LETTRE X
7 avril 1841.
Mon cher docteur,
Permettez-moi , en forme de digression, de rappeler quelques-uns de mes souvenirs pendant mon séjour en Angleterre. A mon arrivée à Oxford, je fus bien surpris d'entendre des personnes graves , appartenant à votre université , me dire que nous étions en France des papistes , des esclaves du papisme, etc. Dans une visite que je fis plus tard chez un libraire , je vis avec plaisir que Ton vendait nos meilleurs écrivains catholiques, Bourdaloue, Massillon, Fénélon, Bossuet même, etc., et comme je témoignai ma surprise de ne point apercevoir les œuvres de M. le comte de Maistre, qui a écrit si admirablement en faveur des doctrines catholiques , un commis de la maison me fit cette réponse : « Les préjugés contre le pape sont toujours trop forts , trop violents chez nous, pour que nous espérions vendre des ouvrages écrits en sa faveur. » Ce mot préjugés , échappé à une bouche
protestante , m'a donné l'éclaircissement des paroles que j'ai rapportées plus haut, papistes, esclaves du papisme. Je me disais souvent à moi-même : Les fellows et les docteurs d'Oxfort ne sont ennemis du pape que parce qu'ils ignorent la source de sa puissance divine. Mais aussi quelle est donc cette tyrannie des préjugés, qui empêche des docteurs de lire les ouvrages qui sont si propres à faire ouvrir les yeux à la lumière céleste , et sortir du chemin de l'erreur pour rentrer dans celui des vérités catholiques ! J'avouerai encore que ces mots de papistes et d'esclaves du papisme résonnaient mal à mon oreille. Est-ce donc, pensais-je à part moi, que les anglicans nous regardent comme les adorateurs du pape? Est-ce qu'ils s'imaginent que nous abandonnerions la religion catholique dans la ridicule, dans l'absurde supposition que le pape voulût par hasard devenir ou turc , ou païen, ou anglican, etc.?...
Pourtant, après bien des réflexions et des soliloques intérieurs , j'ai trouvé que mon imagination pouvait m'abuser ; que l'on pouvait peut-être donner im sens moins ridicule à ces mots de papistes, etc.; or, comme j'aime toujours à penser charitablement de mes frères , même égarés , j'ai cherché le sens que pouvaient y attacher les docteurs eux-mêmes. Ce mot papiste, après tout, me suis-je dit, peut signifier le chrétien qui pense
comme le pape par rapport à ia religion : ces mois esclave du papisme peuvent signifier aussi le chrétien qui est prêt à mourir plutôt que de renoncer jamais aux croyances catholiques. Bon ! je comprends quelle est la pensée des disciples de Cranmer : quand ils m'appelleront encore papiste ou esclave du papisme , je ne me fâcherai point pour ces bagatelles ; ils veulent dire tout simplement qu'au lieu d'être en France soit mahométans, soit païens, soit anglicans, soit owenites, soit quakers, etc., etc., etc., nous continuons à être aujourd'hui, comme par le passé, des membres soumis de la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, de même que l'ont été avec tant d'édification leurs pieux ancêtres , depuis surtout l'apostolat du saint moine Augustin jusqu'au seizième siècle, époque néfaste où apparut sur le trône d'Angleterre un monstre à figure humaine, Henri VIII... Puisque le sens que j'indique ici peut se soutenir sans faire aux mots déjà cités une trop grande violence, je ne vois pas pourquoi, méprisant ce sens si bénin, si charitable, j'irais supposer à des docteurs la pensée de nous adresser de plaies plaisanteries ou d'insignifiantes injures!... Papiste ou catholique, peu m'importe donc, pourvu que nous nous entendions sur la chose que le mot signifie! En m'appelai! t papiste ou esclave du papisme, les docteurs et lellows de votre université voulaient
donc m'appeler Un membre de l'Eglise catholique, telle que Font fondée le Christ et ses premiers apôtres... Je sens bien aujourd'hui que j'aurais eu grand tort de me brouiller avec eux pour un mauvais choix de paroles.
En ce moment^ faites attention, cher docteur, aux deux propositions que je vais avancer, et que je me propose de vous développer, toujours à Faide du nouveau Testament et des pères des premiers siècles.
Première proposition. L'Eglise, une et apostolique, doit être catholique ou universelle.
Deuxième proposition. L'Eglise, une et apostolique, doit avoir pour chef Févèque de Rome, en sa qualité de successeur de saint Pierre, prince des apôtres. Et la conclusion que je vous laisserai tirer de ces deux propositions, après que vous en aurez examiné la justesse, c'est que tous les fellows et docteurs d'Oxford, aussi bien que tous les hommes sans exception aucune , sont obligés de devenirpapisteSy esclaves dupapisme, sous peine, pour ceux qui rejetteraient la sainte autorité de l'Eglise catholique romaine de tomber un jour sous le poids de l'éternelle malédiction : Qui non audierù Eccïesiam, su libi ethnicus et publicanus , nous dit le Sauveur lui-même * .
1 Celui qui n'écoute pas l'Église doit être regardé comme un païen et un publicain.
Première proposition. L'Eglise doit être catholique ou universelle : Credo sanc terni Ecclesiam oatiioticam. (Art. du Symbole des apôtres. )
Sur la catholicité ou universalité de l'Eglise, il y a une question de droit, et une question de fait à considérer. Faut-il que l'Eglise soit universelle | Quelle est sur la terre la société chrétienne qui puisse revendiquer pour elle la catholicité, dont je veux établir l'indispensable existence ?
Faut-il d'abord qu'il y ait une Eglise catholique o u universelle ? Oui , il le faut , et l'Evangile nous parle même d'une double universalité de lieux et de temps. Pour l'universalité de lieux, recueillez ces paroles du Sauveur. Dans tout le monde, dit-il , où on annoncera ma doctrine , l'on parlera de l'acte fie miséricorde, que cette femme a exercé à mon égard ; quand je serai élevé en haut , sur la croix, j'attirerai tout à moi ; allez, mes apôtres , dans toutes les contrées de la terre ; allez , annoncez mon Evangile ; celui qui croira sera sauvé , et celui qui ne croira pas sera condamné. »
Quant au temps , le Sauveur dit formellement que jamais il n'abandonnera son Eglise ; je vous ai déjà cité ces paroles : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » Il est vrai, le Christ annonce à son Eglise des temps d'épreuves et de combat ; mais en même temps il ranime la foi de ses apôtres, en leur disant:
« Ne craignez point, j'ai vaincu le monde, j'ai détruit la puissance de l'enfer ; ne craignez point, puisque je vous revêtirai d'une force toute surnaturelle, et que je vous enverrai mon Esprit saint qui vous enseignera toute vérité, qui vous mettra à la bouche des paroles de sagesse, avec lesquelles vous repousserez les attaques de vos ennemis, qui vous donnera enfin, s'il le faut, l'héroïque courage de défendre la foi, jusqu'à l'effusion même de tout votre sang. » Déjà le Sauveur avait dit à Simon, frère d'André : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise , et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Je vous cite les textes les plus formels, les plus simples, sans avoir recours à toutes les comparaisons que Jésus-Christ employait pour représenter l'immortelle existence de son Eglise dans tous les pays de la terre. Or, les textes que je viens d'indiquer ne prouvent-ils point dans la dernière évidence que l'Eglise devait conquérir le monde , et qu'une fois en possession de l'univers, pour y faire respecter la vérité et la vertu, elle devait aussi toujours conserver ses conquêtes? Donc, il faut à l'Église la double universalité de temps et de lieux : c'est, vous le voyez, avec l'Evangile que j'établis cette incontestable vérité. C'est pourquoi le prophète-roi, plongeant dans l'avenir son regard d'aigle, disait au nom du père céleste : demandez-moi, ô mon fils, et je vous don-
nerai en héritage toutes les nations, et j'étendrai votre empire jusqu'aux extrémités de la terre; c'est pourquoi saint Jean appelle éternel l'Evangile que les apôtres annoncent aux enfants des hommes : Evangelium œternum.
Maintenant, je vous le demande, soyez de bonne foi, et dites si, les yeux bien ouverts, et sans aucun voile de préjugé ou de prévention, vous ne reconnaissez point dans l'Église romaine cette double universalité dont je viens de parler. Saint Paul ne dit-il pas que la foi qu'annonçait saint Pierre avec les autres apôtres est annoncée et crue dans tout le monde ? Les premiers écrivains ecclésiastiques ne rapportent-ils pas que les envoyés du Christ, les uns ont été à Rome, Pierre et Paul ; d'autres en Achaïe, dans la Grèce, en Bithinie ; quelques-uns chez les Parthes, les Scythes, etc.? et leurs successeurs presque immédiats, toujours d'après la véridique histoire, n'ont-ils pas éclairé du flambeau de la foi les Gaules, lesEspagnes, les contrées britanniques, etc.? Voilà pour l'étendue des lieux : puis cette Eglise, fondée par les apôtres ou leurs successeurs , ne traverse-t-elle pas les âges, constamment soutenue par la main puissante de l'Eternel? L'empire romain veut la détruire, et l'empire romain, qui avait tout soumis à sa puissance et dont les faisceaux en imposaient aux peuples les plus forts et les plus belliqueux, l'empire
romain, veux-je dire, recule devant l'Eglise chrétienne. Pourtant, qui pouvait s'attendre à un tel prodige, humainement parlant? D'un côté, pendant environ lespace de trois siècles, j'aperçois des supplices épouvantables, des instruments de mort multipliés comme à l'infini, des lions, des chaudières remplies d'une huile bouillante, des pointes et des grilles de fer, etc.; de l'autre, j'aperçois des hommes simples et timides \ qui n'ont que leur douceur et leur foi à opposer à la fureur des tyrans persécuteurs ; que des paroles de pardon à adresser au ciel pour leurs bourreaux ; qu'une poitrine à offrir au glaive meurtrier... C'en est fait, l'Eglise va périr! oui, les bourreaux s'imaginaient la noyer dans le sang des pieux fidèles. Et, pourtant, l'histoire est là qui nous dit le contraire, nous sommes là nous-mêmes pour contempler le beau spectacle d'une Église sans cesse attaquée, outragée, et survivant toujours à ses défaites. Lisez Tertullien, dans son Apologétique spécialement, et vous verrez que l'Eglise de son temps avait fait de si rapides progrès qu'il ne craint point de dire que l'empire romain serait bientôt semblable à une vaste solitude, si les chrétiens le désertaient pour aller s'établir ailleurs ; vous verrez encore que la conservation de l'Eglise est véritablement une œuvre divine, puisqu'il soutient que le nombre des fidèles augmentait de jour en jour, à mesure que les ty-
rans rendaient la persécution plus sanglante; le sang des martyrs, ajoute-t-il, étant une semence féconde de nouveaux chrétiens.
Non, je ne trouve point dans l'histoire des nations aucun fait qui puisse être mis en parallèle avec rétablissement miraculeux de l'Église dans tout l'univers, et son existence non moins miraculeuse pendant bientôt deux mille ans ; avec la certitude, j'en ai pour garant la parole d un Dieu, que
cette Eglise existera jusqu'à la fin des temps
Après avoir prêché FÉvangile, dit M. de Chateaubriand, dans ses Eludes historiques, Jésus-Christ laisse sa croix sur la terre : c'est le monument de la civilisation moderne. Du pied de cette croix, plantée à Jérusalem, partent douze législateurs, pauvres, nus, un bâton à la main, pour enseigner les nations et renouveler la face des royaumes.
Les lois de Lyeurgue, continue l'illustre écrivain, n'avaient pu soutenir Sparte ; la religion de Numa n'avait pu faire durer la vertu de Rome audelà de quelques centaines d'années : un pêcheur, envoyé par un faiseur de jougs et de charrues, vient établir au Capitole cet empire qui compte déjà dixhuit siècles, et qui, selon ses prophéties, ne doit point finir.
Saint ïrénée nous apprend, c'est encore le même auteur qui parle, que l'Evangile était déjà répandu par tout le monde ; il cite les églises de Germanie,
de Gaule, d'Espagne, d'Orient, d'Egypte, de Lybie, éclairées, dit-il, de la même foi comme du même soleil. Il nomme les douze évêques qui se succédèrent à Rome depuis Pierre jusqu'à Éleuthère K Il affirme qu'il avait connu lui-même Polycarpe, établi évêque de Smyrne par les apôtres, lequel Polycarpe avait conversé avec plusieurs disciples qui avaient vu Jésus-Christ 2. C'est un des témoignages les plus formels de la tradition. »
Je viens de vous dire un mot des triomphes remportés par l'Eglise sur les nombreuses, les cruelles persécutions du paganisme ; mais voici qu'une nouvelle tempête vient assaillir la barque de Pierre. Les barbares inondent l'empire romain; la terreur de leur nom les devance ; la désolation et la mort accompagnent leurs pas ; bientôt les royaumes s'écroulent sous les coups redoublés de ces terribles fléaux que le ciel a tirés du trésor de sa fureur pour châtier des nations coupables : tout est entraîné par ces torrents dévastateurs. Tout ! je me trompe ; l'Eglise seule, comme une colonne solide et inébranlable, reste debout au milieu des
1 J'ai déjà remarqué que le pape Éleuthère, dont parle saint Irénée, a envoyé des missionnaires pour porter la toi aux peuples de la Grande-Bretagne. Vous pouvez relire la note qui se trouve plus haut au commencement de la septième lettre.
* Voyez saint Irénée, advenus hœreses, lib. 1, cap. X; et lib. 3, cap. III.
mille ruines qui s'accumulent sur les divers lieux où apparaissent les envoyés d'une inexorable justice... Est-ce assez dire que l'Eglise ait pu survivre à la destruction du plus puissant empire qui exista jamais sur la terre? Non; eux-mêmes, ces hommes si féroces, n'ont-ils pas demandé à la sainte épouse du Christ les divines lois de l'Evangile, par lesquelles ils ont adouci leur férocité native, et se sont formé avec le temps des mœurs pures et douces?... Qui n'admirerait surtout la marche si mystérieuse de la Providence dans la conversion des peuples, dont je parle, qui depuis, sont devenus par leurs vertus et leur savoir, la plus grande force de l'Église, sa joie, sa consolation, sa couronne ?
« Les barbares, vous allez lire encore un passage de M. de Chateaubriand, les barbares, en entrant dans l'empire , étaient venus chercher des missionnaires : les envoyés de la miséricorde de Dieu allèrent au-devant des envoyés de sa colère, pour la désarmer. Des évêques, la chaîne au cou, guérissaient les malades, en prêchant la sainte parole. Les maîtres prenaient confiance dans ces esclaves médecins; ils se figuraient obtenir par eux la victoire, et demandaient le baptême. Les prisonniers se changeaient en pasteurs ; des églises nomades commençaient au milieu des hordes guerrières, rentrées dans leurs forêts comme sous leurs tentes. Ces di-
verses nations se combattaient les unes les autres, se formaient en confédérations, dissoutes et recomposées selon les succès et les revers ; gens féroces qui brisaient tous les jougs, et se soumettaient au frein de quelques prêtres captifs. »
Je trouve inutile de parcourir chaque siècle pour vous citer toutes les hérésies qui ont désolé l'Eglise, les unes après les autres, pendant un espace de temps plus ou moins prolongé : lisez l'histoire, cher docteur, avec quelque attention, et vous verrez que le beau fleuve du catholicisme, qui a sa source sur Golgotha, je l'ai déjà remarqué, s'étend de jour en jour depuis bientôt deux mille ans, s'étend encore jusqu'à ce qu'il parvienne à envahir toutes les contrées de la terre... Deux cents millions environ de fidèles soumis à l'Eglise catholique ; ayant la même foi ; recevant les mêmes sacrements; obéissant aux mêmes pasteurs, qui ont succédé aux premiers apôtres ; ne formant tous qu'un cœur et qu'une âme, ets'animant au bien par l'espoir d'obtenir le salut éternel ! Est-ce là un fait étonnant, auquel il est même impossible de comparer jamais les faits les plus prodigieux de l'histoire ?
Où est, je le demande encore, où est l'esprit droit et exempt de préventions, qui, venant à réfléchir sérieusement sur l'existence si miraculeuse de l'Eglise catholique dans tout l'univers, puisse ne
pas reconnaître l'Eglise de Rome comme la représentante même de l'Homme-Dieu auquel les nations ont été données en héritage ? Oui, il est incontestable que l'Eglise romaine est la sainte > la digne épouse du Christ, non-seulement parce que, aujourd'hui encore, elle forme de nombreux adorateurs en esprit et en vérité, mais aussi parce qu'elle a constamment possédé la double universalité de lieux et de temps qui est assignée à la vraie Eglise par des textes formels de la sainte Ecriture, et par le témoignage des pères des premiers siècles.
Je ne vous ferai point l'injure de vous demander si toutes les sectes protestantes, dont fait partie votre église anglicane , peuvent revendiquer en leur faveur la double catholicité dont je viens de parler. Non ; impossible à elles de reculer leur existence au-delà du seizième siècle, avant les temps d'affreuse mémoire qui ont vu naître Luther et Calvin, Henri VTII et Thomas Cranmer ! Puis donc que votre église n'existe que depuis environ trois siècles, et seulement dans les contrées britanniques; puisqu'elle a, en vertu du protestantisme qu'elle proclame, des principes dissolvants qui l'empêchent de conserver intact un seul point de doctrine, qui l'empêchent surtout de faire jamais aucune conquête nouvelle, pourquoi, cher docteur, n'ouvririez-vous pas les yeux à la lumière des vé-
rites catholiques qui éclaire le monde? pourquoi repousseriez-vous toujours FEglise de Rome, mère et maîtresse de toutes les autres églises, qui est évidemment établie par le Christ, afin de procurer à tous le salut et la vie ?
Cependant, pour donner à cette conclusion une force encore plus grande, je me propose de vous développer dans quelques jours Fautre proposition que j'ai avancée plus haut : savoir, que le souverain pontife, comme successeur de saint Pierre sur le siège apostolique de Rome, est véritablement le chef de FEglise catholique.
Agréez, cher docteur, Fexpression de mon profond respect, avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.