LETTRE XI
14 avril 1841.
Mon cher docteur,
La réponse du commis d'un libraire, que j'ai citée dans ma dernière lettre, est restée gravée dans ma mémoire. Rien de mieux dit à l'occasion du pape : II ri y a que des préjuges qui puissent vous empêcher, en Angleterre comme dans les autres contrées protestantes, de reconnaître le chef de l'Eglise catholique dans l'évêque même de Rome, assis sur le siège apostolique du prince des apôtres. Il faut bien que ces préjugés existent encore longtemps parmi vos compatriotes, puisque l'on continue à réimprimer chez vous des livres composés par les premiers réformateurs, qui ne rougissent point d'appeler l'église de Rome une nouvelle Babylone, et son pontife auguste le véritable Antéchrist ; puisque, aujourd'hui encore, dans le dix-neuvième siècle, de jeunes fellows d'Oxford répètent dans leurs ouvrages, comme les ministres dans les temples, que l'Eglise de Rome a corrompu
sa doctrine , en y mêlant les erreurs et les superstitions du paganisme : puisque les plus raisonnables parmi les docteurs anglicans sont ceux qui veulent bien reconnaître le pape, en qualité de patriarche d'Occident , de même qu'ils reconnaissent d'autres patriarches pour les églises d'Orient, toutefois pourvu que le pape lui-même consente à embrasser les anglicans comme des frères, et les autorise à vivre en sûreté de conscience dans le schisme et dans les hérésies, qu'ont légués à l'Angleterre les Henri VIII et les Thomas Cranmer.
A moins que Dieu ne multiplie ses miracles pour convertir votre patrie, il faut bien avouer que les anglicans auront peine à repousser jamais l'œuvre satanique des réformateurs, entretenus, dominés qu'ils sont, dans leur aversion pour la sainte autorité du pape, par les plus aveugles, les plus haineux, les plus violents de tous les préjugés. Des préjugés, c'est-à-dire de l'ignorance, de la mauvaise foi ! voilà sur quoi s'appuie l'église anglicane pour vivre dans sa révolte et dans sa coupable indépendance.... Resterez-vous donc, cher docteur, sous la tyrannie de préjugés funestes ? Je ne le pense pas : vous attachez sans doute un trop grand prix à la connaissance de la vérité pour ne point briser les liens de votre servitude, ne point soupirer après la douce liberté que l'on goûte au sein de l'Eglise catholique; car la vérité, et seulement
ia vérité, dit le Sauveur, pourra vous rendre véritablement libres : Veritas liberabit vos,
La question que je me propose de traiter en ce moment est bien importante ; elle est toute fondamentale, puisque, si vous avez le bonheur de comprendre la nécessité de reconnaître pour chef suprême de l'Eglise l'évêque de Rome, vous aurez dès lors trouvé une vérité bien féconde en d'utiles et salutaires conséquences. Une fois le pape admis comme l'organe de l'Eglise catholique, la vérité s'offre à notre intelligence d'une manière presque intuitive ; par le souverain pontife, nous parvenons aisément à saint Pierre, prince des apôtres; puis par saint Pierre au Christ, et par le Christ enfin au Père éternel, qui a envoyé son Fils pour racheter et sauver tous les hommes.
Je vais donc vous montrer que saint Pierre a été établi par le Christ le chef suprême de l'Eglise ; et que les évêques de Rome, non-seulement héritent son siège apostolique, mais encore sa divine primauté, son omnipotence spirituelle.... Il est bien entendu que j'appuierai ces deux propositions, selon ma coutume, sur des textes bien formels du nouveau Testament et sur le témoignage des premiers pères.
Je ne puis avancer sans vous faire ressortir le vice radical qui est inhérent aux doctrines protestantes, admises par votre église anglicane. L'on soutient
depuis trois siècles , en dehors du catholicisme, que l'Eglise n'a point de chef visible ; que Ton ne doit point se soumettre aux décisions d'aucune église, parce que toutes les églises particulières sont sujettes à errer ; qu' en conséquence chaque individu a le droit de se faire sa foi, comme il le peut, à l'aide pourtant de la sainte Écriture. Il n'y a point de chef dans l'église, dites-vous, en Angleterre ! Mais Jésus-Chist suppose toujours le contraire dans les diverses comparaisons ou paraboles dont il se servait pour désigner la société qu'il voulait former en ce monde.... Ouvrons ensemble l'Évangile, et dites-moi pourquoi le Christ, par exemple , appelle son Église un royaume, une bergerie, une vigne, un champ, une famille de frères, etc. ; sinon pour faire comprendre qu'il placera dans son Église un apôtre au-dessus des autres apôtres, un évêque au-dessus des autres évêques, auquel Ton pourra donner les noms de pasteur, de roi, de chef et de maître ; de même qu'il se trouve dans les états et les royaumes terrestres un homme placé au-dessus des autres, que l'on appelle roi ; dans une bergerie un homme qui a soin des brebis, que l'on appelle pasteur ; dans les métairies des intendants qui s'occupent de faire cultiver la terre, que l'on appelle maîtres ou chefs ; dans la famille enfin un supérieur qui est chargé d'y conserver l'ordre et la paix,que l'on appelle père ou tuteur!
C'est ici que vous pouvez admirer combien est grande l'harmonie qui existe entre l'œuvre si surnaturelle du Christ, je parle de la fondation de son Eglise, et toutes les œuvres de la nature ; puisqu'il est facile d'apercevoir que les œuvres de la création et celle qui a pour but le salut des hommes sont absolument identiques, à ne considérer ces œuvres, il s'entend, que dans leurs principes constitutifs. Vous voulez sans doute un roi dans un état monarchique, un président dans une république, un maître dans une maison, etc. ; donc, il faut aussi un chef suprême dans l'Eglise qui est la maison de Dieu, etc. Cette conséquence , qui est incontestablement rigoureuse et absolue, frappe déjà, comme vous voyez, dans sa base tout votre système protestant, qui ne se contente pas de rejeter, contre les lois même de la nature, la nécessité et l'existence d'une autorité toute divine , chargée de mettre à l'abri de la fureur des passions le dépôt si précieux des vérités révélées ; mais déplus pousse l'homme dans un orgueil plus absurde peut-être que coupable même; puisque lui, le protestantisme, il élève l'individu jusqu'à la hauteur de la divinité, en lui accordant le droit de se faire sa religion, comme bon lui semble, et d'interpréter la Bible selon sa capacité et les lumières de sa propre intelligence.
Mais qu'est-il besoin de chercher des preuves
indirectes, des preuves de convenances, pour établir l'autorité de saint Pierre sur les autres apôtres, lorsque cette divine autorité accordée indubitablement par le Christ se trouve exprimée dans l'Evangile en termes si clairs, si précis, si formels?
Le Christ appela ses disciples, dit saint Mathieu; « les voilà tous, observe notre grand Bossuet; et parmi eux il en choisit douze. Voilà une première séparation, et les apôtres choisis : « et voici les noms des douze apôtres ; le premier est Simon qu'on appelle Pierre. Voilà dans une seconde séparation, saint Pierre mis à la tête, et appelé pour cette raison, du nom de Pierre, que Jésus-Christ, dit saint Marc, lui avait donné pour préparer l'ouvrage qu'il méditait, d'élever tout son édifice sur cette pierre. » (Sermon de l'unité.)
Vous ne pourrez point dire, cher docteur, que saint Pierre a été nommé en tête des apôtres, pour s'être déclaré le premier le disciple du Sauveur, puisque les évangélistes nous apprennent que son frère André, avant lui, avait déjà trouvé le Messie. Si donc il est nommé le premier, ce ne peut être qu'à cause de la prééminence qu'il a sur les autres apôtres. Remarquez aussi que saint Marc et saint Luc, qui parlent de l'élection des apôtres, ont soin, comme saint Mathieu, de mettre Pierre à la tête du collège apostolique, tandis qu'ils ne rapportent point dans le même ordre, les noms
des onze antres. Sans doute, ceux-ci étant égaux entre, eux, il importait peu dans quel ordre leurs noms fussent rapportés ; au lieu que Pierre ayant reçu la prééminence, c'eût été méconnaître la volonté du Christ, que de ne pas le nommer le premier en parlant de l'élection de tous.
Lisez avec attention les passages suivants, qui établissent si puissamment la primauté de saint Pierre.
Celui-ci confesse la divinité du Sauveur, et pour récompenser sa foi, le Christ le nomme chef suprême de son Église : « Tu es Pierre, lui dit le Dieu de toute vérité, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. » Il faut bien avouer que ces paroles ont une signification réelle, et quelles n'auraient jamais été adressées à Pierre seul, si le Christ n'eût eu le dessein, en le séparant des autres apôtres, de lui accorder une prérogative, une prééminence toute spéciale,
« Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, dit encore à Pierre le divin maître , et tout ce que tu lieras sur la terre, sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre, sera délié dans le ciel. »
Il est vrai, le Sauveur adresse les mêmes paroles à tous les apôtres, y compris toutefois Pierre lui-même, avec le droit de pardonner ou de rete-
nir les péchés ; mais, outre qu'à Pierre seul, ont été adressées ces paroles, je te donnerai les clefs du royaume céleste, qui marquent une puissance absolue sur la conscience de tous, n'est-il pas évident que le dessein du Christ fut de mettre premièrement dans un seul, ce que dans la suite il a voulu accorder à plusieurs? Or, écoutons encore Bossu et, la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place. Cette première parole, tout ce que tu lieras, dite à un seul, a déjà rangé sous sa puissance chacun de ceux à qui on dira : « Tout ce que vous remettrez ; car les promesses de Jésus-Christ aussi bien que ses dons sont sans repentance, et ce qui est une fois donné indéfiniment et universellement est irrévocable : outre que la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage ; au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans exception, emporte la plénitude, et n'ayant à se partager avec aucun autre, elle n'a de bornes que celles que donne la règle. »
Voici encore une autre remarque de la préférence donnée à Pierre par le Christ : « Simon, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Lors donc que tu seras converti, tu prendras soin de confirmer tes frères. » Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire. N'est-il pas évident que le Sauveur, en imposant à Pierre la charge de con-
fîrmer ses frères dans la foi, lui accorde par là une prérogative spéciale, et le place au-dessus des autres apôtres? Aussi, voyons-nous que Pierre parcourait les villes diverses, où avait été annoncée la parole divine, fortifiant le courage des disciples, et les exhortant à persévérer dans la foi. (Actes des apôt. 14.)
Lisez encore ce que saint Jean nous dit, en parlant d'une apparition dont le Christ favorisa ses apôtres après sa résurrection : « Après donc qu'ils eurent dîné, Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fils de Jean, mJaimez-vous plus que ne font ceuxci? Il lui répondit : — Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : — Paissez mes agneaux. Il lui demanda pour la troisième fois : Simon, fds de Jean, m'aimez-vous?... Et Pierre lui dit : — Seigneur , vous savez toutes choses , vous connaissez que je vous aime. Jésus lui dit : — Paissez mes brebis. » A moins de fermer les yeux à l'évidence, il faut bien reconnaître que le Sauveur donne à Pierre le droit et l'autorité de pasteur sur deux sortes de personnes dont son Église devait être composée, et dont les unes seraient dans l'Église, ce que dans le troupeau sont les brebis ; les autres, ce qu'y sont les agneaux. Ecoutez encore l'immortel évêque de Meaux : « C'est à Pierre qu'il est ordonné premièrement, d'aimer plus que les autres apôtres, et ensuite, de paître et gouverner
tout, et les agneaux et les brebis^ et les petits et les mères, et les pasteurs mêmes ; pasteurs à l'égard des peuples, et brebis à l'égard de Pierre, ils honorent en lui Jésus-Christ, confessant aussi qu'avec raison , on lui demande un plus grand amour, puisqu'il a plus de dignité avec plus de charge, et que parmi nous, sous la discipline d'un maître tel que le nôtre, il faut selon sa parole, que le premier soit comme lui par la charité, le serviteur de tous les autres. »
Il faut bien que les paroles que le Christ adressait à Pierre seul, aient eu leur effet, puisque jamais le Sauveur n'a pu prononcer une seule parole inutile. C'est pourquoi saint Pierre a toujours agi dans l'Église, en sa qualité de chef suprême de tout le troupeau fidèle. Voici quelques faits tirés de la sainte Ecriture, que je livre sans commentaire à vos sérieuses réflexions. Pierre et Jean arrivent au tombeau du Sauveur ; mais Jean, qui était arrivé le premier, attend Pierre et le laisse descendre dans le tombeau avant lui, afin qu'il pût, le premier1, s'assurer du grand miracle de la résurrection. Pierre, après la descente de l'Esprit saint, annonce le premier au peuple juif les véri-
* Je veux dire le premier d'entre les apôtres, puisque nous savons que J.-C. ressuscité se montra d'abord à Marie-Madeleine qui s'était rendue au sépulcre, de bon matin, pour embaumer le corps de son Dieu.
tés du salut, et il convertit des milliers de personnes; le premier il fait un grand miracle pour donner de l'autorité à sa parole, qui est la parole même de Dieu ; le premier il propose de choisir un disciple pour remplacer Judas dans les fonctions d'apôtre ; le premier il parle dans le concile de Jérusalem ; le premier il convertit les gentils dans la personne du centurion Corneille. Pierre est le premier partout ; mais je ne puis pas tout dire, dirai-je ici avec Bossuet. Tout concourt à établir sa primauté; oui, tout, jusqu'à ses fautes, qui apprennent à ses successeurs à exercer une si grande puissance avec humilité et condescendance. Car Jésus-Christ est le seul pontife qui au-dessus, dit saint Paul, du péché et de l'ignorance, n'a pu ressentir la faiblesse humaine que dans la mortalité, ni apprendre la compassion que par ses souffrances. Mais les pontifes ses vicaires, qui tous les jours disent avec nous, pardonnez nos fautes, apprennent à compatir d'une autre manière, et ne se glorifient pas du trésor qu'ils portent dans un vaisseau si fragile. »
Maintenant, je vous le demande, cher docteur, ne devez-vous pas reconnaître que le pape, qui est assis à Rome sur le siège apostolique de saint Pierre, possède, comme le prince des apôtres, une autorité toute particulière, une juridiction réelle sur tous les autres évêques qui travaillent dans l'É-
glise de Dieu au salut des âmes? Puisque vous avouez que les apôtres ont laissé à leurs successeurs leur siège et leur puissance spirituelle, il faut bien avouer aussi que saint Pierre a légué à ses successeurs et son siège et sa primauté elle-même. Cette vérité n'est-elle pas clairement renfermée dans ces paroles du Christ : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle? Cette vérité n'est-elle pas toute l'âme du Sauveur, si je puis ainsi dire, qui, dans les pouvoirs qu'il accordait soit à Pierre seul, soit aux apôtres, y compris encore Pierre, ne s'arrêtait pas seulement à leur personne, mais avait aussi en vue leurs successeurs, puisqu'il faisait une œuvre indestructible, en fondant son Eglise, selon qu'il le dit formellement à ses premiers apôtres : Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ?
Il est bien triste que, depuis trois siècles, l'on travaille, en Angleterre et dans les autres pays protestants, à dénaturer, à embrouiller les textes de l'Écriture, les plus précis et les plus clairs en faveur de la primauté de saint Pierre ; autrement vous verriez comme par intuition la justesse des propositions qui sont l'objet de cette lettre; mais puisque, depuis la prétendue réforme, il y a conspiration flagrante, je ne crains point de le dire, conspiration satanique contre la sainte autorité du
DU CATHOLICISME. 18a
pape, comme chef de l'Église, en sa qualité de successeur du prince des apôtres, je suis donc obligé de vous- rappeler les témoignages des premiers pères qui proclament , comme nous le faisons aujourd'hui, que l'évêque de Rome est au-dessus de tous les autres évêques catholiques qui reconnaissent l'Église romaine pour mère et maîtresse de toutes les autres églises particulières, disséminées sur la surface de la terre.
A la fin du premier siècle, le pape saint Clément, successeur de saint Pierre, écrit deux lettres aux Corinthiens qui Favaient consulté : il les exhorte à la paix, à la soumission envers leur évêque, il leur parle au nom de l'Église romaine. Cependant d'où vient que les Corinthiens ont recours à l'évêque de Rome, s'ils ne le regardent point comme le chef suprême de toute l'Eglise? Il leur eût été plus simple de s'adresser soit à l'apôtre saint Jean qui vivait encore, soit à quelqu'une des églises d'Asie, immédiatement fondées par les apôtres eux-mêmes.
Saint Irénée, qui avait conversé avec les disciples des apôtres, n'en appelait-il pas à la chaire de saint Pierre, comme à la règle de foi, ne confessaitil pas encore cette principauté régissante, devenue si célèbre dans l'Eglise, lorsqu'il écrivait ces paroles : Il faut que toute l'Eglise, c'est-à-dire les fidèles qui sont de toutes parts, viennent (s'accordent) à- cette Église (l'Église de Rome) à cause de sa pria-
cipauté plus puissante, propter potentiorem principalitatem; dans laquelle Église les fidèles qui sont de toutes parts, ont toujours conservé la tradition qui vient des apôtres (Adv. Hœr., lib. m, cap. 3).
Origène enseigne formellement que l'Église du Christ a été fondée sur Pierre, et que le suprême pouvoir de paître le troupeau fidèle a été confié à ses soins (inepist. ad Rom,, lib. v).
Saint Cyprien, après avoir rapporté les paroles immortelles : Vous êtes Pierre, etc., ajoute : C'est de là que découlent l'ordination des évêques et la forme de FEglise (Epist. 33, édit. Paris.).
Saint Pacien, qui écrivait peu après saint Cyprien, dit comme lui que le Christ a parlé à saint Pierre, à un seul pour fonder l'unité, et qu'ensuite il a donné le même précepte aux autres en commun (Epist. 3).
Saint Jérôme écrivait au pape Damase : Ne suivant d'autre chef que Jésus-Christ, je suis uni de communion à votre sainteté, c'est-à-dire à la chaire de Pierre. Je sais que l'Eglise a été bâtie sur cette pierre. Quiconque, hors de cette maison, mange l'agneau est un profane. Si quelqu'un n'est pas dans l'arche avec Noé, il périra par le déluge. Je ne connais point Vital, je rejette Mélèce, j'ignore Paulin. Quiconque ne recueille pas avec vous, disperse, c'est-à-dire celui qui n'est pas à Jésus-Christ, est un antechrist... Trois partis qui divisent l'Eglise
d'Antioche, veulent rnattirer à eux ; mais, moi, je crie : Si quelqu'un est uni à la chaire de Pierre, il Test à moi. Mélèce, Paulin, Vital prétendent vous être unis. Je pourrais le croire, si un seul l'assurait; mais, maintenant, ou deux, ou trois mentent. Je supplie votre sainteté de me faire connaître par ses lettres avec qui je dois communiquer dans la Syrie.
Ainsi, d'après saint Jérôme , ceux-là seuls sont membres de la vraie Église, qui sont en communion avec l'évêque de Rome ; l'Église romaine est l'arche de salut, hors de laquelle l'on périt infailliblement.
Voici un fait historique qui prouve en faveur de la primauté de l'évêque de Rome, successeur de saint Pierre.
Deux conciles d'Afrique, l'un de Carthage, Tautre de Milève,, avaient envoyé leurs décrets contre les pélagiens au pape Innocent I, afin, disaient-ils, que l'autorité du siège apostolique y accédât, pour procurer le salut de plusieurs et corriger la perversité de quelques autres. Le pontife suprême ayant confirmé ces décrets, saint Augustin s'en exprima de cette sorte : Déjà sur cette affaire, deux conciles ont été envoyés au siège apostolique; les rescrits en sont venus : la cause est finie ; inde etiam rescripla venerunt : causa finita est. Or peut-on reconnaître plus formellement l'autorité du pontife
romain, sinon lorsque les conciles eux-mêmes y ont recours et regardent sa décision comme décisive et comme la règle de la foi, selon la pensée de saint Augustin ?
Saint Prosper, son disciple, ne chantait-il pas dans sa poésie sacrée : que Rome, siège de Pierre, devenu par cet honneur pastoral la capitale du monde, se soumet par la religion ce qu'elle ne possède plus par les armes (Carmen de ingratis).
Je ne finirais jamais cette lettre, cher docteur, si je voulais vous citer bien d'autres témoignages, puisés dans les ouvrages des premiers pères, en laveur de la primauté de Tévêque de Rome, comme successeur du prince des apôtres. Je terminerai par ces mots de Vincent de Lérins ; en parlant de la dispute au sujet du baptême des hérétiques, il dit que le pape saint Etienne fut celui qui résista principalement à saint Cyprien, jugeant digne de lui de surpasser les autres par son zèle pour la foi, autant qu'il les surpassait tous par V autorité de sa place : x quantum loci auctoritate superabat. (Commonit. cap. 5.)
1 Dès qu'il est incontestable que le pape est le chef suprême de l'Église, toutes les difficultés s'aplanissent d'elles-mêmes, lorsqu'il s'agit de la condamnation d'une erreur quelconque. N'est- il pas évident que des subordonnés n'ont aucun droit de rien faire qui soit opposé à la volonté de leur chef? Aussi, l'histoire à la main, trouvons-nous que les décisions dogmatiques, soit d'un évèque dans son diocèse, soit d'un concile particulier
Il y a encore un grand point de doctrine, admis par l'Eglise catholique, dont je désire dire quelques mots avant de clore cette lettre ; je veux parler de la nomination des évêques qui doit être approuvée au moins par le saint pontife, lorsqu'elle n'est point faite par lui directement.
Cette proposition doit vous paraître incontestable, cher docteur, si vous avez réfléchi sérieusement sur la primauté du pape, que je viens de vous exposer : en effet si le pape, comme il est certain d'après ce que je viens de dire, est le chef suprême de toute l'Église, peut-on conduire sans son approbation ou autorité une portion du troupeau fidèle ? Si le pape est chef de l'Eglise, n'est-il pas de son devoir de distribuer par lui ou ses délégués, tous les secours nécessaires à la sanctification et au salut des peuples qui sont confiés à la sollicitude pastorale ?
Cette vérité de foi est proclamée par tous les docteurs catholiques ; je vais, pour vous satisfaire, citer en sa faveur quelques témoignages, puisés dans les pères des quatre premiers siècles.
ou général même, n'ont eu de force obligatoire pour la conscience, qu'autant quelles ont été sanctionnées et reçues comme l'expression de la vérité catholique, par l'évêque de Rome, que Tertullien appelle souverain pontife et évêque des évêques... Le même Tertullien nous donne la raison de ce grand fait qui domine l'histoire de l'Église, lorsqu'il dît : « Le Seigneur a donné les clefs à Pierre, et par lui à l'Église. »
Optât de Milève ne dit-il pas : Saint Pierre a reçu seul les clefs du royaume des cieux, pour les communiquer aux autres pasteurs (liv. 7, contre Parménien) ?
Nous avons déjà vu ce qu'a écrit saint Cyprien ; après avoir cité les paroles du Christ : Tu es Pierre, etc., il ajoute que c'est de là que découlent l'ordination des évêques et la forme de l'Eglise (épit. 33).
Saint Augustin en Afrique ne disait-il pas, en parlant à son peuple : le Seigneur nous a confié ses brebis , parce au il les a confiées à Pierre (Serm. 296) ?
Saint Grégoire de Nysse confessait la même doctrine à la face de l'Orient, lorsqu'il disait : Jésus- Christ a donné par Pierre aux évêques les clefs du royaume céleste.
Et c'est en vertu de cette croyance que saint Ephrem disait à un simple évêque : Vous occupez la place de Pierre {locum Pétri obtinens) ; sans aucun doute, parce qu'il regardait le Saint-Siège comme la source de l'épiscopat.
Aussi avait-on recours au pape, toujours dans les premiers siècles, lorsque l'on déposait injustement un évêque quelconque. Saint Chrysostôme déposé par ses ennemis a été rendu à son église de Constantin ople par l'autorité du pape Innocent I, qui s'éleva contre les actes du conciliabule
du Chêne, parce qu'on y avait violé toutes les règles de la justice. Au rapport de Sozomène, quelques évêques orientaux , injustement dépossédés , c'étaient Marcel d'Ancyre, Asclépas de Gaza, et même le grand Athanase, eurent aussi recours au pape saint Jules qui les rétablit dans leurs sièges ; et l'historien, qui raconte ce fait, observe que le pape, en sa qualité de chef des pasteurs , a la charge de veiller sur toutes les églises (Sozomène,tome 1, liv. 3, chap. 8). Enfin, si vous désirez avoir une notion des privilèges que pouvaient posséder les patriarches dans l'Eglise de Dieu, je vous conseille de lire le premier volume de la Tradition de l'Église sur l'institution des évêques; dans cet ouvrage vous verrez que tous les patriarcats ont été institués par les pontifes romains, soit qu'ils aient jugé à propos d'honorer certaines églises par des prérogatives spéciales, soit plutôt que, frappés des avantages qui résulteraient pour l'administration de ces contrées lointaines de l'établissement de chefs intermédiaires, ils aient cru convenable de déléguer à quelques évêques des pouvoirs plus étendus, et néanmoins toujours subordonnés à l'autorité dont ils émanaient. Pour se former une juste idée de la dignité patriarcale , on doit donc se la représenter comme un écoulement de la primauté du siège apostolique. Un patriarche était l'homme du pape, comme un gouverneur de province est
Thomme du roi , qui lui confie une portion de sa puissance. Aussi les papes se sont-ils toujours réservé la confirmation des évêques d'Alexandrie, d'Antioche, de Constantinople et de Jérusalem. Il était éminemment dans Tordre qu'ils choisissent eux-mêmes leurs vicaires ou du moins qu'ils en approuvassent l'élection. Les fonctions propres de ces antiques légats du Saint-Siège étaient des fonctions pontificales. S'ils ordonnaient des évêques , s'ils les instituaient, s'ils veillaient à l'exécution des lois ecclésiastiques hors de leur diocèse particulier, s'ils convoquaient des conciles, c'était par l'autorité des souverains pontifes ; au lieu que ceux-ci, n'empruntant de personne leur puissance , parlaient , agissaient au nom de Dieu seul : Auctoritale nobis divinitùs concessâ, répètent-ils sans cesse , per auctoritatem divinâ voce beato Petro collatam*
Il est donc très-certain, cher docteur, qu'il faut, si l'on ne veut pas fouler aux pieds les saintes Ecritures et les ouvrages de tous les saints docteurs, à partir du premier siècle jusqu'à nos jours, qu'il faut, dis-je, reconnaître comme chef suprême de l'Eglise , après le Christ , non-seulement saint Pierre, mais encore tous ses successeurs qui se sont assis, l'un après l'autre, sur le siège apostolique de Rome, chargés qu'ils sont de conduire jusqu'à la fin des âges le troupeau fidèle, et les agneaux
et les brebis, dans la voie de la vérité et de la vertu.
Adieu ; croyez toujours à la franchise de mes sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.