LETTRE XIX
25 mai 1841.
Mon cher docteur,
J'avais intention de ne plus vous écrire sur les vérités de la foi catholique, m'imaginant que le peu que je vous ai adressé depuis quelque temps, devait suffire, et au delà, pour vous aider avec la grâce divine, à dissiper vos préjugés d'éducation et d'enfance, et vous faire ouvrir les yeux de l'intelligence, au radieux soleil du catholicisme, qui brille dans le monde entier. Réflexion faite, je crois utile de vous expliquer le neuvième article du symbole des apôtres, qui parle de la communion des saints, tant pour confirmer plusieurs principes exposés précédemment, que pour éclaircir certains points de notre doctrine, dont se scandalisent les sectes protestantes, et même votre église anglicane.
Après avoir dit dans le symbole : « Je crois la sainte Église catholique, nous disons : Je crois la communion des saints . » Sans nul doute, il faut atta-
DIVINITE DU CATHOLICISME. |g4
cher à ces dernières paroles, un sens quelconque, conforme aux maximes de la loi chrétienne, et surtout en rapport avec l'interprétation donnée par l'Église primitive. Or, l'Eglise, comme on le verra plus tard, a toujours compris qu'il y avait union de tous ses membres entre eux, je veux dire, entre les saints qui triomphent avec le Sauveur dans le séjour de la gloire, les âmes qui souffrent dans le purgatoire, et les fidèles qui combattent ou militent sur la terre, contre tous les ennemis de leur salut éternel. De là celte appellation d'église triomphante , d'église militante, d'église souffrante. (Ces trois parties d'une seule et même Église , forment un même corps dont le Christ est le chef invisible ; le souverain pontife, comme successeur de saint Pierre, en est le chef visible, et les membres demeurent unis entre eux par les liens de la charité, par une communication mutuelle d'intercession et de prières... Tous ceux qui meurent clans J'impénitence finale, sont exclus de cette communion des saints, parce qu'ils tombent dans l'abîme des éternelles douleurs, où Satan a été relégué avec ses anges rebelles : ce Or, dit la sainte Écriture, dans les enfers il n'y a plus à espérer ni rédemption, ni salut; apud inferos nulia redemptio.
Que je demande à l'église anglicane : « Crois-tu la communion des saints dans le sens que j'indique en ce moment? » Sa réponse ne se fera pas
attendre; elle est toujours prête, et très-victorieuse, bien entendu. Non, je n'y crois pas, répond-elle. — Crois-tu à l'union des fidèles entre eux, de sorte qu'ils n'aient qu'une même foi, que les mêmes règles de conduite, que les mêmes pasteurs sous la conduite d'un chef suprême ? — Non, je n'y crois pas. — Crois-tu à l'union des fidèles avec les saints qui sont dans le ciel, de manière que ceux-ci peuvent nous aider à sauver notre âme par leur intercession auprès du divin Sauveur ? — Non, je ny crois pas. — Crois-tu à l'union des fidèles avec les âmes qui sont dans le purgatoire, en sorte que nous puissions par nos bonnes œuvres les soulager dans leurs souffrances et abréger pour elles le temps de l'épreuve? — Non, je ny crois pas.
Voilà, cher docteur, une manière de répondre tout à fait expéditive. Je ne voudrais point passer plus d'un mois dans votre fameuse université d'Oxford, sans avoir l'espoir de devenir moi-même un célèbre docteur, au moins en théologie; un digne défenseur du protestantisme ; un admirable représentant de l'église anglicane, telle que l'ont faite Henri VIII et Thomas Cranmer. Qu'aurais-je donc à faire pour mériter les augustes titres dont je parle ici? Il me suffirait de dire à mon tour, lorsqu'on me proposerait les articles de la foi catholique : « Je n'y crois pas, je n'y crois pas... toujours et encore, y« ny crois pas !... »
Comme j'ai agi jusqu'à présent sans aigreur, et ai traité sérieusement les questions religieuses, je me propose de ne pas m'écarter de la route que j'ai constamment suivie, et que vous m'aviez tracée vous-même. C'est pourquoi je vais vous montrer, à l'aide de la Bible et de la tradition primitive, qu'il faut admettre la communion des saints, dans le sens large et étendu, que lui donne l'Eglise catholique, tel que je viens de vous indiquer.
1° Il y a union entre les membres de Y Eglise militante : « Car, dit saint Paul, nous sommes tous un seul corps, et membres l'un de l'autre... qu'il n'y ait donc point de division dans ce corps, mais que les membres aient soin l'un de l'autre... Croissons tous dans la vérité et dans la charité, en Jésus-Christ qui est notre chef. » D'où il suit que tous les biens qui sont dans l'Eglise sont communs entre les fidèles, en sorte que les grâces que chacun reçoit, les bonnes œuvres que chacun pratique, profitent à tout le corps et à chaque membre de l'Eglise : en d'autres termes, par cette union des fidèles entre eux, il arrive que toutes les grâces qu'ils reçoivent, que toutes les bonnes œuvres qu'ils font en assistant au saint sacrifice, les confessions, les communions, les prières, les aumônes, les mortifications, etc. , servent à sanctifier les divers membres dont se compose l'Église militante. Remarquez cependant que les pécheurs,
qui sont les membres morts du corps de l'Église, n'ont plus de part aux biens spirituels qui sont pour les justes, appelés membres vivants; ou s'ils y participent jamais, ce ne peut être qu'autant que ceux-ci supplient le Seigneur de convertir les coupables ou de suspendre les châtiments que mérite leur conduite perverse.
Q liant aux membres de l'église anglicane on des autres sectes protestantes, quelle union pourra jamais s'établir entre eux? Le premier de tous les biens spirituels, aussi bien que le lien céleste qui réunit dans les mêmes pensées et affections un grand nombre de personnes, au point de n'en former qu'un cœur et qu'une âme, n'est-ce pas la foi sans laquelle, dit saint Paul, il est impossible de plaire à Dieu; la foi, qui est le fondement sur lequel il faut élever le bel édifice de nos connaissances religieuses et celui de notre propre sanctification, toujours selon la pensée du même apôtre? Or, la foi chrétienne, la foi proprement dite, n'est-elle pas devenue impossible pour tous ceux qui ne sont plus en communion avec l'Eglise catholique? Le protestant, dont je parle en ce moment, livré à sa faiblesse, n'ayant pour guide que sa raison individuelle, a beau feuilleter la Bible, lire la Bible, la relire encore, il ne pourra jamais dire avec certitude : Je crois telle ou telle vérité : tout ce que son intelligence peut lui inspirer de
plus positif, c'est de dire : Je pense que cela doit être ainsi interprété ; je pense, j'imagine que j'ai bien compris les divers passages de la sainte Ecriture, etc.. Est-ce là une véritable loi, une conviction que la mort même ne saurait ébranler? Non. Quelle que soit la conviction du protestanl, celle-ci est plus éloignée de la foi du catholique qui appuie sa croyance sur renseignement infaillible de FÉglise, que la terre ne Test du ciel, que le doute ne Test de la certitude, que les ténèbres même ne le sont de la lumière... Je vous l'ai déjà dit dans une autre lettre, cher docteur : Tout homme qui refuse de se soumettre à Fau^ torité de FEglise enseignante, parce qu'il s'imagine se faire sa religion à l'aide de la Bible, s'achemine en aveugle vers le monde à venir : déjà même il est parvenu au ternie de sa course, touJ prêt à s'élancer vers le rivage de l'éternité, et alors il ne sait pas encore avec une pleine assurance quels sont les principes de foi et de morale qu'il aurait dû suivre, afin de nourrir dans son âme l'espoir de posséder le royaume céleste... La communion des saints est donc impossible parmi les membres de votre église anglicane, puisque même ils ne sauraient admettre positivement un même symbole, une foi commune, vers laquelle ils dirigent tous ensemble et les pensées de leur esprit et les affections de leur cœur.
Pour mieux faire ressortir cette dernière conclusion, permettez-moi d'ajouter quelques mots aux observations que je viens de vous soumettre.
Voici un principe que j'ai établi dans mes lettres précédentes : pour être membre de la sainte Eglise catholique, il faut croire la doctrine qu'elle enseigne ; participer aux sacrements dont elle est la dispensatrice ; être soumis aux pasteurs légitimes qui la gouvernent. De là quelques conséquences faciles à comprendre. Puisqu'il faut adhérer aux vérités de foi, telles qu'elles sont enseignées par l'Eglise; donc les infidèles, les hérétiques, les apostats ne sont point membres du corps mystique dont Jésus-Christ est le chef invisible, et le pape le chef visible. Puisqu'il faut participer aux sacrements que l'Eglise a reçus du Sauveur pour la sanctification des âmes ; donc les excommuniés et les catéchumènes, qui n'ont point été encore baptisés, ne sont point non plus membres du corps de l'Eglise. Enfin, puisqu'il faut obéir aux pasteurs canoniquement institués pour conduire les fidèles dans la voie du salut ; donc les schismatiques qui choisissent leurs pasteurs de leur autorité privée, sans avoir égard à la hiérarchie sainte établie par les apôtres, ne sont point non plus membres du corps de l'Église catholique l.
1 Vers la fin de la huitième lettre, l'on peut revoir la note qui explique dans quel sens il faut prendre le principe : Hors de
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Cependant si les pécheurs (membres morts) peuvent sous certains rapports, comme il a été expliqué plus haut, participer aux avantages spirituels qui sont le partage des justes (membres vivants),
V Église point de salut. Pour mieux faire comprendre la doctrine des théologiens qui avancent que l'on peut appartenir quelquefois à l'âme de l'Eglise, sans être membre de son corps, je citerai ce que la Sorbonne a décidé sur cette matière dans sa censure de Y Emile.
« Il n'en est pas de même des communions séparées de l'Église catholique ; les faits qui les concernent suffisent pour les faire abandonner. Il est vrai que ces faits ne sont pas connus de tous ceux qui sont du corps de ces communions, et qui n'ont pas encore atteint l'usage de rais n, aussi bien qu'à plusieurs simples qui y vivent, et dont Dieu seul sait le nombre. Tous ces enfants et ces simples ne participent ni à l'hérésie ni au schisme; ils en sont excusés par leur ignorance invincible de l'état des choses, et l'on ne doit pas les regarder comme n'appartenant pas à l'Eglise, hors de laquelle il n'y a point de salut. Ces enfants n'ayant pas encore pu perdre la grâce qu'ils ont reçue dans le baptême, sont indubitablement de Y âme de V Église, c'est-à-dire qu'ils lui sont unis parla foi, l'espérance et la charité habituelles. Les simples ou ignorants dont il s'agit peuvent avoir conservé la même grâce ; ils peuvent, dans plusieurs de ces communions, être instruits de plusieurs vérités de foi qu'on y a retenues, et qui suffisent absolument au salut; ils peuvent les croire sincèrement; ils peuvent, avec le secours de la grâce de Dieu, mener une vie pure et innocente. Dieu ne leur impute pas les erreurs auxquelles ils ne sont attachés que par une ignorance invincible. Ainsi ils peuvent appartenir à Y âme de V Église, avoir la foi, l'espérance et la charité. Au reste, tous ces enfants et ces simples doivent leur salut à l'Église catholique, qu'ils ne connaissent pas; car c'est d'elle que viennent ces vérités salutaires, aussi bien que le baptême que ces sectes ont conservé en se séparant.
pourquoi ne dirais-je pas encore que les pieux fidèles ont la puissance de faire couler le fleuve des bénédictions célestes jusque dans le cœur desschismatiques, des hérétiques, des apostats? Oui, ils le peuvent, pourvu quils adressent au Sauveur leurs ferventes prières l en faveur de tous ces infortunés
Ces simples et ces enfants les ont reçus de ces sectes immédiatement, mais ces secles les tenaient de l'Église, à qui Jésus- Christ a confié l'administration des sacrements et le dépôt de la foi. »
• L ' archiconfrerie établie à Paris, dans l'église de Notre- Dame-des-Victoires, a bien compris cette importante vérité. Aussi, prie-t-eîle fréquemment en faveur de l'Angleterre, afin d'obtenir du Seigneur que les Anglais reviennent à la foi de leurs pieux ancêtres Sans doute la prière est excellente, mais si elle était unie à Y aumône, ne serait-elle pas plus excellente encore? « Qu'il me soit permis en ce moment d'unir ma faible voix à la voix si puissante d'un grand n mbre de nos pontifes pour recommander à la France catholique Yœuvre du catholicisme pour la conservation de la foi en Europe. Si vous voulez que la foi refleurisse dans les contrées protestantes, commencez par relever les autels du vrai Dieu; par donner au culte catholique quelque pompe, quelque magnificence ; par établir des chaires chrétiennes, où la parole Sainte puisse être annoncée avec dignité. Soyez-en bien assurés, voire zèle charitable à faciliter aux catholiques les moyens de se presser librement au pied de l'autel pendant l'auguste sacrifice, de se grouper autour de l'orateur chrétien, organe de l'Église elle-même, de chanter leurs pieux cantiques dans une terre, devenue pour eux presque étrangère, votre zèle charitable, veux-je dire, recevra du ciel une double bénédiction. Dieu vous bénira pour avoir procuré à des frères, fidèles enfants de l'Église, quelques moyens de salut, qui pourront les aider à tendre à une perfection toujours
qui vivent dans le plus déplorable des aveuglements, l'aveuglement spirituel, afin que ceux-ci, abjurant leurs erreurs et embrassant les vérités catholiques, se livrent désormais à la pratique des vertus chrétiennes , et ainsi marchent d'un pas ferme et assuré dans la voie du salut et de l'éternel bonheur.
2° Il y a union entre l'Eglise niiiituiue et l'Eglise souffrante, en ce sens que les fidèles sur la terre peuvent soulager par leurs bonnes œuvres les âmes qui souffrent dans le purgatoire. Je vais, cher docteur, établir d'abord le dogme catholique touchant l'existence du purgatoire; après quoi, je dirai comment nous pouvons secourir ceux de nos frères qui quittent le monde, sans avoir entièrement satisfait à l'inexorable justice de l'Eternel.
Avant de vous citer la Bible et les pères qui admettent un état dans lequel les âmes sorties de Ace monde, sans avoir fait une pénitence suffisante pour leurs fautes, achèvent de les expier afin de
plus grande; Dieu v us bénira encore pour avoir préparé à vos frères égarés la voie de leur conversion et de leur retour à la foi antique, en les mettant en état d'entendre et de voir, par euxmêmes, la vérité de nos doctrines et la sainteté de notre culte, que leurs ministres ont tant d'intérêt à leur représenter, depuis plus de trois siècles, comme un vil amas de mille corruptions et superstitions païennes. Il est vrai, c'est la foi qui doit nous sauver; mais, c'est à condition, dit saint Paul, que la foi aura pour sœur la charité; fides quœ per charilalem operalur, »
pouvoir être admises dans ie séjour de l'éternel bonheur, je vous dirai quelle est, sur ce point de doctrine, la croyance de l'Eglise catholique. Le saint concile de Trente anathématise tous ceux qui osent soutenir que par la grâce de la justification, la coulpe et la peine éternelle sont tellement remises au pénitent, qu'il ne lui reste plus de peine temporelle k souffrir, ou en ce monde, ou en l'autre dans le purgatoire, avant d'entrer dans le royaume des cieux (sess. 6, can. 30). » En examinant avec soin les paroles du concile, il est aisé de voir qu'il n'avance et ne définit rien de plus , sinon que des âmes, sortant de leurs corps souillées de péchés véniels, ne sont pas aussitôt glorifiées que celles qui sont entièrement pures et sans tache ; qu'un chrétien lâche qui n'a fait à Dieu presque aucune réparation de ses lâchetés, un chrétien déréglé qui n'a fait qu'une pénitence légère de ses dérèglements, ne reçoit pas le prix et la couronne aussi promptement que celui dont la vie, d'ailleurs innocente, a toujours été pleine de ferveur. Tel est le point doctrinal qu'on ne peut contester par rapport au purgatoire. Pour ce qui est du reste, ce sont des secrets que Dieu n'a pas jugé à propos de nous révéler, et qu'il est même inutile de chercher à approfondir. Nous ne savons donc point sûre ment où les âmes souffrent, ni ce qu'elles souffrent, ni comment elles souffrent. L'unique article de
croyance essentiel et indispensable sur cet objet, est de croire qu'il y a après celte vie un état où Dieu rappelle tout à Tordre, en achevant de punir ce qui est punissable, et où les âmes qui ne sont pas assez pures acquièrent le dernier degré de pureté qui leur est nécessaire pour voir Dieu... Il semble qu'il n'y a rien de bien incompréhensible dans le dogme qui atteste la nécessité d'un lieu d'expiation. Dites s'il n'y a point un état de tiédeur entre le vice et la vertu, qui ne mérite ni les peines de l'enfer ni les récompenses du ciel !
Je vais pourtant, cher docteur, corroborer cette doctrine à l'aide de la sainte Écriture et des premiers pères. Le Sauveur ne dit-il pas dans l'Evangile : « Si quelqu'un blasphème contre le Fils de l'Homme,* il pourra en obtenir le pardon ; mais s'il blasphème contre le Saint-Esprit, ce péché ne lui sera remis ni dans le siècle présent ni dans le siècle futur ? »
D'après ces paroles il est de toute évidence que Dieu fera miséricorde à ceux qui sont déjà sortis de ce monde : mais envers qui cette miséricorde sera-t-elle exercée? Ce ne peut être envers ceux qui meurent dans l'impénitence finale, puisque l'enfer avec son éternel désespoir doit être leur partage; ce ne peut être non plus envers ceux qui régnent déjà avec le Sauveur, puisque rien de