‹ Divinité du catholicismeChapitre 18 sur 27 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

4 mai 1841.

Mon cher docteur,

La sainte communion , dont je veux vous parler aujourd'hui , suppose le sacrifice de la messe , comme ce sacrifice suppose aussi la sainte communion ; il y a relation nécessaire entre l'un et l'autre. Aussi, avons-nous déjà dit ailleurs que les Juifs et les païens ne participaient aux chairs des victimes , qu'après les avoir offertes en sacrifices, les premiers au vrai Dieu dans le temple de Jérusalem , les autres à leurs fausses divinités , aux démons ; de plus , toutes les fois qu'ils offraient des sacrifices, ils mangeaient toujours une partie des victimes qu'on avait immolées.

Le culte catholique est fondé essentiellement sur le sacrifice de la messe ; et toujours les enfants de l'Eglise ont mangé l'auguste victime, qui s'immole sur nos autels pour procurer à Dieu une gloire infinie, et pour opérer le salut du monde. Ces vérités sont incontestables ; elles sont établies ,

vous Favez vu dans ma précédente lettre , sur l'autorité de la sainte Écriture et sur le témoignage des premiers pères.

Mais voici une grande difficulté qu'il faut que je résolve par rapport à la sainte communion. Nous, enfants de l'Eglise catholique qui admet l'immolation d'une hostie réelle et véritable , sainte et immaculée, nous croyons que le Sauveur devient la nourriture de nos âmes , et que nous recevons véritablement et substantiellement, sous les apparences eucharistiques, la chair adorable et le sang précieux de notre Dieu : votre église anglicane, au contraire, après avoir aboli le sacrifice, a dû nécessairement rejeter la communion; elle n'a point vu tout ce qu'il y a de réel et de positif dans la messe, force donc a été pour elle de n'admettre qu'une figure, qu'un symbole, qu'une simple commémoration de l'action si mystérieuse que le Christ a faite dans le dernier souper, la veille de sa douloureuse mort, avec ordre, pour les apôtres et leurs successeurs, de continuer la même action dans son Eglise jusqu'à la fin des temps : Hoc facile in meam commemorationem.

Vous osez donc nier la présence réelle , parce que vous osez nier la réalité du sacrifice chrétien. Pour nous, nous admettons la divine présence du Sauveur sous les apparences du pain et du vin , parce que nous offrons à Dieu un véritable, un

réel sacrifice. Il me semble que la présence réelle est facile à comprendre pour vous , cher docteur, qui avez déjà vu la nécessité où sont les chrétiens d'admettre l'auguste sacrifice de nos autels. Pourtant , comme je veux convaincre les docteurs d'Oxfort qu'ils dénaturent nos doctrines , ou plutôt vous porter à rentrer dans le sein de la sainte Eglise catholique, hors de laquelle il n'y a point de salut , je vais vous montrer le dogme sublime de la présence réelle du Christ dans la sainte Eucharistie, toujours, selon vos désirs, à l'aide de la Bible et des pères des quatre premiers siècles. Voici d'abord comment le Sauveur promet de donner un jour en nourriture son corps et son sang aux enfants des hommes qui seront ses disciples (S. Jean, chap. 6).

« Je suis le pain de vie': vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Mais voici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement: et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde. Les Juifs donc disputaient les uns contre les autres , en disant : comment celui-ci nous peut-il donner sa chair à manger ? Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme, et si vous ne

buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Mais celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est véritablement une nourriture et mon sang est véritablement un breuvage. Celui donc qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Comme mon Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi. C'est ici le pain qui est descendu du ciel ; il n'en est pas de ce pain comme de la manne que vos pères ont mangée, et qui ne les a pas empêchés de mourir. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. Ce fut en enseignant dans la synagogue de Capharnaûm que Jésus dit ces choses. Plusieurs donc de ses disciples l'ayant entendu, dirent : ce discours est bien dur; et qui peut l'écouter?... Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite, et ils n'allaient plus avec lui. Sur quoi Jésus dit aux douze apôtres : Et vous, ne voulez-vous pas aussi me quitter ? Simon Pierre lui répondit : A qui irions-nous donc, Seigneur? Vous avez les paroles de la vie éternelle. »

Je ne connais point, docteur, de plus belles paroles que celles que je transcris en ce moment. Comme elles sont lumineuses, faciles à comprendre, et toutes favorables à la présence réelle ! celui qui voudrait les commenter, ne ferait que les obs-

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curcir. Le Christ répète jusqu'à dix fois que sa chair est véritablement viande, et que son sang est véritablement breuvage ; qu'il faut manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie en soi, etc. . . Dites maintenant qui de nous ou de vous prend à la lettre et regarde en face, sans crainte aucune, les paroles de la sainte Ecriture ? Le Sauveur dit formellement : Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. Au contraire que disent les membres de votre église anglicane? Us répétèrent les inepties de Calvin ; ils disent : Personne ne peut manger la chair et boire le sang du Christ; et les papistes (les catholiques) qui s'imaginent manger le corps et boire le sang de leur Dieu, sont des idolâtres, dignes de tous les anathèmes...

Que voulez -vous qu'on puisse répondre à des hommes qui se plongent les yeux dans la boue, et qui ensuite vous disent que leur vue en est devenue meilleure ? Ils ne sont propres qu'à exciter la pitié et la commisération... Le Sauveur, dans une autre circonstance, disait aux Juifs incrédules : « Ce n'est pas moi qui vous jugerai , mais bien la parole que je vous adresse. Eh bien ! je dis également aux anglicans et aux autres sectes, ennemis de la présence réelle : Ce n'est pas le Sauveur qui vous convaincra d'incrédulité, qui vous jugera, mais c'est le sixième chapitre de saint Jean , qui vous accusera, qui vous condamnera ; car, où trouver

jamais des paroles plus simples, plus conformes au sens que suit l'Eglise catholique par rapport à l'Eucharistie ? Et la preuve que le langage de Jésus est facile à être compris, qu'il ne renferme aucune parole obscure ou à double entente *, c'est que les Capharnaïtes qui ne comprenaient point de quelle manière ni comment le Christ donnerait sa chair à manger, cessèrent de suivre le Sauveur, dominés qu'ils étaient par la pensée extravagante qu'il faudrait se nourrir de la chair d'un Dieu à la façon des anthropophages. Si Jésus-Christ n'eût point été bien compris sur le sens qu'il fallait attacher à ses propres paroles, évidemment il aurait retenu à sa suite les habitants de Capharnaûm, en leur disant : Pourquoi vous scandalisez-vous? Pourquoi prenezvous mes paroles à la lettre ? Tout ce que je vous dis ici, je le dis en figure... Non-seulement le Sauveur ne leur dit rien de semblable, mais il ajoute pour donner plus de force à ses paroles :« En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous.» Ainsi les Capharnaïtes avaient bien saisi le sens du Sauveur, par rapport au dogme de la présence réelle ; seule-

1 II est digne de remarque que la difficulté, qui a scandalisé les Capharnaïtes, n'avait point pour objet la présence réelle, mais bien plutôt la manière mystérieuse, par laquelle le Sauveur devait se rendre présent dans la sainte Eucharistie.

meni ils ne comprirent point comment ils pourraient se nourrir de leur Dieu.... Comment? Mais attendez; et dans le dernier souper que le Sauveur fera avec ses apôtres, nous connaîtrons \e moyen auquel il aura recours , dans sa puissance et sa sagesse, pour accomplir sa promesse. Nous mangerons le corps, nous boirons le sang de notre Dieu, sous les espèces ou apparences du pain et du vjn.

J'aurais à vous citer un trop grand nombre des premiers pères qui interprètent dans le sens catholique le sixième chapitre de saint Jean ; je me contenterai de vous dire les noms de quelques-uns d'entre eux, que vous pourrez consulter vous-même à loisir. Si vous voulez vous convaincre toujours davantage que le Christ a promis de nous donner véritablement en nourriture son corps adorable et son sang précieux, je vous engage à lire S. Hilaire de Poitiers dans son explication du sixième chapitre de l'évangéliste saint Jean ; saint Augustin, dans son traité 27 sur le même évangéliste, et dans son explication du psaume 98e; saint Cyrille d'Alexandrie, et saint Jean Chrysostôme, etc.... En parcourant les saints docteurs dont je parle ici, vous verrez que tous ont cru à la promesse que le Christ a faite de se donner lui-même en nourriture aux enfants des hommes ; en même temps qu'ils admettent formellement la présence réelle dans la sainte Eucharistie, ils blâment les habitants de

Capharnaùm devoir pris dans un sens grossier et charnel des paroles qui avaient un but tout spirituel, et ne devaient se réaliser que d'une manière mystérieuse et par un effet de l'infinie puissance d'un Dieu.

Bien que les paroles que Ton trouve dans saint Jean , soient la clarté même , il semble que celles qui sont rapportées par les autres évangélistes, dans l'institution même de la sainte Eucharistie , soient encore plus simples , plus claires , plus précises.

Vous le savez, docteur, après avoir fait son dernier souper avec les douze apôtres, le Christ, qui se disposait à mourir pour le salut du monde, ne voulut point nous abandonner comme de pauvres orphelins; plutôt, réalisant la promesse dont je viens de parler , il établit l'adorable sacrement de l'Eucharistie, afin de vivre constamment au milieu de nous et pouvoir surtout devenir la nourriture spirituelle de nos âmes. Comme les paroles de la consécration sont divines, à raison de leur simplicité ! Comme elles sont capables de faire impression sur tous les esprits et les cœurs ! Le Sauveur ayant pris du pain, le change en son corps, en disant aux apôtres: Prenez et mangez, car ceci est mon corps. De même, ayant pris une coupe remplie de vin , il opère le même miracle , en leur disant : prenez et buvez, car ceci est mon sang. Les protestants ne veulent point admettre la présence réelle,

après des paroles aussi claires et aussi formelles. En vérité , si vous osez soutenir qu'il y a là une figure de rhétorique, une métaphore, je ne vois plus à quoi puisse servir le langage, à moins que vous n'avanciez que le langage , que la parole , ne fut donnée à l'homme que pour voiler et déguiser sa pensée ; hypothèse blasphématoire, qui aurait pour résultat de bouleverser et d'anéantir même la société tout entière.

Répondez à ma question : le Christ veut-il, peutil changer le pain en son corps , et le vin en son sang? Le veut-il?. Mais sa volonté nous est connue d'une manière certaine , puisqu'il a prononcé luimême ces étonnantes paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Le peut-il? Oh! ici je vous dirai que vous reconnaissez cette puissance aussi bien que moi, puisque vous admettez la divinité du Sauveur, et que vous lancez des anathèmes contre l'impie Socin, disciple de l'impie Arius. La difficulté qui reste à résoudre consiste à savoir comment le Sauveur peut vivre sous les espèces du pain et du vin. Il est vrai , nous ne donnons point la solution d'un prodige ; mais nous sommes obligés de croire à ce prodige , opéré par une puissance infinie , appuyés que nous sommes sur l'infaillible parole de Dieu même. Vous admettez certainement plusieurs mystères, et dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce , bien qu'il vous

soit impossible de savoir comment ils s'opèrent. Comprenez-vous comment s'opère et a lieu l'union si intime de Famé avec le corps; comment les aliments entretiennent la vie animale; comment se fera la séparation de Famé d'avec le corps, etc. ; comment s'est opéré le profond mystère de l'incarnation du Verbe ; comment le Christ a multiplié dans le désert quelques pains pour en nourrir des milliers de personnes ; comment il a changé l'eau en vin aux noces de Cana, etc. ?

Soyez donc sans préjugé , n'écoutez en ce moment que la simple lumière de la raison; et dites , si la divinité du Christ étant admise , il ne suit point évidemment qu'il faille admettre la présence réelle dans la sainte Eucharistie , en vertu de ces paroles qui portent avec elles la lumière et la persuasion : « Ceci est mon corps , ceci est mon sang. » Le Sauveur assure que nous mangeons son corps et que nous buvons son sang , y a-t-il dans ce mystère de quoi tant effaroucher notre raison ? Dès que vous admettez, avec saint Paul, qu'un Dieu s'est anéanti jusqu'à prendre la forme d'un esclave , doit-il paraître si étonnant que ce même Dieu, qui est toute charité , continue à s'anéantir sans cesse , jusqu'à s'unir substantiellement, par un miracle, à chacun des enfants d'Adam , qui croient en son nom , et qui d'ailleurs sont destinés à régner avec lui dans le royaume céleste ?

« Aussi, observe Bossuet (£/&{. des Var.), Luther demeura frappé invinciblement de la force et de la simplicité de ces paroles : Ceci est mon corps , ceci est mon sang ; ce corps livré pour vous, ce sang de la nouvelle alliance, ce sang répandu pour vous et pour la rémission de vos péchés ; car c'est ainsi qu'il faudrait traduire ces paroles de notre Seigneur pour les rendre dans toute leur force. » Cet hérésiarque, cependant, eût bien voulu pouvoir donner atteinte à la réalité, selon ce qu'il mandait aux protestants de Strasbourg ; qu'on lui eût fait grand plaisir de lui donner quelque bon moyen de la nier, parce que rien ne lui eût été meilleur, dans le dessein qu'il avait de nuire à la papauté.

Il est vrai le moine d'Allemagne, tout en admettant la présence réelle du Sauveur , pense , avec Wiclef, que le pain demeure ; il le pense ! Mais sa parole peut-elle anéantir la puissante parole d'un Dieu? Le Christ ne dit point: Le pain est avec mon corps , le vin est avec mon sang, selon que Tenseigne Luther ; il dit: Ceci est mon corps, ceci estmon sang; c'est-à-dire, ce que je vous présente n'est plus ni pain, ni vin, mais bien mon corps et mon sang ; c'est ainsi que l'eau, à Cana, a été changée en vin, par la volonté divine ; et dire que l'eau était mêlée avec le vin , c'est dire une palpable absurdité. Ne nous chicanez donc plus, cher docteur, sur le mot transsubstantiation , employé par l'Église

catholique pour exprimer l'effet miraculeux que produisent les paroles de là consécration. Quand le mot serait nouveau , est-ce une raison de le rejeter , surtout s'il exprime parfaitement ùri dogme annoncé par la véritable Eglise , fondée par les apôtres ? Vous-mêmes, ëfi Angleterre, n'employezvous pasj comme nous, le mot de tonsûbstâhiiel contre les disciples d'Afiùs et de Sôcin, parce qu'il exprime bien le dogme de là divinité du Sauveur ; enseignée par là sainte Ecriture et par la tradition? Que veut dire transsubstantiation, sinon changement d'une substance dans Un autre? Or, vous venez de voir que le pain et le vin sont changés au corps et au sang d'un Dieu. Il y à donc transsubstantiation dans l'Eucharistie, comme il y eut autrefois transsubstantiation, soit lorsque la verge de Moïse fut changée en serpent , sôit lorsque l'eau fut changée en vin , aux noces de Gana. En suivant les paroles sacramentelles , eh interprétant la Bible sans aucun préjugé, la raison éclairée par la foi, dit qu'il faut admettre le dogme de la présence réelle , et par une conséquence rigoureuse n'admèitre que les apparences dû pain et du vin; c'est-à-dire, croire à la transsubstantiation. Dire, avec Calvin, que Jésus-Christ n'est qu'en figure, et simplement par la foi ' ; ou avec Luther

1 Bossuet explique clairement en quoi consiste la foi dans là sainte Eucharistie. Si l'on nous demande, dit-il, d'où vient que

que le pain demeure avec le corps du Sauveur, c'est évidemment faire violence au texte de la sainte Ecriture ; c'est substituer les inventions de son propre esprit à la sainte et à la puissante parole d'un Dieu.

Vous voulez , cher docteur, que je cite , en faveur de la présence réelle, le témoignage des premiers pères. C'est surtout ici que je suis un peu embarrassé pour vous satisfaire : ce n'est pas que les textes me manquent ; au contraire , ils sont en si grande abondance, qu'il me faudrait faire plusieurs volumes avant de les avoir tous épuisés. Je suis donc forcé d'être laconique dans mes citations, afin de ne point rendre cette lettre plus longue, elle seule, que toutes les autres réunies ensemble, qui vous sont parvenues de ma part depuis un certain temps.

Les hérétiques , dit saint Ignace , évêque d'Antioche et martyr, les hérétiques s'abstiennent de

croyant, comme nous faisons, qu'il n'y a rien pour les sens dans ce saint mystère, nous ne croyons pas qu'il suffise que Jésus- Christ y soit présent par la foi, il est aisé de répondre et de démêler cette équivoque. Autre chose est de dire que le fils de Dieu nous soit présent par la foi : et autre chose de dire que nous sachions par la foi qu'il est présent. La première façon de parler n'emporte qu'une présence morale ; la seconde nous en signifie une très-réelle, parce que la foi est très-véritable : et cette présence réelle, connue par la foi, sutfit pour opérer dans le juste, qui vil de foi, tous les effets que j'ai remarqués (Exposition de la doctrine).

l'Eucharistie , et des prières que l'Eglise fait dans la célébration de ce mystère , parce qu'ils ne confessent pas que l'Eucharistie soit cette même chair de notre Sauveur Jésus-Christ, laquelle a souffert pour nos péchés , et que le Père a ressuscitée par sa bonté. Ainsi, s'opposant à ce don divin, et le combattant par leurs contestations et par leurs disputes, ils meurent et se perdent misérablement ( Epis t. ad Smyr* )

Saint Justin , martyr, dans sa première apologie pour les chrétiens, parle plus clairement de l'Eucharistie aux païens que ne l'avaient fait les pères avant lui, parce qu'on calomniait ce mystère secret de sa foi1. Après avoir dit de quelle manière le prélat offrait l'auguste sacrifice de nos autels , il ajoute , par rapport à la communion des fidèles :

« Nous ne recevons pas ces choses , comme si ce notait qu'un pain ordinaire , et qu'un breuvage commun; mais comme nous savons que Jésus- Christ notre Sauveur, qui a été fait homme par le Verbe de Dieu, s'est revêtu de chair et de sang

1 Tout le monde sait que les païens, qui n'avaient entendu parler de l'Eucharistie que bien confusément, portaient la calomnie jusqu'à accuser les chrétiens de sacrifier un enfant, d'en manger la chair et d'en boire le sang. La calomnie sans doute était atroce ; et pourtant elle n'était qu'une expression toute capharnaïte du dogme divin de la présence réelle, tel qu'il était admis par l'Église primitive. D'après Bossuet, l'erreur suppose une vérité dont on abuse.

pour notre salut; de même nous savons aussi que cette viande et ce breuvage, qui par le changement qu'ils reçoivent dans notre corps nourrissent notre chair et notre sang, ayant été consacrés par les prières que ce même Verbe de Dieu nous a enseignées, sont là chair et le sang de ce même Jésus- Chris! qui a été fait homme pour l'amour de nous. Car les apôtres, dans les écrits qu'ils ont laissés, qu'on nomme Evangiles, nous apprennent que Jésus-Christ leur ordonna d'en user comme il avait fait, lorsque, ayant pris le pain et rendu grâces, il dit : « Faites ceci en mémoire de moi ; ceci est mon corps; et qu'ensuite ayant aussi pris le calice entre ses mains , et rendu grâces , il dit : Ceci est mon sang. »

« Jésus-Christ ayant pris du pain, ainsi parle saint ïrénée, ayant pris du pain qui est une substance créée, et rendu grâces à Dieu, dit : Ceci est mon corps ; de même ayant pris le calice qui contenait aussi une autre substance créée , il dit : Ceci est mon sang. Et ainsi il enseigna la nouvelle oblation du nouveau Testament, laquelle l'Eglise ayant reçue dès apôtres, elle l'offre par toute la terre à Dieu , qui nous nourrit et qui nous fait vivre. Mais si les hérétiques ne veulent pas avouer que notre Seigneur soit le fils , c'est-à-dire le Verbe du souverain créateur du monde , comment pourront-ils croire que le pain qui a été con-

sacré à Dieu avec actions de grâces, soit le corps du même Seigneur ; et que le calice qui est offert soit le calice de soil sang ? Et d'autre part , comment peuvent-ils dire que la chair des fidèles, qui est nourrie de ce corps et de ce sang , soit sujette à l'éternelle corruption, et ne reçoive pas la vie éternelle? Il faut donc, ou qu'ils abandonnent leur erreur, ou qu'ils reconnaissent que le Seigneur est le fils de Dieu , ou qu'ils cessent d'offrir les saints mystères que je viens de dire. Mais la « créance que nous avons, qu'il est le véritable fils de Dieu, est entièrement conforme à celle que nous avons de la vérité de l'Eucharistie ; de même que notre créance de la vérité de l'Eucharistie, confirme clairement celle que nous avons du fils de Dieu. Car, comme après que nous avons invoqué Dieu sur le pain, qui est une substance qui vient de la terre, il cesse d'être un pain commun, et il devient l'Eucharistie, qui est composée de deux choses, l'une terrestre, et l'autre céleste1; ainsi nos corps recevant l'Eucharistie, reçoivent l'espérance de la résurrection future, et deviennent dé-

1 II est impossible de mieux parler de la sainte Eucharistie. Saint Justin dit qu'il y a deux choses dans ce sacrement ; l'une est terrestre : par où il faut entendre ce qui est sensible et apparent, telles que les espèces du pain et du vin; l'autre est céleste; ce qui annonce le vrai corps et le vrai sang du fils de Dieu, réellement présents sur l'autel, après que les paroles de la consécra ■ lion ont été proférées par le prêtre.

sonnais inaltérables et incorruptibles pour l'éternité.

« Et comme la vigne plantée dans la terre, porte son fruit en son temps, et que le grain de blé étant aussi pourri dans la terre, en sort après dans la saison, avec une multiplication merveilleuse, par la vertu de l'esprit de Dieu, qui dans son immensité infinie, contient toutes les choses que sa sagesse communique aux hommes, comme, dis-je, ces deux substances créées, le pain et le vin, ayant été consacrées par la parole de Dieu, deviennent l'Eucharistie, qui est le corps et le sang de Jésus-Christ; de même nos corps qui ont été nourris de l'Eucharistie, étant consumés et comme changés en la terré dans laquelle ils auront été mis après leur mort, ressusciteront en leur temps par l'opération toute-puissante du Verbe divin, qui leur accordera ce privilège et cet avantage pour la gloire de Dieu son père. »

Je le répète, mon cher docteur, il y a une multitude de témoignages en faveur de la question religieuse qui nous occupe ici : « Lisez vous-même les pères des quatre premiers siècles, vous les verrez tous parler sur l'Eucharistie, comme ceux que je viens de citer, c'est-à-dire qu'ils admettent tous la présence réelle, telle que l'admet l'Église catholique ; et qu'ils disent qu'il y a changement du pain et du vin au corps et au sang du fils de Dieu ; ce

qui est dire en d'autres termes, qu il y a transsubstantiation... » Qu'a dit saint Cyrille de Jérusalem ? Lisez : « Quoique notre goût nous dise que c'est du pain, il faut croire que c'est le corps de Jésus- Christ, puisqu'il l'a dit. Notre Seigneur a changé l'eau en vin aux noces de Cana : croyons-nous qu'il ait moins de pouvoir pour changer le vin en son sang, en faveur de l'Église son épouse? » Qu'ont dit encore saint Ambroise et saint Grégoire de Nysse ? Lisez encore : « De combien d'exemples dit le premier, nous servons-nous pour montrer que ce n'est point ce que la nature a formé, mais ce que la bénédiction a consacré , etc. ; » et après avoir rapporté le changement de la verge de Moïse en serpent, il ajoute « : Si la bénédiction humaine a eu tant de force que de pouvoir changer la nature, que dirons-nous de la propre consécration divine, là où les paroles mêmes du Sauveur opèrent? » Je crois, dit l'autre père, je crois trèssaintement que le pain sanctifié par la parole du Verbe, est changé en son corps.

Pourrais-je clore cette lettre, sans vous citer en faveur de la présence réelle, le témoignage si puissant des deux grandes lumières qui ont jeté un si vif éclat dans l'Eglise catholique, à la fin du quatrième siècle? Vous allez donc entendre saint Chrysostôme et saint Augustin.

« Nous devenons un même corps avec le Christ,

disait la bouche d'or; car, comme nous l'apprend le grand apôtre, nous sommes les membres de sa chair et de ses os. Comprenons donc, nous qui sommes initiés, que nous ne devenons point seulement un même corps avec le Christ par la charité, mais que nous sommes réellement mêlés et incorporés à sa chair. Ce prodige s'accomplit par la nourriture qu'il nous a donnée, pressé qu'il était par son brûlant amour. C'est pourquoi il se répand en nous, il s'incorpore à nous, afin que, comme le corps est uni à la tête, nous soyons une même chose avec lui ; car c'est là que veut en venir un amour passionné. Levons-nous donc de cette table, forts comme des lions, respirant le feu du combat, terribles aux démons, et gardons dans notre âme, le souvenir des merveilles que vient d'y accomplir notre chef, comme celui de l'incompréhensible amour dont nous avons été l'objet.

« Souvent des parents qui ne sont pas sans amour, confient à d'autres pour les nourrir, les enfants qu'ils ont mis au inonde; mais pour moi, nous dit Jésus-Christ, il n'en est pas ainsi; je vous donne ma chair ; je deviens votre nourriture, afin de vous enflammer au combat de l'épreuve, et pour vous donner le gage des biens éternels. Car si je me donne à vous dans cette vie , comment ne me donnerais-je pas plus pleinement dans la vie future? J'ai voulu devenir votre frère, j'ai pris à

cause de vous, votre sang et votre chair ; cette chair qui m'a fait votre frère , je vous en fais une nourriture divine.

« Nous donc, qui sommes incorporés à sa chair et qui nous abreuvons de son sang, n'oublions jamais que nous nous enivrons du sang du Christ, qui est assis sur un trône au plus haut des deux, et que ]es anges adorent... Représentons -nous donc, tous tant que nous sommes, qui recevons le corps et le sang du Seigneur, quel serait notre malheur si tous les bienfaits que le Christ nous accorde, en nous rendant les membres de son corps et en devenant lui-même notre propre nourriture , n'étaient point capables de nous retirer de l'abîme profond de nos misères et de nos péchés U

« Puisque le Verbe dit : Ceci est mon corps , soyons persuadés de la vérité de ces paroles ; soumettons-y notre créance ; et regardons-le dans ce sacrement avec les yeux de l'esprit. Car Jésus- Christ ne nous y a rien donné de sensible ; mais tout ce qu'il nous y a donné sous des objets qui sont sensibles, est élevé au-dessus des sens , et ne se voit que par l'esprit... Combien y en a-t-il maintenant qui disent : « Je voudrais bien voir notre Seigneur revêtu de ce même corps dans lequel il a vécu sur la terre ! Je serais ravi de voir son

* Cet alinéa n'est point le mot à mot, mais la traduction libre du grec de saint Chrysostôme.

visage , toute la figure de son corps, ses vêtements et sa chaussure elle-même ! » Et moi je vous dis que c'est lui-même que vous voyez, que c'est luimême que vous touchez , que c'est lui-même que vous mangez. Vous désirez de voir ses vêtements ; et le voici lui-même qui vous permet non-seulement de le voir, mais encore de le toucher, de le manger, et de le recevoir au dedans de vous. »

« Les fidèles , dit à son tour l'évêque d'Hippone, les fidèles connaissent le sacrement des fidèles \ mais que peuvent faire les autres qui en entendent parler, sinon écouter ce qu'on en dit sans y rien comprendre? Lors donc que Jésus-Christ, pour faire estimer une telle nourriture et un tel breuvage, disait : « Si vous ne mangez ma chair, et si vous ne buvez mon sang , vous n'aurez point la vie en vous ; » ses disciples se scandalisèrent, quoique celui qui leur parlait de la vie ne fût autre chose que la vie elle-même ; et que tout homme mérite la mort , et non point la vie , qui croit que celui qui est la vie est capable de proférer un mensonge... que ceux donc qui mangent sa chair continuent à la manger ; que ceux qui boivent son sang continuent à le boire ; qu'ils soient sans cesse affamés de cette céleste nourriture et altérés de ce céleste breuvage ; qu'ils mangent la vie, qu'ils boivent la vie... Boire de ce breuvage , qu'est-ce autre chose , sinon vivre de la véritable vie? Mangez donc la

vie , buvez la vie ; vous posséderez la vie , et elle ne laissera pas de demeurer tout entière en ellemême. Or cela arrivera de la sorte, c'est-à-dire que le corps et le sang de Jésus-Christ sera la vie de chaque fidèle, s'il boit et s'il mange spirituellement selon la vérité même , ce qu'il reçoit d'une manière visible dans le sacrement1...

« O sacrement d'un incompréhensible ajmour ! ô symbole de l'unité , ô chaîne sacrée de la charité ! Celui qui veut vivre a où chercher la vie , il a de quoi vivre ; qu'il vienne , qu'il croie , qu'il s'incorpore afin de se vivifier ; qu'il n'ait pas honte de s'incorporer au Christ, de devenir le membre du Christ ; qu'il ne soit pas un membre gâté qu'il faille couper ; qu'il ne soit pas un membre difforme dont on ait à rougir; qu'il soit beau, qu'il soit apte, qu'il soit sain, qu'il s'unisse au Christ, qu'il vive pour Dieu en vivant de la substance d'un Dieu ; qu'il travaille sur la terre pour pouvoir régner dans le ciel. » (S. Chrysost. hom. 63 ad pop. antioch. ; et hom. 83, in Matth. — S. August. serm. 2 de verbis Apost. ; et 26 tract, in Joan. ) »

Je n'ai, cher docteur, aucune réflexion à faire

1 Saint Augustin parle ici comme saint Irénée. « Ce qu'il y a de spirituel et de céleste dans l'Eucharistie, c'est le corps et le sang d'un dieu ; ce qu'il y a de visible et de sensible, ce sont les espèces ou apparences du pain et du vin. »

270 DIVINITÉ DU CATHOLICISxME.

sur les éloquentes paroles que je viens de rapporter. Mon vœu le plus ardent es( que vous rejetiez loin de vous la croyance calviniste de l'église anglicane , pour suivre la doctrine toute catholique des premiers pères, par rapport â l'adorable sacrement de l'Eucharistie. C'est dans ce sentiment que je termine cette longue lettre, en y joignant celui d'un profond respect, avec lequel j'ai l'honneur tl'être, etc..

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