‹ DiversChapitre 97 sur 103 · MUR\T · texte numérisé non relu

MUR\T

Ainsi, c'est chose dite : ce soir, à dix heures, au Chanip-de- Mars.

> A ces mots, le capitaine mit son cheval au galop et disparut. V Marouin lit tourner bride au sien, et revint a sa campagne donner les ordres nécessaires ù la réception d'un étranger dontil ne dit pas le nom.

A dix heures du soir, ainsi que la chose avait été convenue, Marouin était au Cliamp-de-Mars, encombré alors par Tarlillerie de campagne du maréchal Brune. Personne n'clait arrivé encore. Il se promenait entre les caissons, lorsque le factionnaire vint à lui et luidemanda ce qu'il faisait. Laréponse était assez difficile : on ne se promène guère pour son plaisir à dix heures du soir au milieu d un parc d'artillerie; aussi demandat-il ù parler au chef du poste. L'officier s'avança : monsieur fliarouin se fit reionnaitre à lui pour avocat, adjoint au maire de la ville de Toulon, lui dit qu'il avait donné rendez-vous à quelqu'un au Cliamp-de-Mars, ignorant que ce fût chose défendue, et qu'il attendait cette personne. En conséquence de celte explication, l'ofiicier l'autorisa à rester et rentra au poste. Quant à la sentinelle, fidèle observatrice de la subordination, elle continua sa promenade mesurée sans s'inquiéter davantage delà présence d'un étranger.

Quebiues minutes après, un groupe de plusieurs personnes parut du coté des Lices. Le ciel était magnili(|ue, la luae brillante. Marouin reconnut Bonafoux et s'avança vers lui. Le capitaine lui prit aussitôt la main, le conduisit au roi, et sadressant successivement a chacun d'eux ; «Sire, dit-il, voici l'ami dont je vous ai parlé. » Puis, se retournant vers Slarouin : " Et vous, lui dit-il, voici. le roi de Naples, proscrit et fugitif, que je vous confie. Je ne parle pas de la possibiliié qu'il reprenne un jour sa couronne; ce serait vous ùter tout le mérite de votre belle action... Maintenant servez-lui de guide, nous vous suivrons de loin, marchez. "

Le roi et l'avocat se mirent en route aussitôt. Murât était alors vêtu d'une redingote bleue, moitié militaire moitié civile, et boutonnée jusqu en haut; il avait un pantalon blanc et des bottes ù éperons. 11 portait les cheveux longs, de larges moustaches et d'épais favoris qui lui faisaient le tour du cou. Tout le longde la route il interrogea son hùlesur la situation de la campagne qu'il allait habiter cl sur la facilité (|u"il aurait, en cas d'alerte, à gagner la mer. Vers minuit, le roi et Marouin arrivèrent à Bonette; la suite royale les rejoignit au bout de dix minutes : elle se composait d'une trentaine de personnes. Après avoir pris quelques rafraîchissemens, cette petite troupe, dernière cour du roi décliu, se retira pour se disperser dans la ville et ses environs, et Murât resta seul avec les femmes, ne gardant auprès de lui qu'un seul valet de chambre nommé Leblanc.

Murât resta un mois à peu près dans cette solitude, occupant toutes ses journées ù répondre aux journaux (jui l'avaient accuse de trahison enversi'empereur. Cette accusation était sa préoccupation, son fantôme, son spectre : jour et nuit il essayait de l'écarter, en cherchant dans la position dilTicile où il s'était trouvé toutes les raisons qu'elle pouvait lui offrir d'agir comme il avait agi. Pendant ce temps, la désastreuse nouvelle de la défaite de Waterloo s'était répandue. L'empereur, (jui venait de proscrire, était proscrit luimême, et il attendait à Rocliefort, coniu.e Jluratà Toulon, ce que les ennemis allaient décider de lui. On ignore encore à quelle voix intérieure a cédé Napoléon lorsque, repoussant les conseils du général Lallemand et le dévoùment du capitaine Bodin, il préféra l'Angleterre à l'Amérique, et s'en alla, moderne Prométhée, s'étendre sur le rocher de Sainte-Hélène. Nous allons dire, nous, quelle circonstance fortuite conduisit Murât dans les fossés de Pizzo; puis nous laisserons les fatalistes tirer de cette étrange histoire telle déduction philo sophique qu'il leur plaira. Quant à nous , simple annaliste, nous ne pouvons que répondre de l'exactitude des faits que nous avons déjà racontés et de ceux qui vont suivre.

Le roi Louis XYIIl était remonté sur le trône; tout espoir de rester en France était donc perdu pour Murât; il fallait partir. Son neveu Bonafoux fréta un brick pour les Etals- Unis, sous le nom du prince Rocca Romana. Toute la suite

se rendit 5 bord, et l'on commença d'y faire transporter les objets précieux que le pros -rit avait pu sauver dans le naufrage de sa royauté. D'abord ce fut un sac d'or pesant cent livres à peu près, une garde d'épée sur laquelle étaient les portraits du roi, de la reine et de ses enfans, et les actes do l'état civil de sa famille, reliés en velours et ornés de ses armes. Quant à Murât, il avait gardé sur lui une ceinture dans laquelle était, entre quelques papiers précieux, une vingtainij de diamans démontés qu'il estimait lui-même à une valeur d( quatre millions.

Tous ces préparatifs de départ arrêtés, il fut convenu que le lendemain, ^-^ août, à cinq heures du matin, la barque du brick viendrait chercher le roi dans une petite baie distante de dix minutes de chemin de la maison de campagne qu'il habitait. Le roi passa la nuit à tracer a monsieur Marouin un itinéraire à l'aide duquel il devait arriver jusqu'à la reine, qui alors était, je crois, en Autriche. Au moment de partir il fut terminé, et en quittant le seuil de cette maison hospitalière, où il avait trouvé un refuge, il le remit à son hôte avec un volume de Voltaire que son édition stéréotype rendait portatif. Au bas du conte de Micromégas, le roi avait écrit : *

Il Tranquillise-toi, ma chère Caroline; quoique bien malheureux, je suis libre. Je pars sans savoir où je vais; mais y tjjrtout où j'irai mon cœur sera à toi et à mes enfans.

Dix minutes'après. Murât et son hôte attendaient sur la plage de Bonette l'arrivée du canot qui devait conduire le fugitif à son bâtiment.

Ils attendirent ainsi jusqu'à midi, et rien ne parut ; et cependant ils voyaient à Ihorizon le brick sauveur qui, ne pouvant tenir l'ancre à cause de la profondeur de la mer, courait des bordées, au risque, par cette manœuvre, de donner l'éveil aux sentinelles de la côte. A midi, le roi, écrasé de fatigue, brûlé par le soleil, était couché sur la plage, lorsqu'un domestique arriva portant quelques rafraîchissemens que madame .Marouin, inquiète, envoyait à tout hasard à son mari. Le roi prit un verre d'eau rougie, mangea une orange, se releva un instant pour reg.irder si, dans l'immensité de celte mer, il ne verrait pas venir à lui la barque qu'il attendait, la mer était déserte, et le brick seul se courbait gracieusement à l'horizon, impatient de partir comme un cheval qui attend son maître.

Le roi poussa un soupir et se recoucha sur le sable. Le domestique retourna à Bonette avec l'ordre d'envoyer ù la plage le frère de monsieur Marouin. Un qua/t d'heure après il arrivait, et presque aussitôt il repartait à grande course de cheval pour Toulon, afin de savoir de monsieur Bonafoux la cause qui avait empêché la barque de venir prendre le roi. En arrivant chez le capitaine, il trouva la m;iison envahie par la force année; on faisait une visite domiciliaire dont .Murât était l'objet. Le messager parvint enfin au milieu du tumulte jusqu'à celui auprès duquel il était envoyé, et là il apprit que le canot était parti à l'heure convenue, et qu'il fallait qu'il se lût égaré dans les calanges de Sainl-Louis et de Sainte-'Mar- 'juerite. C'est en efl'et ce qui était arrivé. A cinq heures, monsifur Marouin rapportait ces nouvelle^ à son frère et au roi. Elles étaient embarrassantes. Le roi n'avail plus le courage de défendre sa vie, même par la fuite ; il était dans un de ces momens d'abattement qui saisissent parfois l'homme le plus fort, incapable d'émettre une opinion pour sa propre sûreté, et laissant monsieur Marouin maître d'y pourvoir comme bon lui semblerait- En ce moment un pêcheur rentrait en chantant dans le |)ort. Marouin lui fit signe de venir, il obéit.

Marouin commença par acheter à cet homme tout le poisson qu'il avait pris; puis, après qu'il l'eut payé avec quelques piècesde monnaie, il fit briller de l'cr uses yeux, et luioliVit trois louis s'il voulait conduire un passager au brick que l'on apercevait en face de la Croix-des-Signaux. Le piiheur

Cevolume esl encore entre les mains tlell. Marouia, à Toilon

OEDMIES COMPLÈTES D'ALEXAKDRE DUMAS,

accepta. Celte chance de salut rendit à l'instant même toutes ses forces à Murât ; il se leva, embrassa monsieur Marouin, lui recommanda d'aller trouver sa femme et de lui remettre lu volume de Voltaire, puis il s'élança dans la barque, qui s'éloigna aussitôt.

Elle était déjà à quelque distance de la côte, lorsque le roi arrêta le rameur et lit signe ù Marouin qu'il avait oublié quelque chose. En effet, sur la plage était un sac de nui! dans lequel Murât avait renfermé une magniluiue paire de pistolets montés en vermeil, qui lui avait été donnée parla reine, et à laquelle il tenait prodigieusement. A peine fut-il à la portée de la voix, qu'il indiqua à son hûlele motif de son retour. Celui-ci prit aussitôt la valise, et, sans attendre (pie Murât louchât terre, il la lui jeta de la plage dans le bateau; en tombant, le sac de nuit s'ouvrit, et un des pistolets en sortit. Le pêcheur ne jeta qu'un coup d'oeil sur l'arme royale , mais ce fut assez pour qu'il remarquât sa richesse et qu'il conçût des soupçons. 11 n'en continua i)as moins de ramer vers le bàlimcnt. Monsieur Marouin, le voyant s'éloigner, laissa son frère sur la côte, et, saluant une dernière fois le roi, qui lui rendit son salut, retourna vers la maison pour calmer les inquiétudes de sa femme et prendre lui-même quelques heures de repos dont il avait grand besoin.

Deux heures après, il fut réveillé par une visite domiciliaire; sa maison, f» son tour, était envahie par la gendarmerie. On chercha de tous les côtés sans trouver trace du roi. Au moment où It s recherches étaient le plus acharnées, son frère rentra; Marouin le regarda en souriant, car il croyait le roi sauvé; mais à l'expression du visage de l'arrivant, il vit qu'il était advenu quelque nouveau malheur. Aussi, au premier moment de relâche que lui donnèrent les visiteurs, il s'approcha de son frère :

— Eh bien I dit-il, le roi est ù bord, j'espère?

— Le roi est à cinquante pas d'ici, caché dans la masure.

— Pourquoi est-il revenu ?

— Le pêcheur aprétexté un gros temps, et a refusé de le conduire jusqu'au brick.

— Le misérable!

Les gendarmes rentrèrent.

Toute la nuit se passa en visites infructueuses dans la maison et ses dépendances; plusieurs fois ceux qui cherchaient le roi passèrent ù quelques pas de lui, et Murât put entendre leurs menaces et leurs imprécations. Enfin, une demi heure avant le jour, ils se retirèrent. Marouin les laissa s'éloigner, et aussitôt qu'il les eut perdus de vue, il courut à l'endroit où devait être le roi. Il le trouva couché dans un enfoncement et tenant un pistolet de chaque main. ï.e malheureux n'avait pu résistera la fatigue et s'était endormi. Il hésita un instant à le rendre ù celte vie errante et tourmentée; mais il n'y avait pas une minute ft perdre. Il le réveilla.

Aussitôt ils s'acheminèrent vers la côle ; le brouillard matinal s'étendait sûr la mer. On ne pouvait distinguer ù deux cents pas de dislance : ils furent obligés d'attendre. Enfin les premiers rayons du soleil commencèrent à attirer à eux celte vapeur nocturne ; elle se déchira, glissant sur la mer, pareille aux nuages <iui glissent au ciel. L'œil avide du roi plongeait dans chacune des vallées humides qui se creusaient devant lui, sans y rien distinguer; cependant il espérait toujours que derrière ce rideau mobile il finirait par apercevoir le brick sauveur. Peu i\ peu l'horizon s'éclaircil; de légères vapeurs, semblables :i des fumées, coururent encore queUiue temps a la surface de la mer, et dans chacune d'elles le roi croyait reconnaître les voiles Manches de son vaisseau. Enfin la dernière s'elTaça lentement, la nier se révéla dans toule sou immensité ; elle élait déserte. Le brick, n'osant attendre plus long-lenips, était parti pendant la nuit.

— Allons, dit le roi en se retournant vers son hôte, le sort en est jelé, j'irai eu Corse.

Le même jour, h maréchal Druneétaitassassiné ù Avignon.

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