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LA SALLE D ARMES

PAULINE

ALEX.\]\DRE DUMAS

Vers la fin de l'année 183}, nous étions réuuu un samedi soir dans un petitsalon attenant àlasalled armes de Grisior, écoutant, le fleuret à la main et le cigare à la bouche, les savantes théories de notre professeur, interrompues do temps en temps par des anecdotes h l'appui, lorsque la porte s'ouvrit, et que Alfred de Nerval entra.

I Ceux qui ont lu mon f'oijage en Suisse se rappelleront ipeut-être ce jeune homme qui servait de cavalier à une femme mystérieuse et voilée qui m'était apparue pour la première fois à Fluélen, lorsque je courais avec Francesco pour rejoindre la barque qui devait nous conduire à la pierre de Guillaume Tell : ils n'auront point oublié alors que, loin de m'attendre, Alfred de JN'erval, que j'espérais avoir pour compagnon de yoyage, avait hâté le départ des bateliers, et, quittant la rive au moment où j'en étais encore éloigné de trois cents pas, m'avait fait de la main un signe, à la fois d'adieu et d'amitié, que je traduisis par ces mots : « Pardon, cher ami, j'aurais grand plaisir à te voir, mais je ne suis pas seul, et... n A ceci j'avais répondu par un antre signe qui voulait dire : « Je comprends parfaitement. " Et je m'étais arrêté et incliné en raan|ue d'obéissance à cette décision, si sévère «lu'elle me parût; de sorte que faute de barque et de bateliers, ce ne fut que le lendemain "ne je pus partir; de retour à riiùlel, j'avais alors demandé si l'on connaissait cette fem-

me, et l'on m'avait répondu que tout cequ-on savait d'elle, c'est qu'elle paraissait fort souffrante , et qu'elle s'appelait Pauline.

J'avais oublié complètement cette rencontre, lorsqu'en allant visiter la source d'eau chaude qui alimente les bains de Pfeffrrs, je vis venir, peut-être se le rappellera-t-on encore, sous la longue galerie souterraine, Alfred de Nerval, donnant le bras à cette même femme que j'avais déjà entrevue à Fluélen, etqui,lii,m'avait manifesté son désir de rester inconnue de la manière que j'ai racontée. Cette fois encore elle me parut désirer garder le même incognito, car son premier mouvement fut de retourner en arrière Malheureusement le chemin sur lequel nous marchions ne permettait de s'écarter ni adroite ni ùgaurhe : c'était une espèce de pont composé de deux planches humides et glissantes, qui, au lieu d'être jetées en travers d'un précipice, au fond duquel grondait la Taraina sur un lit de marbre noir , longeaient une des parois du souterrain, à quarante pieds à peu près au-dessus du torrent, soutenues par des poutres enfoncées dans le rocher. La mystérieuse compagne de mon ami pensa donc que toute fuite était impossible; alors, prenant son parti, elle baissa son voile, et continua de s'avancer vers moi. Je racontai alors la sinsulière impression que me fit cette femme blanche et légère comme une ombre, marchant au bord de l'abime sans plus paraître s'en inquiéter que si elle appartenait dojii à unautr? monde. En la voyant s'approcher, je me rangeai contré la muraille, afin d'occuper le moins de place possible. Alfred voulut

OELVRRS COMPLÈTKS D'ALEX AIN Di'.E DL'MAS,

a faire passer seule ; mais elle refusa de quitter son liras, de sorle que nous nous trouvâmes un iuslant à trois sur une largt'ur de deux pieds tout au plus; mais cet instant fut prompt comme un éclair : cette femme étrange, pareille à une de ces fées (|ui se penchent au bord des torrens et font flotter leur écliarpe dans l'écume des cascades, s'inclina sur le précipice, et passa comme par miracle, mais pas si rapidement encore que je ne pusse entrevoir son visage calme et doux, (pioique pâle et amaigri par la souilVance. Alors il me sembla que ce n'était point la première fois que je voyais cette ligure; il s'éveilla dans mon esprit un souvenir vague d'une autre époque, une réminiscence de salons, de bals, de fêtes; il me semblait que j'avais connu celte femme, au visage si défait et si triste -aujourd liui, joyeuse, rougissante et couronnée de fleurs, emportée au milieu des parfums et de la musique dans quelque valse langoureuse ou quel(|ue galop bondissant : oùcela? je n'en savais plus rien; ù quelle époque? il m'était impossible de le dire ; c'était une vision, un rêve, un écho de ma mémoire, qui n'avait rien de précis et de réel, et qui m'échappait comme si j eusse voulu saisir une vapeur. Je revins en me promettant de la revoir, dussé-je être indiscret pour parvenir à ce but; mais, à mon retour, quoique je n'eusse été absent qu'une demi-heure, ni Alfred ni elle n'étaient déjà plus aux bains de Pfelfers.

Deux mois s'étaient écoulés depuis cette seconde rencontre ; je me trouvais à Bavcno, près du lac Majeur : c'était par une belle soirée d'automne; le soleil venait de disparaître derrière la chainc des Alpes, et l'ombre montait à l'orient, qui commençait à se parsemer d'étoiles. La fenêtre de ma chambre donnait de plain-pied sur une terrasse toute couverte de Heurs ; j'y descendis, et je me trouvai au milieu d'une foret de lauriers-roses, de myrtes et d'orangers. C'est une si douce chose que les fleurs, ([ue ce n'est point encore assez d en être entouré, on veut en jouir de plus près, et, quelque part (pion en trouve, fleurs des champs, fleurs des jardins, l 'instinct de l'enfant, de la femme et de l'iiomme , est de les arrachera leur lige, et d'en faire un bou(iuet dont le parfum les suive, eldont l'éclat soit h eux. Aussi ne lésislai-je pas ;"i la tentation ; je brisai queUpies branches embaumées, et j'allai m'appuyer sur la balustrade de granit rose qui domine le lac, dont elle n'est séparée que par la grande route qui va de Genève il Milan. J'y fus ù peine, que la lune se leva du coté deSeslo, et (jue ses rayons commencèrent à glisser aux flancs des montagnes qui bornaient l'horizon et sur l'eau qui dormait à mes pieds, resplendissante et tran(iuille comme un immense miroir : tout était calme; aucun bruit ne venait de la terre, du lac, ni du ciel, et la nuit commençait sa. course dans une majestueuse et mélancolique sérénité. Hientôt, d'un massif d'arbres qui s'élevait à ma gauche, et dont les racines baignaient dans l'eau, le chant d'un rossignol s'élança harmonieux et tendre; c était le seul son <|ui veillât; il se soutùit un instant, brillant et cadencé, puis tout-;Vcoup il s'arrcla :'i la lin d une roulade. Alors, comme si ce bruit en eût éveillé un autre dune nature bien différente, le roulement lointain d'une voiture selitenieiulrevenantdeDoma d'Ossola, puis le chant du rossignol reprit, et je n'écoutai plus que l'oiseau de Juliette. Lorsiju'il cessa, j'enlendis de nouveau la voilure plus rapprochée; elle venait rapidement; cependant, si rapide que fût sa course, mon mélodieux voisin eut encore le temps de reprendre sa nocturne prière. Mais cette fois, ;'i peine eut-il lancé sa dernière note, qu'au tournant de la roule j'aperçus une chaise de poslecpii roulait, emportée par legalop de deux chevaux, sur le chemin qui passait devant l'auberge. A deux cents pas de nous , le postillon lit clai|ucr bruyamment son fouet, atin d'avertir son confrère de son arrivée r,n elfet, presipie aussilôt la grosse porte de 1 auberge grinça sur ses gonds, et un nouvel attelage en sortit; au même insiani, la voilure s'anéla au-dessous de la terrasse ù la balnslrailede laquelle j'étais accoudé.

La nuit, comme je l'ai dit, était si pure, si transparente et si parfumée, que les voyageurs, pour jouir des douces émanations do l'air, avaient abaissé la capote de la calèche. Ils étaient deux, un jeune homme et une jeune fenune ; la ;eune femme enveloppée d.'.ns un grand clnile ou dans un manteau.

et la tète renversée en arrière sur le bras du jeune homme qui la soutenait. En ce moment le postillon sorlitavec une li> mière pour allumer les lanternes de la voiture, un rayon de clarté passa sur la figure des voyageurs, et je reconnus Alfred de Nerval et Pauline.

Toujours lui et toujours eile! il semblait qu'une puissance plus intelligente que le hasard nous poussait ù la rencontre les uns des autres. Toujours elle, mais si changée encore depuis Pfelfers, si pâle, si mourante, que ce n'était plus qu'une ombre; et cependant ces traits flétris rappelèrent encore it mon esprit celte vague image de femme (pii dormait au fond de ma mémoire , et qui , à chacune de ces apparitions , montait à sa surface et glissait sur ma pensée comme sur le brouillard une rêverie d'Ossian. J'étais tout près d'appeler Alfred, mais je me rappelai combien sa compagne désirait ne pas élie vue. Et pourtant un sentiment de si mélancoli(|ne pitié m'entraînait vers elle, que je voulus qu'elle siit du moins que quelqu'un priait pour que son âme tremblante et préle à s'envoler n'abandonn.it pas sitôt avant l'heure le corps gracieux (pi'elle animait. Je pris une carte de visite dans ma poche; j'éciivis au dos avec mon crayon: n Dieu garde les voyageurs, console les affligés et guérisse les soulTrans. « Je mis la carie au milieu des branches d'orangers, de myrtes et de roses que j'avais cueillies, et je laissai tomber le boutiuet dans la voiture. Au même instant le postillon repariit, mais pas si rapidement que je n'aie eu le temps de voir Alfred se pencher en dehors de la voiture afin d'approcher ma carie de la lumière. Alors il se retourna de mon cùlé, me lit un signe de la main, et la calèche disparut à l'angle de la route.

Le bruit de la voiture s'éloigna, mais sans êlre interrompu celte fois par le chant du rossignol. J'eus beau me tourner du côté du buisson et rester une heure encore sur la terrasse, j'attendis vainement. Alors une pensée profondément triste me prit : je me figurai que cet oiseau (|ui avait chanté, c'était l'âniedela jeunofillequi disait son cantiijue d'adieu à la terre, et (pie, puisqu'il ne chantait plus, c'est qu'elle était déjit remontée au ciel.

La situation ravissante de l'auberge, placée entre les Alpes (]ui finissent et l'Italie qui commence, ce spectacle calme et en mcn)e temps animé du lac Majeur, avec ses trois îles, dont l'une est un jardin, l'autre nn village et la troisième un palais; ces prcmièi es neiges de l'hiver (lui couvraient les monlagnes et ces dernières chaleurs de l'automne (jui venaient de la Méditerranée, tout cela me retint huit jours ii ISaveno; puis je partis pour Arona, et d'Arona pour Seslo Calende.

Là m'attendait un dernier souvenir de Pauline; li», l'étoile (jue j'avais vue filera travers le ciel s'était éteinte; là, ce pied si léger au bord du précipice avait nenrté la tombe ; et jeunesse usée, beauté flétrie, cœur brisé, tout s'était englouti sous une pierre, voile du sépulcre, (pii, fermée aussi mystérieusement sur ce cadavre que le voile de la vie avait été tiré sur le visage, n'avait laissé pour tout renseignement ù la curiosité du monde que le prénom de Pauline.

J'allai voircettc tombe : au contraire des tombes italiennes, qui sont dans les églises, celle-ci s'élevait dans un charmant jardin, an haut d'une colline boisée , sur le versant qui ns gardait etdominait le lac. C'était le soir; la pierre commençait à blanchir aux rayons de la lune; je m'assis près d'elle, forçant ma pensée à ressaisir tout ce qu'elle avait de souvenirs épars et flotlaus de celte jeune femme; mais celle fois encore ma nuMiioirc fut rebelle; je ne pus réunir (pie des vapeurs sans forme, et non une statue aux contours arrêtés, et je renonçai à pénétrer ce mystère jusqu'au jour où je relrouverais Alfred de Nerval.

On comprendra facilement maintenant combien son apia* riliou inallendue, au momentoi'i je songeais le moins ;"i lui, vint frapper tout à la fois mon esprit, mou cœur el mon imaginaiiuu d'idées nouvelles; en un instant je revis tout: cette baripu' (pii m'échappait sur le lac; ce pont souterrain, pareil à un vestibule de l'enfer, où les voyageurs semblent des oinlin's ; celle pelile auberge de .lavemi, au pied de laquelle était passée la voilure morluair;'; puis enfin celle pierre blanchissante, où, aux rayons de la lune glissant entre les brandies

PAULINE

Jes orangers et des lauriers-roses, on peut lire, pour toute !?pilaphe, le prénom de celte femme morte si jeune et probablement si malheureuse.

' Aussi m'élançai-je vers Alfred comme un homme enfermé depuis longtemps dans un souterrain s'élance i"! la lumière qui entre par une porte que l'on ouvre; il sourit tristement en me tendant la main, comme pour me dire qu'il me comprenait; et ce fut alors moi qui lis un mouvement en arrière el qui me repliai en quelque sorte sur moi-même, alin que Alfred, vieil ami de quinze ans, ne prit pas pour un simple mouvement de curiosité le sentiment qui m'avait poussé audevant de lui.

11 entra. C'était un des bons élèves de Grisier, et cependant depuis près de trois ans il n'avait point paru à la salle d'armes. La dernière fois qu'il y était venu, il avait un duel pour le lendemain, et, ne sachant encore ft quelle arme il se liattrait, il venait, à tout hasard, se refaire la main avec le maître. Depuis ce temps, Grisier ne l'avait pas revu ; il avait entendu dire seulement qu'il avait quitté la France et habi tail Londres.

Grisier, qui tient à la réputation de ses élèves autant qu'à la sienne, n'eut pas plutôt échangé avec lui les complimens d'usage, qu'il lui mit un fleuret dans la main, lui choisit parmi nous un adversaire do sa force; c'élail, je m'en souviens, ce pauvre Labattut, qui parlait pour l'Italie, et qui, lui aussi, allait trouver a Pise une tombe ignorée et solitaire.

A la troisième passe, le fleuret de I.aballnt rencontra la poignée de l'arme de son adversaire, et, se brisant à deux pouces au dessous du boulon, alla en passant h travers la garde, déchirer la manche de sa chemise . qui se teignit de sang. Labatlut jela aussitôt son neurci; il iroyait, comme nous, Alfred sérieusement blessé.

Heureusement ce n'élait qu'une égralignure; mais, en relevant la manche de sa chemise, Alfred nous découvrit une autre cicatrice qui avait di'i être plus sérieuse; une balle de pistolet lui avait traversé les chairs de l'épaule.

— Tiens ! lui dit Grisier avec élonnemcnl, je ne vous savais pas celte blessure?

C'est que Giisicr nous connaissait lous, comnm une nourrire son enfant; pas un de ses élèves n'avait une pi(iiirc sur le corps dont il ne sût la dale et la cause. 11 écrirait une hisloire amoureuse bien amusante et bien scandaleuse, j'en suis sûr, s'il voulait raconter celle des coups d'épéc dont il sait les antécédens; mais cela ferait trop de bruit dans les alcôves, et, parconlre-coup, trop de tort à son élablissement; il en fera des ménioires posthumes.

— C'est, lui répondit Alfred, que je l'ai revue le lendemain du jour oiije suis venu faire assaut avec vous, et que, le jour oi'i je l'ai reçue, je suis parti pour l'Angleterre.

— Je vous avais bien ditdenepas vous ballre au pistolet. Tlièsc générale : l'épce est l'arme du brave et du geniilhomme, l'épée est la relique la plus précieuse que l'histoire conserve des grands hommes qui ont illustré la pairie : on dit l'épée de Char- Iciuagne, l'épée de Bayard, l'épée de Napoléon, qui est-ce qui a jamais parlé de leur pistolet ? Le pistolet est l'arme du brigand; c'est le pistolet sous la gorge (ju'on fait signer de fausses lettres de change; c'est le pistolet a la main qu'on arrête une diligence au coin d'un bois ; c'est avec un pistolet jue le banqueroutier se brûle la cervelle... Le pistolet I... fi ilonc !... L'épée, a la bonne heure ! c'est la compagne , c'est 'a couiid;nle, c'est l'amie de l'homme ; elle garde son honneur DU elle le venge.

— Eh bien! mais, avec cette conviction, répondit en souriant Alfred, comment vous èles-vous battu il y a deux ans au pistolet?

— Moi, c'est autre chose : je dois me battre à tout ce qu'on veut: Je suis maître d'armes; et puis il y a des circonstances où l'on ne peut pas refuser les conditions ([u'on vous impose...

— Eh bien ! je me suis trouvé dans une de ces circonsinnces, mou c!ier Grisier, et vous voyez. (|;ic je ne m'en suis pas mal liio...

— Oui, avec une lialle dans l'épaul.'.

I — Cela valait toujours mieux qu'une balle dans le cœur.

I — El peut-on savoir la cause de ce duel ?

I — Pardonnez-moi, mon cher Grisier, mais toute celle liis-

i toirecst encore un secret; plus lard, vous la connaîtrez.

I — Pauline?... lui dis-jelout bas.

1 — Oui, merépondil-il.

j — Nous la connaîtrons, bien sûr?... dit Grisier.

I — Bien sûr, reprit Alfred ; cl la preuve, c'est que j'emmène

j souper Alexandre, cl que jela lui raconterai ce soir; de sorte qu'un beau jour, lorsqu'il n'y aura plus d'inconvénient ace(]u'elle paraisse, vous la trouverez dans queUuie volume

, intitulé : Contes bruns ou Contes bleus. Prenez donc patience

: jusque-là.

Force fut donc à Grisier de se résigner. Alfred m'emmena souper comme il me l'avait ollerl, el me raconta l'hislûire de Pauline.

I Aujourd'hui le seul inconvénient qui existât à sa publiea-

I lion a disparu. la mère de Pauline est morte, et avec elle

I s'est éteinte la famille et le nom de celte malheureuse enfant, dont les aventures semblent empruntées à une époque ou à une localité bien étrangères à celles où nous vivons.

— Tu sais, me dit Alfred, que j'étudiais la peinture lorsque mon brave homme d'oncle mourut et nous laissa, à ma sœur et à moi, cliacnn trente mille livres de rente.

Je m'inclinai en signe d'adhésion à le que me disait Alfred, et de respect pour l'ombre de celui qui avait fait une si belle action en prenant congé de ce monde.

— Dès lors, continua le narrateur, je ne me livrai plus à la peinture que comme à un délassement : je résolus de voyager, de voir l'Ecosse, les Alpes, l'Italie ; je pris avec mon notaire desarrangemens d'argent, ci je parlis pour le Havre, désirant commencer mes courses par l'Angleterre.

Au Havre, j'appris que Dauzats et Jadin étaient de l'autre côté de la Seine, dans un petit village nommé Trouville ; je ne voulus pas quitter la France sans serrer la main à deux camarades d'alelii r. Je pris le pa(iuebol; doux heures après j'étais à Konfleur et le lendemain matin à Trouville : malheureusement ils étaient parlis depuis la veille.

Tu connais ce petit port avec sa population de pécheurs; c'est uu des plus pittoresques de la Normandie. J'y restai quelques jours, que j'employai à visiter Us environs; puis, le soir, assis au coin du feu de ma respectable hôtesse, madame Oseraie, j'écoulais le récit d'aventures assez étranges dont, depuis irois mois, les déparlemens du Calvados, du Loiret et de la Manche étaient le ihéàlre. 11 s'agissait de vols commis avec une adresse ou une audace merveilleuse : des \oyageurs avaient disparu entre le village du Buisson et celui de Sallenelles. On avait retrouvé le postillon les yeux bandés et attaché à un arbre, la chaise de poste sur la grande route et les chevaux paissant tranquillement dans la prairie voisine. Un soir que le receveur général de Caen donnait à souper à un jeune homme de Paris nommé Horace de Beuzc- ; val, el à deux de ses amis qui étaient venus passer avec lui la : saison des chasses dans le château de Durcy, distant de Trou- ! ville d'une quinzaine de lieues, on avait forcé sa caisse el ! enlevé une somme de 70,000 francs. Entin, le percepteur de Pont-l'Evéque, qui allait faire uu versement de t2,0ti(i francs à Lisieux, avait éié assassiné, et son corps, jeté dans la Touques el repoussé par ce petit fleuve sur son rivage, avait seul révélé le meurtre, dont les auteurs étaient restés parfailement inconnus, malgré l'activité do la police parisienne, qui ayant commencé à s'inquiéter de ces brigandages, avait envoyé dans ces déparlemens quelques-uns de ses plus habiles suppôts.

Ces événem(n5, qu'éclairait de temps en temps un de ces incendies dont on ignorait la cause, et (lu'à cette époque les journaux de l'opposition allrîbuaient au gouvernement, jetaient par toute la Kormatidie une terreur iiiconnuc jusqu'à.

OELVr.ES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DU:MAS.

lors dans ce bon pays, très renommé pour ses avocats el ses plaideurs, mais nullement pittoresque à l'endroit des brigands et des assassins. Quant à moi, j'avoue que je n'ajoutais pas grande foi à toutes ces histoires, qui me paraissaient appartenir plutôt aux gorges désertes de la Sierra ou aux montagnes incultes de la Calabre qu'aux riches plaines de Falaise el aux fertiles vallées de Pont-Audemer, parsemées de villages, de châteaux et de métairies. Les voleurs m'élaieut toujours apparus au milieu d'une forêt ou au fond d'une caverne. Or, dan?, tous les trois dépaiHeniens, il n'y a pas un terrier qui mérite le nom de caverne et pas une garenne qui ait la présomption de se présenter comme une forêt.

Cependant force me fut bientôt de croire à la réalité de ros récits : un riche Anglais, venant du Havre et se rendant à Alcnçon, fut arrêté avec sa femme à une demi-lieue de D!ves, où il venait de relayer; le postillon, bâillonné et garrotté, -avait été jeté dans la voiture à la place de ceux qu'il conduisait, et les chevaux, qui savaient leur route, étaient arrivés au train ordinaireà Ranville, et s'étaient arrêtés ;i la poste, où ils Olaient restés tranquillement jusqu'au jour, attendant qu'on les dételât; au jour, un garçon d'écurie, en ouvrant la grande porte, avait trouvé la calèche encore attelée et ayant pour tout niaitre le pauvre postillon bâillonné. Conduit aussitôt chez le maire, cet homme déclara avoir été arrêté sur la grande route par quatre hommes masqués qui, par leur mise, semblaient appartenir à la dernière classe de la société, lesquels l'avaient forcé de s'arrêter et avaient fait descendre les voyageurs ; alors l'Anglais ayant essayé de se défendre, un coup de pistolet avait été tiré ; presque aussitôt il avait entendu des gémissemens et des cris; mais il n'avait rien vu, ayant la face contre terre : d'ailleurs, un instant après, il avait été bâillonné et jeté dans la voiture, qui l'avait amené à la poste aussi directement que s'il eût conduit ses chevaux, au lieu d'être conduit par eux. La gendarmerie se porta aussitôt vers l'endroit désigné comme le lieu de la catastrophe : en effet on retrouva le corps de l'Anglais dans un fossé : il était percé de deux coups de poignard. Quant à sa femme, on n'en découvrit aucune trace. Ce nouvel événement s'était passé à dix ou douze lieues à peine de Trouville ; le corps de la victime avait été transporté à Caen : il n'y avait donc plus moyen de douter, e.ussé-je même été aussi incrédule que saint Thomas, car je pouvais, en moins de cinq ou six heures, aller mettre comme lui le doigt dans les blessures.

Trois ou quatre jours après cet événement, et la veille de mon départ, je résolus de faire une dernière visite aux côtes que j'allais quitter : je fis appareiller le bateau que j'avais loué pour un mois, comme à Paris on loue un remise ; puis, voyant le ciel pur et la journée à peu près certaine, je fis porter abord mon diner, mon bristol et mes crayons, et je mis à la voile, composant à moi seul tout mon équipage.

— En elTet, inlerronipis-je, je connais tes prétentions comme marin, et je me rappelle que tu as fait ton apprentissage entre le pont des Tuileries et le pont de la Concorde, dans une embarcation au pavillon d'Amérique.

— Oui, continua Alfred en souriant; mais cette fois ma prétention faillit m'être fatale: d'abord tout alla bien; j'avais une petite barciue de pêcheur à une seule voile, que je pouvais manœuvrer du gouvernail; le vent venait du Havre et me faisait glisser sur la mer à peine agitée avec une rapidité vraiment merveilleuse. Je fis ainsi ù peu près huit ou dix lieues dans l'espace de trois heures ; puis tout-à-coup le vent tomba, et l'Océan devint calme comme un miroir. J'étais justement en face de rcmbouchurc de l'Orne : j'avais h ma droite le raz de Langrune et les rochers de Lyon, et à ma gauche les ruines d'une espèce d'abbaye attenante au château de Burcy; c'était un paysage tout composé; je n'avais qu'à copier pour faire un tableau. J'abattis ma voile et je me mis ;1 l'ouvrage.

.rétais tellement occupé de mon dessin, que je ne saurais dire depuis combien de temps je travaillais, lorsque je sentis passer sur mon visage une de ces brises chaudes qui annoncent l'approche d'un orage; en même temps la mer changea de couleur, et, de verte qu'elle é'^it, devint gris de condro.

Je me retournai vers le large : un éclair sillonnait le ciel couvert de nuages si noirs et si pressés, qu'il sembla fendre une chaîne de montagnes; je jugeai qu'il n'y avait pas un inslan' à perdre : lèvent, comme je l'avais espéré en venant le matir., avait tourné avec le soleil ; je hissai ma petite voile et je \n\-i le cap sur Trouville, en serrant la côte afin de m'y fait ■ échouer en cas de danger. Mais je n'avais pas fait un quav.' de lioue, que je vis ma voile fasier contre le mât ; j'abattis aussitôt l'un et l'aulre, car je me déliais de ce calme apparen ; En effet, au bout d'un inslant, plusieurs courans se crois ( rent, la mer commençai! clapoter, un coup de tonnerre se 1' entendre ; c'était un avertissement à ne pas mépriser : en olfet, la bourrasque s'approchait avec la rapidité d'un cheval ihcourse. Je mis bas mon habit, je pris un aviron de chaque main et je commençai à ramer vers le rivage.

J'avais ù peu près deux lieues à faire avant de l'atteindre; heureusement c'était l'heure du flux, et, quoique le vent fût contraire, ou plutôt qu'il n'y eût réellement point de vent, mais seulement des rafales qui se croisaient en tous sens, la vague me poussait vers la terre. De mon côté, je faisais merveille en ramant de toutes mes forces; cependant la tempête allait encore plus vite que moi, de sorte qu'elle me rejoignit. Pour comble de disgrâce, la nuit commençait à tomber ; cependant j'espérais encore toucher le rivage avant que l'obscurité fût complète.

Je passai une heure terrible : mon bateau, soulevé comme une coquille de noix, suivait toutes les ondulations des vagues, remontant et retombant avec elles. Je ramais toujours ; mais voyant bientôt que je m'épuisais inutilement, et prévoyant le cas où je serais obligé de me sauver ;i la nage, je tirai mes deux avirons de leurs crochets, je les jetai au fond de la barque, auprès delà voile et du mât, et, ne gardant que mon pantalon el ma chemise, je me débarrassai de tout ce qui pouvait gêner mes mouvemens. Deux ou trois fois je fus sur le point de rae jeter â la mer ; mais la. légèreté de la barque même me sauva; elle flottait comme un liège, et n'embarquait pas une goutte d'eau; seulement il y avait ;i craindre que d'un moment à l'autre elle ne chavirât ; une foisje crus sentirqu'elle touchait ; mais la sensation fut si rapide et si légère, que je n'osai l'espérer. L'obscurité était d'ailleurs tellement profonde, que je ne pouvais distinguer à vingt pas devant moi ; de sorte que j'ignorais ù quelle distance j'étais encore du rivage. Tout-àcoup, j'éprouvai une violente secousse : il n'y avait plus de doute cette fois, j'avais touché ; mais était-ce contre un rocher? était-ce contre le sable? Une vague m'avait remis â flot, et pendant quelques minutes je me trouvai emporté avec une nouvelle violence. Enfin la barque fut poussée en avant avec tant de force, que, lorsque la mer se relira, la quille se trouva engravée. Je ne perdis pas un inslant, je pris mon paletot el sautai par-dessus bord, abandonnant tout le reste; j'avais de l'eau seulement jusqu'aux genoux, et, avant que la vague, que je voyais revenir comme une montagne, m'eût rejoini, j'étais sur la grève.

Tu comprends que je ne perdis pas de temps : je mis mon paletot sur mes épaules, et je m'avançai rapidement vers la côte. Bientôt je sentis que je glissais sur ces cailloux ronds, qu'on appelle du galet, et qui indiquent les limites du flux; je continuai démonter quelque temps encore ; le terrain avait de nouveau changé de nature ; je marchais dans ces grandes herbes qui poussent sur les dunfs : je n'avais plus rien à craindre, je m'arrêtai.

C'est une magnifuiuc chose que la mer vue la nuit à la lueur de la foudre et pendant une tempête : c'est l'image du chaos et de la destruction; c'est le seul élément â qui Dieu ait donné le pouvoir de se révolter contre lui en croisant ses vagues avec ses éclairs. L'Océan semblait une immense chaîne de montagnes mouvantes, aux sonimels confondus avec les nuages, et aux vallées profondes comme des abimes ; à chaque éclat de tonnerre, une lueur blafarde sorpculait dec^s cimes âces profondeurs, et allait s'éteindre dans des gouffres aussitôt fermés qu'ouverts, aussitôt ouverts que fermés. Je contemplais avec une terreur pleine de curiosité ce spectacle prodigieux, que Vernet voulut voir et regarda inutilement du mât ilu vaisseau où il s'était fait attacher; car jamais pin

PAULINE

ceau liumain n'en pourra rendre l'épouvantable grandiose et ia terrible majesté. Je serais resté toute la nuit peut-être, immobile, écoutant et regardant, si je n'avais senti toutà-coup de larges gouttes de pluie fouetter mon visage. Quoique nous ne fussions encore qu'au milieu de septembre, les nuits étaient déjà froides; je cherchais dans mon esprit où jepourais trouver un abri contre cette pluie : je me souvins alors des ruines que j'avais aperçues de la mer, et qui ne devaient pas être éloignées du point de la cote où je me trouvais. En conséquence , je continuai de monter par une pente rapide ; bientôt je me trouvai sur une espèce de plateau ; j'avançais toujours, car j'apercevais devant moi une masse noire que je ne pouvais distinguer, mais qui, quelle qu'elle fût, devait m'offrir un couvert. Enfin un éclair brilla , je reconnus le porche dégradé d'une chapelle; j'entrai, et je nie trouvai dans un cloître; je cherchai l'endroit le moins écroulé, et je m'assis dans un angle à l'ombre d'un pilier, décidé .1 attendre là le jour; car, ne connaissant pas la côte, je ne pouvais me hasarder parle temps qu'il faisait à me mettre en quête d'une habitation. D'ailleurs j'avais, dans mes chasses de la Vendée et des Alpes, dans une chaumière bretonne ou dans un chalet suisse, passé vingt nuits plus mauvaises encore que celle qui m'attendait ; la seule chose qui m'inquiétait était un certain tiraillement d'estomac qui me rappelait que je n'avais rien pris depuis dix heures du malin, quand tout-ù-coup je me rappelai que j'avais dit a madame Oseraie de songer aux poches de mon paletot : j'y portai vivement la main ; ma brave hôtesse avait suivi ma recommandation : je trouvai dans l'une un petit pain et dans l'autre une gourde pleine de rhum. C'était un souper parfaitement adapté à la circonstance : aussi, à peine l'eus-je achevé, que je sentis une douce chaleur renaître dans mes membres, qui commençaient à s'engourdir; mes idées, qui avaient pris une teinte sombre dans l'attente d'une veille affamée, se ranimèrent dès que le besoin fut éteint; je sentis le sommeil qui allait venir, conduit par la lassitude: je m'enveloppai dans mon paletot, je m'établis contre mon pilier, et bientôt je m'assoupis, bercé par le bruit de la mer qui venait se briser contre le rivage et le sifflement du vent qui s'engouffrait dans les ruines.

.le dormais depuis deux heures à peu près, lorsque je fus réveillé par le bruit d'une porte qui se refermait en grinçant sur ses gonds et en battant la muraille. J'ouvris d'abord les yeux tout grands, comme il arrive lorsqu'on est d'un sommeil inquiet; puis je me levai aussitôt, en prenant la précaution

instinctive de me cacher derrière mon pilier Mais j'eus

beau regarder autour de moi, je ne vis rien, je n'entendis rien ; cependant je n'en restai pas moins sur mes gardes, convaincu que le bruit qui m'avait réveillé s'était bien réellement fait entendre, et que l'illusion d'un rêve ne m'avait pas trompé.

ni.

L'orage était apaisé, et, quoique le ciel fût toujours chargé de nuages noirs, de temps en temps, dans leur intervalle, la lune parvenait a glisser un de ses rayons. Pendant un de '."es momens de clarté rapide que l'obscurité venait bientôt éteindre, je détournai mes regards de cette porte que je croyais avoir entendue crier, pour les étendre autour de moi. J'étais, comme j'avais cru le distinguer malgré les ténèbres, au milieu dune vieille abbaye en ruines : autant qu'on en pouvait juger par les restes encore debout, je me trouvais dans la chapelle ; a ma droite et à ma gauche s'étendaient les deux corridors du cloître, soutenus par des arcades basses et cintrées, tandis qu'en face, quel(|ucs pierres brisées et posées à plat au milieu de grandes herbes indiquaient le petit cimetière où les anciens habitans de ce cloître venaient se reposer de la vie au pied de la croix de pierre, mutilée et veuve de son Christ, mais encore debout.

Tu le sais, continua Alfred, et tous les hommes véritablement braves l'avoueront, les influences physiques ont un immense pouvoir sur les impressions de l'ame. Je venais d'é-

chapper, la veiHe, à un orage terrible; j'étais arrivé à moitié glacé au milieu de ruines inconnues; je m'étais endormi d'un sommeil de fatigue, troublé bientôt par un bruit extraordinaire dans cette solitude; enfin, .à mon réveil, je me trouvais sur le théâtre même de ces vols et de ces assassinats qui, depuis deux mois, désolaient la Normandie ; je m'y trouvais seul, sans armes, et, comme je te le dis, dans une de ces dispositions d'esprit où les antécédens physiques empêchent le moral engourdi de reprendre toute son énergie. Tu ne trouveras donc rien d'étonnant à ce que tous ces récifs du coin du feu me revinssent en mémoire et .'i ce que je restasse immobile et debout contre mon pilier, au lieu de me recoucher et d'essayer de me rendormir. Au reste, ma conviction était si grande, qu'un bruit humain m'avait réveillé, que, tout en interrogeant les ténèbres des corridors et l'espace plus éclairé du cimetière, mes yeux revenaient constamment se fixer sur cette porte enfoncée dans la muraille, où j'étais certain que quelqu'un était entré : vingt fois j'eus le désir d'aller écouter à cette porte si je n'entendrais pas quelque bruit qui pût éclaircir mes doutes; mais il fallait, pour arriver jusqu'à elle, franchir un espace que les rayons de la lune éclairaient en plein. Or, d'autres hommes pouvaient comme moi être cachés dans ce cloître, et n'échapper à mes regards que comme j'échappais aux leurs, c'est-à-dire en restant dans l'ombre et sans mouvement. Néanmoins, au bout d'un quart d'heure, tout ce désert était redevenu si calme et si silencieux, que je résolus de profiter du premier moment où un nuage obscurcirait la lune, pour franchir l'intervalle de quinze à vingt pas qui me séparait de cet enfoncement, et aller écouter à cette porte : ce moment ne se fit pas attendre ; la lune se voila bientôt, et l'obscurité fut si profonde, que je pensai pouvoir me hasarder sans danger à accomplir ma résolution. Je me détachai donc lentement de ma colonne, à laquelle jusque-là j ciuis resté adhérent comme une sculpture gothique; puis, de pilieren pilier, retenant mon haleine, écoutanlà cha(!ue pas, je parvins enfinjusqu'au mur du corridor. Je le suivis un instant en m'appuyant contre lui ; enfin j'arrivai aux degrés qui conduisaient sous la voûte, je descendis trois marches, et je touchai la porte.

Pendant dix minutes j'écoutai sans rien entendre, et peu à peu ma première conviction s'éteignit pour faire place au doute. J'en revenais à croire qu'un rêve m'avait trompé, et que j'étais le seul habitant de ces ruines qui m'avaient offert un asile : j'allais quitter la porte et rejoindre mon pilier, lorsque la lune reparut en éclairant de nouveau l'espace qu'il me fallait traverser pour retourner à mon poste; j'allais nie mettre en route, malgré cet inconvénient, qui pour moi avait cessé d'en être un, lorsqu'une pierre se détacha de la voûte et tomba. J'entendis le bruit qu'elle fit, et, quoique j'en connusse la cause, je tressaillis comme à un avertissement, et, au lieu de suivre mon premier sentiment, je demeurai encore un instant dans l'ombre que projetait la voûte en avançant au-dessus de ma tête. Tout-à-coup je crus distinguer derrière moi un bruit lointain et prolongé, pareil à celui que ferait une porte en se fermant au fond d'un souterrain; bientôt des pas éloignés encore se firent entendre, puis se rapprochèrent; on montait l'escalier profond auquel appartenaient les trois marches que j'avais descendues. En ce moment la lune disparut de nouveau. D'un seul bond je m'élançai dans le corridor, et, à reculons, les bras étendus derrière moi, l'œil fixé sur l'enfoncement que je venais de quitter, je regagnai ma colonne protectrice, et je repris ma place. Au bout d'un instant, le même grincement qui m'avait réveillé se lit entendre de nouveau ; la porte s'ouvrit et se referma ; puis un homme parut, sortant à moitié de l'ombre, s'arrêta un instant pour écouter et regarder autour de lui ; et, voyant que tout était tranquille, il entra dans le corridor et s'avança vers l'extrémité opposée à celle où je me trouvais. 11 n'eut pas fait dix pas que je le perdis de vue, tant l'obscurité était épaisse. Au bout d'un instant la lune reparut de nouveau, et à l'extrémité du petit cimetière j'aperçus le mystérieux inconnu, une bêche à la main. Il enleva une on deux pelletées de terre, jeta un objet que je ne pus distinguer dans le trou qu'il avait creusé, et, sans doute pour que toute trace de ce qu'il venait

PAULINE. — 53

œUYRES COMPLETES D'Àl.EXAM)RE DUMAS.

de fain; fût cachée aux hommes, il laissa retomber sur l'endroit auquel il avait confié son dépùt la pierre d'une tombe qu'il avait soulevée. Ces précautions prises, il regarda de nouveau autour de lui, et, ne voyant rien, n'entendant rien, il alla reposer sa bêche contre un des piliers du cloître, et disparut sous une voûte, i Ce moment avait été court, et la scène que je viens de ra- ■ conter s'était passée ù quelque dislance de moi ; cependant, malgré la rapidité de l'exécution et l'éloigneroent de l'acteur, j'avais pu distinguer un jeune homme de vingt-huit à trente ans, aux cheveux blonds et de moyenne taille. Il était vêtu 'un simple pantalon de toile bleue, pareil à celui que pordent habituellement les paysans les jours de fête ; mais ce qui indiquait qu'il appartenait ù une autre classe que celle que l'apparence première lui assignait, c'était un couteau de chasse pendu à sa ceinture, et dont je vis briller aux rayons de la lune la garde et l'extrémité. Quant à sa figure, il m'eût été difficile d'en donner le signalement précis; mais cependant j'en avais vu assez pour le reconnaître, s'il m'arrivail de le rencontrer.

Tu comprends que cette scène étrange suffisait à chasser pour le reste de la nuit, non-seulement tout espoir, mais encore toute idée de sommeil. Je restai donc debout sans éprouver un moment de fatigue, tout entier aux mille pensées qui se croisaient dans mon esprit, et bien résolu à approfondir ce mystère ; mais pour le moment la chose était impossible : j'étais sans armes, comme je l'ai dit; je n'avais ni la clef de cette porte ni une pince pour l'enfoncer ; puis il fallait penser si mieux ne valait pas faire une déposition que tenter par moi-même une aventure au bout de lacjuelle je pourrais bien, comme Don Quichotte, trouver quelque moulin à vent. En conséquence, dès que je vis blanchir le ciel, je repris le chemin du porche par lequel j'étais entré; bientôt je me retrouvai sur la déclivité de la montagne : un vaste brouillard couvrait la mer; je descendis sur la plage, et je m'assis en attendant (ju'il fût dissipé. Au bout d'une demi-heure, le soleil se leva, et ses premiers rayons fondirent la vapeur qui couvrait l'Océan encore ému et furieux de l'orage de la veille. J'avais espéré retrouver ma barque, que la marée montante avait dû jeter à la cote : en eû'et je l'aperçus échouée au milieu des galets; j'allai ù elle. Mais, outre qu'en se retirant, la mer me mettait dans l'impossibilité de la lancer à flot, une des planches du fond s'était brisée à l'angle d'une roche : il était donc inutile dépenser à m'en servir pour retournera Trouville. Heureusement la côte est abondante en pécheurs, et une demi-heure ne s'était pas écoulée, que j'aperçus un bateau. Bientôt il fut ù portée de la voix, je fis signe et j'appelai : je fus vu et entendu, le bateau se dirigea de mon côté; j'y transportai le mât, la voile et les avirons de ma barque, qu'une nouvelle marée pouvait emporter ; quant ù la carcasse, je l'abandonnai : son propriétaire viendrait voir lui-même si elle était encore en état de servir, et j'en serais quitte pour en payer la réparation partielle ou la perte entière. Les pécheurs, qui me recueillaient comme un nouveau Robinson Crusoé, étaient justement de Trouville. Ils me reconnurent et me témoignèrent leur joie de me retrouver vivant : ils m'avaient vu partir la veille, et, sachant que je n'étais pas revenu, ils m'avaient cru noyé. Je leur racontai mon naufrage ; je leur dis que j'avais passé la nuit derrière un rocher, et à mon tour je leur demandai comment on nommait ces ruines qui s'élevaient sur le sommet de la montagne, et que nous commencions à apercevoir eu nous éloignantdu rivage. Ils me répondirent que c'étaient celles de l'abbaye de Grand-Pré, attenantes au parc du château de Burcv, qu'habitait le comte Horace de Beuzeval.

C'était la seconde fois que ce nom était prononcé devant moi, et faisait tressaillir mon cœur en y rappelant un ancien souvenir. Le comte Horace de Beuzeval "était le mari de mademoiselle Pauline de Meulien.

— Pauline de Meulien ! m'écriai-je en interrompant Alfred, Pauline de Meulien!.... Et toute ma mémoire me revint... Oui, c'est bien cela... c'est bien la femme que j'ai rencontrée avec toi en Suisse et en Italie. Nous nous étions trouvés ensemble dans les salons de la princesse B., du duc

de F., de madame de M. Comment ne l'ai-je pas reconnue, toute pâle et défaite qu'elle était? Oh! mais une femme charmante, pleine de talens, de charmes et d'esprit ! De magnifi. ques cheveux noirs, avec des yeux doux et tiers ! Pauvre enfant 1 pauvre enfant ! Oh ! je me la rappelle et je la reconnais maintenant.

— Oui, me dit Alfred d'une voix émue et étouffée, oui... c'est cela... Elle aussi t'avait reconnu, et voilà pourquoi elle te fuyait avec tant de soin. C'était un ange de beauté, de grâce et de douceur : tu le sais, car, ainsi que tu l'as dit, nous l'avons vue plus d'une fois ensemble ; mais ce que tu ne sais pas, c'est que je l'aimais alors de toute mon âme, que j'eusse certes tenté dêtre son époux, si, â cette époque, j'avais eu la fortune que je possède aujourd'hui, et que je me suis tu, parce que j'étais pauvre comparativement à elle. Je compris donc que, si je continuais delà voir, je jouais tout mon bonheur à venir contre un regard dédaigneux ou un refus humiliant. Je partis pour l'Espagne; et pendant que j'étais ù Madrid, j'appris que mademoiselle Pauline de Meulien avait épousé le comte Horace de Beuzeval.

Les nouvelles pensées que le nom que ces pêcheurs venaient de prononcer avait fait naître en moi commencèrent ù effacer les impressions qu'avait jusqu'alors laissées dans mon esprit l'accident étrange de la nuit; d'ailleurs le jour, le soleil, le peu d'analogie qu'il y a entre notre vie habituelle et de pareilles aventures contribuaient âme faire regarder tout cela comme un songe. L'idée de faire une déposiiion était complètement évanouie ; celle de tenter de tout éclaircir par moimême m'était seule restée au fond du cœur ; d'ailleurs je me reprochais celle terreur d'un moment dont je m'étais senti saisi, et je voulaisme donnera moi-même une réparation qui me satisfît.

J'arrivai à Trouville vers les onze heures du matin. Tout le monde me fit fête ! on me croyait ou noyé ou assassiné, et l'on était enchanté de voir que j'en étais quitte pour une courbature; en eû'et, je tombais de fatigue, et je me couchai en recommandant qu'on me réveillât à cinq heures du soir, et qu'on me tint une voiture prête pour me conduire â Pont-l'Évêque, où je comptais aller coucher. Mes recommandations furent ponctuellement suivies, el à huitheures j'étais arrivé ù ma desiination. Le lendemain, à six heures du matin, je pris un cheval de poste, et, précédé de mon guide, je partis à franc-élrier pour Dives. Mon intention élait, arrivé â celle ville, de m'en aller en simple promeneur au bord de la mer, de suivre la côte jusqu'à ce que je rencontrasse les ruines de l'abbaye de Grand-Pré, et alors de visiter le jour, en simple amateur de paysage, ces localités que je désirais parfaitement étudier, afin de les reconnaître et d'y revenir pendant la nuit. Un incident imprévu détruisit ce plan, et me conduisit au même but par un autre chemin.

En arrivant chez le maître de poste de Dives, qui était en même temps le maire, je trouvai la gendarmerie à sa porte et toute la ville en révolution. Un nouveau meurtre venait en core d'être commis, mais cette fois avec une audace sanspa reille. Madame la comtesse de Beuzeval, arrivée quelques jours auparavant de Paris, venait d'être assassinée dans le parc même de son château, habité par le comte et deux ou trois de ses amis. Comprends-tu? Pauline... la femme que j'avais aimée, celle dont le souvenir, réveillé dansmon cœur, y vivait tout entier... Pauline, assassinée... assassinée pendant la nuit, assassinée dans le parc de son château, tandis que j'étais, moi, dans les ruines del'abbaye attenante, c'està-dire à cinq cents pas d'elle ! C'était à n'y pas croire... Mais tout-à-coup celle apparition, cette porte, col homme, tout cela ree revint a l'esprit ; j'allais parler, j'allais tout dire, lorsque je ne sais quel pressenliment me retint ; je n'avais pas encore assez do cerlilude, et je résolus, avant de rien révéler, de pousser mon investigation jusqu'au bout.

Les gendarmes, qui avaient éié prévenus à quatre heures du matin, venaient chercher le maire, le juge de paix et deux médecins pour dresser le procès-verbal; le maire elle juge de paix étaient prêts ; mais un des deux médecins, absent pour affaires de clientèle, ne pouvait se rendre à l'invitation de l'autorité : j'avais fait pour la peinture quelques études

PAULINE

d'anatomie à la Charité, je m'offris comme élève en cbirurgic. Je fus accepté à défaut de mieux, et nous partîmes pour le château de Burcy : toute ma conduite était instinctive ; j'avais voulu revoir Pauline avant que les planches du cercueil ne se fermassent pour elle, ou plutôt j'obéissais à une voix intérieure qui me venait du ciel.

Nous arrivâmes au château; le comte en était parti le matin même pourCaen : il allait solliciter du préfet la permission de faire transporter le cadavre à Paris, où étaient les caveaux de sa famille, et il avait prolité, pour s'éloigner, du moment où la justice remplirait ses froides formalités, si douloureuses pour le désespoir.

Un de ses amis nous reçut et nous conduisit ù la chambre de la comtesse. A peine si je pouvaismesoutenir, mes jambes pliaient sous moi, mon cœur battait avec violence ; je devais être pâle comme la victime qui nous attendait. Nous entrâmes dans la chambre, elle était encoretoute parfumée d'une odeur de vie. Je jetai autour de moi un regard effaré : j'aperçus sur un lit une forme humaine que trahissaitle linceul déjà étendu sur elle; alors je sentis tout mon courage s'évanouir, je m'appuyai contre la porte : le médecin s'avança vers le lit avec ce calme et cette insensibilité incompréhensible que donne l'habitude. Il souleva le drap qui recouvrait le cadavre et découvrit la tète : alors je crus rêver encore, ou bien que j'étais sous l'empire de quelque fascination. Ce cadavre étendu sur le lit, ce n'était pas celui de la comtesse de Beuzcval ; cette femme assassinée et dont nous venions constater la mort, ce n'était pas Pauline I

C'était une femme blonde et aux yeux bleus, à la peau blanche et aux mains élégantes et aristocratiques ; c'était une femme jeune et belle, mais ce n'était pas Pauline.

La blessure était au côté droit; la balle avait passé entre deux côtes et était allée traverser le cœur; de sorte que la mort avait dû être instantanée. Tout ceci était un mystère si étrange, que je commençais â m'y perdre ; mes soupçons ne savaient où se fixer : mais ce qu'il y avait de certain dans tout cela, c'est que cette femme, ce n'était pas Pauline, que son mari déclarait morte, et sous le noni de laquelle on allait enterrer une étrangère.

Je ne sais trop à quoi je fus bon pendant toute cette opération chirurgicale ; je ne sais trop ce que je signai sous le titre de procès-verbal; heureusement que le docteur de Divcs, tenant sans doute à établir sa supériorité sur un élève, ctla prééminence de la province surParis, se chargea de toute la besogne, et ne réclama que ma signature. L'opération dura deux heures à peu près; puis nous descendîmes dans la salle à manger du château, où l'on nous avait préparé quelques rairaichissemens. Pendant que mes compagnons répondaient à cette politesse en s'atlablant, j'allai m'appuyer la tête contre lecarreau d'une fenêtre qui donnait sur le devant. J'y étais depuis un quart d'heure â peu près, lorsqu'un homme couvert de poussière rentra au grand galop de son cheval dans la cour, se jeta en bas de sa monture sans s'inquiéter si quelqu'un était là pour la garder, et s'élança rapidement vers le perron. J'avançais de surprise en surprise : cet homme, quoique je n'eusse fait que l'entrevoir, je l'avais reconnu malgré son changement de costume. Cet homme, c'était celui que J'avais vu au milieu des ruines sortant du caveau; c'était l'homme au pantalon bleu, â la bêche et au couteau de chasse. J'appelai un domcsliiiue et lui demandai quel était le cavalier qui venait de rentrer. —C'est mon maître, me dit-il, le comte de Beuxeval, qui revient de Caen, où il était allé chercher l'autorisation de transfert. Je lui demandai s'il comptait repartir bientôt pour Paris. — Ce soir, me dit-il, car le fourgon qui doit transporter le corps de madame est préparé, et les chevaux de poste commandés pour cinq heures. En sortant delà salle à manger, nous entendîmes des coups de marteau; c'était le menuisier qui clouait la bière. Tout se faisait régulièrement, mais en hâte. comme on le voit.

Je repartis pour Dives : à trois heures j'étais â Pont-l'Evêque, et â quatre heures â Trouville.

Ma résolution était prise pour cette nuit. J'étais décidé :\ tout éclaircir moi-même, et, si ma tentative était inutile, à tout déclarer le lendemain, et â laisser à la police le soin de terminer cette affaire.

En conséquence, la première chose dont je m'occupai en arrivant fut de louer une nouvelle barque; mais cette fois je retins deux hommes pour la conduire, puis je montai dans ma chambre, ji^ passai une paire d'excellens pistolets à deux coups dans ma ceinture de voyage, qui supportait en même temps un couteau-poignard; je boutonnai mon paletot pardessus, pour déguiser à mon hôtesse ces pri'paratifs formidables; je fis porter dans la bar(iu!i une torche et une pince, et j'y descendis avec mon fusil, donnant pour prétexte à mon excursion le désir de tirer des mouettes et des guillemols.

Cette fois encore le vent était bon ; en moins de trois heures nous fûmes à la hauteur de l'embouchure de la Dive : arrivé là, j'ordonnai à mes matelots de rester en panne jusqu'à ce que la nuit fût tout-à-fait venue; puis, lorsque je vis l'obscurité assez complète, je fis mettre le cap sur la côte et j'abordai .

Alors je donnai mes dernières instructions âmes hommes : elles consistaient à m'attendrc dans un creux de rocher, à veiller chacun à leur tour, et à se tenir prêts à partir à mon premier signal. Si, au jour, je n'étais pas revenu, ils devaient se rendre à Trouville et remettre au maire un paquet cacheté : c'était ma déposition écrite et signée, les détails de l'expédition que je tentais et les renseignemens à l'aide des(|uels on pourrait me retrouver mort ou vivant. Cette précaution prise, je mis mon fusil en bandoulière; je pris ma pince et ma torche, un briquet pour l'allumer au besoin, et j'essayai de reprendre le cliemin que j'avais suivi lors de mon premier voyage.

Je ne tardai pas à le retrouver, je gravis la montagne, et les premiers rayons de la lune me montrèrent les ruines de la vieille abhaye; je franchis le porche, et comme la première fuis je me trouvai dans la chapelle.

Cette fois encore mon cœur battait avec violence; mais c'était plus d'attente que de terreur. J'avais eu le temps d'asseoir ma résolution , non pas sur celte excitation pliysi<iue que donne le courage brutal et momentané, mais sur cette réflexion morale qui fait la résolution prudente, mais irrévocable.

Arrivé au pilier au pied duquel je m'étais couché, je m'arrêtai pourjeteruncoup d'œil autour de moi. Tout était calme, ai'cun bruit ne se faisait entendre, si ce n'est ce mugissement éternel, qui semble la respiration bruyante de l'Océan ; je résolus de procéder par ordre, et de fouiller d'abord l'endroit où j'avais vu le comte de Beuzeval, car j'étais bien convaincu que c'était lui, cacher un objet que je n'avais pu distinguer. En conséquence, je laissai la pince et la torche contre le pilier, j'armai mon fusil pour être prêt à la défense en cas d'événement; je gagnai le corridor, je suivis ses arcades sombres ; contre une des colonnes que les soutenaient était appuyée la bêche, je m'en esiparai; puis, après un instant d'immobililé et de silence , qui me convainquit que j'étais bien seul, je me hasardai à gagner l'endroit du dépôt; je soulevai la pierrede la tombe, comme l'avait fait le comte, je vis la terre fraîchement remuée, je couchai mon fusil à terre, j'enfonçai ma bêche dans la même ligne déjà découpée, et, au milieu de la première pelletée de terre, je vis briller une clef; je remplis le trou, replaçai la pierre surla tombe, ramassai mon fusil, remis la bêche où je l'avais trouvée, et m'arrêtai un instant dans l'endroit le plus obscur, pour remettre un peu d'ordre dans mes idées.

Il était évident que cette clef ouvrait la porte par laquelle j'avais vu sortir le comte ; dès lors je n'avais plus besoin de la pince : en conséquence, je la laissai derrière le pilier, je pris seulement la torche, je m'avançai vers la porte voûtée, je descendis les trois marches, je présentai la clef à la serrure, elle y entra, au second tour le pèiie s'ouvrit, j'entrai; j'allais refermer la porte, lorsque je pensai qu'un accident

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

quelconque pouvait m'empêclier de la rouvrir avec la clef; j'allai reclicrchcr la pince, je la couchai dans l'angle le plus profond de la quatrième à la cinquième marche-, je refermai la porte derrière moi ; me trouvant alors dans l'obscurité la plus profonde, j'allumai ma torche, et le souterrain s'éclaira.

Le passage dans lequel j'étais engagé ressemblait à l'entrée d'une cave, il avait tout au plus cinq ou six pieds de large, les murailles et la voûte étaient de pierre; un escalier d'une vingiainede marches se déroulait devant moi ; au bas de l'estalier je me trouvai sur une pente inclinée qui continuait de s'enfoncer sous la terre; devant moi, à quelques pas, je vis une seconde porte, j'allai à elle, j'écoutai en appuyant l'oreille contre ses parois de chêne, je n'entendis rien encore; j'essayai la clef, elle ouvrait ainsi qu'elle avait ouvert l'autre; comme la première fois j'entrai, mais sans la rolermer derrière moi, et je me trouvai dans les caveaux réservés aux supérieurs de l'abbaye : on enterrait les simples moines dans le cimetière.

Lu, je m'arrêlai un instant : il était évident que j'approchais du tfrmc de ma course; ma résolution était trop bien prise pour que rien lui portât atteinte; et cependant, continua Alfred, tu comprendras facilement que l'impression des lieux n'était pas sans puissance; je passai la main sur mon front couvert de sueur , et je m'arrêtai un instant pour me remettre. Qu'allais-je trouver? sans doute quelque pierre mortuaire, scellée depuis trois jours; tout-à-coup je tressaillis I J'avais cru entendre un gémissement.

Ce bruit, au lieu de diminuer mon courage, me le rendit tout entier; je m'avançai rapidement; mais de quel côté ce gémissement était-il venu? Pendant que je regardais autour de moi, une seconde plainte se lit entendre; je m'élançai du cftté d'où elle venait, plongeant mes regards dans chaque caveau, sans y rien voir autre chose que les pierres funèbres, dont les inscriptions indiquaient le nom dcceux qui dormaient à leur abri ; enfin, arrivé au dernier, au plus profond, au plus reculé, j'aperçus dans un coin une femme assise, les bras tordus, les yeux fermés et mordant une mèche de ses cheveux; près d'elle, sur une pierre, était une lettre, une lampe éteinte et un verre vide. Étais-je arrivé trop tard? élait-elle morte? J'essayai la clef, elle n'était pas faite pour la serrure ; mais au bruit que je fis la femme ouvrit des yeux hagards, écarta convulsivement les cheveux qui lui couvraient le visage, et d'un mouvement rapide et mécanique se leva debout lomme une ombre. Je jetai à la fois un cri et un nom : Pauline !

Alors la femme se précipita vers la grille et tomba ù genoux.

— Oh 1 s'écria-t elle avec l'accent de la plus affreuse agonie, tirez-moi d'ici.. Je n'ai rien vu, je ne dirai rien, je le jure par ma mère.

— Pauline ! Pauline! répélai-je en lui prenant les mains à travers la grille, Pauline, vous n'avez rien à craindre, je viens a votre aide, à votre secours : je viens vous sauver.

— Oh! dit-elle en se relevant, me sauver, me sauver!.... oui, me sauver. Ouvrez celte porte, ouvrez-la ;1 l'instant; tant qu'elle ne sera pas ouverte, je ne croirai ù rien de ce que vous me direz. Au nom du ciel, ouvrez cette porte. — Et elle secouait la grille avec une puissance dont j'auraiscru une femme incapable.

— Remettez-vous, remettez-vous, lui dis-je, je n'ai pas la clef de celte porte, mais j'ai des moyens de l'ouvrir : je vais aller chercher

— Ne me quittez pas! s'écria Pauline en me saisissant le Ihras ;i travers la grille avec une force inouïe; ne me quittez (pas, je ne vous reverrais plus.

— Pauline, lui dis-je en rapprochant la torche de mon viiBage,ne me reconnaissez-vous pas? Oh! regardez-moi, et songez si je puis vous abandonner.

Pauline fixa ses grands yeux noirs sur les miens, chercha un instant dans ses souvenirs ; puis tout-:Vcoup :

— Alfred de Nerval ! s'écria-l-elle.

— Oh! merci, merci, lui répondis-je, ni vous non plus, vous ne m'avez pas oublié. Oui, c'est moi (jui vous ai tant aimée, qui vous aime tant encore. Voyez si vous pouvez vous confier à mot.

Une rougeur subite passa sur son visage pâle, tant la pudeur est inhérente au cœur de la femme; puis elle lâcha mon bras.

— Serez-vous longtemps? me dit-elle

— Cinq minutes.

— Allez donc , mais laissez-moi cette torche, je vous en supplie, les ténèbres me tueraient.

Je lui donnai la torche: elle la prit, passa son bras à travers la grille, appuya son visage entre deux barreaux afin de me suivre des yeux le plus longtemps possible, et je me hâtai de reprendre le chemin par lequel j'étais venu. Au moment de franchir la première porte, je me retournai et je vis Pauline dans la même posture, immobile comme une statue qui eût tenu un flambeau avec son bras de marbre.

Au bout de vingt pas je trouvai le second escalier et à la quatrième marche la pince que j'y avais cachée; je revins aussitôt : Pauline était toujours à la même place. En me revoyant elle jeta un cri de joie. Je me précipitai vers la grille.

La serrure en était tellement solide, que je vis qu'il fallait me tourner du côté des gonds : je me mis donc à atta(iuer la pierre; Pauline m'éclairait; au bout de dix minutes, les deux attaches de l'un des battans étaient descellées, je le tirai, il céda. Pauline tomba à genoux : ce n'était que de ce moment qu'elle se croyait libre.

Je la laissai un instant à son action de grâces, puis j'entrai danslecaveau. Alorsellese retourna vivement, saisilla lettre ouverte sur la pierre et la cacha dans son sein. Ce mouvement me rappela le verre vide ; je m'en emparai avec anxiété, un demi-pouce de matière blanchâtre restait au fond.

— Qu'y avait-il dans ce verre? dis-je épouvanté.

— Du poison, me répondit Pauline.

— Et vous l'avez bu ! m'écriai-je

— Savais-je que vous alliez venir? me dit Pauline ens'appuyant contre la grille; car alors seulement elle se rappela qu'elle avait vidé ce verre une heure ou deux avant mon arrivée.

— Souffrez-vous? lui dis-je.

— Pas encore, me répondit-elle.

Alors un espoir me vint.

— Et y avait-il longtemps que lepoisonétait dans ce verre?

— Deux jours et deux nuits à peu près, car je n'ai pas pu calculer le temps.

Je regardai de nouveau le verre, le détritus qui en couvrait le fond me rassura un peu : pendant ces deux jours et ces deux nuits, le poison avait eu le temps de se précipiter. Pauline n'avait bu (jue de l'eau, empoisonnéeil est vrai, mais peutêtre pas à un degré assez intense pour donner la mort.

— Il n'y a pas un instant à perdre, lui dis-je en l'enlevant sous un de mes bras, il faut fuir pour trouver du secours.

— Je pourrai marcher, dit Pauline en se dégageant avec cette sainte pudeur qui avait déj:! coloré son visage.

Aussitôt nous nous acheminâmes vers la première porte, que nous refermâmes derrière nous; puis nous arrivâmes â la seconde, qui s'ouvrit sans difficulté, et nous nous retrouvâmes sous le cloître. La lune brillait au milieu d'un ciel pur; Pauline étendit les bras, et tomba une seconde fois à genoux.

— Partuns, partons, lui dis-je, chaque minute est peut-être mortelle.

— Je commence à souffrir, dit-elle en se relevant. Une sueur froide me passa sur le front, je la pris dans mes bras comme j'aurais fait d'un enfant, je traversai les ruines, je sortis du cloître et je descendis en courant la montagne : arrivé sur la plage, je vis «le loin le feu de mes deux hommes.

— A la mer, â la mer ! criai-je de cette voix impéralive qui indique qu'il n'y a pas un instant .1 perdre.

Ils s'élancèrent vers la barque et la firent approcher le plus près qu'ils parent de la rive, j'entrai dans l'eau jusipi'anx genoux; ils prirent Pauline de mes bras et la déposèrent dans la barque. Je m'y élançai après elle.

— Souffrez-vous davantage?

— Oui, médit Pauline.

Ce que j'éprouvais était quelque chose de pareil au désespoir : pus de secours, pas de contre-poison; lout-:i-coup je

PAULEVE.

pensai à l'eau de mer, j'en remplis un coquillage (jui se trouvait au fond de la barque, et je le présentai à Pauline.

— Diivez, lui dis-je.

Elle obéit machinalement.

— Qu'est-ce que vous faites donc? s'écria un des pêcheurs; vous allez la faire vomir, c'tc p'iite femme.

C'était tout ce que je voulais ; un vomissement seul pouvait la sauver. Au bout de cinq minutes elle éprouva des contractions d'estomac d'autant plus douloureuses que, depuis trois jours, elle n'avait rien pris que ce poison. Mais, ce paroxisme passé, elle se trouva soulagée; alors je lui présentai un verre plein d'eau douce et fraîche, qu'elle but avec avidité. Bientôt les douleurs diminuèrent, une lassitude extrême leur succéda. Nous finies au fond de la barque un lit des vestes de mes pêcheurs et de mon paletot : Pauline s y coucha, obéissante comme un enfant; presque aussitôt ses yeux se fermèrent, j'écoulai un instant sa respiration; elle était rapide, mais régulière : tout était sauvé.

— Allons, dis-je joyeusement à mes matelots, maintenant à Trouville, et cela le plus vite possible : il y a vingt-cinq louis pour vous en arrivant.

Aussitôt mes braves bateliers , jugeant que la voile était insuflisante, se penchèrent sur leurs rames , et la barque glissa sur l'eau gomme un oiseau de mer attardé.

Pauline rouvrit les yeux en rentrant dans le port; son premier mouvement fut tout à l'effroi ; elle croyait avoir fait un rêve consolant ; et elle étendit les bras comme pour s'assurer qu'ils ne touchaient plus les murs de son caveau ; puis elle regarda autour d'elle avec inquiétude.

■ — Où me conduisez vous? me dit-elle.

— Soyez tranquille, lui répondis-je; ces maisons que vous voyez devant vous appartiennent à un pauvre village; ceux qui l'habitent sont trop occupés pour être curieux ; vous y resterez inconnue aussi longtemps que vous voudrez. D'ailleurs, si vous désirez partir, dites-moi seulement où vous allez, et demain, celte nuit, à l'instant, je pars avec vous, je vous conduis, je suis votre guide

— Même hors de France?

— Partout!

— Merci, me dit-elle; laissez moi seulement songer une heure ù cela ; je vais essayer de rassembler mes idées, car en ce momenl-j'ai la tète et le cœur brisés ; toute ma force s'est usée pendant ces deux jours et ces deux nuits, et je sens dans mon esprit une confusion qui ressemble ù de la folie.

— A vos ordres; quand vous voudrez me voir, vous me ferez appeler. Elle me lit un geste de remerciment. En ce moment nous arrivions à l'auberge.

Je fis préparer une chambre dans un corps de logis entièrement séparé du mien, pour ne pas blesser la susceptibilité de Pauline; puis je recommandai à notre liôtcsse de ne lui monter que du bouillon coupé, toute autre nourriture pouvant devenir dangereuse dans l'état d'irritation et d'affaiblissement ou devait être l'estomac de la malade. Ces ordres

j donnés, je me retirai dans ma chambre.

1 Là, je pus me livrer tout entier au senlinical de joie qui

■ remplissait mon âme, et que, devant Pauline, je n'avais point I osé laisser éclater. Celle que j'aimais encore, celle dont le / souvenir, malgré une séparation de deux ans, était resté i vivant dans mon cœur, je l'avais sauvée, elle me devait la \ vie. J admirais par combien de détours cachés et de combi-

■ naisons diverses le hasard ou la Providence m'avait conduit ù ce résultat; puis tout-à-coup il me passait un frisson mortel par les veines en songeant que, si une de ces circonstances fortuites avait manqué; que si un seul de ces petits événenemens dont la chaîne avait formé le fil conducteur qui m'avaii guidé dans ce labyrinthe n'était pas venu au devant de moi, à cette heure même, Pauline, enfermée dans un caveau, se tordrait les bras dans les convulsions du poison ou de la

faim; tandis que moi, moi, dans mon ignorance, occupé ailleurs d'une futilité, d'un plaisir peut-être, je l'eusse laissée agonisante ainsi, sans qu'un souffle, sans qu'un pressentiment, sans qu'une voix fût venue me dire : Elle se meurt, sauve-la !... Ces choses sont aiïreuses à penser, et la peur de réllexion est la plus terrible. Il est vrai que c'est aussi la plus consolante, car, après nous avoir fait épuiser le cercle du doute, elle nous ramène à la foi, qui arrache le monde des mains aveugles du hasard pour le remettre ii la prescience de Dieu.

Je restai une heure ainsi, et, je te le jure, continua Alfred, pas une pensée qui ne fût pure ne me vint au cœur ou à l'esprit. J'étais heureux, j'étais lier de l'avoir sauvée ; cette action portait avec elle sa récompense, et je n'en demandais pas d'autre que le bonheur même d'avoir été choisi pour l'accomplir. Au bout de cette heure elle me lit demander : je me levai vivement, comme pour m'élancer vers sa chambre , mais à la porte les forces me manquèrent, je fus obligé de m'appuyer un instant contre le mur, et il fallut que la fille d'auberge revint sur ses pas en m'inviiant à entrer, pour que je prisse sur moi de surmonter mon émotion.

Elle s'était jetée sur sou lit, mais sans se déshabiller. Je m'approchai d'elle avec l'apparence la plus calme que je pus : elle me tendit la main.

— Je ne vous ai pas encore remercié, me dit-elle: mon excuse est dans l'iiiipossibilité de trouver des termes qui expriment ma reconnaissance. Faites la part de la terreur d'une femme dans la position où vous m'avez trouvée, et pardonnez-moi.

— Écoulez-moi, madame, lui dis-je en essayant de réprimer mon émotion, et i;royez à ce que je vais vous dire. Il est de ces situations si inattendues, si étranges, qu'elles dispensent de toutes les formes ordinaires et de toutes les préparations convenues. Dieu m'a conduit vers vous et je l'en remercie ; mais ma mission n'est point accomplie, je l'espère, et peutêtre aurez-vous encore besoin de moi. Écoutez-moi donc ei pesez chacune de mes paroles.

Je suis libre... je suis riche... rien ne m'enchaîne sur un point de la terre plutôt que sur un autre. Je comptais voyager, je partais pour l'Angleterre sans aucun but ; je puis donc changer mon itinéraire, et me diriger vers telle partie de ce monde ou il plaira au hasard de me pousser. Peut-être devezvous quitter la France ? Je n'en sais rien, je ne demande aucun devos secrets, et j'attendrai que vous me fassiez un signe pour former même une supposition. Mais, soit que vous restiez en France, soit que vous la quiltiez, disposez de moi, madame, ù titre d'ami ou de frère; ordonnez que je vous accompagne de près, ou que je vous suive de loin, faites-vous de moi un défenseur avoué, ou exigez que j'aie l'air de ne pas vous connaître, et j'obéirai ù l'instant ; et cela, madame, croyez-le bien, sans arrière-pensée, sans espoir égoïste, sans intention mauvaise. Et maintenant que j'ai dit, oubliez votre âge, oubliez le mien, ou supposez que je suis votre frère.

— Merci, me dit la comtesse avec une voix pleine d'une émotion profonde; j'accepte avec une confiance pareille à votre loyauté; je me remets tout entière ù votre honneur, car je n'ai que vous au monde : vous seul savez que j'existe.

Oui, vous l'avez supposé avec raison, il faut que je quitta la France. Vous alliez en Anglelerre, vous m'y conduirez ; mais je n'y puis pas arriver seule et sans famille ; vous m'avez offert le litre de votre sœur; pour tout le monde désormais je serai mademoiselle de Kerval.

— Ohl que je suis heureux! m'écriai-je. La comtesse me fit signe de l'écouter.

— Je vous demande plus que vous ne croyf~z peut-être, mo dit-elle ; moi aussi j'ai été riche, mais les moi \.' ne possèdent plus rien.

— Mais je le suis, moi, mais toute ma fortune...

— Vous ne me comprenez pas, me dit-elle, et, en ne ii;8 laissant pas achever, vous me forcez ii rougir.

— Oh! pardon.

— Je serai mademoiselle de Nerval, une fille de voire père, si vous voulez, une orpheline qui vous a élé confiée. Vous devez avoir des lettres de recoraniandalion ; vous me préseu-

ac2

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DCMÀ.S

terez comme institutrice dans quelque pensionnat. Je parle l'anglais et l'italien comme ma langue niatecnclle; je suis bonne musicienne, du moins on me le disait autrefois, je donnerai des leçons de musique et de langues.

— Mais c'est impossible ! ni'écriai-je.

— Voilà mes conditions, me dit la comtesse ; les refusezvous, monsieur, ou les acceptez- vous, mon frère ?

— Oh ! tout ce que vous voudrez, tout, tout, tout !

— Eh bien ! alors il n'y a pas de temps à perdre, il faut que demain nous partions ; est-ce possible?

— Parfaitement.

— Mais un passeport ?

— J'ai le mien.

— Au nom de monsieur de Nerval ?

— J'ajouterai : Et de sa sœur.

— Vous ferez un faux?

— lîien innocent. Aimez-vous mieux que j'écrive à Paris qu'on m'envoie un second passeport?...

— Non, non... cela entraînerait une trop grande perte de temps. D'où partirons-nous?

— Du Havre.

— Comment?

— Par le paquebot, si vous voulez.

— Et quand cela?

— A votre volonté.

— Pouvons-nous tout de suite?

— N'ètes-vous pas bien faible?

— Vous vous trompez, je suis forte. Dès que vous serez disposé à partir, vous me trouverez prèle.

— Dans deux heures.

— C'est bien. Adieu, frère.

— Adieu, madame.

— Ahl reprit la comtesse en souriant, voilà déjà que vous manquez à nos conventions.

— Laissez-moi le temps de m'habituer ù ce nom si doux.

— ?r]'a-l-il donc tant coûté, à moi?

— Oh ! vous!... m'écriai-je. Je vis que j'allais en dire trop. Dans deux heures, repris-je, tout sera préparé selon vos désirs. Puis je m'inclinai et je sortis.

Il n'y avait qu'un quart d'Iieure que je m'étais offert, dans toute la sincérité de mou ûme, ù jouer le rôle de frère, et déjà j'en ressentais toute la difficulté. Être le frère adoptif d'unefcmme jeune et belle est déjà chose dilTicile; mais lorsqu'on a aimé cette femme, lorsiju'on l'a perdue, lorsqu'on l'a retrouvée seule et isolée, n'ayant d'appui ([ue vous; lorsque le bonheur auijuel on n'aurait osé croire, car on le retçardait comme un songe, est là près de vous en réalité, et qu'en étendant la main on le touciie, alors, malgré la résolution prise, malgré la parole donnée, il est impossible de renfermer dans son àme ce feu qu'elle couve, et il en sort toujours quelque étincelle par les yeux ou par la bouche.

Je retrouvai mes bateliers soupant et buvant; je leur fis part de mon nouveau projet de gagner le Havre pendant la nuit, alind'y être arrivé au moment du départ du paquebot ; mais ils refusèrent de tenter la traversée dans la barque qui nous avait amenés. Comme ils ne demandaient (]u'une heure pour préparer un bâtiment plus solide, nous finies prix à l'instant, ou plutôt ils laissèrent la chose à ma générosité. J'ajoutai cinq louis aux vingt-cinq qu'ils avaient déjà reçus; pour cette somme ils m'eussent conduit en Amériiiue.

Je fis une visite dans les armoires de mon hôtesse. La comtesse s'était sauvée avec la robe qu'elle portait au moment où elle fut enfermée, et voilà tout. Je craignais pour elle, faible et souftranle connue elle l'élait encore, le vent et le brouillard de la nuit ; i'.iperçus sur la planche d'honneur un grand tartan écossa' dont je m'emparai, et que je priai madame Oseraie de .uellre sur ma note; grAce à ce chàle et à mon manteaj, j'espérais que ma compagne de voyage ne serait pas incommodée de la traversée. Elle ne se fil pas attendre, et lorsqu'elle sut que les bateliers étaient préis, elle descendit aussitôt. J'avais profité du temps qu'elle m'avait donné pour régler tous mes [îclils comptes à l'auberge; nous n'eûmes donc ([u'à gagner le port et à nous embaniuer.

Gomme je l'avais prévu, la nuiiélnit froide, mais rninieet

belle. J'enveloppai la comtesse de son tartan, et je voulus al faire entrer sous la tente que nos bateliers avaient faite à l'arrière du bâtiment avec une voile; mais la sérénité du ciel et la tranquillité de la mer la retinrent sur le pont; je lui montrai un banc, et nous nous assîmes l'un près de l'autre.

Tous deux nous avions le cœur si plein de nos pensées, que nous demeurâmes ainsi sans nous adresser la parole. J'avais laissé retomber ma tète sur ma poitrine, etje songeais avec élonnement à cette suite d'aventures étranges qui venaient de commencer pour moi, et dont la chaîne allait probablement s'étendre dans l'avenir. Je brûlais de savoir par quelle suite d'événemens la comtesse de Beuzeval, jeune, riche, aimée en apparence de son mari, en était arrivée à attendre, dans un des caveaux d'une abbaye en ruines, la mort à laquelle je l'avais arrachée. Dans quel but et pour quel résultat son mari avait-il fait courir le bruit de sa mort et exposé sur le lit mortuaire une étrangère à sa place? Était-ce par jalousie?... ce fut la première idée qui se présenta à mon esprit, elle était alTreuse.... Paulineaimer quelqu'un!..,. Oh! alors voilà qui désenchantait tous mes rêves ; car pour cet homme qu'elle aimait elle reviendrait à la vie sans doute; quelque part qu'elle fût, cet homme la rejoindrait. Alors je l'aurais sauvée pour un autre; elle me remercierait comme un frère, et tout serait dit; cet homme me serrerait la main en me répétant qu'il me devait plus que la vie; puis ils seraient heureux d'un bonheur d'autant plus sûr, qu'il serait ignoré !.. Et moi, je reviendrais en France pour y souffrir comme j'avais déjà souffert, et mille fois davantage; car cette félicité, que d'abord je n'avais entrevue que de loin, s'était rapprochée de moi , pour ra'écliapper plus cruellement encore; et alors il viendrait un moment peut-être où je maudirais l'heure où j'avais sauvé celle femme, où je regretterais que, morte pour tout le monde, elle lut vivante pour moi, loin de moi ; et pour un autre, près de lui... D'ailleurs, si elle était coupable, la vengeance du comte était juste... A sa place je ne l'eusse pas fait mourir... mais certes... je l'eusse tuée... elle etl'homme qu'elle aimait... Pauline aimant un autre!... Pauline coupable !... Ohl cette idée me rongeait le cœur,.. Je relevai lentement le front; Pauline, la tète renversée en arrière, regardait le ciel, et deux larmes coulaient le long de ses joues.

— Oh ! m'écriai-je... qu'avez-vous donc, mon Dieu?

— Croyez-vous, me dit-elle en gardant son immobilité, croyez-vous que l'on quitte pour toujours sa patrie, sa famille, sa mère, sans que le cœur se brise? Croyez-vous qu'on passe, sinon du bonheur, mais du moins de la tranquillité au désespoir, sans que le cœur saigne? Croyez-vous qu'on traverse l'Océan à mon âge pour aller traîner le reste de sa vie sur une terre étrangère, sans mêler une larme aux flots qui vous emportent loin de tout ce qu'on a aimé?...

— Mais, lui dis-je, est-ce donc un adieu élernel ?

— Eternel ! murmura-t-elle en secouant doucement la tête.

— De ceux que vous regrettez ne reverrez-vous personne ?

— Personne...

— Et tout le monde doit-il ignorer à jamais, et... sans exception, que celle que l'on croit morte et (|u'on regrette est vivante et pleure?

— Tout le monde... à jamais... sans exception...

— Oh!... m'écriai-je, ohl que je suis heureux, et quel poids vous m'enlevez du cœur!...

— Je ne vous comprends pas, dit Pauline.

— Oh ! ne devinez-vous point tout ce qui s'éveille en moi de doutes et de craintes ?... N'avez-vous point hàlc de savoir vousmême par quel enchaînement de circonstances je suis arrivé jusciues auprès de vous?... Et rendez-vous grâce au ciel de vous avoir sauvée, sans vous informer à moi de quels moyens il s'est servi?. ..

— Vous avez raison, un frère ne doit point avoir de secrets pour sa sœur... Vous me raconterez tout... cl , à mon tour, je je ne vous cacherai rien...

— Rien... Oh ! jurez-le-moi... Vous me laisserez lire dans votre cœur comme dans un livre ouvert;' .

— Oui... et vous n'y trouverez que le malheur, la résignation cl )a prière,.. Mais ce n'est ni l'heure ni le momenî

PAULINE

D'ailleurs je suis trop près encore de toutes ces catastrophes pour avoir le courage de les raconter...

— Oh! quand vous voudrez... à votre heure... à votre temps... J'attendrai...

Elle se leva. —J'ai besoin de repos, me dit elle : ne m'avez vous pas dit que je pourrais dormir sous celte lente?

Je l'y conduisis; j'étendis mon manteau sur le plancher , puis elle me lit signe de la main de la laisser seule. J'obéis ; et je retournai m'asseoir sur le ponljù la place qu'elle avait occupée; je posai ma tête où elle avait posé la sienne, et je demeurai ainsi jusqu'à notre arrivée au Havre.

Le lendemain soir nous abordions à Brighton ; six heures après nous étions à Londres.

Mon premier soin en arrivant fut de me mettre en quête d'un appartement pour ma sœur et pour moi ; en conséquence je me présentai le même jour chez le banquier auprès duquel j'étais accrédité : il m'indiqua une petite maison toute meublée, qui faisait parfaitement l'affaire de deux personnes el de deux domestiques; je le chargeai de terminer la négociation, et le lendemain il m'écrivit que le cottage était à ma disposition.

Aussilôl, et tandis que la comtesse reposait, je me fis conduire dans une lingerie: la maîtresse de l'élablissenient me composa à l'instant un trousseau d'une grande simplicité, mais parfaitement complet et de bon goût ; deux heures après, il était marqué au nom de Pauline de Nerval et transporté tout entier dans les armoires de la chambre à coucher de celle à qui il était destiné : j'entrai immédiatement chez une modiste, qui mit, quoique française, la même célérité dans sa fourniture; quant aux robes, comme je ne pouvais me charger d'en donner les mesures , j'achetai quelques pièces d'étolfe, les plus jolies que je pus trouver, et je priai le marchand de m'envoyer le soir même une couturière.

J'étais de retour à l'hôtel à midi : on me dit que ma sœur était réveillée et m'attendait pour prendre le thé : je la trouvai vêtue d'une robe très simple qu'elle avait eu le temps de faire faire pendant les douze heures que nous étions restés au Havre. Elle était charmante ainsi.

— Regardez, me dit-elle en me voyant entrer, n'ai-je pas déjà bien le costume de mon emploi, et hésiterez-vous maintenant à me présenter comme une sous-maitresse?

— Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez de faire, lui dis-je.

— Oh ! mais ce n'est pas ainsi que vous devez me parler, et si je suis à mon rôle, il me semble que vous oubliez le vôtre : les frères, en général, ne sont pas soumis aussi aveuglément aux volontés de leur sœur, et surtout les frères aines. Vous vous trahirez, prenez garde.

— J'admire vraiment votre courage, lui dis-je, laissant tomber mes bras et la regardant : — la tristesse au fond du cœur, car vous soutirez de l'âme; la pâleur sur le front, car vous souffrez du corps ; éloignée pour jamais de tout ce que vous aimez, vous me l'avez dit, vous avez la force de sourire. Tenez, pleurez, pleurez, j'aime mieux cela, et cela me fait moins de mal.

— Oui, vous avez raison, me dit-elle, et je suis une mauvaise comédienne. On voit mes larmes, n'est-ce pas, à travers mon sourire? Mais j'avais pleuré pendant que vous n'y étiez pas, cela m'avait fait du bien ; de sorte qu'à un œil moins pénétrant, à un frère moins attentif, j'aurais pu faire croire que j'avais déjà tout oublié.

— Oh ! soyez tranquille, madame, lui dis-je avec quelque amertume, car tous mes soupçons me revenaient, soyez tranquille, je ne le croirai jamais.

— Croyez-vous qu'on oublie sa mère quand on sait qu'elle vous croit morte el qu'elle pleure votre mort?... O ma mère, ma pauvre mère 1 s'écria la comtesse en fondant en larmes pt en se laissant reton!l)er sur le cannué

— Voyez comme je suis égoïste, lui dis-je en ni'approchant d'elle, je préfère vos larmes à voire sourire. Les larmes sont confiantes et le sourire est dissimulé ; le sourire, c'est le voile sous lequel le cœur se cache pour mentir. Puis, quand vous pleurez, il me semble que vous avez besoin de moi pour essuyer vos pleurs... Quand vous pleurez, j'ai l'espoir que lentement, à force de soins, d'attentions, de respect, je vous consolerai ; tandis que, si vous étiez consolée déjà, quel espoir me resterait-il?

— Tenez , Alfred , me dit la comtesse avec un sentiment profond de bienveillance et en m'appelant pour la première fois par mon nom, ne nous faisons pas une vaine guerre d€ mots; il s'est passé entre nous des choses si étranges, que nous sommes dispensés, vous de détours envers moi, moi de ruse envers vous. Soyez franc, interrogez-moi ; que voulez-vous savoir? je vous répondrai.

— Oh ! vous êtes un ange, m'écriai-je, et moi je suis un fou: je n'ai le droit de rien savoir, de rien demander. N'ai-je pas été aussi heureux qu'un homme puisse l'être, quand je vous ai retrouvée dans ce caveau, quand je vous ai emportée dans mes bras en descendant celle montagne, quand vous vous êtes appuyée sur mon épaule dans cette barque? Aussi je ne sais, mais je voudrais qu'un danger éternel vous menaçât, pour vous sentir toujours frissonner contre mon cœur : ce serait une existence vite usée qu'une existence pleine de sensations pareilles. On ne vivrait qu'un an peut-être ainsi, puis le cœur se briserait; mais quelle longue vie ne changerait-on pas pour une pareilleannée? Alors vous étiez toute à votre crainte, et moi j'étais votre seul espoir. Vos souvenirs de Paris ne vous tourmentaient pas. Vous ne feigniez pas de sourire pour me cacher vos larmes ; j'étais heureux!., je n'étais pas jaloux.

— Alfred, me dit gravement la comtesse, vous avez fait assez pour moi pour que je fasse quelque chose pour vous. D'ailleurs, il faut que vous souffriez, et beaucoup, pour me parler ainsi ; car en me parlant ainsi vous me prouvez que vous ne vous souvenez plus que je suis sous votre dépendance entière. Vous me failes honte pour moi; vous me faites mal pour vous.

— Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi! m'écriai-je en tombant a ses genoux ; mais vous savez que je vous ai aimée jeune fille, quoique je ne vous l'aie jamais dit; vous savez que mon défaut de fortune seul m'a empêché d'aspirer à votre main ; et vous savez encore que depuis que je vous ai retrouvée, cet amour, endormi peut-être, mais jamais éteint, s'est réveillé plus ardent, plus vif que jamais. Vous le savez, car on n'apas besoin dédire de pareilles choses pour qu'elles soient sucs. Eli bien! voilà ce qui fait que je souffre également à vous voir sourire et à vous voir pleurer; c'est que, quand vous souriez, vous me cachez quelque chose; c'est que, quand vous pleurez, vous m'avouez tout. Ah ! vous aimez, vous regrettez quelqu'un.

— Vous vous trompez, me répondit la comtesse; si j'ai aimé, je n'aime plus; si je regrette quelqu'un, c'est ma mère!

— Oh! Pauline! Pauline! m'écriai-je, me dites-vous vrai? no me trompez-vous pas? Mon Dieu, mon Dieu !

— Croyez-vous que je sois capable d'acheter votre protection par un mensonge?

— Ûli ! le ciel m'en garde !... Mais d'où est venue la jalousie de votre mari ? car la jalousie seule a pu le porter à une pareille infamie.

— Ecoulez, Alfred, un jour ou l'autre il aurait fallu que je vous avouasse ce terrible secret ; vous avez le droit de le connaître. Ce soir vous le saurez, ce soir vous lirez dans mon âme; ce soir, vous disposerez de plus que de ma vie, car vous disposerez de mon honneur et de celui de toute ma famille, mais aune condition.

— Laquelle? dites; je l'accepte à l'avance.

— Vous ne me parlerez plus de votre amour ; je vous promets, moi, de ne pas oublier que vous m'aimez.

Elle me lendit la main; je la baisai avec un respect qui tenait de la religion.

— Assoyez-vous là, me dit-elle, et ne parlons plus de tout * cela jusqu'en soir: qu'avez-vous fait?

OEUVRES CU.Ml'LETES D'Al^-X.VJNDRE DL.MAS.

J'ai cherché une petite maison bien simple et bien isolée, où vous soyez libre et maîtresse, car vous ne pouvez rester dans un hôtel .

— Et vous l'avez trouvée?

— Oui, î"! Piccadilly. Et, si vous voulez, nous irons la voir après le déjeuner.

— Alors, tendez donc votre tasse.

Nous primes le thé; puis nous montâmes en voiture, et (nous nous rendîmes au cottage.

C'était une jolie petite fabrique îi jalousies vertes, avec un jardin plein de (leurs; une véritable maison anglaise, à deux étages seulement. le rez-de-chaussée devait nous être commun ; le premier était préparé pour Pauline. Je m'étais réservé le second.

Nous montâmes à son appartement: il se composait d'une antichambre, d'un salon, d'une chambre à coucher, d'un boudoir et d'un cabinet de travail, où l'on avait réuni toutce qu'il fallait pour faire de la musique et dessiner. J'ouvris les armoires; la lingère m'avait tenu parole.

— Qu'est-ce cela? médit Pauline,

— Si vous entrez dans une pension, lui répondis-je, on exigera que vous ayez un trousseau. Celui-ci est marqué à votrenoni, un Pet un N, Pauline de Nerval.

— Merci, mon frère, me dit-elle en me serrant la main. C'était la première fois qu'elle me redonnait ce titre depuis notre explication; mais cette fois ce titre ne me lit pas mal.

Nousentrûniesdans la chambre à coucher; sur le litétaient deux chapeaux d'une forme toute parisienne et un chàlc de cachemire fort simple.

— Alfred, me dit la comtesse en les apercevant, vous eussiez du me laisser entrer seule ici, puisque j'y devais trouver toutes ces choses. Ne voyez-vous pas (jue j'ai honte devant vous de vous avoir donné tant de peine?... Puis vraiment je ne sais s'il est convenable...

— Vous me rendrez tout cela sur le prix de vos leçons, inlerrompis-jeen souriant : un frère peut prêter à sa sœur.

— Il peut même lui donner lorsqu'il est plus riche (lu'elle, dit Pauline, car, dans ce cas-h'i, c'est celui qui donne qui est lieureux.

— Oh ! vous avez raison, m'écriai-je, et aucune délicatesse du cœur ne vous échappe... Merci, merci!..

Nous passâmes dans le cabinet de travail; sur le piano étaient les romances les plus nouvelles de madame Diichange, de Labarre et de l'IaiUade; les morceaux les plus à la mode dcBellini, dcMeyerbecr et de Rossini. Pauline ouvrit un cahier de musi(iue et tomba dans une profonde rêverie.

— Qu'avez-vous? lui dis-je, voyant (jue ses yeux restaient fixés sur la même page, et qu'elle semblait avoir oublié que j'étais là.

— Chose étrange! murnuira-t-elle, répondant à la fois ù sa pensée et ;'i ma question, il y a une semaine au plus que je chantais ce même morceau chez la comtesse M. ; alors j'avais une famille, un nom, une existence. Huit jours se sont passés... et je n'ai plus rien de tout cela... Elle pâlit et tomba plutôt (ju'elle ne s'assit sur un fauteuil, et l'on ei'il dit (jue véritablement elle allait mourir. Je m'approchai d'elle, elle ferma les yeux ; je compris i|u'elle était tout entière à sa pensée, je m'assis près d'elle, et lui appuyant la tète sur mon épaule :

— Pauvre sœur! lui dis-je.

Alors elle se reprit ù pleurer , mais cette fois sans convul- .siuns ni sanglots : c'étaient des larmes niélancoli(|ues et silencieuses, de^ces larmes enlin (lui ne manquent pas d'une certaine douceur, et qu'il faut (pie ceux qui les regardent sachent laisser couler. Au bout d'un instant elle rouvrit les yeux avec un sourire.

— Je vous remercie, me dit-elle, de m'avoir laissée pleurer.

— Je nesuis plus jaloux, lui répondis-je.

Elle se leva. — N'y a-t-il pas un second étage? me ditelle.

— Oui; il se compose d'un appartement tout pareil i> celui-ci.

— Et doit-il élre occupé?

— C'est vous qui en déciderez.

— li tant accepter la position qui nous est imposée par la destinée avec toute franchise. Aux yeux du monde vous êtes mon frère, il est tout simple que vous habitiez la maison que j'habite, tandis qu'on trouverait sans doute étrange (pie vous allassiez loger autre part. Cet appartement sera le vôtre. Descendons au jardin.

C'était un lapis vert avec une corbeille de fleurs. Nous en fîmes deux ou trois fois le tour en suivant une allée sablée et circulaire qui l'enveloppait; puis Pauline alla vers le massif et y cueillit un bou(iuct.

— Voyez donc ces pauvres roses, me dit-elle en revenant à moi, comme elles sont pâles et pres(iue sans odeur. N'ontelles pas l'air d'exilées qui languissent après leur pays? Croyez-vous qu'elles aussi ont une idée de ce que c'est que la patrie, et qu'en soulîrant elles ont le sentiment de leur souffrance?

— Vous vous trompez, lui dis-je, ces (leurs sont nées ici ; cet air est l'atmosphère qui leur convient; ce sont des filles du brouillard et non de la rosée; un soleil iilus ardent les brûlerait. D'ailleurs, elles sont faites pour parer des cheveux blonds et pour s'harmonier avec le teint mat des tilles du Nord. A vous, à vos cheveux noirs il faudrait de ces roses ardentes comme il en fleurit en Espagne. Nous irons en chercher la quand vous en voudrez.

Pauline sourit tristement. — Oui, dit-elle, en Espagne... en Suisse... en Italie., partout... excepté en France... Puis elle continua de marcher sans parler davantage, eli'euillant machinalement les roses sur le chemin.

— Mais, lui dis-je, avez-vous donc à tout jamais perdu l'espoir d'y rentrer?

— Ne suis-je pas morte?

— Mais en changeant de nom?...

— Il me faudrait aussi changer de visage.

— Mais c'est donc bien terrible, ce secret?

— C'est une médaille à deux faces, qui porte d'un côté du poison et de l'autre un échafaud. Écoutez, je vais vous raconter tout cela; il faut que vous le sachiez, et le plus tôt est le mieux. Mais vous, dites-moi d'abord par quel miracle de la Providence vous avez été conduit vers moi?

Nous nous assîmes sur un banc au-dessous d'un platane magnillque, qui couvrait de sa tente de feuillage une partie du jardin. Alors je commen(;ai mon récit à partir de mon arrivée à Trouville. Je lui racontai tout: comment j'avais été surpris par l'orage et poussé sur la côte; comment, en cherchant un abri, j'étais entré dans les ruines de l'abbaye ; comment, réveillé au milieu de mon sommeil par le bruit d'une porte, j'avais vu sortir un homme du souti^rrain; comment cet homme avait enfoui quehpie chose sous une tombe, et comment, dès lors, je m'étais douté d'un mystère que j'avais résolu de pénétrer. Puis je lui dis mon voyage ù Dives, la nouvelle fatale <iue j'y appris, la résolution désespérée de la revoir une fois encore, monélonnemenl et ma joie en reconnaissant que le linceul couvrait une autre femme qu'elle; enfin mon expédition nocturne, la clef sous la tombe, mon entrée dans le souterrain, mon bonheur et ma joie en la retrouvant; et je lui racontai tout cela avec cette expression de l'àiiie, qui, sans prononcer le mot d'annnir. le fait palpiter dans cluKpu' parole (pic l'on dit; et pendant (pie je parlais, j'ékiis heureux et récompensé, car je voyais ce récit passionné l'inonder de mon émotion, et quebiues-unes de mes paroles filtrer secrètement jusqu'ù son cœur. Lorsiiue j'eus fini, elle me prit la main, la serra entre les siennes sans luirler, me regarda (piebiue temps avec une expression de reconnaissance angéll(|ue; puis enfin, rompant le silence :

— Eaitcs-moi un serment, me dit-elle.

— Leiiuel ? parlez.

— Jurez-moi, sur ce que vous avez de plus sacre, que vous ne lévèlcrez il qui 'pie ce soil au monde ce que je vais vous dire, à moins que je ne sois morte, (pie ma mère ne soit morte, (pie le comte ne soit mort.

— Je le jure sur l'hûnneur, répondis-je.

— Et niainlenant, écoulez, dit-elle.

PAULINE

vn.

— Je n'ai pas besoin de vous dire quelle était ma famille, vous la co-nnaissez; ma mère, puis des pareils éloignés, voilà tout. J avais (,'uelque fortune.

— Hélas I oui, inlerrompis-je, et plût au ciel que vous eussiez été pauvre !

— Mon père, continua Pauline sans paraître remarquer le sentiment qui m'avait arraché mon exclaniaiion , laissa en mourant quarante mille livres de rentes à peu près. Comme le suis fille unique, c'était une fortune. Je me présentai donc dans le monde avec la réputation d'une riche héritière.

— Vous oubliez, dis-je, celle d'une grande beauté, jointe à une éducation parfaite.

— Vous voyez bien que je ne puis pas continuer, merépondit Pauline en souriant, puisque vous m'interrompez toujours.

— Oh ! c'est que vous ne pouvez pas dire comme moi tout l'effet que vous produisîtes dans ce monde ; c'est que c'est une partie de votre histoire que je connais mieux que vous-même; cest que, sans vous en douter, vous étiez la reine de toutes les fêtes. Reine à la couronne d'hommages, invisible à vos seuls regards. C'est alors que je vous vis. La première fois, ce fut chez la princesse de Bel.... Tout ce qu'il y avait de talens et de célébrités était réuni chez cette belle exilée de Milan. On chanta; alors nos virtuoses de salon s'approchèrent tour à tour du piano. Tout ce que l'instrumeniation a de science et le chant de méthode se réunirent d'abord pour charmer cette foule de dilettanti, étonnés toujours de rencontrer dans le monde ce fini d'exécution que l'on demande cl qu'on trouve si rarement au théâtre; puis quelqu'un parla de vous et prononça votre nom. Pourquoi mon cœur battit-il à ce nom que j'entendais pour la première fois? La princesse se leva, vous prit par la main, et vous conduisit presque en victime à cet autel de la mélodie: dites-moi encore pourquoi, en vous voyant si confuse, eus-je un sentiment de crainte comme si vous étiez ma sœur, moi qui vous avais vue depuis un quart d'heure à peine. Oh I je tremblai plus que vous, peutêtre, et certes vous étiez loin de penser que, dans toute cette foule, il y avait un cœur frère de votre cœur, qui battait de votre crainte et allait s'enivrer de votre triomphe. Votre bouche sourit, les premiers sons de voire voix, tremblans et incertains, se firent entendre; mais bientôt les notes s'échappèrent pures et vibrantes; vos yeux cessèrent de regarder la terre et se fixèrent vers le ciel. Cette foule qui vous entourait disparut, et je ne sais même si les applaudissemens arrivèrent jus(iu'à vous, tant votre esprit semblait planer au-dessus d'elle; c'était un airde Bellini, mélodieux et simple, et cependant plein de larmes, comme 1-ui seul savait les faire. Je ne vous applaudis pas, je pleurai. On vous reconduisit à votre place au milieu des félicitatioss ; moi seul n'osai m'approcher de vous; mais je me plaçai de manière à vous voir toujours. La soirée reprit son cours, la musique continua d'en faire les honneurs, secouant sur son auditoire enchanté ses ailes harmonieuses et changeantes; mais je n'entendis plus rien : depuis que vous aviez quitté le piano, tous mes sens s'étaient concentrés en un seul, .'e vous regardais. Vous souvenez-vous i» cette soirée?

— Oui, je crois nie la rappeler, dit Pauline.

— Depuis, continuai-je, sans penser que j'interrompais son récit, depuis, j'entendis encore une fois, non pas cet air luimême, mais la chanson populaire qui l'inspira. C'était en Sicile, vers le soir d'un de ces jours comme Dieu n en a fait (pie pour l'Italie et la Grèce; le soleil se couchait derrière Girgenti, la vieille Agrigente. J'étais assis sur le revers d'un chemin; j'avais à ma gauche, et commençant à se perdre dans l'ombre naissante, toute cette plage couverte de ruines, au milieu desquelles ses trois temples seuls restaient debout. Au delà de celte plage, la mer, calme et unie comme un miroir d'argent; j'avais à ma droite la ville se détachant en vigueur sur un fond d'or, o-toime up de ces tableaux de la pre-

liC Siècle.

mière école florentine, qu'on attribue à Gaddi, ou qui sont signésdeCimabuéoude Giotto. J'avais devant moi une jeune fille qui revenait de la fontaine, portant sur sa tête une de ces longues amphores antiques à la forme délicieuse; elle passait en chantant, et elle chantait cette chanson que je vous ai dite. Oh! si vous saviez quelle impression je ressentis alors 1 Je fermai les yeux, je laissai tomber ma tête dans mes maii/s : mer, cité, temples, tout disparut, jusqu'à celte fille de la Grèce, qui venait comme une fée de me faire reculer de trois ans et de me transporter dans le salon de la princesse Bel... Alors je vous revis ; j'entendis de nouveau votre voix ; je voiv:regardai avec extase, puis toul-à-coup une profonde douleur s'empara de mon âme, car vous n'étiez déjà plus la jeune fille que j'avais tant aimée, et qu'on appelait Pauline de Meulien : vous étiez la comtesse Horace de Beuzeval. Hélas!. ..hélas :

— Oh ! oui, hélas! murmura Pauline.

Nous restâmes tous deux quelques instans sans parler. Pauline se lemit la première.

— Oui, ce fut le beau temps, le temps heureux de ma vie, continua-t-elle. Oh ! les jeunes filles, elles ne connaissent pas leur félicité; elles ne savent pas que le malheur n'ose loucher au voile chaste qui les enveloppe et dont un mari vient les dépouiller. Oui, j'ai été heureuse pendant trois ans; pendant Iroisans ce futàpeine si ce soleilbrillanldemes jeunesannées s'obscurcit un jour, et si une de ces émotions innocentes que les jeunes filles prennent pour de l'amour y passa comme un nuage. L'été, nous allions dans notre château de Weulien ; l'hiver, nous revenions ù Paris. L'été se passait au milieu des fêtes de la campagne, et l'hiver suflisail à peine aux plaisirs de la ville. Je ne pensais pas qu'une vie si pure et si sereine pittjamais s'assombrir. J'avançais joyeuse et confiante ; nous alleignimes ainsi laulomne de 1X50.

Nous avions pour voisine de villégiature madame de Lucienne, dont le mari avait été grand ami de mon père; elle nous invita un soir, ma mère et moi, à passer la journée du lendemain à son château. Son mari, son flis et quelques jeunes gens de Paris s'y étaient réunis pour chasser le sanglier, et un grand diner devait célébrer la victoire du moderne Méléagre. Nous nous rendîmes à son invitation.

Lorsque nous arrivâmes, les chasseurs étaient déjà partis; mais comm.e le parc était fermé de murs, nous pouvions facilement les rejoindre ; d'ailleurs, de temps en temps, nous devions enlendrc le son du cor, et en nous rendant ve.i-s lui nous pouvions prendre tout le plaisir de la chasse sans en risquer la fatigue; monsieur de Lucienne était resté pour nous tenir compagnie, à sa femme, à sa fille, à ma mère et à moi ; Paul, son fils, dirigeait la chasse.

A midi, le bruit du cor se rapprocha sensiblement; nous entendîmes sonner plus souvent le même air: monsieur tie Lucienne nous dit (jue c'était l'a vue; que le sanglier se fatiguait, et que, si nous voulions, il était temps de monter à cheval ; dans ce moment, un des chasseurs arrive au grand galop, venant nous chercher de la part de Paul, le sanglier ne pouvant larder à faire tête aux chiens. Monsieur de Lucienne prit une carabine qu'il pendit à l'arçon de sa selle ; nous monl.imes à cheval tous trois et nous partîmes- Nos deux mères, de leur côté, se rendirent à pied dans un pavillon autour duquel tournait la chasse.

Nous ne lardâmes point ;"i la rejoindre, et quelle qu'ail été ma répugnance d'abord à nrendre part à cet événement, bieiitùt le bruit du cor, la rapidité de la course, les alioiemens des chiens, les cris deschasseu!'s. nous atteignirent nous-niêmes, et nous galopâmes, Lucie et moi, moitié riant, moitié tremblant, ù l'égal des plus habiles cavaliers. Deux ou trois fois nous vîmes le sanglier traverser des allées, et chaque fois les chiens le suivaient '.dus raiiprochés. Eiilni il alla s'appuyer contre un gros clièiic, se reinurna et lit tête à la nieiite. C'était au bord d'une c'airière sur jîquelle dniinaieiii juslemeni les fenêtres du pavillon ; de sorte que maddi?ie de Lucienne el ma mère se trouvèrent parfailemeui pour ne ricu perdre ou dénoùmcnt.

Les ch.is.-.-'urs éta. ;nt placés en cercle à quarante ou cinquante pas de dislance du lieu où se hvrait le comh^.t; les cbiens excités par une longue course, s'éJ^'eat jetés ons r.viLKE. — 51

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXÀ^DHE DUMAS.

sur le sanglier, qui avait presque disparu sous leur masse mouvante et tachetée. De temps en temps, un des assaillans était lancé à huit ou dix pieds de hauteur, ei retombait en hurlant et tout ensanglanté; puis il se rejetait au milieu de la meule, et, tout blessé qu'il était, revenait contre son ennemi. Ce combat dura un quart d'hf jre à peine, et plus de dix ou douze chiens étaient déjà blessés mortellement. Ce spectacle sanglant et cruel devenait pour moi un supplice, et le même effet était produ't, à ce qu'il parait, sur les autres spectateurs , car j'entendis la voix de madame de Lucienne qui criait : — Assez, assez ! je t'en prie, Paul, assez. — Aussitôt Paul sauta en bas de son cheval, sa carabine à la main, lit quelques pas à pied vers le sanglier, l'ajusta au milieu des chiens et fit feu.

Au même instant, car ce qui se passa fut rapide comme un éclair, la meute s'ouvrit, le sanglier blessé passa au milieu d'elle, et avant que madame de Lucienne elle-même eût eu le temps de jeter un cri, il était sur Paul ; Paul tomba renversé, et l'animal furieux, au lieu de suivre sa course, s'arrêta acharné sur son nouvel ennemi.

Il y eut alors un silence terrible ; madame de Lucienne, pâle comme la mort, les bras tendus vers son fils, essayait de parler et murmurait d'vne voix presque inintelligible : Sauvezle ! sauvez-le! Monsieur de Lucienne, qui clait le seul armé, prit sa carabine et voulut ajuster l'animal ; mais Paul était dessous, la plus légère déviation de la balle, et le père tuait le fils. Un tremblement convulsif s'empara de \ui; il vit son impuissance, et, laissant tomber son arme, il courut vers l-'aul en criant: Au secours! su secours! Les autres chasseurs le suivirent. Au même instant, un jeune homme s'élança à bas de cheval , sauta sur le fusil, et de cette voix ferme et puissante qui commande: Place! cria-t-il. Les chasseurs s'écartèrent pour laisser passer le messager de mort qui devait arriver av9nt eux. Ce que je viens de vous dire s'était passé en moins d'une minuti;.

Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur le tireur et sur le terrible but qu'il avait choisi; quant à lui, il était ferme et calme, comme s'il eût eu sous les yeux une simple cible. Le canon de la carabine se leva lentement de terre; puis, arrivé à une certaine hauteur, le chasseur et îe îi;-.! devinrent immobiles comme s'ils étaient de pierre, ie coup parti!, et le sanglier blessé ù mort roui.-: à deux ou trois pas de Paul, qui, débarrassé de son adversaire, se releva sur un genou, son couteau de chasse à la main. Mais c'était inulile, la balle avait été guidée par un œil trop sur pour qu'elle ne fût pas mortelle. Madame de Lucienne jela un cri et s'évanouit, Lucie s'atfaissa sur son cheval et serait tombée, si l'un des piqueurs ne l'eût souîenue : je raulai ù bas du mien et je courus vers madame de Lucienne ; quant aux chasseurs, ils étaient tous autour de Paul etdu sanglier mort, ù l'exceplion du tireur, qui, le coup parti, reposa tranquillement sa carabine contre le tronc d'un arbre.

Madame de Lucienne revint à elle dans les bras de son fils et de son mari : Paul n'avait qu'une légère blessure à la cuisse, l;int s'était passé rapidement ce que je viens de vous raconter. La première émotion effacée, madame de Lucienne regarila autour d'elle : elle avait toute sa graliludc maternelle a exprimera un homme; elle cherchait le chasseur qui avait sauvé son fils. Monsieur de Lucienne devina son intention et Je lui amena. Madame de Lucienne lui saisit la main, voulut le remercier, fondit en larmes, et ne put prononcer que ces mots : Oh ! monsieur de lieuzeval !....

— C'était donc lui? m'éciiai-je.

— Oui, c'était lui. Je le vis ainsi pour la première fois, entouré de la reconnaissance d'une famille entière et de tout le prestige de l'émotion (]ue m'avait causée cetle scène dont il avait été le héros. C'était un jeune homme pâle, cl plutôt petit que grand, avec des yeux noirs et des cheveux blonds. Au premier aspect, il paraissait à peine avoir vingt ans; puis, en regardant plus alteniivemenl, on voyait (|uelqucs légères rides partir du coin delà paupière en «'élargissant vers les len)pes, tandis qu'un pli imperceptible lui iraversait le front, in(ii(iuant, au fond de son esprit ou de son cœur, la présence ^bituelle d'unie pensée sombre ; des lèvres pâles et minces,

de belles dents et des mains de femme complétaient cet ensemble, qui, au premier abord, m'inspira plutôt un sentiment de répulsion que de sympathie, tant était froide, au milieu de l'exaltation générale, la figure de cet homme qu'une mère remerciait de lui avoir conservé son fils.

La chasse était finie : on revint au château. En rentrant au salon, le comte Horace de Beuzeval s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps; mais il avait un engagement pris pour diner à Paris. On lui fit observer qu'il avait quinze lieues à faire el quatre heure-s à peine pour arriver à temps; le comte répondit en souriant que son cheval avait pris à son service l'habitude de ces sortes decourses, et donnaordreàsondo mestique de le lui amener.

Ce domestique était un Malais que le comte Horace a-vait ramené d'un voyage qu'il avait fait dans l'Inde pour recueillir une succession considérable, et qui avait conservé le costume de son pays. Quoiqu'il fût en France depuis trois ans, il ne parlait que sa langue maternelle, dont le comte savait quelques mots ;"» l'aide desquels il se faisait servir; il obéit avec une promptitude merveilleuse , et à travers les carreaux du salon nous vimes bientôt piaffer les deux chevaux, sur la race desquels tous ces messieurs se récrièrent : c'était en effet, autant que j'en pus juger , deux magnifiques animaux ; aussi le prince de Coudé avait ou le désir de les avoir; mais le comte Horace avait doublé le prix que l'altesse royale voulait y mettre, et il les lui avait enlevés.

Tout le monde reconduisit le comte jusqu'au perron. Madame de Lucienne semblait n'avoir pas eu le temps de lui exprimer toute sa reccnnaissance, et elle lui serrait les mains en le suppliant de revenir. Le comte le promit en jetant un regard rapide qui me fit baisser les yeux comme un éclair, car, je ne sais pourquoi, il me sembla qu'il m'était adressé; lorsque je relevai la tête, le comte était à cheval , il s'inclina une dernière fois devant madame de Lucienne , nous fit un salut général, adressa de la main un signe d'amiiié à Paul, et Iftchant la bride ù son cheval, qui l'emporta au galop, il disjparut en quelques secondes au tournant du chemin.

Chacun était resté à la même place, le regardant en silence; car il y avait dans cet homme quelque chose d'extraordinaire qui commandait l'attention. On sentait une de ces organisations puissantes que souvent la nature, comme par caprice, s'amuse à enfermer dans un corps qui semble trop faiblçpour lu contenir : aussi le comte paraissait-il un composé de contrasles. Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il avait l'apparence faible et languissante d'un homme atteint d'une maladie organique; pour ses amis et ses compagnons, c'était un homme de fer, résistant à toutes les fatigues, surmontant toutes les émotions, domptant tous les besoins : Paul l'avait vu passer des nuits entières, soit au jeu, soit i"! table ; et le lendemain, tandis que ses convives de table ou de jeu dormaient, partir, sans avoir pris une heure de sommeil, pour une chasse ou pour une course avec de nouveaux compagnons, qu'il lassait comme les premiers, sans que la fatigue se manifeslàtchez lui autrement que par une pâleur plus grande et une toux sèche qui lui était habituelle, mais qui, dans ce cas, devenait plus fréquente.

Je ne sais pounpioi j'écoutai tous ces détails avec un intérêt infini; sans doute la scène dont j'avais été témoin, le sang-froid dont le comte avait fait preuve, l'émotion loule ré cente que j'avais éprouvée, étaient cause de cette attention que je prêtais à tout ce qu'on racontait de lui. Au re~sie, le calcul le plus habile n'eût rien inventé de mieux que ce départ subit, qui laissait en ([uelque sorte le château désert, tant celui qui s'était éloigné avait produit une immense impression sur ses habilans.

On annonça que le diner était servi. La conversation, interrompue pendant quelque tejnps , reprit au dessert une nouvelle activilé, el, comme pendant toute l'après-midi, ie comte en fut l'objet; alors, soit que celle constante attenlion pour un seul parût à quelques-uns désobligeante pour les autres, soit (ju'en effet plusieurs des qualités qu'on lui accordait fussent conleslables, une légère discussion s'éleva sur son existence étrange, sur sa forlune, dont la soui ce était inconnue, el sur son courage, que l'un des convives attribuait

PAULDNE

à sa grande liabileié à manier l'épée et le pistolet. Paul se fit alors tout naturellement le défenseur de celui i|ui lui avait sauvé la vie. L'existence du comte Horace était celle de presque tous les hommes à la mode ; sa fortune venait de la succession d'un oncle de sa mère, qui était resté quinze ans dans l'Inde. Quant à son courage, c'était, ù son avis, la chose la moins contestable; car non-seulement il avait fait ses preuves dans quelques duels dont il était toujours sorti à peu près sain et sauf, mais encore en d'autres circonstances. Paul alors en raconta plusieurs, dont une surtout se grava profondément dans mon esprit.

Le comte Horace, en arrivant à Goa, trouva son oncle mort; mais un testament avait été fait en sa faveur, de sorte qu'aucune contestation n'eut lieu, et quoique deux jeunes Anglais, parens du défunt, car ia mère du comte était Anglaise, se trouvassent héritiers au même degré que lui, il se vit seul en possession de l'héritage qu'il venait réclamer. Au reste, ces deux jeunes Anglais étaient riches; tous deux au service et occupant des grades dans l'armée britanni(iue en garnison à Bombay. Ils reçurent donc leur cousin, sinon avec affection, du moins avec politesse, et, avant son départ pour la France , ils lui offrirent avec leurs camarades, officiers du régiment où ils servaient, un diner d'adieu que le comte Horace accepta.

11 était plus jeune de quatre ans à cette époque, et en paraissait à peine dix-huit, quoiqu'il en eût réellement vingtcinq; sa taille élégante, son teint pâle, la blancheur de ses mains, lui donnaient l'apparence d'une femme déguisée en homme. Aussi, au premier coup d'œil, les officiers an-glais raesurorent-i!s le courage de leur convive à son apparence. Le corale, de son côté , avec cette rapidité de jugement qui le distingue, comprit aussitôt l'effet qu'il avait produit, et certain de l'intention railleuse de ses hôtes, se tint en garde, résolu à ne pas quitter Bombay sans y laisser un souvenir quelconque de son passage. En se mettant à table, les deux jeunes ofliciers demandèrent à leur parent s'il parlait anglais; mais, quoique le comta connût cette langue aussi bien que la nôtre, il répondit modestement qu'il n'en entendait pas un mot et il pria les ofliciers de vouloir bien, lorsqu'ils désireraient qu'il y prit part, soutenir la conversation en français.

Cette déclaration donna une grande latitude aux convives, et, dès le premier seivice, le comte s'aperçut qu'il était l'objet d'une raillerie continue. Cependant il dévora tout ce qu'il entendit, le sourire sur les lèvres et la gaité dans les yeux; seulement ses joues devinrent plus pâles, et deux fois ses dents brisèrent les bords du verre qu'il portait à sa bouche. Au dessert, le bruit redoubla avec le vin de France, et la conversation tomba sur la chasse; alors on demanda au comte quel genre de gibier il chassait en France, et de quelle manière il le chassait. Le comte, décidé à poursuivre son rôle jusqu'au bout , répondit qu'il chassait tantôt en plaine et avec le chien d'arrêt la perdrix et le lièvre, tantôt au bois et à courre, le renard et le cerf.

— Ah! ah! dit en riant un des convives, vous chasse? le lièvre, le renard et le cerf! Eh bien ! nous, ici, nous cliassuiis le tigre.

— Et de quelle manière? dit le comte Horace avec une bonhomie parfaite.

— De quelle manière? répondit un autre; mais montés sur des éléphans, et avec des esclaves, dont les uns, armés de piques et de haches, font face à l'animai, tandis que les autres nous chargent nos fusils, et que nous tirons.

— Ce doit être un charmant plaisir, répondit le comte.

— Il est malheureux, dit l'un des jeunes gens, que vous partiez si vite, mon cher cousin.,, nous aurions pu vous le procurer.

I — Vrai, reprit Horace . je regrette bien sincèrement de manquer une pareille occasion , et s'il ne fallait pas attendre trop longtemps, je resterais.

— Mais, répondit le premier, cela tombe à merveille. Il y a justement à trois lieues d'ici, dans un marais qui longe les montagnes et qui s'étend du coié de Surate, une tigresse et ses petits. Des Indiens ù qui elle a enlevé des moutons i

nous en ont prévenus hier seulement; nous voulions attendre que les petits fussent plus forts, afin de faire une chasse en règle^ mais puisque nous avons une si bonne occasion de vous être agréables, nous avancerons l'expédition d'une quinzaine de jours.

— Je vous en suis tout-à-fait reconnaissant, dit en s'indinant le comte ; mais est-il bien certain que la tigresse soit où on la croil?

— Il n'y a aucun doute.

— Et sait-on précisément à quel endroit est son repaire i

— C'est facile à voir en montant sur un rocher qui domine le marais; ses chemins sont tracés au milieu des roseaux brisés, et tous aboutissent à un centre, comme les rayons d'une étoile.

— Eh bien ! dit le comte en remplissant son verre et en se levant comme pour porter une santé, — à celui qui ira tuer la tigresse au milieu de ses roseaux, entre ses deux petits, seul, à pied, et sans autre arme que ce poignard ! A ces mots, il prit à ia ceinture d'un esclave un poignard malais, et le posa sur la table.

— Etes-vous fou ? dit un des convives.

•^ Non, messieurs, je ne suis pas fou, répondit le comte avec une amertume mêlée de mépris, et la preuve, c'est que je renouvelle mon loast. Écoutez donc bien, afin que celui qui voudra l'accepler sache à quoi il s'engage en vidant son verre : A celui, dis-je, qui ira tuer la tigresse au milieu de ses roseaux, entre ses deux petits, seul, à pied, et sans autre arme que ce poignard!

Il.se fit un moment de silence, pendant lequel le comle interrogea successivement tous les yeux, qui tous se baissèrent.

— Personne ne répond? dit-il avec un sourire; personne n'ose accepter mon toast... personne n'a le courage de me faire raison... Eh bien ! alors, c'est moi qui irai... et si je n'y vais pas, vous direz qiieje suis un misérable, comme je dis que vous êtes des lâches.

A ces mots, le comle vida son verre, le reposa tranquillement sur la table, et, s'avancant vers la porte : —A demain, messieurs, dit-il, et il sortit.

Le lendemain, ù six heures du matin, il était prêt pour cette terrible chasse, lorsque ses convives entrèrent dans sa chambre. Ils venaient le supplier de renoncer à son entrepnse, dont le résultat ne pouvait m.anquer d'être mortel pour lui. Mais le comte ne voulut rien entendre. Ils reconnurent d'abord qu'ils avaient eu tort la veille ; que leur conduite était celle de jeunes fous. Le comte les remercia de Leurs excuses, mais refusa de les accepter. Us lui offrirent alors de choisir l'un d'eux, et de se battre avec lui, s'il se croyait trop offensé pour que la chose pût se passer sans réparation. Le coiiite répondit avec ironie que ses principes religieux lui défendaient de verser le sang de son prochain; que, de son côté, il retirait les paroles amères qu'il avait dites ; mais que, quant à cette chasse, rien au monde ne pouvait l'y faire renoncer. A ces mots, il invita ces messieurs à mouler à cheval et â le suivre, les prévenant, au reste, que s'ils ne voulaient pas 1 honorer de leur compagnie, il n'irait pas moins attaquer la tigresse tout seul. Cette décision était prononcée d'une voix si ferme, et jiaraissait tellement inébranlable, qu'ils ne tentèrent même plus de l'y faire rraoncer, et que, montant achevai de leur côté, ils vinrent le rejoindre à la porte orientale de la ville , où le rendez-voiis avait été donné.

La cavalcade s'achemina en silence vers l'endroit indiqué, chacun des cavaliers s'était muni d'un fusil à deux coups ou d'une carabine. Le comte seul était sans armes; son costume, parfaiteiwent élégant, était celui d'un jeune homme du monde qui va faire sa promenade du malin au bois de Boulogne. Tous les ofliciers se regardaient avec étonnemenl, ne pouvant croire qu'il conserverait ce sang-froid jusqu'à la fin.

En arrivant sur la lisière du marais, les officiers firent un nouvel effort pour dissuader le comte d'aller plus avant. Au milieu de la discussion, et comme pour leur venir en aide, un rugissement se fit entendre, parti de quelques centaines de pas il peine ; les chevaux, inquiets, piaffèrent cl hennirent.

œUMlES COMPLÈTES D'ALEXAKDRji

— Vous voyez, messieurs, d'il le comte, il est trop tard, nous sommes reconnus, l'animal sait que nous sommes là; et je ne veux pas, en quittant l'Inde, que je ne reverrai probablement jamais, laisser une fausse opinion de moi, même & un tigre. En avant, messieurs ! — Et le comte poussa son cheval pour gagner, en longeant les marais, le rocher du baut duquel on dominait les roseaux où la ligresse avait mis bas.

En arrivant au pied du rocher, un second rugissement se fit entendre, mais si fort et si rapproché, que l'un des chevaux fit un écart et que son cavalier n .inqua d'être désarçonné ; tous les autres, l'écume à la bouche, les naseaux ouverts et l'œil hagard, frissonnaient et tiemblaientsur leurs quatre pieds comme s'ils venaient de sortir de l'eau glacée. Alors les cavaliers descendirent, les montures furent confiées aux domestiques, et le comte, le premier, commença de gravir le point élevé du haut duquel il comptai! examiner le terrain.

En effet, du sommet du rocher il suivait des yeux, aux roseaux brisés, la trace du terrible animal qu'il allait combattre ; des espèces de chemins , larges de deux pieds à peu près, étaient frayés dans les hautes herbes, et chacuii, comme l'avaient dit les officiers, aboutissait à un centre, où les plantes, tout-à-fait battues, formaient une clairière. Un troisième rugissement, qui partait de cet endroit, vint dissiper tous les doutes, et le comte sut où il devait aller chercher son ennemi.

Alors le plus âgé des officiers s'approcha de nouveau du comte; mais celui-ci, devinant son intention, lui fit froidement signe de la main que tout était inutile. Puis il boutonna sa redingote , pria l'un de ses cousins de lui prêter l'écharpe de soie(iui lui serrait la taille pour s'envelopper le bias gauche; fil signe au Malais de lui donner son poignard, se le fit assurer autour de la main avec un foulard mouillé; alors, posant son chapeau à terre, il releva gracieusement ses cheveux, et, par le chemin le plus court, s'avança vers les roseaux, au milieu desquels il disparut à l'instant, laissant ses compagnons s'entre-regardant épouvantés, et ne pouvant croire encore à une pareille audace.

Quant à lui, il s'avança lentement et avec précaution parie chemin qu'il avait pris, et qui était tracé si dirrclement qu'il n'y avait à s'écarter ni à droite ni a gauche. Au bout de deux cents pas ù peu prtfs, il entendit un rauquement sourd, qui lui annonçait que son ennemie éiait sur ses gardes , el que, s'il n'avait point été vu encore, il était déjà éventé; cependant il ne s'arrêta qu'unesecoiide, et aussitôt que lebruit eut «essé, il conliiuia démarcher. Au bout de cinquante pas à peu près, il s'arrêta de nouveau; il lui semblait que, s'ij. n'était pas arrivé, il devait au moins être bien près, car il touchait à la clairière , et cette clairière était parsemée d'ossemens, dont quelques-uns d'nservaient encore des lambeaux de chair sanglante.il regarda donc circulaircmcnt autour de lui, et, dans un enfoncement iiratiqué dans l'herbe et pareil à une voùle de quatre oa ciiu) pieds de profondeur, il aperçut la tigresse ccucliée à moitié, la gueule béante cl les yeux fixés sur lui ; ses petits jouaient sous son ventre comme de jeunes chats.

Ce qui se passa dans son âme à cette vue, lui seul peut le dire; mais son âme est un abîme d'où rien ne sort. Quelque temps la tigresse et lui se regardèrent immobiles; et, voyant que, de peur de quitter ses petits sans doute, elle ne venait pas ù lui, ce fut lui qui alla vers elle.

Il en approcha ainsi jusqu'à la dislance de quatre pas; puis, voyant qu'enfin elle faisait un mouvement pour se soulever, il se rua sur elle Ceux qui regardaient et écoulaient enlendircnt à la fois un rugissement cl un cri; ils virent pendant quelques secondes les roseaux s'agiter; puis le silence et la tranquillité leur succédèrent : tout était fini.

Ils attendirent un inst'.nt pour voir si le comte revien drait; mais le comte ne revint pas. Alors ils curent honte de l'avoir laissé entrer seul, et se décidèrent , puisqu'ils n'avaient pas sauvé sa vie, ù sauver du moins son cadavre. Ils s'avancèrent dans le marais tous ensemble et pleins d'ardeur, s'arrêiant de temps en temps pour écouler, puis se remettant aussitôt en rhemin ; enfin ils arrivèrent Ti la clairière

et trouvèrent les deuxadveisaires couchés l'un sur l'autre; la ligresse était morte, elle comte évanoui. Quant aux deux petits , trop faibles pour dévorer le corps, ils léchaient le sang.

La tigresseavait reçu dix-sept coups de poignard, le comte un coup de dent qui lui avait brisé le bras gauche, et un coup degrifle qui lui avait déchiré la poitrine.

Les officiers emporlèrent le cadavre de la tigresse et le corps du comte; l'homme et l'animal rentrèrent ù Bomba couchés ù côté l'un de l'autre, el portés sur le même bran card. Quant aux petits tigres, l'esclave malais les avait gar rottés avec la percale de son turban , et ils pendaient aus deux côtés de sa selle.

Lorsqu'au bout de quinze jours le comte se leva, il trouva devant son lit la peau de la tigresse avec des dents en perles, des yeux en rubis et des ongles d'or -, c'était un don des officiers du régiment dans lequel servaient ses deux cousins.

'vni.

Ces récits firent une impression profonde dans mon esprit. Le courage est une des plus grandes séductions de l'homme sur la femme : est-ce à cause de notre faiblesse el parce que, ne pouvant rien par nous-mêmes, il nous faut éternellement un appui? Aussi, quelque chose que l'on eût dite au désavantage du comte Horace, le seul souvenir qui resta dans mon esprit fut celui de cette double chasse, à l'une desquelles j'avais assisté. Cependant ce n'était pas sans terreur que je pensais à ce sang-froid terrible auquel Paul devait la vie. Combien de combats terribles s'étaient passés dans ce cœur avant que la volonté fût arrivée ù comprimer à ce point ses pulsations, et un bien long incendie avait dû dévorer cette àme avant que sa flamme ne devint toute cendre et que sa lave ne se changeât en glace.

Le grand malheur de notre époque est la recherche du romanesque et le mépris du simple. Plus la société se dépoétise, plus les imaginations actives demandent cet extraordinaire, qui tous les jours disparaît du monde pour se réfugier au théâtre ou dans les romans; de là, cet intérêt fascinateur qu'exercent surtout ce qui les enloure les caractères exceptionnels. Vous ne vous étonnerez donc pas que l'image du comte Horace, s'ofirant ù l'esprit d'une jeune fille entourée de ce prestige, soit restée dans son imagination, où si peu d'événeinens avaient encore laissé leurtrjce. Aussi, lorsque, quelques jours après la scène queje viens de vous raconter, nous vîmes arriver deux cavaliers par la grande allée du château, el qu'on annonça monsieur Paul de Lucienne et monsieur le comte Horace de Beuzeval, pour la première fois de ma vie je sentis mon cœur battre ù un nom, un nuage me passa sur les yeux, et je me levai avec l'intention de fuir; ma mère me retint, ces messieurs entrèrent.

Je ne sais ce que je leur dis d'abord ; mais certes je dus paraître bien timide et bien gauche ; car lorsque je levai Icï yeux, ceux du comte Horace étaient fixés sur moi avec une e pression éirange el que je n'oublierai jamais: cepen dani, peii à peu j'écartai celle préoccupation et je redevinî moi-même ; alors je pus le regarder et l'écouler comme si js regardais el j'écoutais Paul.

Je lui retrouvai la même figure impassible, le mèma regard fixe et profond qui m avait taiit impressionnée, el de plus une voix douce qui, comme ses mains et ses pieds, paraissait bien plus appartenir à une femme qu'à un homme; cependant, lorsqu'il s'animait, cette voix prenait une puissance qui semblait incompatible avec les premiers sons qu'elle avait proférés : Paul, en ami reconnaissant, avait mis la conversation sur un sujet propre à faire valoir le comie : il parla de ses voyages. Le comte hésita un instant à se laisser entraînera cette séduction d'amour-propre: on eût dit qu'il craignait de s'emparer de la conversation et de substituer le moi aux génorai'lés banales des premières entrevues; mais bienliM le sou'TiMrdes lirux parcourusse présenlaà sa mémoire, lavis

PAULINfi.

pittoresque des contrées sauvages entra en lutte avec l'existence monotone des pays civilisés et déborda sur elle; le comte se retrouva tout entier au milieu de la véj;élalion luxuriante de l'Inde et des aspects merveilleux des Maldives. Il nous raconta ses courses dans le golfe du Bengale, ses combats avec les pirates malais ; il se laissa emporter ù la pein- ■iure brillante de cette vie animée, où chaque heure apporte une émotion à l'esprit ou au cœur; il fit passer sous nos yeux les phases tout entières decette existence primitive, où l'homme dans sa liberté et dans sa force, étant, selon qu'il veut l'être, esclave ou roi, n'a de liens que son caprice, de bornes que l'horizon, et lorsqu'il étouffe sur la terre, déploie les voiles de ses vaisseaux, comme les ailes d'un aigle, et va demander à l'Océan la solitude et l'immensité; puis, il retomba d'un seul bond au milieu de notre société usée, où tout est mesquin, crimes et vertus, où toutest factice, visage et flme, où, esclaves emprisonnés dans les lois, captifs garrottés dans les convenances, il y a pour chaque heure du jour de petits devoirs à accomplir, pourchaque partiede la matinée des formes d'habits et des couleurs de gants à adopter, et cela sous peine de ridicule, c'est-à-dire de more carie ridicule, en France, tache un nom plus cruellement que ne le fait la boue ou le sang.

Je n? vous dirai pas ce qu'il y avait d'éloquence amère, ironique fc^ t'ordante contre noire société dans cette sortie du comte: c'était véritablement, aux blasphèmes près, une de ces créations de poètes, Manfred ou Karl Moor ; c'était une de ces organisations orageuses se débattant au milieu des plates et communes exigences de notre société; c'était le génie aux prises avec le monde, et qui, vainement enveloppé dans ses lois, ses convenances et ses habitudes, les emporte avec lui, comme un lion ferait de misérables filets tenduspour un renard ou pour un loup.

J'écoutais cette philosophie terrible, comme j'aurais lu une page de Byron ou de Goethe : c'était la même énergie de pensée, rehaussée de toute la puissance de l'expression. Alors cette figure si impassible avait jeté son masque de glace ; elle s'animait à la flamme du cœur, et ses yeux lançaient des éclairs; alors cette voix si douce prenait successivement des accens éclatans et sombres ; puis, tout-à-coup, enthousiasme ou amertume, espérance ou mépris, poésie ou matière, tout cela se fondait dans un sourire comme je n'en avais point vu encore, et qui contenait à lui seul plus de désespoir et de dédain que n'aurait pu le faire le sanglot le plus douloureux.

Après une visite d'une heure, Paul et le comte nous quittèrent. Lorsqu'ils furent sortis, nous nous regardâmes un instant ma mère et moi, en silence, et je me sentis le cœur soulagé d'une oppression énorme : la présence de cet homme me pesait comme celle de Méphistophélès à Marguerite: l'impression qu'il avait produite sur moi était si visible, que ma mère se mit à le détendre sans que je l'attaquasse; depuis longtemps elle avait entendu parler du comte, et, comme sur fous les hommes remarquables, le monde émettait sur lui les jiigemens les plus opposés. Ma mère, au reste, le regardait d'un point de vue complètement différent du mien : tous ces sophismes émis si hardiment par le comte lui paraissaient un jeu d'esprit, et voilà tout; une espèce de médisance contre la société, comme tous les jours on en dit contre les individus. Ma mère ne le mettait donc ni si haut ni si bas que je le faisais intérieurement; il en résulta que cette différence d'opinion que je ne voulais pas coiiibattre me détermina à paraître ne plus m'occuper de lui. Au bout de dix minutes, je prétextai un léger mal de tête, et je descendis dans le parc; là rien ne vint distraire mon esprit de sa préoccupation, et je n'avais pas fait cent pas, que je fus forcée de m'avouer à moi-même que je n'avais pas voulu parler du comte alin de mieux penser à lui. Celte conviction m'effraya; je n'aimais pas le comte cependant, car, à l'annonce de sa présence, mon cœur eût certes plutôt battu de crainte que de joie; pourtant je ne le craignais pas non plus, ou logiquement je ne devais pas le craindre, car enfin en quoi pouvait-il inlluer sur ma destinée? Je 1 avais vu une fois par hasard, une seconde fois par politesse, je ne iB reverrais peut-être jamais; avec son caractère aventureux et son goût des voyages, il pouvait quitter la France d'un moment ù l'autre, alors son passage dans ma vie était une ap-

parition, un rêve, et voilà tout; quinze jours, un mois, un an écoulés, je l'oublierais. En attendant, lorsque la cloche du diner relenlit, elle me surprit au milieu des mêmes pensées et me fit tressaillir de sonner si vite : les heures avaient passé comme les minutes.

En rentrant au salon, ma mère me remit une invitation de !a comtesse M..., qui était restée à Paris malgré l'été, et qui donnait, à propos de l'anniversaire de la naissance de sa fill^. une grande soirée, moitié dansante, moitié musicale. M8 mère, toujours excellente pour moi, voulait me consulter, avant de répondre. J'acceptai avec empressement : c'était une distraction puissante à l'idée qui m'obsédait; en effet, nous n'avions que trois jours pour nous préparer, et ces trois jours suflisaient si strictement aux préparatifs du bal, qu'il était évident que le souvenir du comte se perdrait, ou du moins s'éloignerait dans les préoccupations si importantes de la toilette. De mon côté, je lis tout ce que je pus pour arriver à ce résultat : je parlai de cette soirée avec une ardeur que ne m'avait jamais vue ma mère; je demandai à revenir le même soir a Paris, sous prétexte (jue nous avions à peine le temps de commander nos robes et nos fleurs, mais en effet parce que le changement de lieu devait, il me le semblait du moins, m'aider encore dans ma lutte contre mes souvenirs. Ma mère céda à toutes mes fantaisies avec sa bonté ordinaire : après le diner nous partîmes.

Je ne m'étais pas trompée ; les soins que je fus obligée de donner aux préparatifs de cette soirée, un reste de celte insouciance joyeuse de jeune fille, que je n'avais pas perdue encore, l'espoir d'un bal, dans une saison où il y en a si peu, firent diversion à mes terreurs insensées, et éloignèrent momentauémenl le fantôme qui me poursuivait. Le jour désiré arriva enfin; il s'écoula pour moi dans une espèce de fièvre d'activité que ma mère ne m'avait jamais connue; elle étal) tout heureuse de la joie que je me promettais. Pauvre mère !

Dix heures sonnèrent, j'étais prête depuis vingt minutes, je ne sais comment cela c'était fait : moi, toujours en retard c'était moi qui, ce soir-là, attendais ma mère. Nous parlimes enfin ; pres(iue toute notre société d'hiver était revenue comme nous à Paris pour cette fête. Je retrouvai mes amies de pension, mes danseurs d'habitude, et jusqu'à ce plaisir vif et joyeux de jeune fille , qui, depuis un an ou deux déjà, commençait à s'amortir.

Il y avait un monde fou dans les salons de danse; pendant un moment de repos, la comtesse M.... me prit par le bras, et pour fuir la chaleur étouffante qu'il faisait, m'emmena dans les chambres de jeu ; c'était en même temps une inspeclion curieuse à faire; toutes les célébrités artistiques, littéraires et politiques de l'époque étaient là; j'en connaissais beaucoup déjà , mais cependant que ques-unes encore m'étaient étrangères. Madame M... me les nommait avec une complaisancecharmante, accompagnant chaque nom d'un commentaire que lui eût souvent envié le plus spirituel feuilletoniste, quand tout-à-coup, en entrant dans un salon, je tressaillis en laissant échapper malgré moi ces mots ; — Le comte Horace !

— Eh bien! oui, le comte Horace, me dit madame M... en souriant; le connaissez-vous?

— Nous l'avons rencontré chez madame de Lucienne, à la campagne.

— Ah! oui, reprit la comtesse, j'ai entendu parler d'une chasse, d'un accident arrivé à monsieur de Lucienne fils , n'est-ce pas? En ce moment le comte leva les yeuxet nous aperçut. Quelque chose comme un sourire passa sur ses lèvres.

— Messieurs, dii-ilaux trois joueurs qui faisaient sa partie, voulez-vous me permettre de me retirer"? Je me charge de vous envoyer un quatrième.

— Alloiisdonc, dit Paul; tu nous gagnes quatre millefrancs, et tu nous enverras un remplaçant qui se cavera de dix louis. Non pas, non pas.

Le comte, à moitié levé, se rassit; mais au premier tour, un des joueurs ayant engagé le jeu, le comte fit son argent. Il fut tenu. L'adversaire du comte abattit son jeu; le comte jeta le sien sans le montrer en disant : J'ai perdu, poussa l'or

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

et les billets de banque qu'il avait devant lui en face du gagnant, et, se levant de nouveau :

— Suis-je libre de me retirer cette fois ? dit-il à Paul.

— Non, pas encore, cher ami, répondit Paul qui avait ro- I evé les cartes du comte et regardé son jeu, car tu as cinq carreaux, et monsieur n'a que quatre piques.

— Madame, dit le comte en se retournant de notre côté et en s'adressant à la maîtresse de la maison, je sais que mademoiselle Eugénie doit quêter ce soir pour les pauvres, voulez-vous me permettre d'être le premier à lui offrir mon tribut? A ces mots, il prit un panier à ouvrage qui se trouvait sur un guéridon .1 côté de la table de jeu, y mit les huit mille francs qii'il avait devant lui, cl les présenta à la comtesse.

— Mais je ne sais si je dois accepter, répondit madame M...; cette sommeest vraiment si considérable

— Aussi, reprit en souriant le comte Horace, n'est-ce point en mon nom seul que je vous l'offre ; ces messieurs y ont largement contribué, c'est donc eux plus encore que moi que mademoiselle M... doit remercier au nom de ses protégés. A ces mots, il passa dans la salle de bal, laissant le panier plein d'or et de billets debanqueaux mains de la comtesse.

— Voilà bien une de ses originalités, me ditmadame M...; il aura aperçu une femme avec laquelle il a envie de danser, et voilà le prix dont il paie ce plaisir. Mais il faut que je serre ce panier; laissez-moi donc vous reconduire dans le salon de danse.

Madame M... me ramena près de ma mère. Apeiney étais-je assise, que le comte s'avança vers moi et m'invita à danser.

Ce que venait de me dire la comtesse se présenta aussitôt à mon esprit; je me sentis rougir, je compris que j'allais balbutier; je lui tendis mon calepin, six danseurs y avaient pris rang ; il retourna le feuillet, et comme s'il ne voulait pas que son nom fût confondu avec les autres noms, il l'inscrivit au haut de la page pour la septième contredanse ; puis il me rendit le livret en prononçant quelques mots que mon trouble m'empêcha d'entendre, et alla s'appuyer contre l'angle de la porte. Je fus sur le point de prier ma mère de quitter le bal, car je tremblais si fort, qu'il me semblait impossible de me tenir debout; heureusement un accord rapide et brillant se lit entendre. Le bal était suspendu. Listz s'asseyait au piano.

Il joua l'invitation à la valse de Weber.

Jamais l'habile artiste n'avait poussé si haut les merveilles de son exécution, ou peut-être jamais ne m'étais-je trouvée dans une disposition d'esprit aussi parfaitement apte à sentir cette composition si mélancolique et si passionnée; il me semblaque c'était la première fois que j'entendais supplier, gémir et se briser l'ànie souffrante, dont l'auteur du FreyschiUz a exhalé les soupirs dans ses mélodies. Tout ce que la musique, cette langue des anges, a d'accens, d'espoir, de tristesse et de douleur, semblait s'être réuni dans ce morceau, dont les variations, improviséesselon l'inspiration du traducteur, arrivaient ù la suite du motif comme dos notes explicatives. J'avais souvent moi-même exécuté cette brillante fantaisie, et je m'étonnais, aujourd'hui que je l'entendais reproduire par un autre , d'y trouver des choses que je n'avais pas soupçonnées alors ; était-ce le talent admirable de l'ai liste qui les faisait ressortir? était-ce une disposition nouvelle de mon esprit ? main savante qui glissait sur les touches avait-elle si prodément creusé la mine, qu'elle y trouvait des tilon*: incon- ' ou mon cœur avait-il reçu une si puissante secousse,

e des libres endormies s'y étaient réveillées? En tout cas,

iret fut magique; les sons llottaient dans l'air comme une apeur, et m'inondaient de mélodie; en ce moment je levai les yeux, ceux du comte étaient lixés de mon côté; je baissai rapidement la tête, il était trop lard ; je cessai de voir ses yeux, mais je sentis son regard peser sur moi, le sang se porta lapidenient à mon visage, et un tremblement involontaire me saisit. Bientôt, Listz se leva ; j'criteiulis le bruit des personnes qui se pressaientautour de lui pour le féliciter ; j'espérai que, dans ce mouvement, lecomte avaitquittésa place; en effet, je me hasardai ù relever la tête, il n'était plus contre la porte; je respirai, mais je me gardai de pousser laroiherclie plus loin; je craignais de retrouverson regard, j'aimais mieux minorer qu'il lût là.

Au bout d'un instant le silence se rétablit -, une nouvelle personnes'était mise au piano; j'entendis aux chuts prolongés jusque dans les salles attenantes que la curiosité était vivement excitée; mais je n'osai lever les yeux. Une gamme mordante courut sur les touches, un prélude large et triste lui succéda, puis une voix vibrante, sonore et profonde , lit entendre ces mots sur une mélodie de Shubert :

« J'ai tout étudié, philosophie, droit et médecine; j'ai fouillé dans le cœur des hommes, je suis descendu dans les entrailles delà terre, j'ai attaché à mon esprit les ailes de l'aigle pour planer au-dessus des nuages ; où m'a conduit celte longue étude? au doute et au découragement. Je n'ai plus, i) esi vrai, ni illusion ni scrupule, je ne crains ni Dieu ni Satan; mai.s j'ai payé ces avantages au prix de toutes les joies de la vie. »

Au premier mot, j'avais reconnu la voix du comte Horace. On devine donc facilement quelle singulière impression durent faire sur moi ces paroles de Faust dans la bouche de celui ([ui les chantait: l'effet fut général, au reste. Un moment de silence profond succéda à la dernière note, qui s'envola plaintive comme une âme en détresse; puis des applaudissemens frénéti(iues partirent de tous côtés. Je me hassr.j dai alors à regarder le comte ; pour tous peut-être sa iigsSi» était calme et impassible, mais pour moi le léger fronccmtut de sa bouche indi(iuait clairement cette agitation liévreusc dont un des accès l'avait pris pendant sa visite au cliàteau. Madame M... s'approcha de lui pour le féliciter à son tour; alors son visage prit l'aspect souriant et insoucieux que commandent aux esprits les plus préoccupés les convenances du monde; le comte Horace lui offrit le bras et ne fut plus qu'un homme comme tous les hommes; à la manière dont il la regardait, je jugeai que de son côté il lui faisait des complimens sur sa toilette. Tout on causant avec elle, il jeta rapidement de mon côté un regard qui rencontrale mien; je fus sur le point de laisser échapper un cri, j'avais en quelque sorte été surprise ; il vit sans doute ma détresse et en eut pitié, cari! entraîna madame M... dans la salle voisine cl disparut avec elle Au même moment, les musiciens donnèrent de nouveau le signal de la conlrcdanse; le premier inscrit de mes danseurs s'élança vers moi, je pris machinalement sa main et je me laissai conduire à la place qu'il voulut; je dansai, voilà tout ce dont je me souviens, puis deux ou trois contredanses se suivirent, pendant lesquelles je repris un peu de calme; enlin une nouvelle pause destinée à un nouvel intermède musical leur succéda.

Madame M., s'avança vers moi; elle venait me prier de faire ma partie dans le duo du premier acte de Don Juan; je refusai d'abord, car je me voyais incapable en ce moment, toute timidité naturelle à part, d'articuler une note. Ma mère vit ce débat, et, avec son amour-propre de mère, vint se joindre à la comtesse, qui s'offrait pouraccompagner; j'eus peur, si je continuais à résister, que ma mère ne se doulâl de quelque chose ; j'avais chanté si souvent ce duo, que je ne pouvais opposer une bonne raison à leurs instances ; je Unis donc par céder. La comtesse M... me prit par la main et me conduisit au piano, où elle s'assit : j'étais derrière sa chaise, debout et les yeux baissés, sans oser regarder autour de moi, de peur de retrouver encore ce regard qui me suivait partout. Un jeune homme vint se placer de l'autre côté de la comtesse, je me hasardai à lever les yeux sur mon partner; un frisson me courut par tout le corps : c'était le comte Horace qui chantait le rôle de don Juan.

Vous comprendrez quelle fut mon émotion ; cependant il était trop tard pour me retirer, tous les yeux élaient tixês sur nous; madanui M... préludait. Lecomte con)n)enva; c'était une autre voix, c'était un autre homme qui chantait, et lorsqu'il commença : Là ri darem la mano, je tressaillis, espérant que je m étais trompée, et ne pouvant pas croire que la voix puissante qui venait de nous faire frémir avec la mélodie de Schubert pouvait se plier à des intonations d'une gaîté si fine et si gracieuse. Aussi, dès la première phrase, un murmure d'applaudissement courut-il par toute la salle; il est vrai que, lorsqu'à mon tour je dis en tremblant : f'orrei e )ioii i-nrrei mi Ircina un /.inco (7 cor, il y avait dans ma voix une teliuftxprossion de crainte, que lesapplaudissemens con-

PAULINE

tenus éclatèrent; puis on fît tout-à-coup un silence profond pour nous écouter. Je ne puis vous dire ce qu'il y avait d'awour dans la voix du comte, lorsqu'il reprit : rieni, nùo bel (liletio, et ce qu'il mit de séduction et de promesses dans cette phrase : fo cangierô tiiaxorle; tout cela était si applicable à moi, ce duo semblait si bien choisi pour la situation de mon cœur, qu'effectivement je me sentis prête à m'évanouir, en disant : Presto ?io?i so più forte -. certes la musique avait ici changé d'expression ; au lieu de la plainte coquette de Zerline, c'était le cri de la détresse la plus profonde ; en ce moment je sentis que le comte s'était rapproché de mon côté, sa main loucha ma main pendante près de moi , un voile de flamme s'abaissa sur mes yeux, je saisis la chaise delà comtesse M... et je m'y cramponnai! grâce à ce soutien , je parvins à me tenir deboutjmaislorsque nous réprimes ensemble -.Andiamo, andiam mio bene, je sentis son haleine passer dans mes cheveux, son souffle courir sur mes épaules ; un frisson me passa par les veines , je jetai en prononçant le mot anior un cri dans lequel s'épuisèrent toutes mes forces, et je m'évanouis. . . .

Ma mère s'élança vers moi ; mais elle serait arrivée trop tard, si la comtesse M .. ne m'avait reçue dans ses bras. l\!on évanouissement fut attribué à la chaleur; on me transporta dans une chambre voisine, des sels qu'on me fit respirer, une fenêtre qu'on ouvrit, quelques gouttes d'eau qu'on me jeta au visage me rappelèrent à moi; madame M... insista pour me faire rentrer au bal , mais je ne voulus entendre à rien ; ma mère, inquiète elle-même, fut cette fois de mon avis , on fit avancer la voiture et nous rentrâmes à l'hôtel.

Je me relirai aussitôt dans ma chambre; en ôtant mon gant je fis tomber un papier qui y avait été glissé pendant mon évanouissement, je le ramassai et je lus ces mots écrits au crayon : f'uus m'aimez].., merci, mc.\l !

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