers el les hommes d'armes, commencèrent à faire pleuvoir sur leur tête du haut des remparts, des pierres, ries charpentes, des poutres, et enfin tous ces projecii'esque la taciique des sièges a l'habitude d'amasser sur les murailles lorsqu'un assaut se prépare; en même temps un corps de cavalerie se fit ouvrir la pnrte la plus voisine, et se dép'oyant dans la plaiae, vint charger par derrière cette armée, nui, d'assaillante qu'elle était tout à l'heure, avait grand'peine maintenant à garder la défensive.
Artus s'était jeié un des premiers au bas de l'écbellK pour faire face à celte nouvelle afaque, et chacun le reconnaissant à son eri de guerre et aux coups qu'il portait, s'était rallié autour de lui. Le combat s'était donc bientôt rétabli avec un nouvel acharnement au bas des murailles; mais les chevaliers bretons, à pied et couverts de leurs lourdes armures, écrasés comme ils l'étaient par les pierres lancées du haut des remparts, percés sur les flancs pjf les flèhesdf s archers, et attaqués de face par la cavalerie, ne pouvaient esj.érer ressaisir l'avaetage qu'ils avaient perdu; c'était donc plutôt pour mourir que pour vaincre qu'ils continuaient de se défendre, et parce que, voyant le cosnétable engagé de sa personne, ils avaient honte de l'abandonner. Maisil était évident
que sa chute aurait mis à l'instant même fin au combat: isussi tous les efforts des AngUis se dirigeaient-ils contre lui, d'autai t pas aisément que lui-même les rappelait sur sa lête en jetant sou cri de guerre aussitôt qu'ils semblaiet s'égarer d'un autre côté.
Tout à coup le cri de Bretagne ci Richemont, poussé par d'Svoix amies, relemit de l'autre côté de cate niasse qui pressait les assiégeans contre la muraille ; les cris les Bretons lies Bretons .'se firentenfendre ; à leur tour, les soKiats des remp rts les répétèientavec inijuiétude; un désordre visible Se mit dans les rangs des ADjilais ; homœes et chevaux s'fcartaienlou étaient renversés devant une puissance i uvisible encore, mais qui se rapprochait de plus en plus ; enfln, comme dis mineurs qui sb reiiconireiit, le faible re.i part qui séparait Artus du secours qui lui • rrivait fut renversé et monseigneur de Cœtivi, sanglant et mutilé, vint tomber expirant aux pieds du connétable.
Celait cette troupe, destinée à battre la campagne, qui avait donné l'a arme aux archers bretons, et qui voyant que, dai s la terreur panique qui les avait saisis, ils avaient abandonné leur général, s'était précipitée à son secours el venait effectivement de le sauver.
Artus s'f lança sur le premier ch°val qu'on lui p-ésenta, reiifuuça dans son fourreau le trot çon de son épée de connétable, et, s.'empar.int n'une hache d'armes qu'il trouva par hasari i l'arçon de la selle, i' poursuivit la cavalerie anglaise ju-qu'à la porte de la vi le qui se referma derrière elle. Alors il levint à l'endroit où l'assaut avait été donnée mais les échelles avaient été brisées par les asàégés; des torches résiiif uses jetées sur les fasiiiies, las avaient enflammées; ses troupes elles-mêmes, hjrasséesde fatigue, indiquaient, par leur contenance, que l'obéissance seule les entiaînait sur les pas de leur connétable. Artus comprit que la jouri ée était perdue, et, tout en pleurant de rage, donna le signal de la retraite, que ne songèreut pointu troubler les Anglais.
En arrivant au camp, il apprit que l'attaque commandée par Guillaume Eiler n'avait pas été plus heureuse que la sienne; dès le cou mencement de l'assaut, Guillaume avait été écra é par un quartie r de rocher que les Anglais avaient fait rouler sur les échelles. Monseigneur de Molac avait été tué d'un coup de flèche. Messire Alain de La Moie, acculé conte un étang, s'y était (irécipité avec son cheval, et n'avait plus rtparu. Enfin, cette escaniOuche avait été aussi fatale à la chevalerie bretonne qu'aurait pu l'être une grande bataille ptfdne.
Artus donna les mots de garde, et, se retirant dans sa tente, déleud t que personne vint 'y troubler.
Il y rcata ainsi sans prendre au:uDe nourriture jusqu'à dix heurts du soir. Enfin, mouraut de besO'n, il appela la srntiuelle qui devait vtiller devant sa tente. La sentinelle se répondit point.
Ne comprenant rien à ce silence, il s'avança jusqu'à la porte: la porte n'était pont garaée. Alois il appela son secrétaire, ses écuyers, ses pages, et les interrogea. Mais il n'en put rien apprendre, si ce n'est que qu.'lque chose d'étranges'etait préj-aré toute la so rée dans le camp. — Ils avaient vu des hgures sinistres, ils avaient queslioni é sans obieiiir de réponse. EnSn iis étaient rentrés à l'heure du couvre-feu, et cepuis lors, s'éiant tenus cois et couverts, ils n en savaient pas plus que lui.
Eu ce moment, une lueur sanglante commença de paraître vers l'exrémilé orientale du lamp: les étbii's rougirent; le ciel se teignit de pourpre; le ftu venait de prendre au.v logis des archers, et cependant aucun sigiial d'alarme n'en avait donné connaissance.
Anus regardait avec stupéfactirn cet Incendie silencieux qui s'approchait rapidement, sans qu'aucun effort s'o^posftî à sa violence. A tout ornent ii s'attendait à entendre jeter des clameurs de détresse, à voir ses soldats apparaître au milieu des flamme». Mais tout, au contraire, restait muet et mort, comme si, depuis un siècle, ces logis avaient cessé d'être la demeure des hommes. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, il poussa lui-même un grand cri 4'alarme.
OEUVRES COMPLETES D'ALFXANPRK DUMAS
Un chenal, ît demi brûli, qui s'élança d'une baraque rroulanie, et qui passa np'ri'nient près de lui, en h'" nissant de douleur, 'ut la seuV rr a' nie vivante qni ai reunniit.
Alors lavi^ritélui appnit hideuse comme un fantôme. Ses genoux iri'ïïiblèrent sous lui, et îa sueur de la honte coula sur son visa?e.
L'armée tout entière s'était retirée en meltjntle feu à ses logis, et avait abandonné son c. nféiable.
Cette déf-'cfioD inat'endue et qui avait pour cause le défaut de solfie des gen. d>' guerre, conduirait lt>i affaires riu roi Char'es VII plus b's (juMIes n'avaient i^ mais été C'étaiià graid'peine que le com'fde Rubemont avait le'é, dans leduchéde son frère, 1-s 20 000 hommes avec lesquels il éiait venu mettre le siège devant Saliit-Jjmes de Beuvron ; il les avuit souti-nus dd ses p opres ressources tant Mu'il avait pu, et comptant toujours sur une somme de 100,000 écus que lui avait po.Miivement promis le roi, et qui ava'ent même é!é levés par une tai;le extraordinaire qu'avaient volée les t'Ois érats assemblés à Meun sur-Yère, mais enfin ces lOOOflO écus avaient manqié, on ne sa'ait par quel cause, et ce nouvel eflort d'ui des grands vassaux delà couronne s'était encars épuisé dans sa lutte contre l'apathie royale.
Les Anglais occupaient la Normandie, la Champagne, l'Ile de Fran e et la Guyenne; ils avaient la Bourgogne pour alliée; i!s pejsédaient tous les i)orîs de Fra'jce, et recevaient éternellement des secours tl'h mmes et d'argent de la mèrepatrie, qui, éloignée du théâtre de la g'terre, s'était mantenue riche et popiileu.e. On He compren'rait donc pas comment le da';phin conservait, mène en France, les dernières provinces qui lui servaient non pas de royaume, mais de refuge, si l'on ne songeait que les guerres de fette époque n'avaient point encore pris l'aspect unitaire et régulier qu'elles ont de nos jours.
Au contraire, chaque capitaine marchait à sa fantaisie, et selon la direction qui lui plaisait ; son armée s'aygmeniait ou diminuait avec ses moyens de la payer. La solde msnquaitel'e, les soHats se disper'aient et aMaient chercher un autre capitaine que le besoin ou la Cipi 'i'é leur faisait choisir parfois dans le can p ennemi ; les campagnes éiaient dévastées ; les villes, prises et reprises, changeaient souvent de maître trois ou quatre fois dans la même année : partout ce n'était qu'une guerre de partisans qui n'avait d'antre résultat que la déio ation dts provinces, au<si inaltraitées par leurs défenseurs que par leurs ronquèrans. Au milieu de tout cela, les Angl is faisaient, comme nous ''avons dit, des P'Ogrès; mais ces progrès étaient lents, parce que leurs capitaines songeaient beaucoup ;ilus à leur fonnne ou è leur honneur particulier, qu'à la fortune ou à l'honneur de la cause qu'ils avaient e nbrassée.
Charles VII, que nous avons laissé enfant dans nos dernières chroniques de France, s'était, pend.tnt les qHatre ans qui se sont écoulés entre la mort de son père et le moment où nous reprenons celte histoire, fait homme par l'âge, mais non par le caractère. Il avait les qua'ités qui font aimer un souverain de son peuple, mais non celles qui font respecter nn roi de ses voisi.-,s. Toujours au-dessous des grandes circons anees au niilie, desqm lies il était jeté, il n'a»ali point ftnrore essayé d lutter de sa persenne, et il avait éter elle «lenl appelé à son secours de nouviaux alliés, les choisissant parfois même plutOl si Ion la néce site que selon la prudence,
CTestainsi que l'épée de connétable, qui se trouvait, depuis
le 7 mars 1424, au cOié de Ri hemont, et qui po'tait sur son fou renu les flenrsdelis e France, s'é' lii égarée un moment entre les msi^is d'an E.-ossais C'est ainsi qne le comte de Do^igias aval' éténoiimé Ij nt^nani général, sur le fait de guerre, dans tout le royaume de France C'e't encore ainsi que Stuari, qui avaii été battu et fait prisonnier à Crevant, fut échangé coitre un frèr-^ du comte de Suffo'k et avait rçu, en r-'compense de ses bons services, le comté de Dreux, tandis qu'en même temps son beau frère ei4trait en possession du du'hé de Touraine. La confiance de Charles d ns ses alliés d'out e-mer avait mêm' été si grande, qa'il en avait furmé une compagnie d'élite à laquel'e il avait confié la garde de sa personne, et que, de cetie formation, est venu le litre de Compa^tnie écotS'ùse, que portait enco e, en 1829. la première section des gardes-du-corps des rois de France.
Op cmprendr» dans quelle situation toujours plus précaire les changemens de politique, si souvent renouvelés, plopgeaien* ]a fortune delà France. Chaque nouveau protect ur arrivait avec des préientinns, des amitiés et des haines qu'il fallait que le roi satisfît et partage it. Ainsi Rirhemont, loin de reeevoir l'épée de connétable co'umeune favenr, avait dicté lui-même les c-onditions moyeiuant lesquelles il consentirait à l'accepter. Ces conditions étaient: le renvoi des ministres qui avaient pris paît à l'entreprise de Cham.itonceanx , et re>il de tous ceux qui avaient trempé dans l'assassinat du duc Jean-, c'est qu" le nouveau connétable arrivant au pouvoir avec des vues plus grandes et des relations p'us étendues que ceux qui l'avaient précédé, avait rcvé tout d'abord 'a réconciliation des ducs deBretagi e et de Bourgigne avec le roi de France; déjà même il avait réalisé une partie de ce rêve, en détachant le duc Jean, son frère, de l'alliance des Anglais, et, encouragé par cette réussite, il avait incontinent ou ert des pourparlers avec Pbilippele-Bon, donnant pour preuve de repentir de la part du roi. le renvoi de Tannegiry Duchâiel, nommé séné hal à B ai'caire, et l'exil du président Louvet qui s'était retiré à Avignon ; quant an vicomte de Narbr.ii' e, il avait été tué à Verneuil, et les Anglais, en vertu de leurs promesses au (Juc lie Bourgogne, avaient fait éearleier et suspendre à un gibet le cadavre rétro ivé sur le champ de bataille. Il n'était donc resté près du roi, et comme président de ses conseils, qne le sire de Giac, dont les crimes passés étaient restés ignorés, et qu'on croyait toujours le fidèle de la maison de Bourgogne.
Cependant une puissance inconnue et malfaisante neutralisait, les uns après les autres, les efforts que tentait Aritis : le roi, plein de force et de bonne volonté, tant qu'il était soutenu par la présence du connétable, reiembiit, dès qu'il rav4ii quitté, dans ron apathie habituelle. Retiré à Issoudun, ayant pour tout titre celui de roi de Bourges, que lui donnaient en riant les Anglais, il passait les journées à la ( basse â courre ou au vol, les soirées au jeu de cartes et de dés, et ses nuits entre son amour expinnt pour Marie d'Anjou et son amour naissant pour Agnès Sorel.
A la fin d'une de ces journées futiles, qui faisaient dire à La Hire que jamais il ne s'estoit Irout^é roy qui perdist si joyexth'nuni son royaui'me, Charles, qui mérita depr.is le nom de victorieux, mais qu' >n ne pouvait raisonnablement appeler à cette époque que l'insouciant, jouait aux dés avec le sire de Giac, son favori, dans l'ure des sai|«s du château d'issoitdun; encore, ce jeu. tout h la mode qu'il fût alors, paraissait il avoir été adopté par le roi plutôt comme nue ditr.>clion contre l'ennui, que comme un plaisir réel : aussi de temps en temps une de ses mains, pendant le long de son fauteuil, allait elle chercher la tête d'un magiiifi.|ue lévrifr blanc couebé à ,ses pied?, et qui répondait à cet appel en camb'ant son long i ou de serpent et en entr'ouvrant à demi sts veux expressiis con^me des y?ux humains. Enfin le roi laissa tomber le rornet d'ivoire qu'il tenait, fit tourner son fautenil sur lui-mênie, et se penchant vers son chien favori, il fit entendre un faible sifflement auque' l'animal était habitué; car aussitôt, se levant sur ses pattes de derrière, il pesa celles d' devan' sur la cuisse du roi.