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LÀ. MAIN DROITE DU SIRE DE GIA.C

Maintenant nos lecteurs comprennent facilement pourquoi Artus de Richemont avait demandé au roi les clefs de la ville. C'était de peur que le chevalier de Giac ne p.rît la fuite pendant la nuit. Mais le chef des conseils se reposait trop sur la faveur dont l'honorait Charles pour concevoir aucune crainte, et pour chercher, par conséquent, à se soustraire au sort qui l'attendait- Aussi, lorsque les gens du connétable pénétrèrent dans sa maison, après avoir enfoncé la porte à ceup de hache, ils le trouvèrent trasquillement couché et endormi. Les soldais le forcèrent de se lever sans lui donner le temps de passer d'autres vèlemens qu'une longue robe de velours, et, l'entraÎHast jusqu'à la porte de la rue, ils le firent monter sur une petite haquenée qui avait, d'avance, été amenée pour lui Alors arriva l'écuyer qui apportait les nou- Teaux ordres du connétable. La troupe se mit en marche pour Dun-le-Roi. Trois heures après, le chevalier était écroué dans les prisons de la ville, et le soir du même jour, le bailli lui lisait sa sentence de mert.

De Giac l'écoula, assis dans un coin, les pieds nus sur la dalle, les coudes appuyés sur ses genoux et la lêle dans ses deux mains. Lf rsque la lecture fut finie, le bailli lui demanda s'il désirait quelque chose.

— Un prêtre, répondit sourdement de Giac.

C'était la seul parole qu'il avait prononcée depuis son arrestation, ayant refusé obstinément de répondre aux interrogatoires. Le bailli sortit.

L'homme de Ditu trouva, en entrant, le chevalier dans la même position, et voyant qu'une sueur abondante tombait du fiont du patient, il commença de l'exhorter à supporter la mort avec courage.

— Cen'estpaslaraort que je crains, dit deGiac; nous nous sommes trop souvent vus de près pour que j'en aie peur. Je la connais, c'est une vieille amie; et si elle venait seule, je la bénirais.

— La mort vient avec la miséricorde de Dieu, mon fils, dit le prêtre.

— Ou avec s» vengeance, mon père, répondit de Giac.

— Ayez confiance en celui qui est mort pour la désarmer, continua le moine tirant de sa poitrine un crucifix qu'il présenta au chevalier.

Celui-ci étendit la main droite pour le prendre ; mais à peine l'eut-il touché qu'il jeta un cri comme s'il eût, été de ier rouge. Le crucifix tomba à terre.

— Sacrilège! s'écria le moine.

— Ce n'est point un sacrilège, mon père, c'est un oubli, répondit de Giac. J'aurais dû prendre ce crucifix de la main gauche, puisque la droite est déjà damnée ; et vous voyezj ajouta-t-il en le ramassant, en effet, de la main qu'il avait dite, et en baisant l'image sainte avec amour, que je n'ai point voulu Insulter au symbole sacré de notre rédemption.

— Vous devez être un grand pécheur, men fils, répondit le moine.

— Si grand, que je crains qu'il n'y ait pas de pardon pour mes crimes.

— Vous êtes cependant bien jeune?

— Jeune d'âge, vieux de cœur. Les années font marcher la vie, les douleurs la font courir. Le temps n'a pas de durée par lui-même; c'est le bonheur et le malheur qui le divisent en minutes ou en siècles. Et croyez-moi, moi, mon père, quoique je n'aie pas un cheveu blanc sur la tête, peu de vieillards ont vécu autant que moi.

—Nos douleurs dans ce monde nous sont pafois comptées dans l'autre, mon fils. Rien n'est perdu pour qui serepeni, et cette demande que vous avez faite d'un prêtre commence à me faire espérer que cette eau qui coule sur votre face, et que j'ai prise pour la sueur de la crainte, était celle du remords.

— Je vous ai fait demander comme un malade fait demander un médecin, quoiqu'il sache que sa maladie est aiortelle. Je vous ai fait demander, parce que l'espoir est une chose si profondément enracinée au cœur de l'homme, que lorsqu'il s'éteint dans cette vie, on espère le voir se rallumer dans l'autre. Jevous ai fait demander, enfin, parce que depuis dix ans mon sein renferme des secrets si terribles, qu'il faut que je m'habitue à les dire à un homme afin d'avoir le courage de les répéter à Dieu.

Le moine chercha des yeux un siège.

— Asseyez-vous sur cette pierre, lui dit de Giac,en se laissant tomber sur ses genoux et lui donnant sa place. Le prêtre s'assit.

— J'ai été heureux, mon père. Les vingt-cinq premières années de ma vie se sont passées dans la joie et le plaisir. J'étais riche, noble, brave. J'étais le favori duduc Jean sans- Peur, qui, comme vous le savez, était le plus puissant duc de la chrétienté.

— Oui, murmura le prêtre, pour le malheur de ce pauvre f-aysde Frznce.

— Ah! \ous êtes dauphinais, mon père?

— J'ai été élevé dans l'anjour de mes princes et dans la haine des Anglais.

— Moi, je n'avais ni amour ni haine. Je me trompe, j'avais de l'amour, mais non point de cet amour dont vous me parlez; feu m'importait qui tenait le royaume de France, de ses lois légitimes ou du roi conquérant, pourvu que le bras de Catlierine s'appuyât sur le mien, pourvu que ses yeux me regardassent avec tendresse, pourvu que sa bouche me dit :

Je t'aime Je devins son époux ; tente ma vie était dans

cette femme, mon père, joie et douleur, depuis le sourire jusqu'au sanglot; j'auraK Bonne pour elle, je ne dirai pas mon rang, mon bien, mes richesses, mais ma vie, mon honneur, mon âme; mon père, cette f^mme me irompait. Un jour, je surpris une lettre, cette lettre indiquait un rendezvous ; je ne voulus croire que mes yeux ; je me cachai, et je vis Catherine s'avancer, appuyée au bras de son amant, ses yeux perdus dans ceux de son amant; je l'entendis échanger le mot;e (aime avec son amant, et cet amant, c'était celui que je respectais comme mon prince, que j'aimais comme mon père ; cet amant, c'était le duc Jean de Bourgogne.

— Sa plus grande trahison n'est point celle que vous lui reprochez, mon fils.

— Grande et petite, il les a payées toutes deux ensemble ; c'est moi qui le décidai à l'entrevue de Montereau, mon pères c'est moi qui fis établir les tentes de manière à c^ qu'il n'y eût point de barrière ; c'est moi qui donnai le signal à Tanneguy Duehâlel, à Narbonne et à Robert de Loire, et si je ne le frappai pas après eux, c'est qu'une dernière blessure aurait terminé sou agonie, et m'aurait volé ia volupté de ses dernières douleurs.

Le duc méritait la mort, dit le prêtre en fronçant les sourcils, queTabsolution du Seigneur descendedonc sur ceux qui l'ont frappé, car ils ont sauvé la France.

— Ce n'est pas tout, mon père: je n'avais puni que l'un des coupables, restait encore sa complice ; j'allai la trouver. Faut- il tout vous dire, et ne savez-vous pas à quels excès de vengeance la jalousie peut porter le cœur de l'homme? Je versai , oui, je vei sai de ma main du poison dans le verre de celte femme pour laquelle, deux ans auparavant, j'aurais donné ma vie; pu's, quand elle eut avalé le poison, je la fis monter à cheval derrière moi, liée autour de moi, enchaînée à moi, et je lançai mon ci evil par la solitude, l'espace et la nuit; pendant deux heures, je Sentis se tordre dans les douleurs ce corps que j'avais si souvent porté avec délice dans mes bras pour lui épargner une latigue. Pendant deux heures j'entendis se lamenter cette voix dont le son m'avait si souvent tait tressaillir de jo:e et de boubeAr; enfin, au bout de deux heures, je ne sentis plus rien, je n'entendis plus rien. Mon cheval s'était arrêté sur les bords de la Seine; je descendis, Catherine était morte ; cheval et cadavre, je poussai tout dans la rivière, et tout disparut.

— Quelque grande que lût sa faute, vous avez outre passé vos droits en vous faisant justice. En état de vie ordinaire,

OEm^RES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.

c'est un crime qui ne peut être remis que par le Saint-Père, mais, à l'heure de la mort, tout prêtre a les mêmes pouvoirs : espère' doue, mon fils, car la miséricorde de Dieu est grande.

— Alors, Diou père, je me jf'tai dans tout ce que Ihomme appelle les joies, les plaisirs, les lionneur.s de; la vie : débauches, gloire, richesses, j'épuisai lout; les hommes avaient été sans foi et sans honneur pour moi, je fus sans foi et sans honneur pour eux. Je trahis qui m'aimait, comme j'avais été trahi de ceux que j'avais aimés : amis, maîtresses, pays, ne furent plus que de vains mois que je sacrifiai à un caprice. Et cela dura dix ans, mon | ère, dix ans de damnation, que les hommes crurent dix ans de bonheur, dix tns pendant lesquels il ne se passa pas une minute du jiur et une heure delà nuit sans que je visse le duc a Catherine dans les bras l'un de l'autre: veille ou sommeil n'y faisait rien, tant ce souvenir élait passé dans mon cœur t faisait partie de ma vie, e', cependant j'entendais dire, quand je passais. Voilà le favori, voilà le puissant, voilà l'heureux I...

— Et commentées crimes restèrent-ils cachés aux yeax des hommes ?

— Ccst qu'une puissance supérieure à la puissance humaine m'avait pris sous sa protection fatale, car je ne vous ai pas tout liit, mon père: dans un moment de douleur, o!e désespoir, dans un moment où je souffrais tant que je croyais que jMIais mourir, j'offris ma main droite à qui m'offrirait le.s moyens de me venger.

-- Eh bien? dit le prêtre.

— Ls pacte fut accepté, mon père, murmura de Giac eu devenant plus pâle encore : voilà pourquoi je me suis si bien vengé-, voilà pourquoi ma vengeance est restée cachée aux regards des bommes; voilà i ourtjuoi, lorsque vous m'avez présenté ie crucifix, et que J'ai.voulu le prendre, il m'a brûlé comme une flamme. .; ,, <>'

— Arrière ! s'écria le prêtre en frissonnant de terreur et en se dressant dans l'angle du mur, arrière ! toi qui as fait alliance avec Satan I

— Mon lèrel...

— Ne m'approche pas, maudit! Notre Saint-Père le pape lui-même voudrait t'absoudre qu'il ne le pourrait vas ; car, ouvrî -il à ton corps les portes du ciel, ta miin n'en brûlerait pas moins éterneUement en enfer. Laisse-moi doucsortir, car jg n'ai plus besoin ici;

Dft Giac fit place, et le prêtre s'avança vers la porte qu'il ouvrit.

— Ainsi, malgré mes prières, mon repentir, mes remords , tu refuses de m'absoudre , prêtre 1 continua de Giac.

— Je ne le puis, répondit le moiae, tant que ta main tiendra à ton corps.

— Eh bien I s'écria de Giac, prêtre, rends-moi un dernier service.

— Lequel ? dit le moine en ouvrant la porte.

— Envoie-moi le bourreau, et quand tu le verras sortir, rentre.

Et de Giac se rassit avec tranquillité sur la pierre où le moine l'avait trouv-\

— La chose sera faite comme vous le d.'sirez, dit le prêtre en refermant la porte.

Et l'on entindit le bruit de ses sandales se perdre dans le c rridor.

De Giac, resté ssul, tira les bagues qu'il portait à la main gauche et les passa aux doigts de la main droite. A peine avait il achevé cette mutation, que le bourreau entra. De Giac marche à lui.

— Ecoute, lui dit il, voici à cette main pour plus de deux eents écus d'or de bagues et de pierreries, que je pourrais donnera un prêtre, afi» qu'il dise des messes pour le salut de mon âme.

De Giac fit une pause, regarda le bourreau dont les yeux étince aient de cupiliié.

— Eh bien ' continua de Giac en relevant la maHche de sa robe, en posant s 'U bras sur une colonne tronquée qui s'élevait au milieu du cachot, prends ton épée, coupe cette main, et les bagues sont à loi.

Lebourre'u tira son épée sans dire une parole, lui fit faire deux tours pour prendre ^ a mesure, et du troisième, abattit la main du sire de Giac ; puis, ramassant cette main, il la mil dans sa poche de cuir et sortit. Un instant après, le moine rentra.

— Msintenant lui dit de Giac, en marchant à lui et en lui montrant son poignet sanglant et mutil , tu peux me donner l'absolulion, prêtre, je n'ai plus ma main.

Le lendemain le sire de Giac fut jeté à l'eau et noyé.

l':i;-is. — 'Ivii. Mon'is ettluinp., tif, nie Ainclut.

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