LA MAIN DROITE BU SIRE DE GUC
— Bien, Fido, biea, dit Charles; vous êtes une belle bête, bien dévouée ('omme votre nom ledit, et je sais plus gr« a'i duc lie M'Ian d"" oe cadeau que de ses trois mille Lombards, qui OHi ci^mmciicé par pilier m»'? prwvinces, et qui • ni fini par me ta're perdre la bataille de Verneuii : aussi vous aurez un beau collier d'or, tant que j'aurai une couronne sur la tête.
— El tendez-vous cette promesse, Fido? ditdeGiacense mêlant de la conversation. Elle veut dire que vous mourrez avec les armes de France au cou .
Fido fit entendre un léger grognement.
— Ce n'est pas sûr, de Giac, reprit mélaneoliqurment Charles, en continuant de «aresser son lévrier ; car celte couroBueest cruellement convoilée, et déjà les plus besux fleurons y mamiuent. 11 fa^t que nos fautes aient grandement courroucé contre nous monseigneur saint Denis, qui est le patron de la France, ou Dieu, qui est le juge des rois, pour que tout aille ainsi de mal en pire dans le royaume.
En ai hevaiit ces paroles, le roi poussa un soupir^ auquel Fido répondit par un gémissement.
— Tenez, de G ac, continua le roi, depuis que j'ai élé si souvent trahi par ;es hommes, il m°a plus d'une fois pris l'envie deihoisir mon chien pour ronseilUr, et de me fiera son instinct dans mes amitiés ou daus mes haines.
~> A ce compte, je ne serais pas longtemps le chef des conseils de Votie Altesse, dit de Giac , car je ne suis pas dans les bonnes grâces de Fido.
— On a vu de pareils mirai les, continua le roi, répondaiit à sa pensée plutôt qu'à l'observation de son favori, et souvent Dieu a chargé des animaux de tervir de guide aux hommes. L'autre jour, dans la forêt de Dua-le Roy, n'étionsnous pas perdus, et toute la chasse n'était-elle pas à se demander quel chemin il fallait prendre, sans que personne osât indiquer une route? Eh bien I j'eus l'idée de lâcher Fido et de le suivre. Un quart d'heure après nous avions rejoint les chevaux et les pages qui nous atleadaient à la lisière du bois.
— Votre Altesse confond l'instinct avec la penst'e, le coeur de l'animal avec l'âme de i'honime.
— C'est vrai ; et cependant regardez ces yeux magnifiques, Pierre. Ne dirait-on pas vraiment qu'on y voit biil'er un rayon d'intelligenre humaine? Examinez ces oreilles qui se dressent pour écouter ce que je dis; ne croirait on pas qu'elles s'ouvrent ainsi ponr entendre? Elles enieident, d'ailleurs. Je n'ai qu'à chasser Fide, pour qu'il parle ; qu'à le rappeler, pour qu'il revienne; qu'à taire un sissue, pour qu'il se couche. Mes cou'tisans ne savent pas faire uuire chose, et cependant on leur donne le titre d'hommes l ts vrai qu'il y a «ne ihose qui les séparera toi jnurs decctie belle race canine, c'est qu'ils n^ savent pas retrouver eur maître quand il se ^erd, etqu ilsle raordeni quai d il tombe.
Le sil'nce (|ui succéda à cette buuta e misanihropique, se serait indefihinieni pioloagé peut ê re, giâce aux réflexio s difiérentes qu'elle avait fait naître dans l'e.^prit des i^eux in teriocuteuis, siFiiio, par nn mouv.-ment brusque et iiquiei, n'eût annoncé qu'il se psssait que que iho-e d'ixirao dinaire dans la cl ambre voisine. Leroi^uiv t la directioa des yeux de l'inteligent animal; il vit qu'ils étaient fixés vers la porte des gardes.
— Tenez, Pierre, dit le roi, voici un étranger qui nous arrive; voyons comment le recevra Fido : je réglerai ma conduite sur la sienne, et je le fais pour celte fois chef de mes conseils.
En ce moment la lapisserie se souleva, et un page annonça : Monseigneur Artus, comte de Richemont, connélabte de France.
Le roi tressaillit, de Giac devint pâle, Fido courut à la porie. Au mê ^e ins aut le i oniiétàble | an l : le lévritr, qui le voyait pour la première lo s, lui lécha la main.
— C'est vous, mon cou in, dii le roi d'uiie voix légèrement altéri^e. Mais c'est vraiment merveille de vous voir. Je voi s croyais à celle heure occupé à guerroyer sur les côtes de Norluandie, pour le plus grand inléiêt de la couronne et la plus glande gloire de la Fiance.
Olvl/V. CUMPL. — lU.
— Ainsi faisais-je, sire, répondit Arius, en caressant du bout des doigis le lévripr, dont, au promier cnun d'œil, il avait apiirpcie la rare et la beauté. E ce n'est Boini m* faute si je SUIS ici i: < i tte heur'>, au lieu de planter I. s troi- fleurs de lis de France sur les murailles de Saint-James de Beuvron.
— Et qui vous ramène sans notre congé, mon cousin ?
— PluMeurs deman les que j'ai à vous adresser, sire.
— Parlez, dit le roi.
Artus se rapprocha de quelques ras. Charles lui offrit un siège de la main ; mais le connétable fit sigoe qu'il détirait rester debout.
— Sire, dit gravement Artus, je ne vous parlerai pas de la maison de Bretagne, vous la conn-iss>z, car elle est de noblesse égale à la maison de France. Je suis fils, vous le savez, du bon et vaillent duc JebaS, qui recouvra son pays de Bretagne à l'épée, tandis que le roi votre père perdait le sien.
— Monsieur moa cousin ! interrompit Charles VU en fronçawi le sourcil.
Fido se coucha aux pieds du connétable.
— Sire, coiiiinua Artus, laissez-moi dire; lorsque j'aurai dit, vous me punirez si j'ai tort. Le noble duc mon père mourut, que nous étions encore bien jeunes ; le duc Philippe- Ic-Hardi, qui éiait comme vous fils de roi, sire, se thargea de notre tutelle et nous emmena dans le pays de Picardie ; mais bien'ôt il mourut à son tour, et je passai aux main» de monseigneur le duc de Berry, autre flis de roi, lequel chargea un brave ("cuyer, qui était du pays de Navarre, et qui avait nom Perouit, de faire mon éducation n ilitairc, que le duc votre oncle turvtil a lui-même avec le même soin que si j'eusse été son enfant; c'est pour cela que, lors de l'assassinat du duc d'Orléai s, en nm, ie fus du parti opposé au «uc de Bourgogne ; c'éait mon premier engagement, et ce fut de cette époque que je pris l'habitude de tenir les promesses que je laisuis.
— Oui, je sais que tous êtes un loyal serviteur, mon coi*- ■in.
Ai tus s'inclina froidement et contintia sans répondre direéltmeiit à l'éioge du roi.
— Da soite qu'eu 1415, 'orsque monseigneur le duc de Bourgogne et le roi Chanes VI, votre père, comrairement aux intérêts du royiume, mirent le siège devant Bourges, je courus en Bretat^ue chercher du sei ours, et cela à telles enseignes, que je m'y pris de querelle avec Gilles, meu frère cadet, qui était bourguignon. Jt^ n'en obtins pas moiii!! du duc Jeaa, mon frère ;iîi.é, 1,600 ihevaliers et écuyers, parmi lesquels (laient le vicomie d : L< Beiière, messire Aimel de Châieaugiroii et inessire Eustache de L» Monnaye : assemblée si lornudable, et caidtaiLes si vail ans, qu en p^s'ant nous primes SiUé-le-Guillaume, Beaumont et La<ge d'assaut.
-- Je me rappelle ces exploits, quoique je fusse bien jeune, non lousin, inierromiit une seconde fois le lOi avec un niouvimeiit marqué d'impaiience; mais Ai tus ne parut aucunement le remarquer, et lOiitinua.
■—En 1415, à la première requête du roi Charles VI, et quoique j assiégeas.^e Parthenay, je levai le camp de devant la ville pour aller à la remoiiire du roi Henri d'Angleterre, qui assiégeait Haifleur. Monseigneur de Guyenne me donna pfur cetti^ entreprise leus les gens de sa maison et ses écuyers. J'y joignis cinq cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels ttaiei t Bertrand de Monlauban,le sire de Gombour et Edouard de Rolian, qui por ail ma bannière Je rejoignis sur les bords de la Somme me seigneurs d'Orléans, de Bi.u boD, d'Âlbret, dAlençou, de Brabant, de Nevers et d'Eu. Le vendredi 26 octobre 1413, nos bataillons s'assemblèrent près d Azin ourt, daus une pla e trop étroite pour coiiibaiire tant de vaillans hom!i:es. Veiià pourquoi nous iierdÎDhs la journée. J'y fus f it prisonnier de la propre niaiu du roi Henri, ■ont je i risai la couronne royale d'un loup (le hache, après avoir abuliu a ses pieds soa frère Carence. Je lui JL.rai dêtie son captif, secouru ou non secouru, tant qu'il serait vivant. Je rest<^i prisonnier cinq ans
OtUVRES COMPLETES D'ALEXAINDllE DL.MAi;.
en Angleterre Je revin^ sur parole en Normandie, où je devins amoureux de madame de Guvenne, que je demandai pijur fi-mme, mai> qui me fit ri^pondre qu'e le ne vou aii pas épou'-er Hn prisoniiifr. Je pris paiience ei lins ma p;roe, quoique je l'aimasse lort, je vous jurs, jusqu'au 51 aoûi 1422, époque à laquelle le roi mourut au cbâteau de Vinci-nnes, prè> Paris. Dès lors je devins iihr«, car liomiBe vivant n'avait plus rien à me demander. J'épousai madame de Guyenne tt vins ûflrif mes services à Votre Aliesse.
— Oui, mon cousin ; nous vous vîmes à Angers, et c'est lors que je vous offris l'épée de connétable, libre depuis la lort d»- Bu han.
— Le 7 m»rs U24, jft la reçus de votre main, sir^, dans .<ii prés de Chin' n, et, en la recevant, je pris l'engagement de lever à mes frais sur mes terres vingt mille henimes «le troupes; en échange, sire,*vous prîtes celui de m'envoyer cent mille écus pour les solder pendant la campagne. Est-ce vrai?
— 0;ii, mon cousin.
— J'ai levé ces vingt mille hommes à mes frais et sur mes terres, je les ;<i conduits en Normandie; j'ai pris Poniorscn, dont j'ai fasse la jiarnisen au fil de l'épée, et de là j'ai été mettre le siège devant Saint-James de Beuvron.
— Jecorinais tous ces exploits, mon cousin, et voilà pourquoi je m'éioune de vous voir ici.
— C'est que y. vous rapporte votre épée de connétable, sire, car j'ai tenu touies mes promesses, tai dis que vous avez manii^ié à toiiles les vôtres. Parilon de vous la rendre en si manvnis état, continua Artusen la tirant du fourreau, mais elle s'est ainsi ébrécbée et tronquée à force du frapper sur des armures anglaises.
— J'ai manqué à mes promessesl d t le roi en regardant le tronçon d'epée que lui présentait le connétable, et auxquelles, mon cons n P
De Giac fit un mouvement pour se lever et sortir.
— Restez, dit le roi en lui faisant signe de s'ass-'Oir. Vous voyez (|u'on nous accuse; restez pour nous défendre.
De Giac retomba sur son fauteuil.
— Il n'y a pis de ma faute, siie ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour soutenir ma troupe; j'ai fait vendre ihezdes marchands de Rennes toutes mes orfèvreries et toutes mes vaisselles d'argent. J'ai fait vendre jusqu'à ma chaîne et à mes éperons d'or, qui prouvaient 'jue j'étais chevalie-, jusqu'à la cou-onne de mon casque, qni prouvait que J'étais comte, et dont les perles m'avaient été données par ma mère, la reine d'Angleterre; mais cela s'a pu suffire. Aussi mon armée s'est-eile débandée pendant la nuit, faute d'argent, mettant le feu à ses logis, abandonnant ses bagages, son artillerie, ses machiaes. J'ai couru apr^s ces félons et ces couards. Je mesuis jeiéà la tête ce leurs escadrons, priant et mensçani; mais ils n'ont rien écouté, ni menaces, ni prières ; ils m'ont renversé de cheval, ils m'ont passé sur le corps. Ils m'ont laissé éTanoui sur la roule; et louie celte honte, sire, ne serait pas arrivée à la maison de Bretagne, qui vaut la maison de France, si Vetre Majesté avait tenu sa paro e.
— Mai', en quoi donc y ai-je manqué, monsieur mon cousin? dità son tour, en se levant et en pâlissant décolère, le roi Charles VII.
— En ne m'envoyant pas les cent mille écus que Votre Majesté m'avait promis.
— Ce que vous dites là est étrange, mon cousin, dit Charles en se rasseyant t en jetant un regard sur Pierre de Giac ; car les cent mille écus ont été décrétés à Mt un-sur- Yèvre par les trois états du royaume, à telles enseigi^es qu'un évéque, nomm^ maitre Hugues Comberel, a soutenu que cette taxe était encore une nouvelle pillerie, et passerait aux miins de mes favoris, au lieu d être enipUiyée à l'Iionneurdu royaume. Ces cent mille écus ont été le>é.ssurles bonn-s vlhes, et ne sont certes pas restés dans noire cai^sî où il n'y a que quatre écus à cette beure, et la preuve, c'est que nous avons été forcé de faire crédit p^ur quarante livres au chapelain qui a baptisé le dauphin Louis.
— Mais alors, où donc est passée oonç somme'? dit Arlus avecétonnement
— Demandez au chevalier de Giac, mon cousin, répondit timidement le roi; il doit en sav( ir quelque chose, car je crois que c'est à lui qu'elle a été remise.
— Mais je crois, dit iiégiigemmeni le chevalier e'i jouant avec saihaîne d'or, et safS attendre l'inierrigstion de Richemont, je neis qu'elle sera fasses : une partie à acheter ces six magnifiques gerfauis blams que des niarrhaiids de Hont:rie nous ont apporiés; l'autre à remonter à neul nos équipages de chasse, qui élaiem dans us é at indigne d'un grand roi, et leresle..
— Et le resie, continua Artus ct tremblant de colère, à remeitrt' à neuf la maison de madame Caihenne de l'Iie-Bouchard, la.ueile était indigue de la veuve du comte de Turenne ei de la maîtresse de m nsieur de Giac.
— Peat-êtie, ré.endit le (.hevalier d'un air moitié embarrassé, moitié in oient.
AitKs s'agenouilla aux pieds du roi, y déposa le tronçon d'épée qu'il avait jusque-li tenu à la main, et, se relevant avec dignité, fit un mouvement pour sonir.
— Arrêtez, mon cousin I lui dit Charles en le retenant. Nous ne reprenons pas votre pa o!e.
— Si e, prenez-y ^arde, répondit Artus ; vous savez quelles sont les prérogatives du connétable du royauie.
— 0;ii, mon cousin, nous savons qu'elles sont presque égales à ' e les du rei.
— Vous savez que, parmi mes droits, est le droit de juslice basse et haute, et que les sènéihaux, bai lis. pr^'vôts , maires, ichevins, gardes et gouverneurs de bonnes vil'es, châteaux et f rteressss, ponts, port? et passages, et généralement tous vos justiciers, doivent nous oiéircommeà vous-même.
— Je le sais.
— Et Votre AUi>sse me confirme dans ces droits qu'elle m'a donnés, au reste, par sa letire-patentedii 7 mars 1424.
Le roi ramassa l'épée qui était restée à ses pieds, et la présentant à Richemoiit :
— Renietiez ceite épée en son fourreau, mon cousin, lui dit-il ; nous nous chargeons seulement d'y laire meure une autre lame et de la choisir plus solide.
lUcliemOiit s'inciiua.
— Mainte- ant Votre Altesse veut- elle me faire remettre les clefs de la ville?
— El pourquoi cela, mon cousin ?
— Parce que je désiie aller faire mes dévotions à Notre- Dame du Boui g de Deolz, demain, dès la poinie du jour, répondit Artus.
— Vous pouvez les prendre, dit le roi.
— Et maintenant que je n'ai plus rien à dire à Votre Altesse, permettra-t-ellequ8 jeme retire?
— Allez, mon ceusin, et que Dieu vous garde.
Le connétable salua profondément le roi, et se retira, reconduit jusqu'à la porte par Fido, qui l'avait pris en amitié.
Le lendemain, au point du jour, comme monseigneur Artus de Richemoiit était dans l'église de Notre- Dame de Deolz, et que le prêtre montait à rauiel,un écuyer vint lui dir« que monsieur de Giac était arrêté selon ses ordres, et qu'on attendait sou bon plaisir pour savoir ce qu'il en fallait faire.
— Qu'Alain Giron et Robert de Moiitauban l'accompagnent jusque dans les prisons de Dun-le Roi, avec cent lau< ces ; une fois qu'il y sera déposé, mon bailli sait quel est son office. A' lez. Quant avons, Jehjn de la Boissière, ajouta le connétable en se tournant vers un autre écuyer, partez pour Bourges et prévenez le bourreau qu'il se r«nJe en diligence à Dun-lc-Roi OU 1 attend de la besogne qui sera bien payée.
Ces o'dres donnés, Richemont se mit à genoux, et écouta dévotement la messe.