‹ DiversChapitre 53 sur 103 · EX · texte numérisé non relu

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Je passai une nuit affreuse , une nuit de sanglots et de larmes. Vous ne savez pas, vous autres hommes, vous ne saurez jamais quelles angoisses sont celles d'une jeune fille élevée sous l'oeil de sa mère, dont le cœur, pur comme une glace, n'a encore été terni par aucune haleine, dont la bouche n'a jamais prononcé le mot amour, et qui se voit tout-à-coup, comme un pauvre oiseau sans défense, prise et enveloppée dans une volonté plus puissante que sa résistance ; qui sent une main qui l'entraîne, si fort qu'elle se raidisse contre elle, et qui entend une voix qui lui dit : Vous m'aimez, avant au'elle n'ait dit : Je vous aime.

Oh ! je vous le jure, je ne sais comment il se fit qu<s /e ne devins pas folle pendant cette nuit ; je me crus perdue. Je me répétais tout bas et incessamment : — Je l'aime ! je l'aime ! et cela avec une terreur si profonde, qu'aujourd'hui encore je ne sais si je n'étais pas en proie à un sentiment tout-à-fait contraire .'1 celui que je croyais ressentir. Cependant il était probable que toutes ces émotions que j'avais éprouvées étaient ilrs preuves d'amour, puisque le comte, à qui aucune d'elles .l't lait échappée, les interprétait ainsi. Quant ;1 moi, c'étaient es premières sensations de ce genre que je ressentais. On m' avait dit que l'on ne devait craindre ou haïr que ceux qui 10 us ont fait du mal ; je ne pouvais alors ni haïr ni craindre e comte, et si le -sentiment que j'éprouvais pour lui n'était ii delà haine ni de la crainte, ce devait donc être de Tarn our, (.

Le lendemain matin, au moment où nous nous mettions à (able pour déjeuner, on apporta à ma mère deux cartes du comte Horace de Beuzeval : il avait envoyé s'informer de ma santé et demander si mon indisposition avait eu des suites. Celte démarche, toute matinale qu'elle était, parut à ma mère tne simple manifestation de politesse. Le comte chantait avec ïioi lorsque l'accident m'était arrivé : cette circonstance excusait son empressement. Ma mère s'aperçr' ;>'ors seulement combien je paraissais fatiguée et soutirante ' ,'cn inquiéta 4'abord ; mais je 1* rassurai en W- 'éprouv.iis

j aucunedouleur,etqued'ailleursi'airettatranquillitédelacarapagne n)e remettraient, si elle vouiait que nous y retournassions. Ma mère n'avait qu'une volonté, c'était la mienne : elle ! ordonna que l'on mit les chevaux à la voiture; vers les deux I heures nous partîmes.

Je fuyais Paris avec l'empressement que, quatre jours auparavant, j'avais mis à fuir la campagne; car ma première pensée, \ en voyant les cartes du comte, avait été qu'aussitôt que l'heure où l'on est visible serait arrivée, il se présenterait en personne. Or, je voulais le fuir, je voulais ne plus le revoir; après l'idée qu'il avait prise de moi, après la lettre qu'il m'avait écrite, il me semblait que je mourrais de honte en me retrouvant avec lui. Toutes ces pensées qui se heurtaient dans ma tête faisaient passer sur mes joues des rougeurs si subites et si ardentes, que ma mère crut que je manquais d'air dan celte voiture fermée, et ordonna au cocher d'arrêter, afin qu le domestique put abaisser la couverture de la calèche. On éta aux derniers jours de septembre, c'est-à-dire au plus doux moment de l'année; les feuilles de certains arbres commençaient à rougir dans les bois. Il y a quelque chose du printemps dans l'automne, et les derniers parfums de l'année ressemblent parfois à ses premières émanations. L'air, le spectacle de la nature, tous ces bruits de la forêt qui n'en forment qu'un, prolongé, mélancolique, indéfinissable, commençaient à distraire mon esprit, lorsque tout-à-coup, à l'un des détours de la route, j'aperçus devant nous un cavalier. Quoiqu'il fûtencorcà une grande distance, je saisis le bras de ma mère dans l'intention de lui dire de retourner vers Paris,— -car j'avais reconnu le comte;— mais je m'arrêtai aussitôt. Quel prétexte donner à ce changement de volonté, qui paraîtrait un caprice sans raison aucune? Jerassemblai donc tout mon courage. "■'

Le cavalier allait au pa-;, aussi le rejoignîmes-nous bientôt. Comme je l'ai dit, c'était le comte.

^ A peine nous eut-il reconnues, qu'il s'approch ae nous, s'excusa d'avoir envoyé de si bonne heure pour savoir de mes nouvelles; mais devant partir dans la journée pour la campagne de monsieur de Lucienne, où il allait passer quelques jours, il n'avait pas voulu quitter Paris avec l'inquiétude où il était; si l'heure eût été convenable, il se serait présenté lui-même. Je balbutiai quelques mots, ma mère le remercia. — Nous aussi nous retournions à la campagne, lui dit-elle, pour le reste de la saison. — Alors vous me permettrez de vous servir d'escorte jusqu'au château, répondit le comte. Ma mère s'inclina en souriant ; la chose était toute simple : notre maison de campagne était de trois lieues plus rapprochée que celle de monsieur de Lucienne, et la même route conduisait à toutes les deux.

Le comte continua donc de galoper près de nous pendant les cinq lieues qui nous restaient à faire. La rapidité de notre course, la difliculté de se tenir près delà portière, fitquenous n'échangeâmes que quelques paroles. Arrivé au château, il sauta à bas de son cheval, aida ma mère à descendre, puis m'offrit sa main à mon tour. Je ne pouvais refuser ; je tendis la mienne en tremblant; il la prit sans vivacité, sans affectation, comme il eût pris celle de toute autre; mais je sentis qu'il y laissait un billet. Avant que je n'aie pu dire un mot ni faire un mouvement, le comte s'était retourné vers ma mère et la saluait; puis il remonta à cheval, résistant aux instances qu'elle lui faisait pour qu'il se reposât un instant; alors, reprenant le chemin de Lucienne, où il était attendu, disaitil, il disparut au bout de quelques secondes.

J'étais restée immobile à la même place; mes doigts crispés retenaient le billet, que je n'osais laisser tomber, et que cependant j'étais bien résolue à ne pas lire. Ma mère m'appela, je la suivis. Que faire de ce billet? Je n'avais pas de feu pour le brûler ; le déchirer, on en pouvait trouver les morceaux : je le cachai dans la ceinture de ma robe.

Je ne connais pas de supplice pareil à celui que j'éprouvai jusqu'au moment où je rentrai dans ma chambre : ce billet me brûlait la poitrine; il semblait qu'une puissance surnaturelle rendait chacune de ses lignes lisibles pour mon cœur, qui le touchait presque ; ce papier avait une vertu magnétique. Cer!' ■ .1 moment où je l'avais reçu, jo l'eusse dé-

CEUVIŒS COSirLÈTOS D'ALEXANDRE DUMAS-

chiré.bnlléà rinsfantmêmesanshésitation.ohbien! lorsque je rentrai chez moi. je n'en eus plus le courage. Je renvoya, ma femme de chambre en lui aisant que je me Jéshabillerais seule, puis je m'assis sur mon lit, et Je restai ainsi une heure, immobile elles yeux fixes, le billet Iroissé dans ma main fermée.

Enfin je rcivris et je lus :

<i Vous m'aimez, Pauline, car vous me fuyez. Hier vous avez quitté le bal ou j'étais, aujourd'hui vous quittez la villeoù je suis; mais tout est inutile. 11 y a des destinées qui peuvent ne se rencontrer jamais, mais qui, dès qu'elles se rencontrent, ne doivent plus se séparer.

» Je ne suis point un homme comme les autres hommes : ù l'âge du plaisir, de l'insouciance et de la joie, j'ai beaucoup souffert, beaucoup pensé, beaucoup gémi; j'ai vingt-huit ans. Vous êtes la première femme quej'aie aimée, car je vous aime, Pauline.

" Grâce ù vous, et si Dieu ne brise pas cette dernière espérance de mon cœur, j'oublierai mon passé et j'espérerai dans l'avenir. Le passé est la seule chose pour laquelle Dieu est sans pouvoir et l'amour sans consolation. L'avenir est ù Dieu, le présent est fi nous, mais le passé est au néant. Si Dieu, qui peut tout, pouvait donner l'oubli du passé, il n'y aurait dans le monde ni blasphémateurs, ni matérialistes, ni athées.

» Maintenant tout est dit, Pauline; car que vous apprendrais-je que vous ne sachiez pas, que vous dirais-je que vous n'ayez pas deviné? Nous sommes jeunes tous deux, riches tous deux, libres tous deux ; je puis être i"! vous, vous pouvez être a moi : un mot de vous, je m'adresse à votre mère, et nous sommes unis. Si ma conduite, comme mon âme, est en dehors des habitudes du monde, pardonnez-moi ce que j'ai d'étrange et acceptez-moi comme je suis, vous me rendrez meilleur.

" Si, au contraire de ce que j'espère, Pauline, un motif que je ne prévois pas, mais qui cependant peut exister, vous faisait continuer à me fuir comme vous avez essayé de le faire jusqu'à présent, sachez bien que tout serait inutile : partout je vous suivrais comme je vous ai suivie ; rien ne m'attache h un lieu plutôt qu'à un autre, tout m'entraine au contraire où vous êtes ; aller au devant de vous ou marcher derrière vous sera désormais mon seul but. J'ai perdu bien des années et risqué cent fois ma vie et mon âme pour arriver à un résultat qui ne me promettait pas le même bonheur.

» Adieu, Pauline ! je ne vous menace pas, je vous implore ; je vous aime, vous m'aimez. Ayez pitié de vous et de moi. •>

Il me serait impossible de vous dire ce qui se passa en moi à la lecture de cette étrange lettre; il me semblait être en proie à un de ces songes terribles où, menacé d'un danger, on tente de fuir ; mais les pieds s'attachent à la terre, l'haleine manque à la poitrine ; on veut crier, la voix n'a pas de son. Alors l'excès de la peur brise le sommeil, et l'on se réveille le cœur bondissant et le front mouillé de sueur.

Mais là, là, il n'y avait pas à me réveiller; ce n'était point un rêve que je faisais, c'était une réalité terrible qui me saisissait de sa main puissante et qui m'entraînait avec elle ; et cependant qu'y avait-il de nouveau dans ma vie? Un homme y avait passé, et voilà tout. A peine si avec cet homme j'avais échangé un regard et une parole. Quel droit se croyait-il donc de garrotter comme il le faisait ma destinée à la sienne, et de me parler prescjue en maître, lorsque je ne lui avais pas même accordé les droits d'un ami'? Cet homme, je pouvais demain ne plus le regarder, ne plus lui parler, ne plus le connaître. Mais non, je ne pouvais rien... j'étais faible... j'étais femme... je l'aimais.

En savais-je quelque chose, au reste? ce sentiment que j'éprouvais était-ce de l'amour? l'amour entre-t-il dans le cœur précédé d'une terreur aussi profonde? Jeune et ignorante comme je l'étais, savais-je moi-même ce que c'était que l'amour? Cette lettre fatale, pourquoi nel'avais-je pas brûlée avant de la lire? n'avais-je pas donné au comte le droit de croire que je l'aimais en la recevant? Mais aussi que pouvais-je l'aire? un éclat devant des valets, des domestiques, ^nn; mais la icmetire à ma mère, lui tout dire, lui tout

avouer... Lui avouer quoi? des terreurs d'enfant, et voilà tout. Puis ma mère, qu'eùt-elle pensé à la lecture d'une pareille lettre? Elle aurait cru que d'un mot, d'un geste, d'un regard, j'avais encouragé le comte. Sans cela, de quel droit me dirait-il que je l'aimais? Non, je n'oserais jamais rien dire ù ma mère...

Mais cette lettre, il fallait la brûler d'abord et avant toul. Je l'approchai de la bougie, elle s'entlamma, et ainsi que ton! ce qui a existé et qui n'existe plus, elle ne fut bienlùt qu'u,! peu (le cendre. Puis je me déshabillai promptement, je m' hâtai de me mettre au lit, et je soufilai aussitôt mes lumières afin de me dérober à moi-même et de me cacher dans la nuit. Oh ! comme malgré l'obscurité je fermai les yeux, comme j' puyai mes mains sur mon front, et comme, malgré ce do voile, je revis tout! Cette lettre fatale était écrite sur les de la chambre. Je ne l'avais lue qu'une fois, et cepen elle s'était si profondément gravée dans ma mémoire, chaque ligne, tracée par une main invisible, semblait para à mesure que la ligne précédente s'effaçait; et je lus et re ainsi cette lettre dix fois, vingt fois, toute la nuit. Oh ! vous assure qu'entre cet état et la folie il y avait une barrière bien étroite à franchir, un voile bien faible à déchirer.

Enlin, au jour je m'endormis, écrasée de fatigue. Lorsque je me réveillai, il était déjà tard ; ma femme de chambre m'annonça que madame de Lucienne et sa tille étaient au château. Alors une idée subite m'illumina; je devais tout dire à madame de Lucienne : elle avait toujours été parfaite pour moi ; c était chez elle que j'avais vu le comte Horace, le comte Horace était l'ami de son lils; c'était la contidente la plus convenable pour un secret comme le mien ; Dieu me l'envoyait. En ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et madame de Lucienne parut. Oh ! alors je crus vraiment à cette mission ; je me soulevai sur mon 111"^ je lui tendis les bras en sanglotant : elle vint s'asseoir près de moi.

— Allons, enfant, me dit elle après un instant et en écartant mes mains dont je me voilais le visage, voyons, qu'a vons-nous ?

— Oh ! je suis bien malheureuse! m'écriai-je.

— Les malheurs de ton âge, mon enfant, sont comme les orages du printemps, ils passent vite et font le ciel plus pur.

— Oh ! si vous saviez !

— Je sais tout, me dit madame de Lucienne.

— Qui vous l'a dit?

— Lui.

— Il vous a dit que je l'aimais !

— Il m'a dit qu'il avait cet espoir, du moins ; se trompe-t-il ?

— Je ne sais moi même ; je ne connaissais de l'amour que le nom, cûniment voulez-vous que je voie clair dans mon cœur, et qu'au milieu du trouble que j'éprouve j'analyse le sentiment qui l'a causé?

— Allons, allons, je vois que Horace y lit mieux que vous. — Je me mis à pleurer. — Eh bien ! continua madame de Lucienne, il n'y a pas là dedans une grande cause de larmes, ce me semble. Voyons, causons raisonnablement. Le comle Horace est jeune, beau, riche, voilà plus qu'il n'en faut pour excuser le sentiment qu'il vous inspire. Le comte Horace est libre, vous avez dix-huit ans, ce serait une union convenable sous tous les rapports.

— Oh ! madame!...

— C'est bien, n'en parlons plus; j'ai appris toul ce quije voulais savoir. Je redescends près de madame de Meuliai et je vous envoie Lui ie.

— Oh !... mais pas un mot, n'est<e pas ?

— Soyez tranquille, je sais ce qui me reste à faire ; au revoir, chère enfant. Allons, essuyez ces beaux yeux et em brassez-moi...

Je me jetai une seconde fois à son cou. Cinq minutes après, Lucie entra; je m'habillai et nous descendimes.

Je trouvai ma mère sérieuse, mais plus tendre encore que d'ordinaire. Plusieurs fois, pendant le déjeuner, elle me regarda avec un sentiment de tristesse in(]uièie, et à chaque fois je sentis la rougeur de la houle me monter au visage. A «luatre heures, madame de Lucienne et sa fille nous quittèrent; ma mère fut la même avec moi qu'elle avait coutume d'être ; pj.s

PACLmE.

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un mot sur la visite de madame de Lucienne, et le motif qui l'avait amenée ne fut prononcé. Le soir, comme de coutume, j'allai, avant de me relirer dans ma chambre, embrasser ma mère : en approcliant mes lèvres de son front, je m'aperçus que ses larmes coulaient ; alors je tombai ;i genoux devant elle en cachant ma tcle dans sa poitrine. En voyant cg mouvement, elle devina le sentiment qui me le dictait, et, abaissant ses deux mains sur mes épaules, et me serrant contre elle : — Sois heureuse, ma lille, dit-elle, c'est tout ce que je demande à Dieu.

Le surlendemain, madame de Lucienne demanda officiellement ma main à ma mère.

Six semaines après, j'épousai le comte Horace.

Le mariage se fit à Lucienne, dans les premiers jours de novembre ; puis nous revînmes à Paris au commencement de la saison d'hiver.

Nous habitions l'hôtel tous ensemble. Ma mère m'avait donné vingt-cinq mille livres de rentes par mon contrat de mariage, le comte en avait déclaré à peu près aulani ; il en restait quinze mille à ma mère. Notre maison se trouva donc au nombre, sinon des maisons riches, du moins des maisons élégantes du faubourg Saint-Germain.

Horace me présenta deux de ses amis, qu'il me pria de recevoir comme ses frères : depuis six ans ils étaient liés d'un sentiment si intime, qu'on avait pris l'iiabitude de les appeler les inséparables. Un quatrième, qu'ils regrettaient tous les jours et dont ils parlaient sans cesse, s'était tué au mois d'octobre de l'année précédente en chassant dans les Pyrénées, où il avait un chûleau. Je ne puis vous révéler le nom de ces deux hommes, et à la fin de mon récit vous comprendrez pourquoi ; mais comme je serai forcée parfois de les désisigner, j'appellerai l'un Henri et l'autre Max.

Je ne vous dirai pas que je fus heureuse : le sentiment que j'éprouvais pour Horace m'a été et me Kra toujours inexplicable : on eut dit un respect mêlé de crainte; c'était, au reste, l'impression qu'il produisait généralement sur tous ceux qui l'approchaient. Ses deux amis eux-mêmes, si libres et si familiers qu'ils fussent avec lui, le contredisaient rarement et lui cédaient toujours, sinon comme à un maitre, du moins comme à un frère aine. Quoique adroits aux exercices du corps, ils étaient loin d'être de sa force. Le comte avait transformé la salle de billard en une salle d'armes, et une des allées du jardin était consacrée à un tir : tous les jours ces messieurs venaient s'exercer à l'épée ou au pistolet. Parfois j'assistais à ces joutes : Horace alors était plutôt leur professeur que leur adversaire; il gardait dans ces exercices ce calme effrayant dont je lui avais vu donner une preuve chez madame de Lucienne, et plusieurs duels , qui tous avaient fini à son avantage, attestaient que, sur le terrain, ce sang-froid, si rare au moment suprême, ne l'abandonnait pas un instant. Horace, chose étrange! restait donc pour moi, malgré l'intimité, un être supérieur et en dehors des autres hommes.

Quant ù lui, il paraissait heureux, il alfectait du moins de répéter (lu'ill'était, quoique souviut son front soucieux attestât le contraire. Parfois aussi des rêves terribles agitaient son sommeil, et alors cet homme, si calme et si brave le jour, avait, s'il se réveillait au milieu de pareils songes, des inslans d'effroi où il frissonnait comme un enfant. Il en attribuait la cause à un accident qui était arrivé à sa mère pendant sa grossesse : arrêtée dans la Sierra par des voleurs, elle avait été attachée ù un arbre, et avait vu égorger un voyageur qui faisait la même route qu'elle; il en résultait que c'étaient habituellement des scènes de volet de brigandage qui s'olfraient ainsi à lui pendant son sommeil. Aussi, plutôt pour prévenir le retour de ces songes que par une crainte réelle, posait-il toujours avant de se coucher, quelque part qu'il fût, une paire de pistolets à portée de sa main. Cela me causa d'abord uiiegrandeterreur, car je tremblais toujours que, dans quel- I<e Stiéele.

que accès de somnambulisme il ne fit usage de ces armes; mais peu ù peu je me rassurai, et je contractai l'habitude de lui voir prendre cette précaution. Une autre plus étrange encore, et dont seulement aujourd'hui je me rends compte, c'est qu'on tenait constamment, jour ou nuit, un cheval sellé et prêt à partir.

L'hiver se passa au milieu des fêtes et des bals. Horace était fort répandu de son côté; de sorte que, ses salons s'élant joints aux miens, le cercle de nos connaissances avait doublé. Il m'accompagnait partout avec une complaisance extrême, et, chose qui surprenait tout lemonde, il avaitcomplétement cessé déjouer. Au printemps nous partîmes pour la campagne.

Là nous retrouvâmes tous nos souvenirs. Nos journées s'écoulaient moitié chez nous, moitié chez nos voisins; nous avions continué de voir madame de Lucienne et ses enfans comme une seconde famille à nous. Ma situation de jeune fille se trouvait donc à peine changée, et ma vie était à peu près la même. Si cet état n'était pas du bonheur, il y ressemblait tellement que l'on pouvait s'y tromper. La seule chose qui le Iroublât momentanément, c'étaient ces tristesses sans cause dont je voyais Horace de plus en plus atteint; c'étaient ces songes qui devenaient plus terribles à mesure que nous avancions. Souvent j'allais à lui pendant ces inquiétudes du jour, ou je le réveillais au milieu de ces rêves delà nuit; mais dès qu'il me voyait, sa ligure reprenait cette expression calme et froide qui m'avait tant frappée; cependant il n'y avait point à s'y tromper, la distance était grande de cette tranquillité apparente à un bonheur réel.

■\"ersle mois de juin, Henri et Max, ces deux jeunes gens dont je vous ai parlé, vinrent nous rejoindre. Je savais l'amitié qui les unissait à Horace, et ma mère et moi les reçûmes, elle comme des enfans, moi comme des frères. On les logea i.:...-..2 des chambres presque attenantes aux nôtres; le c>;..ute fit poser des sonnettes, avec un timbre particulier, qui allaient de chez lui chez eux, et de chez eux chez lui, et ordonna que l'on tint constamment trois chevaux prêts au lieu d'un. Ma femme de chambre me dit en outre qu'elle avait appris des domesti(|ues que ces messieurs avaient la même habitude que mon mari, et ne dormaient qu'avec une paire de pistolets au chevet de leur lit.

Depuis l'arrivée de ses amis, Horace était livré presque entièrement à eux. Leurs amusemens étaient, au reste, les mêmes qu'à Paris : des courses à cheval et des assauts d'armes et de pistolet. Le mois de juillet s'écoula ainsi; puis, vers la moitié d'août, le comte m'annonça qu'il serait obligé de me quitter dans quelques jours pour deux ou trois mois. C'était la première séparation depuis notre mariage : aussi m'effrayai-je à ces paroles. Le comte essaya de me rassurer en me disant q^e ce voyage, que je croyais peut-être lointain, était au contraire dans une des provinces de la France les plus proches de Paris, c'est-à-dire en Normandie : il allait avec ses amis au château de Burcy. Chacun d'eux possédait une maison de campagne, l'un dans la Vendée, l'autre entre Toulon et Nice; celui qui avait été tué avait la sienne dans les Pyrénées, et le comte Horace en Normandie ; de sorte que, chaque année, ils se recevaient successivement pendant la saison des chasses, et passaient trois mois les uns chez les autres. C'était au tour d'Horace, cette année, à recevoir ses amis. Je m'offris aussitôt à l'accompagner pour faire les honneurs de sa maison , mais le comte me répondit que le château n'était qu'un rendez-vous de chasse, ujal tenu, ma! meublé, bon pour des chasseurs habitués à vivre tant bien que mal, mais non pour une femme accoutumée à tout le confortable et à tout le luxe de la vie. 11 donnerait, au reste, des ordres pendant son prochain séjour afin que toutes les réparations fussent faites, et pour que désormais, quand sou année viendrait, je pusse l'accompagner et l'aire en noble châtelaine les honneurs de son manoir.

Cet incident, tout simple et tout naturel qu'il parût à ma mère, m'inquiéta horriblement. Je ne lui avais jamais parlé des tristesses ni des terreurs d'Horace ; mais, quelque explication (|u'il eût tenté de m'en donner, elles m'avaient toujours paru si peu naturelles , que je leur supposais un autre mo-

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tif qu'il ne voulait ou ne pouvait dire. Cependant il eût été si ridicule à moi de me lournienter pour une absenre de trois mois, et si étrange d'insister pour suivre Horace, que je renfermai mon inquiétude en moi-même et que je ne parlai plus de ce voyage.

Le jour de la séparation arriva : c'était le 27 d'août. Ces messieurs voulaient être installés à Burcy pour l'ouverture des ciiasses, fixée au i" septembre. Ils partaient en chaise de poste et se faisaient suivre de leurs chevaux, conduits en main par le Malais, qui devait les rejoindre au château.

Au moment du départ, je ne pus m'empêclier de fondre en larmes; j'entraînai Horace dans une chambre et le priai une dernière fois de m'emmener avec lui : je lui dis mes craintes inconnues, je lui rappelai ces tristesses, ces terreurs incompréhensibles qui le saisissaient tout-ù-coup A ces mois, le sang lui monta au visage, et je le vis me donner pour la première fois un signe d'impatience. Au reste, il le réprima aussitôt, et, me parlant avec la pluj grande douceur, il me promit, si le château était habitable, ce dont il doutait, do m'écrire d'aller le rejoindre. Je me repris à cetle promesse et à cet espoir; de sorte que je le vis s'éloigner plus tranquillement que je ne l'espérais.

Cependant les premiers jours de notre séparation furent affreux; et pourtant, je vous le répète, ce n'était point une douleur d'amour: c'était le pressentiment vague, mais continu, d'un grand malheur. Le surlendemain du départ d'Horace, je reçus de lui une lettre datée de Caen : il s'était arrêté pour dinerdans cette ville et avait voulu m'écrire, se rappelant dans quel état d'inquiétude il m'avait laissée. La lecture de cette lettre m'avait fait quelque bien, lorsque le dernier mot renouvela toutes ces craintes , d'autant plus cruelles qu'elles étaient réelles pour moi seule , et qu'à tout autre elles eussent paru chimériques : au lieu de me dire au revoir, le comte me disait adieu. L'esprit frappé s'attache aux plus petites choses : je faillis m'évanouir en lisant ce dernier mot.

Je reçus une seconde lettre du comte, datée de Burcy; il avait trouvé le château, qu'il n'avait pas visité depuis trois ans, dans un délabrement affreux; à peine s'il y avait une chambre où le veut et la pluie ne pénétrassent point ; il était en conséquence inutile que jo songeasse pour cette année ù aller le rejoindre ; je ne sais pourquoi, mais je m'attendais à cette lettre, elle me lit donc moins d'effet que la première.

Quelques jours après, nous lûmes dans notre journal la première nouvelle des assassinats et des vols qui effrayèrent la Normandie; une troisième lettre d'Horace nous en dit quelques mots ù son tour ; mais il ne paraissait pas attacher à ces bruits toute l'importance que leur donnaient les feuilles publiques. Je lui répondis pour le prier de revenir le plus tôt possible : ces bruits me paraissaient un commencement de réalisation pour mes pressenlimens.

Bientôt les nouvelles devinrent de plus en plus effrayantes; c'était moi qui, à mon tour, avais des tristesses subites et des rêves alfrcux ; je n'osais plus écrire à Horace, ma dernière lettre était resiée sans réponse. J'allai trouver madame de Lucienne, qui depuis le soir où je lui avais tout avoué, était devenue ma conseillère : je lui racontai mon elTroi et mes pressenlimens; elle me dit alors ce que m'avait dit vingt fois ma mère, que la crainte que je ne fusse mal servie au chAteau avait seule empêché Horace de m'emmener; elle savait ûiieux que personne combien il m'aimait, elle à qui il s'était confié tout d abord, et que si souvent depuis il avait remerciée du bonheur qu'il disait lui devoir. Cette certitude ((u'IIoraee m'aimait me décida tout-à-fait ; je résolus, si le prochain courrier ne m'annonçait pas son arrivée, de partir moi-même et d'aller le rejoindre.

Je reçus une lettre : loin de parler de retour, Horace se disait forcé de rester encore six semaines ou deux mois loin de moi; sa lettre était pleine de protestations d'amour; il fallait ces vieux cngagemens pris avec des amis pour l'empêcher de revenir, et la certitude que je serais affreusement dans ces ruines, pourcpi'il ne médit pas d'aller le retrouver; si j'avais pu hésilûi' encore, cette lettre m'aurait déterminée: je descendis près de ma mère, je lui dis que Horace m'autorisait

à aller le rejoindra, et que je partirais le lendemain soir; elle voulait absolument venir avec moi, et j'eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que, s'il craignait pour moi, a plus forte raison craindrait-il pour elle.

Je partis en poste, emmenant avec moi ma femme de chambre qui était de la Normandie ; en arrivant à SaintLaurent-du- Mont, elle me demanda la permission d'aller passer trois ou quatre jours chez ses parens qui demeuraient à Crèvecœur; je lui accordai sa demande sans songer que c'était surtout au moment où je descendrais dans un château habité par des hommes que j'aurais besoin de ses services ; puis aussi je tenais à prouver à Horace qu il avait eu tort de douter de mon stoïcisme.

J'arrivai à Caen vers les sept heures du soir; le maître de poste, apprenant qu'une femme qui voyageait seule demandait des chevaux pour se rendre au château de Burcy, vint lui-même à la portière de ma voilure : là il insista tellement pour que je passasse la nuit dans la ville et que je ne continuasse ma route que le lendemain, que je cédai. D'ailleurs, j'arriverais au château à une heure où tout le monde serait endormi, et peut-être, grâce aux événemensau centre desquels il se trouvait, les portes en seraient-elles si bien closes, que je ne pourrais me les faire ouvrir : ce motif, bien plus que la crainte, me détermina â rester à l'hôtel.

Les soirées commençaient à être froides ; j'entrai dans le salon du maître deposte, tandis qu'on me préparait unechambre. Alors l'hôtesse, pour ne nie laisser aucun regret sur la résolution que j'avais prise et le retard qui en était la suite, me raconta tout ce qui se passait dans le pays depuis quinze jours ou Irois semaines; la terreur était à son comble : on n'osait pas faire un quart de lieue hors de la ville, dès que le soleil était couché.

Je passai une nuit affreuse; à mesure que j'approchais du château, je perdais de mon assurance ; le comte avait peutêtre eu d'autres motifs de s'éloigner de moi que ceux qu'il m'avait dits, comment alors accueillerait-il ma présence? Mon arrivée subite et inattendue était une désobéissance à ses ordres, une infraction à son autorité; ce geste d'impatience qu'il n'avait pu retenir, et qui était le premier et le seul qu'il eût jamais laissé échapper, n'indi(iuait-il pas une détermination irrévocablement prise ? J'eus un instant l'envie de lui écrire que j'étais àCaen, et d'attendre qu'il vint m'y chercher ; mais toutes des craintes, inspirées et entretenues par ma veille fiévreuse, se dissipèrent lorsque j'eus dormi quelques heures et que le jour vint éclairer mon a;)parlement. Je repris donc tout mon courage, et je demandai des chevaux. Dix minutes après, je repartis.

Il était neuf heures du malin, lorsqu'à dcuxlieues du Buisson, le postillon s'arrêta et me montra le château de Burcy, dont on apercevait le pare, qui s'avance jusqu'à deux cents pas de la grande roule. Un chemin de traverse conduisait à une grille. H me demanda si c'élait bien à ce château que j'allais : je répondis affirmativement, et nous nous engageâmes dans les terres.

Nous trouvâmes la porte fermée : nous sonnâmes à plusieurs reprises sans que l'on répondît. Je commençais à me repentir de ne point avoir annoncé mon arrivée. Le comte et ses amis pouvaient être allés à quelque partie de chasse : en ce cas, qu'allais-je devenir dans ce château solitaire, dont je ne pourrais peut-être même pas me faire ouvrir les portes? Me faudrait-il attendre dans une misérable auberge de village ([u'ils fussent revenus ? C'élait impossible. Entin, dans mon impatience, je descendis de voilure et sonnai moi-même avee force. Un être vivant apparut alors à travers le feui"agedes arbres, au tournant d'une allée; je reconnus le Malais , je lui fis signe de se hâter, il vint m'ouvrir.

Je ne pris pas la peine de remonter en voilure, jesuivis en courant l'allée par laquelle je l'avais vu venir; bientôt j'aperçus le château : au premier coup-d'œil, il me parut en assez bon état; je m'élançai vers le perron, j'entrai dans l'antichambre, j'entendis parler, je poussai une porte, etje me trouvai dans la salle à manger, en face d'Horace, qui déjeunait avec Heni'i; chacun d'eux avait à sa droite une paire de pislololets sur la table.

PAULINE

Le comte, en m'apercevant, se leva tout debout et devint pâle ù croire qu'il allait se trouver mal. Quant à moi, j'étais si Iremblaule que je n'eus que la force de lui tendre les bras ;j allais tomber, lorsqu'il accourut à moi et me retint.

— Horace, lui dis-je, pardonnez moi ; je n'ai pas pu rester loin de vous... j'étais trop malheureuse, trop inquiète... je vous ai désobéi.

— Et vous avez eu tort, dit le comte d'une voix sourde.

— Oh! si vous voulez, m'écriai-je effrayée de son accent, je repartirai à l'instant même... Je vous ai revu... c'est tout ce qu'il me faut...

— Non, dit le comte, non; puisque vous voilà, restez... restez, et soyez la bienvenue

A ces mots, il m'embrasa, et, faisant un effort sur lui-même, il reprit immédiatement celte apparence calme qui parfois m'effrayait davantage que n'eût pu le faire le visage le plus irrité.

Cependant peu à peu ce voile de glace que le comte semblait avoir tiré sur son visage se fondit ; il m'avait conduite dans l'appartement qu'il me destinait: c'était une chambre entièrement meublée dans le goût Louis XV.

— Oui, je la connais, interrompis-je, c'est celle où je suis entré. O mon Dieu, mon Dieu, je commence à tout comprendre !...

— Là, reprit Pauline, il me demanda pardon de la manière dont il m'avait reçue ; mais la surprise que lui avait causée mon arrivée inattendue, la crainte des privations que j'allais éprouver en passant deux mois dans cette vieille masure, avaient été plus fortes que lui. Cependant, puisque j'avais tout bravé, c'était bien, et il tâcherait de me rendre le séjour du château le moins désagréable qu'il serait possible ; malheureusementil avait, pour le jour même ou le lendemain, une partie de chasse arrêtée, et il serait peut-être obligé de me quitter pour un ou deux jours; mais il ne contracterait plus de nouvelles obligations de ce genre, et je lui serais un prétexte pour les refuser. Je lui répondis qu'il était parfaitement libre et que je n'étais pas venue pour gêner ses plaisirs, mais bien pour rassurer mon coeur effrayé du bruit de tous ces assassinats. Le comte sourit.

J'étais fatiguée du voyage, je me couchai et je m'endormis. A deux heures, le comte entra dans ma chambre et me demanda si je voulais faire une promenade sur mer: la journée était superbe, j'acceptai.

Nous descendîmes dans le parc, l'Orne le traversait. Sur une des rives de ce petit fleuve une charmante barque était amarrée; sa forme était longue et étrange ; j'en demandai la cause. Horace me dit qu'elle était taillée sur le modèle des barques javanaises, et que ce genre de construction augmentait de beaucoup sa vitesse. Nous y descendîmes, Horace, Henri et moi ; le Malais se mit à la rame, et nous avançâmes rapidement, aidés par le courant. En entrant dans la mer, Horace et Henri déroulèrent la longue voile triangulaire qui était liée autour du mut, et, sans le secours des rames, nous marchâmes avec une rapidité extraordinaire.

C'était la première fois que je voyais l'Océan : ce spectacle magnifique m'absorba tellement, que je ne m'aperçus pas que nous gouvernions vers une petite barque qui nous avait fait des signaux. Je ne fus tirée de ma rêverie que par la voix d'Horace, qui héla un des hommes de la barque.

— Holà I hé ! monsieur le marinier, lui cria-t-il, qu'avonsnous de nouveau au Havre ?

— Ma foi, pas grand'cbose, répondit une voix qui m'était connue; et à Burcy?

— Tu le vois, un compagnon inattendu qui nous est arrivé, une ancienne connaissance à toi ; madame Horace de Beuzeval, ma femme.

— Comment I madame de Beuzeval ? s'écria Max, que je reconnus alors.

— Elle-même; et si tu en doutes, cher ami, viens lui présenter les hommages.

La barcjue s'approcha ; Max la montait avec deux matelots : il avait un coslume élégant de marinier , et suiM'épaule un filet qu'il s'apprêtait â jeter àla mer. Arrivé près de nous, nous échangeâmes quelques paroles de politesse; puis Max laissa tomber son filet, moniaà bord de notre canot, parla un instant à voix basse avec Henri, me salua et redescendit;' dans son embarcation.

— Bonne pêche ! lui cria Horace.

— Bon voyage! répondit Max ; et la barque et le canot se séparèrent.

L'heure du dîner s'approchait, nous regagnâmes l'embouchure de la rivière ; mais le flux s'était retiré, il n'y avait plus assez d'eau pour nous porter jusqu'au parc : nous fûmes obligés de descendre sur la grève et de remonter par les dunes.

Là, je fis le chemin que vous-même fîtes trois ou quatre nuits après : je me trouvai sur les galets d'abord, puis dans les grandes herbes -, enlin je gravis la montagne, j'entrai dans l'abbaye, je vis le cloître et son petit ciraelière, je suivis le corridor, et de l'autre côté d'un massif d'arbres je me retrouvai dans le parc du château.

Le soir se passa sans aucune circonstance remarquable ; Horace fut très gai, il parla pour l'hiver prochain d'embellissemens à faire ù notre hôtel de Paris, et pour le printemps d'un voyage : il voulait emmener ma mère et moi en Italie, et peut-être acheter ù Venise un de ses vieux palais de marbre, afin d'y aller passer les saisons du carnaval. Henri était beaucoup moins libre d'esprit, et paraissait préoccupé et inquiet au moindre bruit. Tous ces petits détails, auxquels je lis à peine attention dans le moment, se représentèrent plus tard à mon esprit avec toutes leurs causes qui m'étaient cachées alors, et que leur résultat me lit comprendre depuis.

Nous nous retirâmes laissant Henri au salon ; il avait à veiller pour écrire, nous dit-il. On lui apporta des plumes et de l'encre : il s'établit près du feu.

Le lendemain matin, comme nous étions à déjeuner, on entendit sonner d'une manière particulière à la porte du parc : — Max I... dirent ensemble Horace et Henri; en effet, celui qu'ils avaient nommé entra presque aussitôt dans la cour au grand galop de son cheval.

— Ah ! te voilà, dit en riant Horace, je suis enchanté de te revoir ; mais une autre fois ménage un peu plus mes chevaux, vois dans quel état tu as mis ce pauvre Pluton.

— J'avais peur de ne pas arriver à temps, répondit Max ; puis, s'interrompant et se retournant de mon coté : — Madame, me dit-il, excusez-moi de me présenler ainsi botté et éperonné devant vous ; mais Horace a oublié, et je conçois cela, que nous avons pour aujourd'hui une partie de chasse à courre, avec des Anglais, continua-t-il, en appuyant sur ce mot : ils sont arrivés hier soir exprès par le bateau à vapeur ; de sorte qu'il ne faut pas que nous, qui sommes tout portés, nous nous trouvions en retard en leur manquant de parole.

— Très bien, dit Horace, nous y serons.

— Cependant, reprit Max en se retournant de mon côté, Je ne sais si maintenant nous pouvons tenir noire promesse; cette chasse est trop fatigante pour que madame nous accompagne.

— Oh! tranquillisez-vous, messieurs, m'empressai-j'e de répondre, je ne suis pas venue ici pour être une entrave à vos plaisirs : allez, et en votre absence je garderai la forteresse.

— Tu vois, dit Horace, Pauline estune véritable châtelaine des temps passés. Il ne lui mangue vraiment que des suivantes et des pages, car elle n'a pas même de femme de chambre ; la sienne est restée en route, et ne sera ici que dans huit jours.

— Au reste, dit Henri, si tu veux demeurer au château, Horace, nous l'excuserons auprès de nos insulaires : rien de plus facile.

— Non pas, reprit vivement le comte; vous oubliez que

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c'estmoiqui suis !e plus engagé dans le pari : il faut donc que je le soutienne en personne. Je vous l'ai dit, Pauline nous excusera.

— Parfaitement, repris-je, et, pour vous laisser toute liberté, je remonte dans ma chambre.

— Jevous y rejoins dans un instant, me dit Horace; et, venant à moi avec une galanterie charmante, il me conduisit jusqu'à la porte et me baisa la main.

Je remontai chez moi; au bout de quelques instans, Horace ni^ suivit; il élaildéjàen costume de chasse, et venait me dire adieu. Je redescendis aveclui jusqu'au perron, etje pris congé de ces messieurs; ils insistèrent alors de nouveau pour que Horace restât près de moi. Mais j'exigeai impérieusement qu'il les accompagnât : ils partirent enlin en me promettant d'être de retour le lendemain malin.

Je restai seule au château avec le Malais : cette singulière société eut peut-être effrayé une autre femme que moi ; mais je savais que cet homme était tout dévoué à Horace depuis le jour où il l'avait vu avec son poignard aller altaquer la tigresse dans ses roseaux : subjugué par cette admiration puissante que les natures primitives ont pour le courage, il l'avait suivi de Bombay en France, et ne l'avait pas quitté un instant depuis. J'eusse donc été parfaitement tranquille, si je n'avais eu pour cause dimiuiétudeque son air sauvage et son costume étrange ; mais j'étais au milieu d'un pays qui, depuis quelque temps, était devenu le théâtre des accidensles plus inouïs, et quoique je n'en eusse entendu parler ni à Horace ni à Henii qui, en leur qualité d'hommes, méprisaient ou affectaient de mépriser un semblable danger, ces histoires lamentables et sanglantes me revinrent à l'esprit dès que je fus seule; cependant, comme je n'avais rien à craindrependant le jour, je descendis dans le parc, etje résolus d'occuper ma matinée à visiter les environs du château que j'allais habiter pendant deux mois.

Mes pas se dirigèrent naturellement vers la partie que je connaissais déjà : je visitai de nouveau les ruines de l'abbaye, mais cette fois en détail. Vous les avez explorées, je n'ai pas besoin de vous les décrire. Je sortis par le porche ruiné, et j'arrivai bienlùt sur la colline qui domine la mer.

C'était la seconde fois que je voyais ce spectacle : il n'avait donc encore rien perdu de sa puissance; aussi restai-je deux heures assise, immobile et les yeux fixes, à le coniempliT. Au bout de ce temps, je le quittai à regret; mais je voulais visiter les autres parties du parc. Je redescendis vers la rivière, j'en suivis quelque temps les bords ; je retrouvai amarrée à sa rive la barque sur laquelle nous avions l'ait la veille notre promenade, et qui était appareillée de manière à ce qu'on pùl s'en servir au premier caprice. Elle me rappela, je ne sais pouniuoi , ce cheval toujours sellé dans l'écurie. Colle idée en éveilla une autre : c'était celle de celte défiance éternelle qu'avait Horace et que partageaient ses amis, ces pistolets qui ne quittaient jamais le chevet de son lit, ces pistolets sur la table quand j'étais arrivée. Tout en paraissant mépriser le danger, ils prenaient donc des précautions contre lui? Mais alors, si deux hommes croyaient ne pas pouvoir déjeuner sans armes, comment me laissaient-ils seule, moi qui n'avais aucune défense? Tout cela était incompré- : hensible-, mais, par cela même, (juclque effort que je lisse pourchasser ces idées sinistres de mon esprit, elles y revenaient sans cesse. Au reste, comme tout en songeant je marchais toujours, je me trouvai bientôt dans le plus touffu du bois. Là, au milieu d'une véritable forêt de chênes, s'élevait un pavillon isolé et parfaitement fermé : j'en lis le tour; mais portes et volets étaient si habilement joints, que je ne pus, malgré ma curiosité, rien en voir que l'extérieur. Je me promis, la première fois que je sortirais avec Horace, de diriger la promenade de ce côté ; car j'avais déjà, si le comte ne s'y opposait pas, jeté mon dévolu sur ce pavillon pour en faire mon cabinet de travail, sa position le rendant parfaitement apte à celte destination.

Je rentrai au château. Après l'exploration extérieure vint la visite intérieure : la chambre que j'occupais donnait d'un côté dans un salon, de l'autre dans la bibliothèque ; un corridor régnait d'un bout à l'antre du bâtiment cl leparlageail

en deux. Mon appartement était le plus complet; le reste du château était divisé en une douzaine de petits logeraens séparés, composés d'une antichambre, d'une chambre et d'un cabinet de toilette, le tout fort habitable, quoi que m'en eût dit et écrit le comte.

Comme la bibliothèque me paraissait le plus sûr contrepoison à la solitude et à l'ennui qui m'attendaient, je résolus de faire aussitôt connaissance avec les ressources qu'elle pouvait m'offrir : elle se composait en grande partie de romans du dix-huitième siècle, qui annonçaient que les prédécesseurs du comte avaient un goût décidé pour la littérature de Voltaire, deCrébillon fils et de Marivaux. Quelques volumes plus nouveaux, et qui paraissaient achetés par le propriétaire actuel, faisaient tache au milieu de cette collection : c'étaient des livres de chimie, d'histoire et de voyages : parmi ces derniers, je remarquai une belle édition anglaise de l'ouvrage de Daniel, sur l'Inde ; je résolus d'en faire le compagnon de ma nuit , pendant laquelle j'espérais peu dormir. J'en tirai un volume de son rayon, et je le portai dans ma chambre.

Cinq minutes après, le Malais vint m'annoncer par signes que le diner était servi. Je descendis et trouvai la table dressée dans cette immense salle à manger. Je ne puis vous dire quel sentiment de crainte et de tristesse s'empara de moi quand je me vis forcée de diner ainsi seule, éclairée par deux bougies dont la lumière n'atteignait pas la profondeur de l'appartement, et permettait à l'ombre d'y donner aux objets sur lesiiuels elle s'étendait les formes les plus bizarres. Ce sentiment pénible s'augmentait encore de la présence de ce serviteur basané, à qui je ne pouvais communiquer mes volontés que par des signes auxijuels, du reste, il obéissait avec une promptitude et une intelligence qui donnaient encore quelque chose de plus fantastique à ce repas étrange. Plusieurs fois j'eus envie de lui parler, quoique je susse (pi'il ne pourrait pas me comprendre; mais, comme les enfans qui n'osent ciier dans les ténèbres, j'avais peur d'entendre le son de ma propre voix. Lorsqu'il eut serNi le dessert, je lui fis signe d'aller me faire un grand feu dans ma chambre ; la flamme du foyer est la compagnie de ceux qui n'en ont pas ; d'ailleurs, je comptais ne me coucher que le plus tard possible, car je me sentais une terreur à laipitlle je n'avais pas songé pendant la journée, et qui était venue avec les ténèbre:

Lorsipie je me trouvai seule dans cette grande salle à manger, ma terreur s'augmenta : il me semblait voir s'agiter les rideaux blancs qui pendaient devant les fenêtres, pareils à des linceuls; cependant ce n'êlait pas la crainte des morts qui m'agitait: les moines et les abbés dont j'avais foulé en passant les tombes dormaient de leur sommeil béni, les uns dans leur cloître, les aulres dans leurs caveaux; mais tout ce que j'avais lu à la campagne, tout ce qu'on m'avait raconté à Caen, me revenait à la mémoire, et je tressaillais au moindre bruit. Le seul qu'on entendit cependant était le frémissement des feuilles, le murmure lointain de la mer, et ce bruit monoione et mélancoli(]ue du vent (|ui se brise aux angles des grands édifices et s'abat dans les cheminées, comme une volée d'oiseaux de nuit. Je restai ainsi immobile pendant dix minutes à peu près, n'osant regarder ni à droite ni à gauche, lorsque j'entendis un léger bruit derrière moi ; je me retournai : c'était le Malais. H croisa les mains sur sa poitrine et s'inclina : c'était sa manière d'annoncer ipie les ordres qu'il avait reçus étaient accomplis. Je me levai ; il |)rit les bougies et marcha devant moi ; mon appartement, du reste, avait été parfaitement préparé pour la nuit par ma singulière femme de chambre, qui posa les lumières sur une table et me laissa seule.

Mon désir avait été exécuté à la lettre: un feu immense brûlait dans la grande cheminée de marbre blanc supportée par des amours dorés ; sa lueur se répandait dans la chambre et lui donnait un aspect gai, qui contrastait si bien avec ma terreur, qu'elle commença à se passer. Celte chambre était tendue de damas rouge à (leurs, et ornée au plafond et aux portes d'une foule d'arabesques et d'enroulemens jilus capricieux les uns que les aulres, représentant des danses de faunes et de satyres dont les masques grolesques riaient d'un

PAULINE

Tire (l'or au foyer qu'ils renélaieiU. Je n'étais cependant pas rassurée au point de me coucher; d'ailleurs, il était i"! peine huit heures du soir. Je substituai donc simplement un peignoir à ma robe, et, comme j'avais remariiué que le temps était beau, je voulus ouvrir ma fenêtre alin d'achever de me rassurer par la vue calme et sereine de la nature endormie; mais, par une précaution dont je crus pouvoir me rendre compte en l'attribuant à ces bruits d'assassinats répandus dans les environs, les volets en avaient été fermés en dedans. Je revins donc m'asseoir près de la table, au coin de mon feu, m'apprêtant à lire mon voyage dans l'Inde, lorsqu'en jetant les yeux sur le volume, je m'aperçus que j'avais apporté le tome second au lieu du tome premier: Je me levai pour aller le changer, lorsqu'à l'entrée tie la bibliothèque ma crainte me reprit. J'hésitai un instant ; eniin je nie lis honte à moimême d'une terreur aussi enfantine : j'ouvris hardiment la porte, et je m'avançai vers le panneau où était le reste de l'édition.

En approchant ma bougie des autres tomes pour voir leurs numéros, mes regards plongèrent dans le vide causé par l'absence du volume que, par erreur, j'avais pris d'abord, et derrière la tablette je vis briller un bouton de cuivre pareil à ceux que l'on met aux serrures, et que cachaient aux yeux les livres rangés sur le devant du panneau. J'avais souvent vu des portes secrètes dans les bibliothèques, et dissimulées par de fausses reliures ; rien n'était donc plus naturel qu'une porte du même genre s'ouvrit dans celle-ci. Cependant la direction dans laquelle elle était placée rendait la chose presque impossible: les fenêtres de la bibliothèque étaient les dernières du bâtiment; ce bouton était scellé au lambris en retour de la seconde fenêtre : une porte pratiquée à cet endroit se serait donc ouverte sur le mur extérieur. ) Je me reculai pour examiner, ;'i l'aide de ma bougie, si je n'apercevais pas quelque signe (|ui indiquât une ouverture; mais j'eus beau regarder, je ne vis rien. Je portai alors la ,niain sur le boulon, et j'essayai de le faire tourner , mais il résista; je le poussai et je le sent-s fléchir; je le poussai plus fortement, alors une porte s'échappa avec bruit, renvoyée vers moi par un ressort. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.

Vous comprenez qu'une pareille découverte n'était point dénature ù calmer mon etfroi. J'avançai ma bougie au-dessus de l'escalier, et je le vis s'enfoncer perpendiculairement. Un instant j'eus l'intention de m'y engager, je descendis nKMMe les deux premières marches ; mais le cœur me manqua. Je rentrai à reculons dans la bibliothèque, et je repoussai la porte, qui se referma si hermétiquement, que même, avec la certitude qu'elle existait, je ne pus découvrir ses jointures. Je replaçai aussitôt le volume, de peur qu'on ne s'aperçût que j'y avais touché, car je ne savais qui intéressait ce secret. Je pris au hasard un autre ouvrage, je rentrai dans ma chambre, je fermai au verrou la porte qui donnait sur la bibliothèque, et je revins m'asseoir près du feu.

Les événemens inattendus acquièrent ou perdent de leur gravité selon les dispositions d'esprit tristes ou gaies, ou selon les circonstances plus ou moins critiques dans lesquelles on se trouve. Certes, rien de plus naturel qu'une porte cachée dans une bibliothèque et qu'un escalier tournant pratiqué dans l'épaisseur d'un mur ; mais si 1 on découvre cette porte et cet escalier la nuit, dans un château isolé, qu'on haiite seule et sans défense; si es château s'iiive au milieu f/'une contrée qui retentit chaque jour du bruit d'un vol ou d'un assassinat nouveau, si toute une mystérieuse destinée TOUS enveloppe depuis quelque temps, si des pressentimens sinistres vous ont, vingt fois, fait passer, au milieu d'un bal, un frisson mortel dans le cœur, tout alors devient, sinon réalité, du moins spectre et fantôme; et personne n'ignore par expérience que le danger inconnu est mille fois plus saisissant et plus terrible que le péril visible et matérialisé.

C'est alors que je regrettai bien vivement ce congé imprudent que j'avais donné à ma femme de chambre. La terreur est une chose si peu raisonnée ([u'elle s'excite ou se calme sans motifs plausibles. L'être le plus faible, un chien qui nous caresse, un enfant qui nous sourit, quoique ni l'un ni

l'autre ne puissent nous défendre, sont, en ce cas, des appuis pour le cœur, sinon des armes pour le bras. Si j'avais eu près de moi celte tille, qui ne m'avait pas quittée depuis cinq ans, dont je connaissais le dévoùment et l'amitié, sans doute que toute crainte eût disparu, tandis que seule comme j'étais, il me semblait que j'étais dévouée à l'avance, et que rien ne pouvait me sauver.

Je restai ainsi deux heures immobile, la sueur de l'elTroi sur le front. J'écoutai sonner à ma pendule dix heures, puis onze heures -, et â ce bruit si naturel cependant, je me cramponnais chaque fois au bra^de mon fauteuil. Entre onze heures et onze heures et demie , il me sembla entendre la détonation lointaine d un coup de pistolet, je me soulevai à demi, appuyée sur le chambranle delà cheminée; puis, tout étant rentré dans le silence, je retombai assise et la tète renversée sur le dossier de ma bergère. Je restai encore ainsi quelque temps les yeux lixes et n'osant les détourner du point que je regardais, de peur qu'ils ne rencontrassent, en se retournant, quelque cause de crainte réelle. Toutà-coup il me sembla, au milieu de ce silence absolu, que la grille qui élait en face du perron et qui séparait le jardin du parc grinçai t sur ses gonds. L'idée que Horace rentrait chassa â l'instant loi'te ma terreur; je m'élançai à la fenêtre, oubliant que mes volets étaient clos ; je voulus ouvrir la porte du corridor ; soit maladresse, soit précaution, le Malais l'avait fermée en se retirant: j'étais prisonnière. Je me rappelai alors que les fenêtres de la bibliothèque donnaient comme les miennes sur le préau, je tirai le verrou, et, par un de ces mouvemens bizarres qui font succéder le plus grand courage à la plus grande faiblesse, j'y entrai sans lumière, car ceux qui venaient a cette heure pouvaient n'être pas Horace et ses amis, et ma lumière dénonçait que ma chambre était habitée. Les volets étaient poussés seulement, j'en écartai un, et au clair de la lune j'aperçus distinctement un homme qui venait d'ouvrir l'un des battans de la grille et le tenait entrebâillé, tandis que deux autres, portant un objet que je ne pouvais distinguer, franchissaient la porte que leur compagnon referma derrière eux. Ces trois hommes ne s'avançaient pas vers le perron, mais tournaient autour du château; cependant, comme lechemin qu'ils suivaienlles rapprochaitdemoi, je commençai à reconnaître la forme du fardeau qu'ils portaient ; c'était un corps enveloppé dans un manteau. Sans doute, la vue d'une maison qui pouvait être habitée donna quelque espoir à celui ou à celle qu'on enlevait. Une espèce de lutte s'engagea sous ma fenêtre ; dans celte lutte un bras se dégagea, ce bras était couvert d'une manche de robe ; il n'y avait plus de doute, la victime était une lemme.. Biais tout ceci fut rapide comme l'éclair; le bras, saisi vigoureusement par un des trois hommes, rentra sous le manteau ; l'objet reprit l'apparence informe d'un fardeau quelconque; puis tout disparut à l'angle du bâtiment et dans l'ombre d'une allée de marronniers, qui conduisait au petit pavillon fermé que j'avais découvert la veille au milieu du massif de chênes.

Je ii'cvais pas pu reconnaître ces hommes; tout ce que j'en avais distingué, c'est (ju'ils étaient vêtus en paysans: mais, s'ils étaient véritablement ce qu'ils paraissaient être, comment venaient-ils au château? comment s'étaient-ils procuré une clef de la grille'? Était-ce un rapt? était-ce un assassinat? Je n'en savais rien. Mais certainement c'était l'un pu l'autre: tout cela, d'ailleurs, était si incompréhensible et si étrange, cpie parfois je me demandais si je n'étais pas sous l'empire d'un rêve; au reste, on n'entendait aucun bruit, la nuit poursuivait son cours calme et tran(|uille, et moi j'étais restée debout â la fenêtre, immobile de terreur, n'osant quitter ma place, de peur que le bruit de mes pas n'éveillât le danger, s'il en était qui me menaçât. Tout-à-coup je me rappelai cette porte dérobée, cet escalier mystérieux ; il me sembla entendre un bruit sourd de ce côté; je m'élançai dans ma chambre, refermai et verrouillai la porte; puis j'allai retomber dans mon fauteuil sans remarquer que, pendant mon absence, une des deux bougies s'était éteinte.

Cette fois ce n'était plus une crainte vague et sans cause qui m'agitait, c'était quelque crime bien réel qui rôdait autour de moi et dont j'avais de mes yeux distingué les agen»

ars

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Il me semblait à tout moment que j'allais voir s'ouvrir une porte cacliée, ou entendre glisser quoique panneau inaperçu : tous ces petits bruits si distincts pendant la nuit et que cause un meuble qui craque ou un parquet qui se disjoint, me faisaient bondir d'effroi, et j'entendais, dans le silence, mon cœur battre à l'unisson du balancier de la pendule. A ce moment, la flamme de ma bougie consumée atteignit le papier qui l'entourait, une lueur momentanée se répandit par toute la chambre, puis s'en alla décroissante; un pétillement se fit entendre pendant quelques secondes; puis la mèche s'enfonçant dans ia cavité du flambeau, s'éteignit tout-à-coup et me laissa sans autre lumière que celle du foyer.

Je cherchai des yeux autour de moi si j'avais du bois pour l'alimenter : je n'en aperçus point. Je rapproclai les lisons les uns des autres, et pour un moment le feu reprit une nouvelle ardeur; mais sa flamme tremblante n'était point une lumière propre à me rassurer: chaque objet était devenu mobile comme la lueur nouvelle qui l'éclairait, les portes se balançaient, les rideaux semblaient s'agiter, de longues ombres mouvantes passaient sur le plafond et sur les tapisseries. Je sentais que j'étais près de me trouver mal, et je n'étais préservée de l'évanouissement que par la terreur même; en ce moment, ce petit bruit qui précède le tintement de la pendule se fit entendre, et minuit sonna.

Cependant je ne pouvais passer la nuit entière dans ce fauteuil; je sentais le froid me gagner lentement. Je pris la résolution de me coucher tout habillée, je gagnai le lit sans regarder autour de moi, je me glissai sous la couverture, et je tirai le drap par-dessus ma tête. Je restai une heure ù peu près ainsi sans songer inéme à la possibilité du sommeil. Je me rappellerai cette heure toute ma vie : une araignée faisait sa toile dans la boiserie de l'alcôve, et j'écoutais le travail incessant de l'ouvrière nocturne : tout-à-coup il cessa, interrompu par un autre brait; il me sembla entendre le petit cri qu'avait fait , lorsque j'avais poussé le bouton de cuivre, la porte de la bibliothèque; je sortis vivement ma tête de la couverture, et, le cou raidi, retenant mon haleine, la main sur mon cœur pour l'empêcher de battre, j'aspirai le silence, doutant encore ; bientôt je ne doutai plus.

Jenem'étaispas trompée, le parquet craqua sous le poids d'un corps; des pas s'approchèrent et heurtèrent une chaise; mais sans doute celui qui venait craignit d'être entendu, car tout bruit cessa aussitôt, et le silence le plus absolu lui succéda. L'araignée reprit sa toile... Oh I tous ces détails, voyezvous!... tous ces détails, ils sont présens à ma mémoire comme si j'étais lu encore, couchée sur ce lit et dans l'agonie delà terreur.

J'entendis de nouveau un mouvement dans la bibliothèque, on se remit en marche en s'approchantde la boiserie à laquelle était adossé mon lit ; une main s'appuya contre la cloison : je n'étais plus séparée de celui qui venait ainsi que par l'épaisseur d'une planche. Je crus entendre glisser un panneau... Je me tins immobile et comme si je dormais: le sommeil était ma seule arme; le voleur, si c'en était un, comptant que je ne pourrais ni le voir ni l'entendre, m'épargnerait peut-être, jugeant ma mort inutile; mon visage tourné vers la tapisserie était dans l'ombre, ce qui me permit de garderies yeux ouverts. Alors je vis remuer mes rideaux, une main les écarta lentemtMit ; puis, encadrée dans leur draperie rouge, une tête p.'ile s'avança ; en ce moment la dernière lueur du foyer, tremblante au fond de l'alcùve, éclaira celte apparition. Je reconnus le comte Horace , et je fermai 1rs yeuxl...

Lorsque je les rouvris, la vision avait disparu ; quoique mes rideaux fussent encore agiles , j'entendis le frôlement du panneau qui se refermait, puis le bruit décroissant des pas, puis lecri delà porte; enfin tout redevint tranquille et silencieux. Je ne sais combien de temps je restai ainsi sans haleine et sans mouvement ; mais vers le commencement du jour â peu près, brisée par cette veille douloureuse, je tombai dans un engourdissement qui ressemblait au sommeil.

xn

Je fus réveillée par le Malais, qui frappait à la porte que j'avais fermée en dedans; je m'étais couchée tout habillera, comme je vous l'ai dit; j'allai donc tirer les verrous, le domestique ouvrit mes volets, et je vis rentrer dans ma chambre le jour et le soleil. Je m'élançai vers la fenêtre.

C'était une de ces belles matinées d'automne où le ciel, avant de se couvrir de son voile de nuages, jette un dernier sourire à la terre; tout était si calme et si tranquille dans ce parc, que je commençai à douter presque de moi-même. Cependant les événemens de la nuit étaient demeurés bien vivans dans mon cœur; puis les lieux mêmes qu'embrassait ma vue me rappelaient leurs moindres détails. Je revoyais la grille qui s'était ouverte pour donner passage à ces trois hommes et à cette femme, l'allée qu'ils avaient suivie, les pas dont l'empreinte était restée sur le sable, plus visibles à l'endroit où la victime s'était débattue, car ceux qui l'emportaient s'étaienl cramponnés avec force pour maîtriser ses mouvemens; ces pas suivaient la direction quej'aidéjà indiquée, et disparaissaient sous l'allée de tilleuls. Je voulus voir alors, poui renforcer encore , s'il était possible, le témoignage de me> sens, si quelques nouvelles preuves se joindraient à celle-ci ; j'entrai dans la bibliothèque , le volet était à demi ouvert comme je l'avais laissé , une chaise renversée au milieu de la chambre était celle que j'avais entendue tomber; je m'approchai du panneau, et, regardant avec une attention profonde, je vis la rainure imperceptible sur laquelle il glissait; j'appuyai ma main sur la moulure, il céda; en ce moment on ouvrit la porte de ma chambre; je n'eus que le temps de repousser le panneau et de saisir un livre dans la bibliothèque.

C'était le Malais, il venait me chercher pour déjeuner, je le suivis.

En entrant dans la salle à manger je tressaillis de surprise ; je comptais y trouver Horace, et non-seulement il n'y était pas, mais encore je ne vis qu'un couvert. — Le comte n'est-il point rentré? m'écriai-je.

Le Malais me fit signe que non.

— Non! murmurai-je stupéfaite.

— Non, répéla-t-il encore du geste. Je tombai sur ma chaise : le comte n'était pas rentré!... et cependant je l'avais vu, moi, il était venu à mon lit, il avait soulevé mes rideaux une heure après que ces trois hommes... Mais ces trois hommes... n'élaient-ce pas le comte et ses deux amis; Horace, Max et Henri, qui enlevaient une femme!... Eux seuls en ell'et pouvaient avoir la clef du parc, entrer ainsi librement sans être vus ni inquiétés; plus de doute, c'était cela. Voilà pouniuoi le comte n'avait pas voulu me laisser venir au château; voilà pourquoi il m'avait reçue si froidement; voilà pourquoi il avait prétexté une partie de chasse. L'enlèvement de cette femme était arrêté avant mon arrivée; l'enlèvement était accompli. Le comte ne m'aimait plus, il aimait une autre femme, et celle femme était dans le château : dans le pavillon, sans doute!

Oui ; et le comte, pour s'assurer que je n'avais rien vu, rien entendu, que j'étais enfin sans soupçons, était remonté par l'escalier de la bibliothèque, avait poussé la boiserie, écarté mes rideaux, et certain que je dormais, était retourné à ses, amours. Tout m'était expliqué, clairet précis comme si je l'eusse vu. En un instant, ma jalousie avait percé l'obscurité, abattu les murailles; rien ne me restait plus à apprendre: je sortis, j'étouffais!

On avait déjà effacé la trace des pas; le râteau avait nivelé le sable. Je suivis l'allée de tilleuls, je gagnai le massif de chênes, je vis le pavillon, je tournai autour: il était clos et semblait inhabité, comme la veille. Je rentrai au château, je montai dans ma chambre, je me jetai dans celle bergère où la nuit précédente j'avais passé de si cruelles heures, et je m'étonnai de mon effroi !... C'était l'ombre, c'étaient les ténèbre

PAULIKE.

ou plutôt c'était l'absence d'une passion violente, qui avait ainsi affaibli mon cœur!...

Je passai une partie de la journée à me promener dans ma chambre, ù ouvrir et fermer la fenêtre, attendant le soir avec autant d'impatience que j'avais, la veille, de crainte de le voir venir. On vint m'annoncer que le diner était servi. Je descendis; je vis, comme le matin, un seul couvert, et près du couvert une lettre. Je reconnus l'écriture d'Horace, et je brisai vivement le cachet.

Il s'excusait auprès de moi de me laisser deux jours ainsi seule; mais il n'avait pu revenir, sa parole était engagée avant mon arrivée, et il avait dû la tenir, quoiqu'il lui en coûtât. Je froissai la lettre entre mes mains sans l'achever, et je la jetai dans ma cheminée ; puis je m'efforçai de manger pour détourner les soupçons du Malais, et je remontai dans ma chambre.

Ma recommandation de la veille n'avait pas été oubliée ; je trouvai grand feu; mais ce soir, ce n'était plus cela qui me préoccupait. J'avais tout un plan à arrêter; je m'assis pour réfléchir. Quant à la peur de la veille, elle était coraplctemeftl oubliée!

Le comte Horace et ses amis étaient rentrés par la grille; car ces hommes, c'étaient bien eux et lui. Ils avaient conduit cette femme au pavillon; puis le comte était remonté par l'escalier dérobé pour s'assurer si j'étais bien endormie, et si je n'avais rien vu ni entendu. Je n'avais donc qu'à suivre l'escalier; à mon tour, je faisais le même chemin que lui, j'allais là d'où il était venu : j'étais décidée à suivre l'escalier.

Je regardai la pendule , elle marquait huit heures un quart ; j'allai à mes volets , ils n'étaient pas fermés. Sans doute il n'y avait rien à voir celte nuit, puisque la précaution de la veille n'avait pas été prise : j'ouvris la fenêtre.

la nuit était orageuse, j'entendais le tonnerre au loin, et le bruit de la mer qui ce brisait sur la plage venait jus(ju' à moi. 11 y avait dans mon cœur une tempête plus terribli^ que celle de la nature, et mes pensées se heurtaient dans ma tête plus sombres et plus pressées que les vagues de l'Océan. Deux heures s'écoulèrent ainsi sans que je fisse un mouvement, sans que mes yeux quittassent une petite statue perdue dans un massif d'arbres : il est vrai queje ne la voyais pas.

Enfin je pensai que le moment était venu : je n'entendais plus aucun bruit dans le château; cette même pluie qui, pendantcette même soirée du 2.' au 28 septembre, vous lit chercher un abri dans les ruines, commençait à tomber par torrens : je laissai un instant ma tête exposée à l'eau du ciel, puis je rentrai, refermant ma fenêtre et repoussant mes volets.

Je sortis de ma chambre et fis quelques pas dans le corridor. Aucun bruit ne veillait dans le château; le Jlalais était couché sans doute, ou il servait son maitre dans une autre partie de l'habitation. Je rentrai chez moi et je mis les verrous; il était dix heures et demie : on n'entendait que les plaintes de l'ouragan, dont le bruit me servait en couvrant celui queje pourrais faire. Je pris une bougie, et je m'avaneai vers la porte de la bibliothèque : elle était fermée à clef!...

On m'y avait vue le matin , on craignait que je ne découvrisse l'escalier: on m'en avait clos l'issue. Heureusement que le comte avait pris la peine de m'en indiquer une autre.

Je passai derrière mon lit, je pressai la moulure mobile, la boiserie glissa, et je me trouvai dans la bibliothèque.

J'allai droit, d'un pas ferme et sans hésiter, â la porte dérobée; j'enlevai le volume qui cachait le bouton, je poussai le ressort, le panneau s'ouvrit.

Je m'engageai dans l'escalier; il offrait juste passage à uiic personne; je descendis trois étages. A chaque étage j'écoutai, je n'entendis rien.

Je me trouvai sous une voùie qui s'enfonçait hardiment et en droite ligne. Je la suivis pendant cinq minutes U peu près; puis je trouvai une troisième porte ; comme la seconde, elle n'opposa aucune résistance ; elle donnait sur un autre escalier

pareil à celui de la bibliothèque, mais qui n'avait que deux étages. De celui-là on sortait par un panneau de fer carré; en l'entr'ouvrant j'entendis des voix. J'éteignis ma bougie, je la posai sur la dernière mafchc; puis je me glissai par l'ouverture ; elle était produite parle déplacement d'une plaque de cheminée. Je la repoussai doucement, et je me trouvai dans une espèce de laboratoire de chimiste, très faiblement éclairé, la lumière de la chambre voisine ne pénétrant dans ce cabinet qu'au moyen d'une ouverture ronde, placée au haut d'une porte et voilée par un petit rideau vert. Quant aux fenêtres, elles étaient si soigneusement fermées, que, même pendant le jour, toute clarté extérieure devait être interceptée.

Jene m'étais pas trompée lorsque j'avais cru entendre parler. La conversation était bruyante dans la chambre attenante : je reconnus la voix du comte et de ses amis. J'approchai une chaise de la porte, et je montai sur la chaise; de celte manière j'atteignis jusqu'au carreau, et ma vue plongea dans l'appartement.

Le comte Horace, Max et Henri étaient à table; pourtant l'orgie tirait à sa fin. Le Malais les servait, debout derrière le comte. Chacun des convives était vêtu d'une blouse bleue, portait un couteau de chasse à la ceinture, et avait une paire de pistolets à portée de sa main. Horace se leva comme pour s'en aller.

— Déjà? lui dit Max.

— Que voulez-vous que je fasse ici? répondit le comte.

— Bois! dit Henri en levant son verre.

— Le beau plaisir de boire avec vous, reprit le comte; à la troisième bouteille vous voilà ivres comme des portefaix.

— Jouons!...

— Je ne suis pas un filou pour vous gagner votre argent quand vous n'êtes pas en état de le défendre, dit le comte en haussant les épaules et en se tournant à demi.

— Eh bien ! alors, fais la cour ù notre belle Anglaise; Ion domestique a pris ses précautions pour qu'elle ne soit pas cruelle. Sur ma parole, voilà un gaillard qui s'y entend. Tiens, mon brave.

Max donna au Malais une poignée d'or.

— Généreux comme un voleur! dit le comte.

— Voyons, voyons, ce n'est pas répondre, repartit Max en se levant à son tour. Veux-tu de la femme ou n'en veuxtu pas ?

— Je n'en veux pas.

— Alors je la prends.

— Un instant! s'écria Henri en étendant la main; il me semble que je suis bien quelqu'un ou (luehiue chose ici, et que j'ai des droits comme un autre. Qu'est-ce qui a tué le mari?

— Au fait, c'est un antécédent, dit en riant le comte.

Un gémissement se fit entendre à ce mot. Je tournai les yeux du coté où il venait : une femme était étendue sur un lit à colonnes, les bras et les jambes liés aux quatre supports du baldaquin. Mon attention avait été tellement absorbée sur un seul point, que je ne l'avais pas aperçue d'abord.

— Oui, continua Max; mais qui les a attendus au Havre? qui est a; couru ici à franc étrier pour vous avertir ?

— Diable! fit le comte, voilà qui devient embarrassant, et il faudrait être le roi Salomon en personne pour décider qui a le plus de droits, de l'espion ou de l'assassin.

— H faut pourtant que cela se décide, dit Max. Tu m'y as fait penser, à cette femme, et voilà que j'en suis amoureux maintenant.

— Et n.oi de même, dit Henri. Ainsi, puisque tu ne t'en soucies pas, loi, donne-la à celui de nous deux que tu voudras.

— Pour que l'autre m'aille dénoncer à la suite de quelque orgie où, comme aujourd'hui, il ne saura plus ce qu'il fait, n'est-ce i)hs ? Oh ! que non, messieurs. Vous êtes beaux, vous êtes jeunes, vous êtes riches, vous avez dix minules pour lui faire la cour. Allez, mes don Juan.

— A la covir près, ce que tu viens de dire est une idée, répondii Henri. Qu'elle choisisse elle-même celui qui lui conviendra le mieux.

OKLAllES CU^U'l.ETES DALEX,\M)UE DUMAS.

— Allons, soit, répondit Max; mais qu'elle se dépêche. Explique-lui cela, toi qui parles toutes les langues.

— Volontiers, dit Horace. Puis, se tournant vers la malheureuse femme : — Wilady, lui dit-il dans Tanglais le plus pur, voici deux brigands de mes amis, tous deux de bonne famille, au reste, ce dont on peut vous donner la preuve sur parctiemin, si vous le désirez, qui, élevés dans les principes de la secte platoni(|ue, c'est-;"idire du partage des biens, ont commencé par manger les leurs ; puis , trouvant alors que tout était mal arrangé dans la société, ont eu la vertueuse idée de s'embusquer sur les grandes routes où elle passe, pour corriger ses injustices, rectifier ses erreurs et équilibrer ses inégalilés. Depuis cinq ans, à la plus grande gloire de la philosophie et de la police, ils s'occupent religieusement de cette mission, qui leur donne de quoi figurer de la manière la plus honorable dans les salons de Paris, et qui les conduira, comme cela est arrivé pour moi, à quelque bon mariage qui les dispensera de continuer de faire les Karl Moor et les Jean Sbogar. En attendant, comme il n'y a dans ce château que ma femme, et que je ne veux pas la leur donner, ils vous supplient bien humblement de choisir, entre eux deux, celui qui vous conviendra le plus ; faute de quoi, ils vous prendront tous les deux. Ai-je parle en bon anglais, madame, et m'avez-vous compris?...

— Oh! si vous avez quelque pitié dans le cœur, s'écria la pauvre femme, tuez-moi ! tuez-moi !

— Que réjiond-elle? murmura Max.

— Elle répond que c'est infâme, voilà tout, dit Horace; et j'avoue que je suis un peu de son avis.

— Alors dirent ensembleMax ctHenrien se levant.

— Alors, faites comme vous voudrez, répondit Horace; et il se rass'.t, se versa un verre devin de Champagne et but.

— Oh! tuez-moi donc! tuez-moi donc! s'écria de nouveau la femme en voyant les deux jeunes gens prêts à s'avancer vers elle.

En ce moment, ce qu'il était facile de prévoir arriva : Max et Henri, échauffés par le vin, se trouvèrent face t\ face, et, poussés par le même désir, se regardèrent avec colère.

— Tu ne veux donc pas me la céder? dit Max.

— Non! répondit Henri.

— Eh bien! alors, je la prendrai.

— C'est ce qu'il faudra voir.

— Henri! Henri! dit Max en grinçant des dents, je te jure sur mon honneur que cette femme m'appartiendra!

— Et moi, je te promets sur ma vie qu'elle sera à moi; et je liens plus à ma vie, je crois, que tu ne liens à ton honneur.

Alors ils firent chacun un pas en arrière , tirèrent leurs couteaux de chasse et revinrent l'un contre l'autre.

— Mais, par grâce, par pitié, au nom du ciel, luez-moi donc ! cria pour la troisième fois la femme couchée.

— Qu'est-ce que vous venez de dire? s'écria Horace toujours assis, s'adressant aux deux jeunes gens d'un ton de maître.

— J'ai dit, répondit Max en portant un coup à Henri, (jue ce serait moi (pii aurais cotte femme.

— Et moi, reprit Henri, pressant à son tour son adversaire, j'ai dit que ce serait non pas lui, mais moi; et je mainliens ce que j'ai dit.

— Eh bien ! murmura Horace, vous en avez menti tous les deux; vous ne l'aurez ni l'un ni l'autre.

A ces mots, il prit sur la table un pistolet, le leva lentement dans la direction du lit et tit feu : la balle passa entre l'.s combattans et alla frapper la femme au coeur.

A cette vue, je jetai un cri atlVeux et je tombai évanouie, et aussi morte en apparence que celle qui venait d'élre frappée!

xra.

Lorsque je revins à moi j'étais dans le caveau : le comte, guidé par le cri que j'avais poussé et par le bruit de ma chute, m'avait sans doute trouvée dans le laboratoire, et, prolitant de mon évanouissement, qui avait duré plusieurs heures, m'avait transportée dans cette tombe ; il y avait près de moi, sur une pierre, une lampe, un verre, une lettre : le verre contenait du poison; quanta la lettre, je vais vous la dire:

— Hésitez-vous à me la montrer, m'écriai-je, et n'étes-vous confiante qu'à demi?

— Je l'ai brûlée, me répondit Pauline; mais, soyez tranquille : je n'en ai pas oublié une parole.

" Vous avez voulu que la carrière du crime fût complète pour moi, Pauline : vous avez tout vu, tout entendu : je n'ai donc plus rien à vous apprendre : vous savez qui je suis, ou plutôt ce que je suis.

» Si le secret que vous avez surpris étaità moi seul, si nulle autre vie que la mienne n'était en jeu, je la risquerais plutôt que de faire tomber un seul cheveu de votre tête. Je vous le jure, Pauline.

» Mais une indiscrétion involontaire, un signe d'effroi arraché à votre souvenir, un mot échappé dans vos rêves, peut conduire à l'échafaud non-seulement moi, mais encore deux autres hommes. Votre mort assure trois existences : il laut donc que vous mouriez.

» J'ai eu un instant l'idée de vous tuer pendant que vous étiez évanouie; mais je n'en ai pas eu le courage, car vous êtes la seule femme que j'aie aimée, Pauline : si vous aviez suivi mon conseil, ou plutôt obéi à mes ordres, vous seriez à cette heure près de votre mère. Vous êtes venue près de moi : ne vous en prenez donc qu'à vous de votre destinée.

Il Vous vous réveillerez dans un caveau où nul n'est descendu depuis vingt ans, et dans lequel, d'ici à vingt ans peutêtre, nul ne descendra encore. Ps ayez donc aucun espoir de secours, car il serait inutile. Vous trouverez du poison près de celte lettre : tout ce que je puis faire pour vous est de vous olïrir une mort prompte et douce au lieu d'une agonie lente et douloureuse. Dans l'un ou l'autre cas, et quelque parti que vous preniez, à compter de celte heure, vous êtes morte.

» Personne ne vous a vue, personne ne vous connaît; celle femme (lue j'ai tuée pour mettre Max et Henri d'accord sera ensevelie à votre place, ramenée à Paris dans les caveaux de votre famille, et votre mère pleurera sur elle, croyant pleurer sur son enfant.

11 Adieu, Pauline. Je ne vous demande ni oubli ni miséricorde : il y a longtemps que je suis maudit, et voire pardon ne me sauverait pas. »

— C'est atroce! m'écriai-je; ô mon Dieu, mon Dieu ! que vous avez du souffrir!

— Oui. Aussi tout ce qui me resterait à vous raconter n« serait que mon agonie : ainsi donc...

— N'importe, m'écriai-je en l'interrompant, n'importe, dites-la.

— Je lus cette lettre deux ou trois fois : je ne pouvais pas ma convaincre moi même de sa réalité. Il y a des choses contre lesquelles la raison se révolte : on les a devant soi, sous la mai II, sous les yeux ; on les regarde, on les touche, et l'on n'y croit pas. J'allai en silence à la grille; elle était fermée; je (is deuxûu trois fois en silence le tour de mon caveau, frappant ses murshnmides démon poing incrédule; puisjerevinsm'asseoir en silence dans un angle démon tombeau. J'étais bien enfermée; :"i la lueur de la lampe je voyais bien la lettre el le poison; cependant je doutais encore; je disais, comme on se le dit quelquefois en songe : Je dors, je vais m'éveiller.

Je restai ainsi assise et immobilejusqu'au moment où ma lampe se mit à pétiller. Alors une idée affreuse, (]ui ne m'était pas venue jusque là, me vint tout-à-coup; c'est ([u'elle allait s'éteindre. Je jetai un cri de terreur et m'élançai vers elle : l'huile était presque épuisée. J'allais faire dans l'obsc'iriié mon apprentissage de la mort.

PAULINE

Oh ! que n'anrais-jc pas donné pour avoir de l'huile à verser dans celte lampe. Si j'avais pu l'alimenler de mon sang , Je me serais ouvert les veines avec mes dénis. Elle pétillait toujours; il chaque pétillement, sa lumière était moins vive, et le cercle de ténèbres, qu'elle avait éloigné lorsqu'elle brillait dans toute sa force, se rapprochait graduellement de moi. J'étais près d'elle, à genoux, les mains jointes; je ne pensais pas à prier Dieu, je la priais, elle...

Enfin elle commença de lutter contre l'obscurité, comme j'allais bientôt moi-même commencer de luttercontrelamort. Peut-être l'animais-je dénies propres sentimens; mais il me semblait qu'elle se cramponnait à la vie, et qu'elle tremblait de laisser éteindre ce feu qui était son âme. Bientôt l'agonie arriva pour elle avec toutes ses phases: elle eut des lueurs brillantes, comme un moribond a des retours de force ; elle jeta des clartés plus lointaines ([u'clle n'avait jamais fait, comme au milieu de son délire l'esprit (iévreux voit (pichiucfois au-delà des limites assignées ù la vue humaine; puis la langueur de l'épuisement leur succéda ; la flamme vacilla pareille à ce dernier souffle qui tremble aux lèvres d'un mourant; enfin elle s'éteignit, emportant avec elle la clarté, qui est la moitié de la vie.

Je retombai dans l'angle de mon cachot. A compter de ce moment, je ne doutai plus : car, chose étrange, c'était depuis que j'avais cessé de voir la lettre et le poison que j'étais bien certaine qu'ils étaient h"!.

Tant que j'avais vu clair, je n'avais point fait attention au silence : dès que la lumière fut éteinte, il pesa sur mon cœur de tout le poids de l'obscurité. Au reste, il y avait quelque chose de si funèbre et de si profond, qu'eussé-je eu la chance d'être entendue, j'eusse hésité peut-être à crier. Oh! c'était bien un de ces silences mortuaires qui viennent s'asseoir pendant l'éternité sur la pierre des tombes.

Une chose bizarre, c'est que l'approche de la mort m'avait presque fait oublier celui qui la causait : je pensais h ma situation, j'étais absorbée dans ma terreur; mais je puis le dire, et Dieu le sait, si je ne pensai pas ii lui pardonner, je ne songeai pas non jilus à le maudire. Bientôt je commençai à souffrir de la faim.

Un temps que je ne pus calculer s'écoula, pendant lequel probablement le jour s était éteint et la nuit était venue : car, lorsque le soleil reparut, un rayon, qui pénétrait par quehpic gerçure du sol, vint éclairer la base d'un pilier. Je jetai un cri de joie, comme si ce rayon m'apportait un espoir.

Mes yeux se fixèrent sur ce rayon avec tant de persévérance, que je finis par distinguer parfaitement tous les objets répandus sur la surface qu'il éclairait : il y avait quelques pierres, un éclat de bois et une touffe de mousse : en revenant toujours a la même place, il avaitfini par tirer de terre cette pauvre et débile végétation. Oh! que n'aurais-je pas donné pour être à la place de cette pierre , de cet éclat de bois et de cette mousse, afin de revoir le ciel encore une fois à travers cette ride de la terre. |

Je commençai à éprouver une soif ardente et à sentir mes idées se confondre : de temps en temps des nuages sanglans passaient devant mes yeux, et mes dents se serraient comme dans une crise nerveuse ; cependant j'avais toujours les yeux fixés sur la lumière. Sans doute elle entrait par une ouverture bien étroite, car lorscjue le soleil cessa de 1 éclairer en face, le rayon se ternit et devint à peine visible. Cette disparition m'enleva ce qui me restait de courage : je me tordis de rage et je sanglotai convulsivement.

Ma faim s'était changée en une douleur aiguë à l'estomac. La bouche me brûlait; j'éprouvais le désir de mordre; je mis une tresse de mes cheveux entre mes dents, et je la broyai. Bientôt je me sentis prise d'une fièvre sourde, quoique mon pouls battit à peine. Je commençai à penser au poison : alors je me mis à genoux et je joignis les mains pour prier ; mais j'avais oublié mes prières : impossible de me rappeler autre chose que quelques phrases entrecoupées et sans suite. Les idées les plus opposées se heurtaient ù la fois dans mon cerveau ; un motif de musique de la Oa-i-a bourdonnait inees- Bamment à mes oreilles; je sentais moi-même i:ue i'clais JLe Sièele»

en proie à un commencement de délire. Je me laissai tomber tout de mon long et la face contre terre.

Un engourdissement, produit par les émotions et la fatigue que j'avais éprouvées, s'empara de moi : je m'assoupis, sans que le sentiment de ma position cessât de veiller en moi. Alors commença une série de rêves plus incohérens les uns que les autres. Ce sommeil douloureux, loin de me rendre quelque repos, me brisa. Je me réveillai avec une faim et une soif dévorantes: alors je pensai une seconde fois au poison qui était 1."» près de moi, et qui pouvait me donner une fin douce et rapide. Malgré ma faiblesse, malgré mes hallucinations, malgré cette fièvre sourde qui frémissait dans mes artères , je sentais que la mort était encore loin , qu'il me faudrait l'attendre bien des heures, et que de ces heures les plus cruelles n'étaient point passées : alors je pris la résolution de revoir une fois encore ce rayon de jour qui, la veille, était venu me visiter, comme un consolateur qui se glisse dans le cachot du prisonnier. Je restai les yeux fixés vers l'endroit où il devait paraître: celte attente et celle préoccupation calmèrent un peu les souffrances atroces que j'éprouvais.

Le rayon désiré parut enfin. Je le vis descendre pâle cl blafard : ce jour-là le soleil était voilé sans doute. Alors tout ce qu'il éclairaitsur laterrese représentait à moi: ces arbres ces prairies, celte eau si belle; Paris, que je ne reverrais plus; ma mère, que j'avais quittée pour toujours, ma mère, qui déjà peut-être avait reçu la nouvelle de ma mort et qui pleurait sa fille vivante. A tous ces aspects et à tous ces souvenirs, mon cœur se gonfla, j'éclatai en sanglots et je fondis en pleurs: c'était la première fois depuis que j'étais dans ce caveau. Peu à peu le paroxisme se calma, mes sanglots s'éteignirent, mes larmes coulèrent silencieuses. Rla résolution était toujours prise de m'empoisonner ; cependant je souffrais moins.

Je restai, comme la veille, les yeux sur ce rayon tant qu'il brilla ; puis, comme la veille, je le vis pâlir et disparaître.. Jele saluai de la main... et je lui dis adieu de la voix, carj'otais décidée à ne pas le revoir.

Alors je me repliai sur moi-même et me concentrai en quelque sorte dans mes dernières et suprêmes pensées. Je n'avais pas fait dans toute ma vie, comme jeune fille ou comme femme, une action mauvaise; je mourais sans aucun sentiment de haine ni sans aucun désir de vengeance : Dieu devait donc m'accueillir comme sa fille, la terre ne pouvait me manquer que pour le ciel. C'était la seule idée consolante qui me restât ; je m'y attachai.

Bientôt il me sembla que celte idée se répandait non-seulement en moi, mais autour de moi ; je commençai d'éprouver cet enthousiasme saint qui fait le courage des martyrs. Je me levai tout debout et la tête vers le ciel, et il me sembla que mes yeux perçaient la voulc, perçaient la terre et arrivaient jusqu'au trône de Dieu. En ce moment, mes douleurs mêmes étaient comprimées par l'exaltation religieuse; je marchai vers la pierre où était posé le poison, comme si je voyais au milieu des ténèbres; je pris le verre, j'écoulai si je n'entendais aucun bruit, je regardai si je ne voyais aucune lumière; je relus en souvenir celte lettre qui me disait que depuis vingt ans personne n'était descendu dans ce souterrain, et qu'avant vingt ans peut-être personne n'y descendrait encore; je me convainquis bien dans mon âme de l'impossibilité où j'étais d'échapper aux soutVrances qui me restaient à endurer, je pris le verre de poison, je le portai à mes lèvres et je le bus, en mêlant ensemble, dans un dernier murmure de regret et d'espérance, le nom de ma mère, que j'allais quitter, et celui de Dieu que j'allais voir.

Puis je retombai dans l'angle de mon caveau ; ma vision céleste s'éiaitéleinte, le voile de la mort s'étendait entre elle et moi. Les douleurs de la faim et de la soif avaient reparu; à ces douleurs allaient se joindre celles du poison. J'attendais avec anxiété cette sueur de glace qui devait m'annoncer ma dernière agonie... Toul-ù-coup j'entendis mon nom; je rouvris les yeux et je vis de la lumière : vous élicz là, debout à la grille de ma !.op:-bf«'... vous, c'est-à-dire le jour, la vie, la li-

PAUUNK. — 36

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

berlé... Je jetai un cri et je m'élançai vers vous. Vous savez le reste.

Et maintenant, continua Pauline, je vous rappelle sur votre honneur le serment que vous m'avez fait de ne rien révéler de ce terrible drame tant que vivra encore un des trois principaux acteurs qui y ont joué un rôle.

Je le lui renouvelai.

xrv.

La confidence que m'avait faite Pauline me rendait sa position plus sacrée encore. Je sentis dès lors toute l'étendue que devait acquérir ce dévoùment dont mon amour pour elle me faisait un bonheur; mais en même temps je compris quelle indélicatesse il y aurait de ma part à lui parler de cet amour autrement que par des soins plus empressés et des attentions plus respectueuses. Le plan convenu entre nous fut adopté ; elle passa pour ma sœur et m'appela son frère : cependant j'obtins d'elle, en lui faisant comprendre la possibilité d'être reconnue par quelque personne qui l'aurait rencontrée dans les salons de Paris, qu'elle renonçât ii l'idée de donner des leçons de langue et de musique. Quant à moi, j'écrivis à ma mère et à ma soeur que je comptais rester pendant un an ou deux en Angleterre. Pauline éleva encore quelques difTicultés lorsque je lui fis part de cette décision ; mais elle vit qu'il y avait pour moi un tel bonheur à l'accomplir, qu'elle n'eut plus le courage de m'en parler, et que cette résolution prit entre nous force de chose convenue.

Pauline avait hésité longtemps pour décider si elle révélerait ou ne révélerait pas son secret à sa mère, et si, morte pour kout le monde, elle serait vivante pour celle à qui elle devait la vie : moi-même je l'avais pressée de prendre ce parti; faiblement il est vrai : car il m'enlevait, à moi, cette position 'de protecteur qui me rendait si heureux ù défaut d'un autre titre; mais Pauline, après y avoir réfléchi, avait repoussé, à mon grand étonnemcnt, cette consolation, et quelques instances que je lui eusse faites pour connaître le motif de son refus, elle avait refusé de me le révéler, prétendant qu'il m'affligerait.

Cependant nos journées passaient ainsi, pour elle dans une mélancolie qui semblait parfois n'être point sans charmes, pour moi dans l'espérance, sinon dans le bonheur ; car je la voyais de jour en jour se rapprocher de moi par tous les petits contacts du cœur, et, sans s'en apercevoir elle-même, elle me donnait des preuves lentes mais visibles du changement qui s'opérait en elle : si nous travaillions l'un et l'autre, elle à (luelque ouvrage de broderie, moi ii un dessin ou à une aquarelle, il m'arrivait souvent, en levant les yeux vers elle, de trouver les siens fixés sur moi : si nous sortions ensemble, l'appui qu'elle me demandait d'abord était celui d'une étrangère à un étranger; puis, au bout de quelque temps, soit faiblesse, soit abandon, je la sentais peser mollement à mon bras; si je sortais seul, presque toujours, en tournant le coin de la rue Saint- James, je l'apercevais de loin j"! la fenêtre, regardant du côté où elle savait que je devais venir : tous ces signes, qui pouvaient simplement être ceux d'une familiarité plus grande et d'une reconnaissance plus continuelle, m'apparaissaient à moi comme des révélations d'une félicité à venir; je lui savais gré de chacun d'eux, et je l'en remerciais intérieurement, car je craignais, si je le faisais tout haut, de lui faire apercevoir ù elle-même que son cœur prenait peu à peu l'habitude d'une amitié plus que fraternelle, .l'avais fait usage de mes lettres de recommandation, et, tout isolés {|uc nous vivions, nous recevions parfois quelque visite : car nous devions fuir à la fois et le tumulte du monde et l'affectation de la solitude. Parmi nos connaissances les plus habituelles était un jeune médecin qui avait acquis, depuis trois ou quatre ans, !i Londres, une grande réputation pour ses études profondes de certaines maladies organiques.c!ia(iue fois qu'il venait nous voir, il regardait Pauline avec une attention sérieuse, qui, après son départ, me laissait

toujours quelques inquiétudes; en effet, ces belles et fraîches couleurs de la jeunesse dont j'avais vu son teint autrefois si riche, et dont j'avais d'abord attribué l'absence ù la douleur et ;i la fatigue, n'avaient point reparu depuis la nuit où je l'avais trouvée mourante dans ce caveau , ou, si quelque teinte revenait colorer momentanément ses joues, c'était pour leur donner, tant qu'elle y demeurait, un aspect fébrile plus inquiétant que la pâleur elle-même. Il arrivait aussi parfois que tout-à-coup, sans cause comme sans régularité, elle éprouvait des spasmes qui la conduisaient à des évanouissemens , et que, pendantles jonrs qui suivaient ces ac(-idens, une mélancolie plus profonde s'emparait d'elle. Enlin ils se renouvelèrent avec une telle fréquence et une gravité si visiblement croissante, qu'un jour que le docteur Sercey était venu nous faire une de ses visites habituelles, je l'arrachai aux préoccupations qu'éveillait toujours en lui la vue de Pauline, et lui prenant le bras, je descendis avec lui dans le jardin.

Nous fimesplusieurs fois sans parler le tour de la petitepelouse; puis enfin nous vînmes nous asseoir sur le banc où Pauline m'avait raconté cette terrible histoire. Là, nous restâmes un moment pensifs; enfin j'allais rompre le silence, lorsque le docteur me prévint -.

— Vous êtes inquiet sur la santé de votre sœur? me dit-il. — Je l'avoue, répondis-je, et vous-même m'avez laissé apercevoir des craintes qui augmentent les miennes.

— Et vous avez raison, continua le docteur, elle est menacée d'une maladie chronique de l'estomac. A-t-elle éprouvé quelque accident qui ait pu altérer cet organe ?

— Elle a été empoisonnée...

Le docteur réfléchit un instant.

— Oui, c'est bien cela, me dit-il, je ne m'étais point trompé : je vous prescrirai un régime qu'elle suivra avec une grande exactitude. Quant au côté moral du traitement, il dépend de vous; procurez à votre sœur le plus de distraction possible. Peut-être est-elle prise de la maladie du pays, et un voyage en France lui ferait-il du bien.

— Elle ne veut pas y retourner.

— Eh bien! une course en Ecosse, en Irlande, en Italie, partout où elle voudra; mais j.e crois la chose nécessaire.

Je serrai la main du docteur, et nous rentrâmes. Quant à l'ordonnance, il devait me l'envoyer à moi-même. Je comptais, pour ne pas inquiéter Pauline, substituer sans rien dire le régime qui lui serait prescrit à notre manière de vivre ordinaire; mais cette précaution fut inutile; à peine le docteur nous eût-il quittés, que Pauline me prit la main.

— Il vous a tout avoué, n'est-ce pas? me dit-elle. Je fis semblant de ne pas comprendre, elle sourit tristement. — Eh bien! coniinua-t-elle, voilà pourquoi je n'ai pas voulu écrire à ma mère : à quoi bon lui rendre son enfant pour qu'un an ou deux après, la mort vienne la lui reprendre? C'est bien assez de pleurer une fois ceux qu'on aime.

— Mais, lui dis-je, vous vous abusez étrangement sur votre état; c'est une indisposition, et voilà tout.

— Oh! c'est plus sérieux que cela, répondit Pauline avec son même sourire doux et triste, et je sens que le poison a laissé des traces de son passage et que je suis atteinte gravement; mais écoutez-moi, je ne me refuse pas à espérer. Je ne demande pas mieux (jne de vivre : sauvez-moi une seconde fois, Alfred. Que voulez-vous que je fasse?

— Que vous suiviez lesprescriptionsdu docteur : elles sont faciles; un régime simple mais continu, de la distraction, des voyages.

— Où voulez-vous que nous allions? je suis prête à partir.

— Choisissez vous-même le pays qui vous est le plus sympathique.

— L'Ecosse, si vous voulez, puisque la moitié de la roule est faite.

— L'Ecosse, soit.

Je fis aussitôt mes préparatifs de départ, et trois jouii après nous quittâmes Londres. Nous nous arrêtâmes un n;stant sur les bords de la TwcA pour la saluer de celle l'c'.'e imprécation (lue Schiller met dans la bouche de IMaiie Stuart :

PAULINE

• La nature jeta les Anglais et les Ecossais sur une planche étendue au milieu de l'Océan : elle la sépara en deux parties inégales, et voua ses habitans au combat éternel de sa possession. Le lit étroit de la Twed sépare seul les esprits irrités, et bien souvent le sang des deux peuples se mêla à ses eaux : la main sur la garde de leur épée, depuis mille ans ils se regardent et se menacent debout sur chaque rive : jamais ennemi n'opprima l'Angleterre, que l'Ecossais n'ait marché avec lui ; jamais guerre civile n'embrasa les villes de l'Ecosse, sans qu'un Anglais n'ait approché une torche de ses murailles, et cela durera ainsi, et la haine sera implacable et éternelle jusqu'au jour où un même parlement unira les deux ennemies comme deux sœurs, et où un seul sceptre s'étendra sur l'île tout entière. »

Nous entrâmes en Ecosse.

Nous visitâmes, Walter Scott à la main, toute cette terre poétique que, pareil â un magicien qui évoque des fantômes, il a repeuplée de ses antiques habitans, auxquels il a mêlé les originales et gracieuses créations de sa fantaisie : nous retrouvâmes les sentiers escarpés que suivait, sur son bon cheval Gustave, le prudent Dalgetty. Nous cùtoyàmes le lac sur lequel glissait, la nuit, comme une vapeur, la Dame blanche d'Avenel. Nous allâmes nous asseoir sur les ruines du château de Lochleven, à l'heure même où la reine d'Ecosse s'en était échappée, et nous cherchâmes sur les bords de la Tay le champ clos où Torquil du Chêne vit tomber ses sept fils sous l'épée de l'armurier Smith, sans proférer d'autre plainte que ces mots, qu'il répéta sept fois : Encore un pour Eachar\...

Cette excursion sera éternel'iemeut pour moi un rêve de bonheur dont jamais n'approcheront les réalités de l'avenir : Pauline avait une de ces organisations impressionnables comme il en faut aux artistes, et sans laquelle un voyage n'est qu'un simple changement de localités, une accélération dans le mouvement habituel de la vie, un moyen de distraire son esprit par la vue même des objets qui devraient l'occuper : pas un souvenir historique ne lui échappait; pas une poésie de la nature, soit qu'elle se manifestât à nous dans la vapeur du matin ou le crépuscule du soir, n'était perdue pour elle. Quanta moi, j'étais sous l'empire d'un charme; jamais un seul mot des événemens accomplis n'avait été prononcé entre nous depuis l'heure où elle me les avait racontés; pour moi, le passé disparaissait parfois comme s'il n'avait jamais existé. Le présent seul qui nous réunissait était tout à mes yeux : jeté sur une terre étrangère, où je n'avais que Pauline, où Pauline n'avait que moi, les liens qui nous unissaient se resserraient chaque jour davantage par l'isolement; chaque jour je sentais que je faisais un pas dans son cœur, chaque jour un serrement de main, chaque jour un sourire, son bras appuyé sur mon bras, sa tête posée sur mon épaule, était un nouveau droit qu'elle me donnait sans s'en douter pour le lendemain; et plus elle s'abandonnait ainsi, plus, tout en aspirant chaque émanation naïve de son âme, plus je me gardais de lui parler d'amour, de peur qu'elle ne s'aperçût ijue depuis longtemps nous avions dépassé les limites de l'amitié.

Quant à la santé de Pauline, les prévisions du docteur s'étaient réalisées en partie; cette activité que le changement des lieux et les souvenirs qu'ils rappelaient entretenaient dans son esprit, délouinait sa pensée des souvenirs tristes qui l'oppressaient aussitôt qu'aucun objet important ne venait l'en distraire. Elle-même commençait presque à oublier, et à mesure que les abîmes du passé se perdaient dans l'ombre, les sommets de l'avenir se coloraient d'un jour nouveau. Sa vie, qu'elle avait crue bornée aux limites d'un tombeau, commençait à reculer ses horizons, moins sombres, et un air de plus en plus respirable venait se mêler à l'atmosphère étouffante au milieu de laquelle elle s'était sentie précipitée.

Nous passâmes l'été tout entier en Ecosse ; puis nous revînmes à Londres : nous y retrouvâmes notre petite maison de Piccadilly, et ce charme que l'esprit le plus enclin aux voyages éprouve dans les i>remiers momens d'un retour. Je ne sais ce qui se passait dans le cœur de Pauline , mais je sais que, quant à moi, je n'avais jamais été si heureux.

Quant au sentiment qui nous unissait, il était pur comme la fraternité : je n'avais pas, depuis un an, redit à Pauline que je l'aimais, depuis un an Pauline ne m'avait point fait le moindre aveu, et cependant nous lisions dans le cœur l'un de l'autre comme dans un livre ouvert, et nous n'avions plus rien à nous apprendre. Désirais-je plus que jp n'avais obtenu?... Je ne sais; il y avait tant de charme dans ma position, que j'aurais peut-être craint qu'un bonheur plus grand ne la précipitât vers quelque dénoûment fatal et inconnu. Si je n'étais pas amant, j'étais plus qu'un ami , plus qu'un frère; j'étais l'arbre auquel, pauvre lierre, elle s'abritait, j'étais le fleuve qui emportait sa barque â mon courant, j'étais le soleil d'où lui venait la lumière ; tout ce qui existait d'elle existait par moi, et probablement le jour n'était pas loin où ce qui existait par moi existerait aussi pour moi.

Nous en étions là de notre vie nouvelle, lorsqu'un jour je reçus une lettre de ma mère. Elle m'annonçait qu'il se présentait pour ma sœur un parti non-seulement convenable, mais avantageux : le comte Horace de Beuzeval, qui joignait ù sa propre fortune vingt-cinq mille livres de rente qu'il avait héritées de sa première femme, mademoiselle Pauline de Meulien, demandait Gabrielle en mariage!...

Heureusement j'étais seul lorsque j'ouvris cette lettre, c^r ma stupéfaction m'eût trahi : cette nouvelle que je recevais n'était-elle pas bien étrange en effet, et quelque nouveau mystère de la Providence ne se cachait-il pas dans celte bizarre prédestination qui conduisait le comte Horace en face du seul homme dont il fût connu? Quelque empire que je fusse parvenu à prendre sur moi-même, Pauline ne s'en aperçut pas moins, en rentrant, qu'il m'était arrivé, pendant son absence, quelque chose d'extraordinaire ; au reste, je n'eus pas de peine à lui donner le change, et, dès que je lui eus dit que des affaires de famille me forçaient de faire un voyage en France, elle attribua tout naturellement au chagrin de nous séparer l'abattement dans lequel elle me retrouvait. Elle-même pâlit et fut forcée de s'asseoir : c'était la première fois que nous nous éloignions l'un de l'autre depuis près d'un an que je l'avais sauvée; puis il y a, entre cœurs qui s'aiment, au moment d'une séparation, quoique en apparence courte et sans danger, de ces pressentimens intimes qui nous la font inquiétante et douloureuse, quelque chose que la raison dise pour nous rassurer

Je n'avais pas une minute à perdre ; j'avais donc décidé que je partirais le lendemain. .Te montai chez moi pour faire quelques préparatifs indispensables. Pauline descendît au jardin, où j'allai la rejoindre aussitôt que ces apprêts furent terminés.

Je la vis assise sur le banc où elle m'avait raconté sa vie. Depuis ce temps, je l'ai dît, comme si elle eût été réellement endormie dans les bras de la mort, ainsi qu'on le croyait, aucun écho de la France n'était venu la réveiller, mais peut être approchait-elle du terme de cette tranquillité, et l'avenir pour elle allait-il douloureusement se rattacher à ce passé que tous mes efforts avaient eu pour but de lui faire oublier. Je la trouvai triste et rêveuse ; je vins m'asseoîr à son côté ; ses premiers mots m'apprirent la cause de sa préoccupation.

— Ainsi vous partez? me dit elle.

— Il le faut , Pauline, répondis-je d'une voix que je cherchais ù rendre calme, vous savez mieux que personne qu'il y a des événemens qui disposent de nous, et qui nous enlèvent aux lieux que nous voudrions ne pas quitter d'une heure , comme le vent fait d'une feuille. Le bonheur de ma mère, de ma sœur, le mien même, dont je ne vous parlerais pas s'il était le seul compromis, dépendent de ma promptitude à faire ce voyage.

— Allez donc, reprit Pauline tristement; allez, puisqu'il le faut; mais n'oubliez pas que vous avez en Angleterre aussi une sœur qui n'a pas de mère, dont le seul bonheur dépend désormais de vous, et qui voudrait pouvoir quelque chose pour le vôtre ! . . .

— Oh I Pauline ! m'écriai-je en la pressant dans mes bras, dites-moi, doutez-vous un instant de mon amour'? croyez-vous que je ne m'éloigne pas le cœur brisé? croyez-vous que le moment le plus heureux de ma vie ne sera pas celui où je rentre-

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDUE DUMAS

rai dans cette petite maison qui nous dérobe au monde tout entier?... Vivre avec vous de celte vie de frère et de sœur, avec l'espoir seulement de jours plus heureux encore, cro\cz vous que ce n'était pas pour moi un bonheur plus grand que je n'avais jamais osé l'espérer? oh! dites-moi, le croyezvous?...

— Oui, je le crois, me répondit Pauline; car il y aurait de l'ingratitude à en douter. Votre amour a été pour moi si dcli cat et si élevé, que je puis en parler sans rougir, comme je parlerais d'une de vos vertus... Quanta ce bonheur plus grand que vous espérez, Alfred, je ne le comprends pas!... Notre bonheur, j'en suis certaine, tient à la pureté même de nos relations; et plus ma position est étrange et sans pareille peutêtre, plus je suis déliée de mes devoirs envers la société, plus, pour moi-même, je dois être sévère à les accomplir...

— Oh! oui... oui, lui dis-je, je vous comprends, et Dieu me punisse si j'essayais jamais de détacher une fleur de votre couronne de martyre pour y mettre en place un remords ! mais enfin il peut arriver tels événemens qui vous fassent libre... La vie même adoptée par le comte, pardon si je reviens sur ce sujet, l'expose plus que tout autre...

— Oh ! oui... oui, je le sais... Aussi, croyez-le bien, je n'ouvre jamais un journal sans frémir... L'idéeque jepuis voir le nom que j'ai porté figurer dans quelque procès sanglant, l'homme que j'ai appelé mon mari menacé d'une mort infâme...Eh bien!... que parlez-vous de bonheur danscecas-là, en supposant que je lui survécusse?...

— Oh ! d'abord... et avant tout, Pauline, vous n'en seriez

pas moins la plus pure comme la plus adorée des femmes

Pi'a-t-il pas pris soin de vous mettre à l'abri de lui-même, si bien qu'aucune tache de sa boue ni de son sang ne peut vous atteindre?... Mais je ne voulais pointparlcr de cela, Pauline! Dans une attaque nocturne, dans un duel même, le comte peut trouver la mort... Oh ! c'est affreux, je le sais, de n'avoir d'autre espérance de bonheur que celle qui doit couler de la blessure ou sortir de la bouche d'un homme avec son sang et son dernier soupir!... Mais enfin, pour vous-même... une telle lin ne serait-elle pas un bienfait du hasard... un oubli de la Providence'?

— Eh bien ?... dit en m'interrogeant Pauline.

— Eh bien! alors, Pauline, l'homme, qui, sans conditions, s'est fait votre ami, votre protecteur, votre frère, n'aurait-il pas droit ù un autre litre ?

— Mais cet homme a-l-il bien réfléchi à l'engagement qu'il prendrait en le sollicitant?

— Sans doute, et il y voit bien des promesses de bonheur sans y découvrir une cause d'efl'roi...

— A-l il pensé que je suis exilée de France, que la mort du comte ne viendra pas rompre mon ban, et que les devoirs que je me suis imposés envers sa vie, je me les imposerai envers sa mémoire?...

— Pauline, lui dis-je, j'ai songea tout... L'année que nous venons de passer ensemble a été l'année la plus heureuse de ma vie. Je vous l'ai dit, je n'ai aucun lien réel qui m'attache sur un point du monde plutùt que sur un autre... Le [.aysoù vous serez sera ma patrie !

— Eh bien ! meditPaulincavecunsidouxaccentquemieux qu'une promesse il renfermait toutes les espérances, — revenez avec ces sentimcns, laissons faire à l'avenir, et confionsnous en Dieu.

Je tombai ù ses pieds et je ba'sai ses genoux.

La même nuit je quittai Londres; vers midi, j'arrivai au Havre; je pris aussitôt une voiture de poste et je partis; à une heure du matin j'éiais chez ma mère.

Elle était en soirée avec GabricUe. Je m'informai dans quelle maison: c'était chez 1. rd G., ambassadeur d'Angleterre. Je demandai si ces dames étaient seu'cs, on me répondit que le comte Horace était venu les premii e ; je fis une toilette rapide, je me jetai dans un cabriolet d( place, et je me fis conduire à l'ambassade.

Lorsque j'arrivai, beaucoup de personnes s'étaient déjà retirées; les salons commençaient à s'éclaircir; mais cependant il V restait encore assez de monde pour que j'y pénétrasse sai's èU'.fî rfaïaiijué. Ui uî't j'aiieriiis ma mèiti a.wisetî ji-j

sœur dansant, l'une avec toute sa sérénité d'âme habituelle' l'autre avec une joie d'enfant. Je restai à la porte, je n'étais pas venu pour faire une reconnaissance au milieu d'un bat ; d'ailleurs je cherchais encore une troisième personne, je présumais qu'elle ne devait pas être éloignée. En efl'et, mon investigation ne fut pas longue : le comte Horace était appuyé au lambris de la porte en face de laquelle je me trouvais moi-même.

Je le reconnus au premier abord : c'était bien l'homme que m'avait dépeint Pauline, c'était bien l'inconnu que j'avais entrevu aux rayons de la lune dans l'abbaye de Grand-Pré ; je retrouvai tout ce que je cherchais en lui, sa figure pâle et calme, ses cheveux blonds qui lui donnaient cet air de première jeunesse, ses yeux noirs qui imprimaient ;> sa physionomie un caractère si étrange, enfin ce pli du front que depuis un an, à défaut de remords, les soucis avaient dû faire plus large et plus profond.

La contredanse finie, Gabrielle alla se rasseoir près de sa mère. Aussitôt je priai un domestique de dire à madame do Nerval et à sa fille que quelqu'un les attendait dans la salle des pelisses et des manteaux. Ma mère et ma sœur jetèrent un cri de surprise et de joie on m'apercevant. Nous étions seuls, je pus les embrasser Ma mère n'osait en croire ses yeux qui me voyaient et ses mains cjui me serraient contre son cœur. 4'avais fait une telle diligence, qu'à peine pensait-elle que sa lettre m'était arrivée. En elTet, la veille, à pareille heure, j'étais encore à Londres.

Ni ma mère ni ma sœur ne pensaient à rentrer dans les salons de danse; elles demandèrent leurs manteaux, s'enveloppèrent dans leurs pelisses et donnèrent l'ordre au domestique de faire avancer la voiture. Gabrielle dit alors quelques mots à l'oreille de ma mère :

— C'est juste! s'écria celle ci ; — et le comte Horace...

— Demain je lui ferai une visite et vous excuserai près de lui, répondis-je.

— Le voilà, dit Gabrielle.

Eu elfet, le comte avait remarqué que ces dames quittaient le salon; au bout de quelques minutes, ne les voyant pas reparaître, il s'était mis à leur recherche, et il venait de les retrouver prêtes à partir.

J'avoue qu'il me passa un frissonnement par tout le corps en voyant cet homme s'avancer vers nous. Ma mère sentit mon bras se crisper sous le sien, elle vit mes regards se croiser avec ceux du comte, et, avec cet instinct maternel qui devine tous les dangers, avant que ni l'un ni l'autre de nous deux eiit ouvert la bouche :

— Pardon, dit-elle au comte, c'est mon fils que nous n'avions pas vu depuis près d'un an, et qui arrive de Londres. — Le comte s'inclina.

— Serai-jc le seul, dit-il d'une voix douce, ù m'aflliger de ce retour, madame, et me privera-t-il du bonheur de vous reconduire?

— C'est probable, monsieur, rêpondis-je me contenant à peine; car, là où je suis, manière et ma sœur n'ont pas besoin d'autre cavalier.

— !\Iais c'est le comte Horace! me dit ma mère en se retournant vivement vers moi.

— .le connais monsieur, rêpondis-je avec un accent dans lequel j'avais essayé de mettre toutes les insultes.

Je sentis ma mère et ma sœur trembler à leur tour : le comte Horace devint afl'reusemeut paie ; cependant aucun autre signe (|ue cette pâleur ne trahit son émotion. Il vit les craintes de ma mère, et avec un goût et une convenance qui nu! donnaient la mesure de ce que j'aurais peut-être dû faire moi-même, il s'inclina et sortit. Ma mère le suivit des yeux avec anxiété; puis, lorsqu'il eut disparu :

— Parlons ! partons ! dit-elle en m'entrainant vers le perroj Nous descendimcs l'escalier, nous montâmes en voilure ,

et nous rentrâmes ù la maison sans avoir échangé une paroîo.

PAULINE

Cependant, on peut le comprendre facilement, nos cœurs étaient pleins de pensées différentes : aussi manière, à peine rentrée, fit-elle signe à Gabriellede se retirer dans sa chambre. La pauvre enfant vint me présenter son front, comme elle avait l'habitude de le faire autrefois : mais à peine-cutelle senti mes lèvres la toucher et mes bras la serrer sur ma poitrine, qu'elle fondit en larmes. Alors ma vue, en s'abaissant sur elle, pénétra jusqu'à son cœur, et j'en eus pitié.

— Chère petite sœur, lui disje, il ne faut pas m'en vouloir des choses qui sont plus fortes que moi. C'est Dieu qui fait les événemens, et les événemens commandent aux hommes. Depuis (|ue mon père est mort, je réponds de toi à toi-même; c'est à moi de veiller sur ta vie et de la faire heureuse.

— Oh! oui, oui, tu es le maître, me dit Gabrielle; ce que tu ordonneras, je le ferai, sois tranquille. Mais je ne puis m'empêcher de craindre sans savoir ce que je crains, ei de pleurer sans savoir pourquoi je pleure.

— Rassure-toi, lui dis-je, le plus grand de tes dangers est passé maintenant, grâce au ciel, qui veillait sur toi. Remonte dans ta chambre, prie comme une jeune âme doit prier : la prière dissipe les craintes et sèche les pleurs. Va.

Gabrielle m'embrassa et sortit. Ma mère la suivit des yeux avec anxiété; puis, lorsque la porte fut refermée :

— Que signilie tout cela ? me dit-elle.

— Cela signilie, ma mère, lui répoudis-je d'un ton respectueux mais ferme, que ce mariage dont vous m'avez parlé est impossible, et que Gabrielle ne peut épouser le comte Horace.

— C'est que je suis presque engagée, dit ma mère.

— Je vous dégagerai, je m'en charge.

— Mais enfin, me diras- tu pourquoi, sans raison aucune?...

— Me croyez-vous donc assez insensé, interrompis-je, pour briser des choses aussi sacrées que la parole, si je n'avais pas de motifs de le faire ?

— Mais tu me les diras, je pense ?

— Impossible, impossible, ma mère ; je suis lié par un serment.

— Je sais qu'on dit bien des choses contre Horace; mais ou n'a rien pu prouver encore. Croirais-tu à toutes ces calomnies?

— Je crois mes yeux, ma mère, j'ai vu !...

— Ohl...

— Écoutez. Vous savez si je vous aime et si j'aime ma sœur; vous savez si, lorsqu'il s'agit de votre bonheur à toutis deux, je suis capable de prendre légèrement une résolution immuable; vous savez enlin si, dans une circonstance aussi suprême, je suis homme à vous effrayer par un mensonge ; eli bien ! ma mère, je vous le dis, je vous le jure, si ce mariage s'était fait, si je n'étais pas venu à temps, si mon père, en mon absence, n'était pas sorti de la tombe pour se placer entre sa lille et cet homme, si Gabrielle s'appelait à celte heure madame Horace de Beuzeval, il ne me resterait qu'une chose ù faire, et je la ferais, croyez-moi : ce serait de vous enlever, vous et votre lille. de fuir la France avec vous pour n'y rentrer jamais, et d'aller demander à quelque terre étrangère Voubli et l'obscurité, au lieu de l'infamie qui nous attendrait dans notre patrie.

— Mais ne peux-tu pas me dire?...

— Je ne puis rien dire... j'ai fait serment... Si je pouvais parler, je n'aurais qu'à prononcer une parole, et ma sœur serait sauvée.

— Quelque danger la menace-t-il donc?

— Non, pas tant que je serai vivant du moins.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit ma mère, tu m'épouvantes ! Je vis (|ue je m'étais laissé emporter malgré moi.

— Écoulez, conlinuai-je : peut-être tout cela est-il moins grave que je ne le crains. Rien n'était arrêté posilivemcut entre vous .'t le comte, rien n'était encore cor.ntt dans le

monde; quelque bruit vague, quelques suppositions, n'est-c» pas, et rien de plus ?

— C'était ce soir seulement la seconde fois que le comta

nous accompagnait.

— Eh bien ! ma mère, prenez le premier prétexte venu pour ne pas recevoir ; fermez votre porte à tout le monde, au comte comme aux autres. Je me charge de lui faire comprendre que ses visites seraient inutiles.

— Alfred, dit ma mère effrayée, de la prudence surtout, des ménagemens, des procédés. Le comte n'est pas un homme que l'on congédie ainsi sans lui donner une raison plausible.

— Soyez tranquille, ma mère, j'y mettrai toutes les convenances nécessaires. Quant à une raison plausible, je lui en donnerai une.

— Agis comme tu voudras : tu es le chef de la famille, Alfred, et je ne ferai rien contre ta volonté ; mais, au nom du ciel, mesure chacune des paroles que tu diras au comte, et, si tu refuses, adoucis le refus autant que tu pourras. Ma mère me vit prendre une bougie pour me retirer. — Oui, tu as raison, continua-t-elle : je ne pense pas à ta fatigue. Rentre chez toi, il sera temps de penser demain à tout cela. J'allai à elle et l'embrassai : elle me retint la main. — Tu me promets, n'est-ce pas, de ménager la fierté du comte?

— Je vous le promets, ma mère ; et je l'embrassai une seconde fois et me retirai.

Ma mère avait raison, je tombais de fatigue. Je me couchai et dormis tout dune traite jusqu'au lendemain dix heures du matin.

Je trouvai en me réveillant une lettre du comte : je m'y attendais. Cependant je n'aurais pas cru qu'il eût gardé tant de calme et de mesure : c'était un modèle de courtoisie et de convenances. La voici :

« Monsieur,

» Quelque désir que j'eusse de vous faire promptement parvenir cette lettre, je n'ai voulu vous l'adresser ni par un domestique ni par un ami. Ce mode d'envoi, qui est cependant généralement adopté en pareille circonstance, eût pu éveiller des inquiétudes parmi les personnes qui vous sont (-hères, et que vous me permettez, je l'espère, de regarder encore, malgré ce qui s'est passé hier chez lord G., comme ne m'étant ni étrangères ni indifférentes.

» Cependant, monsieur, vous comprendrez facilement que les quelques mots échangés entre nous demandent une explication. Serez-vous assez bon pour m'indiquer l'heure et le lieu où vous pourrez me la donner? La nature de l'affaire exige, je crois, qu'elle soit secrète et qu'elle n'ait d'autres témoins que les personnes intéressées ; cependant, si vous le désirez, je conduirai deux amis.

Il Je crois vous avoir donné la preuve hier que je vous regardais déjà comme un frère, croyez ((uil m'en coûterait beaucouppour renoncer à ce titre, et qu'il me faudrait faire violence à toutes mes espérances et à tous mes sentimens pour vous traiter jamais eu adversaire et en ennemi.

» Comte HoR.\CE. •

Je répondis aussitôt :

(I Monsieur le comte,

» Vous ne vous étiez pas trompé, j'attendais votre lettre, et je vous remercie bien sincèrement des précautions que vous avez prises pour me la faire parvenir. Cependant, comme ces précautions seraient inutiles vis-à-vis de vous, et qu'il est important que vous receviez promptement ma réponse, permettez que je vous l'envoie par mon domestique.

« Ainsi que vous l'avez pensé, une explication est nécessaire entre nous ; elle aura lieu, si vous le voulez bien, aujourd'hui même. Je sortirai à cheval et me promènerai de midi à une heure au bois de Boulogne, allée de la Muette. Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le comte, que je serai enchanté de vous y rencontrer. Quant aux témoins, mon avis, parfaitement d'accord avec le votre, est qu'ils sont inutiles à cette première entrevue.

1 I. Il ne me reste plus, monsieur, pour avoir répou'lu ea tous

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

point ù votre lettre, qu'ù vous parler de mes sentimens pour tous. Je désirerais bien sincèrement que ceux que je vous ai voués pussent m'être inspirés par mon cœur; malûeureusement, ils me sont dictés par ma conscience.

1) Alfred de Nerval. >>

Cette lettre écrite et envoyée, je descendis près de ma mère : elle s'était effectivement informée si personne n'était venu de la part du comte Horace, et sur la réponse que lui avaient faite les domestiques, je la trouvai plus tranquille. Quant à Gabrielle, elle avait demandé et obtenu la permission de rester dans sa chambre. A la fin du déjeuner on m'amena le cheval que j'avais demandé. Mes instructions avaient été suivies, la selle était garnie de fontes : j'y plaçai d'excellens pistolets de duel tout chargés ; je n'avais pas oublié qu'on m'avait prévenu que le comte Horace ne sortait jamais sans armes.

J'étais au rendez-vous à onze heures un quart, tant mon impatience était grande. Je parcourus l'allée dans toute sa longueur; en me retournant, j'aperçus un cavalier à l'autre extrémité : c'était le comte Horace. A peine chacun de nous eiit-il reconnu l'autre, qu'il mit son cheval au galop; nous nous rencontrâmes au milieu de l'allée. Je remarquai que, comme moi, il avait des fontes à la selle de son cheval.

— Vous voyez, médit le comte Horace en me saluant avec courtoisie et le sourire sur les lèvres, que mon désir de vous rencontrer était égal au vôtre, car tous deux nous avons devancé l'heure.

— J'ai fait cent lieues en un jour et une nuit pour avoir cet honneur, monsieur le comte, lui répondis-je en m'inclinant ù mon tour; vous voyez que je ne suis point en reste.

— Je présume que les motifs qui vous ont ramené avec tant d'empressement ne sont point des secrets que je ne puisse entendre; et, quoique mon désir de vous connaître et de vous serrer la main m'eût facilement déterminé à faire une pareille course en moins de temps encore, s'il eût été possible, je n'ai pas la fatuité de croire que ce soit une pareille raison qui vous ait fait quitter l'Angleterre.

— Et vous croyez juste, monsieur le comte. Des intérêts plus puissans, des intérêts de famille, dans lesquels notre honneur était sur le point d'être compromis, ont été la cause de mon départ de Londres et de mon arrivée à Paris.

— Les termes dont vous vous servez, reprit le comte en s'inclinant de nouveau, et avec un sourire dont l'expression devenait de plus en plus amère, me font espérer que ce retour n'a point eu pour cause la lettre que vous a adressée madame de Nerval, et dans laquelle elle vous faisait part d'un projet d'union entre mademoiselle Gabrielle et moi.

— Vous vous trompez, monsieur, répondis-je en m'inclinant à mon tour; car je suis venu uniquement pour m'opposer à ce mariage, qui ne peut se faire.

Le comte pâlit et ses lèvres se serrèrent; mais presque aussitôt il reprit son calme habituel.

— J'espère, me dil-il, que vous apprécierez le sentiment qui m'ordonne d'écouter avec sang-froid les réponses étranges que vous me faites. Ce sang-froid, monsieur, est une preuve du désir que j'attache à votre alliance; et ce désir est tel que j'aurai l'indiscrétion de pousser l'investigation jusqu'au bout. Me ferez-vous l'honneur de me dire, monsieur, quelles sont les causes qui peuvent me valoir de votre part cette aveugle antipathie, que vous exprimez si franchement? Marchons," si vous voulez, l'un à côté de l'autre, et nous continuerons de causer.

Je mis mon cheval au pas du sien, et nous suivîmes l'allée avec l'apparence de deux amis qui se promènent.

— Je vous écoute, monsieur, reprit le comte.

— D'ahord, permettez-moi, répondis je, monsieur lecomte, de rectifier votre jugement sur l'opinion que j'ai de vous : ce n'est point une antipathie aveugle , c'est un mépris raisonné.

Le comte se dressa sur ses étriers comme un homme arrivé au bout de sa patience ; puis il passa la main sur son front, et, d'une voix où il était difficile de distinguer la moindre altération :

— De pareils sentimens sont assez dangereux, monsieur, pour qu'on ne les adopte et surtout qu'on ne les manifeste qu'après une connaissance parfaite de l'homme qui les a inspirés.

— Et qui vous dit que je ne vous connais pas parfaitement, monsieur? répondis-je en le regardant en face

— Cependant, si ma mémoire ne m'abuse, reprit le comte, je vous ai rencontré hier pour la première fois.

— Et cependant le hasard, ou plutôt la Providence, nous avait déjà rapprochés; il est vrai que c'était la nuit, et que vous ne m'avez pas vu.

— Aidez mes souvenirs, dit le comte; je suis fort gauchi aux énigmes.

— J'étais dans les ruines de l'abbaye de Grand-Pré pendant la n-uit du 27 au 28 septembre.

Le comte tressaillit et porta la main à ses fontes : je fis te même mouvement ; il s'en aperçut.

— Eh bien? reprit il en se remettant aussitôt.

— Eh bien! je vous ai vu sortir du souterrain, je vous ai vu enfouir une clef.

— Et quelle détermination avez-vous prise à la suite ^ toutes ces découvertes?

— Celle de ne pas vous laisser assassiner mademoiselle Gabrielle de Nerval comme vous avez tenté d'assassiner mademoiselle Pauline de Meulien.

— Pauline n'est point morte! s'écria le comte arrêtant son cheval et oubliant, pour cette fois seulement, ce sang-froid infernal qui ne l'avait pas quitté d'une minute.

— Non, monsieur, Pauline n'est point morte, répondis-je en m'arrêtant à mon tour; Pauline vit, malgré la lettre que vous lui avez écrite, malgré le poison que vous lui avez versé, malgré les trois portes que vous avez fermées sur elle, et que j'ai rouvertes, moi, avec celte clef que je vous avais vu enfouir. Comprenez-vous maintenant?

— Parfaitement, monsieur, reprit le comte la main cachée dans une de ses fontes; mais ce quejenecomprends pas, c'est que, possédant ces secrets et ces preuves, vous ne m'ayez pas tout bonnement dénoncé.

— C'est que j'ai fait un serment sacré, monsieur, et que je suis obligé de vous tuer en duel comme si vous étiez un honnête homme. Ainsi laissez là vos pistolets, car, en m'assassinant, vous pourriez gâter votre affaire.

— Vous avez raison, répondit le cdnte en boutonnant ses fontes et en remettant son cheval au pas. Quand nous battons-nous?

— Demain matin, si vous le voulez, repris-je en lâchant la bride du mien.

— Parfaitement. Où cela?

— A Versailles, si le lieu vous plaît.

— Très bien. A neuf heures je vous attendrai à la pièce d'eau des Suisses avec mes témoins.

— Messieurs Max et Henri, n'est-ce pas?...

— Avez-vous quelque chose contre eux?

— J'ai que je veux bien me battre avec un assassin, mais que je ne veux pas qu'il prenne pour seconds ses deux complices Gela se passera autrement, si vous le permettez.

— Faites vos conditions, monsieur, ditle comte en se mordant les lèvres jusqu'au sang.

— Comme il faut (|ue notre rencontre reste un secret pour tout le monde, quelque résultat qu'elle puisse avoir, nous choisirons chacun nos témoins parmi les odiciers de la garnison de Versailles, pour qui nous resterons inconnus; ils ignoreront la cause du duel, et ils y assisteront seulement pour prévenir l'accusation de meurtre. Cela vous convient-il ?

— A merveille, monsieur. Maintenant, vos armes?

— Maintenant, monsieur, comme nous pourrions nous faire avec l'épée queUpie pauvre et mesquine égratignure, qui nous empêcherait peut-être de continuer le combat, le pistolet me paraît préférable. Apportez votre boite, j'apporterai la mienne.

— Mais, répondit le comte, nous avons tous deux nos armes, toutes nos conditions sont arrêtées : pourquoi re-

PAULINE

mettre à demain une affaire que nous pourrions terminer aujourd'liui même?

— Parce que j'ai quelques dispositions ;"i prendre pour lesquelles ce délai m'est nécessaire. Il me semble que je me conduis à votre égard de manière à obtenir cette concession. Quant ù la crainte qui vous préoccupe, soyez parfaitement tranquille, monsieur, je vous répète que j'ai fait un serment.

— Cela suffit, monsieur, répondit le comte en s'inclinant : à demain, neuf lieures.

— A demain, neuf heures.

Nous nous saluâmes une dernière fois, et nous nous éloignâmes au galop, gagnant chacun une extrémité de la route.

En effet, le délai que j'avais demandé au comte n'était point plus long qu'il ne me le fallait pour mettre ordre â mes affaires; aussi, à peine rentré chez moi, je m'enfermai dans ma chambre.

Je ne me dissimulai pas que les chances du combat où j'étais engagé étaient hasardeuses ; je connaissais le sang-froid et l'adresse du comte, je pouvais donc être tué; en ce cas-lâ j'avais à assurer la position de Pauline.

Quoique dans tout ce que je viens de te raconter je n'aie pas une fois prononcé son nom, continua Alfred, je n'ai pas besoin de te dire que son souvenir ne s'était pas éloigné un instant de ma pensée. Les sentimens qui s'étaient réveillés en moi lorsque j'avais revu ma sœur et ma mère s'étaient placés près du tien, mais sans lui porter atteinte; et je sentis comliien je l'aimais, au sentiment douloureux ipii me saisit lorsque, prenant la plume, je pensai que je lui écrivais pour la dernière fois peut-être. La lettre achevée, j'y joignis un contrat de rentes de 10,000 francs, et je mis le tout sous enveloppe, à l'adresse du docteur Sercey, Grosvenor-Square, à Londres.

Le reste de la journée et une partie de la nuit se passèrent en préparatifs de ce genre; je me couchai à deux heures du matin en recommandant à mon domestique de me réveiller à six.

il fut exact à la consigne donnée : c'était un homme sur leciuel je savais pouvoir compter, un de ces vieux serviteurs comme on en trouve dans les drames allemands, que les pères lèi;uenL à leurs fils et que j'avais hérité de mon père. Je le cliargeai de la lettre adressée au docteur, avec ordre de la porter luj-même à Londres, si j'étais tué. Deux cents louis qua je lui laissai étaient destinés , en ce cas , à le défrayer de son voyage ; dans le cas contraire, il les garderait à titre de gralilicalion. Je lui montrai, en outre, le tiroir où étaient renfermés, pour lui être remis si la chance m'était fatale, les derniers adieux que j'adressais à ma mère ; il devait, de r.lus, me tenir une voiture de poste prête jusqu'à cinq heures du soir, et si, ù cinq heures je n'étais pas revenu, partir pour Versailles et s'informer de moi. Ces précautions prises, je montai à cheval; à neuf heures moins un quart j'étais au rendez-vous avec mes deux témoins : c'étaient, comme la chose avait été arrêtée, deux officiers de hussards qui m'étaient totalement iuGonnus, et qai cependant n'avaient point hésité à me rendre le service que je demandais d'eux. Il leur avait suffi de savoir que c'était une affaire dans laquelle l'honneur d'une famille recommandable était compromis, pour qu'ils acceptassent sans faire une seule question. Il n'y a que les Français pour être tout à la fois, et selon les circonstances , les plus bavards ou les plus discrets de tous les hommes.

Nous attendions depuis cinq minutes à peine, lorsque le comte arriva avec se, seconds; nous nous mîmes en quête d'un endroit convenable, et nous ne lardâmes pas à ic trouver, grâce à nos témoins, habitués à découvrir ce genre de localiié. Arrivés sur le terrain, nous fîmes part à ces messieurs i\c nos conditions, et nous les priâmes d'examiner les armes; c'é;aienl, de lapartducomte, des pistolets dcLepage, etdo ma part, â moi, des pistolets de Devismes, les uns et les autres à double délenle et du même calibre, comme sont , au reste, liresijue tous les pistolets de duel.

Le comte alors ne démentit point sa réputation de bravoure cl le courtoisie; 11 voulut me céder tous les av;i itages, mais je refusai. Il fut donc décidé que le sort réglerait les places et

l'ordre dans lequel ncus ferions feu; quant à la distance^ elle fut fixée à vingt pas; les limites étaient marquées pour chacun de nous par un second pistolet tout chargé, afin que nous pussions continuer le combat dans les mêmes conditions, si ni l'une ni l'autre des deux premières balles n'était mortelle.

Le sort favorisa le comte deux fois de suite : il eut d'abord le choix des places, puis la priorité : il alla aussitôt se placer en face du soleil, adoplantde son plein grêla position la plus désavantageuse : je lui en fis la remaniue, mais il s'inclina, en répondant que, puis(iue le hasard l'avait fait maître d'opter, il désirait garder le ciMé qu'il avait choisi : j'allai prendre la mienne à la distance convenue.

Les témoins chargeaient nos armes, j'eus donc le temps d'examiner le comte, et, je dois le dire, il garda constamment l'altitude froide et calme d'un homme parfaitement brave : pas un geste, pas un mot ne lui échappa qui ne fût dans les convenances. Bientôt les témoins se rapprochèrent de nous, nous présentèrent à chacun un pistolet, placèrent l'autre à nos pieds, et s'éloignèrent. Alors le comte me renouvela une seconde fois l'invitation de tirer le premier : une seconde fois je refusai. Nous nous inclinâmes chacun vers nos témoins pour les saluer ; puis je m'apprêtai à essuyer le feu , m'effaçant autant que possible, et me couvrant le bas de la (igure avec la crosse de mon pistolet, dont le canon retombait sur ma poitrine dans le vide formé entre l'avant-bras et l'épaule. J'avais à peine pris cette précaution, que les témoins nous saluèrent à leur tour, et que le plus vieux donna le signal en disant : « Allez, messieurs, i Au même instant je vis briller la flamme, j'entendis le coup du pistolet du comte, et je sentis une double commotion à la poitrine et au bras : la balle avait rencontré le canon du pistolet, et, en déviant, m'avait traversé les chairs de l'épaule. Le comte parut étonné de ne pas me voir tomber.

— Vous êtes blessé ? me dit-il en faisant un pas en avant.

— Ce n'est rien, répondis-je en prenant mon pistolet du la main gauche. A mon tour, monsieur. Le comte jeta le pistolet déchargé, reprit l'autre et se remit en place.

Je visai lentement cl froidement, puis je lis feu. Je crus d'abord que je ne l'avais pas touché, car il resta immobile, et je lui vis lever le second pistolet; mais, avant que le canon n'arrivât à ma hauteur, un tremblement convulsif s'empara de lui ; il laissa échapper l'arme, voulut parler, rendit une gorgée de sang et tomba raide mort : la balle lui avait traversé la poitrine.

Les témoins s'approchèrent d'abord du comte, puis revinrent à moi. 11 y avait parmi eux un chirurgien-major : je le priai de donner ses soins à mon adversaire, que je croyais plus blessé que moi.

— C'est inutile, me répondit-il en secouant la tête, il n'a plus besoin des soins de personne.

— Ai-je fait en homme d'honneur, messieurs? leur demandai-je.

Ils s'inclinèrent en signe d'adhésion.

— Alors, docteur, ayez la bonté, dis-je en défaisant mon habit, de me mettre la moindre chose sur cette égratignure , afin d'arrêter le sang, car il faut que je parte ù l'instant même.

— A propos, me dit le plus vieux des officiers, comme le chirurgien achevait de me panser, où faudra t-il faire porter le corps de voire ami?

— Rue de Bourbon, n» Ui, répondis-je en souriant malgré moi de la naïveté de ce brave homme, à l'hôtel de monsieur de Beuzeval.

A ces mots, je sautai sur mon cheval, qu'un hussard tenait en main avec celui du comte, et, remerciant une dernière fois ces messieurs ùe leur bonne et loyale assistance, je les saluai de la main et je repris au galop la route de Paris.

11 était temps que j'arrivasse ; ma mère était au désespoir : ne me voyant pas descendre à l'heure du déjeuner, elle était montée dans mac!iambre,et dans un des tiroirs de mon secrétaire ellcavail trouvé la lettre ([ui lui était adressée.

Je la lui arrachai des mains et la jetai au feu avec celle qui était destinée à Pauline, puis je l'embrassai comme on.embasse une mère qu'on a maiuiué de ne plus revoir et que l'on va quitter sans savoir quand on la reverra

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