LA CORSE
C'est encore sur cette même plage de Bonette, dans cette même baie où nous l'avons vu attendre inutilement le canot de son brick, que toujours accompagné de son hôte fidèle, nous allons retrouver Murât le 22 août de la même année. Ce n'était plus alors par Napoléon qu'il était menacé, c'est par Louis XVUI qu'il élait proscrit : ce n'était plus la loyauté mililaire de Brune qui venait, les larmes aux yeux, lui signifier les ordres qu'il avait reçus, c'était l'ingratitude haineuse de monsieur de Rivière, qui niellait à prix * la tête de celui qui avait sauvé la sienne"^. Monsieur de Rivière avait bien écrit àl'ex-roi de Naples de s'abandonner ù la bonne foi et ù l'iuimanilé du roi de France, mais celte vague invitation n'avait point paru au proscrit une garantie suflQsante, surtout de la part d'un homme qui venait de laisser égorger, presque sous ses yeux, un maréchal de France porteur d'un sauf-conduit signé de sa main. Murât savait le massacre des Mameluks à Marseille, l'assassinat de Brune à Avignon ; il avait été prévenu la veille par le commissaire de police de Toulon*** que l'ordre formel avait été donné de l'arrêter : il n'y avait donc pas moyen de rester plus longtemps en France. La Corse, avec sesvilles hospitalières, ses montagnes aniieset ses forêts impénétrables, élaitacinquantelieuesà peine; il fallait gagner la Corse, et attendre dans ses villes, dans ses montagnes ou dans ses forêts, ce que les rois décideraient relativement au sort de celui qu'ils avaient appelé sept ans leur frère.
A dix heures du soir, le roi descendit sur la plage. Le bateau qui devait l'emporter n'était pas encore au rendez-vous; mais, celte fois. Il n'y avait aucune cralnle qu'il y manquât ; la baie avait été reconnue, pendant la journée, par trois amis dévoués à la fortune adverse : c'étaient messieurs Blancard , Langlade et Donadieu, tous trois oilJciers de marine, hommes de tête et de cœur, qui s'étaient engagés sur leur vie à conduire Murât en Corse, et qui en effet allaient exposer leur vie pour accomplir leur promesse. Murât vil donc sans inquiétude la plage déserte : ce retard, au contraire , lui donnait quelques instans de joie filiale. Sur ce bout de terrain, sur cette langue de sable, le malheureux proscrit se cramponnait encore îi la France, sa mère, tandis (ju'une fois le pied posé sur ce b'iliment qui allait l'emporter, la séparation devait être longue, sinon éternelle.
Au milieu de ces pensées, il tressaillit tout-à-coup et poussa un soupir : il venait d'apercevoir, dans l'obscurité transpa'« rente de la nuit méridionale, une voile glissant sur les vagues cOKune un fantôme. Bientôt un chant de marin se fit entendre; Mural reconnut le signal convenu, il y répondit en brûlant l'amorce d'un pistolet, et aussitôt la barque se dirigea vers la terre; mais, comme elle tirait trois pieds d'eau, elle fut forcée de s'arrêter à dix ou douze pas de la plage; deux hommes se jetèrent aussitôt à la mer, et gagnèrent le bord , le troisième resta enveloppé dans son manteau et couché près du gouvernail.
— Eh bien ! mes braves amis, dit le roi en allant au-devant de Blancard et de Langlade jusqu'à ce qu'il sentit la vague mouiller ses pieds, le moment est arrivé, n'est-ce pas? Le vent est bon, la mer calme ; il faut partir.
— Oui, répondit Langlade, oui, sire, il faut partir, et peutêtre cependant serait-il plus sage de remettre la chose à demain.
— Pourquoi? reprit Murât.
Langlade ne répondit point; mais, se tournant vers le couchant, il leva la main, et, selon l'habitude des marins, il siffia pour appeler lèvent.
— C'est iiuitile, dit Donadieu, qui élait resté dans labar(|ue, voici les premières bouffées qui arrivent, bientôt tu en auras
* A '18,000 fr.
** Conspiration do Plchegru.
*" U. Jolwteve.